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La mer glaciale

LA FEMME DES RÊVES

Camille de Cendrey translation

MYSTÈRE EN QUATRE RÉCITS

PERSONNAGES DU MYSTÈRE :

FRANCIS RAVEN garçon d’écurie.

Mme RAVEN sa mère.

Mme CHANCE sa tante.

PERCY FAIRBANK son maître.

Mme FAIRBANK sa maîtresse.

JOSEPH RIGOBERT son camarade d’écurie.

ALICE WARLOCK sa femme.

La scène se passe de nos jours, moitié en France, moitié en Angleterre.

PREMIER RÉCIT. EXPOSÉ DES FAITS, PAR PERCY FAIRBANK.

« Holà ! Oh ! Garçon ! Holà !

— Cher, pourquoi ne sonnez-vous pas la cloche ?

— J’ai cherché… Il n’y en a pas.

— Et personne dans la cour ! C’est vraiment extraordinaire ! Appelez encore, cher.

— Garçon ! Holà ! Oh ! Garçon…on…on ! »

Mon second appel retentit dans le vide et ne réveille personne. En un mot, il ne produit aucun résultat. Je suis à bout de ressources. Je ne sais plus que dire ni que faire maintenant. Me voici dans la cour solitaire de l’auberge d’une étrange ville, obligé de tenir par la bride deux chevaux et de veiller sur une dame ; et pour surcroît d’embarras, il se trouve que l’un des chevaux est estropié au point d’être mis hors de service, et que la dame est ma femme.

Mais, qui suis-je ? demanderez-vous.

J’ai tout le temps de répondre à cette question : le silence continue et personne ne se présente pour nous recevoir. Permettez-moi de me présenter moi-même et de vous présenter ma femme.

Je m’appelle Percy Fairbank, gentilhomme anglais, âgé d’une quarantaine d’années, sans profession, s’occupant peu de politique, de taille moyenne, de teint agréable, facile de caractère abondamment pourvu d’espèces.

Ma femme est française. Elle s’appelait Mlle Clotilde Delorge, quand je fus présenté à elle et à son père, en France. J’en devins amoureux. Je ne sais réellement trop pourquoi. C’est peut-être parce que j’étais tout à fait oisif et n’avais rien de mieux à faire, en ce temps-là. Ou bien, est-ce peut-être parce que tous mes amis disaient qu’elle était la dernière femme que je dusse songer à épouser. Extérieurement, je dois avouer qu’il n’y avait rien de commun entre Mme Fairbank et moi. Elle est grande, elle est brune, elle est nerveuse, irritable, romanesque ; elle pousse toutes ses opinions à l’extrême. Qu’est-ce qu’une telle femme a pu voir d’attrayant en moi ? Qu’ai-je pu trouver d’attrayant en elle ? Je ne le sais pas plus que vous ne le savez vous-même. Toujours est-il que nous nous convînmes l’un à l’autre d’une façon en quelque sorte mystérieuse. Voilà dix ans que nous sommes mariés, et notre seul regret est de n’avoir point d’enfant. Je ne sais pas ce que vous en pouvez penser…, mais j’appelle cela, après tout, un heureux mariage.

Voilà pour ce qui nous concerne. La question qu’on peut m’adresser maintenant est celle-ci : qu’est-ce qui m’a amené dans la cour de cette auberge, et pourquoi me trouvé-je obligé de remplir les fonctions de groom, et de garder deux chevaux ?

Nous passons la plus grande partie de notre temps, en France, dans la maison de campagne où nous nous sommes rencontrés, pour la première fois, ma femme et moi. De temps à autre, pour jeter quelque variété dans notre existence, nous allons visiter mes amis en Angleterre. En ce moment, nous faisons une de ces visites. Notre hôte est un de mes anciens camarades de collége, propriétaire d’un beau domaine dans le comté de Somerset ; et nous sommes arrivés dans sa résidence appelée Farleigh, vers la fin de la saison des chasses.

Le jour dont je parle, et qui est destiné à faire époque dans ma vie, les chiens avaient été amenés à Farleigh. Mme Fairbank et moi nous montions les deux meilleurs chevaux des écuries de mon ami. Nous étions parfaitement indignes de cette distinction ; car nous n’entendons rien en fait de chasse et nous nous soucions peu d’y rien entendre. D’un autre côté, nous aimons à courir à cheval et à respirer la brise du matin, pendant que nous contemplons avec ravissement les paysages qui nous environnent de tous les côtés, dans cette belle et fertile Angleterre. Tant que la chasse a été heureuse nous l’avons suivie ; mais quand sont survenus de fâcheux accidents, quand le temps s’est écoulé sans profit et que notre patience a été mise à l’épreuve, quand les chiens ont perdu la piste et couru çà et là, et que les chasseurs exaspérés se sont laissés aller à proférer de grossiers jurons, nous avons cessé de nous intéresser à leurs succès. Nous avons tourné la tête de nos chevaux dans la direction d’un vert sentier, délicieusement ombragé par des arbres feuillus ; nous avons trotté gaiement le long de ce sentier, et nous nous sommes trouvés dans un champ ouvert que nous avons traversé au galop ; puis nous avons suivi les sinuosités d’un second sentier, traversé un ruisseau, ensuite un village, d’où nous avons débouché dans une solitude pittoresque, entourée de collines. Les chevaux secouent la tête et hennissent en se regardant l’un l’autre ; ils semblent trouver, dans cette promenade, autant de plaisir que nous. La chasse est oubliée. Nous sommes aussi heureux que des enfants et nous nous mettons à chanter une chanson française, quand tout à coup adieu notre gaieté ! Le cheval de ma femme heurte de l’un de ses pieds de devant contre une pierre et butte. La main prompte de celle qui le montait le préserve d’une chute complète. Mais au premier effort qu’il veut faire pour reprendre sa course, la triste vérité est découverte : le cheval s’est foulé un tendon et boite.

Que faire ? Nous sommes étrangers, et égarés dans un endroit solitaire du pays. Nous avons beau regarder autour de nous, nous n’apercevons aucun indice d’habitation humaine. Nous ne voyons d’autre parti à prendre que de franchir une colline voisine, en suivant un chemin accessible aux chevaux, et d’aller voir ce qu’on peut découvrir de l’autre côté. Je mets la selle de ma femme sur mon propre cheval ; j’y fais monter ma femme. Il n’a pas l’habitude d’être monté par une femme. Il ne sent plus sur ses flancs la pression ordinaire des jambes d’un cavalier. Il se secoue, se jette de côté et d’autre, et fait voler la poussière autour de lui. Je le suis à une distance respectueuse de ses fers, en conduisant le cheval boiteux par la bride. Y a-t-il quelque chose de plus triste à voir qu’un cheval qui boite ? Je n’ai jamais vu encore un cheval boiteux qui ne m’ait semblé considérer d’un cœur brisé son infortune.

Pendant une demi-heure, ma femme eut à subir les soubresauts et les courbettes de sa monture, sur le sentier qu’elle suivait en traversant la colline. Je marchais derrière elle, et le cheval estropié marchait derrière moi. Non loin du point culminant de la colline, nous passons près d’un paysan qui travaille dans un champ voisin de la route. Je l’appelle pour qu’il vienne à nous : il me regarde d’un air hébété, mais il ne bouge pas. Je lui demande alors, en criant de toutes mes forces, à quelle distance nous sommes de Farleigh. Il me répond, du même ton, dans son patois :

« A quatorze milles. Donnez-moi une lampée de cidre. »

C’est la récompense qu’il demande pour son renseignement.

« Voilà le paysan du comté de Somerset peint par lui-même, dis-je à ma femme. C’est un trait de caractère ! un véritable trait de caractère ! »

Mme Fairbank ne partageait pas mon goût pour l’étude de la nature humaine, telle qu’elle se présente dans nos campagnes. Son cheval, d’ailleurs, ne cessant de s’agiter, ne lui laissait pas un moment de repos, et elle commençait à perdre patience.

« Nous ne pouvons faire quatorze milles de cette façon, dit-elle. Demandez à cette brute de paysan où se trouve la plus prochaine auberge. »

Je tirai un shilling de ma poche et le montrai au paysan, en le faisant briller au soleil, par dessus ma tête. Cette vue produisit un effet magnétique. Elle fit sortir le paysan de sa quiétude ; il quitta son champ et s’avança lentement vers moi. Je l’informai que nous voulions laisser nos chevaux dans une auberge, et y louer une voiture qui nous ramenât à Farleigh. Où pourrions-nous trouver cette auberge ? Le paysan répondit sans cesser de regarder le shilling.

« A Underbridge, pour sûr.

— Y a-t-il loin d’ici à Underbridge ? »

Le paysan répéta ma question, en riant d’un gros rire.

« Évidemment Underbridge est près d’ici, pensai-je, le tout est de le trouver. Voulez-vous nous en indiquer le chemin, mon brave ?

— Voulez-vous me donner un verre de cidre ? » me répondit-il dans son patois.

Je lui fis un signe poli de la tête, en lui montrant le shilling. L’instinct du rustre l’emporta. Il vint avec nous. Ma femme est d’une grande beauté, mais il ne leva pas une seule fois les yeux sur elle, et, ce qui est plus extraordinaire, il ne regarda pas même les chevaux. Ses yeux étaient où était son âme, et son âme était tout entière fixée sur le shilling.

Nous atteignîmes le sommet de la colline et nous vîmes au fond de la vallée, où nous allions descendre, le but de notre pèlerinage, la ville d’Underbridge. Aussitôt notre guide réclama son shilling, et nous laissa trouver notre auberge comme nous pourrions. Je suis poli de ma nature. Je lui dis bonjour, en le quittant. Il me regarda en mettant mon shilling entre ses dents, pour s’assurer s’il était bon, et me rendit mon adieu dans son patois, d’un air sauvage. Puis il nous tourna le dos, comme si nous l’avions offensé. Curieux produit de la civilisation, que cette bête brute ! Si je n’avais pas vu un clocher à Underbridge, j’aurais supposé que nous nous étions égarés dans une île sauvage.

En arrivant à la ville, il ne nous fut pas difficile de trouver l’auberge que nous cherchions. La ville n’a qu’une rue déserte, et, au milieu de cette rue, s’élève l’auberge, ancien édifice en mauvais état. L’enseigne en est effacée. Les contrevents des fenêtres de la façade sont tous fermés. Un coq et ses poules sont les seules créatures vivantes qui se montrent sous le portail. Certainement cette auberge, qui date du temps des diligences, est l’une de celles qu’ont ruinées les chemins de fer. Nous passons sous la voûte de la porte ouverte, et ne trouvons personne pour nous recevoir. Nous pénétrons dans la cour des écuries ; j’aide ma femme à descendre de cheval, et nous nous trouvons dans la position que j’ai décrite au début de ce récit. Pas de cloche que nous puissions sonner. Pas un être humain qui réponde à mon appel. Tandis que je reste là, de piquet, tenant les brides des chevaux et contrarié de ne voir paraître personne, Mme Fairbank va gaiement à la découverte dans la cour qu’elle arpente de long en large et fait ce que font toutes les femmes quand elles se trouvent dans un endroit qui ne leur est pas connu. Elle ouvre toutes les portes devant lesquelles elle passe, et jette un coup d’œil dans l’intérieur. De mon côté, j’ai repris haleine ; je suis sur le point d’appeler pour la troisième et dernière fois le garçon d’écurie ; quand j’entends Mme Fairbank s’écrier soudainement :

« Percy ! Venez ici ! »

Le son de sa voix indique l’agitation qu’elle éprouve. Elle a ouvert une dernière porte au fond de la cour et a reculé en tressaillant, à la vue d’un objet qui a frappé ses yeux. J’attache les brides des chevaux à un vieux clou rouillé, fiché dans le mur, près de moi, et cours rejoindre ma femme. Elle est devenue pâle et me saisit nerveusement le bras.

« Bon Dieu ! s’écrie-t-elle. Regardez-donc ! »

Je regarde et que vois-je ?

Je vois une petite écurie sombre contenant deux stalles : dans l’une un cheval est en train de mâchonner sa provende ; dans l’autre, un homme sommeille, couché sur la litière.

C’est un homme usé, fatigué, qui semble dévoré par le chagrin. Il est vêtu comme un garçon d’écurie. Ses joues creuses et ridées, ses cheveux rares et grisonnants, sa peau sèche et tannée, racontent la triste histoire de ses douleurs et de ses souffrances. Ses sourcils froncés donnent un air sinistre à sa physionomie ; une contraction nerveuse et pénible se fait remarquer à l’un des coins de sa bouche. Il respirait convulsivement au moment où je jetai les yeux sur lui. Il frissonne et soupire dans son sommeil. Sa vue me fait mal et je me détourne pour jouir de la clarté du soleil qui brille dans la cour. Ma femme me ramène à lui malgré moi.

« Attendez ! Attendez ! Il peut recommencer.

— Recommencer quoi ?

— Il parlait dans son sommeil, Percy, quand je l’ai vu pour la première fois. Il rêvait quelque rêve terrible. Chut ! Il recommence. »

Je le regarde et j’écoute. Il s’agite sur son misérable lit. Il parle, ou plutôt il murmure entre ses dents serrées ces mots rapides :

« Réveille-toi !… Réveille-toi !… Meurtre !… »

Il y a un intervalle de silence. Il meut lentement un bras maigre, jusqu’à ce qu’il l’ait amené sur son cou ; il frissonne et se retourne sur sa paille ; il soulève son bras et l’étend un peu ; sa main semble s’efforcer de saisir l’extrémité de quelque chose ; je vois ses lèvres recommencer à se remuer ; j’entre doucement dans l’écurie ; ma femme me suit en tenant ma main fortement serrée dans la sienne. Nous nous penchons tous deux sur lui. Il se remet à parler dans son sommeil, et dit cette fois des choses étranges, sans suite.

« Des yeux gris clairs, et une larme dans la paupière gauche, l’entendons-nous murmurer, des cheveux blonds, avec une bande d’un jaune d’or… C’est bien, mère ! De beaux bras blancs, couverts d’un léger duvet… Une petite main de femme, avec les ongles entourés d’un limbe rougeâtre… Le maudit couteau… d’abord sur un côté, ensuite sur l’autre… Ah ! diable de femme, où est le couteau ? »

Il se tait et s’agite tout à coup. Nous le voyons se débattre sur la paille. Il lève ses mains en l’air et fait des efforts pour respirer. Ses yeux s’ouvrent tout à coup. Pendant un moment, ils semblent ne rien regarder et brillent d’un éclat sans expression, ensuite, ils se referment et retombent dans un profond sommeil, rêve-t-il encore ? Oui… Mais son rêve semble avoir pris une nouvelle direction, et quand il se remet à parler, le ton de sa voix n’est plus le même. Ses paroles sont peu nombreuses… tristes, et il les répète à plusieurs reprises comme s’il implorait quelqu’un.

« Dites que vous m’aimez !… Je vous aime si passionnément !… Dites que vous m’aimez !… Dites que vous m’aimez !… »

Il tombe dans un sommeil de plus en plus profond, tout en répétant faiblement ces mots. Ils meurent sur ses lèvres. Il ne parle plus.

Ma femme a cependant triomphé de son effroi. Ce malheureux sur la paille avait touché les fibres sensibles de son cœur. Dans son insatiable passion pour les romans, elle voulait en savoir davantage de celui qu’elle entrevoyait dans les mots sans suite de ce rêve. Elle me secoua avec impatience le bras.

« Entendez-vous, Percy ! il y a une femme là-dedans. Il y a de l’amour, un meurtre là-dedans, Percy ! Où sont les gens de l’auberge ? Allez dans la cour et appelez de nouveau. »

Ma femme appartient par sa mère au midi de la France. Le midi de la France produit des femmes remarquables par leur beauté et la chaleur de leur tempérament. Je n’en dis pas plus. Les hommes mariés comprendront ma position. Les célibataires ont besoin qu’on leur dise qu’il y a des occasions où nous devons, non-seulement aimer et honorer notre femme, mais encore lui obéir.

Je me tourne vers la porte de l’écurie pour obéir à ma femme, et me trouve en face d’un étranger qui examine ce que nous faisons là. Cet étranger est un petit vieillard à face endormie et vermeille, à la tête chauve. Il porte des culottes et des guêtres de drap gris, et un vénérable habit noir de vieille date, à queue carrée. Je devine d’instinct que c’est le maître de l’auberge.

« Serviteur, monsieur, dit le petit vieillard. Je suis un peu dur d’oreille. Est-ce vous qui avez appelé, il y un moment, dans la cour ? »

Avant que je puisse répondre, ma femme intervient. Elle insiste d’une voix aiguë réclamée par la surdité de notre hôte, pour savoir quel est le malheureux qui dort là, sur la paille.

« D’où vient-il ?… Pourquoi des choses effrayantes se présentent-elles à lui, dans son sommeil ?… Est-il marié ou célibataire ?… Est-il jamais devenu amoureux d’une femme coupable de meurtre ?… Quelle espèce de femme était-ce ?… Lui a-t-elle jamais donné un coup de poignard ?… En un mot, cher hôte, dites-moi toute son histoire ! »

Le cher hôte attendit d’un air insouciant que Mme Fairbank eût entièrement fini. Alors il lui répondit en ces termes :

« Son nom est Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans sa quarante-sixième année et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son histoire. »

Le caractère ardent de ma femme se manifeste par le coup de pied qu’elle donne sur le sol de l’écurie.

L’hôte se retourne nonchalamment et laisse tomber son regard sur les chevaux.

« Voilà une paire de belles bêtes dans la cour. Est-ce que vous voulez les mettre dans mon écurie ? »

Je répondis par un signe de tête affirmatif. L’hôte, porté à se rendre agréable à ma femme, s’adresse à elle de nouveau.

« Je vais réveiller Francis Raven. C’est un méthodiste indépendant. Il est dans sa quarante-sixième année, et me sert comme garçon d’écurie. Voilà son histoire. »

Nous ayant donné cette seconde édition de son intéressant récit, il entra dans l’écurie. Nous l’y suivîmes pour voir comment il allait s’y prendre pour réveiller Francis Raven, et ce qui arriverait ensuite. Un balai était dans un coin ; l’hôte le prend, s’approche du garçon d’écurie, et le réveille froidement à coups de balai, comme s’il avait affaire à une bête fauve dans sa cage. Francis Raven saute d’un bond sur ses pieds, en poussant un cri de terreur, nous regarde d’un air sauvage et qui exprime la défiance ; mais il recouvre bientôt son empire sur lui-même, et prend soudain le ton décent d’un domestique de bonne maison.

« Je vous demande pardon, madame, je vous demande pardon, monsieur. »

Le ton et la manière dont il s’excuse sont l’un et l’autre au-dessus de son rang apparent. Je commence à partager la sympathie qu’il inspire à Mme Fairbank.

Nous le suivons dans la cour pour voir quels soins il va prendre des chevaux. La façon dont il lève la jambe blessée du cheval boiteux me dit, du premier coup, qu’il entend son métier. Il conduit, sans tarder et tranquillement, les deux bêtes dans une écurie vide. Il va, sans tarder et tranquillement chercher un seau plein d’eau chaude, et y baigne la jambe du cheval boiteux.

« L’eau chaude fera disparaître l’enflure, monsieur. Je banderai ensuite la jambe. »

Tout ce qu’il fait, il le fait avec intelligence. Tout ce qu’il dit, il le dit à propos. Rien de désordonné, rien d’étrange ne se laisse voir en lui. Est-ce le même homme que nous avons entendu parler en songe ? Le même homme qui s’éveilla en poussant ce cri de terreur que nous avons entendu, en jetant sur nous ce regard soupçonneux que nous avons surpris dans ses yeux ? Je me détermine à lui faire subir l’épreuve d’une ou deux questions.

« Il n’y a pas grand’chose à faire ici, dis-je au garçon d’écurie.

— Bien peu de chose, monsieur, répond-il.

— Personne dans la maison ?

— Absolument personne, monsieur.

— Je pensais que vous étiez tous morts. Je n’ai pu me faire entendre de personne.

— Le maître de l’auberge est très-sourd, monsieur, et le domestique est allé en commission.

— Oui !… et vous, vous dormiez profondément dans l’écurie. Faites-vous toujours ainsi un somme en plein jour ? »

La figure usée du garçon d’écurie se colore légèrement. Ses yeux se détournent des miens pour la première fois. Mme Fairbank me pince furtivement le bras. Sommes-nous sur le point de faire une découverte ? Je répète ma question. Le garçon d’écurie ne peut, sous peine d’impolitesse, se dispenser de me répondre. Il le fait en ces termes :

« J’étais extrêmement fatigué, monsieur. Vous ne m’auriez pas trouvé endormi, n’eût été cette circonstance.

— Extrêmement fatigué, dites-vous ? Vous aviez travaillé dur, je suppose, pendant le jour ?

— Non, monsieur.

— Qu’est-ce qui vous avait donc fatigué de la sorte ? »

Il hésite encore et répond à regret :

« J’étais resté sur pied toute la nuit.

— Sur pied toute la nuit ? Était-il arrivé quelque chose dans la ville !

— Rien, monsieur.

— Quelqu’un était-il malade ?

— Personne, monsieur. »

Cette réplique est la dernière que je puis en obtenir. Quelque effort que je fasse, il m’est impossible d’arracher de sa bouche un mot de plus. Il se retourne et s’occupe de panser la jambe du cheval. Je quitte l’écurie pour parler à l’hôte de la voiture qui doit nous ramener à Farleigh. Mme Fairbank reste près du garçon d’écurie, et m’accorde la faveur d’un regard quand je m’éloigne d’elle. Ce regard me dit clairement : Je veux découvrir pourquoi il est resté sur pied toute la nuit ; laissez-moi essayer.

Les ordres donnés pour obtenir une voiture sont aisément exécutés. L’auberge possède une carriole et un cheval. Le maître de l’auberge a une histoire à raconter pour le cheval et une histoire pour la carriole. Elles ressemblent l’une et l’autre à celle de Francis Raven, avec cette différence que ni le quadrupède ni le véhicule n’appartiennent à aucune religion.

« Le cheval aura neuf ans révolus le jour prochain de sa naissance. J’ai la carriole depuis vingt-quatre ans. M. Max d’Underbridge a élevé le cheval et M. Pooley a construit la carriole. Le cheval et la carriole sont à moi, et je viens d’en dire l’histoire ! »

Après avoir soulagé son esprit par le récit de ces détails, l’aubergiste s’occupe à harnacher le cheval. Pour lui venir en aide, je traîne la carriole dans la cour. Juste au moment où nos préparatifs sont terminés, Mme Fairbank paraît, et le garçon d’écurie ne tarde pas à la suivre. Il a bandé la jambe du cheval, et il est prêt à nous conduire à Farleigh. J’observe, sur son visage et dans ses manières, des signes d’agitation qui me donnent à penser que ma femme a su gagner sa confiance.

« Eh bien ! avez-vous découvert pourquoi Francis Raven a veillé toute la nuit ? »

Mais Mme Fairbank a le goût des effets dramatiques. Au lieu de me répondre simplement par oui ou non, elle se plaît à suspendre l’intérêt et à exciter la curiosité de son auditoire en faisant une question à son tour.

« Quel est le quantième du mois, cher ami ?

— Le 1er Mars.

— Le 1er Mars, Percy, est le jour de naissance de Francis Raven. »

J’essaye de paraître satisfait de cette réponse, mais je n’y réussis pas.

« Francis est né, continue gravement Mme Fairbank, à deux heures du matin. »

Je commence à me demander avec surprise si l’intelligence de ma femme emboîte le pas à l’intelligence de l’aubergiste.

« Est-ce tout ? dis-je.

— Ce n’est pas tout, répond Mme Fairbank. Francis Raven veille la nuit qui précède son jour de naissance, parce qu’il a peur de se coucher cette nuit-là.

— Et pourquoi a-t-il peur de se coucher ?

— Parce que sa vie court un danger.

— Le jour de sa naissance ?

— Le jour de sa naissance, à deux heures du matin, aussi régulièrement que ce jour revient chaque année. »

Là, elle s’arrête. N’a-t-elle rien découvert de plus ? Rien de plus jusqu’ici. Je commence à me sentir véritablement intéressé, en ce moment. Je lui demande vivement ce que cela signifie. Mme Fairbank m’indique mystérieusement la carriole et Francis Raven, jusque-là, pour nous, garçon d’écurie, maintenant notre cocher. Il attend que nous soyons prêts à partir. La carriole a un siége pour deux personnes, sur le devant, et un autre siége pour une seule, sur le derrière. Ma femme me lance un nouveau coup d’œil d’avertissement, et prend place sur le siége de devant.

La conséquence nécessaire de cet arrangement, c’est que Mme Fairbank se trouve assise à côté du conducteur, pendant un voyage de plus de deux heures. Ai-je besoin de dire ce qui en est résulté ? Ce serait faire injure à votre intelligence. Permettez-moi de vous offrir ma propre place dans la carriole. Et laissez Francis Raven vous raconter sa terrible histoire, en même temps qu’il nous la raconte, ainsi que vous l’allez voir.

SECOND RÉCIT. HISTOIRE DU GARÇON D’ÉCURIE, RACONTÉE PAR LUI-MÊME.

Il y a maintenant dix années que j’ai reçu mon premier avertissement du grand trouble de ma vie, dans une vision que j’ai eue en songe.

Je serai plus capable de vous en parler convenablement, s’il vous plaît de supposer que vous êtes occupés à prendre le thé avec nous, dans notre petit cottage, dans le comté de Cambridge, il y a dix ans.

Il faisait nuit close, et trois personnes étaient assises autour de la table, savoir : ma mère, moi-même, et la sœur de ma mère, Mme Chance. Les deux sœurs étaient Écossaises de naissance, et toutes deux étaient veuves. Il n’y avait entre elles aucune autre ressemblance dont j’aie gardé le souvenir. Ma mère avait passé toute sa vie, jusque-là, en Angleterre et n’avait pas plus conservé d’accent écossais que je n’en ai moi-même. Ma tante Chance n’était jamais sortie de l’Écosse, jusqu’au jour où elle vint habiter avec ma mère, après la mort de son propre mari. Et quand elle ouvrait la bouche, vous entendiez le plus pur accent écossais, je puis vous le dire, que vous ayez jamais entendu encore !

Quoi qu’il en soit, il s’agissait ce soir-là de résoudre une question importante, celle de savoir, si je ferais bien ou mal d’entreprendre, le lendemain matin, un long voyage à pied.

Or, le lendemain se trouvait être la veille de l’anniversaire de ma naissance, et le but de mon voyage était d’aller m’offrir comme palefrenier dans une maison d’un comté voisin du nôtre. On nous avait dit que la place serait vacante dans trois semaines environ. J’étais aussi apte à la remplir qu’aucun autre. Au temps de notre prospérité, mon père avait été employé chez un éleveur de chevaux, et j’avais grandi dans l’habitude de soigner les chevaux, dès ma première enfance. Pardonnez-moi de vous fatiguer de ces détails. Ils sont nécessaires pour comprendre la suite de mon histoire, comme vous ne tarderez pas à vous en apercevoir.

Ma pauvre mère était fort chagrine de me voir entre prendre ce voyage le lendemain.

« Il n’est pas possible que tu puisses aller aussi loin et en revenir en un seul jour, dit-elle. Il s’ensuit que tu seras obligé de découcher le jour anniversaire de ta naissance. Cela ne t’est jamais arrivé encore, Francis, depuis la mort de ton père. Je verrais avec peine que tu le fisses cette année. Attends un jour encore, mon fils, un jour seulement. »

Quant à moi, j’étais fatigué de mon oisiveté et je ne pouvais admettre l’idée d’un retard. Ne fût-il que d’un seul jour, il pouvait me nuire. Un autre jeune homme pouvait prendre l’occasion aux cheveux et obtenir la place.

« Considère depuis combien de temps je suis sans occupation, dis-je, et ne me demande pas de retarder mon voyage. Je ne te manquerai pas de parole, mère. Je serai de retour demain soir, dussé-je dépenser mes dernières six pence pour faire une partie du chemin en charrette. »

Ma mère secoua la tête.

« Je vois cela avec peine, Francis… Je vois cela avec peine ! »

Elle ne sortait pas de là. Nous discutâmes, nous discutâmes, jusqu’à en être tous deux sur les dents. Nous finîmes par convenir que nous nous en rapporterions à la sœur de ma mère, Mme Chance.

Tandis que nous faisions tous nos efforts pour nous convaincre l’un l’autre, ma tante Chance restait sur sa chaise, aussi muette qu’un poisson, et remuait son thé, s’abandonnant à ses propres pensées. Quand nous lui demandâmes son avis, on eût dit que nous la réveillions d’un profond sommeil.

« Vous en appelez tous deux à mon pauvre jugement ? dit-elle en son patois.

— Oui !… » répondîmes-nous tous les deux.

Là-dessus, ma tante débarrassa la table à thé et tira de la poche de sa robe un jeu de cartes.

N’allez pas croire, s’il vous plaît, qu’elle fit cela légèrement et dans le but d’amuser ma mère et moi. Ma tante croyait sérieusement qu’elle pouvait lire l’avenir dans les combinaisons d’un jeu de cartes. Elle ne faisait jamais rien elle-même sans consulter ses cartes, et elle ne pouvait donner une meilleure preuve de l’intérêt qu’elle prenait à moi que celle qu’elle nous offrait maintenant. Je ne dis pas cela pour la blâmer, je mentionne seulement le fait. Les cartes s’étaient, sans qu’on puisse dire comment, mêlées dans son esprit avec ses idées religieuses. Vous rencontrez de nos jours des individus qui croient aux esprits se manifestant par l’intermédiaire des tables et des chaises mouvantes. D’après le même principe, en admettant qu’il y ait un principe quelconque au fond de cette croyance, ma tante était persuadée que la Providence se manifeste par l’intermédiaire des cartes.

« As-tu raison, Francis, ou est-ce ta mère qui a raison ? Feras-tu bien ou mal d’aller demain là-bas ou de n’y pas aller ? Les cartes nous le diront. Nous sommes tous dans les mains de la Providence. Les cartes nous le diront. »

En entendant cela, ma mère détourna la tête d’un air chagrin. Les idées de sa sœur sur les cartes ne différaient guère, à ses yeux, d’un blasphème ; mais elle garda pour elle sa manière de voir à ce sujet. Ma tante, pour confesser la vérité, avait hérité de son défunt mari d’une pension de trente livres par an. Cela nous aidait beaucoup dans notre pauvre intérieur et nous obligeait à la traiter avec un certain respect. Quant à moi, si mon père n’avait rien fait autre chose pour moi avant de se ruiner, il m’avait du moins fait donner une bonne éducation et prémuni, Dieu merci ! contre toute espèce de superstitions. J’attendis donc très patiemment ce qu’allaient me prédire les cartes de ma tante.

La brave femme commença par écarter de son jeu toutes les basses cartes, mêla le reste de la main gauche, et me donna à couper.

« De ta main gauche, Francis, n’oublie pas ce point. Mets ta confiance dans la Providence ; mais n’oublie pas que ton bonheur est dans ta main gauche ! »

Une suite d’écarts successifs qu’elle fit ensuite réduisit les cartes au nombre de quinze que ma tante rangea soigneusement en demi-cercle devant elle. La carte qui se trouva placée la dernière à l’extrémité gauche du demi-cercle était, conformément à la règle en pareil cas, la carte choisie pour me représenter. Afin d’être en rapport avec ma situation de pauvre palefrenier sans place, cette carte était le roi de carreau.

« Je relève le roi de carreau, dit ma tante. Je compte sept cartes en allant de droite à gauche, et je demande humblement la bénédiction du ciel sur la carte suivante. »

Ma tante ferma les yeux comme si elle disait les actions de grâces avant un repas, et me tendit la septième carte. C’était la reine de pique, que je nommai tout haut. Ma tante rouvrit les yeux en tressaillant et jeta de mon côté un regard sournois.

« La reine de pique représente une femme brune. Penserais-tu en secret, Francis, à une femme brune ? »

Quand un homme est resté sans place pendant plus de trois mois, il ne songe guère aux femmes, blondes ou brunes. Je pensais en ce moment à la position de palefrenier qui était vacante dans une grande maison et j’essayais de le dire à ma tante. Elle traita mon interruption avec mépris.

« Allons donc ! Regarde la carte qui est dans ta main ! Si tu ne penses pas aujourd’hui à elle tu y penseras demain. Où est le mal de penser à une femme brune ? J’ai été autrefois brune, avant que mes cheveux devinssent gris. Tais-toi, Francis, et fais attention aux cartes. »

Je fis ce qu’elle me disait. Il restait sept cartes sur la table. Ma tante en écarta deux d’un bout et deux de l’autre et voulut que je nommasse tout haut les deux extrêmes des trois qui restaient. Je nommai l’as de trèfle et le dix de carreau. Ma tante leva les yeux au plafond avec un air de dévote gratitude qui mit à bout la patience de ma mère. L’as de trèfle et le dix de carreau, pris ensemble, signifiaient premièrement bonnes nouvelles (évidemment les nouvelles relatives à la place de palefrenier) ; secondement, un voyage que j’allais faire (se rapportant clairement à mon voyage du lendemain) ; troisièmement enfin, une somme d’argent (probablement les gages de palefrenier) qui allait entrer dans ma poche. M’ayant dit ma bonne aventure dans ces termes encourageants, ma tante se refusa à pousser plus loin l’expérience.

« Ah ! mon garçon, ce serait visiblement tenter la Providence de demander encore aux cartes plus que les cartes ne nous ont dit. Mets-toi demain en route pour la grande maison. Une femme brune viendra au-devant de toi à la porte, et elle contribuera à te faire obtenir la place de palefrenier, avec les gratifications et les profits éventuels qui en dépendent. Et, penses-y, quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas ta tante Chance et aide-la dans son triste état de veuvage, où la Providence ne lui a donné pour vivre que trente livres par an. »

Je lui promis de me souvenir de ma tante Chance, dont le défaut, soit dit en passant, était une terrible soif d’argent, aussitôt qu’une heureuse occasion remplirait ma pauvre bourse, alors si absolument vide. Cette promesse faite, je regardai ma mère. Elle avait consenti à prendre sa sœur pour arbitre entre nous deux, et sa sœur s’était prononcée en ma faveur ! Elle ne fit plus la moindre objection. Elle se leva silencieusement, vint m’embrasser, soupira tristement, et quitta la chambre. Ma tante secoua la tête.

« Je crois, Francis, que ta pauvre mère ne croit pas plus qu’une païenne à la vertu des cartes ! »

Le lendemain, à la pointe du jour, je me mis en chemin. Je me retournai vers le cottage quand j’ouvrais la porte du jardin. A l’une des fenêtres se tenait ma mère, ayant son mouchoir sur ses yeux. A l’autre, je vis ma tante Chance qui tenait en l’air la dame de pique, comme pour m’encourager au moment de mon départ. J’agitai ma main, en forme d’adieu, en les regardant l’une après l’autre. Veuillez bien vous rappeler que le 1er Mars était le jour, et deux heures du matin l’heure anniversaire de ma naissance.

Maintenant, vous savez comment je quittai le toit paternel. Ce que j’ai à vous dire à présent, c’est le résultat de mon voyage.

J’arrivai au château à une heure convenable, si l’on tient compte de la distance. La première prophétie des cartes se trouva fausse. La personne qui me reçut à la porte n’était pas une femme brune ; ce n’était pas même une femme, mais un jeune garçon. Il m’indiqua le chemin de l’office ; et là, les cartes furent encore en défaut. J’y rencontrai, non pas une femme, mais trois, et aucune de ces trois femmes n’était brune. J’ai dit que je n’étais pas superstitieux, et j’ai dit la vérité. Mais je dois avouer que j’éprouvai un certain battement de cœur quand je me présentai devant l’intendant et lui fis connaître l’objet qui m’amenait. Sa réponse fut la complète déconfiture des prédictions de ma tante. Ma mauvaise fortune me poursuivait. Dans la matinée, un candidat pour la place de palefrenier s’était présenté et avait été admis.

Je me résignai à mon désappointement du mieux que je pus. Je remerciai l’intendant et regagnai l’auberge du village pour m’y reposer et prendre un repas dont j’avais grand besoin à cette heure de l’après-midi.

Avant de me remettre en chemin pour retourner vers notre cottage, je demandai quelques renseignements dans l’auberge, et je sus que je pouvais m’épargner plusieurs milles en prenant une route différente de celle que j’avais suivie en venant. Muni de toutes les informations, que je me fis répéter plusieurs fois, sur les divers détours que je devais faire, je partis et marchai jusqu’au soir en ne m’arrêtant qu’une seule fois pour manger un morceau de pain et de fromage. Juste au moment où la nuit allait se faire, la pluie commença à tomber et le vent à s’élever ; et, par surcroît de mauvaise chance, je me trouvai dans une partie du pays qui m’était tout à fait inconnue, quoique j’estimasse que je ne devais plus être qu’à une quinzaine de milles de notre maison. La première habitation à laquelle je pus me renseigner était une auberge isolée située sur le bord de la route, à la sortie d’un bois épais. Si solitaire que me parût cet endroit, je le saluai avec bonheur comme devait le faire un homme qui se sentait égaré, affamé, mourant de soif, brisé de fatigue et trempé de la tête aux pieds par la pluie. L’aubergiste paraissait poli et respectable, et le prix qu’il me demanda pour me coucher n’avait rien d’exorbitant. J’étais fâché de désappointer ma mère, mais il n’y avait pas à espérer de trouver un moyen de transport à cet endroit, et je ne pouvais aller plus loin à pied, durant la nuit. Mon extrême lassitude me forçait à m’arrêter dans cette auberge.

Je puis dire, à mon éloge, que je suis un homme sobre. Mon souper consista simplement en quelques tranches de lard, un morceau de pain de ménage, et une pinte d’ale. Je ne me couchai pas immédiatement après avoir pris ce modeste repas, mais je m’assis auprès de l’aubergiste et causai avec lui de la triste perspective que j’avais devant moi et de la longue série de mes mauvaises chances ; puis, quittant ce sujet, nous parlâmes chevaux et courses. Mais ni moi, ni l’aubergiste, ni un petit nombre de travailleurs qui se reposaient dans la salle, ne dîmes rien qui pût le moins du monde intéresser mon esprit ou éveiller mon imagination, laquelle n’est, dans ses meilleurs moments, qu’une assez pauvre imagination, qui se moque bien souvent de mon sens commun.

Un peu après onze heures, l’auberge fut évacuée. Je fis la ronde avec mon hôte, et je tins le flambeau pendant qu’il fermait les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée. Je remarquai avec étonnement la force des cadenas, des barres, et des volets doublés de feuilles de tôle qui protégeaient toutes les ouvertures.

« Vous le voyez, nous sommes passablement isolés ici, dit l’aubergiste. Nous n’avons jamais été l’objet d’aucune tentative d’effraction jusqu’à présent ; mais il est bon de se tenir sur ses gardes. Personne ne couche au rez-de-chaussée, et je suis le seul homme dans la maison. Ma femme et mes filles sont timides, et la servante ressemble à ses maîtresses. Un autre verre d’ale avant que vous vous enfermiez dans votre chambre ?… Non !… Des hommes aussi sobres que vous sont si rares que je puis à peine en croire mes yeux quand j’en rencontre un ! Voici votre chambre. Vous êtes la seule personne, aujourd’hui, que je loge pour la nuit, et j’espère que vous avouerez que ma femme et mes filles ont fait de leur mieux pour que vous vous trouviez confortablement logé. Vous êtes bien sûr de ne vouloir pas accepter un autre verre d’ale ?… Très-bien ! Bonne nuit !… »

Il était onze heures et demie à l’horloge du corridor quand j’entrai dans ma chambre, située au haut de l’escalier. Les fenêtres en donnaient sur le bois, derrière l’auberge.

Je fermai ma porte à clef, posai mon chandelier sur la commode, et me préparai lentement à me coucher. Un vent glacé soufflait toujours, et son murmure à travers le bois était triste à entendre au milieu de la nuit. J’étais très-éveillé. Je résolus de garder ma lumière allumée jusqu’au moment où je sentirais l’approche du sommeil. La vérité est que je ne me reconnaissais pas moi-même. J’étais accablé moralement par mon désappointement du matin, et j’étais brisé physiquement par ma longue marche. Dans cet état, j’avoue que je ne pouvais regarder en face la perspective de rester éveillé au milieu de l’obscurité et en entendant le vent mugir dans le bois.

Le sommeil s’empara de moi, sans que j’en eusse conscience : mes yeux se fermèrent et je succombai à la fatigue, sans même avoir pensé à éteindre ma chandelle.

La dernière chose que je me rappelle, c’est qu’un frisson me parcourut tout le corps de la tête aux pieds, et qu’une souffrance terrible et telle que je n’en avais jamais éprouvé une pareille me pénétra le cœur. Le frisson, ne fit que troubler mon assoupissement, la souffrance me réveilla brusquement. En un instant, je passai de l’état de sommeil à l’état de veille complète ; mes yeux s’ouvrirent tout grands ; mon esprit devint tout d’un coup parfaitement lucide.

La chandelle avait brûlé presque jusqu’à la dernière parcelle de suif, mais la mèche, faute d’être mouchée, était tombée dans cette parcelle de suif, et sa lumière avait, pour un moment, repris tout son éclat.

Entre le pied de mon lit et ma porte close, je vis dans ma chambre une personne qui se tenait debout. C’était une femme qui me regardait, un couteau à la main.

Je l’avoue, quoique cela ne fasse pas honneur à mon courage, mais la vérité est la vérité, la frayeur m’ôta la parole. Je restai les yeux fixés sur cette femme, et cette femme demeurait immobile, son couteau à la main et ses yeux fixés sur moi.

Elle ne dit pas un mot, pendant que nous nous regardions l’un l’autre, face à face ; mais bientôt après, elle sortit de son immobilité ; elle se dirigea lentement vers le côté gauche de mon lit.

La lumière de mon reste de chandelle tomba en plein sur son visage. C’était une belle femme, aux cheveux d’un blond jaunâtre, aux yeux gris clair avec une larme dans la paupière gauche. Je remarquai ces détails et les fixai dans ma mémoire, avant qu’elle se fût tout à fait approchée de mon lit. Sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit, elle s’avança de plus en plus près vers la tête de mon lit, s’arrêta auprès du traversin et leva son couteau pour m’en frapper. Je plaçai mon bras devant ma gorge pour la garantir du coup ; mais en le voyant arriver je portai rapidement ma main vers ma droite et me donnai une secousse qui me fit retourner de ce côté, juste au moment où son couteau s’abattit comme un éclair sur le matelas et effleura mon épaule sans la toucher.

Mes yeux se fixèrent sur son bras et sur sa main, que j’eus le temps d’examiner, pendant qu’elle retirait son couteau de mon matelas. Son bras était blanc, bien formé, et couvert d’un léger duvet ; sa main avait la délicatesse d’une main de femme, et les ongles de ses doigts étaient bordés d’une ligne d’un rouge rosé.

Elle ramena son bras à elle, revint lentement vers le pied de mon lit, s’arrêta là, pendant un moment, pour me considérer ; ensuite, elle se remit à avancer, sans dire un seul mot, sans que sa figure perdît rien de son immobilité sculpturale, sans que ses pas fissent entendre aucun bruit ; elle s’avança le long du côté du lit, vers lequel j’étais maintenant retourné.

Arrivée près de moi, elle leva encore une fois son couteau, et je me retournai encore une fois, sur mon côté gauche. Elle frappa, comme auparavant, en laissant tomber rapidement son bras sur le matelas, et ne manqua de m’atteindre, comme auparavant, que de l’épaisseur d’un cheveu. Cette fois, je portai mes yeux sur le couteau. C’était un de ces larges couteaux poignards dont les ouvriers se servent pour couper leur pain et leur lard. Les doigts délicats de la femme ne cachaient pas plus des deux tiers du manche. Je remarquai que ce manche était en corne de cerf, aussi brillant que la lame, et paraissant neuf.

Pour la seconde fois, elle ramena à elle le couteau, et le fit disparaître soudainement dans la manche de sa robe. Cela fait, elle s’arrêta près de mon lit, et me considéra. Pendant un instant, je la vis debout dans cette attitude, puis la mèche de la chandelle, brûlée jusqu’au bout, tomba dans le socle du chandelier. La flamme qu’elle projetait encore se transforma en un petit point bleu, et la chambre devint obscure.

Un moment se passa ainsi. Après quoi la mèche se ranima de nouveau, en donnant plus de fumée que de flamme, pour la dernière fois. Mes yeux cherchaient encore à voir la femme au couteau, près du côté droit de mon lit, quand un dernier jet de lumière fut projeté par la mèche de ma chandelle. Mais, malgré mes efforts, je ne vis plus rien. La femme avait disparu.

Je commençai à rentrer en possession de moi-même ! Je pouvais sentir les battements de mon cœur. Je pouvais entendre le vent mugir tristement dans le bois. Je pouvais sauter à bas de mon lit et donner l’alarme, avant qu’elle se fût échappée de la maison.

« Au meurtre !… criai-je. Réveillez-vous !… au meurtre !… »

Personne ne répondit à mon appel. Je me levai et gagnai à tâtons la porte de ma chambre, à travers l’obscurité. C’est par là qu’elle a dû entrer. C’est par là qu’elle a dû sortir.

Ma porte était exactement fermée à clé, et comme je l’avais laissée en allant au lit. J’allai vers la fenêtre ; elle était aussi bien fermée que la porte.

Pendant un moment, je demeurai plongé dans l’étonnement. Ensuite, entendant une voix au dehors, j’ouvris ma porte. C’était l’aubergiste qui venait à moi le long du corridor, tenant sa chandelle allumée dans une main, et son fusil dans l’autre.

« Qu’est-ce qui arrive ? » me demanda-t-il d’un ton peu amical.

Je ne pus que murmurer pour toute réponse :

« Une femme, avec un couteau à la main. Dans ma chambre. Une belle femme, aux cheveux blonds. Elle m’a frappé deux fois de son couteau. »

Il leva sa chandelle, et m’examina de la tête aux pieds.

« Il paraît qu’elle vous a manqué deux fois.

— J’ai esquivé les deux coups. Elle n’a frappé, chaque fois, que le lit. Venez voir. »

L’aubergiste approcha immédiatement son flambeau du lit. Au bout d’une minute, il revint en colère dans le corridor.

« Le diable vous emporte avec votre femme et son couteau ! Il n’y a pas le moindre trou dans les draps du lit. Qu’est-ce qui vous prend de venir ici effrayer ma famille, avec votre rêve ? »

Un rêve ! La femme qui a essayé deux fois de me poignarder, n’était pas un être vivant comme moi ! Je commençai à frissonner. La terreur s’empara de moi rien qu’en y pensant.

« Je quitte votre maison, dis-je. Mieux vaut me remettre en route, malgré la pluie et l’obscurité, que de rentrer dans cette chambre, après ce que j’y ai vu. Prêtez-moi votre lumière pour que je retrouve mes vêtements, et dites-moi ce que je vous dois. »

L’aubergiste me ramena dans la chambre.

« Ce que vous me devez ? Vous en trouverez le compte sur l’ardoise, au bas de l’escalier. Je ne vous aurais pas reçu pour tout l’argent que vous avez sur vous, si j’avais prévu votre rêve et vos cris de terreur. Regardez dans le lit. Y voyez-vous la trace d’un coup de couteau ? Regardez à la fenêtre. Y voyez-vous rien de brisé. Regardez à la porte que je vous ai entendu fermer vous-même. A-t-elle été crochetée ? Une femme armée d’un couteau, prête à commettre un meurtre, dans ma maison ! Allons donc ! Vous devriez avoir honte de vous-même ! »

Mes yeux avaient suivi sa main lorsqu’il m’indiqua d’abord le lit, puis la fenêtre, enfin la porte. Il n’y avait pas à le contredire. Le drap de lit était aussi intact que le jour où il fut ourlé. La fenêtre était exempte de tout dommage. La porte était aussi solide sur ses gonds qu’elle l’avait jamais été. Je m’habillai sans répliquer un mot, et nous descendîmes l’escalier ensemble. Je regardai l’horloge dans la salle : elle marquait deux heures vingt minutes du matin. La pluie avait cessé, mais la nuit était sombre et le vent plus froid que jamais. Je m’inquiétais peu de l’obscurité, du vent, de mes doutes sur le chemin qui devait me ramener au logis. Mon esprit n’était préoccupé de rien de tout cela. Il n’était plein que de la vision que j’avais eue dans l’auberge. Qui avais-je vu tenter de me donner la mort ? Était-ce un être rêvé par moi ? ou bien un être venu de ce monde qui existe au delà du tombeau, être que les hommes qualifient du nom de fantôme ? Je ne pouvais décider ce problème pendant que je voyageais dans l’obscurité de la nuit. Je ne le pus pas davantage durant le jour, quand je me trouvai vers midi à la porte de notre cottage.

Ma mère vint seule me souhaiter la bienvenue pour mon retour. Je lui racontai tout ce qui m’était arrivé, exactement comme je viens de vous le raconter.

Elle garda le silence jusqu’à ce que j’eusse fini. Alors elle m’adressa une question.

« Quelle heure était-il, Francis, quand tu as vu la femme qui t’est apparue en rêve ?

— J’ai regardé à l’horloge quand j’ai quitté l’auberge. Elle marquait deux heures vingt minutes. Tenant compte du temps que j’ai passé avec l’aubergiste, et de celui que j’avais mis à m’habiller, je dois avoir vu cette femme à deux heures du matin. En d’autres termes, je ne l’avais pas seulement vue le jour anniversaire de ma naissance, je l’avais vue à l’heure même où j’étais né. »

Ma mère garda encore le silence. Plongée dans ses pensées, elle me prit par la main et me conduisit dans le parloir. Son pupitre à écrire était sur la table auprès du foyer. Elle l’ouvrit et me fit signe de prendre une chaise et de m’asseoir à côté d’elle.

« Mon fils, ta mémoire n’est pas bonne et la mienne ne tardera pas à m’abandonner. Refais-moi le portrait de cette femme. J’ai besoin que nous puissions la reconnaître tous les deux, quand bien des années auront passé sur notre tête. »

J’obéis, et m’étonnai de la fantaisie qui s’était emparée de son esprit. Je parlais et ma mère écrivait au fur et à mesure que les mots sortaient de ma bouche :

« Yeux d’un gris clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds avec une bande jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet. Petite main de femme, avec les ongles des doigts bordés d’une ligne d’un rouge rosé.

— As-tu remarqué comment elle était habillée, Francis ?

— Non, ma mère.

— As-tu remarqué son couteau ?

— Oui. C’était un grand couteau-poignard, avec un manche en corne de cerf, aussi bon que s’il était neuf. »

Ma mère écrivit cette description du couteau, ainsi que l’année, le mois, le jour de la semaine, et l’heure du jour auxquels cette femme m’était apparue en rêve dans l’auberge. Cela fait, elle enferma sous clé le papier dans son pupitre.

« Pas un mot, Francis, à ta tante. Pas un mot à âme qui vive ! Que ceci reste en secret entre toi et moi. »

Des semaines et des mois se sont écoulés. Ma mère n’est jamais plus revenue sur ce sujet. Quant à moi, le temps, qui use toutes choses, a fait sortir de ma mémoire le souvenir de ce rêve. Peu à peu, l’image de la femme est devenue de plus en plus obscure. Peu à peu elle s’est effacée de ma pensée.

Je vous ai raconté l’histoire de l’avertissement reçu par moi. Jugez maintenant par vous-même si cet avertissement était vrai ou faux, en apprenant ce qui m’est arrivé lors de mon dernier anniversaire.

Durant l’été de cette année, la roue de la Fortune m’a enfin présenté son bon côté. Je fumais un jour ma pipe auprès d’une ancienne carrière de pierre, à l’entrée de notre village, quand une voiture survint qui, par suite d’un accident, fit prendre une nouvelle face à mon existence. Ce fut un accident des plus vulgaires, qui ne mérite pas d’être mentionné en détail. Une dame conduisant elle-même ; un cheval s’emportant ; un domestique, qui suivait cette dame, perdant la tête d’effroi ; la carrière trop voisine pour ne pas alarmer l’une et l’autre : voilà ce que je vis dans l’espace d’un moment, comme qui dirait dans l’intervalle de deux bouffées de ma pipe. J’arrêtai le cheval sur le bord de la carrière et fus légèrement contusionné par le timon de la voiture, mais peu m’importait. La dame déclara que je lui avais sauvé la vie, et son mari, qui vint avec elle à notre cottage, le lendemain, me prit sur l’heure à son service. Il se trouva que la dame était brune ; et vous n’apprendrez pas sans rire que ma tante saisit à l’instant l’occasion de réhabiliter l’honneur de ses cartes. C’est bien, en propre personne, la reine de pique, la femme brune qu’elles annonçaient, ainsi que ma tante me l’avait dit.

« A l’avenir, Francis, garde-toi de mal interpréter les cartes. Tu es toujours prêt à murmurer contre les dons de la Providence que tu ne comprends pas, comme le faisaient les Israélites des anciens temps. Je ne t’en dirai pas davantage. Quand ta bourse sera bien garnie, n’oublie pas ta tante abandonnée, comme un oiseau sur un toit, avec une pauvre petite rente de trente livres par an. »

Je ne restai en place, dans le West End, que jusqu’au printemps de l’année suivante. A cette époque, la santé de mon maître déclina. Les docteurs lui ordonnèrent d’aller chercher à l’étranger un climat qui lui fût plus favorable, et son train de maison changea. Mais je n’y perdis rien. Quand je quittai ma place, grâce à la générosité de mon maître, je la quittai avec une rente annuelle qu’il m’accorda en souvenir du jour où j’avais sauvé la vie à ma maîtresse. Désormais je pouvais me remettre en service ou vivre en bon bourgeois, à mon gré, mon petit revenu étant suffisant pour ma mère et pour moi.

Mon maître et ma maîtresse quittèrent l’Angleterre vers la fin de février. Quelques affaires que je dus terminer pour eux me retinrent à Londres jusqu’au dernier jour de ce même mois. Je ne pus prendre que le train du soir pour aller passer, comme d’habitude, mon jour de naissance dans notre village, avec ma mère. Il était l’heure d’aller au lit quand j’atteignis le cottage, et je fus bien chagrin de voir qu’elle était loin de se trouver en bonne santé. Par surcroît de malheur, elle avait achevé, la veille, la bouteille du médicament qu’elle prenait, et avait oublié d’envoyer faire remplir cette bouteille, comme le docteur l’avait expressément recommandé. C’était lui qui vendait les médicaments qu’il prescrivait, et j’offris à ma mère d’aller lui faire remplir la bouteille. Elle n’y consentit pas ; et, après m’avoir fait souper, elle m’envoya au lit.

Je m’endormis bientôt, mais je ne tardai pas à me réveiller. La chambre de ma mère était voisine de la mienne. J’entendis les pas lourds de ma tante, qui allait et venait dans cette chambre, et craignant que ma mère ne se trouvât plus mal, j’allai frapper à la porte. Je ne m’étais pas trompé ; ses douleurs lui étaient revenues, et il y avait une nécessité pressante de les faire cesser au plus tôt. Je m’habillai à la hâte et courus à l’autre bout du village où demeurait le docteur, pour lui demander une nouvelle bouteille de son médicament. A l’horloge de l’église du village sonnaient deux heures moins un quart du matin, anniversaire de ma naissance, juste au moment où j’arrivai devant la maison du docteur. Au premier coup de la sonnette de nuit, il parut à la fenêtre de sa chambre à coucher, et me dit d’attendre. Je remarquai que la nuit était admirablement belle et chaude, pour cette époque de l’année. On apercevait l’ancienne carrière où s’était produit l’accident de voiture. La lune brillait dans un ciel sans nuage ; on eût dit qu’il faisait jour.

Au bout d’une minute ou deux, le docteur me fit entrer dans son laboratoire. Je fermai la porte, en voyant qu’il avait quitté sa chambre très-légèrement vêtu. Il pardonna d’un ton amical la négligence que ma mère avait commise en n’exécutant pas strictement son ordonnance, et se mit aussitôt à composer son médicament. Je lui vins en aide, en tenant le flambeau, tandis qu’il remplissait la bouteille que j’avais apportée. Nous étions ainsi occupés, quand nous entendîmes qu’on ouvrait, de la rue, la porte du laboratoire.

Qui pouvait être debout et courir les rues à pareille heure ?

Quand la personne qui avait ouvert la porte se trouva éclairée par notre flambeau, nous vîmes que c’était une femme, ce qui acheva de nous étonner.

Elle marcha droit au comptoir, et, se plaçant à côté moi, elle leva son voile. Au moment où elle découvrit son visage, j’entendis l’horloge de l’église sonner deux heures. Cette femme m’était inconnue aussi bien qu’au docteur. C’étaient d’ailleurs, sans comparaison, la plus belle personne que j’eusse encore vue de ma vie.

« J’ai aperçu de la lumière par dessous la porte, dit-elle, j’ai besoin d’un médicament. »

Elle parlait avec un grand calme, comme s’il n’y avait rien d’extraordinaire à ce qu’elle fût hors de chez elle à deux heures du matin, et qu’elle fût entrée à ma suite dans le laboratoire pour demander un médicament. Le docteur la regarda avec étonnement, comme s’il craignait que ses yeux ne le trompassent.

« Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il. Comment se fait-il que vous erriez dans ces environs, à une telle heure de la nuit ? »

Elle ne prit pas garde à ses questions, et lui dit seulement, du ton le plus tranquille du monde, ce qu’elle voulait avoir.

« J’ai mal aux dents. J’ai besoin d’un peu de laudanum. »

Le docteur reprit possession de lui-même quand il entendit qu’elle lui demandait du laudanum. Il était là sur son terrain, en effet, et lui parla, cette fois, avec une certaine ironie.

« Ah ! vous avez mal aux dents, dit-il, permettez que je voie. »

Elle secoua la tête et mit sur le comptoir une demi couronne.

« Je ne veux pas vous donner la peine de voir mes dents, dit-elle. Voilà l’argent. Donnez-moi le laudanum, s’il vous plaît. »

Le docteur lui rendit sa pièce.

« Je ne vends pas de laudanum à des inconnus, répondit-il. Si vous éprouvez quelque douleur de corps et d’esprit, c’est une autre question. Je me ferai un plaisir de vous aider de mes conseils. »

Elle remit l’argent dans sa poche.

« Vous ne pouvez me venir en aide, dit-elle aussi tranquillement que jamais, bonjour ! »

En disant cela, elle ouvrit la porte du laboratoire et sortit.

Jusque-là je n’avais pas dit un mot. J’étais resté debout, continuant à tenir le flambeau, sans en avoir conscience, mes yeux fixés sur elle, mon esprit tout entier captivé par ses paroles, semblable à un homme qu’un charme domine. Ses derniers regards avaient trahi, encore plus clairement que ses paroles, sa résolution de mettre, d’une façon ou d’autre, fin à ses jours. Quand elle ouvrit la porte, inquiet de ce qu’elle allait faire, je retrouvai l’usage de ma langue.

« Arrêtez ! m’écriai-je. Attendez-moi. J’ai besoin de vous parler avant que vous vous éloigniez. »

Elle leva les yeux d’un air d’insouciante surprise, et me dit, en souriant et d’un ton railleur :

« Que pouvez-vous avoir à me dire ? »

Elle s’arrêta cependant, se prit à rire, et se parla à elle-même.

« Pourquoi pas ? dit-elle. Je n’ai rien à faire et nulle part à aller. »

Elle recula d’un pas, et me fit signe de la tête.

« Vous êtes étranger… Je vous attendrai dehors. »

Elle ferma sur elle la porte du laboratoire, et s’éloigna.

J’ai honte d’avouer ce qui arriva ensuite. Ma seule excuse, c’est que j’étais réellement et véritablement sous l’empire d’un charme. J’allais la suivre, sans plus songer à ma mère. Le docteur m’arrêta.

« N’oubliez pas le médicament, me dit-il. Et si vous voulez m’en croire, ne vous inquiétez pas de cette femme. Réveillez le constable. C’est son affaire de veiller sur elle, non la nôtre. »

Je tendis la main en silence, pour recevoir le médicament : j’avais peur de manquer de respect au docteur, si je me hasardais à lui répondre. Il devait avoir vu, comme moi, qu’elle demandait du laudanum pour s’empoisonner. Il avait, selon moi, pris la chose avec trop d’indifférence. Je me bornai à le remercier en recevant le médicament et je sortis.

Elle m’attendait, comme elle l’avait promis, allant et venant avec lenteur dans la rue déserte. Sa taille élevée et gracieuse, sa belle figure, son teint éclatant, ses cheveux d’un blond doré, ses grands yeux gris, recevaient des rayons de la lune tout juste la quantité de clarté qui leur seyait le mieux. On l’eût prise difficilement pour une mortelle, quand elle se retourna pour me parler.

« Eh bien ! dit-elle, que voulez-vous de moi ? »

En dépit de mon orgueil, ou de ma réserve, ou de mon bon sens, ou de tout ce que vous voudrez, tout mon cœur lui appartint dès ce moment ; je lui saisis les mains et lui avouai ce que je pensais aussi franchement que si je la connaissais depuis son enfance.

« Vous avez le projet de mettre fin à vos jours, lui dis-je, et je veux vous en empêcher. Si je vous suis pendant toute la nuit, vous ne pourrez exécuter ce funeste dessein. »

Elle se mit à rire.

« Vous avez vu vous-même que le docteur ne veut pas me vendre de laudanum. Vous importe-t-il réellement que je vive ou que je meure ? »

Elle pressa doucement mes mains en m’adressant cette question. Ses yeux cherchèrent les miens, avec un regard languissant qui pénétra dans mon cœur comme une flamme ardente. Ma voix mourut sur mes lèvres ; je ne pus lui répondre.

Elle me comprit malgré mon silence.

« Vous m’avez donné l’envie de vivre, en me parlant avec bonté, dit-elle. La bonté a un merveilleux effet sur les femmes, les chiens, et tous les animaux domestiques. Les hommes seuls échappent à son influence. Tranquillisez-vous… je vous promets de prendre autant de soin de moi que si j’étais la plus heureuse des femmes. Je ne veux pas vous tenir plus longtemps hors de chez vous. Quel chemin suivez-vous ? »

Malheureux que j’étais ! J’avais encore oublié ma mère, en tenant le médicament qui lui était destiné dans ma main.

« Je retourne à la maison, dis-je… Où demeurez-vous ?… à l’auberge ? »

Elle rit d’un rire amer, et, indiquant la carrière :

« Voilà mon auberge pour cette nuit, dit-elle. Quand je serai fatiguée de rôder aux alentours, j’irai m’y reposer. »

Nous fîmes route ensemble, dans la direction du cottage de ma mère. Je pris la liberté de lui demander si elle n’avait pas d’amis.

« Si je pensais qu’il me restât un ami, vous ne m’auriez pas rencontrée dans ce village. Celui que je regardai à tort comme tel, m’a fermé sa porte, il n’y a que quelques heures, et ses domestiques m’ont menacée de la police. Je n’avais aucun autre endroit où aller, après avoir parcouru sans profit votre voisinage. Je ne possède que la pièce de deux shillings que j’ai offerte au docteur, et les haillons que je porte sur moi. Quel aubergiste respectable voudrait me recevoir dans sa maison ? J’ai erré au hasard, me demandant quel chemin je pourrais trouver pour sortir de ce monde… sans me défigurer, et sans trop souffrir. Vous n’avez pas de rivière dans ces environs. Je ne savais comment en finir avec la vie, quand je vous ai vu sonner à la porte du docteur. Je jetai un coup d’œil sur les bouteilles de son laboratoire quand il vous y fit entrer, et je pensai tout de suite au laudanum. Qu’alliez-vous faire là ? Pour qui est ce médicament ?… Pour votre femme ?…

— Je ne suis pas marié. »

Elle rit de nouveau.

« Point marié ! Si j’étais un peu mieux vêtue, il pourrait y avoir une chance pour moi. Où demeurez-vous ?… Ici ?… »

Nous venions d’arriver en ce moment à la porte de ma mère. Elle me tendit la main pour me dire adieu. Sans feu ni lieu, comme elle l’était, elle ne m’avait pas demandé une seule fois de lui donner un asile pour la nuit. Ce fut moi qui lui proposai de passer cette nuit sous mon toit à l’insu de ma mère et de ma tante. Notre cuisine a été construite séparément du cottage et par derrière. L’inconnue pouvait y rester sans être vue ni entendue jusqu’au matin. Je la conduisis dans cette cuisine ; je plaçai un fauteuil pour elle auprès des cendres encore chaudes du foyer. Je dois avouer que j’étais digne de blâme. Mais je demanderai ce que vous auriez fait à ma place. Sur votre parole d’homme d’honneur, dites-le moi, auriez-vous laissé cette belle créature aller chercher un asile dans la carrière, comme un chien errant ? Que Dieu soit en aide à la femme qui serait assez folle pour avoir confiance en un homme capable d’une telle cruauté, et pour l’aimer !

Je la laissai auprès du feu et me rendis dans la chambre de ma mère.

Si vous avez jamais éprouvé une douleur de cœur, vous comprendrez ce que je souffris en secret quand ma mère, me prenant la main, me dit :

« Je suis désolée, Francis, d’avoir troublé le repos de ta nuit. »

Je lui donnai le médicament et j’attendis près d’elle que sa crise fût passée. Ma tante alla se coucher, et ma mère et moi, nous restâmes seuls. Je remarquai que le pupitre, retiré de sa place ordinaire, était sur le lit, auprès d’elle. Elle vit que je regardais ce pupitre.

« C’est aujourd’hui l’anniversaire de ta naissance, Francis, dit-elle. As-tu quelque chose à me dire ? »

J’avais si complétement oublié mon rêve de l’auberge que je n’eus aucune idée de ce qui pouvait se passer dans l’esprit de ma mère quand elle m’adressa cette question. Pendant un instant j’éprouvai la crainte qu’elle ne se doutât de quelque chose. Je me détournai et lui répondis :

« Non, mère, je n’ai rien à te dire. »

Elle me fit signe de me pencher sur son oreiller et de lui donner un baiser.

« Dieu te bénisse, mon cher enfant ! dit-elle, et puisses-tu voir pendant de nombreuses années le retour heureux de cet anniversaire ! »

Elle me donna une petite tape sur la main, ferma ses yeux fatigués, et ne tarda pas à tomber dans un calme sommeil.

Je redescendis à la dérobée l’escalier. J’appuyai ma main sur la porte fermée de la cuisine en hésitant.

Aurais-je réellement échappé à la tentation que j’éprouvais, si j’avais été laissé libre de me décider ? Qui peut le dire ? Toujours est-il que je ne demeurai pas libre de me décider. Elle m’entendit et ouvrit la porte de la cuisine. Mes yeux et les siens se rencontrèrent. C’en était fait de mon hésitation.

Nous nous trouvâmes seuls, sans que personne le soupçonnât, sans que personne nous troublât, durant les deux heures qui suivirent. Ce temps lui suffit pour me révéler le secret de sa vie, si tristement dissipée. Ce temps lui suffit pour prendre pleinement possession de moi, pour faire de moi ce qu’elle voulut. Il est à peine nécessaire d’insister sur les infortunes qui l’avaient fait tomber si bas sur l’échelle sociale : ce sont des infortunes trop vulgaires pour intéresser personne. Son nom était Alice Warlock. Elle était née et avait été élevée au sein d’une famille noble. Mais elle avait perdu sa position, sa réputation, ses amis. La vertu frémissait à sa vue ; le vice s’était emparé d’elle pour le reste de ses jours. C’est choquant, c’est vulgaire, ce qui est tout un pour moi. Je l’ai déjà dit, je le répète, j’étais sous la puissance d’un charme. Y a-t-il là quelque chose de bien étonnant ? Rappelez-vous qui j’étais. Parmi les femmes honnêtes de ma classe, où aurais-je trouvé sa pareille ? Qui avait sa démarche ? Qui avait son grand air ? Qui savait mieux appuyer un baiser sur mes lèvres ? Qui savait rire comme elle ? Qui avait une peau, un pied, une main, un toucher comparables à sa peau, à son pied, à sa main, à son toucher ? Elle n’avait pas la moindre tache sur elle. Je vous assure qu’elle exhalait de toute sa personne un véritable parfum naturel. Quand elle m’embrassait, ses bras m’entouraient comme les deux ailes d’un ange, et son sourire répandait autour de moi un éclat semblable à celui du soleil dans le firmament. Je vous permets de rire ou de vous récrier en m’écoutant, selon votre caractère. Je n’essaye pas de m’excuser ; j’essaye de vous expliquer ce que je ressentais. Vous êtes des gens bien nés ; ce qui m’éblouissait et me rendait fou, vous en faites chaque jour l’expérience. Être déchu ou non déchu, ange ou démon, je ne puis que dire ceci : c’était une vraie dame, et je n’étais qu’un palefrenier.

Avant que les gens de la maison fussent sur pied, je la fis partir, par le train des travailleurs, pour une grande ville manufacturière de notre district.

Là, à l’aide de mes économies, elle pouvait se refaire un trousseau décent et se loger parmi des inconnus qui ne songent pas à faire des questions à leurs hôtes aussi longtemps qu’ils sont exactement payés. Là, tantôt sous un prétexte, et tantôt sous un autre, je pouvais lui faire visite, et nous pouvions tracer le plan de notre future existence. Je n’ai pas besoin de vous dire que je m’engageai à en faire ma femme. Un homme dans ma situation épouse toujours une femme placée dans la sienne.

Vous demandez-vous avec étonnement si j’étais heureux à cette époque ? J’aurais été parfaitement heureux, n’avait été cette petite circonstance : je ne me sentais jamais entièrement à mon aise en présence de ma fiancée.

Je ne veux pas dire que je fusse timide devant elle ou que je n’eusse pas confiance en elle, ou que j’éprouvasse quelque honte d’elle. Le malaise dont je parle provenait d’un doute que je ne pouvais chasser de mon esprit ; il me semblait que je l’avais vue quelque part, avant notre rencontre nocturne dans la maison du docteur. Je me demandais, avec un étonnement de plus en plus grand, si sa figure ne me rappelait pas une autre figure qui ne m’était pas inconnue. Mais quelle était cette autre figure ? C’est ce que je ne pus jamais trouver. Cet étrange sentiment, cette unique question que je ne pouvais résoudre, me tourmentait à un degré que vous sauriez difficilement vous imaginer. J’en étais préoccupé à tous les moments, mais le plus souvent le soir, quand les chandelles étaient allumées. Vous savez ce que c’est de tenter de se rappeler un nom qui vous est sorti de la mémoire, et de ne pas y réussir, malgré tous les efforts qu’on fait pour le retrouver.

Au bout de trois semaines, nous avions arrêté notre plan et décidé comment je devais m’y prendre pour le réaliser. Par le conseil d’Alice, je devais la présenter comme ayant été au service de mes excellents maîtres, à Londres, en même temps que moi. Il n’y avait plus à craindre, maintenant, que l’effet produit sur ma mère par une grande surprise eût aucune suite fâcheuse. Sa santé s’était raffermie dans cet intervalle de trois semaines. Le premier soir où elle fut en état de reprendre son ancienne place à l’heure du thé, je pris mon courage à deux mains et lui dis que je songeais à me marier. Ma pauvre mère jeta ses bras autour de mon cou et poussa un cri de joie.

« Ah ! Francis ! dit-elle, comme je suis heureuse de penser que tu auras quelqu’un auprès de toi pour t’encourager et prendre soin de toi quand je n’y serai plus ! »

Quant à ma tante, vous pouvez deviner ce qu’elle fit, sans que je vous le dise. S’il y avait eu réellement quelque vertu prophétique dans les cartes, quel terrible avertissement elles nous auraient donné ce soir-là !

Il fut décidé que j’amènerais ma fiancée, pour dîner au cottage, le jour suivant.

J’avoue que j’étais fier d’Alice, quand je l’introduisis, à l’heure convenue, dans notre petit parloir. Elle ne m’avait jamais paru aussi belle que ce jour-là. Je n’ai jamais pris garde à la toilette d’aucune autre femme ; je remarquai la sienne aussi soigneusement que si j’avais été une femme moi-même. Elle portait une robe de soie noire, avec un col et des manchettes unis ; un modeste chapeau couleur de lavande avec une rose blanche placée sur le côté. Ma mère, vêtue de son costume des dimanches, se leva tout émue pour souhaiter la bienvenue à celle qui allait devenir sa belle-fille. Elle fit quelques pas vers elle, en souriant à la fois et en pleurant ; elle fixa Alice, et soudain demeura immobile. Ses joues devinrent tout à coup blanches comme son linge ; ses yeux semblèrent saisis d’horreur ; ses mains tombèrent sans force à ses côtés. Elle chancela et s’affaissa dans les bras de ma tante qui se trouvait derrière elle. Ce qu’elle éprouvait n’était pas un évanouissement, car elle conservait toute sa connaissance. Ses yeux se détournèrent lentement d’Alice et se fixèrent sur moi.

« Francis, me dit-elle, la figure de cette femme ne te rappelle-t-elle aucun souvenir ? »

Avant que je pusse répondre, elle m’indiqua du doigt son pupitre placé sur la table, auprès du foyer.

« Apporte-le, s’écria-t-elle, apporte-le !… »

A ce moment, je sentis la main d’Alice se poser sur mon épaule et je vis sa figure rouge de colère… il n’y avait pas lieu de s’en étonner !

« Qu’est-ce que cela signifie, me dit-elle, votre mère veut-elle m’insulter ? »

Je dis quelques mots pour la calmer ; mais ce que je lui dis a fui complétement de ma mémoire, tant je me sentais confus et étonné en même temps. Avant d’avoir achevé, j’entendis ma mère derrière moi.

Ma tante était allé chercher le pupitre de ma mère qui l’avait ouvert et en avait retiré un papier. Pas à pas, s’appuyant le long du mur, elle s’approcha de plus en plus d’Alice en tenant le papier dans sa main. Elle regardait tour à tour ce papier et le visage d’Alice… elle leva la longue manche flottante de la robe de celle-ci, dont elle examina la main et le bras. Je vis soudain la crainte prendre alors la place de la colère dans les yeux d’Alice. Elle se débarrassa vivement de la main de ma mère qui l’étreignait.

« Mais elle est folle ! se dit-elle à elle-même, et Francis ne me l’avait pas dit ! »

En prononçant ces mots, elle s’empressa de sortir du parloir.

Je m’élançai après elle, quand ma mère me fit signe de rester. Elle lut tout haut les mots écrits sur le papier. Tandis qu’ils tombaient lentement et l’un après l’autre de ses lèvres, elle indiquait du doigt la porte ouverte.

« Yeux gris-clair, avec une larme dans la paupière gauche. Cheveux blonds avec une bande d’un jaune d’or. Bras blancs couverts d’un léger duvet. Petite main de femme, dont les ongles sont bordés d’une ligne d’un rouge rosé. C’est la femme que tu as vue en rêve, Francis ! La femme que tu as vue en rêve ! »

Quelque chose obscurcit la fenêtre du parloir, au moment où ces mots étaient prononcés. Je me tournai vers la fenêtre, Alice était revenue. Elle nous regardait à travers la jalousie. C’était bien la fatale figure qui m’était apparue une première fois dans la chambre à coucher de l’auberge isolée où je m’étais arrêté naguère. Là, posée sur la jalousie, se laissait voir la petite main qui avait tenu le couteau meurtrier. J’avais vu cette femme avant que nous ne nous fussions rencontrés dans le village. C’était bien la femme que j’avais vue en rêve ! C’était bien elle !

Je ne compte pas que personne approuve ce que je vais maintenant raconter de mon histoire.

Trois semaines après le jour où ma mère constata l’identité de ma fiancée avec la femme que j’avais vue en rêve, je conduisis Alice à l’église et j’en fis ma femme. J’étais ensorcelé, je ne puis trop le redire, absolument ensorcelé !

Pendant ces trois semaines, notre petit ménage du cottage se dispersa. Ma mère et ma tante se querellèrent. Ma mère, croyant aux songes, me suppliait de rompre mon projet de mariage avec Alice. Ma tante, croyant aux cartes, insistait pour que je le misse à exécution.

Cette différence d’opinion produisit une dispute entre les deux sœurs, dans laquelle ma tante, ne se doutant nullement de la nature superstitieuse des siennes, recourut encore à ses cartes : elles me prophétisèrent que je trouverais le bonheur dans ma prochaine vie conjugale ; sur quoi ma tante demanda à ma mère si une personne autre qu’un aveugle païen pouvait être assez fou, après avoir vu les prédictions de ses cartes, pour avoir la moindre foi dans un rêve. C’en était trop, naturellement, pour la patience de ma mère ; de dures paroles furent échangées de part et d’autre. Mme Chance s’en retourna, courroucée, chez ses amis d’Écosse. Elle me laissa par écrit un tableau exact de mon avenir, tel que le lui avaient révélé ses cartes, et, en même temps, l’adresse à laquelle un mandat sur la poste pourrait lui parvenir sûrement.

« Le jour n’est pas loin, remarqua-t-elle, où Francis pourra se rappeler ce qu’il doit faire pour sa tante qui a vécu honorablement, depuis son veuvage, avec une pauvre rente de trente livres par an. »

S’étant refusée à donner son consentement à mon mariage, ma mère refusa aussi d’assister à la cérémonie nuptiale et de visiter ensuite ma femme. Il n’y avait, du reste, au fond de cette conduite, aucune colère contre Alice. Mais croyant aux songes, elle avait simplement une crainte mortelle de ma femme. Je compris cela et je lui fis une pension. Pas un mot fâcheux ne s’en suivit entre nous. Le seul souvenir heureux qui me reste maintenant de cette époque, c’est que, malgré ma désobéissance aux volontés de ma mère, à l’occasion de mon mariage, j’ai aimé et respecté jusqu’à la fin cette excellente mère.

Quant à ma femme, elle ne manifesta aucun regret de la séparation. Par un consentement mutuel, nous avons toujours gardé le silence à ce sujet. Nous nous établîmes dans la ville manufacturière dont j’ai déjà parlé. Nous y fondâmes une maison meublée. Mon ancien et bon maître, à ma demande, voulut bien amortir ma pension annuelle, en m’en faisant remettre le capital. Cela nous mit en état de louer une maison convenable et de la meubler décemment. Pendant un certain temps, les choses allèrent bien, et je puis dire qu’à cette époque, ma vie était celle d’un homme heureux.

Mes infortunes commencèrent avec le retour des douleurs dont ma mère avait déjà souffert. Le docteur avoua, quand je le consultai, qu’elle était alors en danger. Naturellement, en apprenant cela, j’allai pendant quelque temps habiter auprès d’elle, au cottage. Naturellement aussi, je laissai la direction des affaires et le soin de la maison, pendant mon absence, à ma femme. Peu à peu, je remarquai qu’elle n’était plus la même à mon égard. Tandis que je n’étais pas là, elle recevait des gens d’un caractère équivoque et d’une conduite irrégulière. Un jour, j’observai quelque chose dans ses manières qui me fit concevoir, malgré moi, le soupçon qu’elle avait bu outre mesure. Avant la fin de la semaine, mon soupçon devint une certitude. En fréquentant des ivrognes, elle avait pris elle-même l’habitude de l’ivrognerie.

Je fis ce qu’un mari pouvait faire pour la retenir sur cette pente funeste. Ce fut en vain. Elle ne m’avait jamais rendu réellement l’amour que je ressentais pour elle. Je n’exerçais sur elle aucune influence. Je ne pus la détourner de son penchant. Ma mère apprenant ce fâcheux état de choses résolut d’essayer ce que son influence pourrait obtenir d’elle. Malade comme elle l’était, je la trouvai un jour habillée et prête pour sortir.

« Je ne suis pas destinée à rester longtemps encore sur cette terre, Francis, dit-elle. Je ne mourrai pas contente si je n’ai pas fait de mon mieux pour te rendre heureux après moi. Je veux faire cesser, si je puis, les craintes que j’éprouve, et aller avec toi voir ta femme ; je veux essayer si je puis la ramener dans la bonne voie. Conduis-moi chez toi, Francis. Laisse tenter ce que je puis faire pour venir en aide à mon fils, avant qu’il ne soit trop tard. »

Comment pouvais-je lui refuser cette satisfaction ? Nous prîmes le chemin de fer conduisant à la ville. C’était un trajet d’une demi-heure seulement. Nous arrivâmes à ma maison à une heure de l’après-midi. C’était l’heure de notre dîner, et Alice était dans la cuisine. J’installai ma mère dans notre parloir, et j’allai ensuite préparer ma femme à la visite de sa belle-mère. Elle n’avait encore bu que peu, à cette heure médiocrement avancée du jour, et par bonheur, le démon qui la possédait la laissait tranquille en ce moment.

Elle me suivit au parloir, et l’entrevue avec ma mère se passa mieux que je n’avais osé l’espérer. Seulement je dois dire que ma mère, malgré ses efforts pour se contenir, ne put prendre sur elle de regarder ma femme en face, toutes les fois qu’elles se parlèrent. Je me sentis soulagé quand Alice commença à préparer la table pour le dîner.

Elle mit la nappe, apporta le pain, dont elle coupa quelques tranches pour nous, dans la corbeille destinée à les recevoir. Ensuite elle retourna à la cuisine. En ce moment, tandis que je veillais toujours avec inquiétude sur l’état de ma mère, je tressaillis en voyant reparaître sur sa figure la pâleur extrême qui s’y était montrée le matin où elle avait reçu la visite d’Alice. Avant que je pusse lui adresser un seul mot, elle se leva précipitamment et sembla saisie de terreur.

« Sortons d’ici !… Ramène-moi au cottage, Francis ! et ne me quitte plus ! »

Je craignis de lui demander sur le champ une explication ; je pus seulement lui faire signe de se taire, et me hâtai de la conduire vers la porte. En passant devant la corbeille au pain qui était sur la table, elle s’arrêta et me l’indiqua du doigt.

« As-tu vu avec quoi ta femme a coupé le pain ? me demanda-t-elle.

— Non, mère, je n’y ai pas fait attention. Avec quoi ?

— Regarde ! »

Je regardai. Un couteau-poignard encore neuf, avec un manche en corne de cerf, était dans la corbeille à pain, avec les tranches qu’il avait servi à couper. J’étendis la main pour m’en saisir. Au même instant, j’entendis du bruit dans la cuisine, et ma mère me saisit par le bras.

« Le couteau du rêve, Francis ! Je tremble d’effroi ; sortons d’ici, avant qu’elle ne revienne ! »

Je ne pus dire un seul mot pour la calmer, ou seulement pour lui répondre. Exempt, comme je le suis, de toute superstition, la vue de ce couteau me fit frissonner malgré moi. J’aidai ma mère à sortir de la maison et je la reconduisis au cottage.

Je lui tendis la main pour lui dire adieu. Elle essaya de me retenir.

« Ne retourne pas chez toi, Francis ! ne retourne pas chez toi !

— Il faut que je m’empare de ce couteau, mère ! il faut que je m’en retourne par le train le plus prochain. »

Je ne me départis pas de cette résolution. Je pris le premier train qui put me ramener à la ville.

Ma femme s’était, comme de raison, aperçue de notre départ secret. Elle s’était mise à boire, et elle ne se tenait pas de colère quand j’arrivai. Le dîner avait été jeté aux ordures ; la nappe avait été retirée de la table… Où était le couteau ?

Je fus assez peu sensé pour le demander. Elle refusa de me le donner. Dans le cours de la dispute qui s’ensuivit entre nous, je découvris qu’une horrible histoire se rattachait à ce couteau. Il avait servi à commettre un meurtre, il y a plusieurs années, et avait été si soigneusement caché que les autorités judiciaires furent dans l’impossibilité de le produire devant le tribunal. A l’aide de quelques-uns de ses amis d’une réputation équivoque, ma femme avait pu acquérir cette relique criminelle. Sa nature perverse y attachait une valeur inexplicable. Voyant que je ne pouvais espérer de m’en saisir ouvertement, je résolus de le chercher, plus tard, en secret. Mes recherches furent infructueuses. La nuit vint, et je sortis pour errer par les rues. Vous comprendrez dans quel abattement je me trouvai alors, quand je vous dirai que j’eus peur de dormir dans la même chambre que ma femme !

Trois semaines s’écoulèrent. Elle se refusa toujours à me donner le couteau, et je continuai à craindre toujours de coucher dans la chambre où elle couchait. J’errais pendant la nuit, ou je sommeillais dans le parloir, ou bien encore j’allais veiller dans un fauteuil auprès du lit de ma mère. Avant la fin de la première semaine du mois suivant, le plus grand des malheurs me frappa… ma mère mourut. C’était peu d’heures avant l’anniversaire de ma naissance. Elle avait aspiré à vivre jusqu’à ce jour. J’étais présent quand elle expira. Ses derniers mots dans ce monde furent pour moi.

« Ne retourne pas chez toi, mon fils, me dit-elle, ne retourne pas chez toi. »

Je fus obligé pourtant d’y retourner ; ne fût-ce que pour surveiller ma femme. Dans les derniers jours de la maladie de ma mère, ma femme avait, en haine de moi, ajouté un nouveau grief à ceux que j’avais déjà contre elle, en déclarant qu’elle revendiquerait son droit d’assister aux funérailles de sa belle-mère. En dépit de tout ce que je pus faire ou dire, elle tint parole. Au jour fixé pour l’enterrement, elle pénétra de force jusqu’à moi, rouge de vin, et jura sans honte qu’elle se joindrait au cortége funèbre et suivrait le cercueil de ma mère jusqu’à la tombe.

Cette dernière insulte, après toutes celles que j’avais déjà supportées, comblait la mesure. Elle me mit hors de moi. Soyez indulgent pour un homme ainsi poussé à bout. Je la frappai !

A l’instant même où je portai la main sur elle, je m’en repentis. Elle alla se blottir silencieuse dans un coin de la chambre et me regarda d’un air qui refroidit à l’instant mon sang échauffé. Ce n’était pas le moment de penser à reconnaître mon tort. Je pus seulement prendre le parti, et c’était le pire, de m’assurer d’elle jusqu’à la fin de la cérémonie, en l’enfermant sous clé dans sa chambre.

Quand je revins, après avoir vu la tombe de ma mère se refermer sur sa dépouille mortelle, je trouvai Alice assise à côté de son lit. Son visage et son attitude n’étaient plus les mêmes. Elle avait un paquet sur ses genoux. Elle me regarda tranquillement et me parla avec une voix remarquablement calme, un regard et des manières composées, étranges, et qui n’avaient rien de naturel.

« Aucun homme ne m’a jamais frappée jusqu’ici. Mon mari n’aura pas une seconde occasion de le faire, dit-elle. Ouvrez la porte et laissez-moi sortir. »

Elle passa devant moi et quitta la chambre.

Était-ce tout de bon qu’elle agissait ainsi ?

Je veillai toute la nuit en l’attendant. Aucun bruit de pas ne se fit entendre près de la maison. La nuit suivante, accablé de fatigue, je m’étendis sur le lit sans me déshabiller, après avoir fermé ma porte, déposé la clé sur ma table, et pris la précaution de laisser ma chandelle allumée. Mon sommeil ne fut pas une seule fois troublé. La troisième nuit, la quatrième, la cinquième, la sixième, se passèrent sans que rien n’arrivât. Le septième jour, craignant toujours que quelque incident ne vînt interrompre mon repos, je m’étendis, en conservant mes vêtements, en fermant ma porte, dont je déposai encore la clé sur ma table, et en prenant la précaution de laisser brûler ma chandelle.

Deux fois mon sommeil fut troublé, sans que j’éprouvasse pourtant aucun malaise ; mais, la troisième fois, l’horrible frissonnement que j’avais ressenti durant la nuit passée dans l’auberge isolée, cette effroyable défaillance qui l’avait suivi, reparurent et me réveillèrent subitement.

Je dirigeai mes yeux vers le côté gauche de mon lit, et là se tenait debout et me regardant…

La femme que j’avais vue dans mon rêve de l’auberge ? Non ! Mais ma propre femme, ayant exactement la figure de celle de mon rêve, ayant la même attitude, son bras levé, le couteau dans sa délicate main blanche.

Je sautai sur elle à l’instant, mais pas assez vite pour l’empêcher de cacher son couteau. Sans lui dire un mot, sans qu’elle poussât un cri, je la clouai sur un fauteuil d’une main ; je relevai sa manche droite de l’autre ; et là, à l’endroit où la femme de mon rêve avait caché son couteau, ma femme avait caché le sien, le couteau à manche de corne de cerf qui semblait neuf.

Je ne me rendis pas compte, au moment où je fis cette découverte, de ce que je ressentis, et je ne saurais le dire maintenant. Je fixai mes yeux sur elle avec fermeté en tenant son couteau dans ma main.

« Vous voulez me tuer ? dis-je.

— Oui, répondit-elle, je veux vous tuer. »

Elle croisa les bras sur sa poitrine et me regarda froidement en face.

« Et je le ferai, ajouta-t-elle, avec ce couteau. »

Je ne sais pas ce que je ressentis alors… Je vous jure que je ne suis pas lâche ; et cependant je me comportai comme un lâche. La peur s’empara de moi. Je ne pus regarder ma femme en face. Je ne pus lui adresser la parole. Je la laissai là tenant toujours son couteau dans ma main, et je m’élançai dans la rue au milieu de la nuit.

Un vent glacial soufflait dehors, et l’air était imprégné d’une forte odeur de pluie. L’horloge de l’église sonna un quart quand je passai devant les dernières maisons de la ville. Je demandai au premier agent que je rencontrai quelle était l’heure dont le quart venait de sonner.

L’agent regarda à sa montre et me répondit :

« Deux heures. »

Deux heures du matin ! Quel était le quantième du mois ? Je comptai les jours qui s’étaient écoulés depuis les funérailles de ma mère, et je vis que l’horrible parallèle entre le rêve et la réalité était complet. C’était le jour anniversaire de ma naissance !

Avais-je réellement échappé au péril de mort que mon rêve m’avait prédit, ou bien venais-je de recevoir seulement un second avertissement ?

A l’instant où ce doute traversait mon esprit, je m’arrêtai. J’étais sur le point de sortir de la ville. Le grand air m’avait ranimé. Je me sentais, jusqu’à un certain point, en possession de moi-même. Après avoir un peu réfléchi, je commençai à comprendre la faute que j’avais commise en laissant ma femme libre d’aller où elle voulait et de faire ce qui lui plaisait.

Je revins aussitôt sur mes pas, vers ma maison.

Il faisait encore nuit. J’avais laissé la chandelle allumée dans la chambre à coucher. Quand je regardai la fenêtre de cette chambre, je n’y vis plus de lumière. Je m’approchai de la porte, que je me rappelais avoir fermée en sortant, je la trouvai ouverte.

Sans perdre la maison de vue, j’attendis au dehors qu’il fît jour. Alors, je m’aventurai dans l’intérieur ; j’écoutai, et n’entendis aucun bruit ; je visitai la cuisine, le lavoir, le parloir, je n’y trouvai personne. Je montai l’escalier et arrivai enfin dans la chambre à coucher. Elle était vide.

Un rossignol, abandonné sur le parquet, me fit comprendre comment ma femme avait pénétré, pendant la nuit, dans ma chambre. Ce fut le seul indice qu’eût laissé de sa visite la femme de mon rêve.

J’attendis chez moi l’heure où les habitants de la ville sont debout et vaquent à leurs affaires. Je me rendis alors chez un homme de loi, pour le consulter. Dans le trouble où se trouvait alors mon esprit, je n’avais pas une idée claire de ce que je me proposais de faire : j’étais résolu à vendre ma maison, et à quitter le voisinage. Mais il se présenta des obstacles que je n’avais point prévus. On m’apprit que j’avais des créanciers qu’il me fallait satisfaire avant de quitter ma maison, moi, qui chaque semaine remettais régulièrement à ma femme le montant des notes que je pouvais devoir. Les informations que je pris me firent découvrir qu’elle avait détourné à son profit personnel tout l’argent que je lui avais confié dans ce but. Je n’avais d’autre alternative que payer de nouveau.

Placé dans cette fâcheuse position, mon premier devoir fut de remettre de l’ordre dans mes affaires avec l’aide de mon homme de loi. Pendant mon séjour forcé dans la ville, je fis deux choses peu sensées, et qui eurent pour conséquence que j’entendis encore parler, mais pour la dernière fois, de ma femme.

En premier lieu, après m’être emparé du couteau, j’eus l’imprudence de le mettre dans ma poche. En second lieu, ayant quelque chose d’important à communiquer à mon homme de loi, à une heure assez avancée de la soirée, je me rendis chez lui après la chute du jour, seul et à pied. J’y arrivai sans accident. Mais, à mon retour, deux hommes me saisirent par derrière, me traînèrent dans un passage obscur, me prirent non-seulement l’argent que j’avais sur moi, mais encore le couteau. L’homme de loi pensa, et je pensai comme lui, que les voleurs étaient du nombre des mauvaises connaissances de ma femme, et qu’ils m’avaient attaqué à son instigation. Une lettre que je reçus le lendemain sans date ni adresse, mais qui était visiblement de la main de ma femme, me confirma dans cette opinion. La première ligne m’informait que le couteau était rentré en sa possession. La seconde me rappelait le jour où je l’avais frappée. La troisième me prévenait qu’elle laverait cet affront dans mon sang, et répétait ses propres paroles : Je le ferai avec ce couteau !

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