LA FEMME DES RÊVES (continued 2)
Camille de Cendrey translation
Tout cela se passait il y a un an. La justice a mis la main sur les hommes qui m’avaient volé, mais, jusqu’à cette heure, elle a complétement échoué dans ses recherches pour mettre la main sur le couteau de ma femme.
Mon histoire finit ici. Quand j’ai eu payé mes créanciers et mes frais judiciaires, il m’est resté à peine cinq livres du produit de la vente de ma maison, et j’ai dû recommencer à courir le monde. Il y a quelques mois, en allant çà et là, j’arrivai à Underbridge. Le maître de l’auberge a un peu connu autrefois la famille de mon père. Il me donne tout ce qu’il peut me donner : la nourriture et un abri. Excepté les jours de marché, il n’y a rien à faire ici. L’hiver prochain, l’auberge sera fermée, et je devrai me tirer d’affaire comme je pourrai. Mon ancien maître viendrait à mon aide, si je m’adressais à lui, mais je n’aime pas à me rendre importun, et il a déjà fait pour moi plus que je ne méritais. D’ailleurs, qui sait si l’année prochaine ne verra pas la fin de toutes mes peines ? L’hiver prochain me rapprochera d’un nouvel anniversaire de ma naissance, et ce nouvel anniversaire peut être le jour de ma mort. Oui ! Il est vrai que j’ai veillé toute cette nuit et que j’ai entendu sonner deux heures, sans qu’il me soit rien arrivé. Je l’avoue. Mais, je ne puis me fier à l’avenir. Ma femme a retrouvé son couteau… ma femme a les yeux sur moi. Je ne suis pas superstitieux, croyez-le ! Je ne dis pas que je crois aux songes ; je dis seulement : Alice Warlock a les yeux sur moi : Ai-je tort, ai-je raison ? Qui le sait ?
TROISIÈME RÉCIT. HISTOIRE DE FRANCIS RAVEN CONTINUÉE PAR PERCY FAIRBANK.
Nous prîmes congé de Francis Raven à la porte de Farleigh, en lui disant qu’il pouvait compter qu’il entendrait parler de nous prochainement.
Durant la nuit suivante, Mme Fairbank et moi eûmes une discussion dans le secret de notre chambre. Le sujet en fut naturellement l’histoire du palefrenier ; et la question que nous débattîmes fut de savoir ce que nous étions charitablement tenus de faire pour ce malheureux.
Le point de vue sous lequel j’envisageai son récit était le point de vue purement matériel des faits. Francis Raven avait, dans mon opinion, trouvé une connexion mystérieuse entre son étrange rêve et sa méprisable femme, et, à force d’y penser, son esprit était tombé à ce sujet dans une erreur qui lui faisait voir certaines choses sous un faux jour. J’étais tout disposé à lui donner un secours en argent et à le recommander à mon homme de loi, s’il courait réellement quelque danger ou avait besoin de conseil. Mais l’idée que je me faisais de mes devoirs envers lui n’allait pas plus loin.
En face de ce point de vue raisonnable du sujet que nous discutions, le caractère romanesque de Mme Fairbank se précipita, selon son habitude, dans l’extrême opposé.
« Je ne voudrais pas plus perdre de vue Francis Raven à l’approche de son prochain anniversaire, que je ne voudrais laisser de côté un bon roman avant d’en avoir lu les derniers chapitres. Je suis positivement résolue, Percy, à emmener Francis avec nous, quand nous retournerons en France, en qualité de palefrenier. Qu’importe un homme de plus ou de moins, à ajouter aux chevaux que possèdent des gens aussi riches que nous le sommes ? »
S’obstinant ainsi dans ses idées, l’associée de mes joies et de mes ennuis demeura insensible à tout ce que je pus lui dire pour la ramener au sens commun. Ai-je besoin d’apprendre à mes frères en hyménée comment finit cette discussion ? Naturellement, poussé à bout par ma femme, je lui dis quelques mots durs. Naturellement, elle se détourna de moi sur l’oreiller conjugal et fondit en larmes. Naturellement, en voyant cela, monsieur fit ses excuses et madame gagna son procès.
Avant la fin de la semaine, nous revînmes à Underbridge, et nous offrîmes à Francis de le prendre à notre service comme palefrenier supplémentaire.
Dans le premier moment, le pauvre diable put à peine croire à sa bonne fortune. Comprenant enfin que ce n’était pas une illusion, il en exprima sa gratitude avec modestie et d’une manière convenable. Mme Fairbank, dont les sympathies étaient toujours promptes à s’épancher, parla de son domaine, en France, à ce brave homme usé par les chagrins qui avaient fait grisonner déjà sa tête, comme elle en aurait parlé à un enfant.
« Ah ! c’est une ancienne et belle maison, Francis ; et quels beaux jardins !… et quelles écuries !… Dix fois plus grandes que les écuries d’ici. Puis des chambres excellentes pour vous ! Il faut que je vous dise le nom de notre domaine : on l’appelle Maison-Rouge. La ville la plus voisine est Metz. Nous ne sommes qu’à peu de distance des rives de la Moselle. Et quand nous voulons changer d’air, nous n’avons qu’à prendre le chemin de la frontière et nous nous trouvons en Allemagne. »
Francis, qui avait écouté jusque-là d’un air enchanté, tressaillit et changea de couleur quand ma femme acheva cette phrase.
« En Allemagne ?… répéta-t-il.
— Oui. Ce mot réveille-t-il en vous quelque souvenir oublié ? »
Le palefrenier baissa les yeux tristement.
« L’Allemagne me rappelle ma femme, dit-il.
— En vérité ? Et comment ?
— Elle me dit un jour qu’elle avait habité quelque temps en Allemagne… bien avant que je la connusse… quand elle était encore jeune fille.
— Était-ce chez des parents ou chez des amis ?
— C’était dans une famille étrangère comme gouvernante.
— Dans quelle partie de l’Allemagne ?
— Je ne me le rappelle pas, madame. Je doute même qu’elle me l’ait jamais dit.
— Vous a-t-elle dit le nom de cette famille ?
— Oui, madame. C’était un nom étranger, et il est sorti depuis longtemps de ma mémoire. Le chef de la famille était un producteur de vin qui faisait de grandes affaires. Je me souviens de cela.
— Avez-vous su de quelle espèce de vin il faisait commerce ? Était-ce en vin de Moselle ?
— Je ne saurais le dire, madame. Je ne crois pas l’avoir jamais su. »
La conversation s’arrêta là. Nous promîmes d’écrire à Francis avant de quitter l’Angleterre, et nous prîmes congé de lui.
Je m’étais arrangé pour achever nos visites à nos amis, en Angleterre, et de retourner à Maison-Rouge dans l’été. Sur le point de partir, quelques difficultés survenues dans l’administration de certaines propriétés que je possède en Irlande nous obligèrent à modifier notre plan. Au lieu de retourner en France dans l’été, nous n’y retournâmes qu’une semaine ou deux avant Noël. Francis nous accompagna et fut installé, en qualité d’aide palefrenier, parmi les serviteurs de Maison-Rouge.
Quelques-unes des objections que j’avais faites à son admission dans notre domesticité, objections que j’avais inutilement fait valoir auprès de ma femme, ne tardèrent pas à trouver leur justification dans quelques incidents fort peu agréables.
Francis, comme je l’avais prévu, ne tarda pas à vivre en mauvaise intelligence avec les autres domestiques. Ils étaient tous français et n’entendaient pas un mot d’anglais. Francis, de son côté, ignorait le français. Ses manières réservées, son caractère mélancolique, son goût pour la solitude, tout contribuait à les éloigner de lui. Ils l’appelaient l’ours anglais, et il ne fut bientôt connu, dans tout le visage, que sous ce sobriquet. Des querelles s’ensuivirent, et une fois ou deux on en vint aux coups. Il fut évident, même aux yeux de Mme Fairbank, qu’il fallait trouver un moyen de remédier à cet état de choses. Pendant qu’on y songeait, l’infortuné palefrenier fut victime d’un accident qui nous obligea à ajourner pour un temps la réalisation du changement que nous projetions. Toujours poursuivi par sa mauvaise chance habituelle, le pauvre diable eut une jambe cassée par un coup de pied de cheval.
Il fut soigné par notre chirurgien dans sa chambre, qui dépendait des écuries. Comme la date de son anniversaire approchait, il resta dans son lit. Au point de vue physique, il allait très-bien ; mais, au point de vue moral, le chirurgien n’était pas satisfait. Francis souffrait d’un trouble mental secret qui l’empêchait de jouir, la nuit, d’un repos nécessaire. En apprenant cela, je pensais qu’il était de mon devoir de faire connaître à l’homme de l’art quelle était la nature de la souffrance morale à laquelle était en proie le malade. En homme pratique, il pensa comme moi que le palefrenier était sous l’empire d’une fâcheuse illusion, au sujet de sa femme et de son rêve.
« C’est, à mon avis, une illusion dont on pourrait le guérir, dit-il, si on en tentait l’essai bien sérieusement.
— Comment cet essai peut-il être tenté ? » lui demandai-je.
Au lieu de me répondre, il me fit, de son côté, une question.
« Savez-vous par hasard, dit-il, que cette année est bissextile ?
— Ma femme me l’a rappelé hier, répondis-je. Autrement je ne m’en serais pas souvenu.
— Pensez-vous que Francis sache que nous sommes, cette année, dans une année bissextile ? »
Je commençai à entrevoir à demi où mon ami le chirurgien voulait en venir.
« Cela dépend : il peut le savoir, s’il a en sa possession un almanach anglais. Supposons qu’il n’en ait pas… Quelle est alors votre conclusion ?
— Dans ce cas, poursuivit le chirurgien, Francis ignore parfaitement que le mois de février, cette année, à vingt-neuf jours. Que fera-t-il nécessairement par suite de cette ignorance ? Il avancera d’un jour l’apparition de la femme au couteau, et l’attendra, à deux heures du matin, le 29 février, au lieu du 1er mars. Laissons-le éprouver toutes ses terreurs superstitieuses le jour qu’il croit être le 1er mars. Laissons-le, le jour qui est précisément celui de son anniversaire, passer une nuit parfaitement tranquille, et dormir d’un profond sommeil, comme tout le monde, à deux heures du matin. Et alors, quand il se réveillera dans de bonnes conditions pour déjeuner, faites-lui honte de ses illusions en lui apprenant la vérité. »
Je consentis à faire cette expérience, laissant au chirurgien le soin de prévenir Mme Fairbank au sujet de l’année bissextile, et je me rendis aux écuries pour voir Francis Raven.
Le pauvre homme était plein de ses appréhensions sur ce que lui réservait cette date fatale du 1er mars. Il me pria instamment d’ordonner à l’un des valets d’écurie de veiller auprès de lui pendant la nuit anniversaire de sa naissance. En lui en faisant la promesse, je lui demandai de me dire quel jour de la semaine tombait cet anniversaire. Il compta sur ses doigts et me prouva qu’il n’avait pas le moindre soupçon que nous fussions dans une année bissextile, en fixant son anniversaire au 29 février, dans la pleine persuasion que ce jour était le 1er mars. M’étant engagé à pousser jusqu’au bout l’expérience du chirurgien, je laissai naturellement Francis dans son erreur. En agissant ainsi, je fis mon premier pas, en aveugle, vers le dernier acte du drame qu’on peut appeler le rêve du palefrenier.
Le lendemain amena avec lui une petite difficulté domestique qui se lia indirectement et étrangement avec la péripétie de ce drame.
Ma femme reçut une lettre qui nous invitait à assister à un dîner en commémoration du mariage de deux dignes Allemands de notre connaissance, M. et Mme Beldheimer. M. Beldheimer était un gros marchand de vin des bords de la Moselle. Sa maison était située sur la frontière de la France et de l’Allemagne ; et la distance qui la séparait de la nôtre était assez considérable pour nous obliger à passer la nuit sous son toit. Dans cette circonstance, si nous acceptions l’invitation de nos amis, un simple rapprochement de dates démontrait que nous serions absents de chez nous dans la matinée du 1er mars. Mme Fairbank, persistant dans son absurde résolution de voir de ses propres yeux ce qui pouvait arriver ou ne pas arriver à Francis le jour de son anniversaire, refusa nettement de s’absenter de Maison-Rouge.
« Il est facile d’envoyer une excuse », dit-elle avec résolution.
Je ne voyais, quant à moi, aucun moyen facile de sortir de cette difficulté. Le dîner auquel nous étions invités, en commémoration de vingt-cinq ans d’une heureuse vie conjugale, est, en Allemagne, une fête religieusement observée ; et l’appel que fait l’amphytrion à ses amis, en pareille circonstance, est quelque chose d’équivalent à un ordre royal. Après une longue discussion, voyant que je ne pouvais vaincre l’obstination de ma femme, et sentant que l’absence de tous les deux à ce dîner offenserait certainement nos amis, je laissai Mme Fairbank faire ses excuses pour son compte, en la chargeant d’accepter l’invitation en ce qui me concernait. En agissant ainsi, je fis en aveugle mon second pas vers la péripétie du drame du rêve du palefrenier.
Une semaine s’écoula.
Les derniers jours de février arrivèrent. Une autre difficulté domestique se produisit ; et cette difficulté se trouva étrangement liée avec la péripétie qui approchait.
Le palefrenier en chef de mes écuries était un nommé Joseph Rigobert ; c’était un assez mauvais drôle, extraordinairement vain de ses qualités extérieures, et nullement scrupuleux dans sa conduite envers les femmes. Son seul mérite consistait dans son amour pour les chevaux et dans le soin qu’il prenait de ceux qui étaient confiés à sa garde. En un mot, il était un trop bon palefrenier pour être facilement remplacé ; sinon je lui aurais donné son congé depuis longtemps. A l’époque dont je parle en ce moment, mon intendant me rapporta que Joseph Rigobert devenait paresseux et s’abandonnait à des habitudes immorales. Le principal grief allégué contre lui était qu’on l’avait vu, ce même jour, dans la ville de Metz, en compagnie d’une femme supposée Anglaise, qu’il traitait dans une taverne, quand il aurait dû être en route pour revenir à Maison-Rouge. Il me dit pour s’excuser que la dame, comme il l’appela, était une Anglaise qui ne connaissait pas la ville, et qu’il l’avait seulement conduite, sur la demande qu’elle lui en avait faite, à un établissement où elle pourrait se rafraîchir. Je lui fis les réprimandes nécessaires, sans me donner la peine de prendre de plus amples informations. En manquant à ce devoir, je fis mon troisième pas, en aveugle, vers le dernier acte du drame que je continue d’appeler le rêve du palefrenier.
Dans la soirée du 28, les domestiques employés au service des écuries, informés que l’un d’eux devait passer la nuit à veiller auprès du lit de l’Anglais, Joseph Rigobert s’offrit aussitôt volontairement à remplir ce devoir, comme un moyen, sans doute, de regagner mes bonnes grâces. J’acceptai son offre.
Ce même jour, le docteur dînait avec nous. Vers minuit, lui et moi quittâmes le fumoir et nous rendîmes auprès de Francis. Rigobert était à son poste, le visage empreint d’une expression qui n’avait rien d’agréable. Le Français et l’Anglais avaient eu, évidemment, quelque altercation. Francis était étendu sur son lit, et attendant en silence que les deux heures du matin vinssent à sonner et que la femme de son rêve parût.
« Je suis venu, Francis, pour vous souhaiter le bonsoir, lui dis-je gaiement. Demain matin, je reviendrai vous voir, à l’heure du déjeuner, avant de partir en voyage.
— Merci pour toutes vos bontés, monsieur, vous ne me reverrez pas vivant demain matin. Elle me retrouvera cette fois… Remarquez bien mes paroles… elle me retrouvera cette fois.
— Mon brave garçon, elle n’a pu vous trouver en Angleterre ; comment pourrait-elle vous trouver en France ?
— J’ai dans l’esprit, monsieur, qu’elle me trouvera ici. A deux heures du matin le jour de mon anniversaire, je la reverrai encore et la reverrai pour la dernière fois.
— Voulez-vous dire qu’elle vous tuera ?
— Oui, monsieur, elle me tuera avec son couteau.
— Mais Rigobert est là pour vous protéger.
— Je suis condamné. Cinquante Rigobert ne pourraient me protéger.
— Et cependant, vous m’avez demandé que quelqu’un veillât auprès de vous ?
— Simple faiblesse, monsieur. Je n’aime pas à être abandonné seul sur mon lit de mort. »
Je regardai le docteur. Pour peu qu’il m’y eût encouragé, j’aurais, par pure compassion, avoué à Francis le tour que nous lui jouions. Le chirurgien tenait à son expérience. Son visage me dit clairement « non ».
Le lendemain, le 29 février, était le jour du dîner auquel j’étais invité. La première chose que je fis, le matin, fut de me rendre à la chambre de Francis. Rigobert vint au-devant de moi sur le seuil de la porte.
« Gomment a-t-il passé la nuit ? lui demandai-je.
— En disant ses prières, et regardant si le fantôme paraissait, répondit Rigobert. Une maison de fous est la seule place qui lui convienne. »
J’approchai du lit.
« Eh bien, Francis, vous voilà sain et sauf, en dépit de ce que vous m’avez dit hier au soir ? »
Ses yeux fixèrent sur moi un regard merveilleusement vide de toute expression.
« Je ne vous comprends pas, dit-il.
— Avez-vous vu votre femme quand l’horloge a sonné deux heures ?
— Non, monsieur.
— N’est-il rien arrivé ?
— Rien, monsieur.
— Reconnaissez-vous, maintenant, que vous aviez tort ? »
Ses yeux continuèrent à fixer sur moi un regard merveilleusement vide d’expression. Il répéta seulement les mots qu’il venait de dire.
« Je ne vous comprends pas. »
Je fis un dernier effort pour lui rendre la gaîté.
« Allons ! Allons ! Francis ! Prenez bon courage. Vous serez sur pied dans une quinzaine. »
Il secoua la tête sur son oreiller.
« Il y a quelque chose qui ne va pas bien, dit-il. Je ne dois pas espérer que vous puissiez me croire, monsieur. Je vous dis seulement qu’il y a quelque chose qui ne va pas bien… et le temps le prouvera. »
Je sortis de la chambre. Une demi-heure après, je partais pour me rendre chez M. Beldheimer, laissant des instructions écrites dans les mains du docteur et de ma femme, sur ce qu’il y avait à faire le matin du 1er mars.
La seule chose qui attira mon attention quand je me trouvai au milieu des hôtes de M. Beldheimer, est aussi la seule qu’il soit nécessaire de mentionner ici. Dans cette joyeuse réunion, une dame, pleine de distinction, se faisait remarquer par sa profonde tristesse. Cette dame était précisément l’héroïne de la fête, la maîtresse de la maison !
Dans le cours de la soirée, je demandai au fils aîné de M. Beldheimer quelle était la cause de la tristesse de sa mère. A titre d’ancien ami de la famille, j’avais des droits à la confiance de ce jeune homme. Il le reconnut volontiers.
« Il nous est arrivé une chose désagréable, dit-il, et ma mère n’est pas encore remise de l’impression pénible que cet événement a produit sur elle. Il y a quelques années, à l’époque où mes sœurs étaient encore enfants, elles avaient auprès d’elles une gouvernante anglaise. Elle nous quitta pour se marier, à ce qu’on nous dit alors, et nous n’avions plus entendu parler d’elle, lorsque, il y a huit ou dix jours, ma mère reçut une lettre dans laquelle notre ex-gouvernante se représentait comme plongée dans un profond dénûment. Après avoir beaucoup hésité elle s’était décidée, sur les conseils d’une dame, qui avait été bonne pour elle, à écrire à son ancienne maîtresse et à évoquer les souvenirs du passé. Vous connaissez ma mère : elle n’est pas seulement la plus généreuse des femmes, elle en est aussi la plus bienveillante ; il est impossible de lui persuader qu’il existe, dans le monde, des gens indignes de son indulgence. Elle répondit, par le retour du courrier, à l’ex-gouvernante, une lettre qui l’invitait à venir la voir ici et qui contenait un mandat pour subvenir aux frais du voyage. Quand mon père rentra à la maison, et apprit ce que ma mère avait fait, il écrivit aussitôt à son agent à Londres, le chargeant de prendre des informations sur l’ex-gouvernante. Avant qu’il eût reçu la réponse de cet agent, la gouvernante arriva. Elle fit la plus défavorable impression sur son esprit. La réponse de l’agent vint, peu de jours après, confirmer ses soupçons. Depuis que nous l’avions perdue de vue, cette femme avait mené la conduite la plus déréglée. Mon père lui parla en secret : il lui offrit, à la condition de quitter notre maison, une somme d’argent pour revenir à Londres. Si elle refusait, il la menaçait d’en appeler aux autorités et de faire un scandale public. Elle accepta l’argent et quitta la maison. Il paraît qu’en s’en retournant en Angleterre, elle s’est arrêtée à Metz. Vous comprendrez quelle espèce de femme c’est, quand je vous dirai qu’elle a été vue, l’autre jour, dans une taverne, en compagnie de votre beau palefrenier, Joseph Rigobert. »
Pendant que le fils de M. Beldheimer me faisait connaître ces circonstances, ma mémoire était en travail. Je me rappelai ce que Francis Raven nous avait dit de l’emploi que sa femme avait autrefois rempli comme gouvernante, dans une famille allemande. Un soupçon de la vérité traversa soudain mon esprit.
« Quel est le nom de cette femme ? » demandai-je.
Le fils de M. Beldheimer répondit :
« Alice Warlock. »
Je n’eus qu’une idée, quand j’entendis cette réponse, ce fut de retourner chez moi, sans perdre de temps. Il était alors dix heures du soir. Le dernier train pour Metz était depuis longtemps parti. Je convins avec mon jeune ami, après l’avoir dûment informé des circonstances qui m’obligeaient à quitter si subitement la maison de son père, que je prendrais le premier train du lendemain matin, au lieu d’assister au déjeuner avec les autres convives qui devaient passer la nuit chez M. Beldheimer.
Maintes fois, pendant la nuit, je songeai douloureusement à ce qui pouvait se passer en mon absence à Maison-Rouge. Maintes fois, la même question se présenta à mon esprit, pendant mon retour, le matin du 1er mars. Ainsi que les faits le prouvèrent, une seule personne, chez moi, a su exactement ce qui se passa dans mes écuries, le jour anniversaire de la naissance de Francis. C’est Joseph Rigobert. Laissons-le prendre ma place comme narrateur et raconter le dénoûment, comme il le raconta, par la suite, à son avocat et à moi-même.
QUATRIÈME RÉCIT. EXPOSÉ ADRESSÉ PAR JOSEPH RIGOBERT A L’AVOCAT QUI LE DÉFENDIT LORS DE SON JUGEMENT.
Honoré monsieur, le 27 février, je fus envoyé à Metz pour une affaire relative aux écuries de Maison-Rouge. Sur la promenade, je fis rencontre d’une fort belle femme, blonde de cheveux, anglaise de nationalité. Nous nous admirâmes réciproquement, et entrâmes en conversation. Elle parlait parfaitement le français, mais avec l’accent anglais. Je lui offris des rafraîchissements, qui furent acceptés. Nous eûmes un long et intéressant entretien et nous découvrîmes que nous étions faits l’un pour l’autre. Jusqu’ici, qui mérite d’être blâmé ?
Est-ce ma faute, si je suis un bel homme qui plaît universellement, comme tel, au beau sexe ? Est-ce un crime d’être accessible aux aimables faiblesses de l’amour ? Je le demande encore, qui faut-il blâmer ? Il est clair que c’est la nature, et non cette belle personne, ni votre humble serviteur.
En résumé, quiconque n’a pas un cœur de rocher, comprendra que deux êtres créés l’un pour l’autre ne pouvaient se séparer sans promettre de se revoir.
Je m’arrangeai pour loger cette dame dans le village situé près de Maison-Rouge. Elle me fit l’honneur de consentir à souper avec moi, dans mon appartement qui dépendait des écuries. L’heure fixée était celle où les autres valets d’écurie avaient l’habitude de se retirer… Onze heures.
Parmi les palefreniers attachés aux écuries de Maison-Rouge était un Anglais, qu’on soignait pour une jambe cassée. Son nom était Francis ; ses manières étaient repoussantes ; il ne savait pas le français. Dans la cuisine, on le désignait sous le sobriquet de l’ours anglais. Chose singulière ! il était en grande faveur auprès de mon maître et de ma maîtresse. Ils lui passaient même certaines terreurs superstitieuses, auxquelles cet être repoussant était accessible, terreurs de la cause desquelles, en ma qualité de libre penseur, je ne daignai pas m’enquérir un seul moment.
Le 28 au soir, l’Anglais, en proie à ses terreurs, demanda que quelqu’un d’entre ses camarades, dans le service des écuries, pût veiller auprès de son lit pendant cette nuit-là seulement. Ce désir reçut l’approbation de M. Fairbank. Ayant récemment provoqué le mécontentement de mon maître pour un fait que le respect de ma propre dignité ne me permet pas de relater ici, je m’offris spontanément à veiller la nuit près du lit de l’ours anglais. Mon but était de prouver à M. Fairbank que je ne lui gardais aucune rancune pour ce qui s’était passé entre lui et moi. Le malheureux Anglais fut en proie au délire pendant une partie de la nuit. Ne comprenant point son langage barbare, je pus seulement deviner à ses gestes qu’il était mortellement effrayé par quelque fantôme qu’il s’imaginait voir auprès de son lit. De temps en temps, quand ce fou troublait mon sommeil, je le calmais en jurant contre lui, ce qui est le plus court et le meilleur moyen de traiter les personnes dans son état.
Le matin du 29, M. Fairbank partit en voyage.
Dans la soirée, à mon très-grand déplaisir, je vis que je n’en avais pas fini avec mon Anglais. En l’absence de M. Fairbank, Mme Fairbank parut prendre un incompréhensible intérêt au repos de mon fou, pendant la nuit suivante. L’un ou l’autre de nous fut encore invité à veiller cette nuit-là auprès de lui, et, s’il lui arrivait quelque chose, à en faire le rapport. Attendant à souper ma belle amie, il était nécessaire que je pusse être sûr que mes camarades, dans le service des écuries, ne quitteraient pas leurs lits de toute la nuit. En conséquence je m’offris encore volontairement à monter cette nouvelle garde. Mme Fairbank me complimenta sur mon humanité. Je possède un grand empire sur moi-même. J’acceptai son compliment sans rougir.
Deux fois, après la chute du jour, ma maîtresse et le docteur, celui-ci n’avait pas quitté la maison depuis le départ de M. Fairbank, vinrent l’un après l’autre s’informer de l’état de l’Anglais, la première fois avant l’arrivée de ma belle amie, la seconde fois après son arrivée ; et comme la porte de ma chambre était voisine de celle de la chambre de l’Anglais, je fus obligé de cacher ma belle visiteuse dans la sellerie. Elle consentit, avec une résignation angélique, à immoler sa dignité aux nécessités de ma position de domestique. Je n’ai jamais rencontré, jusqu’ici, une femme plus aimable.
Après la seconde visite, je me trouvai libre. Il était alors minuit sonné. Jusqu’à cette heure, il n’était rien survenu dans l’état de l’Anglais qui dût nécessiter une nouvelle visite de Mme Fairbank et du docteur. Il restait, à moitié endormi, à moitié éveillé sur son lit, et son regard avait quelque chose d’étrange et d’étonné. Mme Fairbank, en se retirant, me recommanda de veiller particulièrement sur lui à deux heures du matin. Le docteur, pour le cas où il arriverait quelque chose, me laissa une grosse sonnette à la main, dont le bruit pouvait être aisément entendu dans la maison.
Libre de venir rejoindre ma belle amie, je mis la nappe et servis le souper. Un pâté, du saucisson, et quelques bouteilles de généreux vin de Moselle, composaient le menu de ce simple repas. Quand deux personnes s’adorent, les illusions enivrantes de l’amour transforment le plus simple repas en un banquet. Nous prîmes place devant la table, dans les meilleures dispositions de bien profiter des instants de bonheur qu’il nous était permis de goûter. Au moment même où je faisais asseoir ma charmante compagne sur le fauteuil qui lui était destiné, l’abominable Anglais, dans la chambre voisine, choisit ce moment pour s’agiter et faire un bruit intolérable. Il se mit à frapper le parquet avec son bâton, et à crier de toutes ses forces, dans un accès de délire et de terreur :
« Rigobert !… Rigobert !… »
Le son de cette voix lamentable, frappant tout à coup nos oreilles, remplit d’épouvante ma belle amie. Elle perdit en un instant ses ravissantes couleurs.
« Bon Dieu ! s’écria-t-elle, qui est dans la chambre voisine ?
— Un Anglais… un fou !
— Un Anglais… un fou ?
— Remettez-vous, mon ange. Je vais le calmer. »
La voix lamentable de l’Anglais se fit entendre de nouveau.
« Rigobert !… Rigobert !… »
Ma belle amie me saisit le bras.
« Qui est cet homme ?… Quel est son nom ?… »
L’expression de sa physionomie me frappa quand elle m’adressa cette question et pénétra dans mon cœur.
« Vous connaissez cet homme ? dis-je.
— Son nom ? répéta-t-elle avec véhémence ; son nom ?
— Francis, répondis-je.
— Francis… Quoi ?… »
Je haussai les épaules. Je ne pus ni me rappeler ni prononcer le nom de famille de mon Anglais. Je pus dire seulement qu’il commençait par un R.
Elle se laissa aller sur le dossier de son fauteuil. Était-elle près de s’évanouir ? Non ; elle se remit, et fit plus que reprendre ses couleurs, un moment éclipsées. Ses yeux lancèrent des flammes. Qu’est-ce que cela signifiait ? Quoique je me pique de connaître en général les femmes à fond, je ne compris rien à celle-ci.
« Vous le connaissez ? » répétai-je.
Elle se prit à rire.
« Quelle folie !… Comment le connaîtrai-je ? Allez calmer ce malheureux. »
Ma glace n’était pas loin de moi. Un coup d’œil que j’y donnai suffit pour me persuader qu’aucune femme de quelque bon sens ne saurait préférer l’Anglais à moi. Je repris possession du respect de moi-même. Je me rendis en toute hâte auprès de l’Anglais.
Dès que je parus, il indiqua du doigt ma chambre avec vivacité. Il m’accabla d’un torrent de mots, dans sa langue. Je compris, par ses gestes et ses regards, qu’il avait, d’une façon qui m’était incompréhensible, découvert la présence d’une personne étrangère dans ma chambre, et ce qui m’étonna encore plus, c’est qu’il fut épouvanté de cette découverte. J’essayai de le calmer à l’aide du système qui m’avait déjà réussi, c’est-à-dire, en jurant dans ma langue. N’y parvenant pas, cette fois je lui mis mon poing sous le nez et sortis de sa chambre.
En rentrant dans la mienne, je trouvai ma belle amie qui allait et venait en proie à une agitation qui m’étonna. Elle ne m’avait pas attendu pour remplir son verre. Elle avait entamé une bouteille de mon vin de Moselle en mon absence. Ce ne fut qu’avec peine que j’obtins qu’elle reprît sa place à table. Rien ne put la décider à manger.
« Je n’ai plus faim, dit-elle, donnez-moi à boire. »
Le vin de Moselle mérite bien l’épithète de généreux. Il plaît au goût et il a du corps. La force de ce vin délicat ne produisit pas l’effet stupéfiant sur l’esprit de mon amie, que d’autres vins auraient produit. Il parut la ranimer et l’égayer, pas davantage. Elle parla toujours à voix basse, et, sur quelque sujet que je tournasse la conversation, elle sut toujours la ramener avec la même adresse sur mon fou anglais. De la part d’une autre femme, cette persistance m’aurait offensé ; de sa part, je lui trouvai un charme irrésistible ; je répondais à ses questions avec la docilité d’un enfant. Elle avait toute l’amusante excentricité des femmes de sa nation. Quand je lui appris que l’accident avait confiné l’Anglais dans son lit, elle se leva subitement de son siége. Un sourire extraordinaire illumina sa physionomie. Elle me dit :
« Laissez-moi voir le cheval qui lui a cassé la jambe. Il faut que je voie ce cheval ! »
Je la conduisis aux écuries. Elle embrassa le cheval… Oui, sur ma parole d’honneur, elle l’embrassa ! Cela m’étonna.
« Vous connaissez nécessairement cet homme, lui dis-je, et il doit avoir eu quelque tort envers vous ? »
Elle ne voulut pas convenir, même alors, qu’elle le connût.
« J’embrasse tout bel animal que je rencontre, dit-elle. Ne vous ai-je pas embrassé ? »
Après cette charmante explication de ce qu’elle venait de faire, elle remonta en courant l’escalier. Je ne m’arrêtai derrière elle que juste le temps de fermer à clef la porte de l’écurie dont nous sortions.
« J’allais redescendre pour vous appeler, dit-elle. L’homme qui est là recommence son tapage. »
L’Anglais, en effet, étourdissait encore nos oreilles de ses cris.
« Rigobert !… Rigobert !… »
Il avait un aspect effrayant, cette fois, quand je le regardai. Il fixa sur moi des yeux hagards. La sueur inondait son visage. Dominé par la terreur, il joignit les mains et les éleva vers le ciel. Il eut recours à tous les signes, à tous les gestes qu’un homme peut faire pour me supplier de ne plus le laisser seul. Je ne pus réellement m’empêcher de sourire. Pouvais-je penser à rester auprès de lui et à laisser ma belle amie toute seule dans la chambre voisine ?
Je me tournai vers la porte. Quand le malheureux fou vit que je me retirais, il poussa un tel cri de désespoir que je craignis qu’il n’éveillât les autres domestiques dans leurs chambres.
Ma présence d’esprit à l’occasion est proverbiale parmi ceux qui me connaissent. J’ouvris l’armoire dans laquelle il enfermait son linge et j’y pris une poignée de mouchoirs. Je le bâillonnai avec un de ces mouchoirs, et je lui liai les mains avec les autres. Il n’y avait plus de danger, dès lors, qu’il réveillât les domestiques par son tapage. Après avoir pris ce soin, je levai les yeux.
La porte de la chambre de l’Anglais était ouverte, et sur le seuil se tenait, debout, ma belle amie, le regardant étendu sur son lit, et me regardant occupé à achever de lui lier les mains.
« Que faites-vous là ? » demandai-je.
Elle s’avança vers moi et me murmura à l’oreille, sans cesser de fixer l’Anglais :
« Je l’ai entendu crier.
— Eh bien !
— J’ai cru que vous l’aviez tué. »
Je reculai d’horreur. Le soupçon que ces mots impliquaient était suffisamment détestable en lui-même ; mais le ton avec lequel elle l’articula était encore plus révoltant. Il fit sur moi une telle impression que je m’éloignai d’elle en tressaillant, comme je me serais éloigné d’un reptile dont la vue m’aurait fait venir la chair de poule.
Avant d’avoir assez repris mon sang-froid pour pouvoir lui répondre, j’eus à subir un autre choc. J’entendis tout à coup la voix de ma maîtresse qui m’appelait de la cour des écuries.
Ce n’était pas le moment de réfléchir ; il fallait agir. La seule chose nécessaire était d’empêcher Mme Fairbank de monter l’escalier, et non-seulement de découvrir la dame que j’avais introduite chez moi, mais encore de voir l’Anglais bâillonné et les mains liées, sur son lit. Je me dirigeai en toute hâte vers la cour. Pendant que je franchissais rapidement l’escalier, j’entendis l’horloge des écuries sonner deux heures moins un quart du matin.
Ma maîtresse était impatiente et agitée. Le docteur qui l’accompagnait souriait de l’air d’un homme satisfait de ses propres pensées.
« Francis est-il éveillé ou dort-il ? demanda Mme Fairbank.
— Il a été un moment agité, madame, mais il est tranquille maintenant. S’il n’est pas dérangé, il retrouvera bientôt un calme sommeil. »
J’ajoutai ces derniers mots pour que Mme Fairbank ne fût pas tentée de monter l’escalier.
« Rien n’est-il arrivé depuis que je suis venue ici ?
— Rien, madame. »
Le docteur la regarda d’un air sérieusement comique.
« Hélas ! madame, rien n’est arrivé ! Le temps des apparitions romanesques est passé ! dit-il.
— Il n’est pas encore deux heures… » répondit ma maîtresse, avec un peu de mauvaise humeur.
L’odeur des écuries se faisait fortement sentir à cette heure matinale. Mme Fairbank porta son mouchoir à son nez et sortit de la cour par la porte du nord, qui communiquait avec les jardins et la maison. Elle m’ordonna de la suivre avec le docteur. Une fois hors de l’atmosphère des écuries, elle recommença à me questionner. Elle ne voulait pas croire qu’il ne fût rien arrivé en son absence. J’inventai les meilleures réponses que je pus trouver à l’instant, et le docteur m’appuya en riant. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi, et l’horloge sonna deux heures. En les entendant, Mme Fairbank annonça son intention de visiter l’Anglais dans la chambre qu’il occupait ; mais, à mon grand soulagement, le docteur intervint pour l’empêcher d’exécuter ce projet.
« Vous avez entendu que Francis sommeille en ce moment, dit-il. Si vous entrez dans chambre, vous pourrez troubler son repos. Il est essentiel, pour le succès de mon expérience, qu’il puisse achever sa nuit dans le calme, et qu’il en convienne lui-même avant que je lui dise la vérité. Je dois vous prier, madame, comme son médecin, de ne pas troubler son repos. »
Ma maîtresse ne voulait pas se rendre. Pendant cinq minutes au moins, ils discutèrent chaudement. Enfin Mme Fairbank entendit raison.
« Dans une demi-heure, dit-elle, Francis sera profondément endormi, ou se sera réveillé. Dans une demi-heure, je reviendrai. »
Elle prit le bras du docteur, et retourna avec lui au château.
Laissé seul, avec une demi-heure devant moi, je résolus de ramener mon Anglaise à son logement, dans le village, puis de revenir aux écuries, et de débarrasser l’Anglais de son bâillon ainsi que de ses liens, le laissant libre de crier à cœur joie. Que m’importerait alors qu’il alarmât tous les garçons d’écurie, une fois que je me serais délivré de la présence compromettante de ma belle convive ?
En revenant à la cour, j’entendis un bruit semblable au craquement d’une porte ouverte qui tourne sur ses gonds. J’avais fermé de mes propres mains la porte d’entrée septentrionale. Je me dirigeai vers la porte d’entrée occidentale qui se trouvait derrière les écuries. Elle s’ouvrait sur un champ traversé par deux sentiers tracés sur les terres de M. Fairbank, et qui conduisaient : l’un, le plus voisin, au village ; l’autre, à la grande route et à la rivière.
Arrivé à la porte occidentale, je la trouvai ouverte ; ses battants allaient et venaient lentement sous l’action de la brise fraîche du matin. J’avais moi-même fermé à clé et cadenassé cette porte, après avoir fait entrer par là ma belle amie, à onze heures du soir. Une vague crainte de quelque malheur s’empara de moi. Je courus vers les écuries. Je jetai les yeux dans ma chambre. Elle était vide. Je me rendis dans la sellerie. Je n’y trouvai pas la moindre trace de mon Anglaise. Je revins dans ma chambre, et m’approchai de la porte de celle de l’Anglais. Était-il possible qu’elle fût restée dans cette chambre pendant mon absence ? Une répugnance dont je ne me rendais pas compte me fit hésiter à ouvrir la porte, quand je mis la main sur la clé. J’écoutai. Je n’entendis aucun bruit au dedans. J’appelai doucement. Personne ne me répondit. Je reculai d’un pas, toujours hésitant à ouvrir. Je remarquai quelque chose de sombre qui se mouvait lentement dans l’interstice existant entre le bas de la porte et le plancher. Saisissant la chandelle qui était sur la table, je l’approchai de ce que j’avais remarqué. Cet objet sombre, qui se mouvait lentement, était un ruisseau de sang !
Cette horrible vue fit cesser mon hésitation. J’ouvris la porte. L’Anglais était étendu sur son lit. Personne autre n’était dans sa chambre. Il avait été poignardé en deux endroits : à la gorge et au cœur. L’arme avait été laissée dans la seconde blessure. C’était un couteau de fabrique anglaise, ayant un manche en corne de cerf, qui paraissait neuf.
Je donnai aussitôt d’alarme. Des témoins peuvent déposer de ce qui suivit.
Il est monstrueux de supposer que j’aie commis le meurtre. Je suis capable de commettre des folies, mais je recule d’effroi à la seule idée d’un crime. D’ailleurs, je n’avais aucun motif de tuer cet homme. L’Anglaise l’a poignardé en mon absence. Elle s’est enfuie par la porte occidentale pendant que je parlais avec ma maîtresse. Je n’ai plus rien à dire. Je vous le jure, ce que j’ai écrit ici est l’exposé vrai de tout ce qui est arrivé dans la matinée du 1er Mars.
Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments de profonde gratitude et de respect.
Joseph Rigobert.
DERNIÈRES LIGNES AJOUTÉES PAR PERCY FAIRBANK.
Ayant comparu devant la Cour d’Assises sous l’accusation du meurtre de Francis Raven, Rigobert fut acquitté ; les papiers de l’homme assassiné ayant mis en pleine évidence l’animosité mortelle que sa femme nourrissait contre lui.
Les investigations qui eurent lieu dans la matinée où le crime fut commis établirent que la coupable avait pris le sentier qui conduit à la rivière. On fouilla sans résultat le lit de la rivière. Il reste incertain, jusqu’à ce jour, si cette femme s’est noyée ou non. La seule chose avérée, c’est que Alice Warlock n’a plus reparu.
Ainsi, ayant pris naissance dans un mystère, ayant trouvé la mort dans un mystère, la femme des rêves n’est plus sous nos yeux : fantôme, démon, ou créature humaine et vivante, dites vous-mêmes ce qu’elle est. Ou, sachant quels insolubles problèmes nous entourent, quels insolubles problèmes nous portons en nous-mêmes, acceptons les sages paroles du plus grand de nos poëtes, comme une explication suffisante :
« Nous sommes l’étoffe dont nos rêves sont faits, et notre courte existence est environnée d’un profond sommeil. »