LE SPECTRE D’YAGO (continued 2)
Camille de Cendrey translation
« … Je les entendis, y disait Silas, disputer dans le four à chaux. Ils parlaient de la cousine Naomi. Je courus sur la place pour les séparer. Je n’arrivai pas à temps. Je vis Ambroise donner au défunt un terrible coup de son lourd bâton sur la tête. Celui-ci tomba sans pousser un cri. Je mis la main sur son cœur. Le malheureux était mort. Je fus horriblement effrayé. Ambroise me menaça de me tuer si je disais un mot de ce qui venait d’arriver à âme qui vive. Il prit le corps de John et le jeta dans la chaux vive ; il y jeta ensuite le bâton. Nous nous dirigeâmes après vers le bois, et nous nous assîmes sur un arbre tombé à l’entrée. Ambroise inventa l’histoire que nous devions dire si l’on découvrait ce qu’il avait fait. Il me la fit répéter comme une leçon. Nous étions encore occupés de ce soin quand arriva ma cousine Naomi, accompagnée de M. Lefrank. Vous connaissez le reste. Ceci est ma confession, que j’affirme sous serment être sincère. Je la fais de mon propre et libre gré, en me repentant bien de ne l’avoir pas faite plus tôt.
Signé : Silas Meadowcroft. »
Je déposai le papier et regardai de nouveau Naomi. Elle me parla avec un calme étrange. Ses yeux et sa voix accusaient une résolution inébranlable.
« Silas veut livrer la vie de son frère pour sauver la sienne. Je vois un lâche mensonge, une lâche cruauté dans chaque ligne de ce papier. Ambroise est innocent et le moment est venu d’en fournir la preuve.
— Vous oubliez, lui dis-je, que nous venons, aujourd’hui même, d’échouer dans cette tâche.
— Yago est vivant. Il se cache quelque part, continua-t-elle, à nos yeux et aux yeux de tous ceux qui le connaissent. Aidez-moi, ami Lefrank, à faire une annonce dans les journaux pour le découvrir. »
Je reculai, frappé de mutisme et de tristesse, en l’entendant parler ainsi. J’avoue que je crus que la nouvelle calamité qui venait de l’atteindre avait ébranlé son cerveau.
« Vous ne croyez pas cela ? dit-elle. Fermez la porte. »
Je lui obéis. Elle s’assit et m’indiqua une chaise auprès d’elle.
« Asseyez-vous, continua-t-elle. Je vais commettre une action coupable, mais je ne puis éviter de le faire. Je vais trahir une promesse sacrée. Vous vous rappelez cette soirée éclairée par la lune, durant laquelle je le rencontrai dans le jardin ?
— John Yago ?
— Oui. Maintenant écoutez. Je vais vous raconter ce qui s’est passé alors entre lui et moi. »
IX. L’ANNONCE.
J’attendais en silence la révélation que Naomi allait me faire. Elle commença par m’adresser une question.
« Vous rappelez-vous notre visite à Ambroise dans la prison ? dit-elle.
— Parfaitement.
— Ambroise nous rapporta un propos que son méchant frère avait tenu sur Yago et sur moi. Vous rappelez-vous ce propos ?
— Je me le rappelle parfaitement. Silas dit : Yago est trop épris de Naomi pour ne pas revenir. »
— C’est cela, dit Naomi, lorsque j’eus répété ces paroles. Je ne pus m’empêcher de tressaillir quand j’entendis ce que Silas avait dit, et je pense que vous vous en aperçûtes.
— Oui.
— Ne fûtes-vous pas désireux de savoir ce que cela signifiait ?
— Oui.
— Je vous le dirai. Cela signifiait que ce que Silas avait dit à son frère de Yago était ce que moi aussi je pensais en ce moment même de Yago. »
Je tressaillis d’étonnement.
« Je suis, monsieur, la cause que Yago a quitté la ferme de Morwick ; et je suis la cause qui l’y fera revenir. »
Il y avait dans sa façon de parler, plus encore que dans ses paroles, quelque chose qui fit pénétrer soudain la lumière dans mon esprit.
« Vous m’avez découvert le secret, dis-je, Yago vous aime.
— Comme un fou ! ajouta-t-elle en baissant sa voix au point de n’être plus qu’un murmure. Comme un fou furieux. C’est le seul mot qui puisse peindre son état. Après que nous eûmes fait quelques tours dans le jardin, il éclata tout à coup comme un homme hors de lui ; il tomba à genoux, baisa le bord de ma robe, baisa mes pieds, pleura, sanglota, par amour pour moi. Je ne suis pas dépourvue de courage, monsieur, si l’on songe que je ne suis qu’une femme. Aucun homme, autant que je puis m’en souvenir, ne m’a jamais réellement effrayée jusqu’ici. Mais, je l’avoue, Yago m’a fait peur. Oh ! oui, il m’a véritablement fait peur. Je me sentis près de défaillir, et mes genoux tremblèrent sous moi. Je le priai, je le suppliai de se relever et de s’éloigner. Mais non ; il restait à genoux, il me retenait par le bord de ma robe. Les mots s’échappaient de sa bouche comme… comme… je ne saurais trouver un terme de comparaison plus exact… comme l’eau qui s’échappe d’une pompe. Son bonheur, sa vie, ses espérances sur cette terre et dans le ciel, et Dieu sait quoi encore dépendaient, me disait-il, d’un seul mot de moi. Je retrouvai assez de courage en ce moment pour lui rappeler que j’étais la fiancée d’Ambroise. Vous devriez, lui dis-je, être honteux d’avouer que vous êtes assez pervers pour m’aimer quand vous savez que je suis promise à un autre ! » Pendant que je lui parlais, il changea de langage ; il commença à me dire du mal d’Ambroise. Cela m’exaspéra. J’arrachai ma robe de sa main, et je lui dis tout ce que j’avais sur le cœur. « Je vous hais, lui dis-je. Quand même je ne serais pas la fiancée d’Ambroise, je ne voudrais pas vous épouser. Non ! non ! pas même s’il n’existait sur la terre aucun autre homme pour demander ma main. Je vous hais, monsieur Yago ! Je vous hais ! » Yago vit que j’étais en colère. Il se releva et se calma tout d’un coup. « Vous en avez dit assez. » (Ce fut sa réponse). « Vous avez brisé ma vie. Je n’ai plus maintenant ni espérance ni avenir. Je mettais mon orgueil dans la ferme, mademoiselle, j’étais fier de mon travail ; je supportais la haine que me témoignaient vos cousins, je prenais avec zèle les intérêts de M. Meadowcroft, et tout cela pour l’amour de vous, Naomi, pour le seul amour de vous ! C’en est fait de cet amour, maintenant ; c’en est fait de mon existence à la ferme. Vous ne serez plus troublée par moi à l’avenir. Je vais m’éloigner, comme les animaux s’éloignent quand ils sont malades, et je vais me cacher dans quelque coin pour y mourir. Accordez-moi une dernière faveur. Ne me rendez pas la risée de tout le voisinage. Je ne le supporterais pas ; je deviens fou rien que d’y penser. Promettez-moi de ne jamais dire à âme qui vive ce que je vous ai dit ce soir. Faites cette promesse sacrée à l’homme dont vous avez brisé la vie ! » Je fis ce qu’il me demandait. Je promis de me taire, avec des larmes dans les yeux. Oui, cela est ainsi. Après lui avoir dit que je le haïssais (et je le hais véritablement), je versai des larmes sur sa douleur ; oui, j’en versai, tant nous sommes insensées, nous autres femmes ! Il me tendit la main et me dit : « Adieu pour toujours ! » J’eus pitié de lui. Je lui dis : « Je vous serrerai la main si vous me faites une promesse en échange de la mienne. Je vous demande de ne pas quitter la ferme. Que fera mon oncle si vous partez ? Restez ici et soyons amis, monsieur John ; oubliez et pardonnez. » Il me fit cette promesse et il me la renouvela le lendemain matin, quand je le revis. Oui, je lui rendrai justice, quoique je le haïsse ! Je crois qu’il voulait sincèrement tenir sa promesse, tant qu’il resta sous mes yeux. Ce fut seulement quand il fut livré à lui-même que le démon l’entraîna à manquer à sa parole et à quitter la ferme. J’ai été élevée dans la croyance au démon, monsieur Lefrank, et je crois que cela explique bien des choses. Cela m’explique la conduite d’Yago. Mais aidez-moi à le retrouver, et je suis sûre qu’il reviendra et disculpera Ambroise du soupçon que son méchant frère a fait peser sur lui. Voici une plume. Écrivez une annonce pour le retrouver, ami Lefrank ; écrivez-la pour l’amour de moi. »
Je l’avais laissée dire sans essayer de l’interrompre jusqu’à ce qu’elle eût fini. Quand elle mit la plume dans ma main, je commençai la rédaction de l’annonce avec autant de résignation que si moi-même j’avais cru qu’Yago était encore vivant.
Vis-à-vis de tout autre, j’aurais ouvertement déclaré que ma conviction n’avait pas changé. Si aucune querelle n’avait eu lieu au four à chaux, je n’aurais pas hésité à croire, en y réfléchissant bien, que la disparition d’Yago devait être attribuée au terrible désappointement que Naomi lui avait fait éprouver. La même crainte qui lui avait fait affirmer qu’il ne se souciait aucunement de Naomi lorsqu’il se querellait avec Silas, sous la fenêtre de ma chambre, pouvait aussi l’avoir poussé à se retirer secrètement et soudainement du théâtre de son désappointement. Mais me demander de croire, après ce qui s’était passé au four à chaux, qu’Yago était encore vivant, c’était me demander de prendre le récit d’Ambroise pour une reproduction exacte des faits.
Je m’étais refusé à le faire tout d’abord, et je persistais dans cette opinion. Si j’avais été appelé à peser, dans la balance des probabilités, le récit d’Ambroise dans sa défense et celui de Silas dans sa confession, j’aurais avoué, quoique avec répugnance, que la version de la confession était, à mes yeux, la moins incroyable des deux.
Pouvais-je dire cela à Naomi ? J’aurais rédigé cinquante annonces relatives à Yago plutôt que de lui faire un tel aveu ; vous auriez fait comme moi, si vous aviez été aussi épris d’elle que je l’étais.
Je rédigeai l’annonce pour le Morwick Mercury dans les termes suivants :
« Meurtre. — Les imprimeurs de journaux dans les États-Unis sont priés d’annoncer qu’Ambroise Meadowcroft et Silas Meadowcroft, de la ferme de Morwick, comté de Morwick, sont renvoyés devant les assises comme accusés d’avoir donné la mort à John Yago, actuellement absent de la ferme et des environs. Toute personne qui donnera des renseignements sur l’existence dudit Yago pourra sauver la vie de deux hommes injustement accusés, en portant aussitôt ce fait à la connaissance des intéressés. La taille d’Yago est d’environ cinq pieds quatre pouces. Il est maigre et frêle ; son teint est extrêmement pâle. Il a les yeux bruns, très-brillants et très-mobiles. La partie inférieure de sa figure est couverte d’une barbe et de moustaches noires et épaisses. Toute sa physionomie a quelque chose d’étrange et de bizarre. »
J’ajoutai la date et l’adresse. Le soir même, un domestique fut envoyé à cheval à Narrabee pour faire insérer cette annonce dans le plus prochain numéro du journal.
Quand nous nous séparâmes, le soir, Naomi avait presque entièrement repris son éclat et son air heureux. Maintenant que l’annonce était en chemin vers l’imprimerie, elle était plus que confiante, elle était assurée du succès.
« Vous ne savez pas combien vous m’avez soulagée, me dit-elle avec sa franchise et sa chaleur de cœur accoutumée, quand nous nous séparâmes le soir. Tous les journaux vont reproduire cette annonce, et nous entendrons parler d’Yago avant la fin de la semaine. »
Elle se tourna et revint à moi.
« Je ne pardonnerai jamais à Silas d’avoir écrit cette confession ! murmura-t-elle à mon oreille. S’il revient jamais vivre sous le même toit qu’Ambroise, je crois, oui, je crois que je n’épouserai pas Ambroise. »
Elle me quitta. Pendant les heures d’insomnie de cette nuit, mon esprit fut préoccupé de ces derniers mots de Naomi. En voyant qu’elle pouvait admettre, dans certaines circonstances, même la simple possibilité de ne pas épouser Ambroise, je me sentis, j’ai honte de le dire, encouragé à nourrir de certaines espérances que j’avais déjà conçues en secret.
La malle du jour suivant m’apporta une lettre d’affaire. Mon clerc m’écrivait pour me demander s’il y avait quelque chance que je pusse retourner en Angleterre à temps pour paraître à l’ouverture de la prochaine session des assises. Je lui répondis sans hésitation :
« Il ne m’est pas encore possible de fixer la date de mon retour. »
Naomi était dans ma chambre pendant que j’écrivais. Que m’aurait-elle dit si je lui avais avoué la vérité en ajoutant :
« Vous êtes responsable de cette lettre ? »
X. LE SHERIFF ET LE GOUVERNEUR.
La question de temps était maintenant une question sérieuse à la ferme de Morwick. Dans six semaines devait s’ouvrir, à Narrabee, la session pour le jugement des causes criminelles.
Pendant cet intervalle, il ne se produisit aucun incident nouveau de quelque importance. Plusieurs lettres insignifiantes nous arrivèrent en réponse à l’annonce relative à Yago, mais aucune ne contenait d’information positive ; pas la plus légère trace de l’homme disparu. Il n’y avait pas à conserver l’ombre d’un doute sur l’exactitude de l’assertion de l’acte d’accusation que le corps de la victime avait été consumé dans le four à chaux. Silas persistait obstinément dans son horrible confession. Son frère Ambroise affirmait, avec la même obstination, qu’il était innocent, et il persistait dans le récit qu’il avait déjà fait. A des époques régulières, j’accompagnai Naomi à la prison où elle allait le visiter. A l’approche du jour fixé pour l’ouverture des assises, il sembla un peu moins ferme dans sa confiance ; il devint inquiet, irritable, soupçonneux pour les choses les plus insignifiantes. Ce changement n’impliquait pas nécessairement la conscience de sa culpabilité ; il pouvait seulement indiquer l’état nerveux où il se trouvait naturellement en voyant s’approcher le jour de son jugement. Naomi remarqua cette altération dans l’état d’esprit de celui qu’elle aimait, et cette remarque augmenta sa propre anxiété, quoique sa confiance dans l’innocence d’Ambroise n’en fût pas ébranlée. Excepté à l’heure des repas, j’étais laissé, pendant la période dont je parle, presque constamment seul avec la charmante américaine. Mlle Meadowcroft parcourait les journaux, dans la solitude de sa chambre, pour y découvrir la trace de l’existence d’Yago. M. Meadowcroft ne voulait voir personne que sa fille, son docteur, et, à l’occasion, un ou deux vieux amis.
J’ai eu depuis des raisons pour croire que Naomi, dans ces jours de tête à tête, découvrit la véritable nature des sentiments qu’elle m’avait inspirés. Mais elle en garda le secret. Ses manières à mon égard demeurèrent constamment celles d’une sœur ; elle ne se départit jamais du caractère qu’elle avait pris dès le début de notre liaison.
La session commença. Après avoir entendu les témoins et examiné la confession de Silas, le grand jury rendit une sentence qui renvoyait les deux accusés devant les assises. Le jour fixé pour leur jugement était le premier jour de la semaine suivante.
J’avais préparé soigneusement Naomi à cette décision du grand jury. Elle supporta ce nouveau coup avec courage.
« Si vous n’êtes pas fatigué de m’accompagner, dit-elle, venez avec moi demain à la prison. Ambroise a besoin de consolation en ce moment. »
Elle s’arrêta et se mit à considérer les lettres qui se trouvaient sur la table.
« Rien encore relativement à Yago ! dit-elle. Et cependant tous les journaux ont reproduit l’annonce. Mais je suis certaine que nous entendrons parler de lui avant qu’il soit longtemps.
— Êtes-vous toujours aussi assurée qu’il est vivant ? m’aventurai-je à lui demander.
— Je suis aussi assurée de cela que jamais, me répondit-elle avec fermeté. Il est caché quelque part, il est peut-être déguisé. Supposons que nous ne sachions rien de plus sur lui que ce que nous savons maintenant quand le jugement commencera. Supposons que le jury… »
Elle s’arrêta en frissonnant. La mort, une mort honteuse sur l’échafaud, pouvait être la terrible conséquence du verdict du jury.
« Nous avons attendu assez longtemps que des nouvelles nous vinssent de lui, reprit Naomi. Il faut que nous découvrions par nous-mêmes les traces d’Yago. Nous avons encore une semaine devant nous avant que le procès ne commence. Qui m’aidera à faire des recherches ? Voulez-vous m’y aider, ami Lefrank ? »
Il est inutile d’ajouter que, tout en sachant qu’il ne résulterait rien de cette tentative, je consentis à l’y aider.
Nous prîmes nos dispositions pour obtenir ce même jour l’ordre d’admission dans la prison et, après avoir vu Ambroise, pour commencer immédiatement nos recherches. Quant à savoir comment nous y procéderions, c’est plus que je ne pouvais dire, ni que n’aurait pu dire non plus Naomi. Nous devions commencer par solliciter la police de nous aider à trouver Yago, et nous devions ensuite nous laisser guider par les circonstances. Y eut-il jamais un programme qui offrît moins de chances de succès ?
Les circonstances se déclarèrent tout d’abord contre nous. Je demandai, comme d’ordinaire, l’ordre d’admission à la prison, et cet ordre nous fut, pour la première fois, refusé par les autorités qui avaient le droit de nous l’accorder, sans que mes questions pour connaître la cause de ce refus obtinssent d’autre réponse que celle-ci : « Pas aujourd’hui. »
Sur l’avis de Naomi, nous allâmes à la prison pour tâcher d’obtenir les explications qui nous avaient été refusées dans les bureaux de la police. Le geôlier de service, ce jour-là, à la porte d’entrée, était un des admirateurs de Naomi. Il nous dit à l’oreille le secret du refus que nous avions rencontré. Le sheriff et le gouverneur de la prison étaient en conférence avec Ambroise, dans sa cellule ; ils avaient expressément défendu que personne autre ne fût admis à voir le prisonnier qu’eux-mêmes.
Qu’est-ce que cela signifiait ? Nous revînmes étonnés à la ferme. Là, Naomi, en causant par hasard avec une servante, fit quelques découvertes.
De bonne heure, dans la matinée, le sheriff avait été amené à Morwick par un vieil ami des Meadowcroft. Une longue entrevue s’en était suivie entre M. Meadowcroft, sa fille et le personnage officiel amené par l’ami. En quittant la ferme, le sheriff s’était rendu directement à la prison et avait fait avec le gouverneur une visite à Ambroise, dans sa cellule. Voulait-on faire agir quelque puissante influence sur Ambroise ? Les apparences permettaient certainement de se faire cette question. En admettant que cette influence eût été exercée, il restait à se demander quel en avait été l’objet. Nous ne pouvions qu’attendre pour le savoir.
Notre patience ne fut pas mise longtemps à l’épreuve. Le lendemain, nous fûmes éclairés à ce sujet de la manière la plus inattendue. Avant midi, des voisins vinrent nous apporter de la prison la nouvelle la plus surprenante.
Ambroise s’était reconnu le meurtrier d’Yago ! Il avait signé cette confession le jour même, en présence du sheriff et du gouverneur.
Je vis le document. Il est inutile de le reproduire ici. En substance, Ambroise confessait ce qu’avait déjà confessé Silas, ajoutant toutefois qu’il avait été poussé à cet acte par une provocation si intolérable que son meurtre n’aurait plus que le caractère d’un homicide simple. Cette confession était-elle la véritable version de ce qui s’était passé ? Ou bien le sheriff et le gouverneur, agissant dans l’intérêt de la famille, avaient-ils persuadé à Ambroise de tenter ce moyen désespéré d’échapper à une mort ignominieuse sur l’échafaud ? Le sheriff et le gouverneur gardèrent un impénétrable silence jusqu’au moment où la pression exercée sur eux par la marche du procès les obligea à parler.
Que pouvait dire Naomi à cette dernière et triste calamité qui venait la frapper ? L’aimant en secret comme je l’aimais, j’éprouvais une invincible répugnance à être la première personne qui révélât à sa fiancée cet aveu dégradant d’Ambroise. Quelque autre membre de la famille lui avait-il dit ce qui était arrivé ? Mlle Meadowcroft avait pris ce soin.
J’en fus très-fâché. Mlle Meadowcroft était la personne la moins capable dans la maison d’adoucir le chagrin de la pauvre fille. Mlle Meadowcroft avait dû rendre la terrible nouvelle doublement poignante par la façon dont elle s’y était prise pour la communiquer à Naomi. J’essayai vainement de retrouver celle-ci. Elle avait toujours été accessible jusque-là. Se cachait-elle donc de moi maintenant ? Cette idée me vint pendant que je descendais l’escalier, après avoir frappé à sa porte sans succès. J’étais déterminé à la voir. J’attendis quelques minutes et remontai ensuite brusquement l’escalier. Je la rencontrai sur le palier, au moment où elle sortait de sa chambre.
Elle chercha à m’éviter. Je la pris par le bras et la retins. Avec sa main restée libre, elle me cacha sa figure.
« Vous m’avez dit un jour naguère que je vous avais rendu le courage, lui dis-je doucement. Ne voulez-vous pas me permettre de vous le rendre encore cette fois ? »
Elle persista à vouloir m’échapper et à détourner son visage de moi.
Ne comprenez-vous pas que j’ai honte de vous regarder en face ? dit-elle d’une voix basse et brisée. Laissez-moi aller. »
Je persistai à vouloir la calmer. Je la conduisis auprès de la banquette de la fenêtre. Je lui dis que j’attendrais qu’elle fût en état de me parler.
Elle se laissa tomber sur la banquette et cacha ses mains dans son corsage. Ses yeux baissés évitèrent obstinément les miens.
« Oh ! se dit-elle à elle-même, quelle folie me domine ? Est-il possible que je m’abaisse désormais jusqu’à aimer encore Ambroise ? »
Elle frissonna en prononçant ces mots. Les larmes coulèrent lentement sur ses joues.
« Ne me méprisez pas, monsieur Lefrank ! » me dit-elle d’une voix faible.
J’essayai de bonne foi de lui représenter la confession d’Ambroise sous son jour le moins défavorable.
« Sa fermeté, lui dis-je, l’a abandonné. Il a fait cette confession en désespérant de prouver son innocence, et par la peur de l’échafaud. »
Elle se leva en frappant du pied avec colère. Elle tourna vers moi son visage que la honte couvrait d’une vive rougeur et ses yeux inondés de larmes brillantes.
« Ne parlons plus de lui ! dit-elle d’un air austère. S’il n’est pas un meurtrier, qu’est-il donc ? Un menteur et un lâche ! Sous lequel de ces deux aspects dois-je l’envisager, pour ma plus grande humiliation ? J’en ai fini pour toujours avec lui ! Je ne lui adresserai jamais plus la parole. »
Elle me repoussa durement, fit quelques pas vers sa porte, s’arrêta, et revint vers moi. Sa généreuse nature reprit le dessus et elle me dit :
« Je ne suis pas ingrate envers vous, ami Lefrank. Une femme dans ma situation n’est qu’une femme, et quand elle est dominée par la honte, comme je le suis, elle en éprouve une amère douleur. Donnez-moi votre main ! Que Dieu vous bénisse ! »
Elle porta ma main à ses lèvres avant que j’eusse le temps de l’en empêcher, la baisa, et courut se renfermer dans sa chambre.
Je m’assis à la place qu’elle venait de quitter. Elle m’avait regardé un court moment en me baisant la main. J’oubliai Ambroise et sa confession ; j’oubliai le jugement qui l’attendait ; j’oubliai les devoirs de ma profession et mes amis d’Angleterre. Je restai assis là, dans la contemplation d’un bonheur que me créait mon imagination, sans aucun autre souvenir que celui du visage de Naomi au moment où elle m’avait jeté son dernier regard !
J’ai déjà dit que je l’aimais. Je n’ajoute ces derniers mots que pour vous convaincre que j’ai dit la vérité.
XI. LE CAILLOU ET LA FENÊTRE.
Mlle Meadowcroft et moi nous fûmes les seuls représentants de la famille, à la ferme, qui assistèrent aux débats de la cause. Nous nous rendîmes séparément à Narrabee. A l’exception de nos saluts ordinaires, le matin et le soir, Mlle Meadowcroft ne m’avait pas adressé la parole depuis le jour où je lui avais dit que je ne croyais pas qu’Yago fût encore de ce monde.
Je me suis abstenu à dessein d’embarrasser mon récit de détails judiciaires. Je me bornerai maintenant à retracer en peu de mots le fond de la défense.
Nous persistâmes à représenter les deux accusés comme innocents. Cela fait, nous nous attachâmes à démontrer l’illégalité de la procédure à son début. Nous en appelâmes à la vieille loi anglaise, qui veut qu’il ne puisse y avoir de condamnation pour meurtre jusqu’à ce que le corps de la victime soit trouvé, ou jusqu’à ce qu’il soit prouvé d’une manière évidente que ce corps a été détruit. Nous niâmes qu’une preuve suffisante de cette destruction eût été fournie devant la cour dans la cause actuelle.
Les juges, consultés, décidèrent qu’il y avait lieu de passer outre aux débats.
Nous attaquâmes alors les deux confessions lorsqu’elles furent produites. Nous déclarâmes qu’elles avaient été extorquées par la terreur ou par quelque influence illégitime, et nous fîmes ressortir plusieurs minimes particularités, dans lesquelles les aveux produits ne concordaient pas. Quant au reste, notre défense, dans ses points essentiels, fut en cette circonstance conforme à ce qu’elle avait été dans l’enquête devant le magistrat.
Cette fois encore, les juges furent consultés, et cette fois encore ils rejetèrent notre exception. Les aveux furent admis à titre de preuve. De son côté, l’avocat poursuivant produisit un nouveau témoin à l’appui de l’accusation. Ce serait une perte de temps inutile que de récapituler les dires de ce témoin. Il se contredit gravement dans l’interrogatoire que lui fit subir la défense. Nous démontrâmes clairement, et il fut prouvé, après examen, que ce témoin ne devait pas en être cru, malgré son serment.
Le jugé-président résuma la cause.
Il établit, relativement aux aveux, qu’aucune créance ne devait être accordée à une déclaration obtenue sous l’influence de l’espérance ou de la crainte, et il laissa au jury à décider si les déclarations produites dans le cas actuel étaient le résultat de l’une ou de l’autre de ces influences. Dans le cours des débats, il avait été démontré, du côté de la défense, que le sheriff et le gouverneur de la prison avaient dit à Ambroise, avec la connaissance et la sanction de son père, que les preuves étaient évidemment contre lui, que la seule chance qu’il eût d’épargner à sa famille la honte de le voir mourir sur l’échafaud était de faire l’aveu de son crime, et qu’ils feraient, eux, de leur mieux, si lui, Ambroise, confessait ce crime, pour obtenir que sa sentence fût commuée en celle de la transportation à vie. Quant à Silas, il fut prouvé qu’il n’était plus maître de lui, par suite de la terreur qu’il éprouvait, quand il avait formulé son abominable accusation contre son frère.
Nous avions cru en vain que la preuve évidente de ces deux points induirait la cour à rejeter les confessions, et nous fûmes une fois de plus désappointés en espérant que cette même preuve ferait pencher le verdict du jury du côté de la clémence.
Après une absence d’une heure, il rentra dans la salle d’audience avec un verdict qui déclarait coupables les deux accusés.
Quand on leur eut demandé s’ils avaient quelque chose à dire sur l’application de la peine, Ambroise et Silas déclarèrent qu’ils étaient innocents, et avouèrent publiquement que leurs déclarations respectives leur avaient été arrachées par l’espérance d’échapper aux mains du bourreau. Les juges ne tinrent aucun compte de ces déclarations, et les deux prisonniers furent condamnés à mort.
A mon retour à la ferme, je ne vis pas Naomi. Mlle Meadowcroft l’informa de la sentence rendue par la cour. Une demi-heure plus tard, une domestique me remit un pli portant mon nom, écrit de la main de Naomi.
Ce pli contenait une lettre, et avec cette lettre un morceau de papier sur lequel Naomi avait écrit à la hâte ces mots :
« Au nom de Dieu ! lisez la lettre que je vous envoie et faites immédiatement ce qu’il faut faire. »
Je lus la lettre.
Elle paraissait écrite par un gentleman de New-York. La veille seulement, il avait, par un pur effet du hasard, eu connaissance de l’annonce relative à Yago, découpée dans un journal et collée dans un livre de curiosités appartenant à un ami. Après avoir lu cette annonce, il avait écrit à la ferme de Morwick pour y faire savoir qu’il avait vu un homme répondant exactement au signalement de Yago, mais portant un autre nom, et employé comme commis chez un négociant de Jersey City. Ayant du temps devant lui avant le départ de la poste, il s’était rendu dans le bureau de ce négociant pour voir le commis avant de jeter sa lettre à la poste, et là il avait appris, à sa grande surprise, que le commis n’avait pas paru à son bureau ce jour-là. Le négociant avait envoyé chez lui, et l’on avait répondu qu’il avait soudainement bouclé son porte-manteau, après avoir lu un journal à son déjeuner, avait payé son hôte, et était parti sans dire à personne où il allait.
La soirée était fort avancée quand je lus cette lettre. J’avais le temps de réfléchir avant qu’il me fût nécessaire d’agir.
Supposant la lettre véridique, et adoptant l’explication de Naomi du motif qui avait conduit Yago à disparaître secrètement de la ferme, j’en conclus qu’il fallait, pour le retrouver, limiter les recherches à Narrabee et aux environs.
Le journal qu’il avait lu en déjeunant l’avait sans doute informé de la sentence du grand jury et du jugement qui devait s’ensuivre. J’avais assez d’expérience de la nature humaine pour croire qu’en présence de ces circonstances, et attiré par sa passion pour Naomi, il s’aventurerait à revenir à Narrabee. Il y a plus ; cette même expérience, je suis fâché de le dire, me donnait à penser qu’il tenterait de faire de la position critique d’Ambroise un moyen d’obtenir de Naomi qu’elle écoutât favorablement son amour. Une cruelle indifférence pour le dommage et les souffrances que son soudain éloignement de la ferme pouvait infliger à autrui était clairement impliquée dans le secret qu’il avait voulu garder sur sa retraite. La même cruelle indifférence, poussée à l’extrême, pouvait bien le conduire à insister en secret auprès de Naomi pour qu’elle consentît à accepter ses propositions dans le désir de sauver la vie d’Ambroise.
Je n’arrivai à ces conclusions qu’après y avoir beaucoup réfléchi. J’étais résolu, pour satisfaire Naomi, à éclaircir le mystère, mais j’ai à peine besoin de dire que mes doutes sur l’existence d’Yago n’en continuaient pas moins de subsister après la lettre. Je croyais qu’elle n’était rien autre chose qu’une stupide mystification imaginée par un homme sans cœur.
Le son de l’horloge du vestibule mit fin à mes réflexions. Je comptai les coups ; il était minuit !
Je me levai pour gagner ma chambre. Chacun dans la ferme était allé se coucher depuis plus d’une heure. Le silence dans la maison était profond. Je marchai doucement, par instinct, lorsque je traversai la salle pour aller voir quel temps il faisait. Un brillant clair de lune charma mes regards ; c’était un clair de lune semblable à celui de la fatale soirée où Naomi et Yago s’étaient rencontrés dans le jardin.
Mon bougeoir était sur la table ; je venais justement de l’allumer. J’allais quitter la salle lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et Naomi elle-même parut devant moi.
Revenu de la première surprise que m’avait occasionnée sa subite apparition, je vis à l’instant dans l’éclat de ses yeux, dans la pâleur mortelle de ses joues, que quelque chose de sérieux était arrivé. Un grand manteau couvrait ses épaules, un mouchoir blanc enveloppait sa tête ; ses cheveux étaient en désordre. Elle venait évidemment de sortir de son lit, pleine d’effroi et à la hâte.
« Qu’y a-t-il ? » lui demandai-je en allant au-devant d’elle.
Elle se pendit toute tremblante et agitée à mon bras.
« Yago ! » me dit-elle tout bas.
Vous penserez que mon obstination est invincible. Je pouvais à peine la croire, même en ce moment.
« Où donc ? lui dis-je.
— Dans l’arrière-cour, me répondit-elle, sous la fenêtre de ma chambre ! »
La chose était trop sérieuse pour prendre en considération les petites convenances de la vie ordinaire.
« Permettez que je le voie, dis-je.
— Je suis venue vous chercher, répondit-elle franchement et sans témoigner de crainte. Montez avec moi. »
Sa chambre était au premier étage de la maison et donnait sur l’arrière-cour. En montant l’escalier, elle me raconta ce qui était arrivé.
« J’étais couchée, dit-elle, mais je ne dormais pas, quand j’entendis un caillou frapper sur une vitre de ma fenêtre. J’attendis, me demandant ce que cela pouvait signifier. Un autre caillou fut encore jeté contre les vitres. Je fus surprise encore, mais non pas effrayée. Je me levai et je courus à la fenêtre, pour voir d’où cela provenait. C’était Yago qui me regardait au clair de la lune.
— Vous a-t-il vue ?
— Oui. Et il m’a dit : Descendez et venez me parler. J’ai quelque chose de sérieux à vous dire ! »
— Lui avez-vous répondu ?
— Aussitôt que j’ai pu retrouver ma voix, je lui ai dit : « Attendez un moment », et je suis descendue pour venir vous chercher. Que dois-je faire ?
— Laissez-moi le voir, et je vous le dirai. »
Nous entrâmes dans la chambre de Naomi. Me tenant avec précaution derrière le rideau de la fenêtre, je regardai dans la cour.
Il était là ! Sa barbe et ses moustaches étaient rasées, ses cheveux coupés courts ; mais rien ne déguisait ses yeux étranges et le mouvement particulier de sa maigre et frêle personne, pendant qu’il allait et venait lentement, au clair de la lune, en attendant Naomi. Pendant un moment, je fus à peine le maître de mon émotion. J’étais si fermement convaincu qu’Yago n’était plus vivant !
« Que dois-je faire ? me répéta Naomi.
— La porte de la laiterie est-elle ouverte ? demandai-je.
— Non, mais la porte de l’atelier, au coin de la maison, n’est pas fermée.
— Très-bien ! Montrez-vous à la fenêtre et dites-lui : Je vais descendre tout de suite. »
Cette brave jeune fille m’obéit sans un moment d’hésitation.
Il n’y avait eu aucun doute à concevoir ni dans les yeux ni dans l’allure d’Yago ; il n’y en eut pas davantage dans sa voix, quand il répondit doucement d’en bas :
« Très-bien !
— Retenez-le en causant avec lui là où il est maintenant, dis-je à Naomi, pour que j’aie le temps de faire le tour de la maison jusqu’à la porte de l’atelier. Alors, feignez d’avoir peur d’être aperçue de la laiterie et amenez-le à tourner la maison, de façon que je puisse l’entendre derrière la porte. »
Nous quittâmes la maison en même temps, séparément et en silence. Naomi suivit mes instructions avec la vive intelligence d’une femme lorsqu’il s’agit d’user de stratagème. J’étais à peine arrivé depuis une minute dans l’atelier quand je l’entendis causer avec Naomi, de l’autre côté de la porte.
Les premiers mots que je saisis distinctement étaient relatifs à la raison qu’il avait eue de quitter la ferme secrètement. Son orgueil mortifié, doublement mortifié par le refus mortifiant de Naomi et par l’outrage qu’il avait reçu personnellement d’Ambroise, avait été le principal mobile de sa conduite en quittant la ferme de Morwick. Il avoua qu’il avait lu l’annonce et que cette annonce l’avait encouragé à rester caché !
« Après avoir été ridiculisé, insulté, repoussé, j’étais bien aise, dit ce misérable, de voir que quelqu’un d’entre vous avait une sérieuse raison pour désirer mon retour. Il dépend de vous, mademoiselle Naomi, de me retenir ici et d’obtenir de moi que je sauve la vie à Ambroise, en me montrant et reprenant mon nom.
— Que voulez-vous dire ?… » lui demanda Naomi d’un ton sévère.
Il baissa la voix, mais je pus entendre encore qu’il répondit :
« Promettez-moi de m’épouser, dit-il, et je me présenterai demain chez le juge et lui ferai savoir que je suis toujours vivant.
— Et si je refuse ?
— Dans ce cas, je disparaîtrai de nouveau, et personne de la maison ne me retrouvera avant qu’Ambroise soit pendu.
— Êtes-vous assez pervers, Yago, pour penser ce que vous dites ? demanda la jeune fille en élevant la voix.
— Si vous essayez de donner l’alarme, reprit-il, aussi vrai qu’il y a un Dieu, votre cou sentira la force de ma main ! C’est à mon tour maintenant, mademoiselle ; on ne se joue pas deux fois de moi. Voulez-vous consentir à devenir ma femme, oui ou non ?
— Non ! » répondit-elle d’une voix forte et avec fermeté.
J’ouvris brusquement la porte et je saisis Yago au moment où il levait la main sur elle. Mais il n’avait pas souffert de la crise nerveuse qui m’avait affaibli, et il était plus fort que moi. Naomi me sauva la vie. Elle lui arracha son pistolet, quand il le tira de sa poche avec la main qu’il avait de libre et le dirigeait sur mon front. La balle se perdit dans l’air. Je le renversai en ce moment d’un croc-en-jambe. Le bruit du coup de pistolet avait alarmé la maison. Naomi et moi nous maintînmes Yago renversé sur le sol jusqu’à ce que des secours arrivassent.
XII. LA FIN DE L’HISTOIRE.
Yago fut conduit devant le magistrat, et son identité fut établie le lendemain.
La vie d’Ambroise et celle de Silas cessèrent naturellement d’être en danger, du moins devant la justice humaine. Mais il fallait observer des délais légaux et des formalités légales, avant que les deux frères pussent être rendus à la liberté comme innocents du crime qui leur avait été imputé.
Pendant l’intervalle qui s’écoula jusque à ce moment, il se passa des faits qui doivent être brièvement mentionnés avant que nous mettions fin à notre récit.
M. Meadowcroft père, brisé par les chagrins qu’il venait d’endurer, mourut subitement d’une affection du cœur. Un codicille attaché à son testament justifia de reste ce que Naomi m’avait dit de l’influence de Mlle Meadowcroft sur son père, et sur le but qu’elle avait en vue, en exerçant cette influence. Une pension viagère était laissée aux deux fils Meadowcroft. La pleine propriété de la ferme était léguée à la fille sous la condition imposée par le testateur qu’elle épouserait l’excellent et cher ami de celui-ci, M. John Yago.
Armée du pouvoir dont l’investissait ce testament, l’héritière de la ferme envoya un insolent message à Naomi, pour lui signifier de ne plus se considérer comme faisant partie des habitants de la ferme. Mlle Meadowcroft, était-il dit dans ce message, refusait positivement de croire que Yago eût jamais demandé la main de Naomi, ni proféré contre celle-ci, en cas de refus, les menaces que je l’avais entendu proférer. Elle m’accusait, comme elle accusait Naomi, de m’efforcer bassement de faire perdre à Yago l’estime de la fille de son maître, par pure haine contre cet homme qui ne méritait pas une telle haine, et elle me signifiait, comme elle l’avait fait à Naomi, l’ordre formel d’avoir à quitter la ferme.
Ainsi bannis l’un et l’autre, nous nous rencontrâmes le même jour dans la salle, nos porte-manteaux de voyage à la main.
« Nous voici mis tous deux à la porte, ami Lefrank, dit Naomi avec un sourire gracieusement comique ; vous allez retourner en Angleterre, je suppose ; et moi il faut que je m’ingénie à gagner ma vie dans mon propre pays. Les femmes peuvent obtenir des emplois aux États-Unis, si elles ont quelque ami qui parle pour elles. Où trouverai-je quelqu’un qui puisse me procurer une place ? »
Je vis que le moment était venu de parler à cœur ouvert.
« J’ai une place à vous offrir… » répondis-je.
Elle ne se doutait pas de ce que je voulais lui proposer.
« C’est bien heureux, monsieur, fut tout ce qu’elle me dit. Est-ce dans un bureau de télégraphe ou dans un magasin d’épiceries ? »
J’étonnai beaucoup ma petite amie américaine en la prenant aussitôt dans mes bras et lui donnant mon premier baiser.
« La fonction à remplir est sous mon toit, le salaire, ce qu’il vous plaira de me demander ; et la place, Naomi, si vous ne voyez pas d’objection, est la place de ma femme. »
Je n’ai rien à ajouter, si ce n’est que des années se sont écoulées depuis que j’ai prononcé ces paroles, et que je suis toujours aussi épris que jamais de Naomi.
Quelques mois après notre mariage, Mme Lefrank écrivit à une amie, à Narrabee, pour avoir des nouvelles de la ferme. La réponse lui apprit que Ambroise et Silas avaient émigré dans la Nouvelle-Zélande, et que Mlle Meadowcroft vivait seule à la ferme de Morwick. Yago avait refusé de l’épouser. Yago avait de nouveau disparu et l’on ne savait où il était allé.
NOTE EN FORME DE CONCLUSION.
La première idée de cette petite histoire a été puisée par l’auteur dans le compte-rendu imprimé d’un procès criminel qui a réellement eu lieu aux États-Unis dans le commencement de ce siècle. La relation de cette étrange cause est intitulée : Jugement, aveux et condamnation de Jesse et de Stephen Boorn, accusés du meurtre de Russell Colvin, et retour de l’homme supposé assassiné, par l’honorable Léonard Sargeant, ex-lieutenant-gouverneur de Vermont. (Manchester Vermont, 1873). Il n’est pas inutile d’ajouter, pour la gouverne des lecteurs incrédules, que tous les événements incroyables de mon histoire sont des faits réels empruntés à cette narration. Tout ce qui n’est que vraisemblable est, dans neuf cas sur dix, inventé par l’auteur.