LA MORT DU ROGUI Récit marocain.
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Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade :
— Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant : « Enfin Moulay Hafid, ayant pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons et finalement jeté au lion. »
— La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé. Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité, l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.
Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.
— Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un despote.
— Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double ; elle enveloppe Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez ! dussé-je vous offusquer, j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le droit de les verser.
— Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...
Mais Martin interrompit encore.
— A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. « J’aime trop les lièvres, perdreaux, etc. », me dit-il, et comme précisément j’insistais, il ajouta : « les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs ; ils le protègent et il en meurt ».
— Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.
— Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.
Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à son ami le récit qui va suivre.
....... .......... ...
Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal. Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait, s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants, toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires, admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis. Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment, avec les traditions, les mœurs ! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas l’exemple ? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, n’avait-il pas recours à l’un de ces Français ? Et, peu à peu, l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à fond les affaires de l’État.
Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela, faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget. Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur. Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions matérielles qu’il donne...
C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires, des excès d’alcool, des orgies.
Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud, chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux, montraient des exigences chaque jour plus grandes.
Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors, tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait, car il était lâche ; il avait peur de la colère des foules et de l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.
Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.
Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples opprimés.
Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan mit nos agents en face de ce dilemme.
— Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là, ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie. Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi cette besogne.
Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine africain.
L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre l’usurpateur.
Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou, tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas, dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas « hors des toits » et les Chorfas « sous les toits », formules vraiment heureuses par leur précision concise.
Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était, depuis la mort de son père, « sous les toits ». Ce fut, comme l’on sait, son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande, élancée ; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est « plutôt près de Dieu que de nous », suivant l’aimable périphrase trouvée par la politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de baraka qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin. Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.
Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution. Celui-là se trompait : les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.
Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger. Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui, sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines. L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette illusion et son imprudence.
Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le vaincu quel qu’il soit.
Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait comme chefs que des « caïds reha » du Maghzen, sous le commandement de l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle. C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles, de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.
Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan, maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée, très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie, leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils formaient une position de repli capable de recueillir les troupes chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès du Maghzen en pays de « siba ».
— C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen, mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs simplistes.
Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers, les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus, pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine « comme le nez au milieu de la figure », ce qui est, pour un artilleur, irrésistible tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible ennemi.
Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très accentué de nos compatriotes pour la « couleur locale ». On leur reproche de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès lors, que peut-on entendre par couleur locale ? Cette expression est fort déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre et l’habitat de l’autre partie.
Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de préparer ce qui va suivre : il est regrettablement exact qu’à l’époque où se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte, sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire. Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre, ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici. Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits qu’il relate.
L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs locales...
Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des « choses établies » qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres, les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles, leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur. Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du « mzaoug » selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla. Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud, vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte, pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut, de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites roues ; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui criait : « J’en appelle à la justice du Sultan. » L’officier mit pied à terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif. Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le jour suivant[2].
Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.
— Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit, n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de la couleur locale.
— Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine. Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue et placer la mort du Rogui dans le cadre des Misérables. Dites seulement si je dois achever ma lecture.
Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin continua.
Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion, les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant, brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés ; ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge. Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu, ils entendirent la voix qui les interpellait :
— Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.
Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin de leur tente.
— Sale métier, dit l’un.
— Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.
Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils étaient dans leur corps d’origine, et même mieux : car, loin de tout et de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons. On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu, déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux aspérités du sol ; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que l’on pille.
La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce ; de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout, dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord, les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings. L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui lui reprochaient leur défaite.
En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient les tenaient par la mèche rituelle du crâne ; rares étaient les courageux qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de bras et criaient : que Dieu bénisse notre Seigneur ! On les complimentait et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose facile. Les têtes ne restent pas où on les pose ; sur les plaques d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent qu’en équilibre instable ; de l’affût qui est incliné elles glissent. On s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent ; peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu aux canons du Chérif victorieux.
La nuit passa ; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de nerfs et d’estomac.
Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie, immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis, chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les règlements.
A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire. Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation leur était confiée.
— Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage au Sultan[4].
Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré, une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha, c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des meilleurs élèves des sous-officiers français.
— Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.
Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature ; aucun souffle ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste congestionnante ; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.
La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit leur attention.
— C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien ; vous savez bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi, l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays. Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des papiers que j’ai trouvés sur lui ; ils pourront peut-être vous dire qui c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me récompensera.
Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève s’en alla.
Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un seul mot sous la tente surchauffée : — Ah, le salaud !
Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est, refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.
— Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces horreurs ? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que vous commettez ici ? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils plaisent par les violences qu’on y trouve.
— Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les histoires d’amour à la mode Maghzen ? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6] ? Ou celle encore si touchante...
— Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont. J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête. Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre zèle éducateur.
— Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel que le nôtre de n’importe quel cerveau.
Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre, c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité. Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là seront comme vous ; Français, ils voudront absolument instruire des hommes. Je l’ai dit : on n’y peut rien. Mais alors les élèves qu’ils auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à quelque mécompte.
Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de nœuds le fil de mon histoire ; il devient rèche.
— Continuez donc, fit Dupont.
La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.
Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison, d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza. Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée, proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila. Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama, il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement ces mots : « Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime », formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de l’immense clientèle de leurs ouailles.
Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz, inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui ?
Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.
On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux ateliers de la « Makina », usine, arsenal impérial que dirigeait un aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait :
— Cé soun dé toubes animés dé legno.
L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9 heures d’un jour brûlant. La décrire ? Imaginez un tableau de Cormon avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.
Curieux ? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes, venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la création, l’existence furent cause, entre les représentants des puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait. Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque, allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante allégresse des sonneries françaises.
Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres, les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit « baraker » la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité semblait-il, et disait : « Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut. »
Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir. Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme béniqas.
Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva. Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux, courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait en sabir les ultimes recommandations.
— Gardavo ! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.
Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.
La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante tambours et soixante clairons la « Générale » retentit, éclata. Abd el Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que, précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier, sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec cette clameur : Que Dieu bénisse notre Seigneur ! Au pied des marches, le caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie, répondit pour son maître : que Dieu vous donne la paix, vous dit mon Seigneur !
Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au ventre une ceinture de cuir rouge ; une chéchia pointue de même couleur lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la ligne blanche des notables ; le chef de fanfare commanda : repos ! Les deux mille soldats cessèrent de regarder ; beaucoup s’assirent. D’autres dirent : Voilà le teigneux ! et tirèrent de leur besace la pipe de kif. L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant continuait. Il était près de midi, le soleil tapait ; poussière et relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient plus.
Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre, là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre. Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif ? On les a citées. Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan : « Le juif est là, la messagère est partie, elle reviendra dans une heure. »
La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.
Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais. Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il s’assit. Et le Sultan parla.
— Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires. Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.
— Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes dont Dieu juge.
Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.
— Parle, rabbi, dit-il ensuite.
— Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls ; j’étais venu, Chemaoun était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le courtier ?
— Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi. Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais prédit à mon frère...
— Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans. Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi unique, le chrétien. Tu es instruit ; sais-tu que parmi les soixante-sept conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient être administrés que par un musulman ou par un juif, « de ceux qui les administraient auparavant de la part de leur Sultan ».
— C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.
— Eh bien ! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous l’admettez... Or écoute ceci...
Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir, un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel pouvait-il être ? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné. Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il passé ? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique. Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux visiteurs ? Qu’a-t-elle dit ? Je l’ignore.
— Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent ; or ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou ailleurs, moi ; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon frère et l’on aurait tort de me refuser...
Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient d’inquiétude ; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais ce faible vieillard osa reprendre la parole.
— On ne force pas la porte de l’avenir en disant : je veux. Notre Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, qu’il rappelle ses serviteurs : il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun aux ordres de son maître.
— Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus haute voix, montre ta marchandise.
Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils veulent flatter, récompenser ou vaincre ; bijoux immanquablement pareils qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse, pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins. Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le plus proche.
— On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme ? Ah ! ah ! c’est pour payer une roumia, une chrétienne ; qu’en dis-tu ?
L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait l’ivoire de sa face sénile.
— L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister ? Que Dieu bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.
— Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.
Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan. S’adressant à celui-ci, il déclara :
— Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée ; c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre ; quant à moi, je suis favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.
Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui s’était endormi.
— Présent, fit celui-ci, est-il mort ?
— Qui ça ?
— Mais le Rogui parbleu !
— Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt jours. Vous y étiez.
— Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui m’incite à en revivre les heures. Votre Mort du Rogui, dites-moi, est-ce une nouvelle ?
— C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont vous fûtes ? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en donner la fierté ? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière, elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si possible de vous vaincre.
— Ouf ! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses inexistent. C’est entendu : Patria nobis haec otia fecit. Donc j’ouvre votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte, une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin. Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs, leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour ? C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le tout-à-l’égout ? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse civilisation ? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune ; vous n’aurez jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder la ville en auraient-elles la frousse ? Le fait est qu’elle est inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles projettent des ombres couleur de mercure.
— C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus : pourquoi, puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de fourreau de sabre astiqué ? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles tours Almohades ?
— Comme vous disiez vrai ! fit Dupont ; une ombre passe et surcharge d’un lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.
— Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des mondes et rediront la mission du Prophète.
— Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable, j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait : Dieu seul est grand ! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie. C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque. Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous ? Comment traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise, de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes, rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination berbère. Mais par quels procédés ? Or cette ville est votre associée, amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, elle aussi, la politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache : l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...
— Mais je ne dis rien, fit Martin.
— Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est œuvre longue ; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...
— Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez : il est très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit clémente.
Dupont donc s’en alla ; mais, avant de franchir le seuil de la pièce, soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut encore à son adresse cette remarque :
— Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin, sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache... Bonsoir.
Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour écouter Martin qui reprenait son récit.
Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du sérail.
C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et, au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient, s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit. Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri. Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui, dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le voile féminin, coïncide — ce n’est évidemment qu’une coïncidence — avec la disparition des eunuques.
Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils participaient parfois au service ? On les appelle des chouirdis, mot dont l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la jungle, les palais chérifiens ont leur « petit peuple », les chouirdis. Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent. Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème. Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un, deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune, indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent. Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir, à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire : c’est encore moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves, domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers, fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions, des joies, des souffrances humaines ; mais le principe qui les assemble et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts, nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait qu’elles furent jadis « embellies » d’une caresse souveraine, filles nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps, gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare, était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.
Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact. On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même, masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi. En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.