LE SPECTRE D’YAGO
Camille de Cendrey translation
I. LE MALADE.
« Le cœur est en bon état, dit le docteur ; les poumons sont intacts. Je ne découvre aucun désordre organique. Ne vous alarmez pas, Philippe Lefrank. Vous n’en mourrez pas. Le malaise que vous éprouvez provient d’un excès de travail. Le remède, dans ce cas, est le repos… »
Ainsi dit le docteur, dans ma chambre du Temple, à Londres, où je l’avais fait appeler une demi-heure après avoir alarmé mon clerc en perdant connaissance durant mon travail. Je ne prétends pas attirer sans nécessité l’attention du lecteur sur ma propre personne, mais je dois ajouter ici, en forme d’explication, que je suis un jeune avocat et que je possède une bonne clientèle. Je viens de Jersey. L’orthographe française de mon nom, Lefranc, fut altérée il y a plusieurs générations, à l’époque où la lettre k était encore employée en Angleterre à la fin des mots qui maintenant la remplacent par un c. Notre famille, néanmoins, occupait un rang élevé parmi les familles de Jersey. C’est aujourd’hui une joie pour mon père d’entendre qualifier son fils de membre du barreau anglais.
« Le repos, répétai-je quand mon médecin eut fini son examen, mon cher ami, songez-vous que nous sommes en session, que les cours d’assises sont ouvertes ? Voyez toutes les lettres qui attendent sur mon bureau que j’en prenne connaissance ! Le repos, c’est la ruine dans ma position…
— Et le travail, ajouta tranquillement le docteur, c’est la mort. »
Je tressaillis. Il ne cherchait pas à m’effrayer ; il parlait sérieusement.
« Il ne s’agit que d’un repos passager, ajouta-t-il. Vous avez une bonne constitution, vous êtes jeune ; mais vous ne pouvez pas, de propos délibéré, surmener votre cerveau et fatiguer votre système nerveux plus longtemps. Partez tout de suite. Si vous êtes un bon marin, faites un voyage en mer. L’air de l’Océan est le meilleur que vous puissiez respirer pour vous rétablir. Je n’ai pas besoin de vous écrire une ordonnance. Je ne veux pas vous droguer. Je n’ai rien de plus à vous dire. »
Là-dessus mon médecin, qui était aussi mon ami, sortit de ma chambre. J’étais obstiné. Je me rendis au tribunal le même jour.
Le vieil avocat qui dirigeait la cause, où je lui servais de second, me demanda quelques renseignements qu’il était de mon devoir de lui donner. Je demeurai frappé d’étonnement et d’effroi en découvrant que j’étais parfaitement incapable de recueillir mes idées. Je brouillais et confondais dans ma mémoire les faits et les dates. Je fus ramené du tribunal terrifié de mon état. Le lendemain, je renvoyai mes pièces aux avoués, et je suivis l’avis de mon docteur en prenant passage sur le premier steamer en partance pour New-York.
J’avais préféré un voyage en Amérique à toute autre excursion maritime, parce que j’avais en vue un objet spécial. Un parent de ma mère avait émigré aux États-Unis depuis plusieurs années et y avait prospéré en s’adonnant à l’agriculture. Il m’avait invité, d’une manière générale, à l’aller voir, si jamais il m’arrivait de traverser l’Atlantique. La longue période d’inaction, sous le nom de repos, à laquelle la décision du docteur m’avait condamné, ne pouvait être plus agréablement consacrée, selon moi, qu’à une visite à mon parent et à une exploration de cette partie de l’Amérique qui se trouverait sur mon chemin.
Après un séjour de peu de durée à New-York, je me rendis par le chemin de fer à la résidence de mon hôte, M. Isaac Meadowcroft, à la ferme de Morwick.
On rencontre, dans ces contrées, les paysages les plus grandioses de la création qui existent en Amérique. On y rencontre aussi, dans quelques États de l’Union, par forme de contraste, des contrées aussi dépourvues d’intérêt pour le voyageur que puisse lui en montrer quelque pays que ce soit de la terre. La contrée dans laquelle était située la ferme de M. Meadowcroft appartenait à cette dernière catégorie. Je regardais autour de moi, quand je descendis du wagon sur la plate-forme de la station de Morwick, et me dis à moi-même :
« Si le moyen de me guérir consiste à m’ennuyer, j’ai mis la main sur l’endroit le plus convenable dans ce but… »
Mais en examinant ces mots, à la lumière des événements ultérieurs, je déclare, comme vous le déclarerez bientôt vous-mêmes, qu’ils sont le jugement inconsidéré d’un homme qui ne réfléchit pas aux surprises que le temps et le hasard peuvent lui réserver.
Le fils aîné de M. Meadowcroft, Ambroise, m’attendait à la station pour me conduire à la ferme.
Il n’y avait aucun symptôme, dans la physionomie d’Ambroise, de l’étrange et terrible accident qui devait suivre mon arrivée à Morwick. Un jeune homme plein d’une vigoureuse santé, comme des milliers d’autres jeunes hommes de ces contrées, me dit, dès qu’il me vit :
« Comment vous portez-vous, monsieur Lefrank ? Je suis enchanté de vous voir, monsieur Lefrank. Montez dans la voiture. Le domestique prendra soin de votre porte-manteau. »
Avec la même politesse conventionnelle, je répondis :
« Merci ! Comment se porte tout le monde au logis ? »
Cela dit, nous nous mîmes en route vers la ferme.
Notre conversation, durant le trajet, roula d’abord sur l’agriculture et l’élevage des bestiaux. Nous n’avions pas fait dix mètres de chemin que j’avais complétement révélé mon ignorance en ces matières. Ambroise chercha un autre sujet et n’en trouva pas ; je cherchai de mon côté, et je lui demandai à tout hasard si j’avais choisi un moment convenable pour leur faire ma visite. L’air hébété du jeune fermier disparut, et sa brune physionomie s’illumina aussitôt. Évidemment, j’avais eu la bonne chance de rencontrer un sujet qui l’intéressait.
« Vous ne pouviez choisir un meilleur moment, dit-il. Notre maison n’a jamais été aussi gaie qu’elle l’est en ce moment.
— Vous est-il survenu quelques visiteurs qui l’égaient ainsi ?
— Ce n’est pas exactement un visiteur qui nous est arrivé, c’est un nouveau membre de la famille qui est venu vivre avec nous.
— Un nouveau membre de la famille ! Puis-je demander qui il est ? »
Ambroise réfléchit avant de répondre, donna un coup de fouet à son cheval, me regarda avec un air quelque peu hésitant et interdit, puis soudain il me dit le fait, sans plus de façon.
« C’est la plus jolie fille que vous ayez vue de votre vie, monsieur.
— Ah !… ah !… Une amie de votre sœur, je suppose ?
— Une amie ?… Allons donc !… C’est notre petite cousine américaine, Naomi Colebrook. »
Je me rappelais vaguement qu’une jeune sœur de M. Meadowcroft avait épousé jadis un marchand américain et était morte, il y avait quelques années, ne laissant qu’un seul enfant. J’appris alors que le père était mort à son tour, et qu’à ses derniers moments il avait confié cette enfant, que sa mort allait rendre orpheline, aux soins bienveillants des parents de sa femme, à Morwick.
« Il avait toujours eu la manie des spéculations, continua Ambroise. Il avait tenté une entreprise, puis une autre, et définitivement échoué dans toutes. Il ne laissa après lui que juste de quoi le faire enterrer. Mon père ne savait trop, avant que cette nièce américaine arrivât, comment elle tournerait. Nous sommes Anglais, vous savez, et, quoique nous vivions aux États-Unis, nous restons fortement attachés à nos manières et à nos habitudes anglaises. Nous n’aimons pas beaucoup les Américaines, en général, je puis vous le dire. Mais, dès que Naomi parut, elle gagna tous les cœurs. Quelle charmante fille ! Elle apprit à se rendre utile dans la laiterie en une semaine. Je puis le dire, il n’y a pas deux mois encore qu’elle est avec nous, et nous ne comprenons pas comment nous avons pu nous passer d’elle auparavant ! »
Une fois lancé sur ce terrain des bonnes qualités de Naomi Colebrook, Ambroise n’en sortit plus et ne cessa de parler de sa jeune cousine. Il n’était pas besoin d’être doué d’une grande perspicacité pour découvrir l’impression qu’elle avait produite sur lui. L’enthousiasme du jeune homme me gagna jusqu’à un certain point. Je fus pris en réalité d’une douce émotion à l’idée que j’allais voir Naomi quand nous arrivâmes, dans la soirée, à la porte de la ferme de Morwick.
II. LES NOUVELLES FIGURES.
Aussitôt arrivé, je fus présenté à M. Meadowcroft père.
Le vieillard était tout à fait impotent : un rhumatisme chronique le clouait dans son fauteuil. Il me reçut avec bienveillance, quoique d’un air un peu fatigué. Sa seule fille non mariée, — il était veuf depuis longtemps, — était dans sa chambre pour lui donner ses soins. C’était une femme entre deux âges, d’une physionomie absolument dépourvue de toute espèce d’agrément, une de ces personnes qui semblent n’accepter la vie qu’à regret et comme un fardeau qu’elles n’auraient jamais consenti à porter, si on les avait consultées avant de les en charger. Nous eûmes une courte et assez triste entrevue, à nous trois, dans un parloir dont les murs étaient nus ; puis il me fut permis de monter dans ma chambre et d’y déboucler mon porte-manteau.
« Le souper a lieu à neuf heures, monsieur », me dit Mlle Meadowcroft.
Elle prononça ces mots comme si souper était une sorte de délit domestique habituellement commis par les hommes et toléré par les femmes.
Je suivis le domestique jusqu’à ma chambre, médiocrement satisfait de ce premier aperçu de la ferme.
Point de Naomi, point de roman jusqu’ici.
Ma chambre était propre, propre même à l’excès. J’aurais voulu y voir quelque part un peu de poussière. Ma bibliothèque ne contenait que deux volumes : la Bible et le livre de prières. La vue que j’avais de ma fenêtre me laissa apercevoir un terrain plat, nu, en partie cultivé, qui disparaissait tristement au loin dans les ombres déjà croissantes de la nuit. Sur la tête de mon lit, paré de linge blanc, pendait un rouleau de papier développé, portant une citation tirée des saintes écritures et soigneusement écrite en lettres rouges et noires. On sentait que Mlle Meadowcroft avait passé par là et y avait laissé l’empreinte de sa tristesse. Mon esprit fut saisi d’abattement quand je regardai autour de moi. Le souper était un événement encore en perspective. J’allumai les flambeaux et tirai de mon porte-manteau ce que je croyais fermement être le premier roman français qui eût été jusque-là introduit à Morwick. C’était un des charmants chefs-d’œuvre d’Alexandre Dumas. En cinq minutes j’étais transporté dans un monde nouveau, et ma mélancolique chambre était remplie de la plus aimable compagnie française. Le son impérieux d’une cloche me rappela à la réalité. Je regardai à ma montre ; elle marquait neuf heures.
Ambroise vint me recevoir au pied de l’escalier et me conduisit à la salle à manger.
Le fauteuil de M. Meadowcroft avait été roulé au bout supérieur de la table. A sa droite était assise sa triste et silencieuse fille : elle me fit signe, avec la solennité d’un fantôme, de m’asseoir à la place laissée vacante à la gauche de son père. Silas Meadowcroft arriva en ce moment et me fut présenté par son frère. Il y avait entre lui et Ambroise un air de famille fortement prononcé ; mais Ambroise était le plus grand et le plus beau des deux frères ; il n’y avait, d’ailleurs, ni dans l’un ni dans l’autre, aucun trait caractéristique. Je les pris pour deux êtres dont les qualités, bonnes ou mauvaises, n’étaient pas encore développées, et attendaient que le temps et les circonstances missent ces qualités dans tout leur jour.
La porte s’ouvrit de nouveau pendant que j’étudiais ces deux physionomies, sans être, je le confesse avec franchise, prévenu en faveur d’aucune des deux. Un nouveau membre de la famille, qui attira aussitôt mon attention, entra dans la salle.
Il était petit, sec, nerveux et singulièrement pâle pour une personne qui passait sa vie à la campagne. Sa figure était d’ailleurs remarquable sous d’autres rapports. Elle était couverte, dans sa partie inférieure, d’une barbe et de moustaches noires et épaisses, à une époque où il était de règle, en Amérique, de se raser, et où porter la barbe était exceptionnel. Quant à la partie supérieure de cette figure, elle était illuminée par deux yeux bruns, sauvages, étincelants, dont l’expression me donna à penser qu’il y avait quelque chose de dérangé dans son état mental. Quoiqu’il parlât et agît, autant que je pus en juger, comme une personne parfaitement saine d’esprit, il y avait toujours dans ses yeux bruns au regard sauvage quelque chose qui me faisait croire que, dans certaines circonstances exceptionnelles, il pourrait surprendre ses vieux amis, en agissant d’une manière exceptionnellement violente ou déraisonnable.
« C’est un cerveau un peu fêlé » fut le jugement que je portai sur l’étranger qui fit alors son entrée dans la salle à manger.
M. Meadowcroft, qui n’avait pas encore dit un mot, me présenta lui-même le nouveau venu, en jetant sur ses fils un regard oblique qui semblait exprimer la défiance et auquel, je le remarquai avec peine, les deux jeunes gens répondirent par un regard pareil, empreint d’une égale défiance.
« Philippe Lefrank, voici mon contre-maître, M. Yago, dit le vieillard en nous présentant cérémonieusement l’un à l’autre. John Yago, monsieur est un mien cousin par alliance, M. Lefrank. Il ne se porte pas très-bien en ce moment ; il a traversé l’Océan pour venir ici se reposer et changer d’air. M. Yago est Américain, Philippe. J’espère que vous n’avez pas de préjugés contre les Américains. Faites connaissance avec M. Yago. Asseyez-vous à côté l’un de l’autre. »
Il jeta sur ses fils un nouveau regard sombre, et ses fils le lui rendirent. Ils s’éloignèrent avec affectation de John Yago, quand celui-ci vint occuper un siége vide à côté de moi. Il était évident que l’homme barbu était en grande faveur auprès du père et qu’il déplaisait cordialement, à cause de cela ou pour tout autre motif, à ses fils.
La porte s’ouvrit encore une fois. Une jeune femme vint prendre tranquillement sa place à la table du souper.
Est-ce la jeune Naomi ? Je regardai Ambroise et je lus la réponse à ma question muette sur son visage. Oui, c’était enfin Naomi !
Elle était petite et, autant que je pouvais en juger sur l’apparence, ce devait être une bonne personne. Pour en donner une idée en gros, je dirai qu’elle avait une petite tête bien portée et bien placée sur ses épaules, des yeux gris brillants qui vous regardaient d’un air honnête, une petite figure régulière et un peu étroite, trop étroite selon l’idée que nous nous formons en Angleterre de la beauté ; enfin, chose rare en Amérique, un son de voix agréable et qui avait, pour les oreilles anglaises, un charme particulier. Notre première impression à la vue d’une personne est, neuf fois sur dix, l’impression juste. J’aimai Naomi à la première vue ; j’aimai son agréable sourire, j’aimai son cordial serrement de main quand nous fûmes présentés l’un à l’autre.
« Si je ne puis sympathiser avec personne autre dans cette maison, pensai-je en moi-même, je sympathiserai certainement avec Naomi. »
Pour cette fois, je fus un vrai prophète. Dans cette atmosphère d’inimitiés latentes qui couvaient à Morwick, la jolie Américaine et moi nous restâmes de constants et fidèles amis, depuis le premier moment jusqu’au dernier.
Ambroise fit une place à Naomi entre son frère et lui. Elle rougit un moment et le regarda avec une expression de tendresse involontaire et charmante, quand elle s’assit. Je soupçonnai fortement le jeune fermier de lui avoir serré la main en cachette, par-dessous la nappe.
Le souper ne fut pas animé : la seule conversation qui l’égayât fut celle qui eut lieu entre Naomi et moi, à travers la table.
Par une raison que je ne compris pas, John Yago sembla être mal à l’aise en présence de sa jeune compatriote. Il leva les yeux sur elle d’un air équivoque, et les baissa ensuite lentement en fronçant les sourcils. Quand je lui adressai la parole, il me répondit d’un air contraint ; même en parlant à M. Meadowcroft, il était toujours sur ses gardes, sur ses gardes à l’égard des deux jeunes frères, comme je l’imaginai par la direction que prenaient alors ses yeux. Quand nous commençâmes le repas, j’avais remarqué, pour la première fois, que la main gauche de Silas était enveloppée d’un bandage, et maintenant je m’aperçus que les yeux bruns d’Yago, se promenant furtivement sur chacun des convives, laissèrent tomber un regard curieux et cyniquement scrutateur sur la main blessée du jeune homme.
Une chose rendit ma première soirée à la ferme d’autant plus embarrassante pour moi, dans ma situation d’étranger. Je découvris bientôt que le père et ses deux fils ne se parlaient qu’indirectement, et en adressant la parole à Yago ou à moi. Quand le vieux M. Meadowcroft, par exemple, faisait à son contre-maître quelques observations critiques sur des erreurs précédemment commises dans la culture des terres de la ferme, il regardait tour à tour ses deux fils, comme pour indiquer à qui devaient s’appliquer ses reproches. Quand ses deux fils, d’un autre côté, relevaient une de mes vagues remarques sur les animaux en général et en faisaient l’application, dans une pensée de critique, à la mauvaise direction donnée à l’élève du bétail, et des bœufs en particulier, c’était sur Yago qu’ils arrêtaient leurs regards, tout en m’adressant la parole. En pareilles occasions, et cela arriva fréquemment, Naomi intervint résolûment, avec un grand à-propos, pour détourner la conversation sur quelque autre sujet. Chaque fois qu’elle prit ainsi une part importante dans la conversation pour maintenir la paix, la mélancolique Mlle Meadowcroft se tourna lentement vers elle, en laissant tomber sur elle un regard sombre et silencieux, comme pour condamner son intervention. Je ne me suis jamais assis à la table d’une famille plus tristement désunie. L’envie, la haine, la méchanceté, et l’absence de toute charité ne m’ont jamais paru si profondément condamnables que quand elles ont pour mobile le sentiment de la propriété et agissent sous son couvert. Et, si ce n’avait été l’intérêt que m’inspirait Naomi, et aussi celui que je prenais aux petits coups d’œil amoureux que je surprenais de temps en temps entre elle et Ambroise, je n’aurais pu assister jusqu’à la fin à ce souper ; je serais allé certainement chercher un refuge dans ma chambre et dans la lecture de mon roman français.
Enfin, ce repas d’une longueur intolérable, servi avec une profusion pleine d’ostentation, arriva à son terme. Mlle Meadowcroft se leva avec sa solennité sépulcrale et me donna mon congé en ces termes :
« Nous nous levons de bonne heure à la ferme, monsieur Lefrank. Je vous souhaite une bonne nuit. »
Elle plaça ses mains osseuses sur le dos du fauteuil de M. Meadowcroft, coupa court à la salutation qu’il m’adressait, et le roula hors de la salle vers son lit, comme si elle l’avait roulé vers sa tombe.
« Regagnez-vous immédiatement votre chambre, monsieur ? Sinon, je puis vous offrir un cigare… pourvu que les jeunes messieurs veuillent bien le permettre. »
Ce fut ainsi que, choisissant ses mots avec une hésitation pénible, et indiquant du doigt les jeunes gens, quand il réclama leur permission, en leur lançant de côté un coup d’œil sardonique, Yago remplit, pour ce qui le concernait, les devoirs de l’hospitalité. Je déclinai l’offre de son cigare. L’homme aux yeux bruns étincelants me souhaita le bonsoir avec une politesse étudiée et sortit de la salle.
Ambroise et Silas vinrent alors à moi en me présentant leurs étuis à cigares ouverts, d’un air hospitalier.
« Vous avez fort bien fait de lui répondre par un refus. Ne fumez jamais avec Yago. Ses cigares vous empoisonneraient, dit Ambroise.
— Et ne croyez jamais un mot de ce qu’il vous dira, ajouta Silas. C’est le plus grand menteur qui soit en Amérique, quoi qu’on en puisse dire. »
Naomi donna une petite tape aux jeunes étourdis, en forme de réprimande, comme elle aurait fait à deux enfants.
« Que pensera M. Lefrank, dit-elle, si vous parlez de cette façon d’une personne que votre père estime et en qui il a mis sa confiance ? »
Silas s’éloigna sans répondre un seul mot. Ambroise resta, dans l’espoir, évidemment, de faire sa paix avec Naomi avant de la quitter.
Voyant que je les gênais, je me dirigeai vers une porte vitrée qui était à l’extrémité de la salle. Cette porte s’ouvrait sur le joli petit jardin de la ferme, inondé en ce moment par un charmant clair de lune. Je sortis pour mieux jouir du paysage, et j’allai m’asseoir sur un siége au pied d’un orme. Le profond repos de la nature ne m’avait jamais paru si solennel et si beau qu’en ce moment, après ce que j’avais vu et entendu dans la maison. Je comprenais ou pensais comprendre le sentiment qui conduit les hommes dans les monastères. Le côté misanthropique de ma nature, et quel malade n’a pas un tel côté en lui ? allait bientôt prendre le dessus, lorsque je sentis qu’une main se posait légèrement sur mon épaule, et je me réconciliai aussitôt avec mon espèce en me trouvant en présence de Naomi.
III. L’ENTREVUE AU CLAIR DE LUNE.
« J’ai besoin de vous parler, me dit tout d’abord Naomi. Vous ne penserez pas mal de moi pour vous avoir suivi jusqu’ici. Nous n’avons pas l’habitude de faire beaucoup de cérémonies en Amérique.
— Et vous avez bien raison, lui dis-je. Asseyez-vous, je vous prie. »
Elle s’assit à côté de moi, en me regardant franchement et sans crainte à la lumière de la lune.
« Vous êtes allié à la famille, et moi aussi. J’en conclus que je puis vous dire ce que je ne pourrais dire à un étranger. Je suis vraiment bien aise que vous soyez venu ici, monsieur Lefrank ; et cela pour une raison, monsieur, que vous ne pouvez deviner.
— Je vous remercie du compliment, mademoiselle, quelle qu’en soit la raison. »
Elle ne fit aucune attention à ma réponse et poursuivit sa pensée.
« J’ai dans l’idée que vous pouvez faire quelque bien dans cette malheureuse maison, continua-t-elle en attachant attentivement ses yeux sur les miens. Il n’y a ni amour, ni confiance, ni paix à la ferme de Morwick. A l’exception d’Ambroise, ils ont tous besoin de quelqu’un qui les morigène. Ne pensez pas mal d’Ambroise. Il a seulement le défaut d’être insouciant. Je dis que tous les autres ont besoin de quelqu’un qui les fasse rougir de la dureté de leurs cœurs et de leurs détestables procédés, empreints de fausseté et d’envie. Vous êtes un gentleman, vous en savez plus long qu’eux. Ils ne peuvent s’aider eux-mêmes ; il faut qu’ils écoutent vos leçons. Essayez, monsieur Lefrank, quand vous en aurez l’occasion, je vous en prie, essayez, monsieur, de mettre la paix entre eux. Vous avez vu ce qui s’est passé pendant le souper, et vous en avez été dégoûté. Oh ! oui, vous en avez été dégoûté ! Je vous ai vu froncer le sourcil, et je sais ce que cela signifie chez vous autres Anglais. »
Je n’avais pas à choisir ; il fallait que je parlasse à Naomi à cœur ouvert. J’avouai l’impression que j’avais ressentie pendant le souper aussi franchement que je viens de l’avouer. Naomi me fit comprendre par un signe de tête qu’elle me savait entièrement gré de ma franchise.
« C’est quelque chose ; c’est bien parler, dit-elle ; mais vous jugez la chose avec trop d’indulgence quand vous dites que les hommes, ici, ne semblent pas être en bons termes les uns vis-à-vis des autres. Ils se haïssent les uns les autres ; c’est là le mot, monsieur Lefrank, ils se haïssent ; oui, ils se haïssent amèrement… amèrement ! »
Et elle ferma ses petits poings et les pressa l’un contre l’autre, comme pour donner de la force à ses dernières paroles ; mais, se souvenant soudain d’Ambroise, elle ajouta :
« J’excepte Ambroise, pourtant ; et ouvrant sa main qu’elle s’empressa de poser sur mon bras : N’allez pas mal juger Ambroise, dit-elle, monsieur. Il n’y a pas un grain de méchanceté dans ce pauvre Ambroise. »
L’innocente franchise de la jeune fille était en vérité irrésistible.
« Aurais-je absolument tort de penser, lui demandai-je, que vous avez un faible pour Ambroise ? »
Une Anglaise aurait senti, ou aurait feint de sentir du moins, quelque hésitation à répondre à une pareille question. Naomi n’hésita pas un instant.
« Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-elle avec le plus grand calme. Si les choses vont bien, je compte épouser Ambroise.
— Si les choses vont bien, répétai-je. Qu’entendez-vous par là ? Est-ce sous le rapport de l’argent ? »
Elle secoua la tête.
« J’entends la crainte que j’éprouve, répondit-elle, monsieur Lefrank, que les choses ne tournent mal ici entre les hommes, des hommes qui sont méchants, qui ont le cœur dur, insensible. Je veux parler non pas d’Ambroise, monsieur, mais de son frère Silas et de Yago. Avez-vous fait attention à la main de Silas ? Yago l’a blessé avec un couteau.
— Par accident ? demandai-je.
— A dessein, répondit-elle, en retour d’un coup de poing de Silas. »
Cette simple révélation de l’état des choses me donna à réfléchir. Des coups de poing et des coups de couteau sous le toit du riche et respectable M. Meadowcroft ! Et cela, non entre les ouvriers et les domestiques, mais entre les maîtres ! Ma première impression fut celle que vous ressentirez vous-mêmes, sans doute ; je pus à peine en croire mes oreilles.
« Êtes-vous bien sûre de ce fait ? dis-je à Naomi.
— Je le tiens d’Ambroise. Ambroise ne me tromperait pas. Ambroise sait tout ce qu’il en est. »
Ma curiosité fut puissamment excitée. Au milieu de quelle famille suis-je tombé en traversant l’Océan pour venir chercher le repos et le calme ?
« Puis-je apprendre tous les détails de cette affaire ? dis-je.
— Très-bien ; je vais essayer de vous dire tout ce que m’a raconté Ambroise. Mais vous devez me promettre une chose auparavant, monsieur. Promettez-moi de ne pas vous en aller et de ne pas nous laisser dans cette situation quand vous connaîtrez toute la vérité. Donnez-moi une poignée de main en gage de cette promesse, monsieur Lefrank ; donnez-moi une poignée de main, je vous prie… »
Il n’y avait pas moyen de résister à cette simplicité pleine de confiance. Je lui donnai une poignée de main.
Naomi aborda son récit dès qu’elle eut reçu ce gage de ma foi, sans dire un seul mot en forme de préface.
« Quand vous êtes arrivé ici, dit-elle, vous avez dû voir qu’il y avait, par le fait, deux fermes en une. De ce côté, si nous regardons de l’endroit où nous sommes sous cet arbre, sont les terres arables ; de l’autre côté, c’est-à-dire sur la plus grande moitié du domaine, sont les pâturages. Quand M. Meadowcroft devint trop vieux et trop infirme pour veiller lui-même sur la ferme entière, ses fils, je veux dire Ambroise et Silas, se partagèrent le travail. Ambroise prit à sa charge le soin des moissons, Silas celui du bétail. Les choses ne marchèrent pas bien, par une cause ou une autre, sous leur administration. Je ne puis vous dire pourquoi. Je suis sûre seulement que la faute n’en était pas à Ambroise. Le vieillard devint de plus en plus mécontent surtout à cause de ses bestiaux. Il met tout son orgueil à les voir en bon état. Sans dire un mot de son projet à ses fils, et, en cela, je pense qu’il eut tort, n’est-il pas vrai, monsieur ? il chercha secrètement à trouver un aide ; et, dans une heure de malheur, il fit venir Yago. Aimez-vous Yago, monsieur Lefrank ?
— Jusqu’à présent, je ne l’aime pas.
— C’est comme moi, monsieur ; mais qui sait ? il est probable que nous avons tort. Il n’y a rien à dire contre lui, si ce n’est qu’il a des manières fort étranges… On dit qu’il garde toute cette vilaine barbe, je déteste cette habitude de porter toute sa barbe, par suite d’un vœu qu’il a fait quand il a perdu sa femme… Ne pensez-vous pas, monsieur Lefrank, qu’il faut qu’un homme ait un grain de folie pour témoigner la douleur qu’il éprouve de la mort de sa femme en faisant vœu de ne jamais plus se raser à l’avenir ? Voilà ce qu’on prétend qu’il a dit… C’est peut-être un mensonge. On est si menteur ici ! Quoi qu’il en soit, il est certain, les jeunes gens eux-mêmes l’avouent, que lorsque John vint à la ferme, il y vint avec un excellent caractère… Il n’est pas facile de plaire au vieux père, et John lui plut… Oui, le fait est exact… M. Meadowcroft n’aime pas, en général, mes compatriotes. Il ressemble à ses fils ; il est anglais, anglais pur sang, anglais jusqu’à la moelle des os. Toujours est-il qu’Yago, malgré cela, sut s’en faire bien venir ; peut-être est-ce parce qu’il entend bien son affaire. Oh ! oui. Pour ce qui est des bestiaux et des moissons, John s’y entend bien. Depuis qu’il est le contre-maître de la ferme, les choses ont prospéré comme elles ne prospéraient pas sous l’administration des jeunes gens. Ambroise en est convenu avec moi… C’est égal, monsieur, il est dur de se voir supplanté par un étranger, n’est-ce pas ? C’est John maintenant qui commande, les enfants ne font qu’exécuter ses ordres ; ils n’ont point voix au chapitre, une fois que John et le vieillard sont d’accord sur ce qui doit être fait. Je suis entrée dans de longs détails là-dessus ; mais maintenant vous savez comment l’envie et la haine ont grandi parmi ces hommes avant mon arrivée ici… Depuis que j’y suis, les choses n’ont fait qu’aller de mal en pis… Il se passe à peine un jour que de dures paroles ne soient échangées entre John et les enfants, ou entre les enfants et le père. Le vieillard a une habitude irritante, une très-vilaine habitude, nous pouvons le dire, de donner raison à Yago. Parlez-lui de cela quand vous en aurez l’occasion. La plus grande partie de la responsabilité de la querelle qui eut lieu l’autre jour entre Silas et John lui revient, je crois… Je ne veux pas excuser Silas non plus… Il a été brutal, je l’avoue, quoiqu’il soit le frère d’Ambroise, quand il a frappé John, qui est plus petit et plus faible que lui. Mais John a été plus brutal encore, monsieur, de tirer son couteau et de vouloir porter un coup mortel à Silas… Oui, il le tenta… Si Silas ne s’était pas emparé du couteau de sa main blessée… et elle était terriblement blessée, je puis vous le dire, car je l’ai pansée moi-même… la querelle, autant que je puis le croire, aurait abouti à un meurtre. »
Elle s’arrêta sur ce dernier mot, regarda derrière elle, et tressaillit violemment.
Je regardai dans la même direction qu’elle. La figure sombre d’un homme qui nous épiait se laissait voir dans l’ombre de l’orme. Je me levai aussitôt pour aller à lui ; mais Naomi avait recouvré son sang-froid et m’empêcha d’intervenir.
« Qui êtes-vous ? cria-t-elle, en se tournant brusquement vers l’étranger. Que voulez-vous ? »
L’homme sortit de l’ombre qui le cachait à demi et se montra éclairé par la lune ; c’était Yago.
« J’espère que je ne vous dérange pas ? dit-il en jetant sur moi un regard dur.
— Que voulez-vous ? répéta Naomi.
— Je ne veux pas vous troubler, ni troubler ce gentleman, continua-t-il. Mais, quand vous en aurez le loisir, vous m’obligerez beaucoup si vous me permettez de vous dire quelques mots en particulier. »
Il s’exprimait avec la plus scrupuleuse politesse, en s’efforçant, mais en vain, de cacher la violente agitation qui le maîtrisait. Ses yeux noirs et sauvages, qui paraissaient encore plus sauvages au clair de lune, se fixèrent d’un air suppliant et avec une étrange expression de désespoir sur la figure de Naomi. Ses mains jointes sur son front tremblaient continuellement. Si peu que j’aimasse cet homme, il m’inspira en ce moment un véritable sentiment de pitié.
« Voulez-vous dire que vous désirez me parler ce soir ? demanda Naomi avec une visible surprise.
— Oui, mademoiselle, s’il vous plaît, au moment qui vous conviendra et qui conviendra à M. Lefrank. »
Naomi hésitait.
« Ne pouvez-vous pas attendre jusqu’à demain ? demanda-t-elle.
— Les travaux de la ferme m’obligeront à sortir de bon matin, mademoiselle, et je serai absent tout le jour. Accordez-moi, je vous prie, quelques minutes ce soir. »
Il fit un pas vers elle ; sa voix faiblissait et prenait le ton d’un timide murmure.
« J’ai réellement quelque chose à vous dire, mademoiselle Naomi : ce serait de votre part un acte d’obligeance, de très-grande obligeance, si vous vouliez me permettre de vous parler avant que je ne rentre dans ma chambre. »
Je me levai pour lui céder ma place. Naomi m’en empêcha encore une fois.
« Non, dit-elle, ne bougez pas. »
S’adressant à Yago, elle lui dit avec une véritable répugnance :
« Si vous êtes si pressé de me parler, monsieur John, je suppose que vous en avez, en effet, besoin. Je ne puis deviner ce que vous avez à me dire qui ne puisse être dit devant une tierce personne. Toutefois, il ne serait pas poli de ma part, je crois, de vous répondre par un refus. Vous savez que le soin de remonter chaque soir l’horloge du vestibule, à dix heures, me regarde ; s’il vous convient de venir avec moi procéder à cette besogne, nous avons la chance d’avoir le vestibule à notre disposition. Cela vous va-t-il ?
— Pas dans le vestibule, mademoiselle, si vous voulez me le permettre.
— Pas dans le vestibule !
— Ni dans la maison non plus, si j’ose vous en prier.
— Que voulez-vous dire ? »
Elle se tourna de mon côté avec impatience et en appela à moi.
« Le comprenez-vous ? » dit-elle.
Yago soupira et me pria de lui permettre de répondre lui-même.
« Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il, je pense que vous pourrez me comprendre. Il y a des yeux et des oreilles qui veillent dans la maison, et il y a des gens… je ne sais qui ce peut être… qui vont et viennent si doucement que personne ne peut les entendre. »
Cette dernière allusion fut évidemment comprise. Naomi interrompit John avant qu’il allât plus loin.
« Bien ; quel endroit vous convient mieux ? dit-elle d’un air résigné. Est-ce le jardin, monsieur John ?
— Merci de votre bonté, mademoiselle. Oui, je préfère le jardin. »
Il indiqua une allée sablonneuse, à quelque distance et baignée par les flots de la lumière de la lune.
« Là, dit-il, nous pourrons voir tout autour de nous et être sûrs que personne ne nous écoute. A dix heures… » Il fit une courte pause, puis s’adressant à moi : « Je vous demande pardon, monsieur, d’être venu vous déranger dans votre entretien. Excusez-moi, s’il vous plaît. »
Ses yeux jetèrent un dernier regard plein d’anxiété et de prière sur Naomi. Il nous salua et disparut dans l’ombre de l’orme. Le bruit éloigné d’une porte qui se fermait doucement vint jusqu’à nous, à travers le silence de la nuit : Yago était rentré dans la maison.
Maintenant qu’il n’était plus à portée de nous entendre, Naomi me dit avec vivacité :
« Ne supposez pas, monsieur, qu’il y ait aucun secret entre lui et moi. Je ne sais pas plus que vous ce qu’il veut me dire. J’ai presque envie de ne pas aller à ce rendez-vous, à dix heures. Que feriez-vous à ma place ?
— L’ayant accepté, répondis-je, il me semble que vous vous devez à vous-même de vous y rendre. Si vous éprouvez la moindre alarme, j’attendrai dans une autre partie du jardin, à portée de vous entendre si vous m’appelez. »
Elle reçut ma proposition avec un mouvement de tête dédaigneux et un sourire de pitié pour mon ignorance.
« Vous êtes étranger, monsieur Lefrank ; sinon vous ne me parleriez pas de cette manière. En Amérique, nous ne faisons pas aux hommes l’honneur de nous alarmer. En Amérique, les femmes veillent sur elles-mêmes. Il a obtenu de moi que j’acceptasse son rendez-vous, comme vous savez, et je dois tenir ma promesse. Mais pensez, ajouta-t-elle en s’adressant à elle-même plutôt qu’à moi, pensez donc ! Yago surprenant Mlle Meadowcroft dans ses allées et venues sournoises et clandestines à travers la maison ! La plupart des hommes ici ne l’avaient jamais remarquée dans ces promenades nocturnes. »
Je n’en revenais pas de ma surprise. La triste, la sévère Mlle Meadowcroft écouter aux portes et épier !
« L’allusion de John à des yeux qui guettent, à des oreilles qui écoutent, à des pas furtifs qui vont et viennent, était-elle réellement une allusion à la fille de M. Meadowcroft ? demandai-je.
— Sans aucun doute. Ah ! elle vous en a imposé comme elle en impose à tous ceux qui la voient sans la connaître, la méchante femme ! Elle est en secret pour la moitié de tous les mauvais sentiments qui divisent cette famille. Elle aigrit, j’en suis certaine, l’esprit de M. Meadowcroft contre ses fils. Toute vieille et laide qu’elle est, monsieur Lefrank, elle ne se refuserait pas à devenir la seconde femme de John, si elle pouvait l’amener à la demander en mariage. Oui, monsieur, et ce ne serait pas un grand chagrin pour elle si le père, à sa mort, ne laissait ni un arbre ni une pierre dans la ferme à ses fils… Je l’ai étudiée, et je la connais bien. Ah ! ah ! je pourrais vous en dire long à ce sujet… Mais je n’ai pas le temps maintenant ; il est près de dix heures, nous devons nous séparer. Je suis très-contente de vous avoir entretenu, monsieur. Je vous répète en vous quittant ce que je vous ai déjà dit : employez votre influence, je vous prie, employez votre influence à amollir ces hommes, à les faire rougir d’eux-mêmes. Nous causerons demain plus à loisir de ce que vous pouvez faire, quand vous visiterez la ferme. Je vous dis à revoir maintenant. Voilà dix heures qui sonnent ; et, tenez, Yago se glisse furtivement dans l’ombre de l’orme ! Bonne nuit, monsieur Lefrank, et n’ayez que d’agréables rêves. »
D’une de ses mains elle prit l’une des miennes et la pressa cordialement ; de l’autre, elle me poussa sans cérémonie dans la direction de la maison. Quelle charmante fille ! On ne saurait lui résister. Je ne valais guère mieux que les jeunes gens en ce moment. Je déclare que je haïssais Yago presque autant qu’eux, quand nous nous croisâmes l’un l’autre, sous l’ombrage de l’orme.
Arrivée à la porte vitrée, je me retournai pour jeter un coup d’œil en arrière sur l’allée sablonneuse.
Ils s’étaient rencontrés. Je vis leurs deux silhouettes allant et venant lentement au clair de la lune. Que lui disait-il ? pourquoi craignait-il si fort qu’aucune de ses paroles fût entendue ? Nos pressentiments sont, dans certains cas rares, la prévision fidèle de l’avenir. Une vague défiance de cette entrevue nocturne s’empara malgré moi de mon esprit.
« Un malheur doit-il en sortir ? » me demandai-je à moi-même quand je fermai la porte et rentrai dans la maison.
Un malheur allait en sortir en effet… vous allez apprendre comment.
IV. LE BÂTON DE HÊTRE.
Les personnes d’un tempérament sensible et nerveux, qui couchent pour la première fois dans une maison étrangère et dans un lit nouveau, doivent se résigner à passer une nuit sans sommeil ou à peu près. Ma première nuit à Morwick ne fit pas exception à la règle. Le peu de sommeil que j’y goûtai fut fréquemment interrompu et troublé par des songes. Vers six heures du matin, il ne me fut plus possible de rester au lit. Le soleil se laissait entrevoir radieux par ma fenêtre. Je résolus d’essayer l’influence vivifiante d’une promenade à l’air frais du matin.
Juste à l’instant où je sortais de mon lit, j’entendis des bruits de pas et de voix sous ma fenêtre.
Le bruit des pas cessa et je pus reconnaître les voix. J’avais laissé toute la nuit ma fenêtre ouverte ; je pouvais, sans attirer l’attention des personnes qui se trouvaient au-dessous, regarder en dehors.
Ces personnes étaient Silas, Yago, et trois autres, dont le costume et l’aspect indiquaient clairement que c’étaient des ouvriers de la ferme. Silas agitait un gros bâton de hêtre qu’il tenait à la main, et parlait à Yago grossièrement et insolemment de son entretien au clair de la lune, avec Naomi, pendant la soirée précédente.
« Puis, vous êtes allé faire la cour à une jeune fille, en secret, dit Silas, en attendant que la lune se couchât ou fût cachée par un nuage. On vous a vu dans le jardin, maître Yago, et vous pouvez aussi bien nous dire la vérité, pour une fois en passant. L’avez-vous trouvée accessible à vos instances, monsieur ? A-t-elle dit : Oui ? »
Yago garda son sang-froid.
« Si vous voulez plaisanter, monsieur Silas, dit-il avec calme et fermeté, ayez la bonté de plaisanter sur un autre sujet. Vous vous trompez entièrement dans votre supposition sur ce qui s’est passé entre cette jeune fille et moi. »
Silas se retourna et s’adressa ironiquement aux trois ouvriers :
« Vous l’entendez, enfants. Il ne dira pas la vérité. Prenez-vous y comme vous pourrez. Il ne faisait pas sa cour à Naomi dans le jardin, hier soir. Oh ! mon Dieu ! non ! Il a déjà été marié une fois, et il est trop avisé pour reprendre le joug une seconde fois. »
A ma très-grande surprise, Yago fit à cette grossière plaisanterie une réponse grave et sérieuse.
« Vous avez parfaitement raison, monsieur, dit-il, je n’ai pas l’intention de me marier une seconde fois. Ce que je disais à Mlle Naomi ne vous regarde nullement. Cela n’avait absolument rien de commun avec ce qu’il vous plaît de supposer. C’était quelque chose de fort différent et qui ne nous concerne pas. Veuillez croire, monsieur Silas, une fois pour toutes, que jamais la pensée de faire la cour à cette jeune fille ne m’est passée par la tête. Je la respecte, j’admire ses excellentes qualités ; mais si elle était la seule femme qui restât sur la terre et que je fusse beaucoup plus jeune que je ne le suis, je ne penserais jamais à la demander en mariage. » Et il éclata soudain de rire, d’un rire rude, contraint. « Non ! non ! elle n’est pas de mon espèce, monsieur Silas, elle n’est pas de mon espèce ! »
Quelque chose dans ces mots, ou dans la manière dont les dit Yago, parut exaspérer Silas. Il renonça à son langage ironique, et s’adressant directement à Yago, il répéta :
« Elle n’est pas de votre espèce ? Sur mon âme, c’est là une singulière manière de s’exprimer pour un homme dans votre position ! Qu’entendez-vous en disant qu’elle n’est pas de votre espèce ? Impudent mendiant ! Naomi serait digne d’être aimée par ceux qui sont vos maîtres. »
Le sang-froid d’Yago commença à l’abandonner. Il se rapprocha d’un air de défi de Silas.
« Et qui sont mes maîtres ? demanda-t-il.
— Ambroise vous l’apprendra, si vous le lui demandez, répondit l’autre. Retirez-vous de son chemin, si vous voulez garder votre peau intacte sur vos os. »
Yago jeta obliquement un de ses regards ironiques sur la main blessée du jeune fermier.
« N’oubliez pas votre propre peau, monsieur Silas, quand vous menacez la mienne. J’ai mis ma marque sur la vôtre, une première fois. Laissez-moi à mes affaires, ou je pourrai y mettre une seconde fois ma marque. »
Silas leva son bâton. Les ouvriers, voyant la tournure sérieuse que la querelle menaçait de prendre, se jetèrent entre les deux hommes et les séparèrent. Je m’étais habillé à la hâte pendant cette altercation, et alors je descendis en courant l’escalier afin d’aller voir si mon influence pourrait maintenir la paix.
La guerre des mots provocateurs continuait quand j’arrivai sur le théâtre de la querelle.
« Allez à vos affaires, lâche canaille ! disait Silas, allez à la ville, et prenez garde de rencontrer Ambroise sur votre chemin.
— Et vous, prenez garde de sentir encore une fois la pointe de mon couteau avant que je m’en aille ! » répondit Yago.
Silas fit un effort désespéré pour échapper aux mains des ouvriers qui le retenaient.
« La dernière fois vous n’avez senti que le poids de mon poing, cria-t-il ; cette fois vous allez sentir le poids de ce bâton. »
Il leva son bâton en disant ces mots. Je m’approchai et le lui arrachai de la main.
« Monsieur Silas, dis-je, je suis un invalide et je vais faire une promenade au dehors. Votre bâton me sera utile, je vous demande la permission de vous l’emprunter. »
Les ouvriers éclatèrent de rire. Silas fixa sur moi un regard où se lisaient la colère et la surprise. Yago, reprenant aussitôt possession de lui-même, retira son chapeau et me salua humblement.
« Je ne pensais pas, monsieur Lefrank, que nous pouvions vous troubler, dit-il ; je suis vraiment très honteux de moi-même. Je vous en fais mes excuses.
— Je les accepte, monsieur Yago, répondis-je, en espérant que, si vous êtes encore provoqué, à l’avenir, comme vous venez de l’être, vous-même aussi bien que monsieur vous donnerez l’exemple de la modération. J’ai en outre une faveur à vous demander, ajoutai-je en me tournant vers Silas, et que vous voudrez bien m’accorder comme à l’hôte de votre père. La première fois que votre esprit vous entraînera à plaisanter aux dépens de M. Yago, ne poussez pas la plaisanterie aussi loin. Je suis sûr que vous ne le faisiez pas dans une mauvaise intention, monsieur Silas ; voulez-vous me faire le plaisir d’en convenir vous-même ? Je désire vous voir, vous et M. Yago, vous serrer mutuellement la main. »
Yago tendit aussitôt sa main avec un empressement qui ne me parut pas assez naturel. Silas ne fit, lui, aucune avance qui témoignât d’un sentiment de cordialité pareil.
« Laissez-le aller à sa besogne, dit Silas. Je ne perdrai pas plus longtemps mes paroles avec lui, monsieur Lefrank. Mais, sauf votre respect, je veux être damné si je prends jamais sa main. »
Il était inutile d’insister davantage auprès d’un tel homme. Silas ne me fournit pas une nouvelle occasion de lui faire entendre raison, quand j’aurais voulu l’essayer : il me tourna le dos d’un air de mauvaise humeur et, reprenant le chemin par lequel il était venu, disparut à l’angle de la maison. Les ouvriers se retirèrent ensuite dans différentes directions pour aller commencer leur journée. Yago et moi nous demeurâmes seuls.
Je laissai l’homme aux yeux noirs et sauvages prendre le premier la parole.
« Dans une demi-heure, dit-il, je me dirigerai vers Narrabee, notre marché. N’avez-vous pas de lettres à envoyer prendre à la poste, ou y a-t-il quelque autre chose que je puisse faire dans la ville pour vous être agréable ? »
Je le remerciai, en refusant ses deux offres. Il me fit un nouveau salut respectueux et rentra dans la maison.
Je suivis machinalement le sentier que Silas venait de prendre peu auparavant.
Tournant le coin de la maison et continuant à marcher droit devant moi, je me trouvai à l’entrée des étables et de nouveau face à face avec Silas.
Il avait le coude appuyé contre la porte de la cour, qu’il balançait lentement en avant et en arrière, en mâchonnant entre ses dents un fétu de paille. Quand il me vit venir de son côté, il s’éloigna un peu de la porte et s’efforça de s’excuser de très-mauvaise grâce.
« Il ne faut pas m’en vouloir, monsieur. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, et je le ferai, pour vous plaire. Mais ne me demandez pas de donner une poignée de main à Yago ; je le hais trop pour cela. Si je le touchais d’une main, monsieur, je vous le dis sincèrement, je l’étranglerais de l’autre.
— C’est là le sentiment que vous éprouvez pour cet homme ?
— Oui, monsieur Lefrank, et je n’en ai pas honte, je vous assure.
— Est-ce qu’il n’y a pas, dans vos environs, quelque chose comme une église, monsieur Silas ?
— Naturellement, il y en a une.
— Et y allez-vous jamais ?
— Naturellement, j’y vais.
— A de longs intervalles, monsieur Silas ?
— Tous les dimanches, monsieur, sans faute. »
Une tierce personne, en ce moment, éclata de rire derrière moi. Je me retournai et vis Ambroise.
« Je comprends le but de vos questions, monsieur, quoique mon frère ne le comprenne pas, dit-il. Il ne faut pas en vouloir à Silas. Il n’est pas le seul chrétien qui laisse son christianisme sur son banc, quand il quitte l’église. Vous ne nous réconcilierez jamais avec John Yago, quoi que vous puissiez faire. Mais qu’est-ce que vous avez là dans la main ? Que je meure, si ce n’est pas mon bâton, que je viens de chercher dans tous les coins ! »
Cet énorme bâton m’avait déjà paru fort incommode, dans ma main d’invalide, par sa pesanteur. Je ne voyais aucune nécessité de le garder plus longtemps. Yago cheminait vers Narrabee, et Silas était allé cuver sa mauvaise humeur dans le repos. Je rendis à Ambroise son bâton. Il ne put s’empêcher de rire en le prenant.
« Vous ne pouvez vous imaginer combien on est dépaysé quand on sort sans bâton. On ne manque pas d’occasions de s’en servir, monsieur, je vous assure. Êtes-vous disposé à déjeuner ?
— Pas encore. Je veux faire d’abord une courte promenade.
— A votre aise, monsieur. Je voudrais pouvoir vous accompagner ; mais j’ai une occupation qui m’attend ce matin, et Silas a la sienne aussi. Si vous revenez par le chemin que vous prenez, vous vous trouverez dans le jardin. Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez sortir par le guichet qui est au bout de l’avenue. »
Par pure inattention, je fis une véritable étourderie. Je revins sur mes pas, et je laissai les deux frères dans la cour de l’étable.
V. LES NOUVELLES DE NARRABEE.
Arrivé au jardin, une pensée me frappa. Le langage gai et les manières aisées d’Ambroise indiquaient qu’il ignorait jusqu’à présent la querelle qui avait eu lieu sous ma fenêtre. Non-seulement il n’était pas nécessaire, mais il n’était même pas désirable qu’Ambroise connût la querelle. Je revins à la cour de l’étable. Personne n’était plus à la porte. J’appelai alternativement Silas et Ambroise. Personne ne répondit. Les deux frères s’étaient rendus à leurs travaux.
En revenant du jardin, j’entendis une douce voix me souhaiter le bonjour. Je me retournai. Naomi était à une fenêtre du rez-de-chaussée de la ferme. Elle avait son tablier de travail et était occupée à faire reluire les couteaux pour le déjeuner, sur une table d’ancienne forme. Un chat au poil noir et luisant se balançait sur son épaule, attentif à l’éclat que jetait le couteau au fur et à mesure que sa maîtresse le faisait passer et repasser sur le cuir qui recouvrait la table.
« Venez ici, me dit-elle, j’ai besoin de vous parler. »
Je remarquai, en approchant, que sa jolie figure était couverte d’un nuage de tristesse et d’anxiété. Elle fit tomber le chat de son épaule par un mouvement nerveux, et me salua seulement par un de ses charmants sourires habituels.
« J’ai vu Yago, dit-elle. Il a fait allusion à quelque chose qu’il dit s’être passé ce matin sous la fenêtre de votre chambre. Quand je l’ai prié de s’expliquer avec plus de détail, il m’a répondu seulement : Demandez à M. Lefrank. Il faut que j’aille à Narrabee. Qu’est-ce que cela signifie ? Dites-le moi clairement, monsieur. Je brûle de le savoir et ne saurais attendre. »
Je lui racontai ce qui s’était passé, comme je viens de le raconter plus haut, et ne lui en cachai que le côté le plus pénible, pour elle. Elle déposa le couteau qu’elle s’occupait à faire reluire et croisa ses mains devant elle, d’un air pensif.
« Je regrette d’avoir accordé ce rendez-vous à Yago, dit-elle. Quand un homme demande quelque chose à une femme, la femme, selon moi, se repent presque toujours d’avoir dit oui. »
Elle fit cette réflexion ingénieuse d’un air troublé. Ce rendez-vous au clair de la lune avait laissé quelques souvenirs pénibles dans son esprit : je vis cela aussi clairement que je voyais Naomi elle-même.
Qu’est-ce que Yago lui avait dit ? Je le lui demandai avec toute la délicatesse nécessaire, en la priant au préalable d’excuser mon indiscrétion.
« Je voudrais pouvoir vous le dire », me répondit-elle, en appuyant d’une façon particulière sur le mot « vous ».
Ici, elle s’arrêta et devint pâle, puis une vive rougeur envahit son visage. Elle reprit son couteau et continua à le passer sur le cuir aussi soigneusement que jamais.
« Je ne dois pas vous le dire, reprit-elle en baissant son visage sur le couteau, j’ai promis de ne le dire à personne. C’est la vérité. Oubliez cela, monsieur, aussitôt que vous le pourrez. Chut ! voici l’espion qui nous a vus la nuit dernière et qui l’a dit à Silas ! »
La triste Mlle Meadowcroft ouvrit la porte de la cuisine : elle tenait à la main un gros livre de prières, et elle regarda Naomi comme une femme jalouse d’un certain âge peut seule regarder une femme plus jeune et plus jolie qu’elle.
« Les prières, mademoiselle Colebrook », dit-elle de son ton le plus aigre.
Elle se tut, et, m’apercevant debout sous la fenêtre :
« Les prières, monsieur Lefrank, ajouta-t-elle avec un regard de dévote piété qu’elle dirigea exclusivement sur moi.
— Nous allons vous suivre toute de suite, Mlle Meadowcroft, dit Naomi.
— Je n’ai pas l’intention de pénétrer vos secrets, mademoiselle Colebrook. »
Après cette aigre réponse, notre méthodiste disparut avec son livre. Je rejoignis Naomi en entrant dans la chambre par la porte du jardin. Elle vint à la hâte au-devant de moi.
« Je ne suis pas tranquille à cause d’une chose, me dit-elle. Ne m’avez-vous pas appris que vous aviez laissé Ambroise et Silas ensemble ?
— Oui.
— Supposez que Silas raconte à Ambroise ce qui est arrivé ce matin. »
La même idée m’était venue à l’esprit, comme je l’ai déjà mentionné plus haut.
Je fis de mon mieux pour rassurer Naomi.
« M. Yago n’est pas ici, répliquai-je ; vous et moi nous pourrons aisément arranger les choses en son absence. »
Elle prit mon bras.
« Venez pour les prières, dit-elle, Ambroise sera là, et je trouverai une occasion de lui parler. »
Ni Ambroise ni Silas n’étaient dans la salle à manger, quand nous y entrâmes. Après avoir attendu en vain pendant dix minutes, M. Meadowcroft dit à sa fille de lire les prières. Mlle Meadowcroft les lut en conséquence, et le déjeuner s’ensuivit, sans que les deux frères se montrassent. Mlle Meadowcroft regarda son père et dit :
« C’est de mal en pis, monsieur. Que vous avais-je dit ? »
Naomi voulut aussitôt administrer l’antidote.
« Les jeunes gens sont sans doute retenus par leurs travaux, mon oncle. »
Et se tournant vers moi :
« Vous désirez visiter la ferme, monsieur Lefrank ? dit-elle. Venez m’aider à retrouver les jeunes gens. »
Pendant plus d’une heure, nous visitâmes chaque partie de la ferme, l’une après l’autre, sans découvrir les deux frères. Nous les vîmes enfin près d’un petit bois, assis sur le tronc d’un arbre abattu et causant ensemble.
Silas se leva à notre approche et s’éloigna sans nous adresser le moindre mot d’excuse. Au moment où il se leva, je remarquai que son frère lui murmura quelques mots à l’oreille, et je l’entendis répondre :
« C’est bien !
— Ambroise, cela signifie-t-il que vous nous faites un secret de quelque chose ? demanda Naomi en abordant son amant avec un sourire. Silas a-t-il l’ordre de se taire ? »
Ambroise jouait d’un air boudeur du bout de son pied avec les cailloux qui étaient devant lui.
Je remarquai, non sans quelque surprise, que son bâton favori n’était pas dans sa main, ni auprès de lui.
« C’est une affaire, répondit-il à Naomi d’un air médiocrement gracieux, entre Silas et moi. Voilà ce que cela signifie, si vous désirez le savoir. »
Naomi, comme une femme qu’elle était, poursuivit ses questions, sans se soucier de la manière dont y répondait un homme qui semblait irrité.
« Pourquoi n’avez-vous assisté ni l’un ni l’autre aux prières ni au déjeuner ? demanda-t-elle ensuite.
— Nous avions trop à faire, répliqua Ambroise assez rudement, et nous étions trop loin de la ferme.
— C’est singulier, dit Naomi. Voilà la première fois que cela arrive depuis que je suis à la ferme.
— Vivre, c’est apprendre. Cela est arrivé maintenant. »
Le ton qu’Ambroise mettait dans ses réponses aurait détourné tout autre interlocuteur de continuer à l’interroger. Mais les femmes ne tiennent aucun compte des avertissements qu’on leur donne d’une façon détournée. Naomi, ayant encore quelque chose sur le cœur, n’hésita pas à le dire.
« Avez-vous vu Yago ce matin ? »
La colère qui couvait dans l’âme d’Ambroise fit soudainement explosion, sans qu’il fût possible de deviner pourquoi.
« Combien de questions ai-je encore à subir ? s’écria-t-il violemment. Êtes-vous le ministre m’interrogeant sur mon catéchisme ? Je n’ai point vu Yago, et ne me suis occupé que de mon travail. Cela vous satisfait-il ? »
Il nous tourna le dos en jurant et suivit son frère dans le bois. Naomi me regarda avec des yeux où éclatait l’indignation.
« Qu’est-ce que veut dire, monsieur Lefrank, cette façon de me parler ? Le vilain personnage ! Comment ose-t-il prendre ce ton ? »
Elle se tut un moment ; sa voix, son regard, son air avaient changé soudainement.
« Cela ne lui était jamais arrivé jusqu’ici, monsieur. Que s’est-il passé ? Je déclare que je ne reconnais plus Ambroise, tant il est changé. Dites-moi, cela ne vous frappe-t-il pas ? »
Je tâchai d’excuser le jeune homme.
« Quelque chose l’aura mis de mauvaise humeur, dis-je. Le moindre incident, quelquefois, mademoiselle, fait sortir un homme de son caractère. Je parle comme quelqu’un qui sait ce que c’est par sa propre expérience. Donnez-lui le temps de rentrer en lui-même, il viendra vous faire ses excuses, et il ne restera plus trace de tout cela. »
Ma manière d’interpréter la chose ne réussit nullement à rassurer ma jolie compagne. Nous revînmes à la maison. L’heure du dîner sonna et les frères reparurent. Leur père leur reprocha leur absence du matin avec une sévérité inutile ; ils reçurent ces reproches avec une indignation plus inutile encore, à mon avis, et sortirent de la salle. Un aigre sourire de satisfaction se montra sur les lèvres de Mlle Meadowcroft. Elle regarda son père, puis leva ses yeux empreints de tristesse au plafond et dit :
« Nous ne pouvons que prier pour eux, monsieur. »
Naomi disparut après le dîner. Quand je la revis, elle avait des nouvelles pour moi.
« J’ai trouvé Ambroise, me dit-elle, et il m’a demandé pardon. Nous nous sommes entendus. Mais… mais…
— Mais quoi, mademoiselle Naomi ?
— Il n’est plus le même, monsieur. Il ne veut pas en convenir ; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il me cache quelque chose. »
Le jour s’écoula et la soirée vint. Je retournai à mon roman, mais Alexandre Dumas lui-même ne put captiver mon attention. Je ne saurais dire à quoi je pensais. Je suis incapable d’expliquer ce qui me troublait l’esprit en ce moment. Je souhaitais d’être de retour en Angleterre ; je pris en haine, sans raison, la ferme de Morwick.
Neuf heures sonnant, nous nous réunîmes de nouveau pour le souper ; il ne manquait qu’Yago. Il devait être de retour pour le souper, et nous l’attendîmes un quart d’heure, conformément à la volonté de M. Meadowcroft ; mais il ne revint pas.
La soirée se passa et il ne reparut point. Mlle Meadowcroft voulut veiller pour l’attendre. Naomi la regarda d’un air un peu malicieux, je dois l’avouer, quand les deux femmes se séparèrent pour la nuit. Je me retirai dans ma chambre, et je fus, comme la nuit précédente, incapable de dormir. Quand le soleil se leva, je sortis comme la veille, pour aller respirer l’air du matin.
Je rencontrai sur l’escalier Mlle Meadowcroft qui remontait dans sa chambre. Pas une boucle de ses cheveux gris et raides n’était dérangé.
Rien, chez cette femme impénétrable, ne laissait voir qu’elle avait veillé toute la nuit.
« M. Yago est-il revenu ? » demandai-je.
Mlle Meadowcroft secoua lentement la tête et me regarda en fronçant les sourcils.
« Nous sommes dans les mains de la Providence, monsieur Lefrank. M. Yago doit avoir été retenu à Narrabee. »
Les repas quotidiens suivirent leur cours invariable. Le déjeuner et le dîner se succédèrent, et Yago ne se montra pas. M. Meadowcroft et sa fille se consultèrent et résolurent d’envoyer à la recherche de l’absent. Un des ouvriers les plus intelligents fut dépêché à Narrabee pour y faire une enquête.
Cet homme revint fort tard dans la soirée et rapporta d’inquiétantes nouvelles à la ferme. Il avait visité toutes les auberges et les endroits publics de Narrabee ; il avait fait des recherches sans fin dans toutes les directions, et partout le résultat avait été le même. Personne n’avait vu Yago. Chacun avait déclaré qu’Yago n’avait pas mis le pied dans la ville.
Nous nous regardâmes tous les uns les autres, à l’exception des deux frères, qui étaient assis ensemble dans un endroit obscur de la salle. La conclusion était inévitable. Yago était un homme perdu.
VI. LE FOUR A CHAUX.
M. Meadowcroft fut le premier à prendre la parole.
« Il faut que quelqu’un retrouve John, dit-il.
— Et sans perdre un moment », ajouta sa fille.
Ambroise sortit soudain du coin obscur, où il se trouvait.
« J’irai à sa recherche », dit-il.
Silas s’avança à sa suite.
« J’irai avec vous », dit-il à son tour.
M. Meadowcroft interposa son autorité.
« Un de vous suffira… pour le moment, du moins. Vas-y, Ambroise. On peut avoir besoin de ton frère plus tard. Si quelque accident est arrivé… ce dont Dieu nous préserve, nous pourrons avoir à diriger nos recherches dans plus d’une direction. Silas, reste à la ferme. »
Les deux frères se retirèrent en même temps : Ambroise pour se préparer à partir, Silas pour lui seller un cheval. Naomi s’esquiva après eux. Laissé en compagnie de M. Meadowcroft et de sa fille (l’un et l’autre dévorés d’inquiétude par suite de cette disparition, et s’efforçant de cacher leur anxiété sous une apparence de dévote résignation), j’ai à peine besoin d’ajouter que je me retirai aussi, dès qu’il me fut possible de quitter sans impolitesse la salle. En montant l’escalier pour regagner ma chambre, j’aperçus Naomi à demi cachée dans le renfoncement formé par la fenêtre à l’ancienne mode du premier palier. Ma petite amie était en proie à un trouble profond. Son tablier couvrait sa figure et elle pleurait amèrement. Ambroise n’avait pas pris congé d’elle aussi tendrement que de coutume. Elle était plus fermement persuadée que jamais qu’Ambroise lui cachait un secret. Nous attendions tous avec anxiété le jour suivant. Le jour suivant rendit le mystère encore plus obscur.
Le cheval qu’Ambroise avait pris pour se rendre à Narrabee fut ramené à la ferme par un garçon de l’hôtel. Celui-ci apportait une dépêche écrite par Ambroise qui nous plongea dans un grand étonnement. Ses recherches avaient prouvé positivement, selon lui, qu’Yago n’avait point été vu dans le voisinage de Narrabee. Les seuls renseignements qu’on avait pu obtenir sur son compte venaient d’un rapport passablement vague. Ce rapport disait qu’un homme ressemblant à Yago avait été vu le jour précédent dans un wagon de chemin de fer sur la ligne de New-York. Agissant conformément à ce renseignement, Ambroise s’était déterminé à pousser ses recherches jusqu’à New-York pour vérifier l’exactitude de ce renseignement.
Ce procédé extraordinaire me donna lieu de soupçonner malgré moi qu’il y avait réellement au fond de tout cela quelque chose de louche. Je gardai ce soupçon pour moi, mais je fus préparé dès ce moment à voir la disparition d’Yago suivie de quelques graves conséquences.
Le même jour, ces conséquences se révélèrent.
Il s’était maintenant écoulé assez de temps pour que le bruit de ce qui était arrivé à la ferme se fût propagé dans le district. Déjà instruits des dissentiments qui existaient entre ces hommes, les voisins avaient été informés (sans doute par les ouvriers présents à la scène du matin sous ma fenêtre) des détails de la querelle. L’opinion publique, en Amérique, se manifeste sans la moindre réserve ni la moindre préoccupation des conséquences. En cette occasion, la rumeur générale déclara que l’homme disparu était la victime d’un crime et rendit l’un ou l’autre des frères responsable de cette disparition. Un peu plus tard, dans le courant de la journée, la vraisemblance de cette grave supposition fut confirmée aux yeux du vulgaire par une terrible découverte. On annonça qu’un prédicateur méthodiste, établi depuis quelque temps à Morwick, et grandement respecté dans tout le district, avait rêvé qu’Yago venait d’être assassiné et que son cadavre était caché dans la ferme de Morwick. Avant la nuit, ce ne fut qu’un cri exclamant la vérification du rêve du prédicateur. Non-seulement dans tout le district, mais dans la ville de Narrabee même, la population insista sur la nécessité d’une perquisition dans la ferme de Morwick, pour y découvrir les restes mortels d’Yago.
Dans la terrible tournure qu’avait prise maintenant l’affaire, le vieux Meadowcroft déploya une force de caractère et une énergie auxquelles je ne me serais pas attendu.
« Mes fils ont leurs défauts, dit-il, des défauts sérieux, et personne ne le sait mieux que moi. Ils se sont très mal conduits envers Yago, je ne le nie pas. Mais ni Ambroise ni Silas ne sont des meurtriers. Faites vos recherches ! Je le demande moi-même ; je fais plus, j’insiste pour qu’elles aient lieu, après tout ce qui a été dit ; c’est une justice qui est due à ma famille et à mon nom. »
Les voisins le prirent au mot. La population du district de Morwick s’organisa sur place. Cette fraction du peuple souverain d’Amérique se réunit en comité, fit des discours, élut des personnes compétentes pour représenter l’intérêt public et commença ses perquisitions le jour suivant.
Toute cette procédure, ridicule et informe au point de vue légal, fut conduite par ce peuple extraordinaire avec un sentiment aussi austère et aussi strict du devoir que si elle avait été sanctionnée par le tribunal le plus élevé du pays.
Naomi fit face à la calamité qui frappait la famille avec autant de résolution que son oncle lui-même. Le courage de la jeune fille s’éleva au niveau de ce que les circonstances exigeaient d’elle. Sa seule inquiétude était pour Ambroise.
« Il devrait être ici, me dit-elle. Les méchantes langues du voisinage sont assez perverses pour dire que son absence est un aveu de son crime. »
Elle avait raison. Dans l’état présent de l’esprit public, l’absence seule d’Ambroise faisait peser un grave soupçon sur lui.
« Nous pouvons télégraphier à New-York, dis-je, si vous savez seulement où une dépêche pourrait vraisemblablement l’atteindre.
— Je connais l’hôtel où les Meadowcroft descendent à New-York, répondit-elle. J’y fus envoyée après la mort de mon père pour attendre que Mlle Meadowcroft pût venir me prendre et m’amener à Morwick. »
Notre résolûmes de télégraphier à cet hôtel.
J’étais occupé à écrire la dépêche, et Naomi regardait par-dessus mon épaule, quand une voix étrangère, que nous entendîmes près de nous, nous fit tressaillir.
« Ah ! c’est là son adresse ? dit la voix ; nous en avions besoin aussi. »
La personne qui parlait ainsi m’était inconnue. Naomi reconnut un voisin.
« Pourquoi avez-vous besoin de son adresse ? dit-elle vivement.
— Je suppose que nous avons trouvé les restes mortels d’Yago, mademoiselle, répliqua le voisin. Nous avons pris déjà Silas et nous avons besoin d’Ambroise, tous deux soupçonnés de meurtre.
— C’est un mensonge, s’écria Naomi furieuse, un abominable mensonge. »
Le voisin se tourna vers moi.
« Conduisez-la dans la chambre voisine, monsieur, et laissez-la songer à elle-même. »
Nous passâmes dans la chambre voisine.
Dans un coin, assise près de son père et tenant sa main, nous vîmes, sombre et immobile comme une statue, Mlle Meadowcroft qui pleurait en silence. En face, accroupi sur la banquette de la fenêtre, les yeux hagards, les mains pendantes, nous découvrîmes Silas qui était visiblement en proie à une terreur panique.
Un petit nombre de personnes, qui avaient pris part aux recherches, étaient assises près de lui et le surveillaient. Les autres étrangers présents entouraient une table au milieu de la salle. Ils nous firent place quand nous approchâmes, Naomi et moi, et nous laissèrent voir divers objets placés sur la table.
L’objet qui occupait le milieu était un petit amas d’os carbonisés. Autour de ces os se trouvait un couteau, deux boutons de métal, et un bâton à moitié brûlé. Le couteau fut reconnu par les ouvriers comme celui que Yago portait habituellement sur lui ; c’était celui-là même avec lequel il avait blessé Silas à la main. Naomi déclara que les boutons étaient d’un dessin particulier qui avait attiré son attention sur l’habit d’Yago. Quant au bâton, quoique en partie brûlé, je n’eus aucune peine à reconnaître le nœud curieusement sculpté qui en formait la pomme. C’était le lourd bâton de hêtre que j’avais arraché de la main de Silas et que j’avais rendu à Ambroise, quand il me l’avait réclamé comme lui appartenant. En réponse à mes questions, j’appris alors que les os, le couteau, les boutons et le bâton avaient été tous trouvés ensemble dans un four à chaux de service à cette époque sur la ferme.
« Est-ce sérieux ? » me dit à l’oreille Naomi, lorsque nous nous éloignâmes de la table.
C’eût été un acte de pure cruauté que de l’induire alors en erreur.
« Oui, lui dis-je tout bas, c’est sérieux. »
Le comité d’enquête procéda à ses opérations avec la plus stricte régularité. Sur le rapport qu’il soumit à la justice de paix, celle-ci rendit son mandat. Dans la soirée, Silas fut conduit à la prison, et un officier fut envoyé à New-York pour y arrêter Ambroise.
Quant à moi, je fis tout ce que je pus pour me rendre utile. Avec l’autorisation tacite de Meadowcroft et de sa fille, je me rendis à Narrabee et assurai la meilleure assistance légale à la défense qu’il me fut possible de me procurer dans cette ville. Cela fait, nous n’avions pas d’autre alternative que d’attendre des nouvelles d’Ambroise et sa comparution devant le magistrat, qui devait avoir lieu à son retour. Je passerai sous silence les chagrins auxquels les habitants de la maison furent en proie pendant cet intervalle. Il est inutile de les décrire ici. Je dirai seulement que la conduite de Naomi me confirma dans la conviction qu’elle possédait un noble cœur. Je n’avais pas conscience de mes sentiments envers elle à cette époque ; mais je suis maintenant disposé à croire que ce fut le moment où je commençai à envier à Ambroise la femme dont il avait su conquérir l’affection.
Le télégraphe nous apporta les premières nouvelles d’Ambroise. Il avait été arrêté à l’hôtel et revenait à Morwick. Il arriva le jour suivant et fut enfermé dans la prison où était déjà retenu son frère. Chacun d’eux occupait une cellule séparée, et ils ne pouvaient communiquer ensemble.
Deux jours après, l’enquête préliminaire eut lieu. Ambroise et Silas comparurent devant le juge sous l’inculpation d’avoir donné volontairement la mort à Yago. Je fus cité comme témoin, et, sur la demande de Naomi, j’accompagnai la pauvre jeune fille à l’audience et restai assis auprès d’elle pendant l’interrogatoire. Mon hôte aussi y assista dans son fauteuil d’invalide, ayant sa fille à côté de lui.
Tel fut le résultat de mon voyage à travers l’Océan pour aller chercher en Amérique le repos et la tranquillité. C’est ainsi que le temps et le hasard accomplirent mes premiers pressentiments de la triste vie que je devais mener à la ferme de Morwick.
VII. LES ÉLÉMENTS DE LA DÉFENSE.
En allant occuper les places qui nous étaient destinées dans la salle d’audience, nous passâmes devant l’estrade où étaient assis les accusés.
Silas ne prit pas garde à nous. Ambroise nous fit un salut amical et posa ensuite sa main sur la barre qui était devant lui. Quand nous passâmes devant l’estrade, Naomi se trouva juste assez grande, en se dressant sur la pointe des pieds, pour atteindre la main d’Ambroise. Elle la prit.
« Je sais que vous êtes innocent », murmura-t-elle.
Et elle jeta sur lui un regard d’amour et d’encouragement, tout en me suivant jusqu’aux siéges qui nous attendaient.
Ambroise ne cessa pas un instant d’être maître de lui. Je pouvais me tromper, mais je ne vis pas cela avec satisfaction.
L’acte d’accusation dressé contre les deux prévenus les chargeait fortement.
Ambroise et Silas étaient accusés d’avoir donné la mort à Yago au moyen d’un bâton ou de quelque autre arme et d’avoir, de propos délibéré, fait disparaître son corps en le jetant dans de la chaux vive. Comme preuve de cette dernière assertion, on produisait le couteau que la victime portait habituellement sur elle et des boutons de métal qui furent reconnus comme ayant appartenu à son habit. On prétendit ces matières incombustibles et quelques fragments des os les plus gros avaient seuls échappé à l’action destructive de la chaux. Après avoir produit les témoignages des hommes de l’art qui corroboraient l’accusation en déclarant que les os étaient bien ceux d’un corps humain, et après avoir rappelé les circonstances de la découverte de ces restes dans le four à chaux, l’acte d’accusation s’efforçait de prouver que l’homme disparu avait été assassiné par les deux frères et avait été jeté par eux dans un four à chaux comme un moyen de céler leur crime.
Les témoins déposèrent, les uns après les autres, de l’inimitié invétérée qu’Ambroise et Silas nourrissaient contre Yago. Les menaces qu’ils proféraient habituellement contre lui, les violentes querelles qui avaient lieu entre lui et eux, qui étaient devenues un sujet de scandale public dans le voisinage et s’étaient terminées (l’une d’elles tout au moins) par des voies de fait ; la scène honteuse qui s’était passée sous ma fenêtre et la restitution à Ambroise, dans la matinée de cette fatale scène, du même bâton qui avait été trouvé sur le théâtre du crime, avec les autres pièces à conviction : ces faits et ces incidents, ainsi qu’une foule d’autres circonstances moins importantes, affirmés sous la foi du serment par des témoins dont la véracité n’était pas suspecte, concouraient puissamment à démontrer, par voie directe, l’exactitude des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation.
Je regardai les deux frères pendant que se déroulaient successivement les charges que ces témoignages faisaient peser sur eux. Si l’on pouvait en juger sur l’apparence, Ambroise demeurait toujours maître de lui. Il en était autrement de Silas. Une abjecte terreur se laissait voir dans la pâleur mortelle de son visage, dans le tremblement de ses larges mains osseuses, dans ses yeux effarés et qui s’arrêtaient avec un indicible effroi sur chaque témoin qui venait faire sa déposition. Le sentiment public le condamnait sur ces symptômes. On y voyait déjà l’aveu involontaire de son crime.
La défense, dans la contre-enquête, ne triompha que sur un point : celui des os carbonisés.
Pressés sur ce point, la plupart des hommes de l’art convinrent que leur examen avait été superficiel et qu’il pouvait très-bien se faire que ces os, au lieu d’être ceux d’un homme, fussent en réalité ceux d’un animal. Le juge qui présidait l’enquête décida qu’un second examen aurait lieu et que le nombre de médecins serait augmenté.
L’enquête préliminaire se trouva ainsi suspendue, et les prisonniers furent renvoyés à comparaître de nouveau dans trois jours.
La prostration de Silas, à la levée de cette première audience, se trouva si complète qu’il fallut que deux hommes le soutinssent quand il quitta la salle. Ambroise s’appuya sur la barre pour parler à Naomi avant de suivre le geôlier pour retourner à sa prison.
« Attendez, dit-il tout bas à Naomi, qu’ils aient entendu ce que j’ai à dire ! »
Elle se baisa sa propre main en signe de son affection pour lui, et se retourna vers moi les yeux pleins de larmes.
« Pourquoi n’entendent-ils pas tout de suite ce qu’il a à leur dire ? me demanda-t-elle. Chacun peut voir qu’Ambroise est innocent. C’est une injustice criante, monsieur, de le renvoyer en prison. Ne pensez-vous pas ainsi ? »
Si j’avais confessé ce que je pensais réellement, je lui aurais répondu qu’Ambroise n’avait rien prouvé, selon moi, si ce n’est qu’il possédait un rare empire sur lui-même. Il n’était pas possible de dire cela à ma jeune amie. Je détournai sa pensée de la question de l’innocence de celui qu’elle aimait en lui proposant de faire les démarches nécessaires pour obtenir l’autorisation de le visiter le lendemain dans sa prison. Elle sécha ses larmes et me serra doucement la main en signe de remerciement.
« Oh ! mon Dieu ! quel excellent ami vous êtes ! s’écria-t-elle avec effusion. Quand viendra le temps où vous serez marié, je suis sûre que votre femme ne se repentira pas d’avoir dit oui ! »
M. Meadowcroft ne sortit pas de son silence pendant que nous cheminâmes, de chaque côté de son fauteuil roulant, en revenant à la ferme. Tout ce qui lui était resté de fermeté semblait avoir succombé sous le poids des charges que l’instruction avait fait peser sur ses fils. Sa fille, dans un sentiment d’austère indulgence pour Naomi, ne laissa percer son opinion qu’en citant quelques passages des Saintes Écritures. Si ces citations signifiaient quelque chose, elles signifiaient qu’elle avait prévu tout ce qui était arrivé, et que le seul triste côté de l’affaire, à ses yeux, était que la mort eût frappé Yago sans y être préparé.
J’obtins l’ordre pour être admis à la prison, le lendemain matin.
Nous trouvâmes Ambroise toujours confiant dans un résultat favorable pour son frère et pour lui-même de l’enquête devant le juge. Il semblait être aussi impatient de raconter que Naomi était pressée d’entendre la véritable histoire de ce qui était arrivé au four à chaux. Les directeurs de la prison, présents comme de raison à l’entrevue, l’avertirent de songer que ce qu’il allait dire pourrait être consigné par écrit et produit contre lui devant la cour.
« Faites, messieurs, et je vous en remercie, dit Ambroise. Je n’ai rien à craindre, je ne vais dire que la vérité. »
Là-dessus, il se tourna vers Naomi et commença son récit, autant que je puis m’en souvenir, en ces termes :
« Après que M. Lefrank nous eut quittés le matin, je demandai à Silas comment il avait pris possession de mon bâton. En me le disant, il me parla des mots qu’il avait échangés avec Yago sous la fenêtre de M. Lefrank. J’étais de mauvaise humeur et en proie à la jalousie, et, je vous l’avoue franchement, Naomi, je pensai fort mal de vous et de John. »
Ici, Naomi l’interrompit sans façon.
« Est-ce là ce qui fit que vous m’avez parlé comme vous l’avez fait, quand nous vous avons trouvé auprès du bois ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Et ce qui fut cause que vous m’avez laissée, quand vous êtes parti pour Narrabee, sans me donner un baiser d’adieu ?
— Oui.
— Demandez-moi pardon pour cela avant de me dire un mot de plus.
— Je vous le demande.
— Dites-moi que vous en êtes honteux.
— J’en suis honteux, répondit Ambroise d’un air repentant.
— Maintenant, vous pouvez continuer, dit Naomi. Je suis satisfaite ! »
Ambroise continua.
« Nous poursuivîmes notre route vers la clairière, de l’autre côté du bois, tandis que Silas me parlait ; et, comme si le malheur s’en était mêlé, nous prîmes le sentier qui conduit au four à chaux. En tournant le coude que fait ce sentier, nous rencontrâmes Yago qui se rendait à Narrabee. J’étais trop en colère, je vous le dis, pour le laisser passer tranquillement. Je lui lâchai quelques quolibets. Il était irrité de son côté, je le suppose, et me répondit du même ton. J’avoue que je le menaçai de mon bâton ; mais je jure que je n’avais pas l’intention de le frapper. Vous savez, puisque vous avez pansé la main de Silas, que Yago est prompt à jouer du couteau. Il vient de l’Ouest, dont les habitants ont toujours une arme ou une autre dans leur poche. Il est assez probable qu’il n’avait point non plus l’intention de me frapper ; mais comment pouvais-je en être sûr ? Quand il marcha sur moi et me montra son couteau, je jetai mon bâton et l’abordai. D’une main, je lui arrachai son couteau, que je jetai au loin ; de l’autre, je le saisis par le collet de son habit, qui était vieux et usé, en lui donnant une secousse qui fit craquer ses os. Un morceau de son habit me resta dans la main ; je le jetai dans le four à chaux ; j’en fis autant du couteau, que je ramassai, et je crois que si Silas ne m’en avait empêché, j’aurais probablement fait prendre le même chemin à Yago lui-même. Quoi qu’il en soit, Silas me retint. En même temps, il cria à Yago : — Éloignez-vous et ne revenez pas, si vous ne voulez pas être brûlé dans le four à chaux ! John nous regarda un moment en prenant haleine. Puis il cria d’une voix calme : — On dit souvent la vérité en riant, monsieur Silas. Je ne reviendrai pas. Il nous tourna le dos et s’éloigna. Nous restâmes à nous regarder l’un l’autre, comme deux insensés. — Vous ne croyez pas qu’il le fasse comme il le dit ? m’écriai-je. — Allons donc ! dit Silas, il tient trop à Naomi pour ne pas revenir. Est-ce donc vrai, Naomi ? »
J’en avais fait la remarque de mon côté. Naomi tressaillit et devint pâle quand Ambroise lui répéta ce que Silas avait dit.
« Il n’en est rien, répondit Naomi. Votre frère n’a pas le droit de mettre ainsi mon nom en jeu. Continuez. Silas dit-il encore quelque autre chose, pendant qu’il était sur ce chapitre ?
— Oui, il regarda dans le four et demanda : — Pourquoi as-tu jeté le couteau, Ambroise ? — Est-ce qu’on sait ce qu’on fait, répondis-je quand on est en colère ? — C’était un bon couteau, ajouta Silas ; à ta place je l’aurais gardé. Je ramassai le bâton et m’approchai du four en répondant : — Qui dit que je l’ai perdu ? — Je me mis à sonder le four à l’aide du bâton et à rapprocher le couteau du bord. — Donne-moi la main, dis-je à Silas, que je puisse m’étendre un peu, et je le reprendrai tout de suite. Mais au lieu de reprendre le couteau, je faillis tomber moi-même dans la chaux bouillante. Sa vapeur, sans doute, me suffoqua. Tout ce que je sais, c’est que j’eus un vertige et je laissai tomber le bâton dans le four. Je l’y aurais suivi et aurais certainement péri si Silas ne m’avait ramené en arrière en me tirant par la main. — Laisse là ce couteau, me dit-il, si je ne t’avais retenu, le couteau d’Yago t’aurait coûté la vie. Il me prit par le bras, et nous nous dirigeâmes ensemble vers le bois. Nous nous arrêtâmes où vous nous avez trouvés, et nous nous assîmes sur un arbre tombé. Nous parlâmes encore un moment d’Yago. Nous finîmes par convenir que nous attendrions pour voir ce qui allait arriver, et qu’en attendant nous tiendrions conseil. Vous et M. Lefrank, vous arrivâtes sur ces entrefaites, Naomi, et vous devinâtes juste quand vous supposâtes que nous vous cachions un secret. Vous savez maintenant quel était ce secret. »
Là, il s’arrêta. Je lui adressai cette question, la première que je lui eusse faite encore :
« Vous ou votre frère, n’avez-vous éprouvé, en ce moment, aucune crainte de l’accusation qui a été portée contre vous depuis ? dis-je.
— Aucune pensée semblable ne nous est venue à l’esprit, monsieur, répondit Ambroise. Comment pouvions-nous prévoir que les voisins iraient faire des recherches dans le four et qu’ils diraient ce qu’ils ont dit de nous ? Tout ce que nous craignions, c’est que le vieillard n’entendît parler de notre querelle et ne fût plus irrité que jamais contre nous. J’étais le plus désireux de tenir la chose secrète, parce que j’avais à songer à Naomi en même temps qu’au vieillard. Mettez-vous à ma place, et vous avouerez que la perspective de ce qui m’attendait à la ferme n’avait rien de fort agréable pour moi si Yago, en effet, n’y revenait pas, et s’il transpirait que j’étais la cause de son départ. »
C’était là, certainement, une explication de la conduite d’Ambroise, mais elle ne me satisfaisait pas entièrement.
« Ainsi donc, continuai-je, vous croyez qu’Yago a mis à exécution sa menace de ne pas retourner à la ferme ? Selon vous, il est maintenant vivant et caché quelque part ?
— Certainement ! dit Ambroise.
— Certainement ! répéta Naomi.
— Croyez-vous qu’il soit vrai qu’on l’ait vu voyageant sur le chemin de fer de New-York ?
— Je le crois fermement, monsieur ; et, qui plus est, je crois que j’étais sur sa trace. J’étais trop désireux de le retrouver, et j’affirme que je l’aurais retrouvé, si l’on m’avait laissé libre à New-York. »
Je regardai Naomi.
« Je le crois aussi, dit-elle. Yago se tient à l’écart.
— Supposez-vous qu’il ait peur d’Ambroise et de Silas ? »
Elle hésita.
« Il peut en avoir peur, répliqua-t-elle en appuyant fortement sur les mots : il peut.
— Mais vous ne pensez pas que ce soit vraisemblable ? »
Elle hésita de nouveau.
J’insistai, en répétant ma question.
Elle baissa les yeux et répondit, presque avec humeur :
« Je ne sais pas. »
Je m’adressai à Ambroise.
« Avez-vous quelque chose de plus à nous dire ? lui demandai-je.
— Non, dit-il, je vous ai dit tout ce que je sais. »
Je me levai pour parler à l’homme de loi dont j’avais requis les services. Il nous avait aidés à obtenir l’ordre d’admission et nous avait accompagnés à la prison. Assis à part, il avait gardé le silence jusqu’à ce moment, examinant avec attention l’effet que produisait le récit d’Ambroise sur les officiers de la prison et sur moi.
« Est-ce là la défense ? lui demandai-je tout bas.
— C’est la défense, monsieur Lefrank. Qu’en pensez-vous, entre nous ?
— Entre nous, je pense que le juge les renverra devant le jury.
— Sous l’accusation de meurtre ?
— Oui, sous l’accusation de meurtre. »
VIII. LA CONFESSION.
Ma réponse à l’homme de loi était l’expression exacte de ma conviction. Le récit d’Ambroise avait à mes yeux toute l’apparence d’une histoire fabriquée, et maladroitement fabriquée, pour fausser le sens très clair des conclusions auxquelles était arrivé l’acte d’accusation. J’acceptai ces conclusions avec répugnance, avec regret, à cause de l’intérêt que je prenais à Naomi. Je lui dis tout ce que je pus pour ébranler la confiance absolue qu’elle nourrissait dans l’acquittement des accusés lors de la prochaine enquête.
Le jour où elle devait avoir lieu arriva.
Naomi et moi nous nous rendîmes ensemble à l’audience. M. Meadowcroft ne put cette fois quitter sa chambre. Sa fille vint seule à la cour et y occupa un siége réservé pour elle.
Dans cette seconde comparution, Silas se montra beaucoup plus calme et plus semblable à son frère. Aucun nouveau témoin ne fut appelé par l’accusation. On reprit le débat sur les dépositions des docteurs relativement aux os carbonisés, et nous remportâmes jusqu’à un certain point la victoire. En d’autres termes, nous obligeâmes les docteurs à convenir qu’ils différaient beaucoup d’opinion. Trois avouèrent qu’ils étaient indécis. Deux allèrent encore plus loin et affirmèrent que les os étaient ceux d’un animal, non d’un homme. Nous insistâmes sur cette opinion, puis nous développâmes notre système de défense, fondé sur le récit d’Ambroise.
Nécessairement, aucun témoin ne pouvait être appelé par nous. Soit que cette circonstance eût découragé notre avocat, soit qu’il partageât mon opinion sur le récit de son client, ce que je ne saurais dire, il parla machinalement, tout en faisant de son mieux, à coup sûr, mais sans y mettre la chaleur et la vivacité d’une conviction naturelle. Naomi me jeta un regard plein d’angoisses, dès qu’il eut fini. La main de la jeune fille, quand je la pris, était froide. Elle vit dans les yeux et dans l’attitude de l’avocat adverse les signes évidents de l’insuccès de la défense ; mais elle attendit résolûment que le magistrat président fît connaître sa décision. Je n’avais que trop bien prévu ce que celui-ci croirait de son devoir de faire. La tête de Naomi se pencha sur mon épaule quand il prononça les terribles mots qui renvoyaient Ambroise et Silas devant les assises sous l’accusation de meurtre.
Je la conduisis hors de la salle pour qu’elle prît l’air. Quand je passai devant la barre, je remarquai qu’Ambroise, mortellement pâle, nous suivait du regard, pendant que nous nous éloignions de lui. La décision du magistrat avait évidemment abattu son courage. Son frère Silas s’était laissé tomber sur la chaise du geôlier, en proie à une indicible terreur. Il était muet et tremblant comme un chien qu’on vient de battre.
Mlle Meadowcroft revint avec nous à la ferme, sans prononcer un seul mot pendant tout le trajet. Je ne pus rien découvrir dans sa physionomie qui laissât percer le moindre sentiment de compassion pour les prisonniers. Quand Naomi se retira dans sa chambre, nous restâmes en tête-à-tête pendant quelques minutes, et alors, à mon grand étonnement, cette femme, en apparence impitoyable, me prouva qu’elle aussi était une fille d’Ève, et pouvait sentir et souffrir à sa manière, tout comme nous. Elle s’approcha soudainement de moi et posa sa main sur mon bras.
« Vous êtes homme de loi, n’est-ce pas ? me dit-elle.
— Oui.
— Avez-vous pratiqué déjà pendant quelque temps ?
— Pendant dix ans.
— Pensez-vous ?… »
Elle s’interrompit brusquement ; sa dure physionomie s’adoucit ; ses yeux s’abaissèrent.
« N’importe, dit-elle d’un air confus, je suis bouleversée par cette calamité, quoique je ne le laisse pas voir. N’y faites pas attention. »
Elle s’éloigna. J’attendis, dans la ferme persuasion que la question qu’elle avait voulu m’adresser se frayerait tôt ou tard un passage à travers ses lèvres. Je ne me trompais pas. Elle revint involontairement vers moi, comme une femme agissant sous quelque influence à laquelle toute force de volonté est incapable de résister.
« Croyez-vous qu’Yago soit encore vivant ? »
Elle m’adressa cette question d’un ton brusque, désespéré, comme si les paroles se précipitaient hors de sa bouche malgré elle.
« Je ne le crois pas, répondis-je.
— Rappelez-vous ce qu’Yago a souffert de la part de mes frères, reprit-elle. Votre expérience vous permet-elle de croire qu’il pourrait avoir pris une résolution subite de quitter la ferme ? »
Je lui répondis aussi franchement qu’auparavant.
« Mon expérience ne me permet pas de le croire. »
Elle me regarda un moment avec une figure pâle de désespoir, puis inclina silencieusement, en forme de salut, sa tête grisonnante, et me laissa. Quand elle traversa la salle pour gagner la porte, je la vis lever les yeux au ciel, et je l’entendis murmurer entre ses dents :
« La vengeance m’appartient, dit le Seigneur, je ne laisserai pas ce crime impuni. »
Ce fut le Requiem d’Yago prononcé par la femme qui l’aimait.
La première fois que je revis Mlle Meadowcroft, elle avait repris son masque. Elle était redevenue elle-même et put s’asseoir calme et impénétrable, tandis que les hommes de loi discutaient sur la terrible position de ses frères, avec l’échafaud en perspective, comme l’une des probabilités de la cause.
Laissé seul, je commençai à être inquiet de Naomi. Je montai les escaliers et, frappant doucement à sa porte, je lui demandai du dehors comment elle se trouvait. Elle me répondit tristement :
« Je m’efforce de supporter ce coup ; je ne voudrais pas vous importuner de mon chagrin quand nous nous retrouverons. »
Je redescendis les escaliers, soupçonnant pour la première fois la véritable nature de l’intérêt que m’inspirait la jeune Américaine. Pourquoi sa réponse avait elle fait monter les larmes dans mes yeux ?
Je sortis et m’allai promener seul pour réfléchir dans le calme. Pourquoi le son de sa voix continua-t-il à retentir dans mon oreille pendant toute cette promenade ?
Je pris soudain la résolution de retourner en Angleterre.
Quand je revins à la ferme, le jour commençait à baisser. La lampe cependant n’était pas encore allumée dans le vestibule. M’arrêtant un instant pour accoutumer mes yeux à l’obscurité de l’intérieur, j’entendis la voix de l’avocat auquel nous avions eu recours pour la défense ; il causait vivement avec quelqu’un.
« Ce n’est pas ma faute, disait l’avocat. Elle m’a arraché le papier de la main avant que je devinasse son intention.
— En avez-vous besoin ? demanda Mlle Meadowcroft.
— Non, ce n’est qu’une copie. Si la possession de ce papier peut contribuer à la calmer, laissez-la le garder tant qu’elle voudra. Bonsoir. »
En disant ces mots, l’avocat, qui se dirigeait vers la porte de sortie, me trouva sur son chemin. Je l’arrêtai sans cérémonie ; j’éprouvais un insurmontable désir d’en savoir davantage.
« Qui vous a arraché le papier des mains ? » lui dis-je brusquement.
L’homme de loi tressaillit. Je l’avais pris par surprise. Son instinct de réserve professionnelle l’empêcha de répondre immédiatement.
Pendant ce court intervalle de silence, Mlle Meadowcroft me répondit de l’autre bout du vestibule :
« C’est Naomi qui lui a arraché le papier des mains.
— Quel papier ? »
Une porte s’ouvrit doucement derrière moi. Naomi elle-même parut sur le seuil ; Naomi elle-même répondit à ma question.
« Je vais vous le dire, murmura-t-elle. Venez ici. »
Une seule bougie éclairait la chambre. J’envisageai Naomi à sa pâle clarté. Ma résolution de retourner en Angleterre s’évanouit aussitôt, comme tant d’autres projets de ma vie restés sans exécution.
« Bon Dieu ! m’écriai-je, qu’est-il donc arrivé ? »
Elle me tendit le papier qu’elle avait arraché de la main de l’homme de loi.
La copie à laquelle il avait fait allusion était une copie de la confession que Silas avait écrite en rentrant dans sa prison. Il y accusait son frère Ambroise du meurtre de Yago. Il déclarait sous serment qu’il avait vu son frère Ambroise commettre le crime.
Je pus, comme on dit vulgairement, en croire à peine mes yeux. Je lus deux fois les dernières phrases de cette confession :