← Table of contents
La guerre et la paix, Tome I

CHAPITRE II

Reading edition

CHAPITRE II

I

L'armée russe occupait, en octobre 1805, un certain nombre de villes et de villages de l'archiduché d'Autriche. On y voyait arriver chaque jour de nouveaux régiments, dont le séjour pesait lourdement sur le pays et sur ses habitants. Ces forces, toujours croissantes, se concentraient autour de la forteresse de Braunau, quartier général du commandant en chef Koutouzow.

C'était le 11 octobre, et un régiment d'infanterie, fraîchement arrivé, s'était arrêté à un demi-mille de la ville. Il n'avait rien emprunté dans son aspect à la localité étrangère qui lui servait de cadre. Malgré les vergers, les murs en pierre, les toits en tuile qui l'entouraient et les montagnes qui se dessinaient à l'horizon, il était bien toujours le type d'un régiment russe, se préparant dans son pays pour l'inspection de son chef.

L'ordre du jour qui annonçait l'inspection lui était parvenu la veille, à la dernière étape; mais comme la rédaction présentait quelque obscurité, le chef du régiment avait été obligé d'assembler le conseil des chefs de bataillon, pour décider de la tenue exigée en cette occasion. Devait-on se mettre en tenue de campagne ou en grande tenue? On opina pour la dernière alternative; mieux valait montrer trop de zèle que trop peu. Les soldats se mirent à l'œuvre: malgré les trente verstes qu'ils venaient de parcourir, pas un ne ferma l'œil de la nuit, tout fut raccommodé et nettoyé.

Les aides de camp et les chefs de compagnie comptaient leurs soldats, formaient les rangs, et, quand le jour fut venu, leurs regards charmés purent s'arrêter sur une masse compacte de 2 000 hommes bien serrés et bien alignés, à la place de la foule débraillée de la veille. Chacun était à son poste et savait ce qu'il avait à faire: pas un bouton, pas une petite courroie ne manquait, tout reluisait et étincelait au soleil.

Tout était donc en ordre, et le général en chef pouvait sans crainte passer en revue chacun des soldats, car sa chemise était blanche, et son havresac contenait le nombre d'objets réglementaire. Un seul détail laissait à désirer: c'était la chaussure, qui s'en allait en lambeaux; le régiment avait, il est vrai, fourni ses mille verstes, et les intendances du pays faisaient la sourde oreille aux constantes réclamations du chef de régiment pour en obtenir la matière première nécessaire à la confection des bottes. Ce chef était un gros général d'un âge avancé, d'un tempérament sanguin, avec des épaules carrées, des sourcils et des favoris grisonnants. Son uniforme neuf et brillant laissait voir toutefois quelques traces inévitables d'un séjour prolongé dans le porte-manteau; ses lourdes épaulettes lui élevaient les épaules jusqu'au ciel; il se promenait devant le front en se dandinant, le corps légèrement incliné en avant, avec l'air satisfait d'un homme qui vient d'accomplir un acte solennel. Il était fier de son régiment, auquel son âme appartenait tout entière; sa démarche trahissait peut-être bien encore d'autres préoccupations, car, en dehors de ses soucis militaires, les intérêts du bien-être général, et le beau sexe en particulier, occupaient une large place dans son cœur.

«Eh bien, mon cher Michel Dmitriévitch,» dit-il en s'adressant à un chef de bataillon qui s'avançait en souriant d'un air également heureux... «Rude besogne cette nuit... hein? Pas mal ficelé notre régiment!... Il n'est pas des derniers... hein?» Le commandant eut l'air de goûter cette plaisanterie de son chef et se mit à rire.

«Certainement.... On ne nous aurait pas renvoyés du Champ de Mars.

—Qu'y a-t-il?» s'écria le général, qui venait d'apercevoir deux cavaliers, un aide de camp et un cosaque, arrivant par la grand'route qui menait à la ville et sur laquelle de distance en distance étaient échelonnés des fantassins en vedette. Le premier, qui était envoyé du quartier général pour expliquer l'ordre du jour de la veille, annonça que la volonté du général en chef était que le régiment se présentât devant lui en tenue de campagne et sans préparatifs d'aucune sorte. Un membre du conseil de guerre (Hofkriegsrath) était arrivé la veille de Vienne pour engager Koutouzow à rejoindre au plus vite l'armée de l'archiduc Ferdinand et de Mack; cette proposition n'était pas du goût du général en chef, qui y faisait une vive opposition, et, comme preuve à l'appui, il tenait à faire constater par l'Autrichien lui-même en quel triste état se trouvaient les troupes russes après leur longue marche.

L'aide de camp, qui ignorait ces détails, se borna à dire que le général en chef serait très mécontent s'il ne trouvait pas le régiment en tenue de campagne. À ces mots, le pauvre général baissa la tête, haussa silencieusement les épaules et se tordit les mains de désespoir:

«Nous voilà bien! Quand je vous le disais, Michel Dmitriévitch... tenue de campagne, donc en capotes, ajouta-t-il en s'adressant avec humeur au commandant de bataillon...—Ah! mon Dieu! Messieurs les chefs de bataillon, s'écria-t-il d'une voix habituée au commandement et il avança d'un pas.... Messieurs les sergents-majors!... Son Excellence sera-t-elle bientôt ici? demanda-t-il avec une respectueuse déférence à l'aide de camp.

—Dans une heure, je pense.

—Aurons-nous seulement le temps de changer de tenue?

—Je l'ignore, mon général...» Et le chef de régiment s'approcha des rangs et donna ses ordres. Les commandants de bataillon se mirent à courir, les sergents-majors à s'agiter, et en une seconde les carrés, jusqu'alors immobiles et silencieux, se rompirent et se dispersèrent. Ce ne fut plus que le bourdonnement confus d'une foule en mouvement: les soldats se précipitaient dans tous les sens, chargeaient leurs havresacs sur leurs épaules et, élevant leurs capotes en l'air par-dessus leur tête, en enfilaient les manches à la hâte.

«Qu'est-ce que cela? Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria le général.—Commandant de la troisième compagnie!

—De la troisième compagnie!... Le général demande le commandant de la troisième compagnie! répétèrent plusieurs voix, et l'aide de camp se précipita à la recherche du retardataire. L'excès de zèle et l'effarement de chacun avaient si bien troublé toutes les têtes, que l'on avait fini par crier: La compagnie demande le général! lorsque ces appels réitérés parvinrent enfin aux oreilles de l'absent, un homme d'un certain âge; il était incapable de courir, mais il franchissait pourtant au petit trot, sur la pointe de ses pieds mal équilibrés, la distance qui le séparait de son chef. On voyait bien vite que le vieux capitaine était inquiet comme un écolier qui prévoit une question à laquelle il ne saura pas répondre. Sur son nez empourpré pointaient des taches dues à l'intempérance; sa bouche tremblait d'émotion, il soufflait et ralentissait le pas à mesure qu'il avançait et que le commandant l'examinait des pieds à la tête:

«Vous flanquez donc des fourreaux à vos soldats? Qu'est-ce que cela signifie! lui dit-il, en montrant du doigt un soldat de la troisième compagnie, dont la capote de drap tranchait sur le reste par sa couleur. Où vous cachiez-vous donc, on attend le général en chef et vous quittez votre poste, hein? Je vous apprendrai à habiller vos soldats de la sorte le jour d'une revue!»

Le vieux capitaine ne quittait pas des yeux son chef, et, de plus en plus ahuri, pressait ses deux doigts contre la visière de son shako, comme si ce geste devait le sauver.

«Eh bien, vous ne répondez pas? Et celui-là que vous avez déguisé en Hongrois, qui est-il?

—Votre Excellence....

—Eh bien, quoi? vous aurez beau me répéter sur tous les tons: Votre Excellence, et après? Savez-vous ce que cela veut dire: Votre Excellence?

—Votre Excellence, c'est Dologhow, celui qui a été dégradé, balbutia le capitaine.

—Dégradé? Donc il n'est pas maréchal pour se permettre... il est soldat, et un soldat doit être habillé selon l'ordonnance.

—Votre Excellence elle-même l'a autorisé à s'habiller ainsi pendant la marche.

—Autorisé, autorisé, c'est toujours ainsi avec vous, jeunes gens, répliqua le commandant en se calmant un peu... on vous dit une chose et vous... eh bien, quoi?... et s'échauffant de nouveau: Habillez vos hommes convenablement, voilà!»

Et, se retournant vers l'envoyé de Koutouzow, il continua son inspection, satisfait de sa petite scène, et cherchant un prétexte à une nouvelle explosion. Le hausse-col d'un officier lui paraissant suspect, il tança vertement l'officier; puis, l'alignement du premier rang de la troisième compagnie manquant de rectitude, il s'adressa d'une voix agitée à Dologhow, qui était vêtu d'une capote d'un drap gris bleuâtre:

«Où est ton pied? où est ton pied?»

Dologhow retira tout doucement son pied et fixa son regard vif et hardi sur le général.

«Pourquoi cette capote bleue? À bas! Sergent-major, qu'on déshabille cet homme....

—Mon devoir, général, lui répliqua Dologhow en l'interrompant, est de remplir les ordres que je reçois, mais je ne suis point forcé de supporter les....

—Pas un mot dans les rangs, pas un!

—Je ne suis pas forcé, reprit Dologhow à haute voix, de supporter les injures...»

Et les regards du chef du régiment et ceux du soldat se croisèrent.

Le général se tut en tiraillant avec colère son écharpe:

«Veuillez changer d'habit,» lui dit-il.

Et il se détourna.

II

«On arrive!» cria le fantassin placé en vedette, et le général, rouge d'émotion, courut à son cheval et, en saisissant la bride d'une main tremblante, sauta en selle, tira son épée d'un air radieux et résolu, et ouvrit la bouche toute grande, pour donner le signal.

Le régiment ondula un instant pour retomber dans une immobilité complète:

«Silence dans les rangs!» s'écria le général d'une voix vibrante, dont les inflexions variées offraient un singulier mélange de satisfaction, de sévérité et de déférence..., car les autorités approchaient. Une haute calèche de Vienne à ressorts et à panneaux bleus s'avançait le long d'une large route vicinale, ombragée d'arbres. Des militaires à cheval et une escorte de cosaques l'accompagnaient. L'uniforme blanc du général autrichien, assis à côté de Koutouzow, se détachait vivement sur la teinte sombre des uniformes russes. La calèche s'arrêta, les deux généraux cessèrent de causer, et Koutouzow descendit du marchepied, pesamment et avec effort, sans paraître faire attention à ces deux mille hommes, dont les regards étaient rivés sur lui et sur leur chef. Au commandement donné, le régiment tressaillit comme un seul homme et présenta les armes. La voix du général en chef se fit entendre au milieu d'un silence de mort, puis les cris de: «Vive Votre Excellence!» retentirent en réponse à son salut, et tout rentra de nouveau dans le silence. Koutouzow, qui s'était arrêté pendant que le régiment s'ébranlait, parcourut les rangs avec le général autrichien. À la façon dont le général en chef avait été reçu et salué par son subordonné, à la façon dont celui-ci le suivait la tête inclinée, épiant ses moindres mouvements, et se redressant au moindre mot, il était évident que ses devoirs lui étaient doux au cœur. Grâce à sa sévérité et à ses bons soins, son régiment était en effet en bien meilleur état que ceux qui étaient dernièrement arrivés à Braunau: en fait de malades et de traînards, il ne comptait que 217 hommes, et tout était en excellent ordre, à l'exception cependant de la chaussure.

Koutouzow s'arrêtait de temps en temps pour adresser quelques paroles bienveillantes aux officiers et aux soldats qu'il avait connus pendant la campagne de Turquie. À la vue de leurs bottes, il hochait tristement la tête, et les indiquait à son compagnon d'un air qui témoignait de sa clairvoyance et lui épargnait la peine de faire des reproches directs. Quand ce geste venait à se répéter, le chef du régiment se précipitait en avant, comme pour saisir au vol les observations attendues. Une vingtaine de personnes, composant la suite, marchaient à quelques pas en arrière, l'oreille tendue, tout en causant et en riant entre elles. Un aide de camp, joli garçon, suivait de près le général en chef: c'était le prince Bolkonsky. À ses côtés venait ce gros et grand Nesvitsky, officier supérieur au visage aimable et souriant, et aux yeux pleins de douceur. Nesvitsky réprimait avec peine un fou rire causé par un de ses camarades, un hussard au teint basané, qui, le regard fixé sur le dos du commandant du régiment, répétait chacun de ses gestes avec un sérieux imperturbable.

Koutouzow passait avec lenteur et nonchalance devant ces milliers d'yeux qui semblaient sortir de leurs orbites pour le mieux voir.

Il s'arrêta tout à coup devant la troisième compagnie; sa suite, ne prévoyant pas ce brusque arrêt, se trouva rapprochée de lui.

«Ah! Timokhine!» s'écria-t-il, en reconnaissant le capitaine au nez rouge.

Timokhine, qui semblait s'être allongé jusqu'aux limites du possible, pendant l'algarade de son général au sujet de Dologhow, trouva encore le moyen, à l'apostrophe du général en chef, de se redresser au point que cette tension, si elle s'était prolongée, aurait pu lui devenir fatale. Koutouzow s'en aperçut et se détourna aussitôt pour y mettre un terme, en laissant errer un faible sourire sur sa figure balafrée.

«C'est encore un compagnon d'armes d'Ismaïl, un brave officier!... En es-tu content?...»

Et il s'adressa au chef de régiment, qui sans se douter qu'un miroir invisible pour lui (le hussard basané) allait le réfléchir de la tête aux pieds, tressaillit et s'avança en disant:

«Très content, Haute Excellence!

—Chacun a ses faiblesses, et il est, je crois, un disciple de Bacchus,» ajouta Koutouzow en s'éloignant.

Terrifié à l'idée d'en avoir la responsabilité, le malheureux commandant garda le silence. Pendant ce temps le hussard basané, dont les yeux avaient été frappés par la personne du capitaine disciple de Bacchus, au nez rouge et à la taille tendue, l'imita si parfaitement, que Nesvitsky éclata de rire. Koutouzow se retourna, mais notre moqueur savait commander à son visage, et, une expression de gravité respectueuse succéda comme par enchantement à ses grimaces.

La troisième compagnie était la dernière. Koutouzow s'arrêta pensif, cherchant évidemment à rappeler ses souvenirs. Le prince André fit un pas, et lui dit tout bas en français:

«Vous m'avez ordonné de vous rappeler Dologhow, celui qui a été dégradé....

—Où est Dologhow?» demanda-t-il aussitôt.

Revêtu cette fois de la capote grise de soldat, Dologhow ne se fit point attendre; il sortit des rangs et présenta les armes: c'était décidément un soldat de belle mine, bien tourné, aux cheveux blonds, et aux yeux bleus et clairs.

«Une plainte? demanda Koutouzow, en fronçant légèrement les sourcils.

—Non, c'est Dologhow, lui dit le prince André.

—Ah! j'espère que cette leçon t'aura suffisamment corrigé; fais ton possible pour bien servir; l'Empereur est clément et je ne t'oublierai pas non plus, si tu le mérites.»

Les yeux bleus et brillants de Dologhow le regardaient aussi hardiment qu'ils avaient regardé le chef du régiment, et leur expression semblait combler cet abîme de convention qui sépare le simple soldat du général en chef.

«Une seule grâce, Excellence, dit-il de sa voix ferme, calme et vibrante.... Veuillez m'accorder l'occasion d'effacer ma faute et de faire preuve de mon dévouement à l'empereur et à la Russie.»

Koutouzow se détourna et se dirigea vers sa calèche d'un air maussade. Ces phrases banales, toujours les mêmes, l'ennuyaient et le fatiguaient:

«À quoi bon, pensait-il, y répondre par un même refrain? à quoi bon ces vieilles et éternelles redites?»

Le régiment se fractionna en compagnies, et se mit en marche pour aller près de Braunau occuper ses logements, s'y équiper, s'y chausser et s'y reposer.

«Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, Prokhore Ignatovitch?...» dit le chef de régiment en s'adressant au capitaine, après avoir dépassé à cheval la troisième compagnie.

Son visage exprimait la satisfaction sans bornes que lui causait l'inspection si heureusement terminée:

«Le service de l'Empereur, vous savez?... Et puis on craint de se couvrir de honte devant le régiment: je suis toujours le premier à offrir des excuses... et il lui tendit la main.

—De grâce, général, oserai-je penser que...»

Et tandis que le nez du capitaine s'empourprait de joie, sa bouche, se fendant jusqu'aux oreilles en un large sourire, laissa voir ses dents ébréchées, dont les deux incisives avaient été perdues sans retour à l'assaut d'Ismaïl:

«Dites également à M. Dologhow que je ne l'oublierai pas, qu'il soit tranquille.... Comment se conduit-il, à propos?

—Il est très exact à son devoir, Excellence, mais son caractère....

—Comment, son caractère?

—Cela lui prend par accès, Excellence; il y a des jours où il est bon, intelligent, instruit, et puis d'autres moments où c'est une bête féroce. N'a-t-il pas failli, tout dernièrement, assommer un juif en Pologne... vous le savez bien?...

—Oui, oui, repartit le chef de régiment, mais il est à plaindre... il est malheureux... il a de hautes protections, ainsi vous ferez bien de....

—Parfaitement, Excellence, et le sourire du capitaine disait assez qu'il avait compris l'intention de son supérieur.

—Les épaulettes à la première affaire! s'écria le général, en jetant ces paroles à Dologhow, au moment où celui-ci passait. Dologhow se retourna en silence, et sourit d'un air railleur.

—Bien, très bien! continua le chef à haute voix pour se faire entendre des soldats: je donne de l'eau-de-vie à tout le monde et je remercie chacun de vous.... Dieu soit loué!»

Et il s'approcha d'une autre compagnie.

«C'est un brave homme: après tout, on peut servir sous ses ordres, dit le capitaine en s'adressant à son officier subalterne.

—En un mot, «le roi de cœur»! lui répliqua l'officier subalterne, et il riait en appliquant au général le sobriquet qu'on lui avait donné.

La joyeuse disposition d'humeur des officiers, causée par l'heureuse issue de la revue, avait vite fait son chemin parmi les soldats. Ils marchaient gaiement, tout en causant:

«Qui donc a inventé que Koutouzow était borgne?

—Ah! pour cela, oui, il l'est!

—Ah! pour cela, non, te dis-je: bottes et tournevis, il a tout inspecté!

—Oh! quelle peur j'ai eue quand il a regardé les miennes et....

—Et l'autre, dis donc, l'Autrichien? un morceau de craie... quoi? un vrai sac de farine! Quelle corvée d'avoir cela à blanchir!

—Voyons, toi qui étais en avant, quand est-ce qu'ils ont dit qu'on se frotterait? Quand? On nous a pourtant bien dit que Bonaparte était ici à Braunau.

—Bonaparte ici? En voilà une farce! Imbécile qui ne sait pas que le Prussien s'est révolté et que l'Autrichien doit lui marcher dessus... et alors, après qu'il l'aura rossé, il commencera la guerre avec Bonaparte. Va donc conter à d'autres qu'il est ici. Bonaparte à Braunau! On voit bien que t'es bête; ouvre donc tes oreilles, blanc-bec!

—Ah! ces diables de fourriers!... Voilà la cinquième compagnie qui tourne dans le village, et ils auront fait la soupe que nous ne serons pas encore là!

—Voyons, passe-moi une croûte, que diable?

—Ne t'ai-je pas donné du tabac hier soir... hein, pas vrai? Eh bien, prends-la, ta croûte... tiens!

—Si au moins on s'arrêtait... mais non... encore cinq verstes à traîner son estomac creux.

—Cela t'irait, dis donc, si les Allemands nous offraient leurs belles calèches: en voiture ce serait chic... hein?

—Et le peuple d'ici?... as-tu vu? ce n'est plus le même; le Polonais, c'était encore un sujet de l'Empereur; mais maintenant des Allemands tout le long... rien que cela.

—En avant les chanteurs!» s'écria le capitaine, et une vingtaine de soldats sortirent des rangs.

Le tambour qui dirigeait les chants se tourna vers eux, fit un geste et entonna la chanson commençant par ces mots: «Voilà la diane, voilà le soleil» et finissant par ceux-ci: «Et de la gloire nous en aurons avec Kamensky notre père.» Composée en Turquie, cette chanson était chantée aujourd'hui en Autriche; il n'y avait de changé que le nom de Koutouzow, mis récemment à la place de celui de Kamensky. Après avoir crânement enlevé ces dernières paroles, le tambour, un beau soldat, de quarante ans environ, avec des formes nerveuses, examina sévèrement ses camarades en fronçant les sourcils, pendant que ses mains, allant à droite et à gauche, semblaient lancer à terre un objet invisible. S'étant bien assuré que tous le regardaient, il releva doucement ses bras et les tint pendant quelques secondes immobiles au-dessus de sa tête, comme s'il soutenait avec le plus grand soin cet objet précieux et toujours invisible. Tout à coup, le rejetant brusquement, il entonna: «Mon toit, mon cher petit toit» et une vingtaine de voix le répétèrent en chœur. Un autre soldat s'élança en avant et se mit, sans paraître le moins du monde gêné par le poids de son fourniment, à sauter et à danser à reculons devant ses camarades, en remuant ses épaules et en menaçant le vide avec des cuillères qu'il frappait entre elles en guise de castagnettes. Les autres le suivaient en mesure, d'une allure rapide. Un bruit de roues et de chevaux se fit entendre derrière eux: c'était Koutouzow et sa suite qui revenaient en ville. Il fit un signe pour permettre aux soldats de continuer librement leur marche. Au second rang du flanc droit que rasait la haute calèche, la figure de Dologhow, le soldat aux yeux bleus, attirait l'attention: sa démarche cadencée, gracieuse et hardie à la fois, son regard assuré et moqueur, jeté comme un défi à ceux qui le dépassaient, paraissaient les plaindre de ne point faire leur entrée à pied comme lui et sa joyeuse compagnie, le sous-lieutenant de hussards, Gerkow, le même qui s'était amusé à imiter le général commandant le régiment, modéra l'allure de son cheval pour se rapprocher de Dologhow; bien qu'il eût été, lui aussi, du nombre des viveurs dont ce dernier avait été le chef de file, il s'était pourtant prudemment abstenu jusqu'à ce moment de renouer connaissance avec le disgracié: les quelques mots dits par Koutouzow lui firent changer de tactique, et feignant une véritable joie:

«Comment cela va-t-il» cher ami? lui dit-il.

—Comme tu vois,» répondit froidement Dologhow.

La chanson toujours vive et légère accompagnait d'une façon étrange la désinvolture comique de Gerkow et les réponses glaciales de son ex-camarade.

«Eh bien, t'arranges-tu avec tes chefs?

—Mais oui, pas mal; ce sont de braves gens: tu t'es donc faufilé dans l'état-major?

—J'y suis attaché, je fais le service.»

Ils se turent tous les deux: «Le faucon est bien lancé et lancé de la main droite,» reprenait la chanson, et, en l'écoutant, on se sentait involontairement plein de confiance et de résolution.

Leur conversation aurait certainement changé de ton sans ce joyeux accompagnement:

«Les Autrichiens sont-ils battus? Est-ce vrai? demanda Dologhow.

—On le dit, mais qui diable peut le savoir!

—Tant mieux, répliqua brièvement Dologhow, en suivant la cadence.

—Viens chez nous ce soir, veux-tu? nous aurons un pharaon!

—Vous avez donc beaucoup d'argent?

—Viens toujours!

—Impossible. J'ai fait le vœu de ne jouer ni boire jusqu'à ce que j'aie regagné mon grade.

—Eh bien, alors ce sera à la première affaire.

—Eh bien! alors, on verra!

—Viens tout de même: si tu as besoin de quelque chose, l'état-major t'aidera.»

Dologhow sourit:

«Ne t'occupe pas de moi; je ne demanderai rien, je prendrai ce dont j'aurai besoin.

—Soit, c'était seulement pour....

—C'est ça, moi aussi c'était seulement pour....

—Adieu!

—Adieu!...»

Et bien haut et bien loin: «Là-bas, là-bas dans la patrie,» continuait la chanson, pendant que Gerkow éperonnait son cheval; le cheval, couvert d'écume et galopant en mesure au son de la musique, dépassa la compagnie et rejoignit bientôt la haute calèche.

III

À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien, s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde. Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un plaisir marqué:

«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos volontés.»

Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu lui importait le reste!

Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il laissait échapper avec effort.

«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»

Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.

«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus besoin de notre concours.»

L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie, et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable position de son armée au point de vue stratégique.

«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»

Et il lut en allemand le passage suivant:

«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech. Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas, et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le sort qu'il a mérité.»

En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et releva les yeux.

«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'œil sur î'aide de camp.

—Mille excuses, général...»

Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:

«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A. I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»

Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.

Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince Bolkonsky, les lignes suivantes:

«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»

Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient, l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la main:

«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.

—Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.

—Pourquoi?»

Le prince André haussa les épaules.

«A-t-on des nouvelles de Mack?

—Non.

—Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.

—Probablement...»

Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.

«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'œil autour de lui, il marcha droit vers la porte du cabinet.

—Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»

Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris de haut en bas le petit aide de camp.

«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.

La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement, il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.

«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.

Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité, puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se trouvait donc confirmé.

Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre de l'ennemi.

Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait admettre que son héros subît un échec.

Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui riaient tous deux aux éclats.

«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure pâle et de ses yeux animés.

—Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.

Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch, attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer, mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:

«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»

Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect, lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de niaise satisfaction, fit un pas en avant.

«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai l'honneur de vous offrir mes félicitations...»

Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.

«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,» ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général fronça les sourcils et se détourna:

«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.

Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.

«S'il vous est agréable, monsieur,—lui dit-il d'une voix tranchante, tandis que son menton tremblait légèrement,—de poser pour le bouffon, je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que, si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»

Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands yeux et se regardèrent en silence.

«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.

—Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à répondre.

—Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le calmer.

—Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie, qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»

Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du corridor.

IV

Le régiment de hussards de Pavlograd campait à deux milles de Braunau. L'escadron dans lequel Nicolas Rostow était «junker» était logé dans le village de Saltzeneck, dont la plus belle maison avait été réservée au chef d'escadron, capitaine Denissow, connu dans toute la division de cavalerie sous le nom de «Vaska Denissow».

Depuis que le «junker» Rostow avait rejoint son régiment en Pologne, il avait toujours partagé le logement du chef d'escadron. Ce jour-là même, le 8 octobre, pendant qu'au quartier général tout était sens dessus dessous, à cause de la défaite de Mack, l'escadron continuait tout doucement sa vie de bivouac. Denissow, qui avait joué et perdu toute la nuit, n'était pas encore rentré au moment où Rostow, en uniforme de junker, revenait à cheval, de bon matin, de la distribution de fourrage; s'arrêtant au perron, il rejeta vivement sa jambe en arrière avec, un mouvement plein de jeunesse, et, restant une seconde le pied sur l'étrier, comme s'il se séparait à regret de sa monture, il sauta à terre et appela le planton qui se précipitait déjà pour tenir son cheval:

«Ah! Bonedareneko, promène-le, veux-tu, dit-il en s'adressant au hussard avec cette affabilité familière et gaie habituelle aux bonnes natures lorsqu'elles se sentent heureuses.

—Entendu, Votre Excellence, répondit le Petit-Russien en secouant la tête avec bonne humeur.

—Fais attention, promène-le bien.»

Un autre hussard s'était également élancé vers le cheval, mais Bonedareneko avait aussitôt saisi le bridon; on voyait que le «junker» payait bien et qu'il était avantageux de le servir.

Rostow caressa doucement sa bête et s'arrêta sur le perron pour la regarder.

«Bravo, quel cheval cela fera!» se dit-il en lui-même, et, relevant son sabre, il monta rapidement les quelques marches en faisant sonner ses éperons.

L'Allemand propriétaire de la maison se montra, en camisole de laine et en bonnet de coton, à la porte de l'étable, où il remuait le fumier avec une fourche.

Sa figure s'éclaira d'un bon sourire à la vue de Rostow.

«Bonjour, bonjour, lui dit-il, en rendant son salut au jeune homme avec un plaisir évident.

—Déjà à l'ouvrage, lui dit Rostow, souriant à son tour, hourra pour l'Autriche, hourra pour les Russes, hourra pour l'empereur Alexandre!» ajouta-t-il en répétant les exclamations favorites de l'Allemand.

Celui-ci s'avança en riant, jeta en l'air son bonnet de coton et s'écria:

«Hourra pour toute la terre!»

Rostow répéta son hourra, et cependant il n'y avait aucun motif de se réjouir d'une façon aussi extraordinaire, ni pour l'Allemand qui nettoyait son étable, ni pour Rostow qui était allé chercher du foin avec son peloton. Après qu'ils eurent ainsi donné un libre cours à leurs sentiments patriotiques et fraternels, le vieux bonhomme retourna à son ouvrage, et le jeune junker rentra chez lui.

«Où est ton maître? demanda-t-il à Lavrouchka, le domestique de Denissow, rusé coquin et connu pour tel de tout le régiment.

—Il n'est pas encore rentré depuis hier au soir; il aura probablement perdu, répondit Lavrouchka, car je le connais bien: quand il gagne, il revient de bonne heure pour s'en vanter; s'il ne revient pas de toute la nuit, c'est qu'il est en déroute, et alors il est d'une humeur de chien. Faut-il vous servir le café?

—Oui, donne-le et promptement.»

Dix minutes plus tard, Lavrouchka apportait le café:

«Il vient, il vient! gare la bombe!»

Rostow aperçut effectivement Denissow qui rentrait. C'était un petit homme, à la figure enluminée, aux yeux noirs et brillants, aux cheveux noirs et à la moustache en désordre. Son dolman était dégrafé, son large pantalon tenait à peine et son shako froissé descendait sur sa nuque. Sombre et soucieux, il s'approchait la tête basse.

«Lavrouchka! s'écria-t-il avec colère et en grasseyant. Voyons, idiot, ôte-moi cela.

—Mais puisque je vous l'ôte!

—Ah! te voilà levé! dit Denissow, en entrant dans la chambre.

—Il y a beau temps... j'ai déjà été au fourrage et j'ai vu Fräulein Mathilde.

—Ah! Ah! Et moi, mon cher, je me suis enfoncé, comme une triple buse.... Une mauvaise chance du diable! Elle a commencé après ton départ.... Hé! du thé!» cria-t-il d'un air renfrogné.

Puis, grimaçant un sourire qui laissa voir ses dents petites et fortes, il passa ses doigts dans ses cheveux en broussailles.

«C'est le diable qui m'a envoyé chez ce Rat (c'était le surnom donné à l'officier).... Figure-toi... pas une carte, pas une!...»

Et Denissow, laissant tomber le feu de sa pipe, la jeta avec violence sur le plancher, où elle se brisa en mille morceaux. Après avoir réfléchi une demi-seconde en regardant gaiement Rostow de ses yeux noirs et brillants:

«Si au moins il y avait des femmes, passe encore, mais il n'y a rien à faire, excepté boire!... Quand donc se battra-t-on?... Hé, qui est là? ajouta-t-il, en entendant derrière la porte un bruit de grosses bottes et d'éperons, accompagné d'une petite toux respectueuse.

—Le maréchal des logis!» annonça Lavrouchka. Denissow s'assombrit encore plus.

«Ça va mal, dit-il, en jetant à Rostow sa bourse qui contenait quelques pièces d'or.... Compte, je t'en prie, mon ami, ce qui me reste, et cache ma bourse sous mon oreiller.»

Il sortit.

Rostow s'amusa à mettre en piles égales les pièces d'or de différente valeur et à les compter machinalement, pendant que la voix de Denissow se faisait entendre dans la pièce voisine:

«Ah! Télianine, bonjour; je me suis enfoncé hier!

—Chez qui?

—Chez Bykow.

—Chez le Rat, je le sais,» dit une autre voix flûtée.

Et le lieutenant Télianine, petit officier du même escadron, entra au même moment dans la chambre où se trouvait Rostow. Celui-ci, jetant la bourse sous l'oreiller, serra la main moite qui lui était tendue. Télianine avait été renvoyé de la garde peu temps avant la campagne; sa conduite était maintenant exempte de tout reproche, et cependant il n'était pas aimé. Rostow surtout ne pouvait ni surmonter ni cacher l'antipathie involontaire qu'il lui inspirait.

«Eh bien, jeune cavalier, êtes-vous content de mon petit Corbeau?» (c'était le nom du cheval vendu à Rostow). Le lieutenant ne regardait jamais en face la personne à laquelle il parlait, et ses yeux allaient sans cesse d'un objet à un autre....

«Je vous ai vu le monter ce matin.

—Mais il n'a rien de particulier, c'est un bon cheval, répondit Rostow, qui savait fort bien que cette bête payée sept cents roubles n'en valait pas la moitié.... Il boite un peu de la jambe gauche de devant.

—C'est le sabot qui se sera fendu: ce n'est rien, je vous apprendrai à y mettre un rivet.

—Oui, apprenez-le-moi.

—Oh! c'est bien facile, ce n'est pas un secret; quant au cheval, vous m'en remercierez.

—Je vais le faire amener,» dit aussitôt Rostow pour se débarrasser de Télianine.

Et il sortit.

Denissow, assis par terre dans la pièce d'entrée, les jambes croisées, la pipe à la bouche, écoutait le rapport du maréchal des logis. À la vue de Rostow, il fit une grimace, en lui indiquant du doigt par-dessus son épaule, avec une expression de dégoût, la chambre où était Télianine:

«Je n'aime pas ce garçon-là,» dit-il sans s'inquiéter de la présence de son subordonné.

Rostow haussa les épaules comme pour dire:

«Moi non plus, mais qu'y faire?»

Et, ayant donné ses ordres, il retourna auprès de l'officier, qui était nonchalamment occupé à frotter ses petites mains blanches:

«Et dire qu'il existe des figures aussi antipathiques!» pensa Rostow.

«Eh bien, avez-vous fait amener le cheval? demanda Télianine, en se levant et en jetant autour de lui un regard indifférent.

—Oui, à l'instant.

—C'est bien... je n'étais entré que pour demander à Denissow s'il avait reçu l'ordre du jour d'hier; l'avez-vous reçu, Denissow?

—Non, pas encore; où allez-vous?

—Mais je vais aller montrer à ce jeune homme comment on ferre un cheval.»

Ils entrèrent dans l'écurie, et, sa besogne faite, le lieutenant retourna chez lui.

Denissow, assis à une table sur laquelle on avait posé une bouteille d'eau-de-vie et un saucisson, était en train d'écrire. Sa plume criait et crachait sur le papier. Quand Rostow entra, il le regarda d'un air sombre:

«C'est à elle que j'écris...»

Et, s'accoudant sur la table sans lâcher sa plume, comme s'il saisissait avec joie l'occasion de dire tout haut ce qu'il voulait mettre par écrit, il lui détailla le contenu de son épître:

«Vois-tu, mon ami, on ne vit pas, on dort quand on n'a pas un amour dans le cœur. Nous sommes les enfants de la poussière, mais, lorsqu'on aime, on devient Dieu, on devient pur comme au premier jour de la création!... Qui va là? Envoie-le au diable, je n'ai pas le temps!»

Mais Lavrouchka s'approcha de lui sans se déconcerter:

«Ce n'est personne, c'est le maréchal des logis à qui vous avez dit de venir chercher l'argent.»

Denissow fit un geste d'impatience aussitôt réprimé:

«Mauvaise affaire, grommela-t-il.... Dis donc, Rostow, combien y a-t-il dans ma bourse?

—Sept pièces neuves et trois vieilles.

—Ah! mauvaise affaire! Que fais-tu là planté comme une borne? Va chercher le maréchal des logis!

—Denissow, je t'en prie, s'écria Rostow en rougissant, prends de mon argent, tu sais que j'en ai.

—Je n'aime pas à emprunter aux amis. Non, je n'aime pas cela.

—Si tu ne me traites pas en camarade, tu m'offenseras sérieusement; j'en ai, je t'assure, répéta Rostow.

—Mais non, je te le répète...»

Denissow s'approcha du lit pour retirer sa bourse de dessous l'oreiller:

«Où l'as-tu cachée?

—Sous le dernier oreiller.

—Elle n'y est pas!...»

Et Denissow jeta les deux oreillers par terre.

«C'est vraiment inouï!

—Tu l'auras fait tomber, attends, dit Rostow, en secouant les oreillers à son tour et en rejetant également de côté la couverture.... Pas de bourse!... Aurais-je donc oublié? Mais non, puisque j'ai même pensé que tu la gardais sous ta tête comme un trésor. Je l'ai bien mise là pourtant; où est-elle donc? ajouta-t-il en se tournant vers Lavrouchka.

—Elle doit être là où vous l'avez laissée, car je ne suis pas entré!

—Et je te dis qu'elle n'y est pas.

—C'est toujours la même histoire... vous oubliez toujours où vous mettez les choses... regardez dans vos poches.

—Mais non, te dis-je, puisque j'ai pensé au trésor... je me rappelle très bien que je l'ai mise là.»

Lavrouchka défit entièrement le lit, regarda partout, fureta dans tous les coins, et s'arrêta au beau milieu de la chambre, en étendant les bras avec stupéfaction. Denissow, qui avait suivi tous ses mouvements en silence, se tourna à ce geste vers Rostow:

«Voyons, Rostow, cesse de plaisanter!»

Rostow, en sentant peser sur lui le regard de son ami, releva les yeux et les baissa aussitôt. Son visage devint pourpre et la respiration lui manqua.

«Il n'y a eu ici que le lieutenant et vous deux, donc elle doit y être! dit Lavrouchka.

—Eh bien, alors, poupée du diable, remue-toi... cherche, s'écria Denissow devenu cramoisi, et le menaçant du poing: il, faut qu'elle se trouve, sans cela je te cravacherai... je vous cravacherai tous!...»

Rostow boutonna sa veste, agrafa son ceinturon et prit sa casquette.

«Trouve-la, te dis-je, continuait Denissow en secouant son domestique et en le poussant violemment contre la muraille.

—Laisse-le, Denissow, je sais qui l'a prise...»

Et Rostow se dirigea vers la porte, les yeux toujours baissés. Denissow, ayant subitement compris son allusion, s'arrêta et lui saisit la main:

«Quelle bêtise! s'écria-t-il si fortement que les veines de son cou et de son front se tendirent comme des cordes. Tu deviens fou, je crois... la bourse est ici, j'écorcherai vif ce misérable et elle se retrouvera.

—Je sais qui l'a prise, répéta Rostow d'une voix étranglée.

—Et moi, je te défends...» s'écria Denissow.

Mais Rostow s'arracha avec colère à son étreinte.

«Tu ne comprends donc pas, lui dit-il, en le regardant droit et ferme dans les yeux, tu ne comprends donc pas ce que tu me dis? Il n'y avait que moi ici; donc, si ce n'est pas l'autre, c'est... et il se précipita hors de la chambre sans achever sa phrase.

—Ah! que le diable t'emporte, toi et tout le reste!»

Ce furent les dernières paroles qui arrivèrent aux oreilles de Rostow; peu d'instants après il entrait dans le logement de Télianine.

«Mon maître n'est pas à la maison, lui dit le domestique, il est allé à l'état-major.... Est-il arrivé quelque chose? ajouta-t-il, en remarquant la figure bouleversée du junker.

—Non, rien!

—Vous l'avez manqué de peu.»

Sans rentrer chez lui, Rostow monta à cheval et se rendit à l'état-major, qui était établi à trois verstes de Saltzeneck; il y avait là un petit «traktir» où se réunissaient les officiers. Arrivé devant la porte, il y vit attaché le cheval de Télianine; le jeune officier était attablé dans la chambre du fond devant un plat de saucisses et une bouteille de vin.

«Ah! vous voilà aussi, jeune adolescent, dit-il en souriant et en élevant ses sourcils.

—Oui,» dit Rostow avec effort, et il s'assit à une table voisine, à côté de deux Allemands et d'un officier russe.

Tous gardaient le silence, on n'entendait que le cliquetis des couteaux. Ayant fini de déjeuner, le lieutenant tira de sa poche une longue bourse, en fit glisser les coulants de ses petits doigts blancs et recourbés à la poulaine, y prit une pièce d'or et la tendit au garçon.

«Dépêchez-vous, dit-il.

—Permettez-moi d'examiner cette bourse,» murmura Rostow en s'approchant.

Télianine, dont les yeux, comme d'habitude, ne se fixaient nulle part, la lui passa.

«Elle est jolie, n'est-ce pas? dit-il en pâlissant légèrement... voyez, jeune homme.»

Le regard de Rostow se porta alternativement sur la bourse et sur le lieutenant.

«Tout cela restera à Vienne, si nous y arrivons, car ici, dans ces vilains petits trous, on ne peut guère dépenser son argent, ajouta-t-il avec une gaieté forcée.... Rendez-la-moi, je m'en vais.»

Rostow se taisait.

«Eh bien, et vous, vous allez déjeuner? On mange assez bien ici, mais, voyons, rendez-la-moi donc...»

Et il étendit la main pour prendre la bourse.

Le junker la lâcha et le lieutenant la glissa doucement dans la poche de son pantalon; il releva ses sourcils avec négligence, et sa bouche s'entr'ouvrit comme pour dire: «Oui, c'est ma bourse; elle rentre dans ma poche, c'est tout simple, et personne n'a rien à y voir...»

«Eh bien, dit-il, et leurs regards se croisèrent en se lançant des éclairs.

—Venez par ici, et Rostow entraîna Télianine vers la fenêtre.... Cet argent est à Denissow, vous l'avez pris! lui souffla-t-il à l'oreille.

—Quoi? comment... vous osez?» Mais dans ces paroles entrecoupées on sentait qu'il n'y avait plus qu'un appel désespéré, une demande de pardon; les derniers doutes, dont le poids terrible n'avait cessé d'oppresser le cœur de Rostow, se dissipèrent aussitôt.

Il en ressentit une grande joie et en même temps une immense compassion pour ce malheureux.

«Il y a du monde ici, Dieu sait ce que l'on pourrait supposer, murmura Télianine en prenant sa casquette et en se dirigeant vers une autre chambre qui était vide.

—Il faut nous expliquer: je le savais et je puis le prouver,» répliqua Rostow, décidé à aller jusqu'au bout.

Le visage pâle et terrifié du coupable tressaillit; ses yeux allaient toujours de droite et de gauche, mais sans quitter le plancher et sans oser se porter plus haut. Quelques sons rauques et inarticulés s'échappèrent de sa poitrine.

«Je vous en supplie, comte, ne me perdez pas, voici l'argent, prenez-le... mon père est vieux, ma mère...»

Et il jeta la bourse sur la table.

Rostow s'en empara et marcha vers la porte sans le regarder; arrivé sur le seuil, il se retourna et revint sur ses pas.

«Mon Dieu, lui dit-il avec angoisse et les yeux humides, comment avez-vous pu faire cela?

—Comte!...»

Et Télianine s'approcha du junker.

«Ne me touchez pas, s'écria impétueusement Rostow en se reculant; si vous en avez besoin, eh bien, tenez, prenez-la.» Et, lui jetant la bourse, il disparut en courant.

V

Le soir même, une conversation animée avait lieu, dans le logement de Denissow, entre les officiers de l'escadron.

«Je vous répète que vous devez présenter vos excuses au colonel, disait le capitaine en second, Kirstein; le capitaine Kirstein avait des cheveux grisonnants, d'énormes moustaches, des traits accentués, un visage ridé; redevenu deux fois simple soldat pour affaires d'honneur, il avait toujours su reconquérir son rang.

—Je ne permettrai à personne de dire que je mens, s'écria Rostow, le visage enflammé et tremblant d'émotion.... Il m'a dit que j'en avais menti, à quoi je lui ai répondu que c'était lui qui en avait menti.... Cela en restera là!... On peut me mettre de service tous les jours et me flanquer aux arrêts, mais quant à des excuses, c'est autre chose, car si le colonel juge indigne de lui de me donner satisfaction, alors....

—Mais voyons, écoutez-moi, dit Kirstein en l'interrompant de sa voix de basse, et il lissait avec calme ses longues moustaches. Vous lui avez dit, en présence de plusieurs officiers, qu'un de leurs camarades avait volé?

—Ce n'est pas ma faute si la conversation a eu lieu devant témoins. J'ai peut-être eu tort, mais je ne suis point un diplomate; c'est pour cela que je suis entré dans les hussards, persuadé qu'ici toutes ces finesses étaient inutiles, et là-dessus il me lance un démenti à la figure. Eh bien... qu'il me donne satisfaction!

—Tout cela est fort bien, personne ne doute de votre courage, mais là n'est pas la question. Demandez plutôt à Denissow s'il est admissible que vous, un «junker», vous puissiez demander satisfaction au chef de votre régiment?»

Denissow mordillait sa moustache d'un air sombre, sans prendre part à la discussion; mais à la question de Kirstein il secoua négativement la tête.

«Vous parlez de cette vilenie au colonel devant des officiers?... Bogdanitch a eu parfaitement raison de vous rappeler à l'ordre.

—Il ne m'a pas rappelé à l'ordre, il a prétendu que je ne disais pas la vérité.

—C'est ça, et vous lui avez répondu des bêtises... vous lui devez donc des excuses.

—Pas le moins du monde.

—Je ne m'attendais pas à cela de vous, reprit gravement le capitaine en second, car vous êtes coupable non seulement envers lui, mais envers tout le régiment. Si au moins vous aviez réfléchi, si vous aviez pris conseil avant d'agir, mais non, vous avez éclaté, et cela devant les officiers. Que restait-il à faire au colonel? à mettre l'accusé en jugement; c'était imprimer une tache à son régiment et le couvrir de honte pour un misérable. Ce serait juste selon vous, mais cela nous déplaît à nous, et Bogdanitch est un brave de vous avoir puni. Vous en êtes outré, mais c'est votre faute, vous l'avez cherché, et maintenant qu'on tâche d'étouffer l'affaire, vous continuez à l'ébruiter... et votre amour-propre vous empêche d'offrir vos excuses à un vieux et honorable militaire comme notre colonel. Peu vous importe, n'est-ce pas? Cela vous est bien égal de déshonorer le régiment!—et la voix de Kirstein trembla légèrement—à vous qui n'y passerez peut-être qu'une année et qui demain pouvez être nommé aide de camp? Mais cela ne nous est pas indifférent à nous, que l'on dise qu'il y a des voleurs dans le régiment de Pavlograd; n'est-ce pas, Denissow?»

Denissow, silencieux et immobile, lançait de temps en temps un coup d'œil à Rostow.

«Nous autres vieux soldats, qui avons grandi avec le régiment et qui espérons y mourir, son honneur nous tient au cœur, et Bogdanitch le sait bien. C'est mal, c'est mal; fâchez-vous si vous voulez, je n'ai jamais mâché la vérité à personne.

—Il a raison, que diable, s'écria Denissow... eh bien, Rostow, eh bien!...»

Rostow, rougissant et pâlissant tour à tour, portait ses regards de l'un à l'autre:

«Non, messieurs, non, ne pensez pas... ne me croyez pas capable de... l'honneur du régiment m'est aussi cher... et je le prouverai... et l'honneur du drapeau aussi. Eh bien, oui, j'ai eu tort, complètement tort, que vous faut-il encore?»

Et ses yeux se mouillèrent de larmes.

«Très bien, comte, s'écria Kirstein en se levant et en lui tapant sur l'épaule avec sa large main.

—Je te le disais bien, dit Denissow, c'est un brave cœur.

—Oui, c'est bien, très bien, comte, répéta le vieux militaire, en honorant le «junker» de son titre, en reconnaissance de son aveu.... Allons, allons, faites vos excuses, Excellence.

—Messieurs, je ferai tout ce que vous voudrez... personne ne m'entendra plus prononcer un mot là-dessus; mais quant à faire mes excuses, cela m'est impossible, je vous le jure: j'aurais l'air d'un petit garçon qui demande pardon.»

Denissow partit d'un éclat de rire.

«Tant pis pour vous! Bogdanitch est rancunier; vous payerez cher votre obstination.

—Je vous le jure, ce n'est pas de l'obstination, je ne puis pas vous expliquer ce que j'éprouve... je ne le puis pas.

—Eh bien, comme il vous plaira! Et où est-il, ce misérable? où s'est-il caché? demanda Kirstein, en se tournant vers Denissow.

—Il fait le malade, on le portera malade dans l'ordre du jour de demain.

—Oui, c'est une maladie: impossible de comprendre cela autrement.

—Maladie ou non, je lui conseille de ne pas me tomber sous la main, je le tuerais,» s'écria Denissow avec fureur.

En ce moment Gerkow entra.

«Toi! dirent les officiers.

—En marche, messieurs! Mack s'est rendu prisonnier avec toute son armée.

—Quel canard!

—Je l'ai vu, vu de mes propres yeux.

—Comment, tu as vu Mack vivant, en chair et en os?

—En marche! en marche! vite une bouteille pour la nouvelle qu'il apporte! Comment es-tu tombé ici?

—On m'a de nouveau renvoyé au régiment à cause de ce diable de Mack. Le général autrichien s'est plaint de ce que je l'avais félicité de l'arrivée de son supérieur. Qu'as-tu donc, Rostow, on dirait que tu sors du bain?

—Ah! mon cher, c'est un tel gâchis ici depuis deux jours!»

L'aide de camp du régiment entra et confirma les paroles de Gerkow.

Le régiment devait se mettre en marche le lendemain:

«En marche, messieurs! Dieu merci, plus d'inaction!»

VI

Koutouzow s'était replié sur Vienne, en détruisant derrière lui les ponts sur l'Inn, à Braunau, et sur la Traun, à Lintz. Pendant la journée du 23 octobre, les troupes passaient la rivière Enns. Les fourgons de bagages, l'artillerie, les colonnes de troupes traversaient la ville en défilant des deux côtés du pont. Il faisait un temps d'automne doux et pluvieux. Le vaste horizon qui se déroulait à la vue, des hauteurs où étaient placées les batteries russes pour la défense du pont, tantôt se dérobait derrière un rideau de pluie fine et légère qui rayait l'atmosphère de lignes obliques, tantôt s'élargissait lorsqu'un rayon de soleil illuminait au loin tous les objets, en leur prêtant l'éclat du vernis. La petite ville avec ses blanches maisonnettes aux toits rouges, sa cathédrale et son pont, des deux côtés duquel se déversait en masses serrées l'armée russe, était située au pied des collines. Au tournant du Danube, à l'embouchure de l'Enns, on apercevait des barques, une île, un château avec son parc, entourés des eaux réunies des deux fleuves, et, sur la rive gauche et rocheuse du Danube, s'étendaient dans le lointain mystérieux des montagnes verdoyantes, aux défilés bleuâtres, couvertes d'une forêt de pins à l'aspect sauvage et impénétrable, derrière laquelle s'élançaient les tours d'un couvent, et bien loin, sur la hauteur, on entrevoyait les patrouilles ennemies. En avant de la batterie, le général commandant l'arrière-garde, accompagné d'un officier de l'état-major, examinait le terrain à l'aide d'une longue-vue; à quelques pas de lui, assis sur l'affût d'un canon, Nesvitsky, envoyé à l'arrière-garde par le général en chef, faisait à ses camarades les honneurs de ses petits pâtés arrosés de véritable Doppel-Kummel[14]. Le cosaque qui le suivait lui présentait le flacon et la cantine, pendant que les officiers l'entouraient gaiement, les uns à genoux, les autres assis à la turque sur l'herbe mouillée.

«Pas bête ce prince autrichien qui s'est construit ici un château! Quel charmant endroit! Eh bien, messieurs, vous ne mangez plus!

—Mille remerciements, prince, répondit l'un d'eux, qui trouvait un plaisir extrême à causer avec un aussi gros bonnet de l'état-major....

—Le site est ravissant: nous avons côtoyé le parc et aperçu deux cerfs, et quel beau château!

—Voyez, prince, dit un autre qui, se faisant scrupule d'avaler encore un petit pâté, détourna son intérêt sur le paysage: voyez, nos fantassins s'y sont déjà introduits; tenez, là-bas derrière le village, sur cette petite prairie, il y en a trois qui traînent quelque chose. Ils l'auront bien vite nettoyé, ce château! ajouta-t-il avec un sourire d'approbation.

—Oui, oui, dit Nesvitsky, en introduisant un petit pâté dans sa grande et belle bouche aux lèvres humides. Quant à moi, j'aurais désiré pénétrer là dedans, continua-t-il en indiquant les hautes tours du couvent situé sur la montagne, et ses yeux brillèrent en se fermant à demi.

—Ne serait-ce pas charmant, avouez-le, messieurs?... Pour effrayer ces nonnettes, j'aurais, ma foi, donné cinq ans de ma vie... des Italiennes, dit-on, et il y en a de jolies.

—D'autant plus qu'elles s'ennuient à mourir,» ajouta un officier plus hardi que les autres.

Pendant ce temps, l'officier de l'état-major indiquait quelque chose au général, qui l'examinait avec sa longue-vue.

«C'est ça, c'est ça! répondit le général d'un ton de mauvaise humeur, en abaissant sa lorgnette et en haussant les épaules.... Ils vont tirer sur les nôtres!... Comme ils traînent!»

À l'œil nu, on distinguait de l'autre côté une batterie ennemie, de laquelle s'échappait une légère fumée d'un blanc de lait, puis on entendit un bruit sourd et l'on vit nos troupes hâter le pas au passage de la rivière. Nesvitsky se leva en s'éventant, et s'approcha du général, le sourire sur les lèvres.

«Votre Excellence ne voudrait-elle pas manger un morceau?

—Cela ne va pas, dit le général sans répondre à son invitation, les nôtres sont en retard.

—Faut-il y courir, Excellence?

—Oui, allez-y, je vous prie...»

Et le général lui répéta l'ordre qui avait déjà été donné:

«Vous direz aux hussards de passer les derniers, de brûler le pont, comme je l'ai ordonné, et de s'assurer si les matières inflammables sont bien placées.

—Très bien, répondit Nesvitsky;—alors il fit signe au cosaque de lui amener son cheval et de ranger sa cantine, et hissa légèrement son gros corps en selle.—Ma parole, j'irai voir, en passant, les nonnettes, dit-il aux officiers, en lançant son cheval sur le sentier sinueux qui se déroulait au flanc de la montagne.

—Voyons, capitaine, dit le général, en s'adressant à l'artilleur, tirez, le hasard dirigera vos coups... amusez-vous un peu!

—Les servants à leurs pièces! commanda l'officier, et, un instant après, les artilleurs quittèrent gaiement leurs feux de bivouac pour courir aux canons et les charger.

«N° 1!...»

Et le N° 1 s'élança crânement dans l'espace!

Un son métallique et assourdissant retentit: la grenade, en sifflant, vola par-dessus les têtes des nôtres et alla tomber bien en avant de l'ennemi; un léger nuage de fumée indiqua l'endroit de la chute et de l'explosion. Officiers et soldats s'étaient réveillés à ce bruit, et tous suivirent avec intérêt la marche de nos troupes au bas de la montagne, et celle de l'ennemi qui avançait. Tout se voyait distinctement. Le son répercuté de ce coup solitaire et les rayons brillants du soleil, déchirant son voile de nuages, se fondirent en une seule et même impression d'entrain et de vie.

VII

Deux boulets ennemis avaient passé par-dessus le pont, et sur le pont il y avait foule. Tout au milieu, appuyé contre la balustrade, se tenait le prince Nesvitsky, riant et regardant son cosaque qui tenait les deux chevaux un peu en arrière de lui. À peine faisait-il un pas en avant, que les soldats et les chariots le repoussaient contre le parapet, et il se remettait à sourire.

«Eh! là-bas, camarade, disait le cosaque à un soldat qui conduisait un fourgon, et refoulait l'infanterie massée autour de ses roues.... Eh! là-bas, attends donc, laisse passer le général!»

Mais le soldat du train, sans faire la moindre attention au titre de général, criait contre les hommes qui lui barraient la route:

«Eh! pays, tire à gauche, gare!...»

Mais les «pays», épaule contre épaule, leurs baïonnettes s'entrechoquant, continuaient à marcher en masse compacte. En regardant au-dessous de lui, le prince Nesvitsky pouvait apercevoir les petites vagues, rapides et clapotantes de l'Enns, qui, courant l'une sur l'autre, se confondaient, blanches d'écume, en se brisant sous l'arche du pont. En regardant autour de lui, il voyait se succéder des vagues vivantes de soldats semblables à celles d'en bas, des vagues de shakos recouverts de leurs fourreaux, de sacs, de fusils aux longues baïonnettes, de visages aux pommettes saillantes, aux joues creuses, à l'expression insouciante et fatiguée, et de pieds en mouvement foulant les planches boueuses du pont. Parfois, un officier en manteau se frayait un passage à travers ces ondes uniformes, comme un jet de la blanche écume qui courait sur les eaux de l'Enns. Parfois les ondes de l'infanterie entraînaient avec elles un hussard à pied, un domestique militaire, un habitant de la ville, comme de légers morceaux de bois emportés par le courant; parfois encore, un fourgon d'officier ou de compagnie, recouvert de cuir de haut en bas, voguait majestueusement, soutenu par la vague humaine comme une poutre descendant la rivière.

«Voilà!... c'est comme une digue rompue! dit le cosaque, sans pouvoir avancer.

—Dites donc, y en a-t-il encore beaucoup à passer?

—Un million moins un, répondit un loustic de belle humeur, clignant de l'œil et en le frôlant de sa capote déchirée. Après lui venait un vieux soldat, à l'air sombre, qui disait à son camarade:

«À présent qu'il (l'ennemi) va chauffer le pont, on ne pensera plus à se gratter!...»

Et les soldats passaient, et à leur suite venait un fourgon avec un domestique militaire qui fouillait sous la bâche en criant:

«Où diable a-t-on fourré le tournevis?...»

Et celui-là aussi passait son chemin. Puis venaient des soldats en gaieté, qui avaient quelques gouttes d'eau-de-vie sur la conscience:

«Comme il lui a bien appliqué sa crosse droit dans les dents, le cher homme! disait en ricanant l'un d'eux qui gesticulait, la capote relevée....

—C'est bien fait pour ce doux jambon!» répondit l'autre en riant.

Et ils passèrent, en sorte que Nesvitsky ne sut jamais qui avait reçu le coup de crosse, ni à qui s'adressait l'épithète de «doux jambon».

«Qu'est-ce qu'ils ont à se dépêcher? Parce qu'il a tiré un coup à poudre, ils s'imaginent qu'ils vont tous tomber, grommelait un sous-officier....

—Quand le boulet a sifflé à mes oreilles, alors, sais-tu, vieux père, j'en ai perdu la respiration.... Quelle frayeur, vrai Dieu! disait un jeune soldat, dont la grande bouche se fendait jusqu'aux oreilles pour mieux rire, comme s'il se vantait d'avoir eu peur....

Et celui-là passait aussi. Après lui venait un chariot qui ne ressemblait en rien aux précédents. C'était un attelage à l'allemande, à deux chevaux, conduit par un homme du pays et traînant une montagne de choses entassées. Une belle vache pie était attachée derrière; sur des édredons empilés se tenaient assises une mère allaitant son enfant, une vieille femme et une jeune et belle fille aux joues rouges. Ces émigrants avaient sans doute obtenu un laissez-passer spécial. Les deux jeunes femmes, pendant que la voiture marchait à pas lents, avaient attiré l'attention des soldats, qui ne leur ménageaient pas les quolibets:

«Oh! cette grande saucisse qui déménage aussi!...

—Vends-moi la petite mère, disait un autre à l'Allemand, qui, la tête inclinée, terrifié et farouche, allongeait le pas.

—S'est-elle attifée? Quelles diablesses!... Cela t'irait, Fédotow, d'être logé chez elles? Nous en avons vu, camarade!

—Où allez-vous?» demanda un officier d'infanterie qui mangeait une pomme.

Et il regarda en souriant la jeune fille. L'Allemand fit signe qu'il ne comprenait pas:

«La veux-tu? prends-la, continua l'officier en passant la pomme à la belle fille, qui l'accepta en souriant. Tous, y compris Nesvitsky, suivaient des yeux les femmes qui s'éloignaient. Après elles, recommencèrent le même défilé de soldats, les mêmes conversations, et puis tout s'arrêta de nouveau, à cause d'un cheval du fourgon de la compagnie, qui, comme il arrive souvent à la descente d'un pont, s'était empêtré dans ses traits:

«Eh bien, qu'est-ce qu'on attend?... Quel désordre!... Ne poussez donc pas!... Au diable l'impatient! Ce sera bien pis quand il brûlera le pont... et l'officier qu'on écrase!» s'écrièrent des soldats dans la foule, en se regardant les uns les autres et en se pressant vers la sortie.

Tout à coup Nesvitsky entendit un bruit tout nouveau pour lui; quelque chose s'approchait rapidement, quelque chose de grand, qui tomba dans l'eau avec fracas:

«Tiens, jusqu'où ça a volé! dit gravement un soldat en se retournant au bruit.

—Eh bien, quoi, c'est un encouragement pour nous faire marcher plus vite,» ajouta un autre avec une certaine inquiétude.

Nesvitsky comprit qu'il s'agissait d'une bombe.

«Hé, cosaque, le cheval! dit-il, et faites place, vous autres, faites place!»

Ce ne fut pas sans efforts qu'il atteignit sa monture et qu'il avança en lançant des vociférations à droite et à gauche. Les soldats se serrèrent pour lui faire place, mais ils furent aussitôt refoulés contre lui par les plus éloignés, et sa jambe fut prise comme dans un étau.

«Nesvitsky, Nesvitsky, tu es un animal!...»

Nesvitsky, se retournant au son d'une voix enrouée, vit quinze pas derrière lui, séparé par cette houle vivante de l'infanterie en marche, Vaska Denissow, les cheveux ébouriffés, la casquette sur la nuque et le dolman fièrement rejeté sur l'épaule.

«Dis donc à ces diables de nous laisser passer, lui cria Denissow avec colère et en brandissant, de sa petite main aussi rouge que sa figure, son sabre qu'il avait laissé dans le fourreau.

—Ah! ah! Vaska, répondit joyeusement Nesvitsky... que fais-tu là?

—L'escadron ne peut pas passer, continua-t-il en éperonnant son beau cheval noir, un Arabe pur sang, dont les oreilles frémissaient à la piqûre accidentelle des baïonnettes, et qui, blanc d'écume, martelant de ses fers les planches du pont, en aurait franchi le garde-fou si son cavalier l'eût laissé faire.—Mais, que diable... quels moutons!... de vrais moutons... arrière!... faites place!... Eh! là-bas du fourgon... attends... ou je vous sabre tous!...»

Alors il tira son sabre, et exécuta un moulinet. Les soldats effrayés se serrèrent, et Denissow put rejoindre Nesvitsky.»

«Tu n'es donc pas gris aujourd'hui? lui demanda ce dernier.

—Est-ce qu'on me donne le temps de boire; toute la journée on traîne le régiment de droite et de gauche.... S'il faut se battre, eh bien, qu'on se batte; sans cela, le diable sait ce qu'on fait!

—Tu es d'une élégance!» dit Nesvitsky, en regardant son dolman et la housse de son cheval.

Denissow sourit, tira de sa sabretache un mouchoir d'où s'échappait une odeur parfumée, et le mit sous le nez de son ami.

«Impossible autrement, car on se battra peut-être!... Rasé, parfumé, les dents brossées!...»

L'imposante figure de Nesvitsky suivi de son cosaque, et la persévérance de Denissow à tenir son sabre à la main produisirent leur effet.

Ils parvinrent à traverser le pont, et ce fut à leur tour d'arrêter l'infanterie. Nesvitsky, ayant trouvé le colonel, lui transmit l'ordre dont il était porteur et retourna sur ses pas.

La route une fois balayée, Denissow se campa à l'entrée du pont: retenant négligemment son étalon qui frappait du pied avec impatience, il regardait défiler son escadron, les officiers en avant, sur quatre hommes de front. L'escadron s'y développa pour gagner la rive opposée. Les fantassins, arrêtés et massés dans la boue, examinaient les hussards fiers et élégants, de cet air ironique et malveillant particulier aux soldats de différentes armes lorsqu'ils se rencontrent.

«Des enfants bien mis, tout prêts pour la Podnovinsky[15]! On n'en tire rien!... Tout pour la montre!

—Eh! l'infanterie, ne fais pas de poussière! dit plaisamment un hussard dont le cheval venait d'éclabousser un fantassin.

—Si on t'avait fait marcher deux étapes le sac sur le dos, tes brandebourgs ne seraient pas si neufs!... Ce n'est pas un homme, c'est un oiseau à cheval!...»

Et le fantassin s'essuya la figure avec sa manche.

«C'est ça, Likine... si tu étais à cheval, tu ferais une jolie figure! disait un caporal à un pauvre petit troupier qui pliait sous le poids de son fourniment.

—Mets-toi un bâton entre les jambes et tu seras à cheval,» repartit le hussard.

VIII

Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques, s'étendait au premier plan.

Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.

Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16] environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé, de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train, et aussi vaillants que vous-même!...

Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces courts instants.

Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux. Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait. Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.

«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien, regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait le manège devant l'escadron.

Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent, éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une lourde jument d'allure pacifique.

«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous nous retirerons.

—Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow, s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la fête!»

Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:

«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.

—Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»

Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.

Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.

Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.

«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de Rostow,—et il lança un coup d'œil à ses camarades,—on vous ordonne de vous arrêter et de brûler le pont.»

—Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.

—Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette, sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»

Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop de son cheval cosaque.

«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend rien.»

Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et s'adressant à Nesvitsky:

«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le pont, vous ne m'en avez rien dit.

—Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?

—D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!

—C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...—Que fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.

—Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une éponge; veux-tu que je te presse?

—Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le colonel d'un ton offensé.

—Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans cela l'ennemi va nous mitrailler.»

Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.

«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés qu'on lui suscitait.

Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.

«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»

Son cœur se serra, le sang lui afflua aux tempes:

«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»

La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité solennelle.

Son commandement se fit entendre.

«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.

Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le garder, et il entendait les battements de son cœur. Denissow, penché en arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et en faisant sonner leurs sabres.

«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît compte de la demande.

Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses camarades le dépassèrent.

«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.

Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et, regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le reconnaître:

«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était avancé à cheval sur le pont:

—Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»

Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:

«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»

Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.

Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait involontairement cette question, en présence des péripéties de cette scène éclairée par le soleil couchant.

«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont maintenant à portée des canons!

—Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.

—C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.

—Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les hussards.

Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se demandait s'il était réellement sérieux....

«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte, mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.

—Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces ennemies qu'on enlevait des avant-trains.

Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait l'espace, le quatrième fut visible.

«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.

Et il saisit la main de l'officier:

«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...

—Deux, il me semble?

—Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en se détournant.

Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu, et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher, mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur qui tirer.

Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.

Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant. Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes saisirent le blessé et le soulevèrent.

«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.

Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel, sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là était le bonheur!

«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur... la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»

Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:

«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me protège!» murmura Rostow.

Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées, et les brancards disparurent.

«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille Vaska Denissow.

—Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow en se remettant en selle.

—Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.

—Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose, mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»

Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses compagnons.

«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.

«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être sous-lieutenant! dit Gerkow.

—Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un air triomphant.

—S'il me questionne sur les pertes?...

—Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse expression de «raide mort».

Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice, le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient de Russie.

Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent, bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille. Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés, abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des troupes.

Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses, circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et enfin la retraite précipitée de Bonaparte.

Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française. Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice assuré d'une promotion prochaine.

La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré. Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient, et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des villages.

À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés, entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier qui les dépassait au galop.

Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand ils avaient été blessés:

«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André, tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.

—Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait: Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.

—Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier, visiblement satisfait de trouver à qui parler.

—Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.

Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et, l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:

«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance); vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès du ministre.»

L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui; après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des notes, et semblait ignorer sa présence.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings