«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»
Marcel Proust translation
ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ POUR LES GARÇONS ET LES FILLES QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX
PAR
JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.
ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD
LA BIBLE D'AMIENS
PRÉFACE
1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.
Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents événements de l'histoire d'Angleterre—en ce moment présents à la mémoire—appellent—si bref soit-il—un commentaire immédiat.
On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en jouant God Save the Queen. Et étant à ma connaissance, comme je l'ai déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique, le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque avec ce qu'on peut appeler leur mission.
Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards, c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police pour l'exécution de ses lois domiciliaires.
2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer l'exécution en jouant Dieu sauve la Reine se trouvent par hasard être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne pourraient les exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je m'efforce d'appeler l'attention des Anglais—assez inutilement jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à à présent) sur les sujets qui regardent la sûreté de la Reine et l'honneur de la nation. De ce livre: Au loin: Nouveaux récits de voyage, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et succès[49].
3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier à mon commandement à différentes périodes de la guerre—guerre entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes institutions et l'indépendance du pays—la moitié au moins étaient catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres peuples,—comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté qui n'ait pas été éteinte en Europe.
«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon front. Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été dépensés en vain.»
Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la Vérité[51].
Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche pour reconnaître celle de ses ennemis!
CHAPITRE PREMIER
AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]
L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante et descendante[54], mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)[55], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers[56] dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum.»
Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et sa renommée se répandait dans tous les pays.
«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles, des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées qu'on expédiait en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en Barbarie[57]!»
Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais intelligent?
Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?
Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser elle-même avec Pénélope[59].
4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles, les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il pourra voir, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées. Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne fume pas[60]; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé[61].»
5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de pèlerinage à Paris—ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer—je supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce que l'édifice inutilitaire,—dirons-nous aussi inutile?—et son minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.
Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. Flèche—arrow—est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés? Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand ils passent auprès?
Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.
6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent le nom d'aucun autre Dieu.
Trois cents ans! et ni apôtres ni héritiers de leur apostolat ne sont encore allés à travers le monde prêcher l'Évangile à toutes les créatures. Ici, sur son sol tourbeux, le peuple farouche se fiant encore à Pomone pour les pommes, à Silvanus pour les glands, à Cérès pour le pain, à Proserpine pour le repos, n'avait d'autre espérance que celle de la bénédiction de la saison par les Dieux de la moisson et ne craignait aucune colère éternelle de la Reine de la mort[63].
Mais, à la fin, trois cents années étant venues et passées, en l'an du Christ 301 vint en flanc de cette colline d'Amiens le sixième jour des ides d'octobre, le messager d'une nouvelle vie.
7. Son nom, Firminius (je suppose) en latin, est Firmin en français—c'est celui-là qu'il faut nous rappeler ici en Picardie: Firmin, pas Firminius; de même que Denis, non Dyonisius; venant de l'étendue—personne ne nous dit de quelle partie de l'étendue. Mais reçu avec une accueillante surprise par les Amiénois païens qui le virent—quarante jours—un grand nombre de jours pouvons-nous lire—prêchant agréablement et enchaînant aux vœux du baptême même des gens de la bonne société; et cela dans des proportions telles, qu'à la fin il est traduit devant le gouverneur romain, par les prêtres de Jupiter et Mercure qui l'accusent de vouloir mettre le monde sens dessus dessous. Et le dernier des quarante jours—ou du nombre indéfini de jours signifié par quarante—il a la tête tranchée, comme il sied aux martyrs de l'avoir, et le rôle de son être mortel est terminé.
La vieille, vieille histoire, dites-vous? Soit, vous la retiendrez d'autant plus aisément. Les Amiénois la retinrent avec tant de soin, que douze cents ans après, au XIIe siècle, ils jugèrent bon de sculpter et de peindre les quatre tableaux en pierre, numéro 1, 2, 3 et 4 de notre première photographie du chœur: scène Ire, Saint Firmin arrivant; scène IIe, Saint Firmin prêchant; scène IIIe, Saint Firmin baptisant; et scène IVe, Saint Firmin décapité, par un bourreau avec des jambes très rouges, et un chien qui l'accompagne du genre du chien dans Faust, duquel nous pourrons avoir à reparler tout à l'heure[64].
8. Pour continuer en attendant l'histoire de saint Firmin, telle qu'elle est connue depuis ces temps reculés, son corps fut reçu et enterré par un sénateur romain, son disciple (une sorte de Joseph d'Arimathie, vis-à-vis de saint Firmin) dans le propre jardin du sénateur. Lequel aussi éleva un petit oratoire sur son tombeau.
Le fils du sénateur romain construisit une église pour remplacer l'oratoire, dédiée à Notre-Dame des Martyrs, et en fit un siège épiscopal,—le premier de la nation française. Un endroit bien mémorable pour la nation française à coup sûr? Et méritant peut-être un petit souvenir ou monument commémoratif—croix, inscription ou quelque chose d'analogue? Ou donc supposez-vous que cette première cathédrale de la chrétienté française s'est élevée, et de quel monument a-t-elle été honorée? Elle s'élevait là où nous nous tenons en ce moment mon compagnon, qui que vous soyez, et le monument dont elle a été honorée est cette cheminée, dont le gonfalon de fumée nous couvre d'obscurité, le plus récent effort de l'art moderne à Amiens, la cheminée de Saint-Acheul.
La première cathédrale, vous remarquerez, de la nation française; plus exactement le premier germe de cathédrale pour la nation française—qui n'est pas encore là; seul ce tombeau d'un martyr est ici, cette église de Notre-Dame des Martyrs, restant sur le flanc de la colline jusqu'à ce que le pouvoir des Romains disparaisse.
La cité et l'autel tombent avec lui, foulés aux pieds par des tribus sauvages; le tombeau est oublié—quand, à la fin, les Francs du nord couvrant de leur dernier flot ces dunes de la Somme s'est arrêté ici et ici l'étendard franc est planté, et le royaume français fondé.
9. Ici leur première capitale, ici les premiers pas[65] des Francs en France! Réfléchissez à cela. Dans tout le sud il y a des Gaulois, des Burgondes, des Bretons, des nations de cœur plus triste, d'esprit plus morose. Passé leur frontière, leur limite extrême, voici enfin les Francs, source de toute Franchise pour notre Europe. Vous avez entendu le mot en Angleterre, avant ce jour, mais de mot anglais, il n'y en a pas pour signifier cela. L'honnêteté nous l'avons, et elle nous vient de nous-mêmes, mais la Franchise nous devons l'apprendre de ceux-ci; bien plus, toutes nos nations de l'ouest seront dans quelques siècles connues sous le nom de Franks. Franks du Paris qui doit exister, en un temps à venir, mais le Français de Paris est, en l'an de grâce 500, une langue aussi inconnue à Paris qu'à Stratford-att-ye-Bowe. Le Français d'Amiens est la forme royale et le parler de cour du langage chrétien, Paris étant encore dans la boue lutécienne pour devenir un jour un champ de toits peut-être, en temps voulu. Ici près de la Somme qui doucement brille, règnent Clovis et sa Clotilde.
Et auprès du tombeau de saint Firmin parle maintenant un autre doux évangéliste et la première prière du roi franc au roi des rois, il la lui adresse seulement comme au «Dieu de Clotilde».
10. Je suis obligé de faire appel à la patience du lecteur pour une date ou deux et pour quelques faits arides—deux—trois—ou plus.
Clodion, le chef des premiers Francs qui passèrent définitivement le Rhin, fraya son chemin à travers les cohortes irrégulières de Rome, jusqu'à Amiens dont il s'empara en 445[66].
Deux ans après, à sa mort, le trône à peine affermi tombe—peut-être inévitablement—aux mains du tuteur de ses enfants, Mérovée dont la dynastie commence à la défaite d'Attila à Châlons.
Il mourut en 457. Son fils Childéric s'adonnant à l'amour des femmes, et méprisé par les soldats francs, est exilé, les Francs aimant mieux vivre sous la loi de Rome que sous un chef à eux, s'il est indigne. Il reçoit asile à la cour du roi de Thuringe et y séjourne. Son principal officier à Amiens, à son départ, rompt un anneau en deux, et, lui en donnant la moitié, lui dit de revenir lorsqu'il en recevra l'autre moitié. Et, après un grand nombre de jours, la moitié de l'anneau rompu lui est renvoyée; il revient et les Francs l'acceptent pour roi.
La reine de Thuringe le suit (je ne puis trouver si son mari mourut avant—et encore moins, s'il mourut, de quelle mort), et s'offre à lui comme épouse.
«J'ai connu ton utilité, et que tu es très puissant, et je suis venue vivre avec toi. Si j'eusse connu au-delà de la mer quelqu'un de plus utile que toi j'aurais cherché à vivre avec lui.»
Il la prit pour femme et leur fils est Clovis.
11. Une histoire surprenante; jusqu'où est-elle littéralement vraie n'est pour nous d'aucun intérêt; le mythe et sa portée réelle nous découvrent la nature du royaume français et prophétisent sa future destinée. Valeur personnelle, beauté personnelle, fidélité aux rois, amour des femmes, dédain du mariage sans amour, notez que toutes ces choses y étaient tenues pour essentielles, et que dans leur corruption sera la fin du Franc comme dans leur force était sa gloire première.
La valeur personnelle est estimée. L'Utilitas, clef de voûte de tout. La naissance rien, à moins qu'elle n'apporte avec elle la valeur; la loi de primogéniture inconnue; et la décence de la conduite apparemment aussi (mais rappelez-vous que nous sommes tous encore païens).
12. Dégageons en tout cas nos dates et notre géographie du grand «nulle part» de la mémoire confuse, et groupons-les bien avant d'aller plus loin.
457. Mérovée meurt. L'utile Childéric, en comptant son exil et son règne à Amiens, est roi en tout vingt-quatre ans, de 457 à 481, et pendant son règne Odoacre met fin à l'empire romain en Italie (476).
481. Clovis n'a que quinze ans quand il succède à son père, comme roi des Francs à Amiens. À ce moment un débris de la puissance romaine persiste isolé dans la France centrale, pendant que quatre nations fortes et en partie sauvages forment une croix autour de ce centre mourant; les Francs au nord, les Bretons à l'ouest, les Burgondes à l'est, les Wisigoths, les plus puissants de tous et les plus affinés, de la Loire à la mer.
Tracez vous-même d'abord une carte de France de la dimension qui vous conviendra comme dans la planche I[67] (fig. 1), en indiquant seulement le court des cinq fleuves, Somme, Seine, Loire, Saône et Rhône; puis, sommairement, vous voyez qu'elle était divisée à cette époque comme cela est indiqué sur la figure 2: la partie fleur-de-lysée figurant les Francs, le signe[68] les Bretons,[69] les Burgondes,[70] les Wisigoths. Je ne sais pas exactement jusqu'où ceux-ci entrés en Provence par le Rhône y pénétrèrent; mais je crois que le mieux est d'indiquer la Provence comme semée de roses.
13. Maintenant sous Clovis les Francs livrèrent trois grandes batailles. La première contre les Romains, près de Soissons, qu'ils gagnent, et ils deviennent maîtres de la France jusqu'à la Loire. Copiez la carte rudimentaire (fig. 2) et mettez la fleur de lis sur tout le milieu, couvrant les Romains (fig. 3). Cette bataille fut gagnée par Clovis, je crois, avant qu'il n'épousât Clotilde. Il gagne par elle sa princesse; cependant, ne peut pas obtenir son joli vase pour lui en faire présent. Retenez bien cette histoire, ainsi que la bataille de Soissons, comme donnant le centre de la France aux Français et mettant fin ici pour toujours à la domination romaine. Deuxièmement, après qu'il a épousé Clotilde, les farouches Germains venus du nord l'attaquent, lui, et il a à défendre sa vie et son trône à Tolbiac. Ceci est la bataille dans laquelle il invoque le Dieu de Clotilde et est délivré des Germains grâce à son appui. Sur quoi il est couronné à Reims par saint Rémi. Et maintenant dans la puissance nouvelle de son christianisme, de sa double victoire sur Rome et la Germanie, et son amour pour sa reine, et son ambition pour son peuple, il regarde souvent vers ce vaste royaume des Wisigoths situé entre la Loire et les montagnes neigeuses. Est-ce que le Christ et les Francs ne seront pas plus forts que de vilains Wisigoths, «qui sont encore en plus Ariens»? Tous les Francs partagent avec lui cette opinion. Alors il marche contre les Wisigoths, les rencontre eux et leur Alaric à Poitiers, achève leur Alaric et leur arianisme et emmène ses fidèles Francs vers le Pic du Midi.
14. Et maintenant il vous faut dessiner de nouveau la carte de France et mettre la fleur de lis sur toute sa masse centrale, de Calais aux Pyrénées. Seules restent encore en dehors la Bretagne à l'ouest, la Burgondie à l'est et la rose blanche de Provence au-delà du Rhône. Et maintenant le pauvre petit Amiens est devenu une simple ville frontière comme notre Durham, et la Somme un cours d'eau frontière comme notre Tyne. La Loire et la Seine sont maintenant les deux grands fleuves français, et les hommes auront l'idée de bâtir des villes sur leur cours, tandis que les plaines, bien arrosées, donnant non de la tourbe, mais de riches pâturages, pourront se reposer sous la protection des châteaux mutins des rochers et des tours fortifiées des îles. Mais examinons d'un peu plus près ce que le changement des signes sur notre carte peut signifier: cinq fleurs de lis au lieu des barres horizontales.
Ils ne signifient certainement pas que tous les Goths sont partis, et qu'il n'y a plus personne en France que les Francs? Les Francs n'ont pas massacré les hommes, femmes, et enfants Wisigoths, de la Loire à la Garonne. Bien plus, là où leur propre trône est encore assis près de la Somme, le peuple né sur la tourbe qu'ils ont trouvé là y vit encore, quoique assujetti. Francs, Goths, ou Romains peuvent flotter çà et là par troupes, envahisseurs ou fuyards; mais immuable à travers toutes les tourmentes de la guerre, le peuple rural dont ils pillent les cabanes, dont ils ravagent les fermes, et sur les arts duquel ils règnent, doit encore diligemment et silencieusement, et sans avoir le temps de se plaindre, labourer, semer, nourrir les troupeaux.
Sinon, comment Francs ou Huns, Wisigoths ou Romains pourraient-ils vivre là un mois, ou combattre un jour?
15. Quels que soient le nom ou les mœurs des maîtres, au fond, la population laborieuse reste forcément la même; et le chevrier des Pyrénées, le vigneron de la Garonne, la laitière de Picardie, quelques maîtres que vous leur donniez, demeureront toujours sur leur sol, fleurissants comme les arbres du champ, endurants comme les rochers du désert. Et ceux-ci, la trame et la substance première de la nation, sont divisés non par dynasties, mais par climats, et sont forts ici et impuissants là, de par des privilèges que la tyrannie d'aucun envahisseur ne peut abolir et des défauts que la prédication d'aucun ermite ne peut corriger. Aussi laissons maintenant, si vous le voulez, pour une minute ou deux, notre histoire et lisons les leçons de la terre immuable et du ciel.
16. Dans l'ancien temps, quand on allait en poste de Calais à Paris, il y avait environ une demi-heure de trot sur terrain plat de la porte de Calais à la longue colline calcaire qu'il fallait gravir avant d'arriver au village de Marquise, où était le premier relai.
Cette colline de chaux, est à vrai dire la façade de la France; le dernier morceau de plaine qui est au nord est, l'extrémité des Flandres; au sud, s'étend maintenant une région de chaux et de belle pierre calcaire à bâtir; si vous ouvrez bien les yeux, vous pouvez en voir une grande carrière à l'ouest du chemin de fer, à mi-chemin entre Calais et Boulogne, là où fut jadis une rocheuse petite vallée bénie, et qui s'ouvrait sur des pelouses veloutées; cette région calcaire, élevée mais jamais montagneuse, s'étend autour du bassin calcaire de Paris, vers Caen d'un côté et Nancy de l'autre et au sud jusqu'à Bourges et le Limousin. Ce pays de pierre à chaux avec son air frais et vif, labourable en tous les points de sa surface et tout en carrières sous les prairies bien arrosées, est le vrai pays des Français. Ici seulement leurs arts ont trouvé leur développement original. Plus loin, au sud, ce sont des Gascons ou Limousins, ou Auvergnats, ou autre chose d'analogue. À l'ouest, des Bretons, d'une pâleur de granit, à l'est des Burgondes pareils aux ours des Alpes, ici seulement sur la chaux et le marbre aux beaux grains entre, disons Amiens et Chartres d'un côté, Caen et Reims de l'autre, vous avez la vraie France.
17. De laquelle avant que nous poursuivions l'histoire de sa vraie vie, je dois demander au lecteur d'examiner un peu avec moi, comment l'histoire, ou ce qu'on appelle ainsi, a été écrite la plupart du temps et en quels détails on la fait ordinairement consister.
Supposons que l'histoire du roi Lear fût une histoire vraie; et qu'un historien moderne en donnât un résumé dans un manuel scolaire destiné à renfermer tous les faits essentiels de l'histoire d'Angleterre qui peuvent être utiles à la jeunesse anglaise au point de vue des concours. L'histoire serait racontée à peu près de cette manière:
«Le règne du dernier roi de la soixante-dix-neuvième dynastie se termina par une série d'événements dont il est pénible de salir les pages de l'histoire. Le faible vieillard désirait partager son royaume en douaires pour ses trois filles; mais comme il leur proposait cet arrangement, voyant que la plus jeune l'accueillait avec froideur et réserve, il la chassa de sa cour et partagea son royaume entre les deux aînées.
«La plus jeune trouva asile à la cour de France où, à la fin, le prince royal l'épousa. Mais les deux aînées étant arrivées au pouvoir suprême traitèrent leur père d'abord avec irrespect, et bientôt avec mépris. Se voyant à la fin refuser le soutien nécessaire à ses déclinantes années, le vieux roi, dans un transport de douleur, quitta son palais avec, raconte-t-on, son fou de cour comme seul serviteur, et, en proie à une sorte de folie, il erra demi-nu, par les tempêtes de l'hiver, dans les bois de la Bretagne.
18. «À la nouvelle de ces événements, sa plus jeune fille rassembla en hâte une armée et envahit le territoire de ses sœurs ingrates, dans l'intention de rétablir son père sur son trône; mais, rencontrant une force bien disciplinée sous le commandement de l'amant de sa sœur aînée, Edmond, fils bâtard du comte de Glocester, elle fut elle-même vaincue, jetée en prison et bientôt après étranglée par les ordres de sa sœur adultère. Le vieux roi mourut en recevant la nouvelle de sa mort; et ceux qui participèrent à ces crimes reçurent bientôt après leur récompense; car les deux méchantes reines se disputant l'amour du bâtard, celle qu'il regardait avec le moins de faveur empoisonna l'autre et après se tua. Edmond reçut ensuite la mort de la main de son frère, le fils légitime de Glocester, sous l'autorité duquel, ainsi que celle du comte de Kent, le royaume demeura pendant plusieurs années.»
Imaginez cet exposé succinctement gracieux de ce que les historiens considèrent être les faits, orné de gravures sur bois aux dures oppositions de blanc et de noir qui représenteraient le moment où on arrache les yeux à Glocester, le délire de Lear, la strangulation de Cordelia et le suicide de Goneril, et vous avez le type de l'histoire populaire du XIXe siècle, qui, vous pouvez vous en apercevoir après un peu de réflexion, est une lecture aussi profitable aux jeunes personnes (en ce qui concerne la teinte générale et la pureté de leurs pensées) que le serait la statistique de New Gate, avec cette circonstance infiniment aggravante que, tandis que le tableau des crimes de la prison enseignerait à une jeunesse réfléchie les dangers d'une vie basse et des mauvaises fréquentations, le tableau des crimes royaux détruit son respect pour toute espèce de gouvernement et sa foi dans les décrets de la Providence elle-même.
19. Des livres ayant de plus hautes prétentions, écrits par des banquiers, des membres du Parlement ou des clergymens orthodoxes ne manquent pas non plus; ils montrent que le progrès de la civilisation consiste dans la victoire de l'usure sur le préjugé ecclésiastique ou dans l'extension des privilèges parlementaires à quelque bourg de Puddlecombe, ou dans l'extinction des ténébreuses superstitions de la Papauté en la glorieuse lumière de la Réforme. Finalement vous avez un résumé d'histoire philosophique qui vous prouve qu'il n'y a aucune apparence que jamais, en quoi que ce soit, la Providence ait gouverné les affaires humaines; que toutes les actions vertueuses ont des motifs égoïstes; et qu'un égoïsme scientifique avec des communications télégraphiques appropriées et une connaissance parfaite de toutes les espèces de bactéries, assureront d'une manière complète le futur bien-être des classes supérieures de la société et la résignation respectueuse des classes inférieures.
En attendant, les deux influences laissées de côté, la Providence du ciel et la vertu des hommes ont gouverné et gouvernent le monde, et non de façon invisible: et elles sont les seules puissances au sujet de qui l'histoire ait jamais à nous apprendre quelque vérité profitable. Cachée sous toute douleur, il y a la force de la vertu; au-dessus de toutes les ruines, la charité réparatrice de Dieu. Ce sont-elles seules que nous avons à considérer; en elles seules nous pouvons comprendre le passé et prédire l'avenir, la destinée des siècles.
20. Je reviens à l'histoire de Clovis, roi maintenant de toute la France centrale. Fixez l'année 500 dans vos esprits comme la date approximative de son baptême à Reims et du sermon que lui fait saint Rémi lui parlant des souffrances et de la passion du Christ jusqu'à ce que Clovis s'élance de son trône, saisissant sa lance et s'écriant: «Si j'avais été là avec mes braves Francs j'aurais vengé ses injures.»
«Il y a peu de doute», poursuit l'historien cockney, que la conversion de Clovis fût affaire de politique autant que de foi. Mais l'historien cockney ferait mieux de limiter ses remarques sur les caractères et les croyances des hommes à ceux des curés qui sont récemment entrés dans les ordres dans son voisinage fashionable ou des évêques qui ont prêché, ces derniers temps, à la population de ses faubourgs manufacturiers. Les rois francs étaient pétris d'une autre argile.
21. Le christianisme de Clovis ne produit, en effet, aucun fruit du genre de ceux qu'on remarque chez un moderne converti. Nous n'apprenons pas qu'il se soit repenti du moindre de ses péchés ni qu'il ait résolu de mener une vie en quoi que ce soit nouvelle. Il n'a pas été pénétré de la doctrine du péché à la bataille de Tolbiac; ni en invoquant le secours du Dieu de Clotilde, il n'a senti naître en lui ni manifesté l'intention la plus lointaine de changer son caractère ou d'abandonner ses projets. Ce qu'il était avant qu'il crût au Dieu de sa reine, il le resta, avec beaucoup plus de force seulement, dans sa confiance nouvelle en l'appui surnaturel de ce Dieu auparavant inconnu. Sa gratitude naturelle envers la Puissance Libératrice et l'orgueil d'en être protégé, ajoutèrent seulement de la violence à ses habitudes de soldat, et accrurent sa haine politique de toute la force de l'indignation religieuse. Les démons n'ont jamais tendu de piège plus dangereux à la fragilité humaine que la croyance que nos ennemis sont aussi les ennemis de Dieu; et je conçois parfaitement que la conduite de Clovis ait pu être plus dénuée de scrupules précisément dans la mesure où sa foi était plus sincère.
Si Clovis ou Clotilde avaient pleinement compris les préceptes de leur maître, l'histoire à venir de la France et de l'Europe aurait été autre qu'elle n'est. Ce qu'ils étaient capables de comprendre ou en tous cas ce qui leur fut enseigné, vous verrez qu'ils y obéirent, et qu'ils furent bénis en y obéissant. Mais leur histoire est compliquée de celle de plusieurs autres personnages relativement auxquels nous devons noter maintenant quelques détails trop oubliés.
22. Si au pied de l'abside de la cathédrale d'Amiens, nous prenons la rue qui conduit exactement au sud, après avoir laissé la route du chemin de fer à gauche, elle nous amène au bas d'une côte qui monte graduellement—à peu près la longueur d'un demi-mille; c'est une promenade assez agréable et douce, qui se termine au niveau du terrain le plus élevé qu'il y ait près d'Amiens; d'où, regardant en arrière, nous voyons au-dessous de nous la cathédrale entière, excepté la flèche, le sommet que nous avons atteint étant de niveau avec le faîte de la cathédrale; et, au sud, la plaine de France.
C'est à peu près à cet endroit, ou sur le chemin qui va de là à Saint-Acheul, que se trouvait l'ancienne porte romaine des Jumeaux où l'on voyait Romulus et Rémus nourris par la louve; et par laquelle sortit d'Amiens à cheval, un jour de dur hiver, cent soixante-dix ans avant que Clovis fût baptisé, un soldat romain enveloppé dans son manteau de cavalier[71], sur la chaussée qui faisait partie de la grande route romaine de Lyon à Boulogne.
23. Et cela vaut bien aussi que, quelque jour glacé d'automne ou d'hiver, quand le vent d'est est fort, vous restiez quelques moments à cette place à sentir son souffle, en vous rappelant ce qui s'est passé là, mémorable pour tous les hommes, et profitable, dans cet hiver de l'année 332, pendant que les gens mouraient de froid dans les rues d'Amiens; notamment ceci: que le cavalier romain, à peine sorti de la porte de la ville, rencontra un mendiant nu, tremblant de froid; et que, ne voyant pas d'autre moyen de l'abriter, il tira son épée, partagea son manteau en deux, et lui en donna une moitié.
Pas un don ruineux, ni même d'une générosité enthousiaste: la coupe d'eau fraîche de Sidney exigeait plus d'abnégation; et je suis bien certain que plus d'un enfant chrétien de nos jours, lui-même bien réchauffé et habillé, rencontrant un homme nu et gelé, serait prêt à retirer son manteau de ses épaules et à le donner tout entier au nécessiteux si sa nourrice mieux avisée, ou sa maman, le lui laissaient faire. Mais le soldat romain n'était pas un chrétien et accomplissait sa charité sereine en toute simplicité, et pourtant avec prudence.
Quoi qu'il en soit, cette même nuit il contempla dans un rêve le Seigneur Jésus, qui était devant lui, au milieu des anges, ayant sur ses épaules la moitié du manteau dont il avait fait don au mendiant.
Et Jésus dit aux anges qui étaient autour de lui: «Savez-vous qui m'a ainsi velu? Mon serviteur Martin, quoique non baptisé encore, a fait cela.» Et Martin, après cette vision, s'empressa de recevoir le baptême, étant alors dans sa vingt-deuxième année[72]. Que ces choses se soient jamais passées ainsi, ou jusqu'à quel point elles se sont passées ainsi, lecteur crédule ou incrédule, n'est ni votre affaire, ni la mienne. Mais de ces choses, ce qui est et sera éternellement ainsi—notamment la vérité infaillible de la leçon ici enseignée, et les conséquences actuelles de la vie de saint Martin sur l'esprit de la chrétienté—est, très absolument, l'affaire de tout être raisonnable dans un royaume chrétien quelconque.
24. Vous devez d'abord comprendre avant tout que le caractère propre de saint Martin est une charité sereine et douce envers toutes les créatures. Il n'est pas un saint qui prêche—encore moins qui persécute, pas même un saint inquiet. De ses prières, nous entendons peu,—de ses vœux, rien. Ce qu'il fait toujours, c'est seulement la chose juste au moment juste; la rectitude et la bonté ne faisant qu'un dans son âme: un saint extrêmement exemplaire, à mon avis.
Converti, baptisé, et conscient d'avoir vu le Christ, il ne tourmente pas ses officiers pour cela, ne cherche pas à faire de prosélytes dans sa cohorte. «C'est l'affaire du Christ, assurément!—S'il a besoin d'eux, il peut leur apparaître comme il m'est apparu» paraît être son sentiment dans les jours qui suivent son baptême. Il reste soixant-dix ans dans l'armée, toujours aussi calme. Au bout de ce temps, pensant qu'il pourrait être bien de prendre d'autres fonctions, il demande à l'empereur Julien d'accepter sa démission. Celui-ci, l'ayant accusé de pusillanimité, Martin lui offre de conduire sa cohorte au combat, sans armes et portant seulement le signe de la croix. Julien le prend au mot, le garde jusqu'à ce que l'époque du combat approche, mais la veille du jour où il compte le mettre ainsi à l'épreuve, l'ennemi envoie une ambassade avec des offres de soumission et de paix.
25. On n'insiste pas souvent sur cette histoire; jusqu'où elle est littéralement vraie, remarquez-le de nouveau, ne nous importe pas le moins du monde; ici la leçon est donnée pour toujours de la manière dont un soldat chrétien devrait rencontrer ses ennemis. Leçon grâce à laquelle, si le Mr Greatheart[73] de John Bunyan l'avait comprise, les portes célestes se seraient ouvertes de nos jours à plus d'un pèlerin qui n'a pas su se frayer un chemin jusqu'à elles avec l'épée de violence.
Mais l'histoire est vraie en quelque façon pratiquement et effectivement; car, après un certain temps, sans aucun discours, ni anathème, ni agitation d'aucune sorte, nous trouvons le chevalier romain fait évêque de Tours et devenant une influence de bien sans mélange pour toute l'humanité, alors et dans la suite. Et de fait l'histoire de son manteau de chevalier se répète pour sa robe d'évêque, et il ne faut pas la rejeter parce qu'il est probable que c'est une invention car il est tout aussi probable que ce fut une action.
26. Allant dans ses plus beaux habits dire les prières à l'église, avec un de ses diacres, il rencontra sur la route un malheureux sans vêtements, et ordonna à son diacre de lui donner une cotte ou tunique quelconque.
Le diacre objectant qu'il n'avait sous la main aucun habillement profane, saint Martin, avec sa sérénité accoutumée, enlève son étole épiscopale ou telle autre majestueuse et flottante parure que cela pouvait être, la jette sur les épaules nues du mendiant, et, continuant son chemin, va accomplir le service divin, incorrect, en gilet ou tel vêtement de dessous du moyen âge qui lui restait.
Mais, comme il était debout devant l'autel, un globe de lumière parut au-dessus de sa tête, et quand il éleva ses bras nus avec l'Hostie on vit autour de lui les anges qui tenaient au-dessus de sa tête des chaînes d'or et des joyaux qui n'avaient rien de terrestre.
27. Ce n'est pas croyable pour vous, ni dans la nature des choses, sage lecteur, et trop évidemment ce n'est qu'une glose que l'extravagance monastique donne du récit primitif.
Soit. Toutefois cette création de l'extravagance monastique comprise par le cœur eût été le châtiment et le frein de toute forme de l'orgueil et de la sensualité de l'Église qui, de nos jours, a littéralement abaissé le service de Dieu et de ses pauvres au service du clergyman et de ses riches; et fait de ce qu'était jadis pour l'esprit découragé la parure de la louange, les paillettes des paillasses dans une mascarade ecclésiastique.
28. Mais encore une légende, et nous en aurons assez pour voir les racines de l'influence étrange et universelle de ce saint sur la chrétienté.
«Ce qui distingue particulièrement saint Martin fut la sérénité douce, sérieuse et inaltérable; personne ne l'avait jamais vu ni en colère, ni triste, ni gai, il n'y avait rien dans son cœur que la piété envers Dieu et la pitié envers les hommes. Le diable qui était particulièrement jaloux de ses vertus détestait par-dessus tout son extrême charité, parce qu'elle était le plus nuisible à sa propre puissance et, un jour, il lui reprocha ironiquement de si vite accueillir favorablement les pécheurs et les repentis. Mais saint Martin lui répondit tristement: «Oh! malheureux que tu es! si toi aussi tu pouvais cesser de poursuivre et de séduire de misérables créatures, si, toi aussi, tu pouvais te repentir, tu obtiendrais de Jésus-Christ ta grâce et ton pardon[74].»
29. Dans cette douceur était sa force; et l'on ne peut mieux en apprécier l'efficacité pratique qu'en comparant la portée de son œuvre à celle de l'œuvre de saint Firmin.
L'impatient missionnaire tapage et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte, persuade, baptise, met tout, comme nous l'avons dit, sens dessus dessous pendant quarante jours: après quoi il a la tête tranchée, et son nom n'est plus jamais prononcé hors d'Amiens.
Saint Martin ne contrarie personne, ne dépense pas un souffle en une exhortation désagréable, comprend par la première leçon du Christ à lui-même que des gens non baptisés peuvent être aussi bons que des baptisés si leurs cœurs sont purs; il aide, pardonne, console (sociable jusqu'à partager la coupe de l'amitié) avec autant d'empressement le manant que le roi; il est le patron d'une honnête boisson[75], l'odeur de la farce de votre oie de la Saint-Martin est agréable à ses narines et sacrés sont pour lui les rayons de l'été qui s'en va. Et, de façon ou d'autre, près et loin, les idoles chancellent devant lui, les dieux païens s'évanouissent, son Christ devient le Christ de tous les hommes, son nom est invoqué au pied d'innombrables nouveaux autels dans tous les pays, sur les hauteurs des collines romaines comme au fond des champs anglais. Saint Augustin baptisa les premiers Anglais qu'il convertit dans l'église de Saint-Martin à Cantorbéry; et à Londres la station de Charing Cross elle-même n'a pas entièrement effacé des esprits sa mémoire ou son nom.
30. L'histoire de la Robe épiscopale est la dernière histoire relative à saint Martin dont je me risquerai à vous dire qu'il est plus sage de la tenir pour littéralement vraie que pour un simple mythe; bien qu'elle reste assurément un mythe de la valeur et de la beauté la plus grande; enfin j'ai encore à vous conter une histoire, cette fois-ci vraiment la dernière et où je reconnais que vous serez plus sage de voir une fable que l'exacte expression de la vérité, bien que quelque grain de vérité soit sans nul doute à sa base. Ce grain de vérité, de ceux qui, jetés sur un bon terrain, se multiplient au centuple en poussant, ce doit être quelque trait tangible et inoubliable de la façon dont saint Martin se comportait dans la haute société; quant au mythe, sa valeur et sa signification sont de tous les temps.
Saint Martin donc, comme le veut le récit, était un jour à dîner à la première table du globe terrestre—à savoir, chez l'empereur et l'impératrice de Germanie! Vous n'avez pas besoin de chercher quel empereur, ou laquelle des femmes de l'empereur! L'empereur de Germanie est dans tous les anciens mythes l'expression du plus haut pouvoir sacré dans l'État, comme le pape est le plus haut pouvoir sacré dans l'Église. Saint Martin était donc à dîner, comme nous l'avons dit, avec naturellement l'empereur assis à côté de lui à gauche, l'impératrice à droite; tout se passait dans les règles. Saint Martin prenant grand plaisir au dîner, et se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde une sorte de saint à la saint Jean-Baptiste. Vous savez aussi que dans les fêtes royales de ce temps, des gens d'un rang social très inférieur avaient accès dans la salle à manger: ils arrivaient derrière les chaises des invités, voyaient et entendaient ce qui se passait et, pendant ce temps-là, sans être importuns ils ramassaient les miettes et léchaient les plats.
Quand le dîner fut un peu avancé, et que vint le moment de servir les vins, l'empereur remplit sa coupe, remplit celle de l'impératrice, remplit celle de saint Martin, choque affectueusement son verre contre celui de saint Martin. L'impératrice, également aimable et encore plus sincèrement croyante, regarde à travers la table, humblement, mais aussi royalement, s'attendant, naturellement, à ce que saint Martin approche de suite son verre du sien pour le toucher. Saint Martin regarde d'abord autour de lui d'un air de réflexion, s'aperçoit qu'il a à côté de sa chaise un pauvre mendiant déguenillé, ayant l'air altéré, qui a réussi à se faire remplir sa coupe d'une manière ou d'une autre, par un laquais charitable.
Saint Martin tourne le dos à l'impératrice et trinque avec lui!
31. Pour laquelle charité—mythique si vous voulez, mais éternellement exemplaire—il reste, comme nous l'avons dit, le patron des buveurs bons chrétiens à cette heure.
Comme les années passaient sur lui, il paraît avoir senti qu'il avait porté le poids de la crosse assez longtemps, que l'active Tours avait besoin maintenant d'un évêque plus actif, que pour lui-même il pourrait dorénavant prendre innocemment son plaisir et son repos là où la vigne poussait et l'alouette chantait. Pour palais épiscopal il prend une petite excavation dans les rochers calcaires du bassin supérieur du fleuve, organise toutes choses pour le lit et la table, à peu de frais. Nuit par nuit, pour lui le ruisseau murmure, jour par jour, les feuilles de la vigne lui donnent leur ombre; et le soleil, son héraut, trouant l'horizon chaque jour rapproché, descend pour lui dans l'eau qu'il empourpre—là, où maintenant, la paysanne trotte vers la maison entre ses paniers, où la scie est arrêtée dans le bois à demi fendu, et où le clocher du village s'élève gris contre la lumière la plus éloignée dans le Bord de la Loire de Turner[76].
32. Toutes choses que je ne vous ai pas racontées, à présent, bien qu'elles ne soient pas par elles-mêmes sans profit, sans avoir pour cela une raison spéciale, qui était de vous rendre capables de comprendre la signification d'un fait qui marqua le début de la marche de Clovis dans le sud contre les Wisigoths.
Ayant passé la Loire à Tours, il traversa les domaines de l'abbaye de Saint-Martin qu'il déclara inviolables, et refusa à ses soldats l'autorisation de toucher à rien, excepté à l'eau et à l'herbe pour leurs chevaux. Ses ordres furent si sévères et si inflexible la rigueur avec laquelle il exigea qu'ils fussent obéis, qu'un soldat franc ayant pris sans le consentement du propriétaire du foin qui appartenait à un pauvre homme, et disant en plaisantant «que ce n'était que de l'herbe», il fit mettre l'agresseur à mort, s'écriant qu'«on ne pouvait attendre la victoire, si l'on offensait saint Martin».
33. Maintenant remarquez-le bien, ce passage de la Loire à Tours contient en puissance l'accomplissement des propres destinées du royaume de France et la devise de son pouvoir reconnu et sûrement établi est: «Honneur aux pauvres!» Même un peu d'herbe ne doit pas être volé à un pauvre homme sous peine de mort. Ainsi le veut le chevalier chrétien des armées romaines; placé maintenant sur un trône élevé auprès de Dieu. Ainsi le veut le premier roi chrétien des Francs au loin victorieux; baptisé par Dieu, ici, dans le Jourdain de sa terre promise, alors qu'il le traverse pour en prendre possession.
Pour combien de temps?
Jusqu'à ce que cette même devise soit lue à rebours par un trône dégénéré; jusqu'à ce que, la nouvelle étant apportée que les pauvres du peuple de France n'avaient pas de pain à manger, il leur fût répondu: «Qu'ils pouvaient manger de l'herbe[77].» Sur quoi, près du faubourg Saint-Martin et de la porte Saint-Martin, furent données par le chevalier des Pauvres contre le Roi, des ordres qui terminèrent son festin.
Et souvenez-vous de tous ces exemples, de l'influence sur les âmes françaises présentes et à venir, de saint Martin de Tours.
NOTES DU CHAPITRE I
34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette méthode[78] sera que, après la mise en ordre des notes numérotées, je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note finale sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; et les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons, Tolbiac et Poitiers—en se souvenant aussi que celle-ci fut la première des trois grandes batailles de Poitiers;—comment ce pays de Poitiers arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est donnée dans l'Histoire de France illustrée, mais nous la reporterons aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses qu'elle leur a prêtées.
35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon.
Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.
«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de Juggernaut[79] à Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de vous.»
Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.
Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant, un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa créature. Tous deux accomplissent la première loi de l'Orient, la prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80], la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.
Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il avait pendu soixante-dix-sept prêtres.
36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles—si on peut mettre une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la même valeur: les Grains de bon sens d'Alphonse Karr. Je ne puis louer ce livre ni son plus récent: Bourdonnements, au gré de mon cœur, simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de Bourdonnements).
Le passage donné ici est le chapitre LXIII des Grains de bon sens.
«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,—de ce qu'on ne croit plus à rien.
«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, d'absurdités qu'aujourd'hui.
«D'abord, on croit à l'incrédulité—l'incrédulité est une croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites et tartuffes.—La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le luxe des hérésies.
«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés de papier, et à leurs oracles quotidiens.
«On croit au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour d'Assises—on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique—et quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des assassinés mais des assassins.
«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles rouges;—on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous aujourd'hui?»—Et cette prédication il la lit ou la récite—ou, s'il ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre» ou enfant de chœur du «Dieu».—À défaut de M. Hugo, s'il s'agit d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la dixième fois par n'importe quel député intransigeant—et le Miserere est remplacé par les cris de «Vive la République» poussés dans le cimetière.
«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une, indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante, despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous différentes espèces; le matin (matines) on «tue le ver» avec le vin blanc;—il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais on croit pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de dii minores, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros lyonnais.
«On croit à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: «Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller et qu'il fusillait encore hier.
«On croit au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a jeté par-dessus bord tous les principes républicains,—qui est à la fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier, l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.
«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et protégés dupés.
«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on croit à des miracles nouveaux.
«On croit à une république sans le respect religieux et presque fanatique des lois.
«On croit qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.
«On se croit libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou trois coteries.
«On se croit indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.
«On croit avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel—mené au vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que ça ne nourrit pas.—D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait croire que les soldats doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, croire que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un diamant, deux crottins mieux qu'une rose.
«On se croit en République, parce que quelques demi-quarterons de farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements, pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur bénéfice.
«On se croit un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.
«On croit au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail, dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de chopes.
«On croit que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le «bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs, généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.
«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.
«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé, haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.
«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des crédulités.
«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des crédulités, vous croyez, vous, qu'on ne croit à rien!»
CHAPITRE II
SOUS LE DRACHENFELS
Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.
Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les périodes appelées Ve, Xe et XVe siècles, et celle qui s'approche de nous maintenant, le XXe siècle.
Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre humain.
Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au Ve siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du Xe siècle, par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du XVe siècle, par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).
Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous occuper du premier de ces siècles, le Ve, dont je vais, en conséquence, vous demander d'observer deux divisions très intéressantes.
Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer par le nombre 4.
Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez 42.
Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et 481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous permettre le moindre vague à leur égard.
Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de son duché (Voyez le Repos de saint Marc, Ire partie, p. 30); et la seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.
3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de naissance», de nations, au Ve siècle; leurs anniversaires de mort, nous en donnerons les dates une autre fois.
Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer toutes les autres dans le farouche Ve siècle, mais parce qu'elles sont aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint Benoît[81].
Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la délivrance.
Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et Guinevere[82], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la puissance de cette blanche vague de France.
4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de France et d'Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font 7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de l'Univers.
5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les chapitres des Mystères de Paris, où Fleur-de-Marie y court librement pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de cabarets.
Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».
Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, et toute sa puissance fut dans la paix.
7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d'elle, je crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n'ai besoin d'entrer, toutes s'étant montrées également impuissantes à éveiller d'elle une image claire dans l'esprit des Français ou Anglais d'aujourd'hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme intelligible, je ne dis pas croyable, car il n'est pas question ici de croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d'Arc et a en elle beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force (exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats combatifs)—de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.
Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[86] et toute sa vie lui construit un bercail.
8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet c'est qu'elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas comme missionnaire de Hongrie ou d'Illyrie, ou d'Égypte, ou de quelque région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première «Reine Blanche» de Gaule.
Je n'ai pas encore fait usage de ce vilain mot «Gaule», et nous devons tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive nous coûter une longue parenthèse.
9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l'article Gallia dans le Dictionnaire de Smith qui tient soixante et onze colonnes d'impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes pages: et il vous dit à la fin: «Quoique long, ce n'est pas complet.» Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu près autant que je vous en ai dit plus haut.
Mais dès le IIe siècle après le Christ et, d'une manière beaucoup plus nette à l'époque dont nous nous occupons—le Ve siècle—les nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en échec par elle, s'étaient constituées en deux masses distinctes, appartenant à deux latitudes distinctes. L'une ayant fixé sa demeure dans l'agréable zone tempérée d'Europe: l'Angleterre avec ses montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent. Rappelez-vous ces quatre contrées d'une manière succincte et claire en les appelant la «Bretagne», la «Gaule», la «Germanie» et la «Dacie».
10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes, possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes à leur manière, des mœurs et des traditions qui n'étaient pas sans grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s'agitait une chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades; sans loyer, par la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre et le ciel triste; errant désespérément le long des sables arides et des eaux marécageuses du pays plat qui s'étend des bouches du Rhin à celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni n'a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur de sol, telle était leur part; une prison de glace et l'ombre des nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d'eau ralentis, le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, impossible à aimer. Depuis cette époque l'intérieur des terres ne s'est guère amélioré[87]. Et des temps encore plus tristes sont maintenant venus pour leurs habitants.
11. Car au Ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[88] à conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard; d'innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont pour l'impétueux courant de l'Elbe et la furieuse Baltique d'un côté, au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.
12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou infamie. Les armées romaines rien qu'un mécanisme armé d'une épée, s'abattant en désordre chaque épée contre l'épée amie;—la Rome civile une multitude mêlée d'esclaves, de maîtres d'esclaves, et de prostituées. L'Orient, séparé de l'Europe par les Grecs impuissants. Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches, elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même) sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le pin sauvages. Vous n'entendez guère parler que d'eux pendant les cinq siècles encore à venir; Wisigoths, à l'ouest de la Vistule; Ostrogoths, à l'est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de la Baltique; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force, issue des montagnes, la Scandinavie,—jusqu'à ce qu'enfin pour un temps elle gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité incontestée du Cap Nord à Jérusalem.
13. Ceci est l'histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du monde, comme je l'ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et cependant ce n'est que la surface, au-dessous de laquelle se passe l'histoire réelle.
Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le cœur profond de l'humanité primitive, se développant dans une éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée, elle-même restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière, mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort,—devint la semence de tout l'amour qui était appelé à naître et le moment venu donna alors à l'humanité mortelle ce qu'elle était capable de recevoir d'espérance, de joie ou de génie et,—s'il y a une immortalité—amena, par-delà le tombeau, à l'Église ses Saints protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.
14. De cet ordre de créatures d'humble condition, silencieuses, inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun historien ne s'occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en amener jusqu'à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis seulement vous montrer l'absolu «doit avoir été» de leur passé non récompensé, et l'idée que tous nous nous sommes faite d'elles, et les choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds de leur histoire, qui n'ont jamais été ni conçus, ni racontés.
15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est, comme je vous l'ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds et tempérés (relativement) de l'Europe montagneuse, allant, de l'ouest à l'est, de l'extrémité du pays de Cornouailles à l'embouchure du Danube.
Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était pleine d'une ardeur naturellement généreuse et d'une intelligence ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands empereurs[89]; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers exploits et les légendes dernières de sa chevalerie; la Germanie à tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc; la Gaule, à toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.
16. La sincérité et la flamme du Franc, il faut que je le répète avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères. Ils trouveront, s'ils approfondissent la matière, que la sincérité seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le langage ou l'architecture des Français, vient d'une pure sincérité de leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes elles-mêmes si vous les aimez; et si vous comprenez sainement jusqu'à leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une révolte contre les mensonges, et la révolte de l'amour trahi. Jamais peuple ne fut si vainement loyal.
17. Qu'ils aient été à l'origine, des Germains, eux-mêmes je suppose seraient bien aises de l'oublier maintenant; mais comment ils secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à observer attentivement en ce qui les concerne. «Les critiques les plus sagaces», dit M. Gibbon dans son Xe chapitre, «admettent que vers l'an 240 environ» (nous admettrons alors, pour plus de commodité, que ce fut vers l'an 250 environ, à moitié chemin de la fin du Ve siècle, là où nous sommes,—dix ans de plus ou de moins dans les cas de «admettons que vers... environ», importent peu, mais nous aurons au moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).
«Vers A. D. 250, donc, «une nouvelle confédération» fut formée sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser.»
18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser, eût été qu'ils se composaient surtout de poissons, avec des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération se composait de créatures humaines, dans les items suivants:
1° Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où;
2° Les Sicambres,» dans la Principauté de Waldeck;
3° Les Attuarii,» dans le duché de Berg;
4° Les Bructères,» sur les bords de la Lippe;
5° Les Chamaves,» dans le pays des Bructères;
6° Les Cattes,» en Hesse.
Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous l'oubliez que si vous vous le rappelez; mais, s'il vous plaît de lire ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque réelle Miss Isabelle Wardour[90]) l'histoire de Martin Waldeck dans l'Antiquaire, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère principal de «la principauté de Waldeck», certainement lié à cet important mot germain «woody» (c'est-à-dire «woodish», je suppose?)—descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées; en même temps qu'un respect salutaire pour les bases profondes que Scott donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.
Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un espace déterminé par des limites linéaires.
Toutes les cartes de Germanie que j'ai personnellement l'avantage de posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort, et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d'ingénieux gardiens d'église qui auraient remis chaque morceau à l'envers, cette curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante, soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats, comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s'est craquelée et morcelée l'Allemania, sous cette latitude.
Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s'ajoutent les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail d'une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes voisines de ses sources, lesquels méritent d'être retenus.
20. Au cas où vous n'avez pas à disposer d'un après midi, ni votre vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un simple abrégé: à savoir que du Drachenfels[91] et de ses six frères Fels, se dirigeant de l'est au nord, court et s'étend une troupe éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie; les crêtes, la plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux âges dans des buts lointains ou chimériques; les vallées résonnant du bruit des bûcherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le «Harz», encore obscur aujourd'hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable; anciennement obscurci par la forêt «Hercynienne» (haie ou barrière) d'où par corruption Harz, où se trouve aujourd'hui le Harz ou la forêt Résine, hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne pas dire sulfureuse.
21. Cent cinquante milles de l'est à l'ouest, disons moitié autant du nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l'huile la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet encens, de l'imagination et du caractère que produit naturellement la Germanie et dont l'huile de térébenthine est le symbole. Je songe particulièrement au développement qu'ont pris les usages les plus délicats de la résine, en tant qu'indispensable à l'archet du violon, depuis les jours de sainte Élisabeth de Marbourg, à ceux de saint Méphistophélès de Weimar.
22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées n'a pas de nom général comme groupe de collines; et il est tout à fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler facilement, et utilement, que c'est tout le nord du Mein, qu'il s'appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s'élance tout à coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu'au Harz (sommet du Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c'est le plus haut), avec un large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à l'heure.
23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des Montagnes Enchantées; et alors nous les relierons d'autant plus facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons besoin d'elles; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères, et nous n'avons pas encore à les approcher; celles plus proches au travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus justement les nommer les montagnes des Démons; mais ce ne serait guère respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée, qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu'au bas des vallées des âges avant que l'enchantement prenne une forme peut être trop canonique dans l'Almanach de Gotha.
Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons; remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que des gnomes, chacun (comme s'il portait une baguette magique de coudrier au lieu d'une verge cinglante), faisant surgir des souterrains ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et chaudes.
24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de la région) la source de la plus ancienne race franque; «dans la principauté de Waldeck», vous ne pouvez la faire remonter à aucune plus lointaine; là elle sort de la terre.
«Frankenberg» (burg) sur la rive droite de l'Eder et à dix-neuf milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13 de l'Atlas général de Black, dans lequel le groupe de Montagnes Enchantées qui l'entourent et la vallée de l'Eder, autrement «Engel-Bach», «Ruisseau des Anges» (comme se nomme encore le village situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus de Cassel, sont aussi tracés d'une manière intelligible pour des regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms si j'essayais un dessin; mais quelques traits de plume un peu minutieux ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours ou juste au sud sur l'autre pente de la ligne de partage vers le Mein: Frankenberg et Waldeck sur l'Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir pris la Fulda comme épouse (comme le Tees la Greta[92]), au delà d'Eisenach, sous la Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom—eau de fer—rappelant les armures Thuringiennes de l'ancien temps), elle est encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.
25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne valant pas, grâce à Dieu, la peine d'être extraits; à Frankenberg même une mine d'or; encore la pitié du ciel veut-elle qu'elle soit assez pauvre en métal; mais du bois et du fer le pays en produit en quantité suffisante si l'on met à l'avoir la peine voulue; et il y a des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé, des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser «eau du fond», c'est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers sa chute (dans le sens où «Boden See» est dit du Rhin descendu de la Via Mala).
26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du Nord. Et tracez-le d'un trait énergique sur votre esquisse de la carte d'Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l'Elbe pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l'espace compris entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et barbare (Saxon et Goth); mais donnez passage à la source des Francs à Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout l'espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s'endiguer dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui flotte sur la mer l'éclat du soleil sur les rochers de basalte.
27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque peu; et ayant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus doux de sérénité morale satisfaite: «L'amour de la liberté était la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent, ils gardèrent l'épithète honorable de Francs, ou hommes libres.» Il ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l'époque (Chaucien, Sicambrien, Chamave ou Catte) «Franc» a jamais signifié Libre; et je ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce soit, ce mot appartient d'abord; mais je ne doute pas que Miss Yonge (Histoire des Noms Chrétiens, articles sur Frey et Frank) ne donne la vraie racine quand elle parle de ce qu'elle appelle le «Puissant Germain, «Frang» Free Lord. Nullement un libre homme du peuple, rien de pareil; mais une personne dont la nature et le nom impliquaient l'existence autour de lui et au-dessous de lui d'un nombre considérable d'autres personnes qui n'étaient en rien «Frang» ni Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors; consacré à la fin par la dignité de l'âge ajoutée à celle de la valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa dernière forme cokney de «Mossoo» prise dans une acception tout à fait républicaine!
28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne donne que son bord plat dans la signification de «Libre», mais du côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[93].
Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante acception «libre»; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc, pensant ce qu'il disait tout haut, et s'y tenant jusqu'à ce qu'il l'eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l'action, absolument sans peur et toujours sans repos; mais sans loi, indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de demi-culture et n'ayant qu'une moitié de cerveau, ne connaissant de toutes les langues de l'univers que son argot, est, en réalité, opposée non à servitude, mais à timidité[94].
C'est aujourd'hui la marque de ce qu'il y a de plus doux et de plus français dans le caractère français qu'il produit des serviteurs qui sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle latente; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s'ils en ont envie.
29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire; ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour ainsi dire de modes et de temps—et d'intensité)—chez des gens qui ne veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours brillants et aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses voisins.