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La mort du Rogui

LA MORT DU ROGUI Récit marocain. (continued 3)

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— Est-ce bien la même chose ? fit ben Louaz.

— Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents certain jour me mortifia : « Vous n’avez rien inventé », me dit-il...

— Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet : « Vous cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui qui nous est promis. »

— Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas ?

— Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous raisonner ainsi ?

— En effet, dit l’Andalous ; il est plus sensé de reconnaître que la science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté ! science et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera demain le maître ou l’élève ?

— Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est faible ? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit répondre à ce mépris que par le nôtre.

— En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des étrangers en ses affaires ? Moulay Hassan est mort, hélas ! qui sut avec tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.

— C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore répondre : merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance s’accroît.

— Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous en souvenez, cela commença par un rien : la cuiller. Ces gens s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection, car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas : Vous autres chrétiens, cela a l’air de les gêner ; dites : Vous autres qui êtes des réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes aujourd’hui aux canons.

A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.

— Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan — que Dieu le tienne par la main — ayant accepté d’acheter en France des canons, est contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche ?

Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à propos le collègue ? Pensait-il réellement à faire des remontrances au souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire sur le Rogui ? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère :

— Il n’est personne qui dise au lion : tu pues de la bouche.

Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati. Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser à la cage et la cage au Rogui.

— En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que faisons-nous du Rogui ?

— Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.

— Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou d’ailleurs ? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries. Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est responsable des légèretés du voisin.

— Que faisons-nous du Rogui ? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.

— Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...

— Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul importe ; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe, comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid, s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses hommes.

Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un d’entre eux, s’estimaient « gens de patience et d’espoir ». Les événements depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau, déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et conduire à leurs fins.

Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée. Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.

— De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.

Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux, abandonné, confiant et paresseux.

Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque, leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par leur âge et leurs vêtures ; ils n’étaient point solennels et ne voulaient pas l’être ; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles. Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée, c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta les cassolettes ; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits, compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements. Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois, substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens, hostile.

La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.

— Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin ?...

— Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il surprenante.

— Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour appeler ses gens.

Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en contemplant un visage féminin. « Tu ne verras pas la femme de ton frère » ; rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné. Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les pachas y veillent.

Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.

Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.

....... .......... ...

— Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit Dupont, depuis trop longtemps silencieux.

— C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.

— Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte. N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins ? Quel démon vous agite de nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines ? Vous faites, Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...

— Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes, mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez que chez le grave ben Louaz...

Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.

....... .......... ...

Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le : Dieu te bénisse, ô Lalla ! dont ben Louaz remercia la chanteuse. Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque, chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention, complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos, lâchait la bride à son inspiration :

De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente. De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de montagne. De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz, Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis. Car ceux que tu appelles auprès de toi Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux, Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié. Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri, La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses transparentes[9], Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux. Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de mérites surhumains, Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui accordes.

....... .......... ...

Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient : « Ils ne dorment, ni ne mangent comme tout le monde », un fonctionnaire ployé sous une grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement... « Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant... dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui... »

Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la parole.

— A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi, réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui faisait cortège.

— J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.

— C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions, nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et, depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.

— Bravo, fit Martin.

— Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours s’entendaient.

— Qui es-tu, toi, voyageur ? demandaient les Berbères.

— Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.

— Tu disais donc que tu veux être sultan ? Tu vas sans doute à Fez tuer Hafid ?

— Non, je vais à Taza ; c’est là qu’on fait les sultans.

— Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons bien que tu es chérif ; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan. Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que tu les touches.

— Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.

Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux. Mais il arrivait mal à se faire comprendre.

— Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous t’élèverons une belle Koubba.

— Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie leurs traces !

Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de divers âges.

— Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.

— Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois d’ailleurs le bienvenu ; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es chérif.

Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.

C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.

— Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre ; mais le vin est tiré...

— Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs. Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les troupes et la foule.

— Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là, énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord, elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est d’aucune importance ; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril 1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.

Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux : Dieu doit le savoir ; puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement, fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid, disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude, au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le cri constant de balak ! balak ! dominait les bruits. « J’ai dit balak », déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un pied de mule sur un pied de femme. « Il a dit balak », décidaient les témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient : « va plus loin ». On vendait, on achetait ; on faisait le Bia ou chera, la vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres et au cœur, aussi souvent que cet autre cri : Moulay Idriss ! nom du maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher ? possible ! bia ou chera. La pièce est-elle bonne ? Moulay Idriss ! Votre père, dites-vous, est malade ? Moulay Idriss ! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse un verre ou se contusionne, il prononce : Moulay Idriss ! Quand on lui reproche son âpreté, son mépris, il dit : bia ou chera. Si l’on s’étonne de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la paume le front embrumé de soucis : bia ou chera ! puis il soupire : Moulay Idriss ! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique... On vendait, on achetait ; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce peuple étrange : le droit égal pour tous de brocanter pour vivre. Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu, les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant : Dieu est grand ! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite, absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où, toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste monôme.

Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages, baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos villes : roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques ; bruit flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou faux ; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels puissants des muezzins aux heures de prière.

A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et, pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée, dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la mort ; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.

Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la médaille, le ver qui ronge l’enseigne : « Bia ou chera et Moulay Idriss » : commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands. Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles. Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime d’une éternelle oppression.

Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait ? Elle montait sous le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière, ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle « la maison », loin de la foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et, sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs youyous inconscients.

Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance. La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar. Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien, ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule, d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers, les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront. Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés, dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses pieds nus à la « nourrice » qui, assise sur le tapis, les massait. Quelqu’un cita la loi : pour ces crimes, la mort...

— Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort ?

— ... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une main.

— Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser, il conclut :

— Qu’on les tue...

Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu — qu’Il soit exalté ! — du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit :

— A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer ; cela ferait crier l’Europe. Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.

— Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La voix de leur chef tourné vers le trône demanda :

— Lesquels ?

Du pavillon la voix de Hafid tomba :

— Il n’importe.

Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du premier. Mais le nombre ? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des chiffres.

— Zid Zoudj, ajoutes-en deux ; Zid Ouahad, encore un ; baraka, assez.

Cela fit trente.

....... .......... ...

Dupont interrompit son camarade.

— Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre et que je devine : la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé, faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate. Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain faisait des soldats.

— Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...

— C’est une manie, fit Dupont.

— ... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous ? On voyait de loin mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les cheveux épars ; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer, lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue, instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait l’appel furieux : Allah ! Allah ! Allah ! Allah ! ce ne fut plus une foule, mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes, rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.

— Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent en péteux, la petite mort aux moelles.

— Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.

Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise ?

— J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire furieux et sanguinaire ?

— Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre, le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation. Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont, prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène, pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population, aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain. Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt, est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant. On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des exécutants. Elle peut être voulue par le juge ; elle peut aussi se produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience. Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue. Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant cinq minutes.

Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se montraient d’autant plus sévères que les « atrocités » de Fez s’étaient accomplies au moment où l’influence britannique était complètement effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché ; par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il, du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur dont sa blonde roumia encaissait les effets.

Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et violences le dominer ; faire de ses violences, de ses folies, de ses ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise ; être dans un palais sans écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain, l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective, elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer longtemps...

Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace, sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait : « Oh ! c’est vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres que je proteste. » L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune aspérité par où le prendre, disait : « Hou, hou, comme il fait chaud cette année ! » et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair chrétienne.

Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait ; il s’énerva et, à tort, il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.

Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs, deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre. Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie. A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué qui arrivait, saluait militairement.

— Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu l’étais quand je t’ai vu pour la première fois ?

— Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.

— Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils vêtus de noir ?

— Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des « quaïdas », des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.

— Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement. Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.

La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et continuaient d’attendre, suants.

A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire, s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et — après les salutations d’usage — lui dit :

— Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.

— Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là, sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit :

— Tu vas mourir, professe ta foi.

Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça :

— Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu.

Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.

Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.

L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui, venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui. L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.

A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11 heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.

— Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.

L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.

L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des « remontrances » que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.

Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu, fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien à l’apostrophe : « les chrétiens sont tous des menteurs ! » que son amant lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était, heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours et put échapper au sort des autres.

— Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni, ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.

— Qu’y puis-je ? répondit Martin.

IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG — 1926

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