Front matter (continued 2)
Camille de Cendrey translation
Un des quartiers-maîtres du Wanderer entra dans la hutte.
« Le capitaine Helding est-il ici ? » demanda-t-il en s’adressant à Wardour.
Wardour indiqua Crayford d’un geste.
« Le lieutenant vous le dira », répondit-il.
Crayford s’avança et questionna le quartier-maître.
« Qu’avez-vous à dire au capitaine Helding ? demanda-t-il.
— J’ai un rapport à lui faire. Il est arrivé un accident sur la glace.
— A l’un de vos hommes ?
— Non, lieutenant, à l’un de nos officiers. »
Wardour, qui était sur le point de sortir, s’arrêta quand le quartier-maître fit cette réponse. Il réfléchit un moment. Puis il revint lentement vers l’endroit de la chambre où se trouvait Frank. Crayford indiqua au quartier-maître la porte latérale de la hutte.
« Je suis fâché d’apprendre cet accident, dit-il. Vous trouverez le capitaine Helding dans cette pièce. »
Pour la seconde fois Wardour, avec une persistance qui avait quelque chose de singulier, renoua la conversation avec Frank.
« Ainsi, vous avez connu les Burnham ? dit-il. Qu’est devenue Clara à la mort de son père ? »
La figure de Frank devint à l’instant rouge de colère.
« Clara ? répéta-t-il. Qui vous autorise à parler de Mlle Burnham de ce ton familier ? »
Wardour saisit cette occasion de chercher querelle à Frank.
« Quel droit avez-vous de me faire cette question ? » répondit-il grossièrement.
Le sang de Frank bouillonna. Il oublia la promesse qu’il avait faite à Clara de tenir leur engagement secret. Il oublia toute chose, et ne considéra que l’insolence sans borne du langage et des manières de Wardour.
« Le droit d’exiger que vous la respectiez, reprit-il, droit que j’ai comme étant son fiancé. »
Les yeux vigilants de Crayford étaient toujours attentifs, et Wardour vit qu’il en était surveillé. Un mot de plus sur ce ton, et Crayford pouvait intervenir ouvertement. Wardour comprit encore une fois la nécessité de se contenir à tout prix. Il fit des excuses exagérées à Frank.
« Impossible de méconnaître un tel droit, dit-il. Peut-être me pardonnerez-vous quand vous saurez que je suis un des anciens amis de Mlle Burnham. Mon père et le sien étaient voisins. Nous nous sommes toujours traités comme si nous étions frère et sœur. »
Frank l’interrompit généreusement.
« N’en dites pas plus. J’ai eu tort. Je me suis laissé emporter. Veuillez me pardonner. »
Wardour le regarda avec un intérêt involontaire. Puis il lui fit cette étrange question :
« Est-elle très-éprise de vous ? »
Frank éclata de rire.
« Mon cher camarade, lui dit-il, vous viendrez à mes noces, et vous en jugerez par vous-même.
— Aller à vos noces !… »
En répétant ces mots, Wardour jeta à la dérobée un regard sur Frank, que Frank, occupé à boucler son porte-manteau, ne remarqua pas. Mais Crayford l’aperçut, et l’expression de ce regard glaça tout son sang. En rapprochant ce que Wardour lui avait dit, quand ils étaient tous deux seuls, de la conversation que Wardour et Frank venaient d’avoir en sa présence, il ne pouvait en tirer qu’une conclusion : La femme que Wardour avait aimée et perdue était Clara Burnham. L’homme qui avait enlevé cette femme à Wardour était Frank Aldersley. Et Wardour avait découvert cela dans sa dernière rencontre avec Frank.
« Grâce à Dieu, pensa Crayford, les dés vont les séparer. Frank part avec l’expédition et Wardour reste avec moi. »
Crayford avait à peine eu le temps de faire cette réflexion et Frank d’adresser à Wardour son invitation inconsidérée, quand le rideau qui fermait la porte du fond fut tiré. Le capitaine Helding et les officiers qui devaient partir avec le détachement d’exploration entrèrent dans la grande pièce, prêts à se mettre en route. En voyant Crayford, le capitaine Helding s’arrêta pour lui parler.
« Je viens, lui dit-il, d’apprendre un accident qui réduit le nombre de nos explorateurs. Mon second lieutenant, qui devait en faire partie, a fait une chute sur la glace. A en juger par ce que le quartier-maître m’a dit, je crains bien que le pauvre garçon ne se soit cassé une jambe.
— Je le remplacerai ! » cria une voix partie de l’extrémité opposée de la pièce. »
Chacun se retourna ; l’homme qui venait de parler était Richard Wardour.
Crayford intervint aussitôt, d’un ton si véhément, que tous ceux qui connaissaient son extrême modération en furent étonnés.
« Non, dit-il, pas vous, Richard, pas vous.
— Pourquoi, pas moi ? dit Wardour d’une voix sombre.
— Pourquoi pas lui, en effet ? dit le capitaine Helding ? Wardour est justement l’homme qui convient pour une expédition de longue haleine. Il est en parfaite santé, il est le meilleur tireur d’entre nous. J’allais précisément vous le proposer. »
Crayford manqua ici au respect qu’il témoignait habituellement à son supérieur. Il combattit ouvertement l’avis du capitaine.
« Wardour n’a pas le droit de partir comme volontaire, ajouta-t-il. Il a été convenu, capitaine Helding, que le sort prononcerait entre ceux qui partiraient et ceux qui resteraient.
— Et le sort a prononcé, s’écria Wardour. Vous imaginez-vous que nous allons en appeler de nouveau aux dés, et donner à un officier du Sea-Mew la chance de remplacer un officier du Wanderer ? Il y a une vacance dans le détachement de notre bord, non dans celui du vôtre, et nous réclamons de remplir cette vacance comme il nous plaît. Je m’offre comme volontaire, et mon capitaine m’appuie. Qui a le droit de m’empêcher de partir, après cela ?
— Très-bien, Wardour, dit le capitaine Helding. Un homme qui a le droit pour lui peut s’exprimer avec modération. »
Il se tourna vers Crayford et ajouta :
« Vous devez admettre vous-même que Wardour a raison en ce moment. L’homme qui nous fait défaut appartenait à mon commandement, et, en bonne justice, c’est à l’un de mes officiers qu’il convient de le remplacer. »
Il était impossible de pousser plus loin la discussion. L’esprit le plus lourd parmi tous les hommes qui étaient présents devait voir que la réponse du capitaine n’admettait pas de réplique. En désespoir de cause, Crayford prit le bras de Frank et tira celui-ci quelque peu à l’écart. La dernière chance qui lui restât de séparer ces deux hommes était de faire un appel à Frank.
« Mon cher enfant, dit Crayford, je dois vous adresser un mot amical au sujet de votre santé. J’ai déjà, il vous en souvient, exprimé mes doutes sur la question de savoir si vous êtes assez robuste pour faire partie du détachement des explorateurs. Je ressens ces doutes avec plus de force que jamais, en ce moment. Voulez-vous écouter le conseil d’un ami qui ne vous veut que du bien ? »
Wardour avait suivi Crayford. Il intervint brusquement avant que Frank n’eût répondu.
« Laissez-le faire. »
Crayford ne prit pas garde à l’interruption. Il était trop sérieusement préoccupé du désir d’empêcher Frank de prendre part à l’expédition pour faire attention à ce que pouvaient faire ou dire les personnes qui l’entouraient.
« N’allez pas, je vous en prie, affronter des fatigues que vous n’êtes pas en état d’endurer. »
Il ajouta d’un ton suppliant :
« Votre place sera aisément remplie ; changez de résolution, Frank. Restez ici avec moi. »
Wardour intervint encore. Il cria de nouveau à Crayford, encore plus durement que la première fois :
« Laissez-le faire. »
Toujours aveugle et sourd à toute autre considération, Crayford renouvela ses instances auprès de Frank.
« Vous avez avoué, il n’y a qu’un instant, que vous n’étiez pas endurci aux fatigues, lui dit-il. Vous sentez, vous devez sentir, combien votre dernière maladie vous a affaibli. Vous devez comprendre, j’en suis sûr, que vous êtes incapable de braver le froid et d’endurer de longues marches sur la neige. »
Irrité, au delà de toute expression, par l’opiniâtreté de Crayford, et voyant ou croyant voir dans la figure de Frank qu’il était près de céder, Wardour s’oublia au point de saisir Crayford par le bras et de tenter de l’entraîner loin de Frank. Crayford se tourna vers lui et le regardant :
« Richard, lui dit-il avec calme, vous ne vous possédez plus. J’ai pitié de vous. Lâchez mon bras. »
Wardour lâcha le bras de Crayford avec quelque chose qui ressemblait à la sombre soumission d’un animal sauvage envers son dompteur. Le moment de silence qui suivit permit enfin à Frank de parler.
« Je vous suis très-reconnaissant, Crayford, dit-il à celui-ci, de l’intérêt que vous me portez.
— Et vous suivrez mon avis ? dit Crayford vivement et sans laisser à Frank le temps de finir sa phrase.
— Ma résolution est prise, mon vieil ami, répondit Frank avec fermeté et tristesse. Pardonnez-moi de vous désappointer. Je suis désigné pour faire partie de l’expédition ; je suivrai l’expédition. »
Il s’approcha de Wardour ; et, n’éprouvant pas le moindre soupçon à son égard, il lui frappa amicalement sur l’épaule en lui disant :
« Quand je me sentirai fatigué, vous m’aiderez, camarade, n’est-ce pas ? Allons, marchons ! »
Wardour prit son fusil des mains du matelot qui le portait. Sa sombre figure s’illumina soudainement d’un effrayant éclair de joie.
« Venez ! cria-t-il, en avant sur la neige et sur la glace ! Venez, où nul pied humain n’a encore passé, où nulle trace humaine n’a jamais été imprimée. »
Grayford fit aveuglément, instinctivement, un nouvel effort pour les séparer ; les officiers, ses camarades, qui se trouvaient le plus près de lui, le forcèrent à reculer. Ils se regardèrent mutuellement avec inquiétude. L’impitoyable froid, frappant ses victimes de différentes façons, en avait atteint quelques-unes tout d’abord dans leur raison. Chacun aimait Crayford. Devait-il, lui aussi, prendre le triste chemin que d’autres avaient suivi avant lui ? Ils le contraignirent à s’asseoir sur un coffre.
« Restez calme, vieux camarade, lui dirent-ils amicalement ; restez calme. »
Crayford céda, torturé intérieurement par le sentiment de son impuissance. Que pouvait-il faire, au nom du ciel ! Pouvait-il dénoncer Wardour au capitaine Helding sur la foi d’un simple soupçon, sans avoir seulement l’ombre d’une preuve à fournir pour appuyer son dire ? Le capitaine se refuserait à insulter un de ses officiers, même en se bornant à lui faire connaître la monstrueuse accusation dont il était l’objet. Le capitaine supposerait, comme d’autres l’avaient déjà supposé, que la raison de Crayford faiblissait sous les atteintes du froid et sous les privations. Il n’y avait donc aucune espérance à concevoir, littéralement aucune espérance, que dans le nombre des membres de l’expédition. Officiers et matelots, tous aimaient également Frank. Aussi longtemps qu’ils pourraient mouvoir une main ou un pied, ils viendraient à son aide ; pendant le voyage, ils veilleraient à ce qu’il ne lui arrivât aucun mal.
L’ordre du départ fut donné ; la porte s’ouvrit ; la hutte fut rapidement évacuée. Le détachement se mit en marche sur l’impitoyable neige blanche, au milieu do l’impitoyable obscurité du ciel. Les malades et les invalides, dont la dernière espérance de salut reposait sur les compagnons qu’ils voyaient s’éloigner, saluèrent tristement leur départ. Quelques-uns, dont les jours étaient comptés, pleuraient et sanglotaient comme des femmes. La voix de Frank tremblait quand il se retourna, à la porte, pour dire un dernier adieu à l’ami qui lui avait tenu lieu de père.
« Dieu vous bénisse, Crayford ! »
Crayford se précipita à travers le groupe d’officiers qui étaient autour de lui et courut saisir Frank par les deux mains. Il les tint serrées dans les siennes ; on eût dit qu’il ne voulait plus s’en séparer.
« Dieu vous conserve, Frank ! Je donnerais tout ce que j’ai au monde pour partir avec vous. Au revoir ! au revoir ! »
Frank agita sa main, essuya les larmes qui remplissaient ses yeux, et se précipita hors de la hutte. Crayford lui rappela le dernier, le seul avertissement qu’il pût encore lui donner.
« Tant que vous le pourrez, Frank, tenez-vous au milieu du gros du détachement. »
Wardour, se mettant en chemin le dernier, et suivant Frank à travers les flocons de neige, s’arrêta et répondit à Crayford :
« Tant qu’il le pourra, il restera près de moi. »
SCÈNE TROISIÈME. LA MONTAGNE DE GLACE.
Seul ! seul ! au milieu de la mer glaciale !
Le soleil se lève à demi voilé dans le triste ciel du pôle septentrional. Les froids rayons de la lune se confondant d’une façon étrange avec la lumière de l’aube naissante, revêtent les plaines de neige d’une teinte d’un gris livide. Une banquise, dans le lointain horizon, s’avance lentement vers le sud. Plus près, un courant d’eau libre roule avec lenteur ses vagues sombres au delà des limites de la glace. Plus près encore, et emportée à la dérive dans la même direction, une montagne de glace dresse ses pointes dentelées vers le ciel ; d’un côté elle étincelle sous les rayons de la lune, de l’autre elle ressemble à un sombre spectre à peine visible sous une lumière pâle et cendrée.
A mi-chemin de la longue courbe que décrit la base de la montagne de glace, quels sont ces objets qui interrompent la monotonie désolée de cette scène ? Dans cette effroyable solitude, doit-on s’attendre à rencontrer des signes qui révèlent la présence de l’homme ? Oui ! les lignes noires d’un canot qui a été halé sur le glacier flottant s’y laissent voir. Dans une cavité creusée derrière le canot, les dernières lueurs d’un feu mourant voltigent de temps en temps sur deux figures d’homme. L’un de ces hommes est assis, le dos appuyé contre un des côtés de la caverne ; l’autre est étendu, sa tête reposant sur les genoux de son compagnon. Le premier est éveillé et réfléchit ; le second, dont le pâle visage est tourné vers le ciel, est couché, endormi ou mort. Depuis bien des jours déjà ces deux hommes, succombant à la fatigue, ont été abandonnés comme perdus sans ressource par leurs camarades de l’expédition envoyée en quête de vivres et de secours par les naufragés du Wanderer et du Sea-Mew. Celui qui est assis et pensif, est Richard Wardour ; celui qui est endormi ou mort est Frank Aldersley.
La montagne de glace flotte lentement sur la mer sombre qu’éclaire un jour blafard. De minute en minute les restes du feu s’éteignent. De minute en minute les morsures du froid se font de plus en plus sentir…
Wardour s’arrache à ses pensées et se lève. Il regarde la figure toujours incolore de Frank ; il met la main sur son cœur. Ce cœur bat encore faiblement. Qu’on donne à Frank sa part de nourriture tenue en réserve dans le canot, qu’on le réchauffe avec ce qui reste de combustible, il pourra vivre encore. Qu’on l’abandonne là sans secours, et sa mort n’est qu’une question de quelques heures, peut-être de quelques minutes.
Wardour lève la tête de Frank et l’appuie contre la paroi de la caverne. Il entre dans le canot et en revient avec une bûche. Il se penche pour placer la bûche sur le feu et s’arrête. Frank rêve et murmure en rêvant. Le nom d’une femme sort de ses lèvres. Il est encore en Angleterre, au bal, et fait à Clara sa déclaration d’amour.
Une pensée homicide traverse l’esprit de Wardour et se reflète sur sa physionomie. Il se redresse, rapporte la bûche dans le canot. Sa vigueur est ébranlée, mais elle résiste encore. Ils approchent en flottant de plus en plus de la pleine mer. Il peut remettre à l’eau le canot sans aide. Il peut emporter avec lui la nourriture et le combustible qui leur restent. L’homme qui sommeille là, mourant, sur la glace, est l’homme qui lui a dérobé le cœur de Clara, qui a brisé le bonheur et l’espérance de sa vie. Il le laissera plongé dans son sommeil ! Il le laissera mourir !
Voilà ce que l’esprit tentateur lui souffle à l’oreille. Wardour essaye de mettre le canot en mouvement… Il y réussit… Il en est le maître maintenant. Il s’arrête et regarde autour de lui. Près de lui la mer est libre de glaçons ; à ses pieds est l’homme qui lui a dérobé le cœur de Clara. Le sombre reflet d’une pensée homicide s’accentue de plus en plus sur le visage de Richard. Il attend, les mains posées sur le bord du canot, il attend et réfléchit.
La montagne de glace flotte lentement sur la sombre mer. De minute en minute le feu se meurt et s’éteint. De minute en minute les morsures mortelles du froid s’emparent de plus en plus du malheureux Aldersley qui sommeille.
Wardour attend toujours, attend et réfléchit.
SCÈNE QUATRIÈME. LE JARDIN.
Le printemps est venu. La brise d’une nuit d’avril redresse les feuilles des fleurs endormies. La lune règne en souveraine dans un ciel sans nuage et sans étoile. Le calme de ces heures nocturnes s’étend partout, sur la terre et sur la mer.
Dans une villa, sur le rivage occidental de l’île de Wight, les portes vitrées qui donnent dans le jardin sont encore ouvertes. La lampe, protégée par un abat-jour, brûle encore sur la table ; une dame est assise près de cette table et lit. De temps en temps elle regarde dans le jardin et arrête ses yeux sur une jeune fille, vêtue d’une robe blanche, qui se promène lentement sur la pelouse, à la douce clarté de la lune. Les chagrins et l’attente ont imprimé leurs traces sur le visage de la dame. Non-seulement ses rivales, mais encore ses amies, qui naguère encore l’admiraient, s’accordent maintenant à dire qu’elle a l’air fatigué et vieilli. D’autres, plus indulgentes dans leur jugement, prétendent avec raison que ses yeux, sa chevelure, sa grâce simple et l’ampleur de ses mouvements n’ont presque rien perdu de leurs charmes. La vérité, comme de coutume, se trouve entre ces deux appréciations extrêmes. En dépit de ses douleurs et de ses souffrances, Mme Crayford est toujours la belle Mme Crayford.
Le délicieux silence de cette heure avancée de la soirée est doucement troublé par la voix de la jeune fille qui se promène dans le jardin.
« Mettez-vous au piano, Lucie. C’est une soirée faite pour la musique. Jouez quelques morceaux qui soient dignes d’une telle nuit. »
Mme Crayford se retourne vers la cheminée et regarde à la pendule.
« Ma chère Clara, il est plus de minuit. Rappelez-vous ce que le docteur vous a dit. Vous devriez être couchée depuis une heure.
— Une demi-heure, Lucie ! Je ne vous demande qu’une demi-heure encore. Voyez le clair de lune sur la mer. Est-il possible d’aller se coucher avec une nuit pareille à celle-ci ? Jouez quelque chose, Lucie, quelque chose qui s’adresse à l’âme et l’élève vers le ciel. »
Tout en formulant cette prière qu’elle adresse avec instance à son amie, Clara s’avance vers la fenêtre du salon. Elle aussi a beaucoup souffert des peines incessantes d’une longue attente. Sa figure a perdu sa fraîcheur juvénile ; nulle coloration délicate ne s’y fait plus remarquer lorsqu’elle parle. Les yeux, d’une teinte si douce et qui ont gagné naguère le cœur de Frank, portent maintenant l’empreinte d’une sombre tristesse. Au repos, ils n’ont que des regards obscurs et fatigués. Quand elle s’anime, ces regards semblent sauvages et inquiets, comme ceux d’une personne qui se réveille en sursaut d’un rêve qui la fait tressaillir. Vêtue d’une robe blanche, elle laisse flotter sur ses épaules ses cheveux bruns dont la nuance est si douce. Il y a quelque chose de fantastique et de surnaturel dans cette jeune fille, quand elle s’approche pas à pas de la fenêtre, sous la pleine lumière de la lune, en sollicitant un morceau de musique qui soit digne du mystère et de la beauté de cette nuit.
« Consentirez-vous à rentrer si je me mets au piano ? lui demanda Mme Crayford. Il y a du danger, ma chérie, à rester dehors exposée à l’air de la nuit.
— Non ! non ! j’aime sentir cet air. Jouez, pendant que je reste ici à contempler la mer. Cela me calme ; cela me ranime ; cela me fait du bien. »
Elle retourna, semblant glisser comme un fantôme sur la pelouse. Mme Crayford se leva, mit de côté le livre qu’elle lisait. C’était un récit des explorations qui ont eu lieu dans les mers du pôle nord. Le temps n’est plus où ces deux femmes pouvaient s’intéresser à des récits qui n’avaient pas de rapport avec le sujet de leurs propres inquiétudes. Maintenant, quand toute espérance les a presque abandonnées ; maintenant, quand les dernières nouvelles qu’elles ont reçues du Wanderer et du Sea-Mew, remontent à plus de deux ans, elles ne sauraient rien lire que des livres qui leur racontent les dangers, les découvertes, les naufrages, les sauvetages qui ont eu les terribles mers polaires pour théâtre.
Ce fut avec répugnance que Mme Crayford mit son livre de côté et ouvrit son piano. Le thème varié de Mozart en ut, était sur le pupitre. Elle joua, l’une après l’autre, les délicieuses mélodies, d’une beauté si simple et si pure, de cette œuvre sans prétention et sans rivale. A la fin de la neuvième variation, qui était le morceau favori de Clara, elle s’arrêta et tourna les yeux vers le jardin.
« Est-ce assez ? » demanda-t-elle.
Elle n’obtint point de réponse. Clara s’était-elle assez éloignée pour n’avoir pas entendu cette musique qu’elle aimait tant, cette musique qui était si bien en harmonie avec la douce beauté de la nuit ? Mme Crayford se leva et s’approcha de la fenêtre.
Non ! la blanche forme de Clara est toujours debout sur la pente de la pelouse, le dos tourné à la maison, les yeux fixés sur la mer, dont les eaux à peine ridées s’étendaient jusqu’à la ligne obscure de l’horizon, qui est la ligne tracée par les côtes d’Angleterre.
Mme Crayford s’avance jusqu’au sentier qui serpente devant la fenêtre et appelle de nouveau.
« Clara ! »
Point de réponse encore. Clara est toujours immobile à la même place.
Chagrinée, mais non alarmée, Mme Crayford rentre dans le salon. Sa triste expérience lui apprend ce qui est arrivé. Elle sonne ses servantes et leur recommande d’attendre dans le salon qu’elle les appelle ; puis elle retourne dans le jardin et s’approche de Clara.
Morte pour le monde extérieur, comme si elle était déjà dans la tombe, insensible au toucher, insensible au bruit, sans plus de mouvement qu’une pierre, et non moins froide, Clara reste debout sur la pelouse ; elle est éclairée par la lune et fait face à la mer.
Mme Crayford attend avec patience à côté d’elle le changement qui ne tardera pas, elle le sait, à se produire dans son état. Dans la catalepsie, comme quelques-uns appellent sa maladie, il y a cela de certain, que l’accès n’a qu’une durée, qui est toujours la même.
C’est ce qui arrive cette fois encore. Nul changement ne se manifeste d’abord dans ses yeux ; ils sont toujours tout grands ouverts, fixes et vitreux. Le premier mouvement que fait Clara se produit dans ses mains. Elle les élève en l’air et les porte en avant, comme une personne qui marche dans l’obscurité. Un autre moment s’écoule et ses lèvres se meuvent à leur tour. Elles s’entr’ouvrent et tremblent. Encore quelques minutes, et des mots s’en échappent, lentement, l’un après l’autre, d’une voix sourde, et comme si elle parlait en dormant.
Mme Crayford tourne les yeux vers la maison. Une triste expérience lui faisait craindre la curiosité de ses servantes. La même expérience l’avertissait qu’il ne faudrait pas se fier à celles-ci, si elles étaient en position d’entendre les étranges paroles que Clara prononce durant ses accès. Une d’elles ne se serait-elle pas glissée dans le jardin ? Non. Elles sont toujours dans le salon où elles ne peuvent entendre Clara, et attendent le signal qui leur dira que leur aide est nécessaire.
Se retournant de nouveau vers Clara, Mme Crayford l’entendit prononcer d’une voix sourde des mots qui se succédèrent de plus en plus rapidement.
« Frank !… Frank !… Ne restez pas en arrière… Ne vous fiez pas à Richard Wardour. Tant que vous pourrez, restez avec le gros du détachement, Frank ! »
C’était l’avertissement donné par Crayford dans les solitudes de la mer glaciale, répété par Clara dans le jardin de la villa anglaise !
Elle se tait un moment, et dans ce moment sa vision change de scène. Elle voit Frank sur la montagne de glace, à la merci du plus impitoyable ennemi qu’il ait sur la terre. Elle le voit flottant sur la mer sombre, à travers un jour blafard.
« Éveillez-vous, Frank !… éveillez-vous et défendez-vous !… Richard Wardour sait que je vous aime… Il veut se venger et vous donner la mort !… Éveillez-vous, Frank !… Éveillez-vous !… Vous marchez à votre perte !… »
Un long cri d’horreur s’échappa de sa bouche, cri sinistre et effrayant à entendre.
« Il marche à sa perte !… murmura-t-elle encore. Il marche à sa perte !… »
Le nuage qui couvrait ses yeux s’évanouit, et ils se fermèrent. Un long frisson parcourut tout son corps. Une légère rougeur colora un instant ses joues pâles comme celles d’une morte et disparut ensuite. Ses jambes plièrent sous elle, et elle tomba dans les bras de Mme Crayford.
Les servantes, répondant à l’appel de leur maîtresse, la transportèrent dans sa chambre et la déposèrent sur son lit dans un état de complète insensibilité. Après une demi-heure ou un peu plus, ses yeux se rouvrirent, pleins de vie cette fois, et ils laissèrent tomber un regard languissant sur son amie assise près de son lit.
« J’ai eu un terrible rêve, dit-elle d’une voix faible ; suis-je malade, Lucie ? Je me sens bien faible ! »
Tandis qu’elle dit ces mots, le sommeil, un sommeil bienfaisant et naturel, s’empare d’elle soudainement, comme il s’empare des jeunes enfants au milieu même de leurs jeux. Quoique la crise soit maintenant passée, quoiqu’il ne soit plus nécessaire de veiller sur elle, Mme Crayford garde toujours sa place auprès du lit, trop inquiète et trop attentive pour se retirer dans sa chambre.
Dans les circonstances précédentes, elle avait l’habitude de chasser de son esprit les paroles qui étaient sorties de la bouche de Clara pendant ses accès. Cette fois, elle fait d’inutiles efforts pour y réussir. Les paroles de Clara ne cessent de revenir à sa pensée. Vainement elle repasse dans sa mémoire tout ce que les docteurs lui ont dit en parlant de ce qu’éprouvait Clara pendant ses crises. Les craintes vagues qu’elle ressent de la perte de l’homme qu’elle aime se mêlent dans son esprit avec ce qu’elle lit constamment des épreuves, des périls, des sauvetages, dont les mers du pôle nord sont le théâtre. Les choses les plus étranges qu’elle peut dire ou faire, dans ses accès, doivent être toutes attribuées à cette cause et peuvent s’expliquer de la même façon. C’est ainsi qu’ont parlé les docteurs, et c’est ainsi, jusqu’à présent, que Mme Crayford a partagé leur opinion. Ce n’est que cette nuit que les paroles de la jeune fille ont retenti à son oreille avec un accent singulièrement prophétique et elle se demande :
« Clara est-elle en esprit auprès de ceux que nous aimons et qui se sont perdus dans les solitudes des mers du pôle ? Ses yeux peuvent-ils voir les morts et les vivants égarés dans les déserts de la mer glaciale ? »
La nuit s’est écoulée.
De près et de loin, le jardin de la villa présente l’aspect le plus gai et le plus charmant sous les rayons du soleil du midi. Tout autour, on entend les bruits joyeux qui témoignent de la vie et du mouvement qui y règnent. Du jardin de la maison la plus voisine, arrivent les voix des enfants s’abandonnant à leurs jeux. Le long de la route qui passe derrière cette maison, s’entend le roulement des voitures et des charrettes qui la parcourent. Sur la mer bleue, retentit au loin le bruit que font les palettes des roues des steamers en frappant l’eau, et les coups de piston de leurs machines, quand ces navires côtoient l’île en franchissant le détroit qui la sépare du continent. Sur les arbres, les oiseaux chantent gaiement au milieu du feuillage qui frémit sous la brise. Dans la maison, les servantes rient bien haut de quelque plaisanterie ou de quelque anecdote qui les réjouit pendant leurs occupations. C’était un moment plein de charme et de joyeuse animation.
Les deux dames étaient assises dans le jardin, se reposant d’une promenade qu’elles venaient d’y faire.
Elles échangèrent quelques paroles banales sur la beauté du temps, puis elles se turent. Gardant le souvenir de ce qu’elle avait vu pendant sa crise, comme on garde en général le souvenir de ce qu’on a vu dans un rêve, et prenant sa vision pour une révélation surnaturelle, Clara considérait maintenant dans son âme ses pressentiments les plus funestes comme autant de faits réalisés. Sa dernière et faible espérance de revoir jamais Frank s’était évanouie. L’intime connaissance qu’avait d’elle Mme Crayford faisait comprendre à celle-ci ce qui se passait dans l’âme de Clara, et lui disait que s’efforcer de raisonner sa jeune amie et de lui adresser de sages remontrances serait perdre volontairement son temps et ses paroles. La disposition où elle-même s’était sentie un moment, la nuit précédente, d’attacher une importance superstitieuse à ce qu’avait dit Clara pendant son accès, avait disparu avec le retour de la clarté du jour. Le repos et la réflexion l’avaient calmée et avaient rendu à son bon sens tout son empire. Sympathisant avec Clara en toute autre chose, elle ne partageait pas, quand elles étaient assises toutes deux sous les rayons d’un splendide soleil, son désespoir dans l’avenir. Elle, qui pouvait encore espérer, n’avait rien à répondre à sa jeune amie qui avait perdu toute espérance. Les minutes se succédèrent ainsi paisiblement, et les deux amies restèrent assises en silence à côté l’une de l’autre.
Une heure s’écoula, et la cloche de la porte de la villa se fit entendre.
Toutes deux tressaillirent, toutes deux savaient ce qu’annonçait cette cloche. C’était l’heure où le facteur apportait leurs journaux de Londres. Que de fois, dans le passé, elles avaient déchiré la bande qui enveloppait ces journaux et regardé à la même colonne, avec la même impatience, mélangée d’espérance et de désespoir ! Voilà aujourd’hui, comme hier, comme demain, si Dieu doit le permettre, voilà la servante avec les journaux de Lucie et de Clara à la main. L’une et l’autre feront-elles encore, aujourd’hui, comme elles ont fait tant de fois dans le passé ?
Non ! Mme Crayford déchire la bande de son journal, comme de coutume ; mais Clara dépose le sien intact sur une chaise du jardin.
Mme Crayford regarde en silence à la place où elle regarde toujours, à la colonne consacrée aux dernières nouvelles de l’étranger. Au moment où ses yeux tombent sur la page, elle tressaille en poussant un cri de joie. Le journal s’échappe de ses mains tremblantes. Elle serre Clara dans ses bras.
« Ah ! ma chérie ! ma chérie ! Voici de leurs nouvelles, enfin !… »
Sans répondre, sans laisser voir aucun changement dans sa physionomie, Clara ramasse le journal tombé à terre, et lit, en tête de la colonne, et imprimés en lettres capitales, ces mots :
L’EXPÉDITION AU POLE NORD
Elle s’arrête et regarde Mme Crayford.
« Avez-vous la force de m’entendre, Lucie, lui demanda-t-elle, si je lis tout haut ? »
Mme Crayford était trop agitée pour faire, à cette question, une réponse verbale : elle fit signe à Clara, avec un air d’impatience, de continuer.
Clara lut les nouvelles suivantes qui étaient au-dessous du titre :
« L’information qui suit, venue de Saint-John (Terre Neuve), nous est envoyée pour être publiée.
On annonce que le baleinier en Blythewood a rencontré les officiers et les matelots survivants de l’expédition dans le détroit de Davis. Plusieurs des explorateurs sont morts, et quelques-uns sont indiqués comme manquant à l’appel. La liste des survivants connus, telle que l’a donnée l’équipage du baleinier, n’est pas garantie comme parfaitement exacte, les circonstances n’ayant pas été favorables à une investigation complète. Le navire était pressé par le temps, et les membres de l’expédition, souffrant plus ou moins des fatigues et des privations qu’ils avaient endurées, n’étant pas en état de donner à l’enquête toute l’aide nécessaire. De plus amples détails sont attendus par le prochain courrier. »
Suivait la liste des survivants, commençant par les officiers dans l’ordre de leur grade. Les deux dames lurent ensemble la liste. Le premier nom était celui du capitaine Helding ; le second celui du lieutenant Crayford.
A ce nom, Mme Crayford ne put maîtriser sa joie. Après une pause, elle enveloppa de son bras la taille de Clara et lui dit :
« Oh ! mon amour ! êtes-vous aussi heureuse que je le suis ? Le nom de Frank est-il aussi sur la liste ? Les larmes m’aveuglent. Lisez pour moi, je ne puis lire moi-même. »
Clara répondit de son ton toujours triste :
« J’ai lu jusqu’au nom de votre mari. Je n’ai pas besoin d’en lire davantage. »
Mme Crayford essuya les larmes de ses yeux, se maîtrisa, et lut la liste des survivants.
Sur cette liste, ses recherches furent vaines. Le nom de Frank n’y figurait pas. Sur une seconde liste, intitulée : Morts ou manquants, les deux premiers noms qui s’offrirent à ses yeux furent ceux-ci :
FRANCIS ALDERSLEY.
RICHARD WARDOUR.
Muette et terrifiée, Mme Crayford regarda Clara. Elle se demanda si celle-ci, dans le faible état de santé où elle était, aurait assez de force pour supporter le coup qui la frappait. Oui, Clara supporta ce coup avec une étrange résignation. Son regard, son langage, furent ceux d’une personne que le désespoir laisse en pleine possession d’elle-même.
« J’étais préparée à cette nouvelle, dit-elle. Je les ai vus en esprit la nuit dernière. Richard Wardour a découvert la vérité, et cette découverte a coûté la vie à Frank. Et c’est moi, moi seule qui suis à blâmer ! »
Elle frissonna et mit la main sur son cœur.
« Nous ne serons pas longtemps séparés, Lucie. J’irai le rejoindre. Il ne reviendra pas me trouver ici. »
Ces paroles furent dites avec le calme d’une conviction profonde ; elles faisaient mal à entendre.
« Je n’ai plus rien à dire », ajouta-t-elle après une pause d’un moment.
Et elle se leva pour rentrer à la maison. Mme Crayford la prit par la main et la força à se rasseoir.
« Ne me regardez pas, ne me parlez pas de cette effrayante façon, s’écria-t-elle. Dire ce que vous venez de dire, n’est pas digne d’une personne raisonnable ; c’est douter de la miséricorde divine. Relisez le journal. Voyez ! Il vous dit clairement que vous ne devez pas vous en fier entièrement à ses informations ; il vous recommande d’attendre des détails ultérieurs. Les mots qui sont en tête de la liste disent combien peu il connaît la vérité. Morts ou manquants. De son propre aveu, il est tout aussi probable que Frank est au nombre des manquants, qu’il est probable qu’il est au nombre des morts. Quoi que vous en disiez, le prochain courrier peut vous apporter une lettre de lui. M’entendez-vous, Clara ?
— Oui.
— Pouvez-vous nier ce que je dis ?
— Non.
— Oui ! Non ! Est-ce ainsi que vous devez me répondre, quand je suis si désolée et si inquiète à votre égard ?
— Je suis fâchée d’avoir parlé comme je l’ai fait, Lucie. Nous sommes placées à deux points de vue différents. Je ne conteste pas que le vôtre ne soit raisonnable.
— Vous ne contestez pas ? répondit Mme Crayford. Non ! mais vous faites pis ; vous abondez dans votre sens, tout en ayant le journal devant vous ! Croyez vous ou ne croyez-vous pas au journal ?
— Je crois à ce que j’ai vu la nuit dernière.
— A ce que vous avez vu la nuit dernière ! Vous, une femme qui avez reçu de l’éducation, une femme instruite, vous croyez à une vision de votre imagination, à un simple rêve ! Je m’étonne que vous ne soyez pas honteuse de l’avouer !
— Appelez cela un rêve si vous voulez, Lucie. J’ai eu d’autres rêves, à d’autres époques, et j’ai trouvé qu’ils se réalisaient.
— Oui, dit Mme Crayford, cela a pu arriver une fois, par hasard, et vous l’avez remarqué, vous vous en êtes souvenue, vous y avez planté votre foi. Voyons, Clara, soyez franche ! Que pensez-vous des occasions où le hasard a tourné contre vous, où vos rêves ne se sont pas réalisés ? Vous vous ressemblez tous, pauvres gens superstitieux que vous êtes. Vous oubliez volontiers les rêves et les pressentiments qui se trouvent faux. Pour l’amour de moi, chère, sinon de vous-même, continua Mme Crayford avec l’accent de la douceur et de la tendresse, efforcez-vous d’être plus raisonnable, espérez encore. Ne perdez pas toute confiance en l’avenir, toute confiance en Dieu. Dieu, qui a sauvé mon mari, peut sauver Frank. Tant qu’il y a du doute, il y a de l’espoir. N’empoisonnez pas mon bonheur, Clara ! Essayez de penser comme moi, ne fût-ce que pour me prouver que vous m’aimez. »
Elle enveloppa de son bras le cou de Clara et l’embrassa. Clara lui rendit son baiser ; Clara lui répondit avec tristesse et soumission :
« Je vous aime, Lucie. J’essayerai. »
Après avoir dit ces mots, elle soupira et se tut, Il aurait été évident, trop évident à des yeux beaucoup moins clairvoyants que ceux de Mme Crayford, que ses paroles n’avaient produit aucune impression salutaire sur Clara. Elle avait cessé de défendre sa manière de voir ; elle se taisait, mais la terrible conviction de la mort de Frank par les mains de Wardour n’en restait pas moins profondément enracinée dans son esprit. Découragée et désolée, Mme Crayford la laissa et rentra dans la maison.
En approchant de la fenêtre du salon, Mme Crayford vit venir à elle un petit homme poli, aux yeux intelligents, aux manières aimables et gaies. Correctement vêtu de noir, comme l’exigeait sa profession, c’était, à l’entendre, un docteur très-accrédité dans le pays, heureux et populaire dans un vaste cercle d’amis et de clients. Il courut au devant d’elle, sur la pelouse, lui tendant les deux mains en signe de cordiale et courtoise félicitation.
« Chère madame, acceptez mes sincères congratulations ! s’écria-t-il. J’ai lu la bonne nouvelle qu’a publiée le journal, et je ne saurais m’en réjouir plus que je le fais, quand même j’aurais l’honneur de connaître personnellement le lieutenant Crayford. Nous comptons fêter dans ma famille cette bonne nouvelle. J’ai dit à ma femme, avant de sortir : Une bouteille de vieux madère à dîner, aujourd’hui, ne l’oublie pas ! pour boire à la santé du lieutenant, que Dieu le bénisse ! Et comment va notre intéressante malade ? Les nouvelles ne sont pas, il s’en faut bien, ce que nous souhaiterions qu’elles fussent en ce qui la concerne. Je suis un peu impatient de savoir l’effet qu’elles ont produit sur elle, c’est pourquoi je suis venu faire ma visite de meilleure heure qu’à l’ordinaire. Ce n’est pas que j’augure absolument mal de ces nouvelles. Non ! Il est clair qu’un doute subsiste quant au sort de M. Aldersley, et c’est un grand point en sa faveur. Il lui donne le bénéfice de ce doute, comme disent nos légistes. Mlle Burnham voit-elle les choses du même œil ? J’ai grand’peine à le croire, je l’avoue.
— Mlle Burnham m’a chagrinée et alarmée, répondit Mme Crayford. Je pensais précisément à vous faire appeler quand vous êtes arrivé. »
Après ce court préambule, elle raconta exactement au docteur ce qui était arrivé, lui répétant non-seulement la conversation qu’elle avait eue avec Clara dans la matinée, mais aussi les paroles qui étaient tombées de la bouche de celle-ci dans son accès de la nuit dernière.
Le docteur l’écouta attentivement. Peu à peu son sourire banal disparut et fit place à un air grave et pensif.
« Allons la voir », dit-il.
Arrivé auprès de Clara, il s’assit à côté d’elle et étudia curieusement sa physionomie pendant qu’il lui tâtait le pouls. Il n’existait aucune sympathie entre le caractère rêveur et mystique de la malade et les idées droites et pratiques du docteur. Au fond, Clara n’aimait pas son médecin. Elle ne se soumettait qu’avec impatience aux investigations dont elle était l’objet de sa part. Il la questionna, et elle lui répondit avec une certaine irritation. Puis, le docteur n’était pas un homme facile à décourager, il fit allusion aux nouvelles qu’on avait reçues de l’expédition, et s’engagea dans la voie des sérieuses remontrances, où était entrée déjà Mme Crayford. Clara refusa d’accepter la discussion là-dessus. Elle se leva, et, avec une politesse affectée, lui demanda la permission de rentrer chez elle. Il ne fit aucun effort pour la retenir.
« Vous en êtes parfaitement libre, Mlle Burnham, lui répondit-il d’un air résigné, après avoir lancé à Mme Crayford un coup d’œil qui semblait lui dire : Restez ici avec moi. »
Clara fit une révérence silencieuse pour le remercier et les laissa ensemble. Les yeux pénétrants du docteur suivirent la physionomie dévastée mais encore gracieuse de la jeune fille, pendant qu’elle se retirait lentement, d’un air plein d’une profonde tristesse, que Mme Crayford remarqua et dont elle conçut un funeste augure. Le docteur garda le silence jusqu’au moment où il vit Clara disparaître dans la veranda qui régnait autour de la villa.
« Je crois que vous m’avez assuré, dit-il alors, que Mlle Burnham n’a plus ni père ni mère ?
— Oui, Mlle Burnham est orpheline.
— Elle n’a plus aucun parent ?
— Vous pouvez me parler comme à sa tutrice et à son amie. Êtes-vous alarmé de son état ?
— J’en suis sérieusement alarmé. Il n’y a que deux jours que je l’ai vue, et je constate un changement notable dans sa situation. Physiquement et moralement, cette situation a empiré. N’en concevez pas cependant des craintes par trop excessives. Le mal, j’en ai la confiance, n’est pas absolument sans remède. Ma grande espérance, c’est que M. Aldersley puisse être encore vivant. Dans ce cas, je ne préjugerais pas mal de l’avenir. Son mariage lui rendrait la santé et le bonheur. Mais dans l’état actuel des choses, je redoute, je l’avoue, cette conviction qui s’est enracinée en elle, que M. Aldersley n’est plus, et que sa propre mort doit suivre bientôt celle de ce jeune homme. Cette idée la poursuivant (comme il est certain qu’elle la poursuivra nuit et jour), exercera la plus fatale influence sur sa santé aussi bien que sur son esprit. A moins que nous ne puissions arrêter le progrès du mal, ce qui lui reste de force n’y résistera pas. Si vous voulez consulter quelque autre docteur, n’hésitez pas à le faire. Quant à moi, je vous ai dit ce que je pense.
— Je m’en rapporte entièrement à votre opinion, répondit Mme Crayford. Pour l’amour de Dieu, dites-moi ce que nous pouvons faire.
— Nous pouvons essayer un changement de lieu, dit le docteur. Nous pouvons essayer de la transporter dans une autre localité.
— Elle se refusera à quitter celle-ci, répliqua Mme Crayford. Je lui ai déjà proposé ce changement, et elle m’a toujours répondu négativement. »
Le docteur se tut un moment, comme un homme qui recueille ses idées.
« J’ai appris en venant ici, reprit-il, quelque chose qui me suggère un moyen de résoudre cette difficulté. A moins que je ne me trompe grandement, Mlle Burnham ne se refusera pas au projet de changement que j’ai en vue pour elle.
— Quel est ce projet ? s’empressa de demander Mme Crayford.
— Avant de vous répondre, permettez-moi de vous adresser une question. Avez-vous, par hasard, quelque connaissance dans les bureaux de l’Amirauté ?
— Certainement. Mon père est dans le bureau du secrétariat, et deux lords de l’Amirauté sont ses amis.
— C’est à merveille. Maintenant je puis m’expliquer clairement, sans craindre de vous désappointer. D’après ce que je vous ai dit, vous conviendrez avec moi que le seul changement, dans l’existence de Mlle Burnham, qui puisse lui être salutaire, serait un changement qui modifierait sa manière de penser au sujet de M. Aldersley. Placez-la dans une situation qui lui permette de découvrir, non en s’en rapportant à ses visions imaginaires et fantastiques, mais à des preuves réelles, à des faits réels, si M. Aldersley est mort ou vivant, et ses illusions hystériques, qui maintenant minent fatalement sa santé, disparaîtront. Même en mettant les choses au pire, même en supposant que M. Aldersley ait péri dans les mers du pôle, il lui sera moins dangereux d’acquérir la certitude positive de ce fait que de se nourrir de ses funestes et imaginaires superstitions pendant des semaines entières, en attendant l’arrivée des prochaines nouvelles de l’expédition. En un mot, je désire que vous mettiez, avant la fin de la présente semaine, les convictions actuelles de Mlle Burnham à l’épreuve. Supposons que vous lui teniez ce langage : Nous différons d’opinion, ma chère, sur le sort de Francis Aldersley. Vous prétendez, sans l’ombre d’une preuve à l’appui, qu’il est certainement mort, et qui pis est, mort de la main d’un des officiers ses camarades. J’affirme, sur l’autorité du journal, que rien de semblable n’est arrivé, et qu’il y a tout lieu de croire qu’il vit encore. Que diriez-vous du projet de franchir l’Atlantique et d’aller voir qui de nous deux a raison, de vous ou de moi ? Pensez-vous que Mlle Burnham repousserait cette proposition, madame Crayford ? Ou je connais peu le cœur humain, ou je suis certain qu’elle saisira cette occasion de vous convertir à sa croyance dans la seconde vue.
— Bon Dieu ! docteur, voulez-vous dire que nous devons nous embarquer et aller au devant de l’expédition ?
— Vous avez parfaitement compris ma pensée, madame Crayford. C’est exactement là ce que je veux dire.
— Mais comment réaliser ce projet ?
— Je vais vous l’apprendre tout de suite. Je vous ai dit, n’est-ce pas, que j’avais appris un fait en venant ici ?
— Oui.
— Eh bien, j’ai rencontré un vieil ami, en sortant de chez moi, qui m’a accompagné une partie du chemin. Hier au soir, il a dîné avec l’amiral, à Portsmouth. Parmi les convives, se trouvait un membre du ministère qui avait apporté de Londres la nouvelle publiée par les journaux et relative à l’expédition. Ce ministre nous a appris qu’il n’était pas douteux que l’Amirauté n’envoyât immédiatement un navire à vapeur à la rencontre des hommes recueillis sur les côtes d’Amérique pour les ramener en Angleterre. Attendez un peu, madame Crayford ! Nul ne sait, jusqu’à présent, quelles règles présideront à l’envoi de ce navire. Dans des cas à peu près pareils, des personnes privilégiées sont été admises comme passagers, ou pour mieux dire comme hôtes, sur le vaisseau de sa Majesté, et le privilége accordé alors peut être accordé encore aujourd’hui. Je n’en dirai pas plus. Si vous n’êtes pas effrayée de faire ce voyage pour vous-même, je ne doute pas, que dis-je ! j’ai la certitude, au point de vue médical, qu’il sera salutaire à ma malade. Qu’en dites-vous ! Voulez-vous écrire à votre père et lui demander ce qu’il est en position d’obtenir de ses amis de l’Amirauté ? »
Mme Crayford se leva tout émue de son siége.
« Écrire ! s’écria-t-elle. Je ferai mieux que d’écrire. Un voyage à Londres n’est pas une grande affaire, et je puis me fier à ma femme de charge pour prendre soin de Clara en mon absence. Je verrai mon père ce soir. Il fera agir ses amis de l’Amirauté, vous pouvez y compter. Oh ! mon cher docteur, quelle perspective vous m’ouvrez là ! Mon mari ! Clara ! Quelle découverte vous avez faite ! quel trésor vous êtes ! et comment puis-je assez vous remercier ?
— Calmez-vous, chère madame. Ne comptez pas trop à l’avance sur le succès. Il faut avant tout savoir si Mlle Burnham ne fera pas d’objections à notre projet. Et puis, il n’est pas impossible que les lords de l’Amirauté ne le détruisent par un refus.
— Dans ce cas, comme je serai à Londres, j’irai moi-même les solliciter. Les lords sont hommes après tout, et les hommes ne sont pas dans l’habitude de me dire non. »
Ils se séparèrent.
Une semaine après ce jour, le vaisseau de Sa Majesté, l’Amazone, voguait vers le nord de l’Amérique. Quelques personnes, qui prenaient un intérêt spécial aux membres de l’expédition polaire, avaient obtenu le privilége d’occuper les chambres d’officiers vacantes à bord du navire. Sur la liste de ces hôtes favorisés, on lisait les noms de deux dames : Mme Crayford et Mlle Burnham.
SCÈNE CINQUIÈME. LE HANGAR A BATEAUX.
Encore la mer… la mer dont les vagues déferlent sur les rivages de Terre-Neuve ! Un navire à vapeur anglais mouille au large. Il est complétement visible de la porte ouverte d’un hangar à bateaux, situé sur le rivage, c’est l’une des constructions qui dépendent de la station de pêche, sur la côte de l’île.
La seule personne qui soit dans le hangar, en ce moment, est un homme vêtu en matelot. Il est assis sur un coffre, tenant une corde dans ses mains et regardant nonchalamment la mer. Sur un grossier établi de charpentier, qui est près de lui, se trouve un objet qu’on ne devrait pas s’attendre à y voir : un voile de femme.
Quel est le vaisseau qui mouille au large ?
Ce vaisseau est l’Amazone, envoyé d’Angleterre pour recevoir les survivants de l’expédition, officiers et matelots. La réunion s’est heureusement effectuée sur les rivages du nord de l’Amérique, il y a trois jours. Mais le départ pour retourner dans la mère-patrie a été retardé par une tempête qui a fait dériver le vaisseau hors de sa route. Profitant, le troisième jour, du retour du calme, le commandant de l’Amazone a jeté l’ancre sur la côte de Terre-Neuve, et a envoyé compléter, à terre, sa provision d’eau, avant de reprendre sa route. Les passagers se sont fait débarquer pour se reposer, pendant quelques heures, des fatigues de la tempête. Parmi eux se trouvent les deux dames, et le voile laissé sur l’établi du hangar est celui de Clara.
Et quel est l’homme assis sur le coffre, une corde dans la main, et promenant un regard nonchalant sur la mer ? Cet homme est la seule personne joyeuse des survivants de l’expédition. En d’autres termes, c’est John Want.
Toujours assis sur le coffre, notre ami, qui ne murmure jamais, est surpris par la subite apparition d’un matelot à la porte du hangar.
« Occupez-vous activement de votre besogne, John Want, dit le matelot, le lieutenant Crayford vient vous voir. »
Après avoir donné cet avertissement à John Want, le messager disparut. John Want se leva en grommelant, mit le coffre sur champ, et commença à l’entourer de la corde. Le cuisinier du navire n’est pas d’humeur à regarder son sauvetage avec la satisfaction sans mélange qui anime ses compagnons de voyage. Au contraire, il serait plus volontiers disposé, l’ingrat, à regretter le pôle nord.
« Si j’avais seulement su, pense-t-il en lui-même, avant de sortir des glaces, que je serais amené ici, je crois que j’aurais préféré rester sur les mers du pôle nord. J’étais vraiment heureux là, quand je tenais réveillés les esprits de tout le monde. Toutes choses mises en balance, je crois que j’aurais dû me considérer comme dans une position très-confortable, si j’avais seulement prévu celle qui m’attendait ici. Un autre à ma place pourrait être tenté de dire que ce hangar de Terre-Neuve est un terrain trop rempli de boue, de vase, de poissons, pour y planter sa tente. Un autre pourrait se plaindre des perpétuels brouillards de Terre-Neuve, de ses perpétuelles morues, de ses perpétuels chiens. Nous trouvions de très-beaux ours au pôle nord. N’importe ! tout cela m’est égal, je ne murmure pas.
— Avez-vous fini d’entourer ce coffre de sa corde ? »
Cette fois-ci la voix qui se fait entendre est celle de l’autorité. L’homme qui paraît à la porte est le lieutenant Crayford en personne. John Want répond à son officier du ton joyeux qui lui est habituel.
« J’ai fini aussi bien que je le puis, lieutenant. Mais l’humidité qui règne ici commence à agir sur nos cordes elles-mêmes. Je ne dis rien de nos poumons ; je ne parle que de nos cordes. »
Crayford répond aigrement à l’observation de John Want. Il semble avoir perdu le goût qu’il avait naguère pour la bonne humeur du cuisinier.
« Heu ! à voir votre visage bouleversé, on dirait que vous regardez comme un véritable malheur que nous soyons sortis des régions polaires. Vous mériteriez d’y être envoyé de nouveau.
— Je serais plus joyeux que je ne l’ai jamais été, lieutenant, si j’y étais renvoyé. Je leur garde un souvenir reconnaissant, et je n’aime pas à entendre mal parler du pôle nord dans un endroit marécageux comme celui-ci. Il faisait un bon froid sec sur les neiges du pôle nord ; et ici on ne trouve que brouillards humides et que sables. Avez-vous jamais manqué de soupe, lieutenant ? J’en manque ici. Elle n’était pas très-corsée, mais elle était chaude ; et le froid que nous sentions semblait lui communiquer un parfum de viande quand on la servait. Est-ce vous, lieutenant, qui avez toussé si longtemps la nuit dernière ? Je ne me permettrai pas de médire de l’air de ces latitudes, mais je serais bien aise de savoir si c’est vous qui avez toussé si fort. Voulez-vous être assez obligeant pour tâter ces cordes du bout de vos doigts, lieutenant ? Vous pourrez ensuite les essuyer en les frottant sur le dos de ma jaquette.
— C’est avec un bâton qu’on devrait vous frotter le dos. Portez ce coffre directement dans le canot, sempiternel grognon. Vous auriez grogné, même dans le paradis terrestre. »
Le philosophe de l’expédition n’était pas homme à se taire, parce qu’on lui citait le jardin du paradis terrestre. L’Éden lui-même n’était pas sans défaut à ses yeux.
« Je crois que j’aurais pu être joyeux partout, lieutenant, dit-il ; mais remarquez bien mes paroles : il doit y avoir eu bien des planches de fleurs piétinées dans le paradis terrestre. »
Ayant formulé cette protestation, à laquelle il n’y avait rien à répondre, John Want chargea le coffre sur ses épaules et sortit tristement du hangar.
Alors, Crayford regarda à sa montre et appela un matelot qui se tenait dehors.
« Où sont les dames ? lui demanda-t-il.
— Mme Crayford vient de ce côté, monsieur. Elle était derrière vous quand vous êtes entré.
— Mlle Burnham était-elle avec elle ?
— Non, lieutenant. Elle est sur le rivage avec les passagers. J’ai entendu la jeune dame demander après vous.
— Demander après moi ? »
Crayford réfléchit en disant ces mots. Il ajouta d’une voix plus basse et plus grave :
« Vous auriez dû lui dire que j’étais ici. »
Le matelot salua et se retira. Crayford fit un tour dans le hangar.
Ayant échappé à la mort dans les solitudes polaires, et réuni à une femme charmante, le lieutenant paraissait néanmoins profondément anxieux et abattu. A quoi pensait-il ? Il pensait à Clara.
Le premier jour, quand les survivants de l’expédition furent reçus à bord de l’Amazone, Clara avait embarrassé et chagriné, non-seulement Crayford, mais les autres officiers de l’expédition, par la nature des questions qu’elle leur adressa au sujet de Francis Aldersley et de Richard Wardour. Elle n’avait manifesté aucun signe de terreur ou de désespoir quand elle entendit qu’on n’en avait eu aucune nouvelle depuis qu’ils avaient disparu ; elle avait même souri tristement quand Crayford, poussé par un sentiment de compassion envers elle, avait déclaré que ni lui ni ses camarades ne désespéraient néanmoins de voir revenir Frank et Wardour. Ce fut seulement quand le lieutenant eut exprimé cette espérance, et quand on crut qu’il ne serait plus question de ce pénible sujet, que Clara fit tressaillir tout le monde en annonçant qu’elle avait quelque chose à dire sur Frank et Wardour, qui n’avait pas été dit jusqu’alors. Quoiqu’elle s’exprimât à mots couverts, ses paroles révélaient en elle les soupçons d’un crime, soupçons qui s’étaient déjà glissés dans l’esprit de Crayford. Le lieutenant en fut si affecté, et les autres officiers en éprouvèrent une telle surprise, que tout le monde resta muet. Les signes précurseurs d’une tempête, qui ne tarda pas à fondre sur le navire, étaient dès lors visibles sur la mer et dans le ciel. Crayford y trouva un prétexte pour quitter brusquement la chambre dans laquelle la conversation avait lieu, et les autres officiers firent comme lui.
Pendant les deux jours suivants, la tempête ne cessa de faire rage, et les passagers ne purent sortir de leurs chambres. Mais maintenant que le temps s’était calmé et que le navire était à l’ancre, maintenant que les officiers et les passagers étaient descendus à terre et jouissaient de quelques heures de loisir, Clara avait l’occasion de revenir sur le sujet des manquants et de faire de nouvelles questions sur leur compte, questions auxquelles il était impossible à Crayford d’éviter de répondre. Comment accueillerait-il ces questions ? Comment pourrait-il lui cacher la vérité ?
C’étaient ces réflexions qui, maintenant, troublaient Crayford, et lui donnaient cet air anxieux et abattu si peu convenable à sa situation. Les officiers, ses camarades, s’attendaient, comme il le comprenait bien, à ce qu’il prît la responsabilité de ce qui était arrivé. S’il la déclinait, il confirmerait aussitôt l’horrible soupçon qu’avait conçu Clara. Il fallait affronter cette situation ; mais comment le faire honorablement et en ayant égard à l’état où se trouvait l’esprit de Clara ? C’était là un problème que Crayford était incapable de résoudre. Il était assis, perdu dans le dédale de ses pensées, quand sa femme entra dans le hangar. En tournant les yeux vers elle, il vit que son trouble était partagé par Mme Crayford.
« Avez-vous vu Clara ? lui demanda-t-il. Est-elle toujours sur le rivage ?
— Elle me suit, répondit Mme Crayford. Je lui ai parlé ce matin. Elle est toujours aussi décidée que jamais à insister pour que vous lui disiez les circonstances qui ont accompagné la disparition de Frank. Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas d’autre alternative que de lui répondre.
— Aidez-moi à le faire, Lucie. Dites-moi, avant qu’elle ne vienne, comment ce terrible soupçon s’est emparé d’elle. Tout ce qu’elle pouvait savoir quand nous avons quitté l’Angleterre, c’est que ces deux hommes étaient embarqués séparément sur les deux navires. Qu’est-ce qui a pu l’amener à soupçonner qu’ils s’étaient réunis ?
— Elle était fermement persuadée, William, quand l’expédition quitta l’Angleterre, qu’ils se réuniraient tôt ou tard. Elle a lu, dans des récits de voyage au pôle nord, que des hommes avaient été laissés en arrière par leurs compagnons, que d’autres s’étaient égarés sur les glaces. L’esprit plein de ces récits et de ses propres pressentiments, elle a vu Frank… ou elle a rêvé qu’elle les voyait… dans un de ses accès. J’étais à côté d’elle, j’ai entendu ce qu’elle a dit en ce moment. Elle avertissait Frank que Wardour avait découvert la vérité. Elle lui cria : Tant que vous le pourrez, Frank, ne vous séparez pas des autres hommes de l’expédition.
— Bon Dieu ! s’écria Crayford, je lui ai donné un avertissement pareil, presque dans les mêmes termes, la dernière fois que je l’ai vu.
— Ne lui dites rien, William, laissez-lui ignorer ce que vous venez de me dire. Elle n’y verrait pas ce qu’il y a au fond : une étonnante coïncidence due au hasard, et rien de plus. Elle prendrait cela pour une confirmation positive de sa superstitieuse croyance. Tant que vous ne saurez pas que Frank est réellement mort, et qu’il est mort de la main de Wardour, niez ce qu’elle dira, trompez-la dans son propre intérêt. Combattez ses appréhensions, comme je les combats de mon côté. Aidez-moi à la ramener à une croyance plus consolante et plus noble, à la croyance dans la bonté divine. »
Elle s’arrêta et jeta brusquement les yeux vers la porte.
« Chut !… dit-elle tout bas. Faites comme je vous ai dit. Voici Clara. »
Clara s’arrêta à la porte du hangar, regardant avec défiance autour du mari et de la femme ; puis elle entra, et, s’approchant de Crayford, elle le saisit par le bras, et le conduisit à quelques pas de la place où se trouvait Mme Crayford.
« Il n’y a plus de tempête maintenant ; vous n’avez plus de devoirs à remplir sur le pont du navire, lui dit-elle avec un faible et triste sourire qui déchira le cœur du marin. Vous êtes le mari de Lucie, et vous vous intéressez à moi pour l’amour d’elle. Ne reculez pas devant la crainte de me faire de la peine. Je puis supporter la peine. Mon frère et mon ami, voulez-vous croire que j’aurai le courage d’entendre ce que vous pouvez avoir à me dire de plus affligeant ? Voulez-vous me promettre de ne pas me tromper en ce qui concerne Frank ? »
Le ton de douce résignation qu’il y avait dans sa voix, le regard triste et suppliant qu’il y avait dans ses yeux firent perdre à Crayford l’empire qu’il voulait garder sur lui-même. Sa réponse à Clara fut aussi maladroite qu’elle pouvait l’être ; il lui répondit évasivement.
« Ma chère Clara, lui dit-il, que vous ai-je fait pour que vous me soupçonniez de vouloir vous tromper ? »
Elle fixa sur Crayford un regard scrutateur, puis tourna vers Mme Crayford ses yeux empreints d’une nouvelle défiance. Il y eut un moment de silence. Avant qu’aucun des trois pût reprendre la parole, ils furent interrompus par l’arrivée d’un des camarades de Crayford, suivi de deux matelots qui apportaient une manne. Crayford aussitôt dégagea son bras de la main de Clara et profita de cette occasion pour parler d’autre chose.
« Point d’instructions du navire, Steventon ? demanda-t-il en s’approchant de l’officier.
— Des instructions verbales seulement, répondit celui-ci. Le navire lèvera l’ancre à la haute mer. Nous tirerons un coup de canon pour appeler tout le monde à bord, et nous vous enverrons un autre canot. En attendant, voici des rafraîchissements pour les passagers. A bord du navire il y a beaucoup de désordre. Les dames prendront leur goûter ici plus commodément. »
En entendant cela, Mme Crayford en prit occasion pour appeler Clara auprès d’elle.
« Venez, chère, lui dit-elle. Mettons la nappe avant que ces messieurs n’arrivent.
Clara était trop désireuse d’atteindre le but qu’elle avait en vue pour s’en laisser distraire de cette façon.
« Je suis à vous dans l’instant », répondit-elle.
Et, traversant le hangar, elle s’adressa à l’officier qui portait le nom de Steventon.
« Pouvez-vous me donner quelques minutes, monsieur ? lui dit-elle.
— Je suis entièrement à votre service, mademoiselle Burnham », répondit-il.
En disant ces mots, il congédia les deux matelots. Mme Crayford regarda son mari d’un air inquiet. Crayford murmura à son oreille :
« Soyez tranquille, j’ai averti Steventon, et l’on peut compter sur sa discrétion. »
Clara fit signe à Crayford de venir auprès d’elle.
« Je ne vous retiendrai pas longtemps, lui dit-elle. J’ai promis à M. Steventon de ne pas le fatiguer. Ma jeunesse, comme vous le verrez, ne m’empêchera pas d’être maîtresse de moi. Je veux vous demander seulement de revenir au récit de vos souffrances passées. Je n’ai besoin de savoir qu’une chose : c’est que je ne me trompe pas sur un point, je veux dire sur ce qui est arrivé au moment où partit le détachement envoyé en quête de secours. Si j’ai bien compris, c’est le sort qui décida les hommes qui partiraient et ceux qui devaient demeurer. Le sort désigna Frank pour partir… Elle fit une pause et frissonna. Puis elle reprit : … et le sort désigna Richard Wardour pour rester. Sur votre honneur d’officiers et de gentlemen, cela est-il vrai ?
— Sur mon honneur, répondit Crayford, c’est la vérité.
— Sur mon honneur, dit à son tour Steventon, c’est la vérité. »
Clara les regarda l’un et l’autre, en réfléchissant sur leur réponse, avant de continuer.
« Le sort vous désigna tous deux pour rester dans les huttes, reprit-elle, s’adressant à Crayford et à Steventon, et vous êtes tous deux ici. Le même sort avait désigné Wardour pour rester aussi, et Wardour n’est pas ici. Comment son nom se trouve-t-il sur la liste des manquants, avec celui de Frank ? »
Il était dangereux de répondre à cette question. Steventon en laissa le soin à Crayford, qui n’y fit encore qu’une réponse évasive.
« Il ne s’ensuit pas, ma chère, dit-il, que tous les deux aient disparu ensemble, parce que leurs noms se trouvent figurer ensemble sur la liste. »
Clara tira aussitôt l’inévitable conclusion qui ressortait de cette réponse inconsidérée.
« Frank a disparu pendant la marche du détachement envoyé en quête de secours, dit-elle. Dois-je supposer que Wardour a disparu pendant qu’il restait dans la hutte ? »
Crayford et Steventon hésitèrent tous deux. Mme Crayford les regarda avec colère, et n’hésita pas à faire un mensonge.
« Oui ! dit-elle. Wardour a disparu de la hutte. »
Si prompte qu’eût été sa réponse, elle était encore arrivée trop tard. Clara avait remarqué l’hésitation des deux officiers. Elle se tourna vers Steventon.
« J’ai foi dans votre honneur, lui dit-elle avec calme. Ai-je raison ou tort en croyant que Mme Crayford se méprend ? »
Elle s’était adressée à l’homme du caractère le plus rigoureusement droit d’entre les deux. Steventon, d’ailleurs, n’était pas en présence d’une épouse qui exerçât son influence sur lui. Steventon, à l’honneur duquel on faisait appel et qui était forcé de répondre, avoua la vérité. Wardour avait remplacé un officier qu’un accident avait rendu incapable d’accompagner le détachement, et Wardour et Frank avaient disparu ensemble.
Clara regarda Mme Crayford.
« Vous entendez, dit-elle. C’est vous qui étiez dans l’erreur, et non pas moi. Ce que vous appelez accident, ce que j’appelle fatalité, a réuni Wardour et Frank, comme membres de la même expédition. »
Et, sans attendre aucune réponse à ce sujet, elle se tourna de nouveau vers Steventon, et le surprit en changeant brusquement le sujet de la conversation.
« Avez-vous jamais été chez les montagnards de l’Écosse ? lui demanda-t-elle.
— Non, jamais, répondit-il.
— Mais avez-vous lu, dans les ouvrages qui ont été écrits sur les Highlanders, quelque chose concernant ce qu’on appelle la seconde vue ?
— Oui.
— Croyez-vous à la seconde vue ? »
Steventon refusa poliment de faire une réponse directe à cette question.
« Je ne sais pas ce que j’aurais pu penser si j’avais habité parmi les Highlanders, dit-il, mais, par le fait, je n’ai jamais eu l’occasion de m’occuper sérieusement de ce sujet.
— Je ne mettrai pas votre crédulité à l’épreuve, continua Clara. Je ne vous demanderai pas de croire quelque chose de plus extraordinaire que le rêve étrange que j’ai fait, en Angleterre, il n’y a pas longtemps. Mon rêve m’a fait voir ce que vous venez de m’avouer vous-même tout à l’heure. Comment les deux manquants en sont-ils venus à se séparer de leurs compagnons ? Se sont-ils égarés par pur accident ? Ou bien ont-ils été abandonnés de propos délibéré durant la marche ? »
Crayford fit un dernier et vain effort pour couper court ici aux questions de Clara.
« Ni Steventon, ni moi, dit-il, ne faisions partie du détachement de marche. Gomment pourrions-nous vous répondre ?
— Vos camarades, les officiers qui faisaient partie de ce détachement, ont dû vous dire ce qui était arrivé, fit remarquer Clara. Je vous demande seulement, à vous et à M. Steventon, de me dire ce qu’ils vous ont dit. »
Ici, Mme Crayford intervint de nouveau en faisant cette fois une observation pratique.
« Le goûter n’est pas encore sur la table, dit-elle. Venez, Clara ! C’est notre affaire et le temps s’écoule.
— Le goûter peut attendre encore quelques minutes, répondit Clara. Pardonnez mon insistance, ajouta-t-elle en caressant de sa main l’épaule de Crayford. Dites-moi comment ces deux hommes en sont venus à se séparer du reste du détachement. Vous avez été toujours pour moi le meilleur des amis, ne commencez pas à m’être cruel aujourd’hui. »
Le ton de voix avec lequel elle adressa cette prière à Crayford alla droit au cœur du marin. Il renonça à une lutte désespérée et lui laissa entrevoir la vérité.
« A la troisième journée de marche, dit-il, les forces de Frank l’abandonnèrent. Il tomba de fatigue et resta en arrière.
— Sans doute ses compagnons l’attendirent ?
— On courait un danger sérieux à l’attendre, mon enfant. Leur vie et la vie des hommes laissés dans les huttes dépendaient de la rapidité de leur marche. Mais ils adoraient Frank. Ils attendirent une demi-journée pour lui laisser, s’il était possible, le temps de recouvrer ses forces… »
Ici, Crayford s’arrêta. Ici, l’imprudence où l’avait entraîné sa tendresse pour Clara lui parut manifeste, et il se tut.
Mais il se taisait trop tard. Clara était résolue à en savoir davantage.
Elle questionna Steventon.
« Frank put-il se remettre en marche après cette demi-journée de repos ? demanda-t-elle.
— Il essaya d’avancer.
— Et il n’y parvint pas ?
— Il n’y parvint pas.
— Et que firent les hommes du détachement, alors ? Se comportèrent-ils comme des lâches en abandonnant Frank ? »
Clara avait employé à dessein un terme qui devait irriter Steventon, et le pousser à répondre clairement. C’était un jeune homme, il tomba dans le piége qu’elle lui avait tendu.
« Pas un seul d’entre eux n’était un lâche, mademoiselle Burnham, reprit-il avec chaleur. Vous parlez d’une façon cruelle et injuste d’une poignée d’hommes aussi braves qu’il y en eut jamais. Le plus vigoureux d’entre eux donna l’exemple. Il s’offrit, comme volontaire, à rester auprès de Frank, et à le ramener sur les pas de leurs compagnons. »
Ici, Steventon s’arrêta à son tour. Il vit, comme Crayford, qu’il en avait trop dit. Ne lui demanderait elle pas quel était ce volontaire ? Non. Elle vint directement à la question la plus embarrassante qu’elle pût faire à ce sujet, comme si Steventon lui avait déjà dit le nom du volontaire.
« Que fit M. Wardour, si prompt à risquer sa vie, dans l’intérêt de Frank ? dit-elle à Crayford. Avait-il agi par pure amitié pour Frank ? Certainement vous pouvez me dire cela. Reportez vos souvenirs aux jours où vous viviez tous dans les huttes. Frank et M. Wardour étaient-ils amis, à cette époque ? Ne les avez-vous jamais entendus s’adresser des mots offensants ? »
En ce moment, Mme Crayford jugea à propos de venir encore en aide à son mari.
« Ma chère enfant, dit-elle, comment pouvez-vous espérer qu’il se rappelle cela ? Il doit y avoir eu une foule de querelles parmi tous ces hommes, enfermés ensemble, et fatigués les uns des autres, sans doute.
— Oh ! oui ! une foule de querelles, répéta Crayford, mais on se réconciliait ensuite.
— Oui, on se réconciliait ensuite, répéta Mme Crayford. Eh bien ! Clara, vous ne pouvez pas désirer une réponse plus claire. Maintenant, êtes-vous satisfaite ? Monsieur Steventon, venez donner un coup de main pour vider la manne ; Clara ne pourra pas m’aider. William ! ne restez pas là les mains dans vos poches. Cette manne contient beaucoup de choses ; nous devons nous diviser le travail. Votre affaire sera de mettre la nappe. Ne vous y prenez pas aussi gauchement. Vous déployez une nappe comme si vous déferliez une voile. Mettez les couteaux à droite, les fourchettes à gauche, et les serviettes avec le pain entre les deux. Clara ! est-ce que vous n’avez pas faim, en respirant un air si vif ? Vous devez être affamée. Venez et faites votre devoir ; prenez part à ce goûter ! »
Elle leva les yeux en parlant ainsi. Clara semblait s’être résignée à la conspiration qui tendait à la tenir dans l’ignorance de ce qu’elle était si désireuse d’apprendre. Elle était retournée lentement à la porte du hangar, et s’y tenait seule sur le seuil, regardant au dehors. En s’approchant d’elle pour l’emmener à la table du goûter, Mme Crayford put entendre qu’elle se parlait tout bas. Elle répétait les mots que Wardour lui avait dits pour adieu, au bal.
« Un temps pourra venir où je vous pardonnerai. Mais l’homme qui m’a dérobé votre cœur regrettera le jour où vous et lui vous êtes rencontrés pour la première fois. Oh ! Frank !… Frank !… Richard vit-il encore avec votre sang sur la conscience et mon image dans son cœur ? »
Ses lèvres se fermèrent soudain. Elle tressaillit et recula en tremblant violemment. Mme Crayford jeta les yeux du côté de la mer : tout était calme.
« Est-ce que vous voyez quelque chose qui vous effraye, ma chère ? lui demanda-t-elle. Je n’y vois rien que les canots tirés sur le rivage.
— Je ne vois rien non plus, Lucie…
— Et cependant vous êtes toute tremblante, comme s’il y avait quelque chose qui vous effrayât de ce côté.
— Oui, il y a quelque chose d’effrayant ! Je le sens, quoique je ne voie rien. Je sens que cela s’approche de plus en plus, dans l’air ; que cela devient de plus en plus sombre au milieu de la clarté du soleil. Je ne sais ce que c’est. Emmenez-moi d’ici ! Non. Non pas sur le rivage. Je ne puis franchir la porte. Conduisez-moi d’un autre côté. »
Mme Crayford regarda autour d’elle et remarqua qu’il existait une seconde porte à l’autre extrémité du hangar, et s’adressant à son mari :
« Voyez, William, lui dit-elle, où conduit cette porte. »
Crayford ouvrit la porte. Elle conduisait dans un enclos désert, moitié jardin, moitié cour. Quelques filets étendus sur des perches étaient à sécher. On n’y voyait rien autre chose ; aucune créature vivante ne s’y montrait.
« Ce n’est pas un endroit fort attrayant, ma chère, dit Mme Crayford à Clara. Néanmoins, je suis à votre service. Qu’en dites-vous ? »
En disant cela, elle offrit son bras à Clara ; mais Clara le refusa, et prit celui de Crayford, qu’elle serra de toutes ses forces.
« J’ai peur… effroyablement peur… lui dit-elle d’une voix faible. Venez avec moi, une femme n’est pas une protection. Je désire rester avec vous. »
Elle se tourna pour regarder la porte du hangar.
« Oh ! murmura-t-elle, j’ai froid par tout le corps ; je suis glacée de peur ici. Menez-moi dans la cour. Venez !…
— Laissez-la avec moi, dit Crayford à sa femme. Je vous appellerai si elle ne se trouve pas mieux en plein air. »
Il la conduisit aussitôt dans la cour et en ferma la porte derrière lui.
« Monsieur Steventon, y comprenez-vous quelque chose ? demanda Mme Crayford. Qu’est-ce qui a pu l’effrayer ? »
Elle adressa cette question à Steventon, tout en regardant machinalement la porte par laquelle son mari et Clara venaient de sortir. Ne recevant pas de réponse, elle se retourna du côté de Steventon. Il était debout, de l’autre côté de la table, les yeux fixés attentivement sur le rivage, faisant face à la porte principale du hangar. Mme Crayford regarda à son tour du côté vers lequel Steventon avait les yeux fixés. Cette fois, elle vit quelque chose… l’ombre d’une forme humaine se projetait sur le sable uni qui s’étendait devant le hangar.
Au bout d’un court moment, l’homme qui projetait cette ombre parut. Il s’avançait lentement et s’arrêta sur le seuil de la porte.
Cet homme avait un aspect sinistre et effrayant. Son regard ressemblait à celui d’un animal sauvage ; sa tête était nue ; ses longs cheveux étaient en désordre et ébouriffés, ses vêtements en lambeaux. Il se tint devant la porte, comme la personnification de la misère et du besoin, regardant la table couverte de mets appétissants, avec des yeux semblables à ceux d’un chien affamé.
Steventon lui adressa la parole.
« Qui êtes-vous ? »
Il répondit d’une voix rauque et creuse :
« Un homme mourant de faim. »
Il fit encore quelques pas, lentement et péniblement, comme s’il succombait sous la fatigue.
« Jetez-moi quelques os de cette table, dit-il, donnez-moi une part de ce que vous donnez aux chiens. »
Il y avait dans ses yeux, pendant qu’il parlait ainsi, quelque chose qui ressemblait à la démence autant qu’à la faim. Steventon fit placer Mme Crayford derrière lui pour la protéger en cas de besoin, et fit signe à deux matelots qui passaient devant la porte en ce moment.
« Donnez à cet homme du pain et de la viande, dit-il, et tenez-vous près de lui. »
Le malheureux saisit le pain et la viande avec ses mains décharnées et armées d’ongles longs qu’on eût pris pour des griffes. Après avoir avalé une première bouchée de la nourriture qu’on venait de lui donner, il la partagea en deux portions, mit l’une dans un vieux sac de toile qui pendait de ses épaules et dévora l’autre avidement. Steventon le questionna :
« D’où venez-vous ?
— De la mer.
— Vous avez fait naufrage ?…
— Oui. »
Steventon se tourna vers Mme Crayford.
« Il doit y avoir quelque chose de vrai dans ce qu’assure ce pauvre diable, dit-il. J’ai appris qu’un navire étranger a été jeté sur la grève à trente ou quarante milles d’ici. Quand avez-vous fait naufrage, mon pauvre homme ? »
Le malheureux affamé leva les yeux de dessus son plat et fit un effort pour rappeler ses souvenirs, pour réveiller sa mémoire. Il n’y parvint pas et y renonça en désespoir de cause. Son langage était aussi sauvage que son regard.
« Je ne puis vous le dire, fit-il, je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de la mer ; je ne puis débarrasser mon cerveau de l’éclat des étoiles pendant toute la nuit, de l’ardeur du soleil pendant tout le jour. Quand ai-je fait naufrage ? Quand ai-je pris la barre du gouvernail dans ma main et combattu la faim et le sommeil ? Quand ai-je commencé à sentir les déchirements de mon estomac et le feu qui me brûlait la tête ? Je ne puis plus me rendre compte de tout cela. Je ne puis plus penser, je ne puis plus dormir ; je ne puis débarrasser mes oreilles du bruit de la mer. Pourquoi me harceler de questions ? Laissez-moi manger… »
Les matelots eux-mêmes eurent pitié de lui. Ils demandèrent à leurs officiers la permission d’ajouter un peu de boisson à sa nourriture.
« Nous avons apporté du grog dans une bouteille. Pouvons-nous le lui donner ?
— Certainement ! »
Il saisit la bouteille avec ardeur, comme il avait fait pour les aliments, en but un peu ; puis il s’arrêta en réfléchissant un instant. Il leva sa bouteille, et la plaçant entre ses yeux et le jour, il considéra quelle quantité de liquide elle contenait, et n’en but exactement que la moitié. Cela fait, il mit la bouteille dans son sac avec les vivres.
« Gardez-vous cela pour un autre repas ? dit Steventon.
— Oui, je le mets en réserve ; mais ne vous inquiétez pas pourquoi : c’est mon secret. »
Il regarda tout autour de lui, dans le hangar, en faisant cette réponse, et aperçut pour la première fois Mme Crayford.
« Une femme parmi vous ! dit-il. Est-ce une Anglaise ?… Est-elle jeune ?… Permettez-moi de la voir de plus près. »
Il fit quelques pas vers la table.
« Ne vous effrayez pas, madame Crayford, dit Steventon.
— Je n’ai plus peur, dit Mme Crayford. Il m’avait effrayée tout d’abord ; maintenant, il m’intéresse. Laissez-le parler, s’il le désire. »
Il ne parla pas. Il resta silencieux, en jetant un long regard inquiet sur la belle Anglaise.
« Eh bien ! » dit Steventon.
Il secoua la tête tristement et recula en poussant un profond soupir.
« Non ! se dit-il, ce n’est pas sa figure. Non ! je ne l’ai pas encore trouvée. »
L’intérêt de Mme Crayford fut fortement éveillé. Elle se hasarda à lui parler.
« Qui donc désirez-vous trouver ? lui demanda-t-elle. Est-ce votre femme ? »
Il secoua de nouveau la tête.
« Qui donc alors ?… A qui ressemble-t-elle ?… »
Il répondit cette fois verbalement. Sa voix rauque et creuse s’adoucit peu à peu et prit un ton triste et agréable.
« Elle est jeune, dit-il ; elle a une figure belle et triste, des yeux pleins de bonté et de tendresse, une voix charmante. Elle est aimante et charitable. Je garde son image au fond de mon cœur, quoique je n’y puisse garder aucun autre souvenir. Il faut que je marche sans repos, sans sommeil, sans asile jusqu’à ce que je la retrouve. Courant sur la glace et sur la neige, voguant sur la mer, errant ; veillant toute la nuit, veillant tout le jour, je marcherai, je marcherai jusqu’à ce que je la retrouve ! »
Il agita sa main en signe d’adieu et se dirigea d’un air fatigué vers la grande porte.
En ce moment, Crayford ouvrit celle de la cour.
« Je crois que vous feriez bien de venir auprès de Clara… commença-t-il à dire. Mais il s’arrêta court en apercevant l’étranger. Quel est cet homme ? » dit-il.
Le naufragé, en entendant une autre voix dans le hangar, retourna la tête. Frappé par la vue de cette physionomie, Crayford fit quelques pas vers l’étranger. Mme Crayford dit tout bas à son mari, qui passait devant elle :
« C’est un pauvre fou, William, un naufragé mourant de faim.
— Un fou ! répéta Crayford en approchant de plus en plus près de l’étranger. Mais suis-je dans mon bon sens moi-même ? » Il se jeta soudainement sur l’étranger, et, le saisissant à la gorge : « Richard Wardour ! s’écria-t-il d’une voix furieuse ; Richard Wardour vivant !… vivant pour me répondre de Frank ! »
L’étranger fit un effort pour s’échapper des mains de Crayford. Mais Crayford le retint.
« Où est Frank ? s’écria-t-il ; misérable !… où est Frank ? »
L’étranger ne renouvela pas ses efforts. Il répéta d’une voix sourde les mots :
« Misérable !… où est Frank ? »
Comme il prononçait ces mots, Clara parut à la porte ouverte de la cour et se précipita dans le hangar.
« J’entends le nom de Richard ! dit-elle ; j’entends le nom de Frank ! Qu’est-ce que cela signifie ? »
Au son de sa voix, le naufragé fit, pour se délivrer des mains de Crayford, un effort si brusque et si violent, que celui-ci ne put le retenir. Le naufragé lui échappa avant que les matelots pussent venir au secours de leur officier. Au milieu de la salle, il se trouva face à face avec Clara. Un éclair brilla dans les yeux du pauvre naufragé ; un cri de reconnaissance s’échappa de sa poitrine. Il agita violemment l’une des mains en l’air :
« Trouvée, enfin ! » s’écria-t-il en se précipitant hors du hangar, sur le rivage, où il disparut avant que les matelots pussent l’atteindre.
Mme Crayford enveloppa Clara de ses deux bras et la soutint. Celle-ci n’avait pas fait un mouvement, n’avait pas dit un mot. La vue de Wardour l’avait comme pétrifiée.
Quelques minutes s’écoulèrent. Un bruit soudain d’acclamations poussées par les matelots se fit entendre sur le rivage, près de l’endroit où les barques des pêcheurs étaient tenues à sec. Chacun laissait son travail, chacun agitait son bonnet en l’air. Les passagers qui se trouvaient le plus près de cet endroit partagèrent cet enthousiasme, et se joignirent aux hommes de l’équipage. Un moment encore, et Richard Wardour reparut à la porte du hangar portant un homme dans ses bras. Il s’arrêta, hors d’haleine, par suite de l’effort qu’il venait de faire, auprès de Clara que soutenait Mme Crayford.
« Sauvé, Clara !… Sauvé pour vous !… »
Il déposa l’homme qu’il portait aux pieds de Clara.
Frank, écrasé de fatigue, mais vivant, était sauvé ; sauvé pour elle !
« Maintenant, Clara, s’écria Mme Crayford, dites qui avait raison de nous deux ? Moi qui avais confiance dans la miséricorde de Dieu, ou vous qui aviez foi dans un rêve ? »
Clara ne répondit pas ; elle embrassait Frank, dans une muette extase. Dans ce premier accès de joie qui l’absorbait, en voyant Frank vivant, elle ne regardait pas même l’homme qui le lui avait conservé. Pas à pas, et lentement, Wardour se retira et les laissa ensemble.
« Je puis me reposer maintenant, dit-il d’une voix faible, je puis dormir enfin. Ma tâche est accomplie. Mes efforts ont atteint leur but. »
Le peu de forces qui lui étaient restées, il les avait données à Frank. Il s’arrêta, il chancela, ses mains cherchèrent un appui. Sans celui d’un loyal ami, il serait tombé sur le sol. Crayford le soutint. Crayford conduisit doucement son ancien camarade sur des cordages étendus à terre, dans un coin, et donna sa poitrine pour oreiller à la tête fatiguée de Wardour. Des larmes inondèrent son visage.
« Richard ! cher Richard ! dit-il, rappelez-vous et pardonnez-moi. »
Richard ne l’écoutait ni ne l’entendait. Ses yeux obscurcis étaient toujours tournés vers Clara et Frank qui étaient de l’autre côté du hangar.
« Je l’ai rendue heureuse, murmura-t-il, je puis reposer ma tête fatiguée sur le sein de la terre, ma mère, qui offre à tous ses enfants un repos définitif. Cesse de battre, mon cœur ! cesse de battre et repose-toi. Oh ! regardez-les, dit-il à Crayford avec un élan de douleur, ils m’ont déjà oublié ! »
C’était vrai. Tout l’intérêt s’était porté sur les deux amants. Frank était jeune, beau, aimé de tous. Officiers, passagers, matelots, tous l’entouraient, tous oubliaient l’homme, dévoué jusqu’au martyre, qui l’avait sauvé et se mourait dans les bras de Crayford.
Crayford essaya une fois encore d’attirer son attention, de s’en faire reconnaître, pendant qu’il était encore temps.
« Richard ! parlez-moi ! Parlez à votre vieil ami ! »
Wardour regarda autour de lui et répéta machinalement le dernier mot de Crayford.
« Ami ?… dit-il. Mes yeux sont obscurs, ami ; mon âme est assombrie. Je ne me souviens plus de rien, si ce n’est d’elle. Mes pensées sont mortes, toutes mes pensées, excepté une seule. Cependant, vous me regardez avec bonté. Pourquoi votre figure s’est-elle effacée de mon esprit, dans le naufrage de tout le reste ? »
Il fit une pause. Sa physionomie changea, ses pensées se reportèrent du présent vers le passé. Il attacha sur Crayford ses yeux ternes ; il était comme perdu dans les terribles souvenirs qui s’élevaient en lui, comme s’élève l’obscurité à l’approche de la nuit.
« Écoutez, ami, murmura-t-il, n’en dites jamais rien à Frank. Il fut un moment où le démon me donna soif de sa vie. Je tenais mes mains sur le canot. J’entendis la voix du tentateur me dire : Lance le canot, et laisse Frank mourir. J’attendis, mes mains toujours sur le canot et mes yeux fixés sur la place où dormait Frank. Laisse-le ! laisse-le ! murmurait la voix. Aime Richard, répondait la voix de Frank, en gémissant dans son sommeil. Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable. J’entendis, le matin, le vent s’élever sur la mer silencieuse. De loin et de près, j’entendis le bruissement des glaces flottant, flottant, flottant vers la mer ouverte, et vers une atmosphère embaumée. Et la voix du tentateur s’éloigna avec les glaces, s’éloigna, s’éloigna et ne se fit jamais plus entendre. Aime-le ! Aime-le, Clara, pour m’avoir été secourable. Aucun vent ne fit taire cette voix ! Aime-le, Clara !… »
Wardour cessa de parler, il laissa tomber sa tête sur la poitrine de Crayford. Frank vit cela. Il fit un effort pour se dresser sur ses pieds saignants et échapper à l’étreinte amicale qui le retenait. Frank n’avait pas oublié l’homme qui lui avait sauvé la vie.
« Laissez-moi aller à lui ! cria-t-il. Je dois, je veux aller à lui ! Clara, venez avec moi. »
Clara et Steventon le soutinrent. Il vint s’agenouiller à côté de Wardour, et lui pressant légèrement la main :
« Richard ! » s’écria-t-il.
Les yeux fermés de Wardour se rouvrirent. Sa voix mourante se fit entendre faiblement une fois encore.
« Ah ! pauvre Frank ! Je ne vous ai pas oublié, quand je suis venu ici implorer des secours. Je me souvenais que vous étiez caché parmi les barques. J’ai mis en réserve votre part de nourriture et de boisson. Je suis trop faible maintenant pour l’aller chercher. Mais un peu de repos, Frank, me rendra assez de force pour vous porter jusqu’au vaisseau. »
La fin approchait. Tous s’en aperçurent. Les matelots se découvrirent respectueusement en présence de la mort. Dans son désespoir, Frank fit appel aux amis qui l’entouraient.
« Trouvez quelque chose qui lui rende des forces, pour l’amour de Dieu ! Oh ! mes amis, mes amis ! Je ne serais pas ici, sans lui. Il a suppléé à ma faiblesse par son courage ; et maintenant, voyez combien je suis fort, moi, et combien il est faible, lui ! Clara, il m’a soutenu de son bras, partout, sur la glace et sur la neige. Il a veillé à mes côtés, quand j’étais privé de sentiment dans le canot. Sa main m’a retiré des flots quand nous avons fait naufrage. Parlez-lui, Clara ! parlez-lui ! »
Frank ne put continuer et laissa tomber sa tête sur la poitrine de Wardour.
Clara parla, autant que ses larmes le lui permirent.
« Richard, m’avez-vous oubliée ? »
Il se ranima au son de cette voix aimée. Il regarda Clara et la vit agenouillée près de sa tête.
« Si je vous ai oubliée ? dit-il ; et la regardant encore, il leva sa main avec effort et la posa sur Frank. Aurais-je été assez fort pour le sauver, si je vous avais oubliée ? Il se tut un moment, et tourna un peu sa figure vers Crayford. Attendez, dit-il, quelqu’un était là qui me parlait. Une faible lueur de connaissance brilla dans ses yeux. Ah ! Crayford !… Je me rappelle maintenant… Cher Crayford, approchez !… Mon esprit se réveille, mais mes yeux sont toujours voilés… Vous garderez un amical souvenir de moi, pour l’amour de Frank… Pauvre Frank !… Pourquoi se cache-t-il le visage ?… Est-ce qu’il pleure ? Plus près, Clara… Je veux reposer mon dernier regard sur vous. Ma sœur, Clara ! Donnez-moi un baiser, sœur, donnez-moi un baiser avant ma mort ! »
Clara se pencha sur lui et déposa un baiser sur son front. Un léger sourire se laissa voir sur ses lèvres… et il expira. Sa figure devint calme, du calme de la mort.
Au milieu du silence qui se fit, on entendit la voix de Crayford.
« La perte est pour nous, dit-il, le gain est pour lui. Il a remporté la plus grande des victoires : il s’est rendu maître de lui-même. Il est mort au milieu de sa victoire. Il n’est personne ici qui ne puisse lui envier une mort si glorieuse. »
Un coup de canon se fit entendre. Il partait du navire à l’ancre et rappelait tout le monde à bord pour le retour en Angleterre.