← Table of contents
La guerre et la paix, Tome I

CHAPITRE II (continued 2)

Reading edition

«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.

«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien il cherche à me le faire accroire.»

Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un grand nombre de pétitionnaires.

«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles, j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était temps!»

Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:

«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand, et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux. Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»

Puis, après un moment de silence:

«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.

Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain, bien lointain souvenir.

IX

Le prince André descendit à Brünn chez une de ses connaissances russes, le diplomate Bilibine.

«Ah! cher prince, rien ne pouvait m'être plus agréable, lui dit son hôte en allant à sa rencontre.... Franz, portez les effets du prince dans ma chambre à coucher, ajouta-t-il en s'adressant au domestique qui conduisait Bolkonsky.... Vous êtes le messager d'une victoire, c'est parfait; quant à moi, je suis malade, comme vous le voyez.»

Après avoir fait sa toilette, le prince André rejoignit le diplomate dans un élégant cabinet, où il se mit à table devant le dîner qu'on venait de lui préparer, pendant que son hôte s'asseyait au coin de la cheminée.

Le prince André retrouvait avec plaisir, dans ce milieu, les éléments d'élégance et de confort auxquels il était habitué depuis son enfance, et qui lui avaient si souvent manqué dans ces derniers temps. Il lui était agréable, après la réception autrichienne, de pouvoir parler, non pas en russe, car ils causaient en français, mais avec un Russe, qui partageait, il fallait le supposer, l'aversion très vive qu'inspiraient généralement alors les Autrichiens.

Bilibine avait trente-cinq ans environ; il était garçon, et appartenait au même cercle de société que le prince André. Après s'être connus à Pétersbourg, ils s'étaient retrouvés et rapprochés, pendant le séjour qu'André avait fait à Vienne à la suite de son général. Ils avaient tous deux les qualités requises pour parcourir, chacun dans sa spécialité, une rapide et brillante carrière. Bilibine, quoique jeune, n'était plus un jeune diplomate, car, depuis l'âge de seize ans, il était dans la carrière. Arrivé à Vienne, après avoir passé par Paris et Copenhague, il y occupait une position importante. Le chancelier et notre ambassadeur en Autriche faisaient cas de sa capacité, et l'appréciaient. Il ne ressemblait en rien à ces diplomates dont les qualités sont négatives, dont toute la science consiste à ne pas se compromettre et à parler français: il était de ceux qui aiment le travail, et, malgré une certaine paresse native, il lui arrivait, souvent de passer la nuit à son bureau. L'objet de son travail lui était indifférent: ce qui l'intéressait, ce n'était pas le pourquoi, mais le comment, et il trouvait un plaisir tout particulier à composer, d'une façon ingénieuse, élégante et habile, n'importe quels mémorandums, rapports ou circulaires. Outre les services qu'il rendait la plume à la main, on lui reconnaissait encore le talent de savoir se conduire et de parler à propos dans les hautes sphères.

Bilibine n'aimait la causerie que lorsqu'elle lui offrait l'occasion de dire quelque chose de remarquable et de la parsemer de ces traits brillants et originaux, de ces phrases fines et acérées, qui, préparées à l'avance dans son laboratoire intime, étaient si faciles à retenir, qu'elles restaient gravées même clans les cervelles les plus dures; c'est, ainsi que les mots de Bilibine se colportaient dans les salons de Vienne et influaient parfois sur les événements.

Son visage jaune, maigre et fatigué était creusé de plis; chacun de ces plis était si soigneusement lavé, qu'il rappelait l'aspect du bout des doigts lorsqu'ils ont fait un long séjour dans l'eau; le jeu de sa physionomie consistait dans le mouvement perpétuel de ces plis. Tantôt c'était son front qui se ridait, tantôt ses sourcils qui s'élevaient ou s'abaissaient tour à tour, ou bien ses joues qui se fronçaient. Un regard toujours gai et franc partait de ses petits yeux enfoncés.

«Eh bien, racontez-moi vos exploits!» Bolkonsky lui narra aussitôt, sans se mettre en avant, les détails de l'affaire et la réception du ministre: «Ils m'ont reçu, moi et ma nouvelle, comme un chien dans un jeu de quilles.»

Bilibine sourit, et ses rides se détendirent.

«Cependant, mon cher, dit-il en regardant ses ongles à distance, et en plissant sa peau sous l'œil gauche, malgré la haute estime que je professe pour les armées russo-orthodoxes, il me semble que cette victoire n'est pas des plus victorieuses.»

Il continuait à parler français, ne prononçant en russe que certains mots qu'il voulait souligner d'une façon dédaigneuse:

«Comment! vous avez écrasé de tout votre poids le malheureux Mortier, qui n'avait qu'une division, et ce Mortier vous échappe!... Où est donc votre victoire?

—Sans nous vanter, vous avouerez pourtant que cela vaut mieux qu'Ulm?...

—Pourquoi n'avoir pas fait prisonnier un maréchal, un seul maréchal?

—Parce que les événements n'arrivent pas selon notre volonté et ne se règlent pas d'avance comme une parade! Nous avions espéré le tourner vers les sept heures du matin, et nous n'y sommes arrivés qu'à cinq heures du soir.

—Pourquoi n'y êtes-vous pas arrivés à sept heures? Il fallait y arriver.

—Pourquoi n'avez-vous pas soufflé à Bonaparte, par voie diplomatique, qu'il ferait bien d'abandonner Gênes? reprit le prince André du même ton de raillerie.

—Oh! je sais bien, repartit Bilibine... vous vous dites qu'il est très facile de faire prisonniers des maréchaux au coin de son feu; c'est vrai, et pourtant, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Ne vous étonnez donc pas que, à l'exemple du ministre de la guerre, notre auguste Empereur et le roi Franz ne vous soient pas bien reconnaissants de cette victoire; et moi-même, infime secrétaire de l'ambassade de Russie, je n'éprouve pas un besoin irrésistible de témoigner mon enthousiasme, en donnant un thaler à mon Franz, avec la permission d'aller se promener avec sa «Liebchen» au Prater.... J'oublie qu'il n'y a pas de Prater ici.» Il regarda le prince André et déplissa subitement son front.

«Alors, mon cher, c'est à mon tour de vous demander pourquoi? Je ne le comprends pas, je l'avoue; peut-être y a-t-il là-dessous quelques finesses diplomatiques qui dépassent ma faible intelligence? Le fait est que je n'y comprends rien: Mack perd une armée entière, l'archiduc Ferdinand et l'archiduc Charles s'abstiennent de donner signe de vie et commettent faute sur faute. Koutouzow seul gagne franchement une bataille, rompt le charme français, et le ministre de la guerre ne désire même pas connaître les détails de la victoire.

—C'est là le nœud de la question! Voyez-vous, mon cher, hourra pour le czar, pour la Russie, pour la foi! Tout cela est bel et bon; mais que nous importent, je veux dire qu'importent à la cour d'Autriche toutes vos victoires! Apportez-nous une bonne petite nouvelle du succès d'un archiduc Charles ou d'un archiduc Ferdinand, l'un vaut l'autre, comme vous le savez; mettons, si vous voulez, un succès remporté sur une compagnie des pompiers de Bonaparte, ce serait autre chose, et on l'aurait proclamé à son de trompe; mais ceci ne peut que nous déplaire. Comment! l'archiduc Charles ne fait rien, l'archiduc Ferdinand se couvre de honte, vous abandonnez Vienne sans défense aucune, tout comme si vous nous disiez: Dieu est avec nous! mais que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre capitale.... Vous faites tuer Schmidt, un général que nous aimons tous, et vous vous félicitez de la victoire? On ne saurait rien inventer de plus irritant que cela! C'est comme un fait exprès, comme un fait exprès! Et puis, que vous remportiez effectivement un brillant succès, que l'archiduc Charles même en ait un de son côté, cela changerait-il quelque chose à la marche générale des affaires? Maintenant il est trop tard: Vienne est occupée par les troupes françaises!

—Comment, occupée? Vienne est occupée?

—Non seulement occupée, mais Bonaparte est à Schoenbrünn, et notre aimable comte Wrbna s'y rend pour prendre ses ordres.»

À cause de sa fatigue, des différentes impressions de son voyage et de sa réception par le ministre, à cause surtout de l'influence du dîner, Bolkonsky commençait à sentir confusément qu'il ne saisissait pas bien toute la gravité de ces nouvelles.

«Le comte Lichtenfeld, que j'ai vu ce matin, continua Bilibine, m'a montré une lettre pleine de détails sur une revue des Français à Vienne, sur le prince Murat et tout son tremblement. Vous voyez donc bien que votre victoire n'a rien de bien réjouissant et qu'on ne saurait vous recevoir en sauveur!

—Je vous assure que, pour ma part, j'y suis très indifférent, reprit le prince André, qui commençait à se rendre compte du peu de valeur de l'engagement de Krems, en comparaison d'un événement aussi important que l'occupation d'une capitale:

«Comment? Vienne est occupée? Comment, et la fameuse tête de pont, et le prince Auersperg, qui était chargé de la défense de Vienne?

—Le prince Auersperg est de notre côté, pour notre défense, et s'en acquitte assez mal, et Vienne est de l'autre côté; quant au pont, il n'est pas encore pris et ne le sera pas, je l'espère; il est miné, avec ordre de le faire sauter; sans cela nous serions déjà dans les montagnes de la Bohême et vous auriez passé, vous et votre armée, un vilain quart d'heure entre deux feux.

—Cela ne veut pourtant pas dire, reprit le prince André, que la campagne soit finie?

—Et moi, je crois qu'elle l'est. Nos gros bonnets d'ici le pensent également, sans oser le dire. Il arrivera ce que j'ai prédit dès le début. Ce n'est pas votre échauffourée de Diernstein, ce n'est pas la poudre qui tranchera la question, mais ce sont ceux qui l'ont inventée.»

Bilibine venait de répéter un de ses mots; il reprit au bout d'une seconde, en déplissant son front:

«Toute la question est dans le résultat de l'entrevue de l'empereur Alexandre avec le roi de Prusse à Berlin. Si la Prusse entre dans l'alliance, on force la main à l'Autriche, et il y aura guerre, sinon il n'y a plus qu'à s'entendre sur le lieu de réunion pour poser les préliminaires d'un nouveau CampoFormio.

—Quel merveilleux génie et quel bonheur il a! s'écria le prince André, en frappant la table de son poing fermé.

—Bonaparte? demanda interrogativement Bilibine, en replissant son front, c'était le signe avant-coureur d'un mot: Buonaparte? continua-t-il en accentuant l'»u»; mais j'y pense, maintenant qu'il dicte de Schoenbrünn des lois à l'Autriche, il faut lui faire grâce de l'»u»! Je me décide à cette suppression et je rappellerai désormais Bonaparte, tout court.

—Voyons, sans plaisanterie, croyez-vous que la campagne soit terminée?

—Voici ce que je crois: l'Autriche, cette fois, a été le dindon de la farce; elle n'y est pas habituée et elle prendra sa revanche. Elle a été le dindon, premièrement: parce que les provinces sont ruinées (l'orthodoxe, vous le savez, est terrible pour le pillage), l'armée détruite, la capitale prise, et tout cela pour les beaux yeux de Sa Majesté de Sardaigne; et secondement, ceci, mon cher, entre nous, je sens d'instinct qu'on nous trompe, je flaire des rapports et des projets de paix avec la France, d'une paix secrète conclue séparément.

—C'est impossible, ce serait trop vilain.

—Qui vivra verra,» repartit Bilibine.

Et le prince André se retira dans la chambre qui lui avait été préparée.

Une fois étendu entre des draps bien blancs, la tête sur des oreillers parfumés et moelleux, le prince André sentit malgré lui que la bataille dont il avait apporté la nouvelle passait de plus en plus à l'état de vague souvenir. Il ne pensait plus qu'à l'alliance prussienne, à la trahison de l'Autriche, au nouveau triomphe de Bonaparte, à la revue et à la réception de l'empereur François, pour le lendemain. Il ferma les yeux, et au même instant le bruit de la canonnade, de la fusillade et des roues éclata dans ses oreilles. Il voyait les soldats descendre un à un le long des montagnes, il entendait le tir des Français, il était là avec Schmidt au premier rang, les balles sifflaient gaiement autour de lui, et son cœur tressaillait et s'emplissait d'une folle exubérance de vie, comme il n'en avait jamais ressentie depuis son enfance. Il se réveilla en sursaut:

«Oui, oui, c'était bien cela!»

Et il se rendormit heureux, avec un sourire d'enfant, du profond sommeil de la jeunesse.

X

Le lendemain, il se réveilla tard, et, rassemblant ses idées, il se rappela tout d'abord qu'il devait se présenter le jour même à l'empereur François; et toutes les impressions de la veille, l'audience du ministre, la politesse exagérée de l'aide de camp, sa conversation avec Bilibine, traversèrent en foule son cerveau. Ayant endossé, pour se rendre au palais, la grande tenue qu'il n'avait pas portée depuis longtemps, gai et dispos, le bras en écharpe, il entra, en passant, chez son hôte, où se trouvaient déjà quatre jeunes diplomates, entre autres le prince Hippolyte Kouraguine, secrétaire à l'ambassade de Russie, que Bolkonsky connaissait.

Les trois autres, que Bilibine lui nomma, étaient des jeunes gens du monde, élégants, riches, aimant le plaisir, qui formaient ici, comme à Vienne, un cercle à part, dont il était la tête et qu'il appelait «les nôtres». Ce cercle, composé presque exclusivement de diplomates, avait ses intérêts en dehors de la guerre et de la politique. La vie du grand monde, leurs relations avec quelques femmes et leur service de chancellerie occupaient seuls leurs loisirs. Ces messieurs firent au prince André l'honneur très rare de le recevoir avec empressement, comme un des leurs. Par politesse et comme entrée en matière, ils daignèrent lui adresser quelques questions au sujet de l'armée et de la bataille, pour reprendre ensuite leur conversation vive et légère, pleine de gaies saillies et de critiques sans valeur.

«Et voici le bouquet! dit l'un d'eux qui racontait la déconvenue d'un collègue: le chancelier lui assure à lui-même que sa nomination à Londres est un avancement, qu'il doit la considérer comme telle: vous représentez-vous sa figure à ces mots?

—Et moi, messieurs, je vous dénonce Kouraguine, le terrible Don Juan, qui profite du malheur d'autrui.»

Le prince Hippolyte était étalé dans un fauteuil à la Voltaire, les jambes jetées négligemment par-dessus les bras du fauteuil:

«Voyons, parlez-moi de cela, dit-il en riant.

—Oh! Don Juan! oh! serpent! dirent plusieurs voix.

—Vous ne savez probablement pas, Bolkonsky, reprit Bilibine, que toutes les atrocités commises par l'armée française, j'allais dire par l'armée russe, ne sont rien en comparaison des ravages causés par cet homme parmi nos dames.

—La femme est la compagne de l'homme,» dit le prince Hippolyte, en regardant ses pieds à travers son monocle.

Bilibine et «les nôtres» éclatèrent de rire, et le prince André put constater que cet Hippolyte dont il avait été, il faut l'avouer, presque jaloux, était le plastron de cette société.

«Il faut que je vous fasse les honneurs de Kouraguine, dit Bilibine tout bas; il est charmant dans ses dissertations politiques; vous allez voir avec quelle importance...»

Et s'approchant d'Hippolyte, le front plissé, il entama sur les événements du jour une discussion qui attira aussitôt l'attention générale.

«Le cabinet de Berlin ne peut pas exprimer un sentiment d'alliance, commença Hippolyte en regardant son auditoire avec assurance, sans exprimer... comme dans sa dernière note... vous comprenez... vous comprenez.... Puis, si S. M. l'Empereur ne déroge pas aux principes, notre alliance... attendez, je n'ai pas fini...»

Et saisissant la main du prince André:

«Je suppose que l'intervention sera plus forte que la non-intervention et... on ne pourra pas imputer à fin de non-recevoir notre dépêche du 28 novembre; voilà comment tout cela finira...»

Et il lâcha la main du prince André.

«Démosthène, je te reconnais au caillou que tu as caché dans ta bouche d'or[17],» s'écria Bilibine, qui, pour mieux témoigner sa satisfaction, semblait avoir fait descendre sur son front toute sa forêt de cheveux.

Hippolyte, riant plus fort et plus haut que les autres, avait pourtant l'air de souffrir de ce rire forcé qui tordait en tous sens sa figure habituellement apathique.

«Voyons, messieurs, dit Bilibine, Bolkonsky est mon hôte et je tiens, autant qu'il est en mon pouvoir, à le faire jouir de tous les plaisirs de Brünn. Si nous étions à Vienne, ce serait bien plus facile, mais ici, dans ce vilain trou morave, je vous demande votre aide: il faut lui faire les honneurs de Brünn. Chargez-vous du théâtre, je me charge de la société. Quant à vous, Hippolyte, la question du beau sexe vous regarde.

—Il faudra lui montrer la ravissante Amélie, s'écria un «des nôtres», en baisant le bout de ses doigts.

—Oui, il faudra inspirer à ce sanguinaire soldat des sentiments plus humains, ajouta Bilibine.

—Il me sera difficile, messieurs, de profiter de vos aimables dispositions à mon égard, objecta Bolkonsky, en regardant à sa montre, car il est temps que je sorte.

—Où allez-vous donc?

—Je me rends chez l'Empereur.

—Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!

—Au revoir, prince; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de vous.

—Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des éloges à l'intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner les étapes.

—Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky.

—Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez.»

XI

Le prince André, placé sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir un salut de sa longue tête. La cérémonie achevée, l'aide de camp de la veille vint poliment transmettre à Bolkonsky le désir de Sa Majesté de lui donner audience. L'empereur François le reçut debout au milieu de son cabinet, et le prince André fut frappé de son embarras: il rougissait à tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:

«Dites-moi à quel moment a commencé la bataille?» demanda-t-il avec précipitation.

Le prince André, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientôt obligé de répondre à d'autres demandes tout aussi naïves.

«Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitté Krems?...» etc....

L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de questions; quant aux réponses, elles ne l'intéressaient guère.

«À quelle heure la bataille a-t-elle commencé?

—Je ne saurais préciser à Votre Majesté l'heure à laquelle la bataille s'est engagée sur le front des troupes, car à Diernstein, où je me trouvais, la première attaque a eu lieu à six heures du soir,» reprit vivement Bolkonsky.

Il comptait présenter à l'Empereur une description exacte, qu'il tenait toute prête, de ce qu'il avait vu et appris.

L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:

«Combien de milles?

—D'où et jusqu'où, sire?

—De Diernstein à Krems?

—Trois milles et demi, sire.

—Les Français ont-ils quitté la rive gauche?

—D'après les derniers rapports de nos espions, les derniers Français ont traversé la rivière la même nuit sur des radeaux.

—Y a-t-il assez de fourrages à Krems?

—Pas en quantité suffisante.»

L'Empereur l'interrompit de nouveau:

«À quelle heure a été tué le général Schmidt?

—À sept heures, je crois.

—À sept heures?... c'est bien triste, bien triste!»

Là-dessus, l'ayant remercié, il le congédia. Le prince André sortit et se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'à l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'être logé au palais et lui offrit même sa maison. Le ministre de la guerre le félicita pour la décoration de l'ordre de Marie-Thérèse de 3ème classe que l'Empereur venait de lui conférer; le chambellan de l'Impératrice l'engagea à passer chez Sa Majesté; l'archiduchesse désirait également le voir. Il ne savait à qui répondre et cherchait à rassembler ses idées, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'épaule, l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer avec lui.

En dépit des prévisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportée avait été reçue avec joie, et un Te Deum avait été commandé. Koutouzow venait d'être nommé grand-croix de Marie-Thérèse, et toute l'armée recevait des récompenses. Grâce aux invitations qui pleuvaient sur lui de tous côtés, le prince André fut obligé de consacrer toute sa matinée à des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Après les avoir terminées, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait écrire à son père et dans laquelle il lui décrivait sa course à Brünn, lorsque devant le perron il aperçut une britchka plus d'à moitié remplie d'objets emballés, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec effort une nouvelle malle.

Le prince André, qui s'était arrêté en route chez un libraire pour y prendre quelques livres, s'était attardé.

«Qu'est-ce que cela veut dire?

—Ah! Excellence! s'écria Franz, nous allons plus loin: le scélérat est de nouveau sur nos talons.

—Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince André au moment où Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une certaine émotion, venait à sa rencontre.

—Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils l'ont passé sans coup férir!»

Le prince André écoutait sans comprendre.

«Mais d'où venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers de fiacre?

—Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.

—Et vous n'avez pas remarqué que chacun fait ses paquets?

—Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec impatience.

—Ce qu'il y a? Il y a que les Français ont passé le pont défendu par d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand galop sur la route de Brünn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain ils seront ici.

—Comment, ici? mais puisque le pont était miné, pourquoi ne l'avoir pas fait sauter?

—C'est à vous que je le demande, car personne, pas même Bonaparte, ne le saura jamais!»

Bolkonsky haussa les épaules:

«Mais si le pont est franchi, l'armée est perdue, elle sera coupée!

—C'est justement là le hic... Écoutez: Les Français occupent Vienne, comme je vous l'ai déjà dit, tout va très bien. Le lendemain, c'est-à-dire hier au soir, messieurs les maréchaux Murat, Lannes et Belliard[18] montent à cheval et vont examiner le pont; remarquez bien, trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de Thabor est miné et contre-miné, qu'il est défendu par cette fameuse tête de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reçu l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il serait plus qu'agréable à notre Empereur et maître, Napoléon, de s'en emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. «Allons,» répondirent les autres. Et les voilà qui partent, qui prennent le pont, le franchissent, et toute l'armée à leur suite passe le Danube, se dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.

—Trêve de plaisanteries, repartit le prince André, le sujet est grave et triste.»

Et cependant, malgré l'ennui qu'aurait dû lui causer cette fâcheuse nouvelle, il éprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait appris la situation désespérée de l'armée russe, il se croyait destiné à la tirer de ce péril: c'était pour lui le Toulon qui allait le faire sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de la gloire. Tout en écoutant Bilibine, il se voyait déjà arrivant au camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui pourrait seul sauver l'armée; naturellement on lui en confiait l'exécution.

«Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux, maréchaux, vont conférer avec le prince Auersperg; l'officier de garde les laisse entrer dans la tête du pont. Ils lui racontent un tas de gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur François va recevoir Bonaparte, que, quant à eux, ils vont chez le prince Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux, enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon français arrive tout doucement sur le pont et jette à l'eau les sacs de matières inflammables! Enfin paraît le général-lieutenant, notre cher prince Auersperg von Nautern.

«Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, héros des campagnes de Turquie, trêve à notre inimitié, nous pouvons nous tendre la main, l'empereur Napoléon brûle du désir de connaître le prince Auersperg!»

«En un mot, ces messieurs, qui n'étaient pas Gascons pour rien, lui jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de son côté, se sent tellement honoré de cette intimité soudaine avec des maréchaux de France, si aveuglé par le manteau et les plumes d'autruche de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire sur l'ennemi!»

Malgré la vivacité de son récit, Bilibine n'oublia pas de s'arrêter pour donner le temps au prince André d'apprécier le mot qu'il venait de lancer.

«Le bataillon français entre dans la tête du pont, encloue les canons, et le pont est à eux! Mais voilà le plus joli, continua-t-il en laissant au plaisir qu'il trouvait à sa narration le soin de calmer son émotion.... Le sergent posté près du canon, au signal duquel on devait mettre le feu à la mine, voyant accourir les Français, était sur le point de tirer, lorsque Lannes lui arrêta le bras. Le sergent, plus fin que son général, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou à peu près:

«Prince, on vous trompe et voilà les Français!»

Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait continuer, s'adresse de son côté, en vrai Gascon, à d'Auersperg avec une feinte surprise:

«Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantée; comment, vous permettez à un de vos subalternes de vous parler ainsi!».... Quel trait de génie!...

Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux arrêts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de Thabor!

«Ce n'est ni bêtise, ni lâcheté... c'est trahison peut-être! s'écria le prince André, qui se représentait les capotes grises, les blessés, la fumée de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.

—Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni trahison, ni lâcheté, ni bêtise; c'est comme à Ulm: c'est... cherchant une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mackés, dit-il en terminant, tout fier d'avoir trouvé un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui seraient répétés partout, et son front se déplissa en signe de satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les lèvres.

—Où allez-vous? dit-il au prince André, qui s'était levé.

—Je pars.

—Pour où?

—Pour l'armée!

—Mais vous pensiez rester encore deux jours?

—C'est impossible, je pars à l'instant.»

Et le prince André, ayant donné ses ordres, rentra dans sa chambre.

«Écoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi partez-vous?»

Le prince André l'interrogea du regard, sans lui répondre.

«Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de votre devoir de vous rendre à l'armée, maintenant qu'elle est en danger; je vous comprends, c'est de l'héroïsme!

—Pas le moins du monde.

—Oui, vous êtes philosophe, mais soyez-le complètement! Envisagez les choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au contraire de vous garder de tout péril. Que ceux qui ne sont bons qu'à cela s'y jettent; on ne vous a pas donné l'ordre de revenir, et ici on ne vous lâchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre là où nous entraînera notre malheureux sort. On va à Olmütz, dit-on; c'est une fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calèche fort agréablement.

—Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.

—Je vous parle sérieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera conclue avant que vous arriviez à l'armée; ou bien il y aura une débâcle, et vous partagerez la honte de l'armée de Koutouzow...»

Et Bilibine déplissa son front, convaincu que son dilemme était irréfutable.

«Je ne puis pas en juger,» répondit froidement le prince André.

Et au fond de son cœur il pensait:

«Je pars pour sauver l'armée!

—Mon cher, vous êtes un héros!» lui cria Bilibine.

XII

Après avoir pris congé du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans la nuit avec l'intention de rejoindre l'armée, qu'il ne savait plus où trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Français.

À Brünn, la cour faisait ses préparatifs de départ, et le gros des bagages était déjà expédié sur Olmütz.

En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince André se trouva tout à coup sur le passage de l'armée russe, qui se retirait en grande hâte et en désordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route empêchèrent sa voiture d'avancer. Après avoir demandé au chef des cosaques un cheval et un homme, le prince André, fatigué et mourant de faim, dépassa les fourgons pour s'élancer à la recherche du général en chef. Les bruits les plus tristes arrivaient à ses oreilles tout le long du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que trop les confirmer.

«Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort d'Ulm),» avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, à l'ouverture de la campagne! Ces paroles, subitement revenues à la mémoire du prince André, éveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand génie, joint à une impression d'orgueil blessé que traversait l'espoir d'une prochaine revanche:

«Et s'il ne restait plus qu'à mourir? pensait-il; eh bien, on saura mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.»

Il regardait avec dédain ces files innombrables de charrettes, de parcs d'artillerie, s'enchevêtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se dépassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre rangs serrés, sur la large route boueuse. Devant, derrière, aussi loin que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous côtés le bruit des roues, des charrettes, des affûts, le piétinement des chevaux, les cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats, des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait à chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns étaient déjà écorchés, des charrettes à moitié brisées, des soldats de toute arme sortant en foule des villages voisins, et traînant à leur suite des moutons, des poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et aux montées, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncés dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient, les traits se rompaient et les vociférations semblaient faire éclater les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant et en arrière; leurs figures harassées trahissaient leur impuissance à rétablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de cette houle humaine.

«Voilà la chère armée orthodoxe!» se dit Bolkonsky, en se rappelant les paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquérir du général en chef.

Une voiture de forme étrange, traînée par un cheval, tenant le milieu entre la charrette, la calèche et le cabriolet, et dont les matériaux hétérogènes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses regards à quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout enveloppée de châles. Au moment de faire sa question, le prince André en fut détourné par les cris désespérés que poussait cette femme. L'officier placé à la tête de la file battait son conducteur parce qu'il essayait de dépasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le tablier de la voiture. À la vue du prince André, la femme avança la tête, et, faisant des signes réitérés de la main, elle l'interpella:

«Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitié, de grâce, défendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du médecin du 7ème chasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restés en arrière, nous avons perdu les nôtres!

—Arrière, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en colère au soldat, arrière avec ta coquine!

—Monsieur l'aide de camp, défendez-moi, que me veut-on?

—Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme dedans?» dit le prince André, en s'adressant à l'officier.

Celui-ci le regarda sans répondre et, se tournant vers le soldat: «Ah! oui, que je te laisserai passer.... Arrière, animal!

—Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince André.

—Qui es-tu, toi?» demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le «toi».

«Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu bien?... Et toi, là-bas, arrière, ou je t'aplatis comme une galette! continua-t-il en répétant l'expression, qui lui avait plu sans doute.

—Bien arrangé, le petit aide de camp!» dit une voix dans la foule.

L'officier était arrivé à ce paroxysme de fureur qui enlève aux gens la conscience de leurs actes, et le prince André sentit un moment que son intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa à son tour emporter par une colère folle, et il s'approcha de l'officier en levant son fouet et en scandant ces mots:

«Veuillez laisser passer!»

L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hâta de s'éloigner:

«C'est toujours leur faute à ceux-là de l'état-major, le désordre et tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.»

Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions:

«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il, lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.

Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.

«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!»

Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il apportait quelque nouvelle.

«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky.

—Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp.

—Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.

—C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les peines du monde à vous rejoindre.

—Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta Nesvitsky.

—Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est.

—Où est donc le quartier général?

—Nous couchons à Znaïm.

—Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?

—Je n'ai rien,» répondit le prince André.

Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin et l'officier du train.

«Que fait ici le général en chef?

—Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.

—Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est déplorable,» dit le prince André.

Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'œil à l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:

«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le régiment de....

—Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.

Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer quelque chose de grave et de malheureux.

Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp.

«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la disposition des troupes.

—Et la capitulation?

—Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.»

Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague de son œil unique on voyait que les soucis et les préoccupations l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur.

«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky.

—À l'instant, Votre Excellence.»

Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son expression de calme et de fermeté.

«Excellence!...»

Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow.

«Ah! de Vienne, c'est bien...»

Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur le perron.

«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde, je te bénis pour cette grande entreprise!»

Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser, mais Bagration l'embrassa au cou:

«Que Dieu soit avec toi!»

Et il monta en calèche.

«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky.

—Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?

—Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky. J'ai moi-même besoin de bons officiers.

—Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.

Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur l'œil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir d'une balle turque:

«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant d'hommes.

—C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de m'envoyer là-bas.»

Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient.

XIII

Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport, marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications, en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant cette dernière alternative.

Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.

À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.

Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la lettre suivante:

Au prince Murat.

«Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin.

«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce droit.

«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage et son artillerie.

«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur.

«NAPOLÉON.»

L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur eux.

XIV

L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également fort important.

«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et intérieurement il se dit:

«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de trop!»

Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant. L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très volontiers le français, se proposa comme guide.

On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des portes, des bancs et des palissades.

«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là, dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les chasse encore.

—Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.

—Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon pain et mon sel.»

Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et à manger.

«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de commandement.

Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine, qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à l'autre.

«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa saillie avait été mal reçue.

—Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major, qui s'efforçait de garder son sérieux.

Le prince André jeta encore un coup d'œil sur l'artilleur, dont la personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire, et cependant il produisait la meilleure impression.

Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la montagne opposée.

Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français.

«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y, mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux.

—Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je vous en supplie...»

Et ils se séparèrent.

À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement. Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus, séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant sa baraque.

Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment, un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait, sans faire la moindre attention à ses cris:

«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...»

Et les coups tombaient, et les cris continuaient.

Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement l'aide de camp qui passait.

Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur les nouveaux arrivants.

Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi.

«Vois donc, vois donc,—disait un soldat à son camarade en lui en désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une conversation vive et animée avec un grenadier français,—vois donc comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper.

—Qu'en dis-tu, toi, Siderow?

—Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit Siderow, qui passait pour savoir très bien le français.

Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment.

Encore, encore,—disait le capitaine en se penchant en avant, et en cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient complètement inintelligibles pour lui:—Parlez, parlez plus vite!... que veut-il?»

Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus:

«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, continua-t-il.

—Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous emmène pas tous avec vos cosaques.»

L'auditoire se mit à rire.

«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.

—Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français.

—Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était question des guerres du temps passé.

—L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres....

—Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le Français irrité.

—Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom!

—Que le diable emporte votre Empereur!...»

Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine:

«Allons-nous-en, Ivan Loukitch.

—En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour, Siderow!...»

Et Siderow, clignant de l'œil et s'adressant aux Français, leur lança coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats, un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité.

XV

Après avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le prince André monta à la batterie d'où, au dire de l'officier d'état-major, on découvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et s'arrêta au bout de la batterie, au quatrième et dernier canon. L'artilleur de garde voulut lui présenter les armes, mais, au signe de l'officier, il reprit sa marche monotone et régulière. Derrière les bouches à feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux attachés au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. À gauche, non loin du dernier canon, s'élevait une petite hutte formée de branchages entrelacés, de l'intérieur de laquelle partaient les voix animées de plusieurs officiers.

On apercevait en effet de cette batterie la presque totalité des troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une colline, juste en face, se dessinait à l'horizon le village de Schöngraben; à droite et à gauche, on distinguait, à trois endroits différents, au milieu de la fumée de leurs feux, les troupes françaises, dont le plus grand nombre était massé dans le village et derrière la montagne. À gauche des maisons, à travers les nuages de fumée, on entrevoyait confusément une masse sombre, qui paraissait être une batterie, mais dont, à l'œil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre flanc droit s'étendait sur une hauteur assez élevée, dominant l'ennemi, et occupée par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait distinctement sur le bord du plateau. Du centre, où se trouvaient en ce moment la batterie de Tonschine et le prince André, partait un chemin en pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous séparait de Schöngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout l'espace jusqu'aux forêts, dont la lisière était éclairée au loin par les feux qu'y avait allumés notre infanterie. Le développement de la ligne de l'ennemi était plus grand que le nôtre, et il était évident qu'il pouvait nous tourner des deux côtés. Un ravin à pic longeait les derrières de nos positions, et rendait difficile la retraite de la cavalerie et de l'artillerie. Le prince André, appuyé contre un canon, marqua à la hâte, sur une feuille arrachée à son calepin, la position de nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler à l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de réunir toute l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie de l'autre côté du ravin. Le prince André, qui avait été, depuis le commencement de la campagne, constamment attaché au général en chef, était habitué à se rendre compte des mouvements des masses et des dispositions générales à prendre. Ayant beaucoup étudié les relations historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se préparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux conséquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des opérations. «Si l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les régiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront défendre leurs positions jusqu'au moment d'être renforcés par les réserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs à couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur cette hauteur, et nous nous replions, en nous échelonnant jusqu'au ravin.» Pendant qu'il était absorbé dans ses réflexions, il continuait à entendre, sans prêter toutefois la moindre attention à leurs paroles, les voix des officiers qui étaient dans la hutte. Une d'elles cependant le frappa tout à coup par la sincérité de son accent, et malgré lui il se prit à écouter.

«Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaître, je dis que, s'il était possible de savoir ce qui nous attend après la mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!

—Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au même, on ne l'évitera pas.

—Oui, mais en attendant on a peur.

—Ah! vous autres savants, s'écria une troisième voix à l'intonation mâle, vous autres artilleurs, vous n'êtes si sûrs de votre fait que parce que vous traînez toujours à votre suite de l'eau-de-vie et de quoi manger.»

C'était probablement une plaisanterie de fantassin.

«Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de l'inconnu, voilà! On a beau vous conter que l'âme s'en va au ciel, ne sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphère?

—Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix mâle.

—C'est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière, se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui qui philosophait.

—De l'absinthe, pourquoi pas? répondit Tonschine. Quant à comprendre la vie future...,» il n'acheva pas sa phrase, car au même moment un sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une rapidité vertigineuse, s'enfonça avec fracas dans la terre, qu'il fit rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le coup. Tonschine s'élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne et intelligente figure un peu pâle; il était suivi de l'officier d'infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie.

XVI

Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcourait des yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là immobiles des Français, et constata la présence de la batterie qu'il avait soupçonnée. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l'intention évidente de renforcer les avant-postes. La fumée du premier coup n'était pas encore dissipée, qu'un second nuage s'éleva, et qu'un second coup partit: la bataille était commencée. Le prince André s'élança à bride abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l'on y répondait de notre côté. Dans le bas, à l'endroit traversé par les parlementaires, la fusillade s'engageait.

Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon. Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l'armée russe, pour en tourner en même temps les deux ailes, avec l'espoir d'écraser, avant le soir et avant l'arrivée de l'Empereur, le faible détachement qu'il avait devant lui.

«C'est commencé! se dit le prince André, dont le cœur battit plus vite; mais où trouverai-je mon Toulon?»

En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant, mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la même agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait lui-même au fond du cœur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un mélange de terreur et de joie:

«C'est commencé!»

À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka[19], montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui, reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait vu.

En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient derrière ce masque impénétrable?...

«C'est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d'acquiescement et comme si ce qu'il venait d'entendre avait été prévu par lui. Le prince André, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilité, tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l'orientale, et les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval, mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagné de toute sa suite, composée d'un officier d'état-major, son aide de camp spécial, du prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'état-major de service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par curiosité avait demandé et obtenu la permission d'assister à une bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d'un épais manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des cosaques et des aides de camp.

«Et dire qu'il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bolkonsky, en le lui désignant, et il a déjà mal au creux de l'estomac!

—Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à passer pour plus bête qu'il n'était.

—Très drôle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;—il se rappelait qu'en français le titre du prince était toujours précédé d'un autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba à quelques pas d'eux.

—Qu'est-ce qui est tombé? demanda l'auditeur.

—C'est une galette française, répondit Gerkow.

—Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est effrayant!» continua-t-il tout radieux.

À peine avait-il achevé, qu'un sifflement terrible, épouvantable, se fit entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchèrent, en tirant leurs chevaux du côté opposé. L'auditeur, arrêté devant le cosaque, le considérait avec curiosité: le cosaque était mort, tandis que le cheval se débattait encore.

Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devinant le motif de cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l'air de dire:

«Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.»

Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu'il était, se pencha en avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C'était une épée ancienne, différente de celles qu'on portait habituellement, et dont Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie placée sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde près des caissons:

«Quelle compagnie?...»

Et il avait plutôt l'air de lui demander:

«N'auriez-vous pas peur, par hasard?»

Le canonnier le comprit ainsi.

«C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.

—C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette bouche à feu résonna dans l'espace, et, au milieu de la fumée qui l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n° 2 mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. Tonschine, petit et trapu, trébuchant sur l'affût, regardait au loin, en abritant ses yeux de sa main, sans voir le général.

—Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'écria-t-il d'une voix flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en rapport avec sa personne—N° 2, feu!...»

Bagration appela Tonschine, qui s'approcha à l'instant de lui, en portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt comme un prêtre qui bénit que comme un militaire qui salue. Au lieu de balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.

Personne n'avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il devait tirer; mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il tenait en haute estime, ils avaient décidé d'un commun accord qu'ils devaient chercher à incendier le village:

«C'est bien», dit Bagration, qui écouta le rapport de l'officier et examina à son tour le champ de bataille.

Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le grondement prolongé et crépitant d'une fusillade; plus loin à droite, derrière les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait notre flanc; à gauche, l'horizon était limité par une forêt.

Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d'aller renforcer l'aile droite: l'officier d'état-major se permit de faire remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert. Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La réflexion était juste, il n'y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de Français s'avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'éloigna au pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les dragons s'étaient déjà retirés de l'autre côté du ravin pour se mettre à l'abri du terrible feu de l'ennemi, éviter une inutile perte d'hommes et envoyer des tirailleurs sous bois.

«C'est bien», dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On entendait la fusillade dans la forêt; le flanc gauche étant trop éloigné pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à Braunau présenter son régiment à Koutouzow, de se retirer au plus vite derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublié et resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.

Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui s'ensuivaient.

Il fut très surpris de voir qu'en réalité le prince Bagration ne donnait aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en réalité le simple effet de la force des circonstances, de la volonté de ses subordonnés, et des caprices du hasard. Et cependant, malgré la tournure que les événements prenaient en dehors de ses prévisions, le prince André s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa présence une grande valeur. Rien qu'à le voir, ceux qui l'approchaient avec des figures décomposées, sentaient le calme leur revenir; officiers et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres, faisaient montre devant lui de leur courage.

XVII

Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où l'action se dérobait derrière l'épaisse fumée qui l'enveloppait, lui et sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais à chaque pas en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille était proche. Ils se croisaient avec des blessés; l'un d'eux, sans shako, la tête ensanglantée, soutenu sous les bras par deux soldats, rendait du sang à flots et râlait: la balle lui était sans doute entrée dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus effaré que souffrant, marchait résolument et agitait, sous l'impression encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d'où le sang coulait à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes; un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en leur ordonnant de retourner sur leurs pas.

Le général en chef s'approcha des rangs d'où partaient à chaque instant des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des commandements; les figures animées des soldats étaient noires de poudre: les uns enfonçaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les derniers tiraient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et immobile dont l'atmosphère était imprégnée; à des intervalles rapprochés, des sons et des sifflements aigus, d'une nature particulière, chatouillaient désagréablement l'oreille: «Qu'est-ce donc? se dit le prince André en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque, puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré?»

Le chef du régiment, vieux militaire à l'extérieur maigre et débile, dont les grandes paupières recouvraient presque entièrement les yeux, s'approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l'avait repoussée, mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait militairement qualifié d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par le fait, il n'aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l'état de ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si l'attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il n'y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de grenades qui décimait ses hommes depuis qu'ils avaient commencé à s'engager au cri de: «Voilà la cavalerie!» Ce cri avait été le signal de la mêlée, et ils s'étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais bien sur l'infanterie française qui avait paru dans le vallon.

Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s'il contenait tout ce qu'il pouvait désirer et tout ce qu'il avait prévu, et, se tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la montagne les deux bataillons du 6ème chasseurs, qu'il venait d'y voir en passant.

En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité habituelles.

Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l'endroit était périlleux: «Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!» et il montrait les balles qui sifflaient et crépitaient autour d'eux.

Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la hache, lui dirait:

«Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir des durillons aux mains.»

Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et ce fut en vain que l'officier d'état-major joignit ses instances aux siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons qui s'avançaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne, qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.

«Comme ils marchent bien!» dit une voix dans la suite du prince.

La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc était imminent de ce côté de la descente.

Les restes du régiment qui avait soutenu l'attaque se reformèrent rapidement et s'éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant eux les traînards, les deux bataillons du 6ème chasseurs s'avançaient d'un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'était un homme de belle prestance, dont la large figure avait une expression inintelligente et satisfaite, celui-là même qui s'était précipité hors de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idée fixe, passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps vigoureux: «Gauche, gauche, gauche!...» Et la muraille vivante marchait en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables, alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui n'avoir qu'une seule pensée et répéter avec lui: «Gauche, gauche, gauche!»

Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la route; un traînard, effrayé de sa négligence, courait pour rejoindre sa compagnie.

Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite, s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche, gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.

«Serrez les rangs,» s'écria avec crânerie le chef de la compagnie; les soldats se séparaient à l'endroit où était tombé le boulet, et le vieux sous-officier chevronné, resté en arrière auprès des morts, rejoignit son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de ce silence menaçant.

«Vous l'avez passée en braves, mes enfants,» dit le prince Bagration. Un cri de: «Prêts à servir[20], Excellence!» éclata par détachement. Un soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire: «Nous le savons aussi bien que vous!» Un autre, sans se retourner, dans la crainte d'être distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.

On donna l'ordre de s'arrêter et d'ôter les sacs.

Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler devant lui, descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka et étira ses jambes. La tête de la colonne française, officiers en tête, déboucha en ce moment de derrière la montagne.

«En avant, avec l'aide de Dieu!» s'écria Bagration d'une voix claire et ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il s'avança avec effort sur le terrain inégal, du pas incertain d'un cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné par une force irrésistible et en éprouva un grand bonheur[21].

Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir distinctement leurs figures, les buffleteries, les épaulettes rouges, et un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes, gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumée: la fusillade recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres l'officier qui s'était donné tant de mal pour défiler avec avantage devant ses chefs.

Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra! Un hourra prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se dépassant l'un l'autre, nos soldats s'élancèrent joyeusement à la poursuite des Français, dont les rangs s'étaient rompus.

XVIII

L'attaque du 6ème chasseurs avait assuré la retraite du flanc droit. Au centre, l'incendie allumé à Schöngraben par la batterie oubliée de Tonschine arrêtait le mouvement des Français, qui éteignaient le feu propagé par le vent, et nous donnaient ainsi le temps de nous retirer; la retraite du centre à travers le ravin se faisait avec bruit et précipitation, quoique sans désordre. Mais le flanc gauche, qui avait été attaqué en même temps et cerné par des forces supérieures sous le commandement de Lannes, composé des régiments d'infanterie d'Azow et de Podolie, était débandé. Bagration envoya Gerkow au général commandant le flanc gauche, avec ordre de se replier immédiatement.

Gerkow, les doigts à la hauteur de la visière, s'élança résolument au galop, mais il avait à peine quitté Bagration que son courage le trahit; saisi d'une terreur folle, il lui fut impossible d'aller à l'encontre du danger; sans avancer jusqu'à la fusillade, il se mit à chercher le général et les autres chefs là où ils ne pouvaient se trouver; il en résulta que l'ordre ne fut pas transmis.

Le commandant du flanc gauche était, par ancienneté de grade, le chef du régiment que nous avons vu à Braunau et dans lequel servait Dologhow, tandis que le commandant de l'extrême gauche était le chef du régiment de Pavlograd, dont faisait partie Rostow. Les deux chefs, violemment irrités l'un contre l'autre, ce qui causa un malentendu, perdaient du temps en récriminations injurieuses, pendant qu'au flanc droit on se battait depuis longtemps et que les Français commençaient à opérer leur retraite.

Les régiments de cavalerie et le régiment des chasseurs étaient peu en mesure de prendre part à l'engagement; du soldat au général, personne ne s'y attendait, et l'on s'occupait paisiblement du chauffage dans l'infanterie, et du fourrage dans la cavalerie.

«Votre chef est mon ancien en grade, disait, rouge de colère, l'Allemand qui commandait les hussards, à l'aide de camp du régiment de chasseurs.... Qu'il fasse comme bon lui semble, je ne puis sacrifier mes hommes.... Trompettes, sonnez la retraite!»

L'action cependant devenait chaude; la canonnade et la fusillade grondaient; à droite et au centre, les tirailleurs de Lannes franchissaient la digue du moulin et s'alignaient de notre côté à deux portées de fusil. Le général d'infanterie se hissa lourdement sur son cheval et, se redressant de toute sa hauteur, alla rejoindre le colonel de cavalerie. La politesse apparente de leur salut cachait leur animosité réciproque.

«Je ne puis pourtant pas, colonel, laisser la moitié de mon monde dans le bois. Je vous prie... et il appuyait sur ce mot... je vous prie d'occuper les positions et de vous tenir prêt pour l'attaque.

—Et moi, je vous prie de vous mêler de vos affaires; si vous étiez de la cavalerie....

—Je ne suis pas de la cavalerie, colonel, mais je suis un général russe, si vous ne le savez pas....

—Je le sais très bien, Excellence, reprit le premier, en éperonnant son cheval et en devenant pourpre.... Ne vous plairait il pas de me suivre aux avant-postes? Vous verriez par vous-même que la position ne vaut rien; je n'ai pas envie de faire massacrer mon monde pour votre bon plaisir.

—Vous vous oubliez, colonel, ce n'est pas pour mon bon plaisir, et je ne saurais vous permettre de le dire...»

Le général accepta la proposition pour ce tournoi de courage: la poitrine en avant et fronçant le sourcil, il se dirigea avec lui vers la ligne des tirailleurs, comme si leur différend ne pouvait se vider que sous les balles. Arrivés là, ils s'arrêtèrent en silence et quelques balles volèrent par-dessus leurs têtes. Il n'y avait rien de nouveau à y voir, car, de l'endroit même qu'ils avaient quitté, l'impossibilité pour la cavalerie de manœuvrer au milieu des ravins et des broussailles était aussi évidente que le mouvement tournant des Français pour envelopper l'aile gauche. Les deux chefs se regardaient comme deux coqs prêts au combat, chacun attendant en vain un signe de faiblesse de son adversaire. Tous deux subirent cette épreuve avec honneur, et ils l'auraient prolongée indéfiniment par amour-propre, aucun ne voulant abandonner la partie le premier, si, au même instant, une fusillade, accompagnée de cris confus, n'avait éclaté à deux pas en arrière.

Les Français étaient tombés sur les soldats occupés à ramasser du bois: il ne pouvait donc plus être question pour les hussards de se replier avec l'infanterie, car ils étaient coupés de leur chemin de retraite sur la gauche par les avant-postes ennemis, et force leur fut d'attaquer, malgré les difficultés du terrain, pour s'ouvrir un passage.

L'escadron de Rostow, qui n'avait eu que le temps de se mettre en selle, se trouvait juste en face de l'ennemi, et, alors, comme sur le pont de l'Enns, il n'y avait rien entre l'ennemi et eux, rien que cette distance pleine de terreur et d'inconnu, cette distance entre les vivants et les morts que chacun sentait instinctivement, en se demandant avec émotion s'il la franchirait sain et sauf!...

Le colonel arriva sur le front, en répondant de mauvaise humeur aux questions des officiers; en homme résolu à faire à sa tête, il leur jeta un ordre. Rien n'avait été dit de bien précis, mais une vague rumeur faisait pressentir une attaque, et l'on entendit tout à la fois le commandement: «Alignez-vous!» et le froissement des sabres tirés du fourreau. Nul ne bougeait: l'indécision des chefs était si apparente, qu'elle ne tarda pas à se communiquer à leurs troupes, infanterie et cavalerie.

«Ah! si cela pouvait venir plus vite, plus vite,» se disait Rostow, en sentant arriver le moment de l'attaque, cette grande et ineffable jouissance dont ses camarades l'avaient si souvent entretenu.

«En avant avec l'aide de Dieu, mes enfants! cria la voix de Denissow.... Au trot, marche!»

Les croupes des chevaux ondulèrent, Corbeau tira sur la bride et partit.

Rostow avait à sa droite les premiers rangs de ses hussards et au fond, devant lui, une ligne sombre dont il ne pouvait se rendre compte à distance, mais qui était l'ennemi. On entendait au loin des coups de fusil.

«Au trot accéléré!...»

Et Rostow, suivant l'impulsion de son cheval excité, se sentait gagné par la même ardeur. Un arbre solitaire qui lui avait semblé être au milieu de cette ligne mystérieuse était maintenant dépassé:

«Eh bien, la voilà dépassée, et il n'y a rien de terrible, au contraire tout devient plus gai, plus amusant. Oh! comme je vais les sabrer!» murmura-t-il avec joie en serrant la poignée de son sabre.

Un formidable hourra retentit derrière lui....

«Qu'il me tombe seulement sous la main!»

Et, enlevant Corbeau, il le lança à pleine carrière; l'ennemi était en vue. Tout à coup un immense coup de fouet cingla l'escadron. Rostow leva la main, prêt à sabrer, mais au même moment il vit s'éloigner Nikitenka, le soldat qui galopait devant lui, et il se sentit, comme dans un rêve, emporté avec une rapidité vertigineuse, sans quitter sa place. Un hussard le dépassa au galop et le regarda d'un air sombre.

«Que m'arrive-t-il? Je n'avance pas; je suis donc tombé? suis-je mort?»

Questions et réponses se croisaient dans sa tête. Il était seul au milieu des champs; plus de chevaux emportés, plus de hussards, il ne voyait autour de lui que la terre immobile et le chaume de la plaine. Quelque chose de chaud, du sang, coulait autour de lui:

«Non, je ne suis que blessé; c'est mon cheval qui est tué!»

Corbeau essaya de se relever, mais il retomba de tout son poids sur son cavalier; des flots de sang coulaient de sa tête et il se débattait dans de vains efforts. Rostow, cherchant à se remettre sur ses pieds, retomba à son tour, sa sabretache s'accrocha à la selle:

«Où sont les nôtres? où sont les Français?...»

Il n'en savait rien.... Il n'y avait personne.

Étant parvenu à se dégager de dessous son cheval, il se releva. Où donc se trouvait à présent cette ligne qui séparait si nettement les deux armées?

«Ne m'est-il pas arrivé quelque chose de grave? Cela se passe-t-il toujours ainsi, et que dois-je faire à présent?...»

Il sentit un poids étrange peser sur son bras gauche engourdi. Son poignet semblait ne plus lui appartenir, et pourtant aucune trace de sang ne se voyait sur sa main:

«Ah! voilà enfin des hommes, ils vont m'aider,» pensa-t-il avec joie. Le premier de ceux qui accouraient vers lui, hâlé, bronzé, avec un nez crochu, vêtu d'une capote gros bleu, portait un shako de forme étrange; l'un d'eux prononça quelques mots dans une langue qui n'était pas du russe. D'autres, habillés de même façon, conduisaient un hussard de son régiment.

«C'est, sans doute un prisonnier.... Mais va-t-on me prendre aussi? se dit Rostow, qui n'en croyait pas ses yeux. Sont-ce des Français?»

Il examinait les survenants, et, malgré sa récente bravoure qui les voulait tous exterminer, ce voisinage le glaçait d'effroi.

«Où vont-ils?... Est-ce à moi qu'ils en veulent?... Me tueront-ils?... Pourquoi? Moi que tout le monde aime?...»

Et il se souvint de l'amour de sa mère, de sa famille, de l'affection que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition invraisemblable.

Il restait cloué à sa place, sans se rendre compte de sa situation; le Français au nez crochu, à la figure étrangère, échauffée par la course, et dont il pouvait déjà distinguer la physionomie, arrivait sur lui la baïonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le décharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment à la tête, et s'enfuit à toutes jambes se cacher dans les buissons.

Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement éprouvés sur le pont de l'Enns étaient bien loin de lui: il courait comme un lièvre traqué par les chiens; l'instinct de conserver son existence jeune et heureuse envahissait tout son être, et lui donnait des ailes! Sautant par-dessus les fossés, franchissant les sillons avec l'impétuosité de son enfance, il tournait souvent en arrière sa bonne et douce figure pâlie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa course.

«Il vaut mieux ne pas regarder,» pensa-t-il; mais, arrivé aux premières broussailles, il s'arrêta; les Français étaient distancés, et celui qui le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:

«Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?» se dit Rostow.

Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il traînait un poids de deux pouds[22], il ne pouvait plus avancer. Le Français le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles passèrent en sifflant à ses oreilles; rassemblant ses dernières forces et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'élança dans les buissons. Là était le salut, là étaient les tirailleurs russes!

XIX

L'infanterie, surprise à l'improviste dans le bois, en sortait au pas de course, en groupes débandés. Un soldat effaré laissa tomber ce mot d'une si terrible signification à la guerre:

«Nous sommes coupés!»

Et ce mot répandit l'épouvante dans toute la masse.

«Cernés! coupés! perdus!» criaient les fuyards.

Au premier bruit de la fusillade, aux premiers cris, le commandant du régiment devina qu'il venait de se passer quelque chose d'effroyable. Frappé de la pensée que lui, officier exact, militaire exemplaire depuis tant d'années, pouvait être accusé de négligence et d'incurie par ses chefs, oubliant ses airs d'importance, son rival indiscipliné, oubliant surtout le danger qui l'attendait, il empoigna le pommeau de sa selle, éperonna son cheval et partit au galop rejoindre son régiment, sous une pluie de balles qui heureusement ne l'effleurèrent même pas. Il n'avait qu'un désir: savoir ce qui en était, réparer la faute commise, si elle venait à lui être imputée, et rester pur de tout blâme, lui qui comptait vingt-deux ans de services irréprochables.

Ayant heureusement franchi la ligne ennemie, il tomba de l'autre côté du bois au milieu des fuyards qui se précipitaient à travers champs, sans vouloir écouter les commandements. C'était la minute terrible de cette hésitation morale qui décide du sort d'une bataille. Ces troupes affolées obéiraient-elles à la voix jusque-là si respectée de leur chef, ou continueraient-elles à fuir? Malgré ses rappels désespérés, malgré sa figure décomposée par la fureur, malgré ses gestes menaçants, les soldats couraient, couraient toujours, et tiraient en l'air sans se retourner. Le sort en était jeté: la balance, dans cette minute d'hésitation, avait penché du côté de la peur.

Le général étouffait à force de crier, la fumée l'aveuglait; il s'arrêta de désespoir. Tout semblait perdu, lorsque les Français qui nous poursuivaient s'enfuirent tout à coup sans raison apparente et se rejetèrent dans la forêt, où apparurent les tirailleurs russes. C'était la compagnie de Timokhine, qui, ayant seule conservé ses rangs et s'étant retranchée dans le fossé à la lisière de la forêt, attaquait les Français par derrière; Timokhine, brandissant sa petite épée, s'était élancé sur l'ennemi avec un élan si formidable et une si folle audace, que les Français, saisis à leur tour de terreur, s'enfuirent en jetant leurs fusils. Dologhow, qui courait à côté de lui, en tua un à bout portant, et fut le premier à s'emparer d'un officier, qui se rendit prisonnier. Les fuyards s'arrêtèrent, les bataillons se reformèrent, et l'ennemi, qui avait été sur le point de couper en deux le flanc gauche, fut repoussé. Le chef du régiment se tenait sur le pont avec le major Ekonomow, et assistait au défilé des compagnies qui se repliaient, lorsqu'un soldat, s'approchant de son cheval, saisit son étrier et se serra contre lui; ce soldat, qui tenait dans ses mains une épée d'officier, portait une capote de drap gros bleu et une giberne française en bandoulière; la tête bandée, sans shako et sans havresac, il souriait malgré sa pâleur, et ses yeux bleus regardaient fièrement son chef, qui ne put s'empêcher de lui accorder quelque attention, malgré les ordres qu'il était en train de donner au major Ekonomow.

«Excellence, voici deux trophées! dit Dologhow en montrant l'épée et la giberne. J'ai fait prisonnier un officier, j'ai arrêté une compagnie... (Sa respiration courte et haletante dénotait la fatigue, il parlait par saccades):.... Toute la compagnie peut en témoigner, je vous prie de vous en souvenir, Excellence.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings