LA MORT DU ROGUI Récit marocain. (continued 2)
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Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain, souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.
Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.
— C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule ! je n’en veux plus. D’ailleurs si Ba Azizi — c’était le nom du chef des eunuques — faisait son métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre chez les femmes.
— Comment cela ? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était bien près de pouffer de rire.
Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté que l’on gronde.
— Hi ! Hi ! je ne peux pas le surveiller. Hi ! Hi ! il n’est jamais là... toujours dehors avec la mule, avec Lalla...
Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout, des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté. On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une éducation bien différente de la nôtre.
— Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...
D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze, apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme dans un sac.
— Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français. Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire ?
— Vois Sidi ! vois Sidi ! glapissait l’eunuque, c’est un enfant ! je le savais bien, elle ment ! elle ment !
La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque, être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.
— Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus jamais, jamais... sinon le silo.
Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.
— Ah Sidi ! ah Sidi !
On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible homme.
Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits. L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.
Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.
— Tu l’as vue ? demanda le Sultan.
— Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame. Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari... tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.
— Mais je ne veux pas lui montrer les femmes ! s’écria Hafid, elles lui raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, je les connais les vieilles ! et l’autre saurait tout cela.
— Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.
— Il n’y a de puissance qu’en Dieu ! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...
— Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en l’honneur de la prise du Rogui.
— Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je n’étais pas le maître !... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.
La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède. L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.
L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait sa présence par ces mots : Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur ! Et la tête rassurée retournait à ses rêves.
La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné. Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux, vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être humain, excitait la bête.
— Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on ?
— La femme ? Ah ! oui ! au hammam donc ! qu’on me laisse.
La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates, impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.
La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade, fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait, vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se disputaient sa raison : le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en ferait-il ? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites, lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur, il avait sommeil ; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque. Pourquoi ? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait !
Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux, implorait des yeux l’eunuque.
— Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix grêle du gros asexué.
L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement :
— Tu es fatigué, Sidi. Dors ! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui vais veiller.
Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche, renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait tranquille, d’un seul coup.
Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler le chambellan.
— Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront là...
— Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui viendront précisément de ce côté-là ?
— C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien ?
— A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien compris.
Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant, comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une étiquette sur laquelle il écrivait : 1.000.
Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan, l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le maître aux affaires publiques.
Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son ami.
— Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de l’intérêt que je porte à vos discours.
— Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander grâce.
— Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied, cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans votre récit.
— N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.
— Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson. Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude. Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.
— Que faire donc pour vous contenter ? dit Martin.
— Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle. Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un petit manuscrit, Dupont commença :
Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la blanche, domine le vallon de Bab el Oued.
Histoire d’Iblis et de la vieille femme.
Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe blanche me dit ceci :
— Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur, là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri, si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là, devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne. Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant, ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues ; le Très-Haut en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme, cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste ; nous pouvons en témoigner sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment, je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique, c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la femme armée de la ruse ; quelle merveille de sagesse !
Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de l’arme terrible qu’elle possède.
Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère. Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend, la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se complaît Iblis le damné, le lapidé.
Un jour donc d’entre les jours...
— Vous dites ? interrompit Martin.
— C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le renseigner.
— Que non pas ! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du monde commencent de la même façon : il était une fois. Vous vous conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté, comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.
— Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de poursuivre.
Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin, patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre, fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion, il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée), impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites, les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect), et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre la vie possible.
En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le taudis. Iblis ricanait méchamment.
— Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros caroubier. Tu le connais ? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.
Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien d’en laisser douter.
— C’est ta femme, cela ? Nom de Moi ! qu’elle est laide et rabougrie ! Une chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux convenu. A bientôt !
Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé, disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que, selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait invariablement :
— Le diable ! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les difficultés de l’heure présente.
Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.
— Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.
— Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien plus mauvais que celle des chameaux.
Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.
— S’il pouvait avoir oublié ! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne qui répondait :
— Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.
Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.
Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue, envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais déjà la femme lui criait :
— Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de parler.
— Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui s’offrit aux regards d’Iblis — qu’il soit maudit — sur le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il avait matière à critique facile.
— Voilà bien de tes œuvres, ô Allah ! grinça-t-il. Elle est marquée de ton sceau, celle-là, ô Maître ! ô Architecte ! ô Créateur ! Est-ce toi qui as commis cet être nouveau ? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes compliments ! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et raté ? Ah ! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face ! Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et poitrine. Où sont les yeux ? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche immense et verticale, ô génie ! Et le nez, et les oreilles, macache ?
Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en éructant ses sarcasmes.
— Tiens ! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet être pour le monter au ciel ? Et sous la queue une grosse boule, et sous la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle. Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître !
Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.
— Horreur de sale bête ! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des créateurs ! Et il tira sa montre.
— Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton inventeur, ô merveille ! Adieu ! On entendit un autre froufrou, un peu de poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.
L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit par la main.
— Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt :
— La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu !
Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la Dominatrice, victorieuse du diable en personne.
Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la rudesse des temps.
— Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.
— Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission presque aimable qui semble toujours vous dire : à tout prendre, nous aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement, ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien, mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.
— Qu’est-ce donc que le Maghzen ? fit Dupont.
— Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui, c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration. Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire, le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable ; il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous, nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos questions insidieuses m’avaient éloigné.
— Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus philosophes ?
— Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, a priori, dire qu’ils errent ? Ils sont incapables, leur reproche-t-on, d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les gaz asphyxiants.
— Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la lune ?
— La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait, les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.
— Vous êtes cynique, fit Dupont.
— Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence ; qu’elle prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté. Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane. Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.
— Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit Dupont en prenant congé de son ami.
— Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille. Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une visite. Je pressens une idylle ; je les adore.
— Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.
Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu. Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images : un patio à colonnettes de marbre ; au milieu se creuse un riche bassin de faïence ; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins sur un tapis ; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale ; une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en plumes de paon.
L’esclave est là ; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque ! Elles ont des gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris. Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse : revenez sur le dos ; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire et rêver en glissant vers la langueur...
Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué. Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas profiter d’une faveur superflue ?... Sans attendre une réponse, la nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient, peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme ; même poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée ; on en jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide : La bass ? auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle s’est souvenue d’une phrase lue : les muets du sérail. Mais déjà les mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse : « Non, non..., non, non... » et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien appris ; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle était femme, que diable ! En avant pour l’aventure amoureuse ! Et les deux négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude, puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles s’étaient mises à travailler.
On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées. Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent. Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent, s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si, dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la met debout, on l’essuie, on la guide ; elle passe du hammam dans une pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint, vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe. Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs ? Bah ! Rien que femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes, elle grignote des amandes grillées ; elle jouit de son rêve ; elle ne pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui s’accomplissent.
Mais qu’y a-t-il ? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies apeurées : Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci, nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans l’arrangement et la parure. C’est l’Arifa, la maîtresse des femmes du palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.
— Sidi t’attend.
Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce, puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la guidait n’est plus là ; une portière retombe derrière elle, une porte se ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît. Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va peut-être se reprendre ; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal, sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle est fâchée, le fera-t-elle voir ? L’autre, pressant, l’attire, une petite lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est sur pied ; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un rideau, une « khamia » brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux hommes, deux abid ed dar. La malheureuse voit les visages bouffis et glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre. Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme. Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant ; elle devait l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.
— Non, non ! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer, plaisanter... chasse-les, me voici.
Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.
L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce ; elle jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà d’être laissée seule ?
Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature. Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette syncope qui se prolongeait. Que faire ? il eût fallu le secours d’un de ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait, dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins, des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.
« Louange à Dieu, il vit ! » répétait-il. Ses gens reçurent des recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer leurs exploits au service du Sultan.
« Que Dieu lui donne la victoire ! » proclamèrent ces gens, car ainsi fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra, c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple, utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve, penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes quand nous leur avons apporté la liberté.
Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager, la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où pataugeait le gouvernement marocain.
L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre, et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami du chambellan voulut leur rendre service.
— Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur. En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas ce soir. Je sors de chez le chambellan...
Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la conversation reprit.
— Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit. Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen, voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés, les plus distants, qu’avez-vous obtenu ? Tandis que je puis vous dire ceci : ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan, convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès ? Ne pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive profiter au gouvernement ?
— Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui ; vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes compliments.
Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son camarade.
— Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de rosserie, c’en est une.
— J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston !
Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger de chez soi.
En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien, tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur. Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.
En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des chrétiens détestés.
Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience intervint.
— Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce genre convienne à votre sujet ? Pour moi, autant je vous prise conteur, autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des intentions hostiles ? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande cité ? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...
— J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes, d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole. Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore ; tandis qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.
— Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant. Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci soit d’importance ?
— Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.
— Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir, de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont l’enseignement ici porte la marque : ce que signifie tel verset ? que t’importe ! puisque la possession du verset seule te sanctifie.
Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle aboutit constamment l’islamisation des berbères.
Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion : « voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé » ; qu’il fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour guide un « saint » menant vers l’Islam des hordes aussi totalement ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un autre moins savant mais qui parlait berbère.
Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.
Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de savates.
— Vous dites ? interrompit Martin.
— Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques ? Il est impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner, de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier ordre ? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main. Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux. Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars dans la cité sainte.
Je passe à la chaussure, paragrapho, Monsieur, sutoribus. La savate marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir, la « balra », dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette, bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine. L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...
— Et n’est-ce pas profondément regrettable ? reprit Martin. Le musulman, même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe, est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout ? la résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah ! que ne peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi, pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte ! Je vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue sublime ; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin. Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre, reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous êtes pour qu’on vous aime.
— Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.
— C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant, sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant : c’est que les musulmans sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et, puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la façon dont il fera mourir le Rogui.
— Je vous écoute, fit Dupont.
Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.
Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels, prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes. Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires publiques. Cependant, ils s’en gardent bien : le Sultan est le maître absolu ; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté. Chose singulière : la force des oulama réside tout entière dans la faculté qu’ils ont de ne pas agir ; et ces actes politiques dont nous parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite ou à ses excès de pouvoir.
On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte. Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les petites négresses lippues au regard effronté paraissent et disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires, rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et paternel.
Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe, tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.
En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis, avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination normale : sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière. S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité publique, source intarissable de profits moraux et matériels.
Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question, esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe. Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant. Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée, très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure. Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.
Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien. Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient ; chacun eût voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours ; personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume chez les musulmans — et comme il arrive aussi fréquemment chez nous — le but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme d’incidente.
— Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris superbes.
— C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis. L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en faisant prolifier sans mesure mon élevage.
— Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi, occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu à peu la dissolvaient.
— Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment. Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs étonnamment solides et durables.
— Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.
— ... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.