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La guerre et la paix, Tome I

CHAPITRE IV (continued 2)

Reading edition

Natacha, non moins fière, et fière surtout de la robe longue qu'elle mettait pour la première fois à un vrai bal, portait, comme Sonia, de la mousseline blanche avec des rubans roses.

À peine entrée dans la salle, elle fut prise d'une telle exaltation, que tout danseur sur qui son regard s'arrêtait une seconde, lui inspirait aussitôt la passion la plus violente.

«Sonia, Sonia, quel bonheur, comme c'est joli!»

Nicolas et Denissow passaient en revue les danseuses, d'un air protecteur et affectueux:

«Elle est charmante, dit Denissow en grasseyant.

—Qui, qui cela?

—La comtesse Natacha, répondit Denissow.... Et comme elle danse... quelle grâce!

—Mais de qui parles-tu?

—Mais, de ta sœur!» répondit Denissow impatienté.

Rostow sourit.

«Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs élèves, il faut que vous dansiez, lui dit le petit Ioghel. Voyez comme il y a de jolies demoiselles! et il adressa la même demande à Denissow, dont il avait été aussi le professeur.

—Non, mon cher, je «ferrai tapisserrie». Vous avez donc oublié combien j'ai peu profité de vos leçons?...

—Mais bien au contraire! s'empressa de lui dire Ioghel, en manière de consolation. Vous ne faisiez pas grande attention, c'est vrai, mais vous aviez des dispositions, vous en aviez!»

Les premiers accords de la mazurka se firent entendre, et Nicolas engagea Sonia. Denissow, assis à côté des mamans et appuyé sur son sabre, ne cessait de suivre des yeux la jeunesse dansante, en battant du pied la mesure, et il les faisait se pâmer de rire, en leur contant gaiement toutes sortes d'histoires. Ioghel formait le premier couple avec Natacha, son orgueil et sa plus brillante élève. Assemblant gracieusement ses petits pieds chaussés d'escarpins, il s'élança en glissant sur le parquet et en entraînant à sa suite Natacha, qui, malgré sa timidité, exécutait ses pas avec le plus grand soin. Denissow ne la quittait pas du regard, et sa figure disait clairement que s'il ne dansait pas, c'est qu'il n'en avait pas envie, mais qu'au besoin il aurait pu s'en acquitter à son honneur. Au milieu de la figure, il arrêta Rostow qui passait devant lui:

«Ce n'est pas ça du tout, dit-il; est-ce que ça ressemble à la mazurka? Et pourtant, elle danse bien!»

Denissow s'était acquis en Pologne une brillante réputation de danseur de mazurka. Aussi Nicolas, courant à Natacha:

«Va, lui dit-il, choisir Denissow, en voilà un qui danse à merveille!»

Quand vint son tour, elle se leva, traversa toute seule la salle de ses petits pieds légers, jusqu'à l'endroit où était Denissow, et remarqua que chacun l'observait, en se demandant ce qu'elle allait faire. Nicolas vit qu'ils se disputaient, et que Denissow refusait avec un joyeux sourire:

«Je vous en prie, Vassili Dmitritch, venez, je vous en prie.

—Mais non, comtesse, vrai, ne m'y forcez point.

—Voyons, Vasia, dit Nicolas, en arrivant au secours de sa sœur.

—. Ne dirait-on pas qu'il fait des mamours à son minet?

—Je chanterai pour vous toute une soirée, dit Natacha.

—Ah! magicienne, vous faites de moi tout ce que vous voulez,» répliqua Denissow, en décrochant son ceinturon. Franchissant la barricade de chaises, saisissant d'une main ferme celle de sa partenaire, redressant crânement la tête, et rejetant un pied en arrière, il se mit en position et attendit la mesure. Soit qu'il fût à cheval, ou qu'il dansât la mazurka, la petitesse de sa taille passait inaperçue, et il y déployait tous ses avantages. À la première note, jetant un regard triomphant et satisfait à sa dame, il frappa du talon, et bondissant avec l'élasticité d'une balle, il s'élança dans le cercle, en l'entraînant avec lui. Il en parcourut d'abord la moitié sur un pied presque sans toucher terre, et en allant tout droit aux chaises, qu'il semblait ne pas apercevoir; puis tout à coup, faisant résonner ses éperons, glissant sur ses pieds, arrêté une seconde sur ses talons et choquant de nouveau ses éperons sans bouger de place, tournant rapidement sur lui-même et donnant son coup de talon du pied gauche, il repartait pour l'autre bout de la salle. Natacha devinait chacun de ses mouvements sans s'en rendre compte, et les suivait en s'y abandonnant sans résistance. Tantôt, la tenant de la main droite ou de la main gauche, il pirouettait avec elle; tantôt, tombant sur un genou, il la faisait tourner autour de lui, puis, se relevant, il s'élançait avec une telle rapidité, qu'il semblait devoir l'entraîner au travers des mitrailles, et pliait tout à coup le genou, pour recommencer de plus belle ses gracieuses évolutions. Ramenant ensuite sa dame à sa place, et l'ayant de nouveau fait pirouetter avec une élégante désinvolture, en faisant sonner ses éperons, il termina par un profond salut, tandis que Natacha oubliait, dans son trouble, de lui faire la révérence traditionnelle. Ses yeux souriants le regardaient avec stupeur, et semblaient ne pas le reconnaître: «Que lui arrive-t-il donc?» se dit-elle.

Quoique Ioghel n'acceptât pas la mazurka comme une danse classique, tous étaient enthousiasmés de la façon dont Denissow l'avait dansée; on venait le choisir à chaque instant, et les vieilles gens, le suivant du coin de l'œil, parlaient de la Pologne et du bon vieux temps. Denissow, échauffé par la mazurka, s'essuya le front, et s'assit à côté de Natacha, qu'il ne quitta plus de toute la soirée.

XIII

Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:

«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel d'Angleterre.»

En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens, Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.

Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain embarras à le revoir.

Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant, comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:

«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son chœur.

—Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant légèrement.

—Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.

Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.

«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant Dologhow, qui avait deviné sa pensée.

Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers entraîner à commettre une méchante action.

Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face, articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:

«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...» et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes, il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»

Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler. Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.

«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une somme insignifiante.

—Je n'ai pas d'argent, dit-il.

—Sur parole!» lui répondit Dologhow.

Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.

«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela, je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»

Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.

«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»

Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à flots.

Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:

«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce que tu me crains?»

Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de cœur dont le coin était écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance, car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles, lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai. Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce sept de cœur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de cœur, pût le priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de cartes, pour prendre un verre et une pipe.

«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis quelque chose de gai:

—Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille d'être sur vos gardes!

—Voyons, taille donc! lui dit Rostow.

—Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le talon.

À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la tête à deux mains. Le sept de cœur, qui lui était si nécessaire, était la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait payer!

«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à tailler.

XIV

Une heure et demie plus tard, tout l'intérêt de la partie était concentré sur Rostow. Au lieu des premiers 1 600 roubles qu'il avait perdus, il avait devant lui, inscrite à son débit, une longue colonne de chiffres, dont le total pouvait, à ce qu'il croyait, s'élever à 15 000 roubles, mais qui en réalité dépassait 20 000. Dologhow ne racontait plus d'histoires: il suivait chaque mouvement de Rostow, et supputait le chiffre de son gain, résolu à continuer le jeu, jusqu'à ce qu'il eût atteint le chiffre de 43 000 roubles. Il s'était fixé ce chiffre dans son idée, parce qu'il formait le total de son âge et de celui de Sonia. Rostow, les coudes sur la table et la tête dans ses mains, assis devant ce tapis vert barbouillé de craie et de taches de vin, et sur lequel s'amoncelaient des montagnes de cartes, suivait aussi, la mort dans le cœur, le mouvement de ces doigts qui le tenaient en son pouvoir:

«Six cents roubles, as, neuf... impossible de se refaire?... Et comme on doit être gai, là-bas, à la maison!... Valet sur le cinq.... Pourquoi donc fait-il cela avec moi?» Parfois il augmentait sa mise, mais Dologhow refusait et lui indiquait un chiffre. Rostow se soumettait, et priait Dieu, comme il l'avait prié sur le champ de bataille, sur le pont d'Amstetten. Tantôt, il tentait le sort, en relevant au hasard une carte dans le tas tombé sur le tapis, en se disant qu'elle ferait tourner la chance; tantôt, il comptait les brandebourgs de son uniforme et plaçait sur une seule carte la somme représentant le nombre de leurs points; tantôt, il regardait d'un air effaré les autres joueurs, comme pour leur demander secours, et reportant son regard sur le visage de marbre de son adversaire, il essayait de pénétrer ce qui se passait en lui:

«Il sait pourtant quelle est l'importance de cette perte pour moi, et il est mon ami, et je l'aimais!... Mais ce n'est pas sa faute, puisque la chance est pour lui, et je ne suis pas coupable non plus!... Quel mal ai-je fait?... Ai-je tué ou offensé quelqu'un?... Pourquoi donc cet effroyable malheur? Il n'y a qu'un moment que je me suis approché de cette table, avec le désir de gagner cent roubles, d'acheter à maman un coffret pour sa fête et de m'en retourner bien vite.... J'étais heureux, libre!... Quand donc a commencé pour moi ce fatal revirement?... Je suis le même cependant, je suis à la même place!... Non, c'est impossible!... cela ne peut durer!»

Il était rouge, tout en nage, et faisait peine à voir, surtout à cause de ses efforts surhumains pour conserver du calme.

La colonne des pertes s'élevait à la somme fatale de 43 000 roubles, et Rostow avait déjà apprêté sa carte pour un paroli de 3 000 roubles qu'il venait de gagner, lorsque Dologhow, ramassant son jeu, le mit de côté, fit rapidement l'addition avec la craie et en inscrivit le total en chiffres bien alignés:

«Allons souper, il en est temps! Voilà les bohémiens» dit-il, et une dizaine d'hommes et de femmes, au teint cuivré, entrèrent dans la chambre, en apportant avec eux le froid du dehors. Nicolas comprit que tout était perdu.

«Quoi, c'est tout? et moi qui t'avais préparé une jolie petite carte,» dit-il à Dologhow, en feignant l'indifférence, et comme si l'action seule du jeu l'intéressait.

«Maintenant, tout est fini, pensait-il, tout! Maintenant une balle dans la tête... c'est tout ce qui me reste à faire!»

«Voyons, encore une petite carte, reprit-il.

—Volontiers, fit Dologhow, en finissant d'additionner le total de 43 021 roubles. Va pour 21 roubles! Rostow, qui avait marqué 6 000 sur une carte, les effaça pour écrire 21.

—Cela m'est égal, dit-il, ce qui m'intéresse, c'est de savoir si tu me donneras ce dix.»

Dologhow taillait sérieusement. Oh! comme Rostow le haïssait en ce moment!... Le dix fut pour lui!

«Vous me devez 43 000 roubles, comte, dit Dologhow, en se levant et en s'étirant.... On se fatigue à la fin de rester assis.

—Moi aussi, je suis fatigué, répliqua Rostow.

—Quand pourrai-je recevoir l'argent, comte?» reprit l'autre, comme pour lui faire sentir que la plaisanterie était déplacée.

Nicolas rougit jusqu'au blanc des yeux, et l'emmenant à l'écart:

«Je ne puis te payer tout, il faut que tu acceptes une lettre de change.

—Écoute, lui dit Dologhow avec un sourire glacial, tu connais le proverbe: «Heureux en amour, malheureux au jeu.» Ta cousine t'aime, je le sais.

«Oh! c'est épouvantable de se sentir entre les mains de cet homme!» se dit Nicolas. Il pensait au coup qu'il allait porter à son père, à sa mère; il comprenait quel bonheur c'eût été pour lui de n'avoir pas à faire ce terrible aveu; il sentait que Dologhow le comprenait aussi, qu'il pouvait lui épargner cette honte, ce chagrin, et que cependant il jouait avec lui comme le chat avec la souris.

«Ta cousine..., reprit Dologhow.

—Ma cousine n'a rien à voir ici, dit Rostow en l'interrompant avec colère, il est inutile de prononcer son nom!

—Alors, quand puis-je recevoir?

—Demain!» répondit Rostow, et il quitta la chambre.

XV

Rien de plus facile que de dire d'un ton convenable: «À demain!» mais ce qui était épouvantable, c'était de rentrer, de revoir ses sœurs, son père, sa mère, de leur dire tout, et de demander l'argent, pour ne pas manquer à la parole donnée.

Personne ne dormait encore. La jeunesse avait soupé en revenant du théâtre, et s'était groupée autour du piano. Lorsque Nicolas entra dans la salon, il se sentit pénétré par ces effluves d'amour pleines de poésie qui régnaient dans leur maison, et qui semblaient, après la déclaration de Dologhow et le bal de Ioghel, s'être concentrées, comme avant l'orage, sur la tête de Sonia et de Natacha. Vêtues de bleu toutes les deux, et telles qu'elles avaient paru au théâtre, jolies, gentilles, et s'en rendant bien compte, elles riaient et causaient auprès du piano. Véra et Schinchine jouaient aux échecs dans le salon. La comtesse, en attendant le retour de son mari et de son fils, faisait «une patience» que suivait avec attention une vieille dame, noble et pauvre, qu'ils avaient recueillie. Denissow, les yeux brillants, les cheveux ébouriffés, assis au piano, un pied rejeté en arrière, tapait les touches de ses gros doigts, et plaquait des accords, en roulant les yeux et en cherchant, de sa petite voix enrouée, mais juste, un accompagnement au quatrain qu'il venait de composer en l'honneur de la Magicienne:

«Magicienne, où prends-tu l'invincible pouvoir D'éveiller dans mon cœur les notes endormies? Oh, dis-le-moi, d'où vient la flamme qui, ce soir, Évoque dans mon cœur l'essaim des mélodies?»

La passion faisait vibrer sa voix, et il fixait ses yeux noirs sur Natacha émue, mais heureuse: «Charmant, parfait!» criait-elle, encore un couplet!» «Rien n'est changé ici,» se dit Nicolas. «Ah! le voilà! s'écria Natacha.

—Papa est-il à la maison? demanda-t-il.

—Comme je suis contente de te voir! reprit-elle sans lui répondre. Nous nous amusons tant.... Vassili Dmitritch reste encore un jour pour me faire plaisir.

—Non, papa n'est pas encore rentré, dit Sonia.

—Nicolas, viens ici, mon ami,» lui cria sa mère, de l'autre bout de chambre.

Nicolas alla lui baiser la main, et s'assit en silence auprès d'elle, suivant du regard ses doigts, qui disposaient des cartes sur la table, pour faire «une patience»..., et le bruit des rires et des voix arrivait de la salle jusqu'à eux.

«Bien, bien, s'écriait Denissow, il n'y a plus à vous en défendre: chantez-moi la barcarolle, je vous en supplie!»

La comtesse regarda son fils, qui continuait à se taire.

«Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.

—Rien, répondit-il, comme s'il était fatigué d'une question qu'on lui aurait adressée plusieurs fois... mon père viendra-t-il bientôt?

—Je le crois!»

«Rien n'est changé ici.... Ils ne savent rien! Où me cacher!» pensait-il, et il rentra dans la salle où Sonia, assise au piano, venait de commencer le prélude de la barcarolle. Natacha allait chanter, et Denissow fixait sur elle des regards enflammés.

Nicolas se mit à marcher en long et en large:

«Voilà une belle idée de la faire chanter!... Que peut-elle chanter? que trouvent-ils donc là de si gai?»

Sonia plaqua un accord.

«Mon Dieu, mon Dieu! se disait-il, je suis un homme perdu... déshonoré... oui, il ne me reste plus qu'à me loger une balle dans la tête... pourquoi donc chanter? S'en aller?... Bah, ils n'ont qu'à continuer, après tout ça m'est bien égal!...» et Nicolas, sombre et morose, marchait toujours, en évitant le regard des jeunes filles.

«Nicolas, qu'avez-vous?» semblait lui demander Sonia, qui avait tout d'abord remarqué sa tristesse.

Natacha, avec son flair habituel, en était également frappée, mais elle était si loin de toute idée de chagrin, de douleur et de repentir, sa gaieté était si exubérante que, comme il arrive souvent à la jeunesse, elle ne tarda pas à ne plus s'en préoccuper: «Je m'amuse trop, pensa-t-elle, pour gâter mon plaisir par sympathie pour une douleur qui n'est pas la mienne... et puis je me trompe sans doute, il est probablement aussi gai que moi».

«Voyons, Sonia,» dit-elle, en s'élançant vivement au milieu de la salle, où l'acoustique lui semblait devoir être meilleure. Relevant la tête et laissant pendre ses bras le long de son corps, comme font les danseuses, elle semblait dire, en réponse au regard passionné de Denissow: «Voilà comme je suis!»

«De quoi donc peut-elle se réjouir? pensait Nicolas.... Comment cela ne l'ennuie-t-il pas?»

Natacha lança sa première note, sa poitrine se gonfla, et ses yeux prirent une expression profonde. Elle ne pensait à rien, ni à personne, en ce moment; sa bouche entr'ouverte en un sourire laissa échapper des sons, ces sons que le premier gosier venu peut lancer à toute heure avec les mêmes inflexions, et qui nous laisseront froids et indifférents mille fois, pour nous faire frissonner et pleurer d'émotion à la mille et unième.

Natacha avait sérieusement étudié son chant pendant l'hiver, à cause surtout de Denissow, que sa voix ravissait au septième ciel. Elle ne chantait plus en enfant, et l'on ne sentait plus les efforts maladroits de l'écolière. Bien que d'une rare étendue, sa voix n'était pas suffisamment travaillée, au dire des connaisseurs. Et cependant, les connaisseurs, malgré leurs critiques, s'abandonnaient à leur insu à la jouissance que leur causait cette voix, encore inhabile à prendre sa respiration à temps et à se jouer des difficultés; et longtemps après qu'elle s'était tue, ils ne demandaient qu'à l'entendre encore et encore. On sentait si bien s'épanouir en elle cette suave virginité dont rien jusqu'à ce moment n'avait effleuré le velouté et l'inconsciente puissance, qu'on aurait cru, en y changeant la moindre chose, en altérer le charme.

«Qu'est-ce donc? pensa Nicolas, tout surpris de l'entendre chanter ainsi, et en écarquillant les yeux... que lui est-il arrivé? Comme elle chante!» Oubliant tout, il attendait avec une fiévreuse impatience la note qui allait suivre, et pendant un moment il n'y eut plus pour lui au monde que la mesure à trois temps du: «Oh mio crudele affetto!»... «Quelle absurde existence que la nôtre, pensait-il. Le malheur, l'argent, Dologhow, la haine, l'honneur... tout cela n'est rien!... voilà le vrai!... Natacha, ma petite colombe!... voyons si elle va atteindre le «si»?... Elle l'a atteint; Dieu merci!».... Pour renforcer le «si», il l'accompagna en tierce: «Quel bonheur! je l'ai donné aussi!» s'écria-t-il, et la vibration de cette tierce éveilla dans son âme tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur. Qu'étaient à côté de cette sensation surhumaine et divine, et sa perte au jeu, et sa parole donnée?... Folies! On pouvait tuer, voler et pourtant être encore heureux.

XVI

Il y avait longtemps que la musique n'avait fait éprouver à Rostow de pareilles jouissances. À peine Natacha eut-elle fini sa barcarolle que le sentiment de la réalité lui revint, et il gagna sa chambre sans mot dire. Un quart d'heure après, le vieux comte revenait du club, gai et content; son fils se rendit chez lui.

«Eh bien, t'es-tu amusé?» lui demanda-t-il, en souriant d'orgueil à sa vue. Nicolas essaya en vain de dire oui... il étouffait. Son père allumait sa pipe, sans remarquer son trouble.

«Allons, c'est inévitable!» pensa-t-il, et prenant un ton dégagé, qui lui fit honte à lui-même, et comme s'il ne s'agissait que de demander une voiture à son père pour aller faire un tour de promenade:

«Papa, lui dit-il, je suis venu pour affaires, je l'avais presque oublié: j'ai besoin d'argent!

—Vraiment, lui répondit le vieux comte qui était très bien disposé ce soir-là.... Je savais bien que ce ne serait pas assez! T'en faut-il beaucoup?

—Oui, beaucoup, répliqua-t-il, en affectant un laisser-aller niais et indifférent. Oui, j'ai un peu perdu, pas mal, beaucoup même, 43 000 roubles!

—Comment? Avec qui?... mais c'est une plaisanterie! s'écria le comte, dont la nuque se couvrit d'une rougeur apoplectique.

—Je me suis engagé à payer demain!

—Oh! fit le père avec un geste de désespoir, et en se laissant tomber sans force sur le canapé.

—Qu'y faire! continua Nicolas, d'un ton assuré et hardi. Cela arrive à tout le monde...» et pendant qu'il parlait, ainsi il se traitait au fond de son cœur de misérable, de lâche: sa conscience lui disait que toute sa vie ne suffirait pas à expier sa faute, et pendant qu'il assurait à son père, d'un ton grossier, que «cela arrivait à tout le monde», il avait envie de se jeter à ses genoux, de lui baiser la main et d'implorer se pardon.

À ces mots, le vieux comte baissa les yeux et s'agita d'un air embarrassé:

«Oui, oui, dit-il... seulement je crains... il me sera difficile de trouver... À qui n'est-ce pas arrivé? à qui n'est-ce pas arrivé?...» et jetant un coup d'œil à son fils, il se dirigea vers la porte.... Nicolas, qui s'attendait à des reproches, ne put y tenir plus longtemps:

«Papa! Papa! pardonnez-moi,» s'écria-t-il en éclatant en sanglots, alors saisissant la main de son père et pleurant comme un enfant, il la porta vivement à ses lèvres.

Pendant que le fils avait cette explication avec son père, un entretien non moins grave avait lieu entre la mère et la fille: «Maman!... Maman! il me l'a faite!

—Que veux-tu dire?

—Il m'a fait sa déclaration, maman!»

La comtesse n'en croyait pas ses oreilles.... Comment! Denissow avait fait une déclaration à cette fillette de Natacha, qui, il y a quelques jours à peine, jouait à la poupée et prenait encore des leçons!

«Voyons, Natacha, pas de bêtises! lui dit avec douceur la comtesse, qui espérait lui faire avouer que ce n'était qu'une plaisanterie.

—Comment, des bêtises!... Mais c'est très sérieux, dit Natacha piquée au vif. Je viens vous demander ce que je dois faire, et vous me dites que ce sont des bêtises!»

La comtesse haussa les épaules.

«S'il est vrai que M. Denissow t'ait fait une déclaration, tu lui diras de ma part que c'est un imbécile.

—Mais non, ce n'est pas un imbécile.

—Eh bien, alors que veux-tu? Vous avez toutes la tête tournée. Si tu en es éprise, épouse-le, et que Dieu te bénisse!

—Mais non, maman, je ne suis pas éprise de lui! Je vous jure qu'il me semble que je ne le suis pas.

—Eh! bien alors, va le lui dire toi-même.

—Ah! maman, vous vous fâchez? Ne vous fâchez pas, chère petite maman!... Voyons, est-ce ma faute?

—Non, mais que veux-tu, mon cœur! Veux-tu que j'aille le lui dire?

—Non, je le lui dirai moi-même, seulement enseignez-moi comment?... Vous riez? mais si vous l'aviez vu, quand il m'a fait sa déclaration.... Je sais bien qu'il n'en avait pas l'intention.... Ça lui a échappé!

—Soit, mais il faut alors que tu lui répondes par un refus.

—Ah! non, il ne faut pas le refuser,... il me fait tant de peine!... il est si bon!

—Eh bien, alors accepte-le, car il est vraiment grand temps de te marier, ajouta la comtesse, moitié riant et moitié fâchée.

—Pour cela non, maman, mais je t'assure qu'il me fait de la peine.... Comment lui dire cela?

—Aussi bien tu ne lui diras rien, c'est moi qui vais lui parler, dit la comtesse, qui commençait à trouver malséant qu'on pût considérer cette petite Natacha comme une grande personne.

—Non, pour rien au monde, je le dirai moi-même, vous n'avez qu'à écouter à la porte...» et Natacha rentra en courant dans la salle, où Denissow, assis au piano et la figure dans ses mains, était encore à la même place. Au bruit de ses pas, il releva la tête:

«Natacha, lui dit-il en s'approchant d'elle vivement, mon sort est entre vos mains... décidez!

—Vassili Dmitritch, vous me faites tant de peine!... vous êtes si bon!... mais cela ne se peut pas... cela ne se peut pas... mais je vous jure que je vous aimerai toujours!»

Denissow s'inclina sur la main de Natacha, et il ne put réprimer quelques sanglots étouffés, en la sentant poser un baiser sur ses cheveux noirs, crépus et ébouriffés. À ce moment, le frôlement de la robe de la comtesse se fit entendre:

«Vassili Dmitritch, merci pour l'honneur que vous nous faites, lui dit la comtesse d'un air ému, qui cependant lui parut sévère..., mais ma fille est si jeune!... et j'aurais pensé que vous vous seriez adressé à moi avant de lui en parler.

—Comtesse!» lui dit Denissow, en baissant les yeux de l'air d'un coupable, et en essayant vainement de trouver quelques mots à lui répondre.

Natacha, le voyant si abattu, se mit à pleurer convulsivement.

«Comtesse, j'ai eu tort, reprit Denissow d'une voix brisée par l'émotion, mais j'adore votre fille et j'aime tant votre famille que pour vous tous je donnerais deux fois ma vie!...» mais remarquant le visage sérieux de la comtesse:... «Eh bien, adieu,» lui dit-il, et lui baisant la main sans regarder Natacha, il quitta la salle d'un pas résolu.

Nicolas passa la journée du lendemain chez Denissow, qui brûlait du désir de quitter Moscou au plus tôt. Ses camarades donnèrent une soirée d'adieux avec accompagnement de bohémiens et de bohémiennes, et depuis il ne put jamais se souvenir comment on l'avait emballé dans son traîneau, et comment il avait franchi les trois premiers relais.

Après son départ, Rostow, auquel le vieux comte n'avait pu fournir encore la grosse somme en question, resta quinze jours de plus à Moscou sans sortir de chez lui, passant presque tout son temps dans l'appartement des jeunes filles, à couvrir de vers et de musique les pages de leurs albums.

Sonia, plus tendre, plus affectueuse que jamais, semblait vouloir lui prouver par là que cette perte au jeu était un exploit véritable, et qu'elle ne pouvait que l'en aimer davantage, tandis que de son côté Nicolas se regardait désormais comme indigne d'elle.

Ayant enfin envoyé les 43 000 roubles à Dologhow qui lui donna un reçu en règle, il partit à la fin de novembre, sans prendre congé d'aucune de ses connaissances, et alla rejoindre son régiment, qui se trouvait déjà en Pologne.

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