CHAPITRE PREMIER (continued 2)
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«Oui, ma chère, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris a été nommé officier et il veut le suivre par amitié pour lui, me quitter, laisser là l'université et se faire militaire.... Et dire, ma chère, que sa place aux Archives était toute prête! C'est ce que j'appelle de l'amitié!
—Mais la guerre est déclarée, dit-on?
—On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en parlera plus.... Oui, ma chère, voilà de l'amitié, ou je ne m'y connais pas.... Il entre aux hussards!»
Mme Karaguine, ne sachant que répondre, hocha la tête.
«Ce n'est pas du tout par amitié!» s'écria Nicolas, qui devint pourpre et eut l'air de s'en défendre comme d'une action honteuse.
Il jeta un coup d'œil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui semblaient toutes deux l'approuver.
«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui avait causé beaucoup de chagrin.
—Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien, car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge.
La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours à sa nature féline.
«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de Mme Karaguine.
On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:
«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement.
Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante, s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité, quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes.
Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et, profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la figure bouleversée.
«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux voisinage[8]« «Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse....
Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait adressée, mais qui la préoccupait constamment:
«Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et maintenant je tremble plus que je ne me réjouis. J'ai peur, toujours peur! C'est justement l'âge le plus dangereux pour les filles comme pour les garçons.
—Tout dépend de l'éducation!
—Vous avez parfaitement raison; j'ai été, Dieu merci, l'amie de mes enfants, et ils me donnent jusqu'à présent toute leur confiance,—répondit la comtesse; elle nourrissait à cet égard les illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaître les secrets de leurs enfants.—Je sais que mes filles n'auront rien de caché pour moi, et que si Nicolas fait des folies,—un garçon y est toujours plus ou moins obligé,—il ne se conduira pas comme ces messieurs de Pétersbourg.
—Ce sont de bons enfants,—dit le comte, dont le grand moyen pour trancher les questions compliquées était de trouver tout parfait.—Que faire? il a voulu être hussard.... Que voulez-vous, ma chère?
—Quelle charmante petite créature que votre cadette, un véritable vif-argent.
—Oui, elle me ressemble, reprit naïvement le père, et quelle voix! Bien qu'elle soit ma fille, je suis forcé d'être juste; ce sera une véritable cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui donner des leçons.
—N'est-ce pas trop tôt? À son âge, cela peut lui gâter la voix.
—Mais pourquoi donc serait-ce trop tôt? Nos mères se mariaient bien à douze ou treize ans.
—Savez-vous qu'elle est déjà amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?» dit la comtesse en souriant et en échangeant un regard avec son amie la princesse A. Mikhaïlovna.
Et comme si elle répondait ensuite à ses propres pensées, elle ajouta:
«Si je la tenais sévèrement, si je lui défendais de le voir, Dieu sait ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par là qu'ils s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce qu'ils se disent; elle vient elle-même me le conter tous les soirs. Je la gâte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant à ma fille aînée, elle a été élevée très sévèrement.
—Ah! c'est bien vrai, j'ai été élevée tout autrement,» dit la jeune comtesse Véra en souriant.
Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de ce qui a lieu d'habitude, il donnait à sa figure une expression désagréable et affectée. Cependant elle était plutôt belle, assez intelligente, instruite, elle avait la voix agréable, et ce qu'elle venait de dire était parfaitement juste; pourtant, chose étrange, tous se regardèrent, étonnés et embarrassés.
«On tâche toujours de mieux réussir avec les aînés et d'en faire quelque chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.
—Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre l'impossible avec Véra; mais, après tout, elle a réussi, et parfaitement réussi,» ajouta-t-il, en lançant à sa fille un coup d'œil approbateur.
Mme Karaguine se décida enfin à faire ses adieux, en promettant de revenir dîner.
«Quelle sotte! s'écria la comtesse après l'avoir reconduite, je croyais qu'elle ne s'en irait jamais!»
XIII
Natacha s'était arrêtée, dans sa fuite, à l'entrée de la serre; là elle attendit Boris, tout en prêtant l'oreille à la conversation du salon. À la fin, perdant patience et frappant du pied, elle était sur le point de pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrière les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de lui et, secouant un léger grain de poussière de dessus sa manche, il s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait avec curiosité tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger vers la porte opposée; alors elle eut la pensée de l'appeler:
«Non, se dit-elle, qu'il me cherche!»
À peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu, se précipita dans la serre. Natacha allait s'élancer vers elle, mais le plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans les contes de fées, la retint immobile. Sonia se parlait à elle-même tout bas, les yeux fixés sur la porte du salon. Nicolas entra.
«Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant à elle.
—Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...»
Et elle fondit en larmes.
«Mais non, je sais ce que c'est!
—Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.
—Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour une chimère,» lui dit-il en lui prenant la main.
Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouée à sa place, retenait sa respiration; ses yeux brillaient.
«Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.
—Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et je te le prouverai!
—Je n'aime pas que tu parles à... dit Sonia.
—Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...»
Et, l'attirant à lui, il l'embrassa.
«Ah! voilà qui est bien!» se dit Natacha.
Nicolas et Sonia quittèrent la serre; elle les suivit à distance jusqu'à la porte et appela Boris.
«Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystérieux. J'ai à vous dire quelque chose. Ici, ici!...»
Et elle l'amena jusqu'à sa cachette entre les fleurs. Boris obéissait en souriant:
«Qu'avez-vous à me dire?»
Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperçu sa poupée qui gisait abandonnée sur une des caisses, elle s'en empara et la lui présenta:
«Embrassez ma poupée!»
Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animée et souriante.
«Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...»
Et, l'entraînant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupée.
«Plus près, plus près!» dit-elle en saisissant tout à coup le jeune homme par son uniforme.
Et, rougissante d'émotion et prête à pleurer, elle murmura:
«Et moi, m'embrasserez-vous?»
Boris devint pourpre.
«Comme vous êtes étrange!» lui dit-il.
Et il se penchait indécis au-dessus d'elle.
S'élançant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux petits bras nus et grêles le cou de son compagnon, et, rejetant ses cheveux en arrière, elle lui appliqua un baiser sur les lèvres; puis, s'échappant aussitôt et se glissant rapidement à travers les plantes, elle s'arrêta de l'autre côté, la tête penchée.
«Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....
—Êtes-vous amoureux de moi?
—Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommençons plus..., ce que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai votre main...»
Natacha se mit à réfléchir.
«Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts. Bien, c'est convenu!...»
Et un sourire de confiance et de satisfaction éclaira son petit visage.
«C'est convenu! reprit Boris.
—Pour toujours, à la vie à la mort!» s'écria la fillette en lui prenant le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.
XIV
La comtesse, qui s'était sentie fatiguée, avait fait fermer sa porte et donné ordre au suisse d'inviter à dîner tous ceux qui viendraient apporter leurs félicitations. Elle désirait aussi causer en tête-à-tête avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoï, qui était revenue depuis peu de Pétersbourg.
«Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de celui de la comtesse: il nous reste, hélas! si peu de vieux amis, que ton amitié m'est doublement précieuse.»
Et, jetant un regard sur Véra, elle se tut.
La comtesse lui serra tendrement la main.
«Véra, vous ne comprenez donc rien?»
Elle aimait peu sa fille, et c'était facile à voir.
«Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes sœurs.
—Si vous me l'aviez dit plus tôt, maman,—répondit la belle Véra avec un certain dédain, mais sans paraître toutefois offensée,—je serais déjà partie...»
Et elle passa dans la grande salle, où elle aperçut deux couples assis, chacun devant une fenêtre et qui semblaient se faire pendants l'un à l'autre.
Elle s'arrêta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, à côté de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition. Boris et Natacha causaient à voix basse; ils se turent à l'approche de Véra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui trahissait leur amour; c'était charmant et comique tout à la fois, mais Véra ne trouvait cela ni charmant ni comique.
«Combien de fois ne vous ai-je pas prié de ne jamais toucher aux objets qui m'appartiennent! Vous avez une chambre à vous.»
Et là-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.
«Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans l'encrier.
—Vous ne faites jamais rien à propos: tout à l'heure, vous êtes entrés comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalisés.» En dépit, ou peut-être à cause de la vérité de sa remarque, personne ne souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide échange de regards. Véra, son encrier à la main, hésitait à s'éloigner.
«Et quels secrets pouvez-vous bien avoir à vos âges? C'est ridicule, et ce ne sont que des folies!
—Mais que t'importe, Véra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce jour-là meilleure que d'habitude et mieux disposée pour les autres.
—C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous prie?
—Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit Natacha en s'échauffant.
—Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de blâmable. Mais, quant à toi, je dirai à maman comment tu te conduis avec Boris.
—Natalie Ilinischna se conduit très bien avec moi, je n'ai pas à m'en plaindre.
—Finissez, Boris; vous êtes un vrai diplomate!»
Ce mot «diplomate», très usité parmi ces enfants, avait dans leur argot une signification toute particulière.
«C'est insupportable, dit Natacha, irritée et blessée. Pourquoi s'accroche-t-elle à moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as jamais aimé personne; tu n'as pas de cœur, tu es Mme de Genlis, et voilà tout (ce sobriquet, inventé par Nicolas, passait pour fort injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu n'as qu'à faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.
—Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas après un jeune homme devant le monde, et....
—Très bien, s'écria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as dérangés pour nous dire à tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la chambre d'étude!...»
Aussitôt tous les quatre se levèrent et disparurent comme une nichée d'oiseaux effarouchés.
«C'est à moi au contraire que vous en avez dit,» s'écria Véra, tandis que les quatre voix répétaient gaiement en chœur derrière la porte:
«Mme de Genlis! Mme de Genlis!»
Sans se préoccuper de ce sobriquet, Véra s'approcha de la glace pour arranger son écharpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui rendit son impassibilité habituelle.
Dans le salon, la conversation était des plus intimes entre les deux amies.
«Ah! chère, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois très bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour longtemps; toute notre fortune y passera! À qui la faute? À sa bonté et au club! À la campagne même, il n'a point de repos... toujours des spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais à quoi sert d'en parler? Raconte-moi plutôt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire: comment peux-tu courir ainsi la poste à ton âge, aller à Moscou, à Pétersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est merveilleux; quant à moi, je n'y entends rien!
—Ah! ma chère âme, que Dieu te préserve de jamais savoir par expérience ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime à la folie! On se soumet à tout pour lui! Mon procès a été une dure école! Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'écrivais ceci: «La princesse une telle désire voir un tel,» et j'allais moi-même en voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'à ce que j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi m'était complètement indifférent.
—À qui donc t'es-tu adressée pour Boris? Car enfin le voilà officier dans la garde, tandis que Nicolas n'est que «junker». Personne ne s'est remué pour lui. À qui donc t'es-tu adressée?
—Au prince Basile, et il a été très aimable. Il a tout de suite promis d'en parler à l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les récentes humiliations qu'elle avait dû subir.
—A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontré depuis l'époque de nos comédies chez les Roumianzow; il m'aura oubliée, et pourtant à cette époque-là il me faisait la cour!
—Il est toujours le même, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont pas tourné la tête! «Je regrette, chère princesse, m'a-t-il dit, de ne pas avoir à me donner plus de peine; vous n'avez qu'à ordonner.» C'est vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que je porte à mon fils; il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour son bonheur. Mais ma position est si difficile, si pénible, et elle a encore empiré, dit-elle tristement à voix basse. Mon malheureux procès n'avance guère et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu? Et je ne sais comment équiper Boris.»
Et, tirant son mouchoir, elle se mit à pleurer:
«J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de vingt-cinq roubles. Ma situation est épouvantable: je n'ai plus d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas à venir en aide à son filleul Boris et à lui faire une pension, toutes mes peines sont perdues.»
Les yeux de la comtesse étaient devenus humides, et elle paraissait absorbée dans ses réflexions.
«Il m'arrive souvent de penser à l'existence solitaire du comte Besoukhow, reprit la princesse, à sa fortune colossale, et de me demander—c'est peut-être un péché—pourquoi vit-il? La vie lui est à charge, tandis que Boris est jeune....
—Il lui laissera assurément quelque chose, dit la comtesse.
—J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.»
La princesse envoya chercher son fils:
«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.
—Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un dîner pareil à celui qu'il nous prépare.»
XV
«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais l'être quand tu veux.
—J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma promesse, et je ferai cela pour vous.»
Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu l'extrême gravité de son état.
«Dans ce cas, partons, dit Boris en français.
—Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à volonté.
Boris se tut; sa mère en profita pour s'adresser au suisse d'un ton larmoyant: «Je sais que le comte est très mal, c'est pour cela que je suis venue; je suis sa parente, je ne le dérangerai pas... je veux seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie, nous annoncer.»
Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.
«La princesse Droubetzkoï se fait annoncer chez le prince Basile,» cria-t-il à un valet de chambre qui avançait sa tête sous la voûte de l'escalier.
La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se regardant dans une grande glace de Venise encadrée dans le mur, et posa hardiment sa chaussure usée sur les marches tendues d'un riche tapis.
«Vous me l'avez promis, mon cher,» répéta-t-elle à son fils, en l'effleurant de la main pour l'encourager.
Boris la suivit tranquillement, les yeux baissés, et tous deux entrèrent dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince Basile.
Au moment où ils allaient demander leur chemin à un vieux valet de chambre qui s'était levé à leur approche, une des nombreuses portes qui donnaient dans cette pièce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en douillette de velours fourrée et ornée d'une seule décoration, ce qui était ordinairement chez lui l'indice d'une toilette négligée. Le prince reconduisait un beau garçon à cheveux noirs. C'était le docteur Lorrain.
«Est-ce bien certain?
—Errare humanum est, mon prince, répondit le docteur en grasseyant et en prononçant le latin à la française.
—C'est bien, c'est bien,» dit le prince Basile, qui, ayant remarqué la princesse Droubetzkoï et son fils, congédia le médecin en le saluant de la tête.
Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitôt dans les yeux de sa mère, et il en sourit à la dérobée.
«Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince.... Comment va le cher malade?» dit-elle, en faisant semblant de ne point remarquer le regard, froid et blessant dirigé sur elle.
Le prince Basile continua à les regarder en silence, elle et son fils Boris, sans chercher même à déguiser son étonnement; sans rendre à ce dernier son salut, il répondit à la princesse par un mouvement de tête et de lèvres qui indiquait que la situation du malade était désespérée.
«C'est donc vrai! s'écria-t-elle. Ah! c'est épouvantable, c'est terrible à penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait à vous remercier en personne.» Nouveau salut de Boris. «Soyez persuadé, mon prince, que jamais le cœur d'une mère n'oubliera ce que vous avez fait pour son fils.
—Je suis heureux, chère Anna Mikhaïlovna, d'avoir pu vous être agréable,» dit le prince en chiffonnant son jabot.
Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'à Pétersbourg à la soirée de Mlle Schérer.
«Faites votre possible pour servir avec zèle et vous rendre digne de.... Je suis charmé, charmé de... Êtes-vous en congé?»
Tout cela avait été débité avec la plus parfaite indifférence.
«J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre à ma nouvelle destination,» répondit Boris sans se montrer blessé de ce ton sec et sans témoigner le désir de continuer la conversation.
Frappé de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec attention:
«Demeurez-vous avec votre mère?
—Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.
—Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna.
—Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais pu comprendre Nathalie! S'être décidée à épouser cet ours mal léché.... Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu'on dit.
—Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en souriant, de manière à faire croire qu'elle partageait son opinion, tout en défendant le pauvre comte.
—Que disent les médecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa figure fatiguée l'expression d'un profond chagrin.
—Il y a peu d'espoir.
—J'aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C'est son filleul!» ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire une impression favorable sur le prince Basile.
Ce dernier se tut et fronça le sourcil.
Comprenant aussitôt qu'il craignait de trouver en elle un compétiteur dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le rassurer:
«Si ce n'était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle...»
Ces deux mots «mon oncle» glissaient de ses lèvres avec un mélange d'assurance et de laisser-aller.
«Je connais son caractère franc et noble!... mais ici il n'a que ses nièces auprès de lui; elles sont jeunes...»
Et elle continua à demi-voix en baissant la tête:
«A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont précieux! Il ne saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je le voie, malgré tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pénible pour moi; mais je suis si habituée à souffrir!»
Le prince avait compris, comme l'autre fois à la soirée de Mlle Schérer, qu'il serait impossible de se débarrasser d'Anna Mikhaïlovna.
«Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère princesse! Attendons jusqu'au soir: les médecins comptent sur une crise!
—Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il y va du salut de son âme! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un chrétien!»
La porte qui communiquait avec les chambres intérieures s'ouvrit à ce moment, et une des princesses en sortit; sa figure était froide et revêche, et sa taille, d'une longueur démesurée, jurait par sa disproportion avec l'ensemble de sa personne.
«Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.
—Toujours de même, et cela ne peut être autrement avec ce bruit, répondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhaïlovna comme une étrangère.
—Ah! chère, je ne vous reconnaissais pas, s'écria celle-ci avec joie en s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous aider à soigner mon oncle! Combien vous avez dû souffrir!» ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.
La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.
Anna Mikhaïlovna ôta ses gants, et, s'établissant dans un fauteuil comme dans un retranchement conquis, elle engagea le prince à s'asseoir à ses côtés.
«Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow. Ils l'invitent à dîner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois, dit-elle en se tournant vers le prince Basile.
—Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible; je serai très content que vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il s'est installé ici, et le comte n'a pas demandé une seule fois à le voir.»
Il haussa les épaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut chargé de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre escalier.
XVI
C'était la vérité. Pierre n'avait pas eu le loisir de se choisir encore une carrière, par suite de son renvoi de Pétersbourg à Moscou pour ses folies tapageuses. L'histoire racontée chez les Rostow était authentique. Il avait, de concert avec ses camarades, attaché l'officier de police sur le dos de l'ourson!
De retour depuis peu de jours, il s'était arrêté chez son père, comme d'habitude. Il supposait avec raison que son aventure devait être connue et que l'entourage féminin du comte, toujours hostile à son égard, ne manquerait pas de le monter contre lui. Malgré tout, il se rendit le jour même de son arrivée dans l'appartement de son père et s'arrêta, chemin faisant, dans le salon où se tenaient habituellement les princesses, pour leur dire bonjour. Deux d'entre elles faisaient de la tapisserie à un grand métier, tandis que la troisième, l'aînée, leur faisait une lecture à haute voix.
Son maintien était sévère, sa personne soignée, mais la longueur de son buste sautait aux yeux: c'était celle qui avait feint d'ignorer la présence d'Anna Mikhaïlovna. Les cadettes, toutes deux fort jolies, ne se distinguaient l'une de l'autre que par un grain de beauté, qui était placé chez l'une juste au-dessus de la lèvre et qui la rendait fort séduisante. Pierre fut reçu comme un pestiféré. L'aînée interrompit sa lecture et fixa sur lui en silence des regards effrayés; la seconde, celle qui était privée du grain de beauté, suivit son exemple; la troisième, moqueuse et gaie, se pencha sur son ouvrage pour cacher de son mieux le sourire provoqué par la scène qui allait se jouer et qu'elle prévoyait. Elle piqua son aiguille dans le canevas et fit semblant d'examiner le dessin, en étouffant un éclat de rire.
«Bonjour, ma cousine, dit Pierre, vous ne me reconnaissez pas?
—Je ne vous reconnais que trop bien, trop bien!
—Comment va le comte? Puis-je le voir? demanda Pierre avec sa gaucherie habituelle, mais sans témoigner d'embarras.
—Le comte souffre moralement et physiquement, et vous avez pris soin d'augmenter chez lui les souffrances de l'âme.
—Puis-je voir le comte? répéta Pierre.
—Oh! si vous voulez le tuer, le tuer définitivement, oui, vous le pouvez. Olga, va voir si le bouillon est prêt pour l'oncle; c'est le moment,» ajouta-t-elle, pour faire comprendre à Pierre qu'elles étaient uniquement occupées à soigner leur oncle, tandis que lui, il ne pensait évidemment qu'à lui être désagréable.
Olga sortit. Pierre attendit un instant, et, après avoir examiné les deux sœurs:
«Si c'est ainsi, dit-il en les saluant, je retourne chez moi, et vous me ferez savoir quand ce sera possible.»
Il s'en alla, et la petite princesse au grain de beauté accompagna sa retraite d'un long éclat de rire.
Le prince Basile arriva le lendemain et s'installa dans la maison du comte. Il fit venir Pierre:
«Mon cher, lui dit-il, si vous vous conduisez ici comme à Pétersbourg, vous finirez très mal: c'est tout ce que je puis vous dire. Le comte est dangereusement malade; il est inutile que vous le voyiez.»
À partir de ce moment, on ne s'inquiéta plus de Pierre, qui passait ses journées tout seul dans sa chambre du second étage.
Lorsque Boris entra chez lui, Pierre marchait à grands pas, s'arrêtait dans les coins de l'appartement, menaçant la muraille de son poing fermé, comme s'il voulait percer d'un coup d'épée un ennemi invisible, lançant des regards furieux par-dessus ses lunettes et recommençant sa promenade en haussant les épaules avec force gestes et paroles entrecoupées.
«L'Angleterre a vécu! disait-il en fronçant les sourcils et en dirigeant son index vers un personnage imaginaire. M. Pitt, traître à la nation et au droit des gens, est condamné à...»
Il n'eut pas le temps de prononcer l'arrêt dicté par Napoléon, représenté en ce moment par Pierre. Il avait déjà traversé la Manche et pris Londres d'assaut, lorsqu'il vit entrer un jeune et charmant officier, à la tournure élégante. Il s'arrêta court. Pierre avait laissé Boris âgé de quatorze ans et ne se le rappelait plus; malgré cela, il lui tendit la main en lui souriant amicalement, par suite de sa bienveillance naturelle.
«Vous ne m'avez pas oublié? dit Boris, répondant à ce sourire. Je suis venu avec ma mère voir le comte, mais on dit qu'il est malade.
—Oui, on le dit; on ne lui laisse pas une minute de repos,» reprit Pierre, qui se demandait à part lui quel était ce jeune homme.
Boris voyait bien qu'il ne le reconnaissait pas; mais, trouvant qu'il était inutile de se nommer et n'éprouvant d'ailleurs aucun embarras, il le regardait dans le blanc des yeux.
«Le comte Rostow vous invite à venir dîner chez lui aujourd'hui, dit-il après un silence prolongé, qui commençait à devenir pénible pour Pierre.
—Ah! le comte Rostow, s'écria Pierre joyeusement; alors vous êtes son fils Élie. Figurez-vous que je ne vous reconnaissais pas. Vous rappelez-vous nos promenades aux montagnes des Oiseaux en compagnie de Mme Jacquot, il y a de cela longtemps?
—Vous vous trompez, reprit Boris sans se presser et en souriant d'un air assuré et moqueur. Je suis Boris, le fils de la princesse Droubetzkoï. Le comte Rostow s'appelle Élie et son fils Nicolas, et je n'ai jamais connu de Mme Jacquot.»
Pierre secoua la tête et promena ses mains autour de lui, comme s'il voulait chasser des cousins ou des abeilles.
«Ah! Dieu! est-ce possible? J'aurai tout confondu; j'ai tant de parents à Moscou.... Vous êtes Boris,... oui, c'est bien cela... enfin c'est débrouillé! Voyons, que pensez-vous de l'expédition de Boulogne? Les Anglais auront du fil à retordre, si Napoléon parvient seulement à traverser le détroit. Je crois l'entreprise possible,... pourvu que Villeneuve se conduise bien.»
Boris, qui ne lisait pas les journaux, ne savait rien de l'expédition et entendait prononcer le nom de Villeneuve pour la première fois.
«Ici, à Moscou, les dîners et les commérages nous occupent bien autrement que la politique, répondit-il d'un air toujours moqueur: je n'en sais absolument rien et je n'y pense jamais! Il n'est question en ville que de vous et du comte.»
Pierre sourit de son bon sourire, tout en ayant l'air de craindre que son interlocuteur ne laissât échapper quelque parole indiscrète; mais Boris s'exprimait d'un ton sec et précis sans le quitter des yeux.
«Moscou n'a pas autre chose à faire; chacun veut savoir à qui le comte léguera sa fortune, et qui sait s'il ne nous enterrera pas tous? Pour ma part, je le lui souhaite de tout cœur!
—Oui, c'est très pénible, très pénible, balbutia Pierre, qui continuait à redouter une question délicate pour lui.
—Et vous devez croire, reprit Boris en rougissant légèrement, mais en conservant son maintien réservé, que chacun cherche également à obtenir une obole du millionnaire....
—Nous y voilà! pensa Pierre.
—Et je tiens justement à vous dire, pour éviter tout malentendu, que vous vous tromperiez singulièrement en nous mettant, ma mère et moi, au nombre de ces gens-là. Votre père est très riche, tandis que nous sommes très pauvres; c'est pourquoi je ne l'ai jamais considéré comme un parent. Ni ma mère, ni moi, ne lui demanderons rien et n'accepterons jamais rien de lui!»
Pierre fut quelque temps avant de comprendre; tout à coup il saisit vivement, et gauchement comme toujours, la main de Boris, et rougissant de confusion et de honte:
«Est-ce possible? s'écria-t-il, peut-on croire que je... ou que d'autres...?
—Je suis bien aise de vous l'avoir dit; excusez-moi. Si cela vous a été désagréable, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, continua Boris en rassurant Pierre, car les rôles étaient intervertis. J'ai pour principe d'être franc.... Mais que dois-je répondre? Viendrez-vous dîner chez les Rostow?...»
Et Boris, s'étant ainsi délivré d'un lourd fardeau et tiré d'une fausse situation en les passant à un autre, était redevenu charmant comme d'habitude.
«Écoutez-moi, dit Pierre tranquillisé, vous êtes un homme étonnant. Ce que vous venez de faire est bien, très bien! Vous ne méconnaissez pas, c'est naturel... il y a si longtemps que nous ne nous étions vus... encore enfants.... Donc, vous auriez pu supposer... je vous comprends très bien; je ne l'aurais pas fait, je n'en aurais pas eu le courage, mais tout de même c'est parfait. Je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance. C'est vraiment étrange, ajouta-t-il en souriant après un moment de silence, vous avez pu supposer que je... et il se mit à rire.—Enfin nous nous connaîtrons mieux, n'est-ce pas? je vous en prie...» et il lui serra la main. Savez-vous que je n'ai pas vu le comte? Il ne m'a pas fait demander... il me fait de la peine comme homme, mais que faire?... Ainsi, vous croyez sérieusement que Napoléon aura le temps de faire passer la mer à son armée?»
Et Pierre se mit à développer les avantages et les désavantages de l'expédition de Boulogne.
Il en était là lorsqu'un domestique vint prévenir Boris que sa mère montait en voiture; il prit congé de Pierre, qui lui promit, en lui serrant amicalement la main, d'aller dîner chez les Rostow. Il se promena longtemps encore dans sa chambre, mais cette fois sans s'escrimer contre des ennemis imaginaires; il souriait et se sentait pris, sans doute à cause de sa grande jeunesse et de son complet isolement, d'une tendresse sans cause pour ce jeune homme intelligent et sympathique, et bien décidé à faire plus ample connaissance avec lui.
Le prince Basile reconduisait la princesse, qui cachait dans son mouchoir son visage baigné de larmes.
«C'est affreux, c'est affreux, murmurait-elle, mais malgré tout je remplirai mon devoir jusqu'au bout. Je reviendrai pour le veiller; on ne peut pas le laisser ainsi..., chaque seconde est précieuse. Je ne comprends pas ce que ses nièces attendent. Dieu aidant, je trouverai peut-être moyen de le préparer.... Adieu, mon prince, que le bon Dieu vous soutienne!
—Adieu, ma chère,» répondit négligemment le prince Basile.
«Ah! son état est terrible, dit la mère à son fils, à peine assise dans sa voiture; il ne reconnaît personne.
—Je ne puis, ma mère, me rendre compte de la nature de ses rapports avec Pierre.
—Le testament dévoilera tout, mon ami, et notre sort en dépendra également.
—Mais qu'est-ce qui vous fait supposer qu'il nous laissera quelque chose?
—Ah! mon enfant, il est si riche, et nous sommes si pauvres!
—Cette raison ne me paraît pas suffisante, je vous l'avoue, maman....
—Mon Dieu, mon Dieu, qu'il est malade!» répétait la princesse.
XVII
Lorsque Anna Mikhaïlovna et son fils avaient quitté la comtesse Rostow pour faire leur visite, ils l'avaient laissée seule, plongée dans ses réflexions et essuyant de temps en temps ses yeux pleins de larmes. Enfin elle sonna.
«Il me semble, ma bonne, dit-elle en s'adressant d'un ton sévère à la fille de chambre qui avait tardé à répondre à l'appel, que vous ne voulez pas faire votre service; c'est bien! je vous chercherai une autre place!»
La comtesse avait les nerfs agacés; le chagrin et la pauvreté honteuse de son amie l'avaient mise de fort mauvaise humeur, ce qui se traduisait toujours dans son langage par le «vous» et «ma bonne».
«Pardon, madame, murmura la coupable.
—Priez le comte de passer chez moi.»
Le comte arriva bientôt en se dandinant et s'approcha timidement de sa femme:
«Oh! ah! ma petite comtesse, quel sauté de gelinottes au madère nous aurons! Je l'ai goûté, ma chère. Aussi ai-je payé Taraska mille roubles, et il les vaut.»
Il s'assit à côté de sa femme, passa une main dans ses cheveux et posa l'autre sur ses genoux d'un air vainqueur.
«Que désirez-vous, petite comtesse?
—Voilà ce que c'est, mon ami; mais quelle est cette tache? lui dit-elle en posant le doigt sur son gilet. C'est sans doute le sauté de gelinottes? ajouta-t-elle en souriant. Voyez-vous, cher comte, il me faut de l'argent.»
La figure du comte s'allongea.
«Ah! dit-il, chère petite comtesse!»
Et il chercha son portefeuille avec agitation.
«Il m'en faut beaucoup... cinq cents roubles, reprit-elle, en frottant la tache avec son mouchoir de batiste.
—À l'instant, à l'instant! hé, qui est là? cria-t-il, avec l'assurance de l'homme qui sait qu'il sera obéi et qu'on s'élancera tête baissée à sa voix. Qu'on m'envoie Mitenka!»
Mitenka était le fils d'un noble et avait été élevé par le comte, qui lui avait confié le soin de toutes ses affaires; il fit son entrée à pas lents et mesurés, et s'arrêta respectueusement devant lui.
«Écoute, mon cher, apporte-moi,—et il hésita,—apporte-moi sept cents roubles, oui, sept cents roubles; mais fais attention de ne pas me donner des papiers sales et déchirés comme l'autre fois. J'en veux de neufs; c'est pour la comtesse.
—Oui, je t'en prie, Mitenka, qu'ils soient propres, dit la comtesse avec un soupir.
—Quand Votre Excellence désire-t-elle les avoir? car vous savez que... du reste soyez sans inquiétude, se hâta de dire Mitenka, qui voyait poindre dans la respiration fréquente et pénible du comte le signe précurseur d'une colère inévitable.... J'avais oublié... vous allez les recevoir.
—Très bien, très bien, donne-les à la comtesse. Quel trésor que ce garçon! dit le comte en le suivant des yeux; rien ne lui est impossible et c'est là ce qui me plaît, car après tout c'est ainsi que cela doit être.
—Ah! l'argent, l'argent, que de maux l'argent cause dans ce monde, et celui-là me sera bien utile, cher comte.
—Chacun sait, petite comtesse, que vous êtes terriblement dépensière,» reprit le comte. Et, après avoir baisé la main de sa femme, il rentra chez lui.
La comtesse reçut ses assignats tout neufs, et elle venait de les recouvrir soigneusement de son mouchoir de poche, lorsque la princesse Droubetzkoï entra dans sa chambre.
«Eh bien, mon amie? demanda la comtesse légèrement émue.
—Ah! quelle terrible situation! Il est méconnaissable et si mal, si mal! Je ne suis restée qu'un instant, et je n'ai pas dit deux mots.
—Annette, au nom du ciel, ne me refuse pas,» dit tout à coup la comtesse en rougissant et avec un air de confusion qui contrastait singulièrement avec l'expression sévère de sa figure fatiguée.
Elle retira vivement son mouchoir et présenta le petit paquet à Anna Mikhaïlovna. Celle-ci devina tout de suite la vérité, et elle se pencha aussitôt, toute prête à serrer son amie dans ses bras.
«Voilà pour l'uniforme de Boris!»
Le moment était venu, et la princesse embrassa son amie en pleurant. Pourquoi pleuraient-elles toutes deux? Était-ce parce qu'elles se trouvaient forcées de penser à l'argent, cette question si secondaire quand on s'aime! ou peut-être songeaient-elles au passé, à leur enfance, qui avait vu naître leur affection, et à leur jeunesse évanouie? Quoi qu'il en soit, leurs larmes coulaient, mais c'étaient de douces larmes.
XVIII
La comtesse Rostow était au salon avec ses filles et un grand nombre d'invités: Le comte avait emmené les hommes dans son cabinet et leur faisait les honneurs de sa collection de pipes turques; de temps en temps il revenait demander à sa femme si Marie Dmitrievna Afrossimow était arrivée.
Marie Dmitrievna, surnommée «le terrible dragon», n'avait ni titre ni fortune, mais son caractère était franc et ouvert, ses manières simples et naturelles. Elle était connue de la famille impériale; la meilleure société des deux capitales allait chez elle. On avait beau se moquer tout bas de son sans-façon et faire circuler les anecdotes les plus étranges sur son compte, elle inspirait la crainte et le respect.
On fumait dans le cabinet du comte et l'on causait de la guerre qui venait d'être officiellement déclarée dans le manifeste au sujet du recrutement. Personne ne l'avait encore lu, mais chacun savait qu'il était publié. Le comte, assis sur une ottomane entre deux convives qui parlaient tout en fumant, ne disait mot, mais inclinait la tête à gauche et à droite, en les regardant et en les écoutant tour à tour avec un visible plaisir.
L'un d'eux portait le costume civil: sa figure ridée, bilieuse, maigre et rasée de près, accusait un âge voisin de la vieillesse, quoiqu'il fût mis à la dernière mode; il avait ramené ses pieds sur le divan, avec le sans-gêne d'un habitué de la maison, et aspirait bruyamment à longs traits et avec force contorsions, la fumée qui s'échappait d'une chibouque, dont le bout d'ambre relevait le coin de sa bouche. Schinchine était un vieux garçon, cousin germain de la comtesse. On le tenait, dans les salons de Moscou, pour une mauvaise langue. Lorsqu'il causait, il avait toujours l'air de faire un grand honneur à son interlocuteur. L'autre convive, jeune officier de la garde, frais et rose, bien frisé, bien coquet, et tiré à quatre épingles, tenait le bout de sa chibouque entre les deux lèvres vermeilles de sa jolie bouche, et laissait doucement échapper la fumée en légères spirales. C'était le lieutenant Berg, officier au régiment de Séménovsky, qu'il était sur le point de rejoindre avec Boris: c'était lui que Natacha avait appelé «le fiancé» de la comtesse Véra. Le comte continuait à prêter une oreille attentive, car jouer au boston et suivre la conversation de deux bavards, quand il avait l'heureuse fortune d'en avoir deux sous la main, étaient ses occupations favorites.
«Comment arrangez-vous tout cela, mon cher, mon très honorable Alphonse Karlovitch?» disait Schinchine avec ironie; il mêlait, ce qui donnait un certain piquant à sa conversation, les expressions russes les plus familières aux phrases françaises les plus choisies.
«Vous comptez donc vous faire des rentes sur l'État avec votre compagnie, et en tirer un petit revenu?
—Non, Pierre Nicolaïévitch, je tiens seulement à prouver que les avantages sont bien moins considérables dans la cavalerie que dans l'infanterie. Mais vous allez du reste juger de ma position...»
Berg parlait toujours d'une façon précise, tranquille et polie; sa conversation n'avait jamais d'autre objet que lui-même, et tant qu'un entretien ne lui offrait pas d'intérêt personnel, son silence pouvait se prolonger indéfiniment sans lui faire éprouver et sans faire éprouver aux autres le moindre embarras; mais, à la première occasion favorable, il se mettait en avant avec une satisfaction visible.
«Voici ma situation, Pierre Nicolaïévitch.... Si je servais dans la cavalerie, même comme lieutenant, je n'aurais pas plus de 200 roubles par trimestre; à présent j'en ai 230...»
Et Berg sourit agréablement en regardant Schinchine et le comte avec une tranquille assurance, comme si sa carrière et ses succès devaient être le but suprême des désirs de chacun.
«Et puis, dans la garde je suis en vue, et les vacances y sont plus fréquentes que dans l'infanterie. Vous devez comprendre que 230 roubles ne pouvaient me suffire, car je fais des économies, et j'envoie de l'argent à mon père, continua Berg en lançant une bouffée de fumée.
—Le calcul est juste: «l'Allemand moud son blé sur le dos de sa hache,» comme dit le proverbe...»
Et Schinchine fit passer le tuyau de sa chibouque dans le coin opposé de sa bouche en jetant un coup d'œil au comte, qui éclata de rire. Le reste de la société, voyant Schinchine en train de parler, fit cercle autour d'eux. Berg, qui ne remarquait jamais la moquerie dont il pouvait être l'objet, continua à énumérer les avantages qu'il s'était assurés en passant dans la garde: premièrement un rang de plus que ses camarades; puis, en temps de guerre, le chef d'escadron pouvait fort bien être tué, et alors lui, comme le plus ancien, le remplacerait d'autant plus facilement qu'on l'aimait beaucoup au régiment, et que son papa était très fier de lui. Il contait avec délices ses petites histoires, sans paraître se douter qu'il pût y avoir des intérêts plus graves que les siens, et il y avait dans l'expression naïve de son jeune égoïsme une telle ingénuité, que l'auditoire en était désarmé.
«Enfin, mon cher, que vous soyez dans l'infanterie ou dans la cavalerie, vous ferez votre chemin, je vous en réponds,» dit Schinchine en lui tapant sur l'épaule et en posant ses pieds, par terre.
Berg sourit avec satisfaction et suivit le comte, qui passa au salon avec toute la société.
C'était le moment qui précède l'annonce du dîner, ce moment où personne ne tient à engager une conversation, dans l'attente de la zakouska[9]. Cependant la politesse vous y oblige, ne fût-ce que pour déguiser votre impatience. Les maîtres de la maison regardent la porte de la salle à manger et échangent entre eux des coups d'œil désespérés. De leur côté, les invités, qui surprennent au passage ces signes non équivoques d'impatience, se creusent la tête pour deviner quelle peut être la personne ou la chose attendue: est-ce un parent en retard, ou est-ce le potage?
Pierre venait seulement d'arriver, et s'était gauchement assis dans le premier fauteuil venu qui lui avait barré le chemin du milieu du salon. La comtesse se donnait toute la peine imaginable pour le faire parler, mais n'en obtenait que des monosyllabes, pendant qu'à travers ses lunettes il regardait autour de lui, en ayant l'air de chercher quelqu'un. On le trouvait sans doute fort gênant, mais il était le seul à ne pas s'en apercevoir. Chacun connaissait plus ou moins son histoire de l'ours, et cet homme gros, grand et robuste excitait la curiosité générale; on se demandait avec étonnement comment un être aussi lourd, aussi indolent, avait pu faire une pareille plaisanterie à l'officier de police.
«Vous êtes arrivé depuis peu? lui demanda la comtesse.
—Oui, madame, répondit-il en regardant à gauche.
—Vous n'avez pas vu mon mari?
—Non, madame, dit-il en souriant mal à propos.
—Vous avez été à Paris il n'y a pas bien longtemps; ce doit être très intéressant à visiter?
—Très intéressant.»
La comtesse jeta un regard à Anna Mikhaïlovna, qui, saisissant au vol cette prière muette, s'approcha du jeune homme pour animer, s'il était possible, la conversation; elle lui parla de son père, mais sans plus de succès, et il continua à ne répondre que par monosyllabes.
De leur côté, les autres invités échangeaient entre eux des phrases comme celles-ci: «Les Razoumovsky... cela a été charmant!... Vous êtes bien bonne... la comtesse Apraxine...» lorsque la comtesse se dirigea tout à coup vers l'autre salon, et on l'entendit s'écrier:
«Marie Dmitrievna!
—Elle-même!...» répondit une voix assez dure.
Et Marie Dmitrievna parut au même instant.
À l'exception des vieilles femmes, les dames comme les demoiselles se levèrent aussitôt.
Marie Dmitrievna s'était arrêtée sur le seuil de la porte. D'une taille élevée, forte et hommasse, elle portait haut sa tête à boucles grises, qui accusait la cinquantaine, et, tout en affectant de rabattre sans se hâter les larges manches de sa robe, elle enveloppa du regard toute la société qui l'entourait.
Marie Dmitrievna parlait toujours russe.
«Salut cordial à celle que nous fêtons, à elle et à ses enfants! dit-elle de sa voix forte qui dominait toutes les autres.—Que deviens-tu, vieux pécheur? dit-elle en s'adressant au comte, qui lui baisait la main.—Avoue-le, tu t'ennuies à Moscou, il n'y a où lancer les chiens.... Que faire, mon bon? Voilà! Quand ces petits oiseaux-là auront grandi,—et elle désignait les jeunes filles,—bon gré mal gré il faudra leur chercher des fiancés.—Eh bien! mon cosaque, dit Marie Dmitrievna à Natacha, qu'elle appelait toujours ainsi, en la caressant de la main pendant que la petite baisait gaiement la sienne,—sans avoir peur.... Cette fillette est un lutin, je le sais, mais je l'aime!»
Retirant d'un énorme «ridicule» des boucles d'oreilles en pierres fines, taillées en poires, elle les donna à la petite fille, toute rayonnante de joie et de plaisir, et, se retournant ensuite vers Pierre:
«Hé! hé! mon très cher, viens, viens ici, lui dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre douce et engageante; viens ici, mon cher.»
Et elle relevait ses larges manches d'un air menaçant...:
«Approche, approche! J'ai été la seule à dire la vérité à ton père, quand l'occasion s'en présentait; je ne vais pas te la ménager non plus, c'est Dieu qui l'ordonne.»
Elle se tut, et chacun attendit ce qui allait se passer après cet exorde gros d'orage:
«C'est bien, il n'y a rien à dire, tu es un gentil garçon!... Pendant que ton père est étendu sur son lit de douleur, tu t'amuses à attacher un homme de police sur le dos d'un ourson! C'est indécent, mon bonhomme, c'est indécent! Tu aurais mieux fait d'aller faire la guerre...»
Puis, lui tournant le dos et présentant sa main au comte, qui retenait à grand'peine un éclat de rire étouffé:
«Eh bien, à table, s'écria-t-elle, il en est temps, je crois!»
Le comte ouvrit la marche, avec Marie Dmitrievna. Venaient ensuite la comtesse au bras d'un colonel de hussards, personnage à ménager, car il devait servir de guide à Nicolas et l'emmener au régiment, Anna Mikhaïlovna avec Schinchine, Berg avec Véra, la souriante Julie Karaguine avec Nicolas; d'autres couples suivaient à la file tout le long de la salle, et enfin derrière toute la compagnie, marchant un à un avec les enfants, les gouverneurs et les gouvernantes. Les domestiques se précipitèrent sur les chaises, qui furent avancées avec bruit; la musique éclata dans les galeries du haut, et tout le monde s'assit. Les sons de l'orchestre ne tardèrent pas à être étouffés par le cliquetis des couteaux et des fourchettes, par la voix des convives et les allées et venues des valets de chambre. La comtesse occupait un des bouts de la longue table avec Marie Dmitrievna à sa droite, et Anna Mikhaïlovna à sa gauche. Le comte, placé à l'autre bout, avait Schinchine à sa droite et à sa gauche le colonel; les autres invités du sexe fort s'assirent à leur fantaisie, et, au milieu de la table, les jeunes gens, Véra, Berg, Pierre et Boris, faisaient face aux enfants, aux gouverneurs et aux gouvernantes.
Le comte jetait par intervalles un regard à sa femme et à son gigantesque bonnet à nœuds bleus, qu'il apercevait entre les carafes, les bouteilles et les vases garnis de fruits qui l'en séparaient, et s'occupait activement, sans s'oublier lui-même, à verser du vin à ses voisins. À travers les tiges d'ananas qui la cachaient un peu, la comtesse répondait aux coups d'œil de son mari, dont le front enluminé se détachait ostensiblement au milieu des cheveux gris qui l'entouraient. Le côté des dames gazouillait à l'unisson; du côté des hommes, les voix s'élevaient de plus en plus, et entre autres celle du colonel de hussards, qui mangeait et buvait tant et si bien, que sa figure en était devenue pourpre, et que le comte l'offrait comme exemple, aux autres dîneurs. Berg expliquait à Véra, avec un tendre sourire, que l'amour venait du ciel et n'appartenait point à la terre. Boris nommait une à une, à son nouvel ami Pierre, toutes les personnes présentes, en échangeant des regards avec Natacha, qui lui faisait vis-à-vis. Pierre parlait peu, examinait les figures qui lui étaient inconnues et mangeait à belles dents. Des deux potages qu'on lui avait présentés, il avait choisi le potage à la tortue, et depuis la koulibiaka jusqu'au rôti de gelinottes, il n'avait pas laissé passer un seul plat, ni refusé un seul des vins offerts par le maître d'hôtel, qui tenait majestueusement la bouteille enveloppée d'une serviette, et qui lui glissait mystérieusement à l'oreille:
«Madère sec, vin de Hongrie, vin du Rhin!»
Il buvait indifféremment dans l'un ou l'autre des quatre verres, aux armes du comte, placés devant, chaque convive, et il se sentait pris pour ses voisins d'une bienveillance qui ne faisait qu'augmenter à chaque rasade. Natacha regardait fixement Boris, comme les fillettes savent seules le faire quand elles ont une amourette, et surtout lorsqu'elles viennent d'embrasser pour la première fois le héros de leurs rêves. Pierre ne faisait nulle attention à elle, et cependant, à la vue de cette singulière petite fille qui avait des yeux passionnés, il se sentait pris d'une folle envie de rire.
Nicolas, qui se trouvait loin de Sonia, et à côté de Julie Karaguine, causait avec elle en souriant. Sonia souriait aussi, mais la jalousie la dévorait: elle pâlissait, rougissait tour à tour, et faisait tout son possible pour deviner ce qu'ils pouvaient se dire. La gouvernante, à l'air agressif, se tenait sur le qui-vive, toute prête à fondre sur celui qui oserait attaquer les enfants. Le gouverneur allemand tâchait de noter dans sa cervelle les mets et les vins qui défilaient devant lui, pour en faire une description détaillée dans sa première lettre à sa famille, et il était profondément blessé de ce que le maître d'hôtel ne faisait nulle attention à lui et ne lui offrait jamais de vin. Il dissimulait de son mieux, en faisant semblant de ne pas en désirer, et il aurait bien voulu faire croire que, s'il en avait accepté, ç'aurait été uniquement pour satisfaire une curiosité de savant.
XIX
La conversation s'animait de plus en plus du côté des hommes. Le colonel racontait que le manifeste de la déclaration de guerre était déjà répandu à Pétersbourg, et que l'exemplaire qu'il en avait eu venait d'être apporté au général en chef par un courrier.
«Quelle est la mauvaise étoile qui nous pousse à guerroyer contre Napoléon? s'écria Schinchine. Il a déjà rabattu le caquet à l'Autriche; je crains cette fois que ce ne soit notre tour.»
Le colonel, un robuste et rouge Allemand, bon soldat d'ailleurs et bon patriote, malgré son origine, s'offensa de ces paroles:
«Mauvaise étoile! s'écria-t-il en prononçant les mots à sa façon et tout de travers. Quand c'est l'Empereur, monsieur, qui sait pourquoi nous la faisons! Il dit dans son manifeste qu'il ne saurait rester indifférent au danger qui menace la Russie, et que la sécurité de l'empire, la dignité et la sainteté des alliances!...» ajouta-t-il en appuyant particulièrement sur ce dernier mot, comme si toute l'importance de la question y était contenue.
Puis, grâce à une mémoire infaillible et exercée depuis longtemps à retenir les édits officiels, il se mit à répéter mot à mot les premières lignes du manifeste:
«Le seul désir, l'unique et constant but de l'Empereur étant d'établir en Europe une paix durable, il se décide, afin d'en atteindre la réalisation, à faire passer dès à présent une partie de l'armée à l'étranger. Voilà, monsieur, la raison! dit-il, en vidant son verre avec lenteur et en sollicitant du regard l'approbation du comte.
—Connaissez-vous le proverbe: «Jérémie, Jérémie, reste chez toi, et veille à tes fuseaux!» repartit ironiquement Schinchine. Cela nous va comme un gant. Quand on pense que même Souvorow a été battu à plate couture..., et où sont aujourd'hui, je vous le demande, les Souvorow? dit-il en passant du russe au français.
—Nous devons nous battre jusqu'à la dernière goutte de notre sang, reprit le colonel en frappant du poing sur la table, et mourir pour notre Empereur! Voilà ce qu'il faut, et surtout raisonner le moins possible, ajouta-t-il en accentuant le mot «moins» et en se tournant vers le comte. C'est ainsi que nous raisonnons, nous autres vieux hussards; et vous, comment raisonnez-vous, jeune homme et jeune hussard? continua-t-il en s'adressant à Nicolas, qui négligeait sa voisine pour écouter de toutes ses oreilles.
—Je suis complètement de votre avis, répondit-il en devenant rouge comme une pivoine, en tournant les assiettes dans tous les sens et en déplaçant et replaçant son verre d'un mouvement si brusque et si désespéré, qu'il faillit le briser. Je suis convaincu que nous devons, nous autres Russes, vaincre ou mourir!...»
La phrase n'était pas achevée, qu'il en avait déjà senti tout le ridicule: c'était pompeux, emphatique et complètement hors de propos.
«C'est bien beau, ce que vous venez de dire,» lui souffla à l'oreille Julie en soupirant. Sonia, saisie d'un tremblement nerveux, l'avait écouté toute rougissante, tandis que Pierre approuvait le discours du colonel:
«Voilà qui s'appelle parler, dit-il.
—Vous êtes, jeune homme, un vrai hussard, reprit le colonel, en recommençant à frapper sur la table.
—Hé, là-bas, pourquoi tout ce bruit?...»
C'était Marie Dmitrievna qui élevait la voix.
«Pourquoi ces coups de poing? À qui en as-tu? En vérité, tu t'emportes comme si tu chargeais des Français!
—Je dis la vérité, lui répondit le hussard.
—Nous parlons de la guerre, s'écria le comte, car savez-vous, Marie Dmitrievna, que j'ai un fils qui part pour l'armée?
—Et moi, j'en ai quatre à l'armée et je ne m'en plains pas; tout se fait par la volonté de Dieu. On meurt couché «sur son poêle «,[10] et l'on se tire sain et sauf d'une mêlée, continua Marie Dmitrievna, en élevant sa forte voix qui résonnait à travers la table....
Et la conversation se localisa de nouveau entre les femmes d'un côté, et les hommes de l'autre.
«Je te dis que tu ne le demanderas pas, murmurait à Natacha son petit frère, tu ne le demanderas pas?
—Et moi, je te dis que je le demanderai,» répondit Natacha....
Et la figure tout en feu et avec une audace mutine et résolue, elle se leva à demi, et invitant Pierre du regard à lui prêter attention:
«Maman! s'écria-t-elle de sa voix d'enfant, fraîche et sonore.
—Que veux-tu?» demanda la comtesse effrayée.
Elle avait deviné une gaminerie, à l'expression de la figure de la petite fille, et elle la menaça sévèrement du doigt, en hochant la tête d'un air fâché et mécontent.
Les conversations cessèrent.
«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» reprit sans hésitation Natacha....
Sa mère faisait de vains efforts pour l'arrêter.
«Cosaque!» cria Marie Dmitrievna, en la menaçant à son tour de l'index.
Les convives s'entre-regardèrent. Les vieux ne savaient comment prendre cet incident.
«Maman, quel plat sucré aurons-nous?» répéta Natacha gaiement, et parfaitement rassurée sur les suites de son espièglerie.
Sonia et le gros Pierre étouffaient leurs rires tant bien que mal.
«Eh bien, tu vois, je l'ai demandé, chuchota Natacha au petit frère et à Pierre, qu'elle regarda de nouveau.
—On servira une glace, mais tu n'en auras pas,» dit Marie Dmitrievna.
Natacha, voyant qu'elle n'avait plus rien à craindre même de la part de cette dernière, s'adressa à elle encore plus résolument: «Quelle glace? Je n'aime pas la glace à la crème.
—Aux carottes, alors?
—Non, non, quelle glace, Marie Dmitrievna, quelle glace? Je veux le savoir,» criait-elle toujours plus haut.
La comtesse et tous les convives éclatèrent de rire. On ne riait pas autant de la repartie de Marie Dmitrievna que de la hardiesse et de l'habileté déployées par cette fillette, qui osait ainsi lui tenir tête.
Natacha se calma lorsqu'on lui eut annoncé une glace à l'ananas. Un instant après, on versa le champagne; la musique se remit à jouer; le comte et la petite comtesse s'embrassèrent, les convives se levèrent pour la féliciter et trinquer avec leurs hôtes, leurs vis-à-vis, leurs voisins et les enfants. Enfin les domestiques retirèrent vivement les chaises, et tous les convives, dont le vin et le dîner avaient légèrement coloré les visages, se remirent en file comme en entrant, et passèrent dans le même ordre de la salle à manger au salon.
XX
Les tables de jeu étaient préparées; les parties de boston s'organisèrent, et les invités se répandirent dans les salons et dans la bibliothèque. Le comte contemplait un jeu de cartes qu'il avait disposées en éventail devant lui. C'était l'heure habituelle de sa sieste: aussi faisait-il son possible pour vaincre le sommeil qui le gagnait, et il riait à tout propos. La jeunesse, entraînée par la maîtresse de la maison, s'était groupée autour du piano et de la harpe. Julie, cédant aux instances générales, exécuta sur ce dernier instrument un air avec variations, et se joignit ensuite au reste de la société, pour prier Natacha et Nicolas, dont on connaissait le talent musical, de chanter quelque chose. Natacha, toute fière d'être traitée en grande personne, était cependant fort intimidée.
«Que chanterons-nous? demanda-t-elle.
—La Source, répondit Nicolas.
—Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?»
S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne, son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes, les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche s'abaissèrent.
«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle.
Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en larmes.
Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux.
«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour... autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de cœur, que je suis une ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...»
Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci comprenait toute la gravité du chagrin de son amie.
«Sonia,» dit-elle.
Elle avait tout à coup deviné la vérité.
«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas?
—Mais c'est Nicolas qui les a écrits, ces vers, et c'est moi qui ai copié les autres qu'elle a trouvés sur ma fable et qu'elle menace de montrer à maman.... Elle m'a dit que j'étais une ingrate, et que maman ne me permettrait jamais de l'épouser..., qu'il épouserait Julie Karaguine, et tu as bien vu comme il s'est occupé d'elle toute la journée; Natacha, pourquoi tout cela?...»
Et ses larmes recommencèrent de plus belle. Natacha l'attira à elle, l'embrassa, et la tranquillisa en lui souriant à travers ses pleurs.
«Sonia, il ne faut pas la croire. Souviens-toi de ce que nous disions à nous trois avec Nicolas, l'autre soir après le souper. Nous avons décidé d'avance comment tout se passerait; je ne me rappelle plus comment, mais je sais que cela devait être très bien et très possible. Le frère de l'oncle Schinchine a bien épousé sa cousine germaine, et nous ne sommes cousins qu'au troisième degré. Boris aussi disait que ce ne serait pas difficile, car je lui ai raconté tout cela, tu sais, et il est si intelligent, si bon! Ne pleure pas, Sonia, ma petite colombe, ma petite amie.!...»
Et elle la couvrait de baisers en riant.
«Véra est méchante, laissons-la tranquille, mais tout ira bien, et elle ne dira rien à maman. Nicolas l'annoncera lui-même et il ne pense pas à Julie...»
Puis elle lui donna encore un baiser, et Sonia se releva d'un bond, les yeux tout brillants de nouveau, de joie et d'espérance. C'était bien véritablement un charmant petit chat, qui semblait guetter le moment favorable pour retomber doucement sur ses pattes et s'élancer à la poursuite du peloton avec lequel, comme tous ceux de sa race, il savait si bien jouer.
«Tu le crois? bien vrai, tu le jures? dit-elle vivement, en réparant le désordre de sa robe et de sa coiffure.
—Je te le jure,» répliqua Natacha, en lui rattachant une boucle de cheveux échappée de ses longues nattes. «Eh bien, allons chanter la Source, s'écrièrent-elles en riant, allons!
—Sais-tu que ce gros Pierre, qui était en face de moi, est très drôle, dit tout à coup Natacha en s'arrêtant. Oh! que je m'amuse!...»
Et elle s'élança dans le corridor. Sonia secoua le duvet attaché à sa jupe, glissa les vers dans son corsage et la suivit à pas précipités, les joues tout en feu.
Comme on le pense, le quatuor de la Source eut un grand succès. Nicolas chanta ensuite une nouvelle romance:
Phoebé rayonne dans la nuit, Je rêve à toi, mon cœur s'enfuit Vers ton cœur, ô mon adorée; Je rêve que tes doigts charmants Font vibrer la harpe dorée... Mais que m'importent ces doux chants, Et ces appels de mon amante, Si ses baisers ne viennent pas Devancer sur ma lèvre ardente Le baiser glacé du trépas?
Il n'avait pas fini, que l'orchestre placé dans la galerie donna le signal de la danse, et la jeunesse s'élança au milieu d'un pêle-mêle général.
Schinchine venait d'accaparer Pierre, qui était pour lui un morceau friand tout fraîchement débarqué, et il se lançait dans une ennuyeuse dissertation politique, lorsque Natacha entra dans le salon, et marchant droit vers Pierre:
«Maman, lui dit-elle en riant et en rougissant, maman m'a ordonné de vous inviter à danser.
—Je crains de brouiller toutes les figures, répondit Pierre, mais si vous voulez me guider...»
Et il présenta sa main à la fillette.
Pendant que les couples se mettaient en place et que les instruments s'accordaient, Pierre s'était assis à côté de sa petite dame, qui ne se possédait pas de joie, à la seule idée de danser avec un grand monsieur arrivé de l'étranger, et de causer avec lui comme une grande personne. Tout en jouant avec un éventail qu'on lui avait donné à garder et en prenant une pose dégagée, étudiée Dieu sait où et Dieu sait quand, elle bavardait et riait avec son cavalier.
«Eh bien, eh bien, regardez-la donc!» dit la comtesse en traversant la salle.
Natacha rougit sans cesser de rire:
«Mais, maman, quel plaisir avez-vous à.... Qu'y a-t-il donc là de si extraordinaire?»
On dansait la troisième «anglaise», lorsque le comte et Marie Dmitrievna, qui jouaient au salon, repoussèrent leurs chaises et passèrent dans la salle de bal, suivis de quelques vieux dignitaires qui étiraient leurs membres endoloris à la suite de ce long repos, tout en remettant dans leur poche leur bourse et leur portefeuille.
Marie Dmitrievna et son cavalier étaient de fort belle humeur; ce dernier lui avait offert, comme un véritable danseur de ballet et avec une politesse comique et théâtrale, son poing arrondi, sur lequel elle avait gracieusement posé la main. Se redressant alors plein de gaieté et de verve, le comte attendit que la figure de «l'anglaise» fût terminée:
«Semione! s'écria-t-il aussitôt, en battant des mains et en s'adressant au premier violon, joue le Daniel Cooper, tu sais?»
C'était la danse favorite du comte, la danse de sa jeunesse, une des figures de «l'anglaise».
«Regardez donc papa,» s'écria Natacha de toutes ses forces, et, oubliant qu'elle dansait avec un grand monsieur, elle pencha sa tête sur ses genoux en riant de tout son cœur. Toute la salle s'amusait effectivement à suivre les mouvements et les poses du joyeux petit vieillard et de son imposante partenaire, dont la taille dépassait la sienne. Les bras arrondis, les épaules effacées, les pieds en dehors, il battait légèrement la mesure sur le parquet; le sourire qui s'épanouissait sur son visage préparait le public à ce qui allait suivre. Aux premières notes de cet entraînant Daniel Cooper, qui lui rappelait le gai trépak (danse nationale russe), toutes les portes qui donnaient dans la salle se garnirent d'hommes d'un côté et de femmes de l'autre: c'étaient les gens de la maison accourus pour contempler le spectacle que leur offrait la joyeuse incartade de leur maître:
«Ah! Seigneur notre Père, quel aigle!» s'écria la vieille bonne.
Le comte dansait avec art et il en était fier! Quant à sa dame, elle n'avait jamais su, ni jamais essayé de bien danser.
Ayant confié son «ridicule» à la comtesse, elle se tenait immobile et droite comme une véritable géante. Ses puissantes mains pendaient le long de sa puissante personne, et grâce à un sourire étudié et au frémissement de ses narines, son visage, dont les lignes étaient correctes, mais d'une beauté sévère, témoignait seul de son animation. Si le cavalier charmait les spectateurs qui l'entouraient par l'imprévu et les grâces de ses pas et de ses entrechats, le moindre geste de la dame excitait une admiration égale. On savait gré à Marie Dmitrievna de ses balancements, de ses demi-tours, de ses mouvements d'épaules, empreints d'une dignité surprenante malgré sa corpulence, et que sa retenue habituelle rendait encore plus extraordinaires. La danse s'animait de plus en plus, on négligeait les autres couples, et toute l'attention se concentrait sur les deux vieilles gens. Natacha tirait les gens au hasard par leur robe ou par leur habit en exigeant qu'on regardât son père, et Dieu sait si l'on s'en faisait faute.
Dans les intervalles de la danse, le comte reprenait haleine, s'éventait avec son mouchoir et criait aux musiciens d'aller plus vite. Puis il se lançait de nouveau, tournant autour de sa dame, tantôt sur la pointe des pieds, tantôt sur les talons. Enfin, emporté par son ardeur juvénile, après avoir ramené m danseuse à sa place et s'être galamment incliné devant elle, il leva une jambe en l'air, et termina ses évolutions chorégraphiques par une pirouette splendide, aux applaudissements et aux rires de toute la salle et surtout de Natacha.
Les deux danseurs s'arrêtèrent, épuisés, hors d'haleine front ruisselant.
«Oui, ma chère? c'est bien ainsi que l'on dansait de notre temps, s'écria le comte.
—Hourra pour Daniel Cooper!» reprit Marie Dmitrievna, en respirant avec peine et en retroussant ses manches.
XXI
Pendant que l'on dansait ainsi la septième «anglaise», que les musiciens détonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, à bout de forces, préparaient le souper, un sixième coup d'apoplexie frappait le comte Besoukhow. Les médecins ayant déclaré que tout espoir de guérison était perdu, on lut au moribond les prières de la confession, on le fit communier et l'on se prépara à lui donner l'extrême-onction. L'agitation et l'inquiétude inséparables de ces derniers moments régnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes funèbres, alléchés par l'appât de riches funérailles, se pressaient devant la grande porte d'entrée, ayant soin pourtant de se dérober entre les voitures qui s'arrêtaient devant le perron. Le général-gouverneur de Moscou, qui avait envoyé ses aides de camp plusieurs fois par jour pour avoir des nouvelles du malade, était venu ce soir-là en personne prendre un dernier congé de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique salon de réception était plein de monde. Tous se levèrent avec respect à l'entrée du général en chef, qui venait de passer une demi-heure seul avec le mourant, et qui, en saluant à droite et à gauche, se hâta de traverser le salon sous le feu de tous les regards.
Le prince Basile, singulièrement pâli et amaigri, le reconduisait, en lui disant quelques mots à voix basse. Après avoir accompli ce devoir, il s'arrêta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en se couvrant les yeux de la main.
Bientôt après, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux vers un long couloir qui aboutissait à l'appartement de l'aînée des princesses, et il y disparut.
Les personnes qui étaient restées dans le salon à demi éclairé chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des regards curieux et inquiets du côté de la porte, chaque fois qu'elle s'ouvrait pour livrer passage à ceux qui entraient chez le malade ou qui en sortaient.
«Le terme est arrivé! disait un vieux prêtre assis à côté d'une dame qui l'écoutait avec vénération.... Le terme est arrivé! Aller plus loin est impossible!
—N'est-ce pas trop tard pour l'extrême-onction? demanda sa voisine, feignant de ne point savoir à quoi s'en tenir là-dessus.
—C'est un bien grand sacrement,» répondit le serviteur de l'Église, et, passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant quelques rares mèches de cheveux gris.
«Qui était-ce donc? Le général en chef? demandait-on à l'autre bout de la chambre.... Comme il est encore jeune!
—Et il est à la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte n'a plus sa tête.... Il était question de lui donner l'extrême-onction....
—J'ai connu quelqu'un qui l'a reçue sept fois.»
La seconde des nièces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle. Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir à côté du docteur Lorrain, qui était gracieusement accoudé sous le portrait de l'impératrice Catherine.
«Il fait véritablement beau, princesse, très beau, lui dit le médecin... on pourrait en vérité se croire à la campagne, bien qu'on soit à Moscou!
—N'est-ce pas? répondit la demoiselle avec un soupir.... Me permettez-vous de lui donner à boire?»
Le médecin parut réfléchir:
«A-t-il pris la potion?
—Oui.»
Il regarda son «Bréguet»:
«Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincée (faisant le geste de ses doigts fluets) de... de crème de tartre.
«Che ne gonnais bas de gas où l'on reste en fie abrès le droisième goup, disait un médecin allemand à un aide de camp.
—Quel homme robuste c'était! répondit son interlocuteur... À qui reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.
—Il se drouvera pien un amadeur,» reprit l'Allemand avec un gros sourire.
La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'était la seconde princesse qui, après avoir préparé la tisane, entrait chez le malade.
Le médecin allemand s'approcha de Lorrain.
«Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.»
Lorrain plissa ses lèvres, et fit solennellement un geste négatif avec son index:
«Cette nuit au plus tard!» dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement à sa propre science, qui lui permettait de si bien préciser la situation de l'agonisant.
Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse aînée. Il y faisait presque nuit: deux petites lampes brûlaient devant les images, et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule de petits meubles, de chiffonnières et de guéridons de toutes formes l'encombraient, et l'on entrevoyait à demi cachées par un paravent les blanches couvertures d'un lit très élevé.
Un petit chien aboya.
«Ah! c'est vous, mon cousin!»
Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixés sur sa tête par une couche de vernis.
«Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayée!
—Il n'y a rien. C'est toujours la même chose, mais je suis venu causer affaires avec toi, Catiche,» lui dit le prince.
Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupé.
«Comme tu as chauffé ta chambre! Voyons, assieds-toi là, et causons.
—Je croyais qu'il était arrivé quelque chose...»
Et elle se mit en face de lui, toute prête à l'écouter avec son air impassible et dur.
«J'ai essayé de dormir, mais je ne peux pas.
—Eh bien, ma chère?» dit le prince Basile qui lui prit la main et qui ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....
Ces quelques mots devaient faire allusion à bien des choses, car le cousin et la cousine s'étaient entendus sans rien se dire.
La princesse, dont la taille était longue, sèche et disgracieuse, tourna lentement ses yeux gris à fleur de tête et sans expression, et les fixa sur lui; puis elle secoua la tête, soupira et reporta son regard vers les images. Ce mouvement pouvait s'interpréter de deux manières: c'était de la douleur et de la résignation, ou bien de la fatigue et l'espoir d'un prochain repos.
Le prince Basile le comprit ainsi.
«Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis éreinté comme un cheval de poste. Causons pourtant, et sérieusement, si tu veux bien...»
Il se tut et la contraction de ses joues donna à sa physionomie une expression désagréable, qui ne ressemblait en rien à celle qu'il prenait devant témoins. Son regard était aussi tout autre, et on y lisait à la fois l'impudence et la crainte.
La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond silence, bien décidée à ne pas le rompre la première, dût-il se prolonger toute la nuit.
«Voyez-vous, chère princesse et chère cousine Catherine Sémenovna, reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser à tout dans de pareils moments; il faut penser à l'avenir, au vôtre... je vous aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?»
Comme la princesse restait impassible et impénétrable, il continua sans la regarder, en repoussant avec humeur un guéridon:
«Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous êtes les seules héritières directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pénible pour toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chère amie, j'ai dépassé la cinquantaine, il faut tout prévoir!... Sais-tu que j'ai envoyé chercher Pierre? Le comte l'a exigé en indiquant son portrait...»
Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa figure si elle l'avait écouté, ou si elle le regardait sans songer à rien.
«Je ne cesse d'adresser de ferventes prières à Dieu, mon cousin, pour qu'il soit sauvé et pour que sa belle âme se détache sans souffrance de ce monde.
—Oui, oui, certainement, répliqua le vieux prince, en attirant cette fois à lui avec un mouvement de colère l'innocent guéridon....
—Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune à Pierre, en mettant de côté ses héritiers légitimes.
—Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nièce avec une tranquillité parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien léguer à Pierre, car Pierre est un fils naturel!
—Et que ferions-nous? s'écria vivement le prince Basile en serrant contre lui le guéridon à le briser...—Que ferions-nous si le comte demandait à l'Empereur, dans une lettre, de légitimer ce fils? Eu égard aux services du comte, on le lui accorderait peut-être!»
La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait là-dessus plus long que son interlocuteur.
«Je te dirai plus: la lettre est écrite, mais elle n'a pas été envoyée, et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de découvrir si elle a été détruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand tout sera fini!—et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire le mot «tout»,—on cherchera dans les papiers du comte..., le testament sera remis à l'Empereur avec la lettre, sa prière sera accueillie et Pierre héritera légitimement de tout!
—Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquée, bien convaincue qu'il n'y avait rien à craindre.
—Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul héritier, et vous ne recevrez pas une obole—Tu dois le savoir, ma chère! Le testament et la lettre ont-ils été détruits? S'il les a oubliés, où se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer, car....
—Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du même ton et avec la même expression dans le regard.... Je ne suis qu'une femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sûre qu'un bâtard ne peut hériter de rien, un bâtard! ajouta-t-elle en français, comme si ce mot dans cette langue devait répondre victorieusement à tous les arguments de son adversaire.
—Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le comte obtient la légitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et toute la fortune ira à lui de droit. Si le testament et la lettre existent, il ne te reviendra à toi, que la consolation d'avoir été bonne, dévouée... etc... etc... c'est certain!
—Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas légal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin, répondit la princesse, convaincue qu'elle avait été mordante et spirituelle.
—Ma chère princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une impatience marquée, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour causer avec toi de tes propres intérêts. Tu es une bonne et aimable parente, et je te répète pour la dixième fois que, si le testament et la lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes sœurs et toi vous cessez d'être les héritières. Si tu manques de confiance en moi, adresse-toi à des gens compétents. Je viens d'en causer avec Dmitri Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a répété la même chose.»
La lumière se fit tout à coup dans les idées de la princesse. Ses lèvres minces pâlirent, mais ses yeux gardèrent leur immobilité, tandis que sa voix, qu'elle ne pouvait plus maîtriser, avait des éclats inattendus.
«Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demandé, et je ne veux rien accepter! s'écria-t-elle en jetant à terre son carlin, et en arrangeant les plis de sa robe.... Voilà la reconnaissance, voilà l'affection pour celles qui lui ont tout sacrifié! Bravo! c'est parfait. Je n'ai heureusement besoin de rien, prince!
—Mais tu n'es pas seule, tu as des sœurs....
—Oui, continua-t-elle sans l'écouter, je le savais depuis longtemps, mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicité, l'intrigue, la plus noire des ingratitudes, voilà à quoi je devais m'attendre dans cette maison. J'ai tout compris, et je sais à qui je dois m'en prendre de ces intrigues.
—Mais il ne s'agit pas de cela, ma chère amie.
—C'est votre protégée, cette charmante princesse Droubetzkoï, que je n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce créature!
—Voyons, ne perdons pas notre temps.
—Ah! laissez-moi: elle s'est faufilée ici pendant l'hiver et a raconté au comte des horreurs, des choses épouvantables sur nous toutes, sur Sophie surtout. Impossible de vous les répéter!... Le comte en est tombé malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze jours. C'est alors qu'il a écrit ce sale papier, qui, à ce que je croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.
—Nous y voilà..., mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu? Où est-il?
—Il est enfermé dans le portefeuille à mosaïque qu'il garde toujours sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros péché sur la conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra où je lui dirai son fait,» s'écria la princesse complètement hors d'elle-même.
XXII
Pendant que toutes ces conversations avaient lieu au salon et chez la princesse, la voiture du prince Basile ramenait Pierre et avec lui la princesse Droubetzkoï, qui avait jugé nécessaire de l'accompagner. Lorsque les roues glissèrent doucement sur la paille étendue devant la façade de l'hôtel Besoukhow, elle se tourna vers son compagnon avec des phrases de consolation toutes prêtes; mais, à sa grande surprise, Pierre dormait, tranquillement bercé par le mouvement de la voiture; elle le réveilla, et il la suivit en songeant pour la première fois qu'il allait avoir une entrevue avec son père mourant! La voiture s'était arrêtée à une des entrées latérales. Au moment où il mettait pied à terre, deux hommes vêtus de noir se retirèrent vivement dans l'ombre projetée par le mur; d'autres avaient également l'air de se cacher. Personne n'y faisait la moindre attention. «Cela doit être ainsi,» se dit Pierre, et il continua à suivre la princesse, qui montait rapidement l'étroit escalier de service. Il se demandait pourquoi elle avait justement choisi cette entrée inusitée, pourquoi cette visite au comte et quelle en serait l'utilité, mais l'assurance et la hâte de son guide le forçaient à croire encore une fois que cela devait être ainsi. À mi-chemin, ils furent heurtés par des gens qui descendaient l'escalier en courant, avec des seaux d'eau, et qui se serrèrent contre la muraille pour leur livrer passage, sans témoigner le moindre étonnement à leur vue.
«C'est bien de ce côté, l'appartement des princesses? demanda Anna Mikhaïlovna à l'un d'eux.
—Oui, c'est ici, répondit à haute voix l'homme à qui elle s'était adressée, comme si le moment était venu où l'on pouvait tout se permettre. C'est la porte à gauche.
—Le comte ne m'a peut-être pas appelé, dit Pierre en arrivant sur le palier.... Je préférerais aller tout droit chez moi.»
Anna Mikhaïlovna s'arrêta pour l'attendre:
«Ah! mon ami! lui dit-elle en lui effleurant la main comme elle avait effleuré celle de son fils peu d'heures auparavant. Croyez que je souffre autant que vous, mais soyez homme!
—Vraiment, je ferais mieux de me retirer...»
Et Pierre regarda affectueusement la princesse par-dessus ses lunettes.
«Ah! mon ami, oubliez les torts qu'on a pu avoir envers vous; pensez qu'il est votre père et qu'il est à l'agonie.» Elle soupira: «Je vous aime comme mon fils, fiez-vous à moi, je veillerai à vos intérêts.»
Pierre n'avait rien compris, mais encore une fois il se dit: «Cela doit être ainsi,» et il se laissa emmener. La princesse ouvrit une porte et entra dans une petite pièce qui servait d'antichambre. Un vieux serviteur des princesses, assis dans un coin, y tricotait un bas. Pierre n'avait jamais visité cette partie de la maison. Anna Mikhaïlovna s'informa de la santé de ces dames auprès d'une fille de chambre, à laquelle elle prodigua les «ma bonne» et les «mon enfant».
Celle-ci, qui portait une carafe d'eau sur un plateau, enfila un long couloir dallé et fut suivie par la princesse. La première chambre à gauche était celle de l'aînée des nièces. Dans son empressement à y entrer, la servante laissa la porte entrebâillée, si bien que Pierre et sa conductrice, en y jetant involontairement les yeux, surprirent la nièce aînée causant avec le prince Basile. À la vue des deux visiteurs, ce dernier se rejeta en arrière avec un geste marqué de contrariété, tandis que la princesse, se précipitant sur la porte, la referma avec violence. Cet accès de colère, si opposé au calme habituel de son maintien, et l'inquiétude extrême qui se peignait sur le visage du prince Basile étaient si étranges, que Pierre s'arrêta court, interrogeant son guide du regard; la bonne dame, qui ne partageait pas sa surprise, répondit par un soupir et un sourire:
«Soyez homme, mon ami; c'est moi qui veillerai à vos intérêts.»
Et Anna Mikhaïlovna doubla le pas.
C'est moi qui veillerai à vos intérêts! Que voulait-elle dire? Pierre n'y comprenait rien, «mais cela doit sans doute être ainsi,» se disait-il. Le corridor aboutissait à une grande salle mal éclairée attenante au salon de réception du comte. Quoique richement décoré, ce salon était d'un aspect sévère; Pierre le traversait habituellement lorsqu'il rentrait par le grand escalier. Une baignoire, qu'on y avait oubliée, s'y étalait au beau milieu; l'eau en dégouttait tout doucement et mouillait le tapis. Un domestique, et un sacristain tenant un encensoir s'approchaient doucement des nouveaux venus, qu'ils n'avaient pas aperçus. Le salon d'à côté s'ouvrait sur un jardin d'hiver; deux énormes fenêtres à l'italienne y laissaient entrer le jour; un buste en marbre et un portrait en pied de l'impératrice Catherine en étaient les principaux ornements. Les mêmes personnes y étaient encore assises et chuchotaient entre elles, en gardant les mêmes poses.
Tous se turent à l'entrée d'Anna Mikhaïlovna, pour examiner sa figure pâle et éplorée, et le gros et grand Pierre qui la suivait docilement, la tête basse. Elle savait, et son visage l'exprimait clairement, que l'instant décisif était enfin arrivé, et ce fut avec l'assurance d'une Pétersbourgeoise rompue aux affaires qu'elle soutint la fixité curieuse de leurs regards. Elle sentait qu'elle était protégée par celui qu'elle avait amené, car le mourant l'avait demandé. Se dirigeant sans hésiter vers le confesseur du comte, et se courbant de façon à se rapetisser, sans toutefois s'incliner outre mesure, elle lui demanda respectueusement sa bénédiction, et s'adressa avec la même humilité à l'autre dignitaire de l'Église.
«Dieu soit loué, nous voilà à temps, dit-elle, nous avions si grand'peur!... C'est le fils du comte! Quel épouvantable moment!»
Ayant murmuré ces quelques mots, elle se tourna vers le docteur:
«Cher docteur, ce jeune homme est le fils du comte; y a-t-il de l'espoir?»
Le docteur leva les yeux au ciel et haussa les épaules.
Anna Mikhaïlovna l'imita en tout point, et, se couvrant la figure de la main, elle le quitta avec un profond soupir, pour se rapprocher de Pierre, avec une physionomie où il y avait du respect, de la tendresse et une tristesse significative.
«Ayez confiance en sa miséricorde!» Alors elle lui indiqua du doigt un petit canapé qu'elle l'engagea à occuper; ensuite elle se dirigea sans bruit vers la porte mystérieuse qui attirait toute l'attention, l'ouvrit imperceptiblement et disparut.
Pierre, qui s'était décidé à lui obéir aveuglément, s'assit sur le petit canapé et remarqua, non sans surprise, qu'on l'observait avec plus de curiosité que d'intérêt. On chuchotait en le désignant, et il paraissait inspirer une certaine crainte et une certaine servilité. On lui témoignait un respect auquel on ne l'avait point habitué, et la dame inconnue qui causait avec les deux prêtres se leva pour lui offrir sa place; un aide de camp ramassa le gant qu'il avait laissé tomber et le lui présenta; les médecins se turent et se rangèrent pour le laisser passer. Le premier mouvement de Pierre avait été de refuser la place offerte, pour ne point déranger la dame, de ramasser lui-même son gant et d'éviter les médecins, qui d'ailleurs ne se trouvaient pas sur son chemin; mais il pensa que ce ne serait pas convenable, qu'il était devenu un personnage, qu'on attendait beaucoup de lui pendant cette mystérieuse et triste nuit, et que par conséquent il était tenu d'accepter les services de chacun.
Il prit donc silencieusement le gant que lui tendait l'aide de camp, il s'assit à la place offerte par la dame, posa ses mains sur ses genoux, bien parallèles l'une à l'autre, dans la pose naïve d'une statue égyptienne, très décidé, pour ne point se compromettre, à s'abandonner à la volonté d'autrui, au lieu de suivre ses propres inspirations.
Deux minutes s'étaient à peine écoulées, que le prince Basile, la tête haute, vêtu de sa longue redingote, sur laquelle brillaient trois étoiles, fit majestueusement son entrée. Il semblait avoir subitement maigri; ses yeux s'agrandirent à la vue de Pierre. Il lui prit la main, ce qu'il n'avait encore jamais fait, et l'abaissa lentement comme pour en éprouver la force de résistance.
«Courage, courage, mon ami;... il a demandé à vous voir, c'est bien!»
Et il allait le quitter, lorsque Pierre crut de son devoir de lui demander:
«Est-ce que la santé de...?»
Il s'arrêta confus, ne sachant comment nommer le comte son père!
«Il a eu encore «un coup» il y a une demi-heure. Courage, mon ami!»
Le trouble de ses idées était si grand, que Pierre s'imagina à l'entendre que le mourant avait été frappé par quelqu'un, et il fixa sur le prince Basile un regard ahuri. Celui-ci, ayant échangé quelques mots avec le docteur Lorrain, se glissa sur la pointe du pied par la porte entr'ouverte. L'aînée des princesses le suivit, ainsi que le clergé et les serviteurs de la maison. Il se fit un mouvement dans la chambre du malade, et Anna Mikhaïlovna, pâle mais ferme dans l'accomplissement de son devoir, en sortit pour aller chercher Pierre.
«La bonté divine est inépuisable, lui dit-elle. La cérémonie de l'extrême-onction va commencer... venez...!»
Il se leva et remarqua que toutes les personnes qui étaient là, la dame inconnue et l'aide de camp compris, entrèrent avec lui dans la pièce voisine. Il n'y avait plus de consigne à observer.
XXIII
Pierre connaissait parfaitement cette grande chambre, divisée par des colonnes formant alcôve et toute tapissée d'étoffes à l'orientale. Derrière les colonnes, on voyait un grand lit en bois d'acajou, très élevé, garni de lourds rideaux, et, de l'autre, la niche vitrée contenant les saintes images, qui était éclairée comme une église pendant l'office divin. Dans un large fauteuil à la Voltaire placé devant elles, le comte Besoukhow, avec sa grande et majestueuse figure, et enveloppé jusqu'à la ceinture d'une couverture de soie, était à demi couché sur des oreillers d'une blancheur immaculée. Une crinière de cheveux gris, semblable à celle d'un lion, et des rides fortement accusées faisaient ressortir son beau et noble visage au teint de cire. Ses deux mains, grandes et fortes, gisaient inanimées sur la couverture. Entre l'index et le pouce de la main droite, on avait placé un cierge, que retenait un vieux serviteur penché au-dessus du fauteuil. Les prêtres et les diacres, avec leurs longs cheveux descendant sur les épaules, et leurs riches habits sacerdotaux, officiaient autour de lui avec une lenteur solennelle, tenant à la main des cierges allumés. Au second plan, les deux nièces cadettes, leurs mouchoirs sur les yeux, s'effaçaient derrière le visage impassible de Catiche, leur sœur aînée, qui paraissait craindre, si elle avait porté ailleurs son regard rivé aux saintes images, de ne plus rester maîtresse de ses sentiments. Une tristesse calme et une expression de pardon sans réserve se lisaient sur les traits de la princesse Droubetzkoï, qui était restée appuyée à la porte, à côté de la dame inconnue. Le prince Basile, en face d'elle, à deux pas du mourant, un cierge dans la main gauche, se tenait accoudé sur le dossier sculpté d'une chaise recouverte de velours, et levait les yeux au ciel chaque fois que de sa main droite il se touchait le front en se signant. Son visage était empreint d'une piété résignée et d'un abandon complet à la volonté du Très-Haut.