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La guerre et la paix, Tome I

CHAPITRE II (continued 3)

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—Bien, bien!» répondit son chef, sans interrompre sa conversation avec le major.

Et Dologhow, détachant son mouchoir, le tira par la manche, en lui montrant les caillots de sang coagulés dans ses cheveux:

«Blessure de baïonnette, fit-il, j'étais en avant; rappelez-vous-le, Excellence!»

Comme on l'a vu plus haut, on avait oublié la batterie de Tonschine; mais, vers la fin de l'engagement, le prince Bagration, entendant la canonnade continuer au centre, y envoya d'abord l'officier d'état-major de service, puis le prince André, avec ordre à Tonschine de se retirer au plus vite. Les deux bataillons qui devaient défendre la batterie avaient été envoyés, sur un ordre venu on ne sait d'où, prendre part à la bataille, et la batterie continuait à tirer. Les Français, trompés par ce feu énergique, et supposant que le gros des forces était massé de ce côté, essayèrent par deux fois de s'en emparer, et furent repoussés chaque fois par la mitraille que vomissaient ces quatre bouches à feu solitaires et abandonnées sur la hauteur.

Peu de temps après le départ de Bagration, Tonschine était parvenu à rallumer, l'incendie de Schöngraben.

«Vois donc comme ça brûle! quelle fumée, quelle fumée!... Ils courent, vois donc!» se disaient les servants, heureux de leur succès.

Toutes les pièces étaient pointées sur le village, et chaque coup était salué de joyeuses exclamations. Le feu, poussé par le vent, se propageait avec rapidité. Les colonnes françaises abandonnèrent Schöngraben, et établirent sur sa droite dix pièces qui répondirent à celles de Tonschine.

La joie enfantine excitée par la vue de l'incendie, et l'heureux résultat de leur tir avaient empêché les artilleurs de remarquer cette batterie. Ils ne s'en aperçurent que lorsque deux projectiles, suivis de plusieurs autres, vinrent tomber au milieu de leurs pièces. Un canonnier eut la jambe enlevée, et deux chevaux furent tués. Leur ardeur n'en fut pas refroidie, mais elle changea de caractère; les chevaux furent remplacés par ceux de l'affût de réserve, les blessés furent emportés et les quatre pièces tournées vers la batterie ennemie. L'officier camarade de Tonschine avait été tué dès le commencement de l'action, et des quarante hommes qui servaient les pièces, dix-sept eurent le même sort dans l'espace d'une heure. Quant aux survivants, ils continuaient gaiement leur besogne.

Le petit officier aux mouvements gauches et enfantins faisait constamment renouveler sa pipe par son domestique, et s'élançait en avant pour examiner les Français, en s'abritant les yeux de sa main.

«Feu! enfants,» disait-il, en saisissant lui-même les roues du canon pour le pointer.

Au milieu de la fumée, assourdi par le bruit continuel du tir, dont chaque coup le faisait tressaillir, Tonschine courait d'une pièce à l'autre, sa pipe à la bouche, soit pour les pointer, soit pour compter les charges, soit pour faire changer les attelages. Jetant de sa petite voix, au milieu de ce bruit infernal, des ordres incessants, sa figure s'animait de plus en plus: elle ne se contractait que lorsqu'un homme tombait blessé ou mort, et il s'en détournait pour crier avec colère après les survivants, toujours lents à relever les morts ou les blessés. Les soldats, beaux hommes pour la plupart et, comme il arrive souvent dans une compagnie d'artilleurs, de deux têtes plus grands et plus larges d'épaules que leur chef, l'interrogeaient du regard comme des enfants dans une situation difficile, et l'expression de sa figure se reflétait aussitôt sur leurs mâles visages.

Grâce à ce grondement continu, à ce tapage, à cette activité forcée, Tonschine n'éprouvait pas la moindre crainte: il n'admettait même pas la possibilité d'être blessé ou tué. Il lui semblait que depuis le premier coup tiré sur l'ennemi il s'était passé beaucoup de temps, qu'il était là depuis la veille, et que ce petit carré de terrain qu'il occupait lui était familier et connu. Il n'oubliait rien, prenait avec sang-froid ses dispositions, comme aurait pu le faire à sa place le meilleur des officiers, et pourtant il se trouvait dans un état voisin du délire ou de l'ivresse.

Du milieu du bruit assourdissant de la batterie, de la fumée et des boulets ennemis qui tombaient sur la terre, sur un canon, sur un homme, sur un cheval, du milieu de ses soldats qui se hâtaient, le front ruisselant de sueur, il s'élevait dans sa tête un monde à part et fantastique, plein de fiévreuses jouissances. Dans ce rêve éveillé, les canons ennemis étaient pour lui des pipes énormes par lesquelles un fumeur invisible lui lançait de légers nuages de fumée.

«Tiens, le voilà qui fume, se dit Tonschine à demi-voix, à la vue d'un blanc panache que le vent emportait: attrapons la balle et renvoyons-la!

—Qu'ordonnez-vous, Votre Noblesse? demanda le canonnier placé à côté de lui, qui avait vaguement entendu ces paroles.

—Rien, vas-y! vas-y, notre Matvéevna,» répondit-il, en s'adressant au grand canon de fonte ancienne qui était le dernier de la rangée et qui pour lui était la Matvéevna.

Les Français lui faisaient l'effet de fourmis courant autour des pièces; le bel artilleur, un peu ivrogne, qui était le servant n° 1 du deuxième canon, représentait, dans le monde de ses fantaisies, le personnage de «l'oncle», dont Tonschine suivait les moindres gestes avec un plaisir tout particulier, et le son de la fusillade arrivait jusqu'à lui comme la respiration d'un être vivant, dont il percevait avidement tous les soupirs.

«Le voilà qui respire, se disait-il tout bas, et lui-même se croyait un homme puissant, de haute taille, lançant des deux mains des boulets sur l'ennemi.

—Voyons, Matvéevna, fais ton devoir! venait-il de dire, en quittant son canon favori, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête une voix inconnue:

—Capitaine Tonschine, capitaine!»

Il se retourna effrayé: c'était l'officier d'état-major qui l'interpellait:

«Êtes-vous fou? voilà deux fois qu'on vous a donné l'ordre de vous retirer!

—Moi... je n'ai rien... bégaya-t-il, les deux doigts à la visière de sa casquette.

—Je...»

Mais l'aide de camp n'acheva pas. Un boulet, fendant l'air à ses côtés, lui fit faire le plongeon. Il allait recommencer sa phrase, lorsqu'un nouveau boulet l'arrêta tout court. Il tourna bride, et s'éloigna au galop, en lui criant:

«Retirez-vous!»

Les artilleurs se mirent à rire. Un second aide de camp arriva aussitôt porteur du même ordre.

C'était le prince André. La première chose qui frappa ses regards, en arrivant sur le plateau, fut un cheval dont le pied écrasé laissait échapper un flot de sang et qui hennissait de douleur à côté de ses compagnons encore attelés. Quelques morts gisaient au milieu des avant-trains.

Des boulets volaient l'un après l'autre par-dessus sa tête, et il sentait un frisson nerveux courir le long de son épine dorsale; mais la pensée seule qu'il pût avoir peur lui rendait tout son courage. Descendant lentement de son cheval au milieu des pièces, il transmit l'ordre, et sur place. Bien décidé, à part lui, à les faire enlever sous ses yeux, et à les emmener au besoin lui-même sous le feu incessant des Français; il prêta son aide à Tonschine, en enjambant les corps étendus de tous côtés.

«Il vient de nous arriver une autorité tout à l'heure, mais elle s'est sauvée bien vite: ce n'est pas comme Votre Noblesse,» dit un canonnier au prince André.

Ce dernier n'avait échangé aucune parole avec Tonschine, et, occupés tous les deux, ils semblaient ne pas se voir. Après être parvenus à placer les quatre canons intacts sur leurs avant-trains, ils se mirent en route pour descendre, en abandonnant une pièce enclouée et une licorne.

«Au revoir!» dit le prince André.

Et il tendit la main au capitaine.

«Au revoir, mon ami, ma bonne petite âme!»

Et les yeux de Tonschine s'emplirent de larmes, sans qu'il sût pourquoi.

XX

Le vent était tombé; de sombres nuages qui se confondaient à l'horizon avec la fumée de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille; la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir était venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant, mais la fusillade, derrière et à droite, s'entendait à chaque pas plus forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de l'état-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et Gerkow, qui, bien qu'il eût été envoyé deux fois, n'était jamais parvenu jusqu'à lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre, l'accablant de reproches et de critiques.

Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée, ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna, avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant sa main mutilée, demandait également une petite place.

«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus marcher!»

On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même demande, car sa voix était suppliante et timide:

«Au nom du ciel, ne me refusez pas!

—Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...—Où est l'officier blessé?

—On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix.

—Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote, Antonow.»

Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le pantalon et les mains du junker.

«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine.

—Non, je ne suis que contusionné.

—Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?

—C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces.

Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats qui causaient bruyamment:

«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront plus!

—Es-tu sain et sauf, Pétrow?

—On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?»

Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité, entourés de la clameur confuse de l'infanterie.

On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques mots:

«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?»

Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au milieu de cette route boueuse.

Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas.

De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue, et du bois que l'on fendait au loin.

Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait, sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et, se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:

«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!»

Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine, pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se disputant une botte:

«Pas vrai que tu l'as ramassée....

—En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée.

Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs en demandant à boire d'une voix sourde:

«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?»

Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait chercher du feu pour les fantassins:

«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu, nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la nuit avec son tison enflammé.

Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque chose de lourd. L'un d'eux trébucha:

«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route, grommela-t-il....

—Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...»

Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau.

«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow.

—Oui, je souffre.

—Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine.

—J'y vais, mon ami.»

Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées, les yeux brillants d'un éclat fiévreux.

Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible à son estomac affamé?

Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui pour l'examiner.

Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement, et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant sur l'ennemi, qu'il avait culbuté:

«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!»

Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini par croire que c'était réellement arrivé.

«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout particulièrement distingué.

—C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!»

Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.

«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?» demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.

Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement de l'engagement:

«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de service.

—L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et... il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.»

Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine Tonschine.

«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André.

—Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier d'état-major en souriant agréablement.

—Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et bref le prince André.

Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.

«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?» demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine.

Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet incident; il restait coi et murmurait:

«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....

—Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»

Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.

Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient nerveusement.

«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de bataillons pour les couvrir.»

Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.

«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»

Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.

Le prince André le suivit:

«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré d'un mauvais pas, mon ami.»

Lui jetant un coup d'œil attristé, le prince André s'éloigna sans rien répondre. Il avait un poids sur le cœur.... Tout était si étrange, si différent de ce qu'il avait espéré!

«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui.

Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé!

Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant, et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait le bras.

Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas broyée méchamment.

Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il était tout seul.

«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort, gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un gémissement.

—Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la réponse:—En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est effrayant!»

Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens:

«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow.

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