← Table of contents
La Bible d'Amiens

«NOS PÈRES NOUS ONT DIT» (continued 2)

Marcel Proust translation

30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner une représentation dédaigneusement satirique.

«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes, furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique», remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe salire, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par conséquent dûment aussi danser—d'une manière incomparable), être «vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés «Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs» (Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui, leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient de telles créatures dans leurs armes.»

31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien», caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat, de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii exsudantes[95]» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les suivaient à la guerre.

Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos écussons royaux et princiers.

En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande importance de définition.

32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;—une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre son bouclier. Cet achon était dardé avec une telle violence qu'il pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait Franciscus. Francisca, securis oblonga, quam Franci librabant in hostes. Car le cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance; lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»

33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui jette le sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi, jusqu'au hans».

Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault, tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de Verclef».

Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des tâches futures.

34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, est lourde;—pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large» ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la Chevalerie.

35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).

36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].

37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de la pêche étaient exercés par des mains serviles pour un salaire du souverain».

«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes de l'économie privée.»

38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux siècles,—et le dernier passage cité,—qu'il accompagne de la constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire quel royaume, ou à quelle époque,—doit être tenu pour descriptif des coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années auparavant[101].

39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique, antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve cette façon de composer un livre extrêmement favorable à l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma facilité à être influencé par les changements de température dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le droit de compter qui y sera dit.

40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en vous demandant seulement d'examiner si—même lue ainsi—elle ne peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.

41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase d'argent d'un superbe travail pour—«lui», étais-je sur le point d'écrire,—et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement supposé qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez, d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras pas plus que ta part de butin.»

42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction qui est la seule manifestation artistique active possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.

Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours, ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur indignation[103].

43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de l'histoire illustrée.

«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à l'homme qui avait brisé le vase, et, examinant ses armes, se plaignit qu'elles fussent en mauvais état!» (l'italique est de moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique—comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup de grâce—des formes accommodantes de la loi nationale et de l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et d'évêques.

44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.

45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de même race que les Francs qui s'étaient installées le long de l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.

«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars, leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du christianisme.

46. «Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de discuter la valeur des preuves d'une religion qui repose sur l'investigation laborieuse du témoignage historique et sur la théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la douce influence de l'Évangile qui persuade et purifie le cœur d'un véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle des devoirs moraux et chrétiens: ses mains furent tachées de sang dans la paix comme dans la guerre; et, dès que Clovis se fût débarrassé d'un synode de l'Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous les princes de la race mérovingienne.»

47. C'est trop vrai[105]; mais d'abord c'est de la rhétorique—car nous aurions besoin qu'on nous dise combien étaient tous les princes—en second lieu nous devons remarquer qu'en admettant que Clovis ait à un degré quelconque «étudié les Écritures» telles qu'elles étaient présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de Josué[106] et de Jéhu qu'à la patience du Christ, dont il songeait plutôt à venger qu'à imiter la passion; et la crainte que les autres rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu'il avait agrandi l'attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le retour possible de la nation tout entière à l'idolâtrie. De plus, dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n'avait pas assez complètement perdu ses taches[107] pour abandonner à un ennemi l'occasion du premier bond.

48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse—la première, remarquez-le, provenant beaucoup d'un mépris de la souffrance qui était une condition d'honneur pour les femmes aussi bien que pour les hommes,—sont dans ces races barbares toujours fondées sur leur amour de la gloire dans la guerre; ce qui ne peut être compris qu'en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les castes les plus élevées des Indiens de l'Amérique du Nord; et, avant d'exposer clairement pour finir les événements certains du règne de Clovis jusqu'à la fin, le lecteur fera bien d'apprendre cette liste des personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l'esprit de celui qui le portait, et comme une expression fatale de l'ensemble de ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.

I. CLOVIS.—En forme franque, Hluodoveh[108]. «Glorieuse sainteté» ou sacre. En latin Chlodovisus, quand il fut baptisé par saint Remi, s'adoucissant à travers les siècles en Lhodovisus, Ludovicus, Louis.

II. ALBOFLEDA.—«Blanche fée domestique?» Sa plus jeune sœur épouse Théodoric («Theudreich», le maître du peuple), le grand roi des Ostrogoths.

III. CLOTILDE.—Hlod-hilda, «Glorieuse vierge de batailles». Sa femme. «Hilda» signifiant d'abord bataille, pure; et devenant ensuite Reine ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et sainte Hilda du rocher de Whitby.

III. CLOTILDE.—Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la persécution arienne.

IV. CHILDEBERT, l'aîné des fils qu'il eut de Clotilde, le premier roi franc à Paris. «Splendeur des Batailles», s'adoucissant en Hildebert, et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.

V. CHLODOMIR.—«Glorieuse Renommée». Son second fils du lit de Clotilde.

VI. CLOTAIRE.—Son plus jeune fils du lit de Clotilde; de fait le destructeur de la maison de son père. «Glorieux guerrier».

VII. CHLODOWALD.—Le plus jeune fils de Chlodomir. «Glorieux Pouvoir», plus tard, saint Cloud.

49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.

A. D. 481.—Couronné quand il n'avait que quinze ans. Cinq ans après il provoque «dans l'esprit et presque dans le langage de la chevalerie «le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de Reims et de Soissons: Campum sibi præparari jussit, il provoqua son adversaire comme en champ clos» (Voyez la note et la référence de Gibbon, chap. XXXVIII). L'abbaye bénédictine de Nogent fut dans la suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de sépulcres païens. «Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et Coucy à l'église de Reims[109].»

A. D. 485.—La bataille de Soissons. Gibbon n'en donne pas la date: suit la mort de Syagrius à la cour d'Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485 pour la bataille.

30. A. D. 493.—Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis avec le roi des Burgondes, l'oncle de Clotilde, qui précédèrent ses fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la France[110] et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se dirigea avec une partie de son escorte vers la France, «ordonnant à ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle et à ses sujets qu'ils pourraient rencontrer sur la route».

51. Le fait n'est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les actes des saints; mais punir les rois en détruisant les propriétés de leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd'hui pour permettre à notre indignation d'être bien vive contre Clotilde qui agissait sous l'empire de la douleur et de la colère. Les années de sa jeunesse ne nous sont pas racontées: Clovis avait déjà vingt-sept ans et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute l'influence de sa reine.

52. A. D. 496.—Je n'ai pas dans le chapitre du début attaché tout à fait assez d'importance à la bataille de Tolbiac, m'en occupant simplement en tant qu'elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. «Après la conquête des provinces de l'ouest, les Francs seuls gardèrent leurs anciennes possessions d'au delà du Rhin. Ils soumirent et civilisèrent graduellement les peuples dont ils avaient brisé la résistance jusqu'à l'Elbe et aux montagnes de Bohème; et la paix de l'Europe fut assurée par la soumission de la Germanie.»

53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà «remis le sabre au fourreau dans l'orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs du gouvernement civil». Même quand son beau-fils Alaric périt de la main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta d'arrêter la puissance des Francs à Arles, sans poursuivre son succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même temps certains abus dans le gouvernement civil de l'Espagne. En sorte que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la Sicile au Danube et de Sirmium à l'Océan Atlantique.

54. Ainsi donc, à la fin du Ve siècle, vous avez une Europe divisée simplement par la ligne de partage de ses eaux; et deux rois chrétiens[111] régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et sain—l'un au nord—l'autre au sud—le plus puissant et le plus digne des deux mariés à la plus jeune sœur de l'autre: une sainte reine au nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C'est là une conjonction de circonstances assez mémorable dans l'histoire de la terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail parqué qu'on pousse sur le Rhin ou l'Adige et vous promener en paix, passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à Vérone.—Alors, arrêtez-vous et regardez dans l'air limpide au delà du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la plaine de St-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome; mais les races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements, fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute l'Europe future sa joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment, d'aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à la noblesse de la femme.

Il n'y eut pas d'apparition à Tolbiac et la tradition n'a pas prétendu depuis qu'il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère et de sa sœur «et demanda que pour la fête la plus brillante de sa vie, elles le parassent des riches vêtements qu'elles avaient faits de leurs propres mains».

55. Mais sur Clovis s'étendit encore une autre influence—plus grande que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la bergère de Nanterre était déjà âgée;—elle n'était ni une vierge porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque de délivrance comme Jeanne; elle avait blanchi dans la douceur de la sagesse et était maintenant «pleine de plus en plus d'une lumière cristalline». Le père de Clovis l'avait connue; lui-même en avait fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il fit le vœu que, s'il était victorieux, il bâtirait une église chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec sainte Geneviève à son côté, s'arrêta sur l'emplacement des ruines des Thermes Romains, juste au-dessus de l'«Ile» de Paris, pour accomplir son vœu: et pour déterminer les limites des fondations de la première église métropolitaine de la Chrétienté franque[112].

Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la lança de toute sa force.—Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.

«Là ils reposèrent et reposent,—en âme,—ensemble. La colline tout entière porte encore le nom de la patronne de Paris; une petite rue obscure a gardé celui du Roi Conquérant.»

CHAPITRE III

LE DOMPTEUR DE LIONS

1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de races moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de bœuf et de crocodile mis en pot[113].

2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.

Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.

3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez déjà, à la fois en zones climatériques, en races, en périodes historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?

Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être entendu—compris, s'il est possible;—jugé—par notre amour d'abord—par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin de compte et toujours.

4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus méprisable.

5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur puissance».

6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, de la domination et de la gloire».

Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la situation avilisante qu'elles y occupent.

Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble, tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.

Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.

7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des Lois de Fiesole, j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des cartes,—principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les étendre ensuite pour remplir les vides.

L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un pays.

8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique, pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, Japonais ou Samoyède.

9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir la conception de la grande division climatérique qui séparait les races errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.

Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves, auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le Dniester.

10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)—la Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,—du grand désert moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces sibériennes et russes amène simplement les races réellement mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.

Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, 500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.

11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.

12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117].

13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile de se souvenir—le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.

Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme dépendance, le groupe des îles Canaries.

La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.

14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été et l'hiver, celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur. En faisant maintenant un tableau de leurs noms:

Bretagne Gaule Germanie Dacie

Espagne Italie Grèce Lydie

Maroc Lybie Égypte Arabie

vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.

Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable mère d'Israël.

15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles les courbent sous le joug de lois éternelles. Le peuple qui y est né est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif. L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et, bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race, ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.

16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.

17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la géographie qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate, qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture) «est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37e degré de latitude nord.

«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer, pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].»

18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse, l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir chez nous, dans notre propre territoire historique.

19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer simplement des zones septentrionales et centrales notre propre territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte disparaît peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie, puissante dès le début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à ses commencements auprès du puits d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu, celui qui parla à Abraham[123] leur père, et sont dans cette simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe, chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier une autre notion encore, celle de l'Empire Romain (Voyez la note du dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les divisions ou les dislocations des IIIe et IVe siècles ne font que laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences, quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve par le christianisme.

Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths, les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.

Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations que je voudrais fixer dans votre mémoire.

21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.

À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes cultivés.

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].

24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par «le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de l'Humber.

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].

26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations profondément instructives,—si le devoir d'un historien était de réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]». Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.

27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple—entre les races imaginatives du monde entier—ne connut peut-être aussi peu le prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de Moïse; et l'Hôtesse du Christ.

28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert pour sa rédemption[137].

29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané sur la pointe d'un Horn[138] ou d'une Aiguille et sa confession occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert; mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de l'avarice ou de la débauche.

30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le IVe siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs exemples sur le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle ferveur d'admiration ou d'espérance—restant jusqu'à la fin non seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est jamais contenue par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement différente les principes dirigeants de sa conduite politique. «Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il n'arriva, il n'aspira à aucune dignité dans l'Église. Bien qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son temps.» (Histoire du Christianisme, Liv. III).

«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (Histoire du Christianisme Latin, Liv. I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la «sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons fort peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et firent de certain.

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans la capitale.

Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient sous la protection du préfet de la ville et le préfet était habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.

«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public, les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier. L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient encore partie du culte païen[142].»

Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal ennemi—la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffinée.»

Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.

Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu première du mot Bible[144]: non pas livre simplement; mais «Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu'à quel point,—si Jérôme, au moment même où Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature originale et une religion dégagée des terreurs de la loi mosaïque,—l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement. J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.

Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus facile et plus général, mais le fait de les avoir présentées à l'Église comme étant d'autorité universelle. Les premiers Gentils parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» (Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs doctrines respectives[148].»

Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que, quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient vécu sur le globe, comme un message que leur adressait directement leur créateur et qui,—renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux d'apprendre de ses desseins à leur égard,—leur commandait, ou conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.

41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.

42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs honnêtes des lecteurs de mauvaise foi. La prise du christianisme sur les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par «portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de l'Église.

43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix (par le labeur) et me suive[150].»

L'idée a été exactement renversée par le protestantisme moderne qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151] seront portés sur les flots jusqu'au paradis.

44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix était reçue avec courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de l'Esprit[152] peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous au Paradis perdu, non moins qu'à la Divine Comédie;—au Faust de Gœthe et au Caïn de Byron non moins qu'à l'Imitation de Jésus-Christ.

45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté, proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle, finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris conscience de leur valeur collective. Le lecteur protestant qui croit porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander; mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans l'argile humaine.

46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son calme sont incapables des erreurs qui viennent de la crainte ou de la colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la puissance intellectuelle.

47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154] en vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune intention favorable,—à savoir dans la jolie lettre de la reine Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.

«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour l'Écriture?—insinue-t-elle—citant de Jérôme cet aveu remarquable de sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre, Commentaires sur les Galates, où il accuse saint Pierre et saint Paul tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne le chapitre et le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les commentaires d'Origène, de...»—cinq ou six personnes différentes qui dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini avec elles.—«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas—laissant le père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de Dieu et à la sagesse de Dieu. Au moins pouvez-vous voir dans votre vieil interprète qu'il est absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme, qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.

48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été faussées par notre habitude—d'abord de distinguer à tort ou au moins sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils participent à la grâce du Christ, à l'amour de Dieu, à la Communion du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale, il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait éprouvée et déclarée vaine[158].

49.—Au-delà de cette théorie de l'inspiration générale il y a celle d'un appel et d'un ordre spécial avec la dictée immédiate des actes qui doivent être accomplis ou des paroles qui doivent être prononcées. Je ne veux pas entrer à présent dans l'examen des témoignages d'une si effective élection; elle n'est pas revendiquée par les Pères de l'Église, ni pour eux-mêmes, ni même pour le corps entier des écrivains sacrés.

Elle est seulement attribuée à certains passages dictés à certains moments en vue de nécessités spéciales; et il n'est pas possible d'attacher l'idée de vérité infaillible à aucune forme de ce langage humain dans lequel même ces passages exceptionnels nous ont été donnés. Mais du volume entier qui les renferme tel que nous le possédons et le lisons, tel, pour chacun de nous, qu'il peut être rendu dans sa langue natale, on peut alarmer et démontrer que, quoique mêlé d'un mystère qu'on ne nous demande pas d'éclaircir ou de difficultés que nous serions insolents de vouloir résoudre, il contient l'enseignement véritable pour les hommes de tout rang et de toute situation dans la vie, enseignement grâce auquel, autant qu'ils y obéissent honnêtement et implicitement, ils seront heureux et innocents dans la pleine puissance de leur nature, et capables de triompher de toutes les adversités, qu'elles résident dans la tentation ou dans la douleur.

50. En effet le Psautier seul, qui pratiquement fut le livre d'offices de l'Église pendant bien des siècles, contient, simplement dans sa première moitié, la somme de la sagesse individuelle et sociale. Les Ier, VIIIe, XIIe, XVe, XIXe, XXIIIe et XXIVe psaumes bien appris et crus sont assez pour toute direction personnelle; les XLVIIIe, LXXIe et LXXVe ont en eux la loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Quant au contenu du volume entier, considérez si un autre cycle de littérature historique et didactique a une étendue qui lui soit comparable. Il renferme:

I. L'histoire de la Chute et du Déluge, les deux plus grandes traditions humaines fondées sur l'horreur du péché.

II. L'histoire des Patriarches, dont la vérité permanente est encore visible aujourd'hui dans l'histoire des races juive et arabe.

III. L'histoire de Moïse avec ses résultats pour la loi morale de tout l'univers civilisé.

IV. L'histoire des Rois—virtuellement celle de toute royauté, dans David, et de toute la philosophie, dans Salomon, atteignant son point le plus élevé dans les Psaumes et les Proverbes, avec la sagesse encore plus serrée et pratique de l'Ecclésiaste et du fils de Sirach.

V. L'histoire des Prophètes—virtuellement celle du mystère le plus profond, de la tragédie, de la fatalité perpétuellement immanente à une existence nationale.

VI. L'histoire du Christ.

VII. La loi morale de saint Jean qui trouve à la fin dans l'Apocalypse son accomplissement.

Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne dis pas à aucun autre «livre», mais à aucune autre «littérature». Essayez, autant que cela est possible à chacun de nous,—qu'il soit adversaire ou défenseur de la foi,—de dégager votre intelligence de l'association que l'habitude a formée entre elle et le sentiment moral basé sur la Bible, et demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou rempli sa fonction même si toutes les bibliothèques de l'univers étaient restées intactes et si toutes les paroles les plus riches de vérité des maîtres avaient été écrites?

52. Je ne suis pas contempteur de la littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune interprétation de la religion grecque ait été jamais aussi affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente, que celle qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace[159].

Le devoir qui me fut imposé dans ma première jeunesse[160] de lire chaque mot des évangiles et des prophéties, comme s'il avait été écrit par la main de Dieu, me donna l'habitude d'une attention respectueuse qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles pour un lecteur irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins de la vie[161],—jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour mon propre plaisir ou pour ma renommée, j'ai été préservé, comme les hommes qui écrivent ainsi le seront toujours, des erreurs dangereuses pour les autres[162], et les expressions fragmentaires de sentiments ou les expositions de doctrines, que de temps en temps, j'ai été capable de donner, apparaîtront maintenant à un lecteur attentif, comme se reliant à un système général d'interprétation de la littérature sacrée, à la fois classique et chrétienne, qui le rendra capable, sans injustice, de sympathiser avec la foi des âmes candides de tous temps et de tous pays.

53. Qu'il y ait une littérature sacrée classique, suivant un cours parallèle à celle des Hébreux et venant s'unir aux légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge[163], c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus expressive dans l'influence indépendante et cependant similaire de Virgile sur le Dante et l'évêque Gawaine Douglas. À des dates plus anciennes, l'enseignement de chaque maître formé dans les écoles de l'Orient était nécessairement greffé sur la sagesse de la mythologie grecque, et ainsi l'histoire du Lion de Némée[164], vaincu avec l'aide d'Athéné, est la véritable racine de la légende du compagnon de saint Jérôme conquis par la douceur guérissante de l'esprit de vie.

54. Je l'appelle une légende seulement. Qu'Héraklès ait jamais tué, ou saint Jérôme jamais chéri la créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous enseigner ce que les Grecs entendaient nous dire en représentant le grand combat sur leurs vases[165], où les peintres chrétiens faisant leur thème de prédilection de la fermeté de l'Ami du Lion. Une tradition plus ancienne, celle du combat de Samson[166],—le prophète désobéissant,—de la première victoire inspirée de David[167], et finalement du miracle opéré pour la défense du plus favorisé et fidèle des grands prophètes[168], suit son cours symbolique parallèlement à la fable dorienne. Mais la légende de saint Jérôme reprend la prophétie du Millenium et prédit, avec la Sibylle de Cumes[169], et avec Isaïe, un jour où la crainte de l'homme ne sera plus chez les êtres inférieurs de la haine mais s'étendra sur eux comme une bénédiction, où il ne sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute l'étendue de la Montagne sainte[170] et où la paix de la terre sera tirée aussi loin de son présent chagrin, que le glorieux univers animé l'est du désert naissant, dont les profondeurs étaient le séjour des dragons, et les montagnes, des dômes de feu. Ce jour-là aucun homme ne le connaît[171], mais le royaume de Dieu est déjà venu[172] pour ceux qui ont dompté dans leur propre cœur l'ardeur sans frein de la nature inférieure[173] et ont appris à chérir ce qui est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des champs.

Avallon, 28 août 1882.

CHAPITRE IV

INTERPRÉTATIONS

1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question, et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174] est simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de Salisbury; rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M. Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]».

Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition romane[177] et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction étant une fois compris et admis.

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le raisonnement et le calcul garantissaient, tout cela sans y passer un temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et accablante de travail humain.

Notes in this chapter

Note 1 · Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans sa jalousie de Note 2 · Il s'agit pourtant de Ronsard.—(Note du Traducteur.)Note 3 · «Encounters, en quartiers».Note 4 · C'est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains Cf. «N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour remplir son Note 5 · Allusion à l'Épître aux Éphésiens: «Ayez à vos reins la vérité pour ceinture» (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, VI, 14). Saint Paul ne faitNote 6 · Cf. Val d'Arno à propos d'une statue de la cathédrale de Chartres et d'une peinture de l'abbaye de Westminster: «À Chartres et à WestminsterNote 7 · On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la rapprochant de la fin du IIe chapitre des Sept Lampes de l'architecture (Lampe deNote 8 · «Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère» (saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).—(Note du Traducteur.)Note 9 · Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de charbon.—(Note de l'Auteur.)Note 10 · Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie.—(Note du Traducteur.)Note 11 · Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale trop défavoraNote 12 · La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être tombés aux sons Note 13 · Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais: «L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»—(Note du TraducteNote 14 · Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, brillant dans les cNote 15 · Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la part du roi pouNote 16 · C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose qu'ils racontenNote 17 · Clovis et Théodoric.—(Note du Traducteur.)Note 18 · La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé Vidieu, Sainte Geneviève, patronne de Paris.—(Note du Traducteur.)Note 19 · «On vous a appris que, puisque vous aviez des tapis..., des «kickshaws» au lieu de bœuf pour votre nourriture, des égouts au lieu de puits sNote 20 · En prenant la San, bras de la Vistule supérieure.—(Note de l'Auteur.)Note 21 · Remarquez, toutefois, que généralement, la force d'une rivière, ceteris paribus, doit être estimée d'après son cours direct, les plaines (quNote 22 · Les considérations sur la Vistule et le Dniester, fleuves-fossés de l'Europe, sont reprises dans Candida Casa (§ 22), quatrième conférence dNote 23 · «Elles» (les sept églises d'Éphèse, de Smyrne, de Pergame, de Thyatire, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée) sont bâties le long des cNote 24 · «Puis prenant la parole, tu diras devant l'Éternel ton Dieu mon Père était un pauvre Syrien prêt à périr et il descendit en Égypte avec un pNote 25 · Sir F. Palgrave, Arabie, vol. II, p. 155. J'adopte avec reconnaissance dans le paragraphe suivant sa division des nations asiatiques (p. 160Note 26 · Le XXXVIe chapitre de Gibbon commence par une sentence qui peut être prise comme l'épitome de l'histoire tout entière que nous avons à étudiNote 27 · De récents événements ont montré la force de ces paroles (Note de la révision, mai 1885).—(Note de l'Auteur.)Note 28 · Mais l'ange de l'Éternel la trouva auprès d'une fontaine d'eau au désert, près de la fontaine qui est au chemin de Sair. Et il lui dit: AgarNote 29 · Genèse, XII, 1.—(Note du Traducteur.)Note 30 · Cf. Il n'y eut jamais qu'un seul art grec, des jours d'Homère à ceux du doge Selvo (St-Mark's Rest, VIII, § 92).—(Note du Traducteur.)Note 31 · Dans Crown of wild olive Cincinnatus symbolisait aussi la force de Rome. «Elle fut (l'agriculture), la source de toute la force de Rome et dNote 32 · Milman, Histoire du Christianisme, vol. III, p. 36.—(Note de l'Auteur.)Note 33 · Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois tout rayon et toute Note 34 · Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut distinctement conservéNote 35 · «Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne, le symbole de l'immortalité» (Émile Male, Histoire de l'art religieux au XIIIe sièclNote 36 · Voir dans On the old road, l'Espoir de la Résurrection, condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans l'antiquité le chant d'ONote 37 · Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et s'endormit au même Note 38 · Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se consume paNote 39 · I Samuel, XVII, 28.—(Note du Traducteur.)Note 40 · Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.—(Note du Traducteur.)Note 41 · Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des augures. Note 42 · «Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée des traits caracNote 43 · Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique et la Note 44 · Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.—(Note du Traducteur.)Note 45 · La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être remarquNote 46 · L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui ont l'âme basNote 47 · Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme canal, un pNote 48 · Milman, Histoire du Christianisme, vol. III, p. 162. Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la papauté.—(Note Note 49 · Saint Mathieu, X, 37. Cf. Fors Clavigera: «Il vient une heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit entrer dans leur Note 50 · Cf. Sesame and Lilies, of Kings Treasuries, 17: «Quel effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués à prendre l'acceNote 51 · Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes, c'est-à-dire de Note 52 · Saint Luc, XVI, 31.—(Note du Traducteur.)Note 53 · Gibbon, chap. XV (II, 277).Note 54 · Ibid., II, 283.—Son expression «les plus instruits et les plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui apparaît éternellNote 55 · Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V, 6 ;—Colossiens, III, 6.—(Note du Traducteur.)Note 56 · Saint Matthieu, XVI, 24;—Saint Marc, VIII, 34, et X, 21. Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des Lectures on Art où ceNote 57 · Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de l'Évangile et l'exteNote 58 · «Prenez aussi le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui est la parole de Dieu (saint Paul, Éphésiens, VI, 17). Saint Paul développe l'imaNote 59 · Voir les passages de Præterita (III, 34, 39) cités par M. Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se fiait qu'à sNote 60 · Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance pour la race humaiNote 61 · Commentaires sur les Galates, chap. III.—(Note de l'Auteur.)Note 62 · Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot: Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au dernier chaNote 63 · «Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec reconnaissance, dNote 64 · Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'Autel des Esclaves. Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour l'impression, on mNote 65 · Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les hommes Note 66 · Voir Præterita, I.—(Note du Traducteur.)Note 67 · Cf. Præterita, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre moi, si j'avais Note 68 · Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé—et non dans des fins égoïstes—la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces collines, et vous, qui Note 69 · Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIe siècle, on voit d'un Note 70 · De même dans Val d'Arno, le lion de saint Marc descend en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle qu'on voit Note 71 · «Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions» (la Couronne d'olivier sauvage, traduction ElwallNote 72 · Allusion au XIVe livre des Songes où Samson déchire un jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa main». «Et voiciNote 73 · Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).—(Note du Traducteur.)Note 74 · Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).—(Note du Traducteur.)Note 75 · Allusion probable à Virgile: «Nec magnos metuent armenta leones.» (Églogues, IV, 22.) (Note du Traducteur.)Note 76 · « On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).—(Note du Traducteur.)Note 77 · «Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).—(Note du Traducteur.)Note 78 · Voir la même idée dans Renan, Vie de Jésus, et notamment pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par Jésus et s'appuie sNote 79 · Cf. Bossuet, Élévations sur les mystères, IV, 8: «Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous commanderons en Note 80 · La flèche d'Amiens est une flèche de charpente (Voir Viollet-le-Duc, art. Flèche).—(Note du Traducteur.)Note 81 · Voir Lectures on Art, 62-65. Le passage cité plus haut de The Two Paths a plutôt trait à la sculpture.—(Note du Traducteur.)Note 82 · Plus exactement: de l'architecture française, du moins à l'endroit cité: Dictionnaire de l'architecture, vol. I, p. 71. Mais à l'article CatNote 83 · Voir le développement de ces idées dans Miscelleanous de Walter Pater (article sur «Notre-Dame d'Amiens»). Je ne sais pourquoi le nom de Rus
Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings