AVANT-PROPOS
Reading edition
L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité, fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu maintes fois déjà témoigner.
Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont, l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été, des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la gravité. Martin même est devenu fonctionnaire ; il a des administrés. Son camarade et lui ne font plus la guerre ; d’autres la font à leur tour dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et témoignages utiles.
Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but : profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt, c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la France parut.