MADEMOISELLE D’HARMILLY
Reading edition
I
Le 21 janvier 1813, vingtième anniversaire du supplice de Louis XVI, l’abbé Lescot, curé d’une des plus importantes paroisses de Paris, rentrait à son presbytère après avoir, ainsi qu’il le faisait tous les ans à cette date, célébré la messe à l’intention du feu roi, quand son domestique le prévint qu’une visiteuse l’attendait au salon. Il se hâta d’expédier son frugal déjeuner et alla la recevoir.
En l’abordant, il fut favorablement impressionné par ce que la physionomie de cette inconnue, son attitude, son regard, son costume même, révélaient de grâce, de distinction et de goût. Jeune fille ou jeune femme, elle avait vingt ans à peine. Une douillette à pèlerine, en gros drap brun, la couvrait des pieds à la tête. Sous cet ample vêtement, on la devinait svelte et fine. Un chapeau en feutre gris, dont le bavolet cachait sa nuque, noyait dans l’ombre de ses larges bords un visage aux traits réguliers, qu’encadraient les bandeaux noirs des cheveux, descendant le long des joues, et cette ombre éteignait l’éclat des yeux très foncés que semblaient assombrir en cet instant des préoccupations douloureuses.
— Vous avez à me parler, mon enfant ? demanda l’abbé Lescot.
— Oui, Monsieur le curé. Arrivée hier soir d’Angleterre, ma première visite est pour vous.
— D’Angleterre, malgré le blocus !
— J’ai dû faire de grands détours pour entrer en France.
— Et c’est pour me voir que vous avez entrepris ce long voyage ? Qui êtes-vous ?
— Ne reconnaissez-vous donc pas votre petite Antoinette, Monsieur le curé ?
A cette question, où passait un reproche affectueux, le vénérable prêtre, transfiguré par une joyeuse surprise, s’élança, les bras ouverts.
— Antoinette ! Mademoiselle d’Harmilly ! s’écria-t-il. Vous ! vous ! — Il l’attirait à lui d’une étreinte enveloppante, et, paternellement, il l’embrassait, ne s’arrêtant que pour la regarder, comme pour mieux se convaincre que c’était bien elle. — O chère, chère petite, comment aurais-je pu vous reconnaître, continua-t-il, alors que tant d’années se sont écoulées depuis que je vous quittai, à Londres ? Il y a douze ans de cela ! Vous en aviez huit.
— Je suis bien changée, n’est-ce pas ? fit Antoinette en souriant tristement.
— Vous étiez une enfant, tandis que vous voilà jeune fille, une belle jeune fille. Vos parents doivent être fiers de vous.
— J’ai eu la douleur de les perdre, dit avec gravité Mademoiselle d’Harmilly.
— Ils sont morts ! A quelle époque ? Comment ?
— Dieu nous prit ma mère peu de temps après votre départ. Quant à mon père, c’est l’an dernier qu’une courte maladie me l’enleva. Il s’éteignit entre mes bras, et sa dernière pensée fut pour vous, son cher pasteur, comme il disait, notre compagnon d’exil, l’ami des bons et des mauvais jours.
— Que ne m’avez-vous écrit pour m’annoncer votre malheur, Antoinette ?
— Je vous ai écrit, Monsieur le curé, sans espérer d’ailleurs que vous me répondriez. Nous vous avions écrit tant d’autres fois en vain ! Toutes nos lettres sont restées sans réponse, depuis le jour où vous nous apprîtes que vous étiez nommé curé à Paris.
— Je ne les ai pas reçues, déclara l’abbé Lescot. La police impériale les aura confisquées. Dans l’avenir, ajouta-t-il, on ne voudra pas croire que, sous le règne de Napoléon Ier, des gens qui se chérissaient aient pu rester, pendant dix ans, privés de nouvelles les uns des autres. Je n’ai donc rien su de vous, mon enfant, ni de vos parents. Et ils ne sont plus ! Dieu ait leur âme ! Je les ai tendrement aimés. Votre père, quoique plus jeune que moi, avait été mon compagnon de jeux et d’études. Le même village, Veulettes-en-Caux, nous a vus naître, lui dans le château des d’Harmilly, moi dans la maison modeste où vivait ma famille. Nous ne nous séparâmes que lorsque j’entrai au séminaire de Rouen. Mais, le temps des vacances nous réunissait, et notre amitié allait toujours en grandissant. Plus tard, je revins à Veulettes comme desservant, et alors nous ne nous quittions plus. Votre père avait trente ans quand j’eus la joie de bénir son mariage. Bientôt après commencèrent les jours sinistres. Vos chers parents quittèrent la France en 1791. Je les suivis. A Londres où nous nous étions réfugiés, nos existences demeurèrent associées. C’est là que vous vîntes au monde, chère Antoinette.
Mademoiselle d’Harmilly écoutait pieusement l’évocation de ces lointains souvenirs. Mais, en cet endroit du récit de l’abbé Lescot, elle l’interrompit.
— Et c’est vous qui m’avez baptisée, dit-elle avec émotion ; vous aussi qui avez commencé à former mon âme. Je n’ai rien oublié de vos leçons, Monsieur le curé, et je n’ai pas oublié non plus, quoique je fusse bien petite, combien vive fut ma douleur quand vous nous avez quittés pour rentrer en France.
— Oui, la séparation fut cruelle, reprit l’abbé. Mais la tourmente passée, je n’avais pas les mêmes raisons que votre père pour rester à l’étranger. Il avait embrassé la cause du roi, conspiré. Ses biens étaient confisqués, vendus, sa tête mise à prix. Je n’avais pas à redouter de tels périls. Bonaparte relevait les autels. Il faisait appel au dévouement des prêtres français pour le rétablissement de la religion. Je rentrai avec le dessein de retourner parmi mes paroissiens de Veulettes. Mais Dieu en avait décidé autrement, et la volonté du Premier Consul me fixa à Paris, où je suis resté depuis. Enfin, vous voilà, mon enfant. Parlons de vous maintenant. Que venez-vous faire en France ?
Mademoiselle d’Harmilly attendait sans doute cette question, car, en l’entendant, elle releva son front, qui s’était courbé sous le poids des souvenirs, et, résolument, répondit :
— Quoique née dans l’exil, c’est du sang français qui coule dans mes veines. La France est ma patrie. Je voulais la voir, la connaître ; je veux y vivre. Et puis, en y venant, j’ai obéi à mon père. Il m’a ordonné d’y rentrer dès que j’aurais réalisé la petite fortune qu’il m’a laissée, et de m’adresser à vous, Monsieur le curé, pour recouvrer les biens de ma famille, ce château féodal de Veulettes, qu’elle possédait avant la Révolution. Mon père en fut iniquement dépouillé pendant la Terreur. Héritière du nom et des droits des d’Harmilly, je viens réclamer leur domaine, devenu le mien.
La figure de l’abbé Lescot exprimait la stupéfaction.
— Le réclamer ! s’écria-t-il. D’où sortez-vous, ma pauvre enfant ? Etes-vous à ce point ignorante des événements survenus en France depuis vingt ans ? Les biens des émigrés confisqués au nom des lois qu’édicta la Convention ne leur appartiennent plus. Il en est qui sont restés la propriété de l’État, d’autres, et le domaine d’Harmilly est de ceux-là, qui ont été aliénés, vendus au plus offrant. Les lois en vertu desquelles ces opérations ont été faites étaient abominables. Mais l’Empereur les a ratifiées ; dans un intérêt politique, il a régularisé la spoliation.
— Connaissez-vous le propriétaire des biens de ma famille ? demanda Antoinette.
— Il est mort récemment. Il se nommait Julien Randal ; il s’était enrichi comme commissaire aux armées, et c’est en 1800 qu’il devint acquéreur du château et des terres d’Harmilly. Sa veuve s’y est retirée pour la durée de son deuil. J’ai eu occasion de la voir lors d’un voyage que je fis naguère à Veulettes. Elle m’a courtoisement accueilli.
— Je la forcerai bien à me restituer ce qu’elle détient indûment, murmura Antoinette, une menace dans les yeux.
— Elle est plus forte que vous, dit l’abbé Lescot avec douceur ; elle a la loi pour elle, sinon le droit, elle vous résistera. Elle vous résistera, répéta-t-il, et vous n’obtiendrez rien. Elle se considère comme légitime propriétaire de ce que son mari lui a légué ; elle est de bonne foi. Elle croyait en lui, en son honneur, en sa probité. Consentir aujourd’hui à se dépouiller en votre faveur, ce serait reconnaître qu’il commit une mauvaise action jadis en achetant vos biens ; ce serait faire injure à sa mémoire. N’espérez donc rien d’elle, mon enfant. D’ailleurs, fût-elle disposée à cette restitution, il est probable que son fils n’y consentirait pas.
— Elle a donc un fils ?
— Un fils unique, le commandant Jacques Randal, un jeune et brillant soldat que l’Empereur a distingué et qui, par conséquent, jouit d’un grand crédit. Renoncez à engager cette lutte, Antoinette. Vous seriez brisée. Peut-être serait-il plus sage de me laisser le soin de parler de vous à Madame Randal, de l’intéresser à votre sort…
— Ah ! cela, je vous le défends, mon respectable ami, fit Antoinette avec véhémence. M’humilier devant ceux qui m’ont dépouillée, jamais ! J’attendrai.
— Vous attendrez quoi ?
— La chute de votre Empereur et le retour du Roi.
— Vous y croyez ?
— Et je ne suis pas la seule à y croire. Toute l’Europe y croit comme moi. Il n’y a que vous autres Français pour en douter encore. Vous ne voyez donc rien ? Vous ne savez donc rien ?
— Nous savons que les armées impériales ont subi, en Russie, de lamentables revers, avoua l’abbé Lescot. Nous le savons parce qu’on n’a pu nous le cacher. Nous avons lu la vérité sur les visages des revenants, altérés par d’horribles souffrances, dans les vides de nos régiments décimés par les cruelles rigueurs des hivers moscovites, dans des centaines de lettres arrivées aux familles de nos soldats et au reçu desquelles tant d’entre elles ont pris le deuil ? Tout cela est affreux, terrible. Mais, de là à conclure que l’Empire touche à sa fin…
— Il est condamné, Monsieur le curé, affirma Mademoiselle d’Harmilly. La puissance usurpatrice de Bonaparte est frappée au cœur. Vous allez voir le colosse tomber en poussière et les Bourbons réintégrés dans leurs droits. Ce jour-là, Madame Randal et son fils seront bien obligés de rendre gorge.
Elle parlait d’un accent prophétique, avec une énergie farouche qui témoignait de l’ardeur de sa conviction et de la virilité de son caractère, trempé dans les dures épreuves de l’exil. Mais, à l’éclat de ses paroles, l’abbé Lescot opposait une figure paisible, où le doute se manifestait plus visiblement encore que l’inquiétude qu’il ressentait en entendant ces véhéments propos.
— Je crains que vous ne vous fassiez illusion sur les conséquences d’un changement de régime, mon enfant, dit-il avec calme. Quoique les desseins de Dieu nous soient cachés et que nous soyons impuissants à pénétrer l’avenir, peut-être est-il vrai que nous touchions à des événements redoutables et que nous voyions bientôt s’écrouler l’Empire et le roi Louis XVIII revenir. Mais, sachez bien que ce prince, s’il monte sur le trône de ses pères, ne pourra restaurer l’ancien régime et pas davantage ne pas tenir compte des transformations extraordinaires survenues en France depuis vingt ans. S’il veut conserver sa couronne, s’il veut éviter d’ameuter les Français contre son pouvoir rétabli, il sera tenu de reconnaître les faits accomplis, et il lui serait aussi impossible d’obliger les acquéreurs de biens nationaux à les rendre aux anciens propriétaires que de mettre ceux-ci en état de les conserver après les avoir arrachés aux possesseurs actuels. Il n’est pas de pouvoir au monde qui puisse, à cet égard, revenir sur ce qui a été fait.
Cette déclaration, à laquelle l’expérience de l’abbé Lescot donnait une autorité que Mademoiselle d’Harmilly ne pouvait méconnaître, parut ébranler son opinion. Elle s’attendrit soudain, comme si elle se fût apitoyée sur elle-même, et elle soupira :
— Alors, je ne dois rien espérer, ni dans le présent ni dans l’avenir ?
— Dans l’avenir, mon enfant, continua l’abbé, empressé à la rassurer, vous devez espérer que si le Roi revient, il tiendra à honneur de tirer de peine et de dédommager la fille d’un de ses serviteurs les plus fidèles. Ce doit être pour vous plus qu’un espoir ; c’est une certitude. Il en est de même pour le présent, puisque je suis là. Je ne vous manquerai pas.
— C’est que je suis fière, Monsieur le curé, objecta Antoinette. Il ne me convient pas d’être à charge à personne, pas même à vous. J’entends gagner mon pain.
— Mais que pouvez-vous faire, Antoinette ?
— Je suis instruite ; je parle plusieurs langues, je peux les enseigner.
— Institutrice, vous ! Vous consentiriez !…
— J’ai le goût et l’habitude du travail.
L’abbé Lescot ne répondit pas sur-le-champ. Ce que venait de lui dire Mademoiselle d’Harmilly précipitait le cours de ses pensées.
— Eh bien, écoutez-moi, reprit-il soudain. Surtout, ne vous hâtez pas de protester contre ce que vous allez entendre. Avant de repousser l’offre que je vais vous faire, demandez-vous si ce n’est pas le ciel qui me l’inspire et si, en vous conduisant vers moi aujourd’hui, il n’a pas voulu vous ouvrir une voie sûre vers le but que vous étiez décidée à poursuivre en venant à Paris.
— Je ne vous comprends pas, Monsieur le curé, dit Antoinette.
— Vous allez me comprendre, répondit-il. Je viens de vous parler de Madame Randal et de son fils. Ils vivent ensemble au château de Veulettes, avec une enfant née du mariage du commandant.
— Il est donc marié ? interrogea Antoinette.
— Marié et veuf depuis plusieurs années. Sa fille est élevée par Madame Randal. Elles ont passé l’hiver seules à Veulettes. Le commandant était en Russie ; il y fut blessé ; il en est revenu depuis peu, et comme sa santé, compromise par cette terrible campagne et par sa blessure, exigeait des soins, il a, dès son retour, demandé et obtenu un congé à la faveur duquel il s’est rendu auprès de sa mère et de son enfant.
— Mais, en quoi cette histoire peut-elle m’intéresser ? fit Antoinette surprise et défiante.
Un sourire éclaira la douce figure du vieux prêtre. De sa main fine et toute ridée, il toucha le bras d’Antoinette.
— Un peu de patience, dit-il, laissez-moi aller jusqu’au bout. Madame Randal est en correspondance avec moi. Elle m’a écrit récemment et demandé de chercher pour elle une personne honnête, modeste et instruite à qui elle pourrait confier le soin d’élever sa petite-fille.
Il n’avait pas besoin d’en dire plus long. Antoinette devinait à demi-mot où il voulait en venir.
— Je comprends, interrompit-elle. Vous avez pensé que je réunis les conditions qu’exige Madame Randal, et que si je voulais me charger de l’éducation de la jeune personne…
— Oui, j’ai pensé cela, confessa l’abbé Lescot.
— Je refuse, répliqua sèchement Mademoiselle d’Harmilly. Je veux bien entrer dans le château de mes parents, mais en maîtresse, et non en mercenaire.
— Alors, vous n’y entrerez jamais, mon enfant. Vous n’avez aucun moyen de faire valoir vos droits, tandis que si vous consentiez à user de ruse, à vous associer, sous un nom d’emprunt, à la vie de Madame Randal et de son fils, sans doute arriveriez-vous à vous faire aimer avant qu’on sût qui vous êtes. Quand vous auriez, par votre dévouement, conquis l’affection des châtelains de Veulettes, vous leur révéleriez votre nom, vos désirs, et peut-être alors les disposeriez-vous à payer, d’une restitution qui vous est due, ce dévouement dont vous leur auriez fourni maintes preuves. C’est une partie à jouer, ajouta l’abbé en finissant. Il est impossible d’en prévoir l’issue. Mais vous pouvez la gagner, sans qu’il en coûte rien à votre dignité, à votre orgueil. Croyez-moi, chère Antoinette, ne renoncez pas à tenter l’aventure. Comme je vous le disais, je suis convaincu que c’est le ciel qui m’a inspiré.
Maintenant Mademoiselle d’Harmilly commençait à ne plus douter de la possibilité de trouver le succès dans l’entreprise que lui conseillait l’abbé Lescot. Cette entreprise, d’ailleurs, ne répondait-elle pas à de secrets et anciens désirs ? Que de fois, en son exil, elle avait songé aux lieux sacrés où ses ancêtres vécurent, où son père était né ! Que de fois elle rêva d’y entrer un jour, de les parcourir, d’y chercher les traces du passé ! Si souvent elle en avait entendu la description qu’il lui semblait qu’en y entrant, loin d’éprouver une surprise, elle ressentirait les émotions pénétrantes du retour dans une maison familière et aimée. En y pensant, elle ne se disait pas qu’elle voulait les voir, mais qu’elle voulait les revoir, comme si elle les eût déjà vus. Par conséquent, en lui ouvrant les portes, son vénérable ami allait transformer en une réalité les illusions dont elle s’était si souvent bercée, et elle ne protestait plus contre ses conseils.
— Que votre volonté s’accomplisse donc ! murmura-t-elle.
— Dites celle de Dieu, Antoinette.
— Je me livre à lui, à vous. Ordonnez, Monsieur le curé, j’obéirai.
Le sort en était jeté. On n’échappe pas à sa destinée. Tête baissée, elle se précipitait au-devant de la sienne.
II
Quinze jours plus tard, à la tombée de la nuit, sous une pluie de neige, la diligence qui faisait, à cette époque, le service quotidien de Rouen au Havre, s’arrêta à l’entrée de Motteville-en-Caux, un gros bourg à mi-chemin entre ces deux villes, devant les bâtiments de la poste aux chevaux, où il était d’usage qu’elle relayât. Tandis que le postillon, qui avait dégringolé de son siège avec l’empressement d’un homme dont la tâche va prendre fin, commençait à dételer, le conducteur, descendu derrière lui, ouvrit la portière du « coupé », et, interpellant une voyageuse qui s’y trouvait seule, il lui dit :
— Vous êtes arrivée, Mademoiselle.
— Nous sommes à Motteville ? demanda-t-elle en écartant les couvertures dont elle était enveloppée. Déjà !
— Voilà un déjà dont l’honneur revient aux chevaux, fit en riant le conducteur. Le fait est qu’ils ont rudement marché, malgré ce chien de temps. Nous arrivons en avance d’une demi-heure.
Tout en parlant, il aidait la voyageuse à mettre pied à terre. Puis, la laissant sur la route, toute blanche et ouatée de neige, il alla délivrer les voyageurs qui occupaient « l’intérieur » et la « rotonde ». Ils descendirent à leur tour, ahuris et grelottants. Le conducteur ajouta très haut, de façon à être entendu de tous :
— On s’arrête ici, le temps de souper.
A côté de la poste aux chevaux, il y avait une auberge. L’obscurité de la nuit ne permettait pas de voir de prime abord son enseigne : un lion en zinc doré qui se balançait, au-dessus de l’entrée, accroché à une potence en fer fixée dans la muraille. Mais, par les vitres des fenêtres closes, resplendissantes de vives lueurs, on apercevait une cuisine dans laquelle plusieurs personnes allaient et venaient autour d’une cheminée vaste et haute, où des flammes dansaient sur des bûches énormes, à demi consumées, dessinant les contours bardés de lard d’une demi-douzaine de perdreaux embrochés qu’on voyait tourner avec une sage lenteur devant les braises incandescentes qui les rôtissaient, et, à côté de cette cuisine, une autre salle, éclairée par des quinquets suspendus au plafond et dont un couvert, déjà dressé en vue des arrivants, occupait le centre.
En attendant ses malles, la voyageuse allait suivre dans l’auberge ses compagnons de voyage quand, d’un chemin de traverse faisant face au relais, déboucha à l’improviste une lourde berline dont les lanternes argentaient la route autour d’elle, et attelée de deux vigoureux chevaux que conduisait un domestique en livrée. Au bruit de cet équipage, la voyageuse s’était retournée. Debout, au seuil de l’auberge, à laquelle on accédait par trois degrés, elle le regarda venir, curieusement, un peu anxieuse, comme si cette apparition eût répondu à quelque inquiétude dont elle avait négligé de faire part au conducteur. Et la berline s’étant arrêtée à quelques pas d’elle, elle pensa :
— C’est moi qu’on vient chercher.
Comme pour lui donner raison, un homme de haute taille, enveloppé d’un manteau s’élança de la voiture sur la route et, avisant le conducteur qui retirait une malle de dessous la bâche de la diligence, il lui cria :
— Dites-moi, mon brave, Mademoiselle Antoinette Lescot, de Paris, se trouve-t-elle parmi vos voyageurs ?
— Elle est derrière vous, Monsieur.
Sur cette réponse tombée du ciel, le nouveau venu fit volte-face, et, dans le cadre de la porte, lui apparut Mademoiselle d’Harmilly, baptisée, pour la circonstance, du nom du vieux prêtre, son protecteur et son conseiller, qui n’avait pas craint de recourir, en vue de ses projets, à un mensonge d’ailleurs bien innocent, et d’annoncer comme sa nièce à Madame Randal, l’institutrice qu’il lui envoyait.
— Me voilà, Monsieur, fit celle-ci.
Elle allait descendre les degrés de l’auberge pour venir au-devant de lui. Mais, d’un geste, il l’en empêcha.
— Restez, restez là où vous êtes, Mademoiselle. Inutile de mettre vos pieds dans la neige et de vous exposer davantage à ce froid de loup. Bon pour moi, qui ai pataugé dans les boues glacées de la Russie. Ça me connaît, la neige et le froid, mais vous !… Il l’avait rejointe, et, ôtant son chapeau, il la salua : — Je suis le commandant Randal, Jacques Randal, le papa de la fillette dont vous avez bien voulu entreprendre l’éducation. Enchanté de vous souhaiter la bienvenue dans notre Normandie. Peut-être la trouvez-vous peu avenante sous sa parure d’hiver. Mais, patience, elle vous réserve des surprises. Elle est belle au printemps, très belle, vous verrez, avec sa mer aux rives boisées…
La voix qui parlait ainsi était chaude, d’un timbre clair, pénétrant, et prévint Antoinette en faveur du commandant. Elle se raidit contre cette impression, qu’elle regrettait. Ce Randal, héritier légal du château d’Harmilly, n’était-il pas pour elle un ennemi ? Que venait-elle faire auprès de lui, auprès de sa mère, si ce n’était ruser et tenter de leur arracher le domaine qu’ils ne voulaient pas rendre ? Comme elle eût préféré n’avoir pas à se défendre contre la sympathie que, rien qu’en entendant Jacques Randal, elle venait de ressentir !
— Espérons qu’il n’a de séduisant que la voix, et que son plumage ne ressemble guère à son ramage, se dit-elle, impuissante à le dévisager, enveloppé qu’il était pour la nuit. Puis, comme il fallait lui répondre, elle le remercia :
— Je suis confuse, Monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir à ma rencontre.
— Je tenais à être le premier à vous saluer, fit-il. Et puis, la route est longue d’ici à Veulettes, trois bonnes heures, et, par ce temps, par la nuit, je n’ai pas voulu vous laisser voyager seule. Mais, entrons dans l’auberge. Vous vous y chaufferez un moment avant que nous ne partions. Au fait, continua-t-il gaiement, je dispose de vous sans m’informer si vous ne désirez pas souper ici. Le souper nous attend au château. Mais pourrez-vous, jusque-là, rester sans manger ? Décidez, Mademoiselle.
Il n’y avait plus à nier, l’accueil était meilleur qu’elle ne le supposait et qu’elle ne l’avait souhaité. L’instinctive défiance qui l’animait depuis son départ de Paris était de plus en plus ébranlée.
— Je n’ai besoin de rien, Monsieur, répondit-elle. Je souperai en arrivant à Veulettes.
— Entendu, répliqua-t-il. Seulement vous me permettrez de vous offrir dès à présent un peu de vin chaud pour vous dégourdir.
Elle voulait refuser. Mais il ne lui en laissa pas le temps. Il la précédait dans la cuisine, allait parler à la maîtresse de l’auberge et ne revint qu’après avoir donné ses ordres. C’est alors seulement, et comme il revenait de son côté, qu’Antoinette vit sa figure, une figure aimable, fine, vivante, exprimant tout à la fois la bonté et l’énergie : la bonté dans des yeux clairs, rieurs et doux ; l’énergie dans la structure des traits, qui eussent semblé durs sans ce regard tantôt timide comme celui d’un enfant, tantôt empli de volonté souveraine et fière comme celui d’un jeune dieu. On ne pouvait plus l’oublier, ce regard lorsqu’il s’était reposé sur vous, et pas davantage ces cheveux blonds qui coiffaient la tête de leurs boucles courtes et frisées ; ni cette moustache rousse, épaisse, couvrant la bouche et balafrant, de ses extrémités tombantes, les joues légèrement rosées. Il était bien de race gauloise, ce brillant soldat, dont un uniforme d’officier de chasseurs en petite tenue dessinait les formes sveltes quoique vigoureuses. Décidément le plumage ressemblait au ramage, et Antoinette dut le confesser lorsque, assise à une table où on leur servit le vin chaud qu’il avait commandé, elle l’eut en face d’elle et put librement le voir et l’entendre.
Elle ne s’était pas attendue à le trouver tel, et une émotion singulière s’empara d’elle lorsqu’en le comparant, par le caprice de sa pensée, à de jeunes gentilshommes royalistes qu’elle avait connus à Londres, elle dut conclure de la comparaison que, parmi eux, il n’en était guère qui égalassent par la grâce du visage, la distinction des manières et l’agrément de l’esprit, ce guerrier de Bonaparte, ce sabreur, ce soudard qui avait parcouru les champs de bataille de l’Europe sans y rien laisser de sa sensibilité. Et ce qu’elle éprouvait ainsi à l’improviste, en le voyant si différent de l’idéal qu’avant de le connaître elle s’en était fait, fut si troublant qu’elle eut presque le regret d’avoir cédé aux conseils de l’abbé Lescot et tenté l’aventure qui la jetait à l’improviste dans un coin perdu de Normandie avec, pour compagnon de tous les instants, cet homme, tout charme et tout séduction, dont elle sentait au même moment les yeux fixés sur elle avec la ténacité d’une admiration impérieuse et subtile.
— Sapristi, Mademoiselle, dit-il tout à coup, M. l’abbé Lescot, votre oncle, a négligé de prévenir maman que sa nièce était une très jolie personne.
Le propos, tel qu’il fut prononcé, n’avait rien de malséant, et il ne vint pas à la pensée d’Antoinette de s’en offenser. Mais elle s’attendait si peu à cette remarque flatteuse qu’elle en resta saisie et ne put que murmurer :
— Oh ! Monsieur, Monsieur…
— De grâce, Mademoiselle, supplia Jacques Randal, ne prenez pas mes paroles en mauvaise part. Constater une vérité qui crève les yeux n’est point vous faire injure. J’ai voulu vous dire que peut-être, en vous voyant, maman vous trouvera trop belle pour l’humble emploi que vous venez remplir chez nous et trop belle aussi pour vivre sous le même toit que son fils. Que voulez-vous ! la pauvre chérie, malgré mes trente-quatre ans révolus, me traite encore, quand je suis près d’elle, comme au temps où j’étais petit. Elle se figurera qu’à demeurer en votre compagnie je vais prendre feu. Et il est certain… Allait-il continuer ? Antoinette, dont une poussée de sang empourprait les joues, se le demandait avec inquiétude lorsque Jacques, changeant de ton s’écria : — Je crois, Dieu me pardonne, que je deviens fou. Veuillez m’excuser, Mademoiselle, je vous trouve délicieuse. Mais c’est la première et la dernière fois que je vous l’aurai dit. Maintenant, poursuivit-il, si vous le voulez bien, nous partirons.
Il se levait pour sortir. Antoinette, rassurée, l’imita et le suivit. A la porte de l’auberge stationnait sa voiture. Sur l’ordre du commandant, elle vint se ranger au ras du petit escalier, et, en faisant une enjambée, Antoinette put monter sans que ses pieds, réchauffés dans la cuisine de l’auberge se fussent refroidis au contact de la neige, qui, continuant à tomber à gros flocons, couvrait la route d’une couche épaisse qu’on voyait en quelque sorte se durcir dès qu’elle avait touché le sol. Le commandant s’élança à côté de la jeune fille, après avoir veillé à ce que ses malles fussent solidement attachées à l’arrière de la voiture et s’assit en se faisant très mince, afin de ne pas la gêner. Il ferma ensuite la portière et on partit. Alors, prenant une couverture, il l’étendit avec sollicitude sur les genoux d’Antoinette en lui disant :
— Laissez-moi vous envelopper, Mademoiselle ; je suis responsable de vous ce soir, et je serais désolé si, par ma faute, vous preniez du mal… Il s’appliquait à ce qu’elle fût couverte et s’assura que les stores étaient levés, puis il reprit : — Espérons maintenant que nous arriverons à bon port et sans encombre. Et puis, vous savez, si vous avez envie de dormir, ne vous gênez pas, et n’allez pas vous croire obligée de veiller à cause de moi.
— Mais je n’ai pas sommeil, Monsieur, objecta Antoinette, en souriant.
Elle s’amusait de cette espèce d’attention et de bonne grâce, et malgré tout, elle en était touchée, pensant que cet homme, qu’on disait si vaillant et si redoutable les armes à la main, devait être, dans l’intimité, très facile à vivre, et, se rappelant à cette heure, sans trop savoir pourquoi l’épisode d’Hercule aux pieds d’Omphale :
— Alors, si vous n’avez pas sommeil, nous pouvons causer, dit Jacques Randal. Je regrette bien que l’obscurité vous empêche de distinguer les sites devant lesquels nous allons passer. Ils sont très beaux.
La voiture, au sortir de Motteville, s’était engagée dans un chemin creux, entre des murs de ferme, ces murs en terre, gazonnés et plantés, à leur crête, de chênes et de hêtres, qui donnent aux paysages normands une physionomie si particulière. Elle roulait sans bruit sur le tapis de neige qui blanchissait, de tous côtés, les vastes espaces, les arbres, les chaumes, les fossés, les talus. Puis elle déboucha dans une plaine immense et nue, où la route circulait à travers les prairies ensevelies, elles aussi, sous le linceul blanc qui, jusqu’aux limites du lointain horizon, se détachait sur le fond obscur du paysage.
Au delà de cette plaine, on suivit, sur une assez longue distance, des hêtraies qui s’étageaient au long des pentes, à droite et à gauche du chemin. Avec leurs troncs droits, dépouillés jusqu’au faîte et qui s’alignaient en des colonnades sans fin, ces hêtraies ressemblaient à des nefs de temple que la nuit eût rendus redoutables et qu’on eût dit destinés à la célébration de mystères sacrés.
Impressionnée par ce paysage, qu’elle devinait plus encore qu’elle ne le voyait ; intimidée par la présence de ce Jacques Randal, tout à l’heure inconnu d’elle et qui si rapidement venait de prendre place dans sa vie, Antoinette se taisait, et, à la faveur du silence, elle réfléchissait à l’étrangeté de son aventure. Seule avec un ennemi, dans cette voiture, par cette nuit d’hiver, au cœur d’un pays sauvage et désert ! Qu’eût-il fait, s’il eût appris soudain qui elle était ?
— Si je lui criais mon nom, se disait-elle, s’il apprenait que je suis Mademoiselle d’Harmilly et pourquoi je suis venue à Veulettes !…
Elle frissonna, saisie de terreur, en pensant qu’un homme comme lui, qui avait tué tant de gens dans les combats, n’hésiterait peut-être pas à l’assassiner pour se débarrasser d’elle et de ses réclamations. Mais, presque aussitôt, elle se rassura. Le commandant lui parlait, et cette bonté d’âme qui l’avait émue tout à l’heure se trahissait de nouveau dans la simple question qu’il lui posait :
— Ne vous ennuyez-vous pas trop, Mademoiselle ? Ce voyage n’est pas bien gai.
— Je ne m’ennuie jamais, Monsieur, répondit Antoinette. J’ai dans l’esprit assez de préoccupations, dans la mémoire assez de souvenirs pour y puiser de quoi alimenter mes pensées.
— C’est comme moi, reprit Jacques Randal, mon cerveau est rarement inoccupé, et quand je suis seul ou silencieux, je n’ai qu’à y regarder pour partir en de longues courses vers le passé que je revis, ou vers l’avenir, que je cherche à deviner.
— Il est moins sûr de chercher à deviner l’avenir que de revivre dans le passé, objecta Antoinette. Le passé ne peut nous tromper, tandis que l’avenir…
— Oui, mais souvent il est triste, le passé, observa gravement Jacques Randal, et on ne peut guère l’évoquer sans que, du même coup, s’éveillent les regrets, regrets pour les êtres aimés qu’on a perdus, regrets pour les occasions d’être heureux dont on n’a pas su profiter, regrets pour les fautes qu’on a commises ou qu’ont commises nos parents et dont nous portons la responsabilité, même quand nous avons tout fait pour les conjurer.
La phrase s’acheva dans un soupir, avec une expression de mélancolie dont Antoinette n’aurait pas cru le commandant capable. A quelles fautes, siennes ou d’autrui, avait-il fait allusion ? Peut-être à celle dont elle-même était la victime, à ce crime consommé par le vieux Randal le jour où, à la faveur des lois révolutionnaires et au mépris de droits éclatants, il s’était substitué au marquis d’Harmilly dans la possession du domaine de Veulettes. Son fils regrettait-il le fait accompli ? Est-ce là ce qu’il avait voulu dire ? Antoinette aurait beaucoup donné pour savoir. Mais, comment l’interroger ? Par quel procédé lui en arracher plus long ?
— Vous parliez d’êtres aimés et disparus, demanda-t-elle pour ne pas laisser l’entretien s’égarer sur un autre sujet. Avez-vous donc connu déjà les deuils cruels, les morts qui nous déchirent l’âme ?
— Ne savez-vous point, par l’abbé Lescot, que je suis veuf d’une femme que j’adorais, la mère de ma fille, et que mon père nous fut ravi l’an dernier ?
— Veuillez m’excuser, Monsieur, j’avais oublié.
— Mais, vous, Mademoiselle, avez-vous eu aussi la douleur de voir mourir ceux que vous chérissiez ?
— Je suis orpheline, répondit-elle simplement.
— Alors, je vous plains, car vous avez dû beaucoup souffrir.
— J’ai beaucoup souffert, poursuivit-elle en se laissant entraîner. Mais du moins, je n’ai pas à déplorer ces fautes qui, commises par nous ou par nos parents, nous laissent des regrets, disiez-vous, et qui nous rendent parfois pénibles les retours vers le passé. Mon passé, celui de ma famille, je peux y regarder sans crainte, affirma-t-elle fièrement. Nous avons été souvent victimes ; nous n’avons jamais victimé personne.
Ces mots à peine prononcés, ses yeux qui, peu à peu, s’étaient faits à l’obscurité, surprirent un mouvement de tête de Jacques Randal. Il la regardait comme pour l’interroger et la pousser à s’expliquer. Elle préféra se taire. S’expliquer ! Déjà, alors qu’elle connaissait encore si peu le terrain sur lequel elle s’aventurait ! Non, la prudence commandait d’attendre. Elle ne répondit donc pas à la question muette qui lui était adressée. Il y eut encore un court silence. Puis le commandant reprit :
— Etes-vous, comme votre oncle l’abbé Lescot, née dans le pays, Mademoiselle ?
— Je suis née à l’étranger. Mon père avait émigré. Mais, je suis bonne Française, ajouta Antoinette.
— Alors, vous avez dû gémir sur les désastres de la patrie, sur les défaites des armées impériales en Russie, sur tant de cruelles infortunes et de malheurs qui ont accablé l’Empereur ?
A ce moment, Antoinette ne se contint plus, et une réplique qui pouvait la trahir s’échappa de ses lèvres :
— Son ambition les a provoqués, s’écria-t-elle.
— Ah ! Mademoiselle est royaliste ? fit ironiquement Randal.
— J’ai été élevée dans l’amour des Bourbons.
— Peut-être serait-il plus généreux de ne pas le proclamer devant un homme qui ne sépare pas la cause de Napoléon de celle de la France et qui les a défendues l’une et l’autre au prix de son sang et de souffrances atroces dont il n’est pas encore remis.
Les paroles du commandant s’enveloppaient de tant de douceur triste qu’Antoinette se sentit toute retournée. D’un élan dont elle n’était pas maîtresse, elle tendit le bras ; sa main toucha celle de son compagnon, et elle murmura :
— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous blesser.
— Vous ne me blessez pas, Mademoiselle, reprit Randal, qui tressaillit au contact de la petite main tremblante tombée sur la sienne. Mais, si vous m’en croyez, nous ne parlerons jamais politique. Nous parlerons de ce qui nous unit et non de ce qui nous divise. Et puis, gardez-vous de tenir devant maman le langage que vous m’avez tenu. Elle ne resterait pas aussi calme que moi en vous entendant.
— Je veillerai sur ma vivacité, dit Antoinette, et j’éviterai tout ce qui pourrait irriter Madame Randal.
— Je vous en serai reconnaissant, continua le commandant. Maman est une excellente femme, généreuse, pieuse, charitable. Mais, elle a ses idées. Ne les contrecarrez pas si vous voulez faire bon ménage avec elle. Il faut passer quelque chose aux vieilles gens. Je serais désolé si vous ne parveniez pas à vous entendre.
— Rassurez-vous, Monsieur, nous nous entendrons. J’ai, moi aussi, mes idées. Mais je les garderai désormais et Madame votre mère n’aura qu’à se louer de ma discrétion, de ma réserve. Il est d’ailleurs, bien entendu, que si je n’avais pas le bonheur de lui plaire, je partirais.
Ce fut de la part de Jacques Randal un nouveau et subit tressaillement que, cette fois, il ne chercha pas à dissimuler. Il saisit le bras d’Antoinette.
— Vous partiriez ! s’écria-t-il avec impétuosité ; vous auriez la cruauté de partir !
— Pourrais-je faire autrement si je ne plaisais pas !
— Mais, vous plairez, laissez-moi croire que vous plairez. Faites tous vos efforts dans ce but. Il le faut et vous me rendrez si heureux, maintenant que vous êtes venue, en ne vous éloignant plus.
Antoinette n’en revenait pas. En moins d’une heure, l’âme de cet homme s’était révélée à elle ; elle en avait fait le tour et tout ce qu’elle y découvrait de sincérité, de loyauté, d’ardeur, le lui rendait sympathique et séduisant. Elle l’avait conquis et n’en doutait plus. Aussi, fut-ce avec une entière franchise qu’elle dit :
— Moi, je ne désire plus m’éloigner, Monsieur.
— Ma vie n’est pas très joyeuse ici, continua-t-il. Outre que nous y sommes dans le deuil, à la suite de la mort de mon père, je m’impatiente d’être condamné à l’oisiveté par les soins qu’exige encore ma santé, de ne pouvoir partager les périls de mes compagnons d’armes et défendre ma patrie menacée. Et puis, à mon âge, il est cruel de vivre dans un complet isolement de cœur… La tendresse de ma mère ne m’en dédommage pas toujours ; elle est despotique, la chère femme… Quant à ma fille, c’est une enfant affectueuse et charmante, mais c’est une enfant. Ce qui me manque, c’est une sœur, une femme, ou, si vous voulez, une amie à qui me confier et dont je pourrais solliciter les avis quand j’ai besoin d’être guidé, conseillé, soutenu… Lorsque je vous ai vue tout à l’heure, j’ai pensé que vous pourriez bien être cette amie-là… Et c’est pour cela que je ne veux pas que vous partiez… Promettez de ne pas partir ? Voulez-vous me promettre ?
Il s’était fait humble et câlin, et Antoinette, en dépit de ses premières défiances, sentait s’accroître son émoi et son trouble, à cette rencontre inopinée d’un ami, un ami qui lui serait précieux à elle aussi, car sa vie et son cœur n’étaient pas moins vides que le cœur et la vie de Jacques Randal.
— Je promets, déclara-t-elle. Je resterai tant que vous voudrez me garder.
— Toujours, alors, fit-il.
— Je ne sais si je plairai à sa mère, pensait-elle… Quant à lui, il est bien certain que je lui plais, que je lui plais beaucoup, trop peut-être… Pauvre garçon, il a reçu le coup de foudre.
Elle s’absorba dans ses réflexions, toute transformée, sentant se dissiper ses haines, heureuse de se savoir sous la protection de ce vaillant et convaincue qu’il lui suffirait de s’adresser à son désintéressement, à son équité pour obtenir justice quand elle jugerait bon de faire valoir ses droits. Mais elle n’en éprouvait plus l’impérieux désir. Elle s’abandonnait, sans le vouloir, sans le savoir, à la séduction qui opérait sur elle ; elle envisageait sans révolte la possibilité d’aimer Jacques Randal et d’être aimée de lui.
III
Maintenant, ils étaient redevenus silencieux, emportés l’un et l’autre, par des chemins divers, loin, très loin, au gré de leur imagination surexcitée, se dirigeant, sans trop s’en douter encore, vers le même but. Les chevaux, ferrés à glace, filaient rondement malgré le mauvais état des routes et la voiture roulait presque sans bruit ni secousses sur l’étroit ruban blanc qui dessinait dans la nuit, à travers l’espace, ses sinuosités.
Bientôt, les chevaux modérèrent leur allure pour gravir une côte qui montait vers un plateau. Alors, le silence devint plus profond et comme Antoinette avait fermé les yeux, il lui sembla qu’elle entrait dans un rêve où Jacques Randal ne lui semblait plus un étranger, mais un ami, un ami fidèle et sûr, plus qu’un ami, le compagnon choisi par elle et sur le cœur duquel elle aurait le droit de s’appuyer leur vie durant. Et ce qui ajoutait à cette illusion qui la berçait délicieusement et lui ouvrait un paradis, c’était de se sentir seule avec Jacques, dans cette berline si bien close, étroite et assez grande cependant pour contenir une large part de bonheur, seule avec lui dans cette solitude, jusqu’au bout du monde.
— Voilà la mer ! s’écria le commandant. Brusquement tirée de sa rêverie, Antoinette se redressa. Parvenue au bout de la côte, la voiture, sur l’ordre de Jacques, s’était arrêtée. Il baissa la vitre à sa gauche, en disant : — Regardez, Mademoiselle.
Antoinette regarda. Devant elle, se déroulait un plateau, coupé de fermes et de hêtraies, qui se prolongeait jusqu’à un grand vide, montant droit vers le ciel et dont l’Océan, sur une largeur immense, remplissait le fond. La neige ne tombait plus et entre les nuages sombres aux fantastiques déchirures, qui s’étaient entr’ouverts, la lune regardait sur les flots qu’elle rayait de bandes lumineuses, des larmes d’argent.
— Comme c’est beau ! soupira Antoinette.
— Ce serait encore plus beau si le soleil était de la partie. Mais, vous le verrez le soleil et quand il parera ce décor, vous aurez plus de raisons d’admirer. Dans une heure, nous serons rendus, ajouta Jacques. Mais, dès à présent et par le spectacle que vous voyez d’ici, vous pouvez vous figurer celui que vous découvrirez des fenêtres de votre chambre du château d’Harmilly. Si vous aimez la belle nature, vous serez servie à souhait.
— Mon oncle m’avait bien dit que le château était dans une situation unique au monde.
— C’est une aire féodale perchée sur la falaise, dominant la terre et les eaux, un vrai nid d’aigle avec des créneaux et des tours. Il fut construit jadis par les sires d’Harmilly qui étaient de hauts et puissants seigneurs, ainsi que le constate leur histoire.
— Vous la connaissez donc cette histoire ? fit Antoinette empressée à saisir l’occasion de reprendre l’entretien au point où il était resté tout à l’heure.
— Elle est racontée tout au long dans les archives de la maison d’Harmilly, qui existent encore au château où mon père les trouva quand il devint possesseur du domaine. Je les ai souvent consultées depuis et je les sais par cœur. Il y a là des documents officiels, des livres de famille, des lettres intimes, toute la vie d’une race illustre prise sur le vif.
Le commandant jetait un ordre au cocher et l’équipage se remit en route. Antoinette continua d’un ton d’indifférence comme si elle ne parlait que pour parler.
— Cette famille d’Harmilly est-elle éteinte, ou compte-t-elle encore des membres vivants ?
— Je l’ignore, dit Jacques avec cet accent de mélancolie, qui avait déjà si vivement ému Antoinette. Quand la Révolution éclata, le marquis et sa femme étaient vivants. Ils émigrèrent et depuis, on n’a plus entendu parler d’eux dans le pays. Je le regrette.
— Vous le regrettez ! s’écria la jeune fille stupéfaite, sans comprendre. Avez-vous donc intérêt à les voir revenir, s’ils sont vivants ? Ne vaudrait-il pas mieux pour vous qu’ils fussent morts ou qu’ils ne revinssent jamais ?
Elle était frémissante en posant cette question si propre à engager un débat dangereux. Ce débat, cinq minutes avant, elle était résolue à le fuir, à l’éviter, bien qu’elle n’eût fait le voyage que pour le provoquer. Maintenant, elle y revenait, entraînée par une volonté supérieure, plus forte que sa volonté. Mais au lieu de lui répondre directement, le commandant reprit :
— Je vois qu’on vous a raconté comment le domaine d’Harmilly est entré dans ma famille.
— Je sais par l’abbé Lescot que ce domaine enlevé à ses légitimes propriétaires et mis en vente au profit de la nation a été racheté par votre père, pour une somme minime, paraît-il, payée en assignats, autant dire pour rien.
— C’est vrai, avoua Jacques Randal, redevenu pensif. Voyons, Mademoiselle, demanda-t-il après un court silence, comme un homme qui se livre et joue un va-tout, accordez-moi le droit de vous consulter pour résoudre des scrupules dont je suis, depuis longtemps, torturé. Je vous ai dit tout à l’heure qu’en vous voyant, j’ai espéré que vous deviendriez mon amie. C’est donc comme à une amie que je m’adresse à vous et que je vous prie de me répondre. Considérez-vous comme honnête, comme loyale, l’opération que fit mon père en achetant ces biens dont les légitimes propriétaires avaient été spoliés ?
— Est-ce une réponse sincère que vous voulez, Monsieur ?
— Je veux votre opinion, la vraie, celle qui s’inspire de votre conscience, affirma Jacques.
— Le brave cœur ! pensa Antoinette. Et tout haut : — Je considère que l’acheteur, quel qu’il soit, s’est fait sciemment ou non, le complice d’un vol. Les biens nationaux étaient des biens volés. Ceux qui en devinrent acquéreurs furent des complices et leurs héritiers sont tenus de restituer aux héritiers des propriétaires dépouillés. C’est du moins ce que je pense, continua-t-elle, comme pour atténuer la rigueur de l’arrêt qu’elle venait de rendre, oui, ce que je pense, d’où il ne s’ensuit pas nécessairement que j’ai raison.
— Ah ! n’essayez pas de vous reprendre, s’écria Jacques. Vous avez raison, Mademoiselle, et ce que vous dites, voilà longtemps que je me le dis. Si j’étais libre, je me serais déjà mis à la recherche des membres survivants de la famille d’Harmilly et je leur aurais rendu leurs biens. Malheureusement ma mère est seule maîtresse d’en disposer et malgré tous mes efforts, je n’ai pu la convertir à ma manière de voir. Ce n’est pas qu’elle redoute de diminuer mon patrimoine. Nous sommes assez riches pour faire l’abandon de ces terres et du château. Mais la chère femme refuse d’admettre que son mari a pu se tromper, et, moins encore, commettre une mauvaise action. Elle écarte systématiquement, sans y regarder, tout ce qui pourrait être interprété comme un désaveu de la conduite de mon père. J’ai eu encore avec elle à ce sujet de pénibles discussions… La situation telle qu’elle existe ne cessera donc qu’à sa mort.
— Que feriez-vous si vous étiez le maître ? questionna Antoinette.
— Ce que je ferais ! Le domaine ne serait pour moi qu’un dépôt, un dépôt sacré ; et si quelqu’un du nom d’Harmilly venait le réclamer, je lui dirais : Entrez ; vous êtes chez vous. En agissant ainsi, déclara Jacques, j’accomplirais mon devoir.
Il n’avait pas encore achevé, qu’Antoinette n’écoutant que l’enthousiasme qu’excitait en elle ce trait de désintéressement, et follement heureuse d’avoir si bien jugé Jacques Randal avant même qu’il eût parlé, se précipita sur lui, s’empara de ses mains, les étreignit avec force en lui jetant à pleine face, d’une voix que brisaient les larmes, l’hommage de son admiration.
— Ah ! c’est bien, c’est beau ce que vous avez décidé là.
Puis, un peu confuse de s’être ainsi livrée, elle voulut retirer ses mains de celles de Jacques. Mais il les retenait et, cédant, lui aussi, aux sentiments qui, depuis deux heures, s’accumulaient dans son cœur, il les porta à ses lèvres en balbutiant des mots qu’elle entendait à peine et qu’il couronna de cette simple phrase :
— Puisque vous m’approuvez, je suis content.
Ces effusions cessèrent. Où n’eussent-elles pas conduit ces deux âmes naguère inconnues l’une à l’autre, si bien faites pour s’entendre et si rapidement rapprochées dans un même battement ? Un peu de calme rentra en elles. Antoinette s’étant instinctivement éloignée de Jacques et rejetée dans la voiture, il demeura respectueux et attendri, la regardant non avec ses yeux qui ne pouvaient la voir dans la nuit, mais, avec son esprit qui la lui montrait telle qu’elle était, vraiment séduite, touchée aussi par la foudre dont il s’était senti frappé dans l’auberge de Motteville en admirant sa beauté rayonnante.
Quant à elle, elle réfléchissait à ce qu’elle venait d’entendre. Déjà liée à son compagnon par l’estime et la sympathie, premiers symptômes de l’amour quand la jeunesse et la grâce ont contribué à les inspirer, elle se débattait contre un remords qui s’était éveillé en elle. Elle se demandait si le témoignage de confiance qu’elle avait reçu ne lui commandait pas une confiance égale. Avait-elle le droit maintenant de continuer à tromper Jacques Randal, de lui laisser croire encore qu’elle était la nièce de l’abbé Lescot et de lui taire son nom ? N’était-elle pas tenue de lui confesser la vérité ?
Ces questions qui se dressèrent dans sa conscience avec une vivacité qui la désarma, sa loyauté les résolut presque instantanément. Sans même réfléchir aux conséquences des paroles qui lui brûlaient les lèvres, elle s’écria :
— Je me suis rendue coupable envers vous, Monsieur, d’une supercherie qui était excusable lorsque, sur le conseil de l’abbé Lescot, je m’y suis prêtée, mais qui serait coupable si j’y persévérais, alors que vous m’avez si loyalement ouvert votre cœur. Je ne suis pas Mademoiselle Lescot. On me nomme Antoinette d’Harmilly. Je suis la fille et l’héritière du marquis et de la marquise d’Harmilly, morts tous deux en émigration. Et sans laisser à Jacques Randal le temps d’exprimer sa stupéfaction, elle complétait d’une haleine l’aveu qu’elle venait de lui faire, en lui racontant comment et pourquoi elle avait décidé de se rendre à Veulettes. — Je venais en ennemie, lui dit-elle en finissant son rapide récit. Mais, par votre accueil, par votre loyauté, vous m’avez contrainte à répudier ce rôle. C’est en ami que vous m’avez parlé, en honnête homme, j’ai senti votre cœur marcher à la rencontre du mien et j’ai dû reconnaître que vous ne méritiez ni le mépris ni la haine auxquels j’avais obéi en quittant Paris pour me fixer auprès de vous et que persister à recourir à la ruse serait indigne de vous, de moi. Je vous croyais intéressé, cupide, résolu à garder le bien d’autrui. Mais en me révélant vos intentions, vous m’avez fait rougir de l’opinion que, avant d’être à même de vous juger, j’avais conçue de vous. Votre conduite dictait la mienne. A votre franchise je devais répondre par une franchise pareille. C’est fait. Ne me jugez pas trop sévèrement, et si j’ai besoin d’être défendue, veuillez vous rappeler que je suis orpheline, seule au monde, réduite à travailler pour vivre, et qu’il y a quelques minutes encore, je pouvais me croire iniquement dépouillée de mon patrimoine. Elle cessa de parler autant parce que l’émotion altérait sa voix que parce qu’elle n’avait plus rien à dire. Les yeux levés sur Jacques Randal, elle attendait sa réponse. Mais au lieu de répondre, il éclatait en sanglots. — Vous pleurez ! bégaya-t-elle éperdue en sentant des larmes brûlantes couler de ce mâle visage sur ses doigts enfiévrés.
— Oui, je pleure, soupira Jacques ; je pleure de joie, parce que vous avez délivré ma conscience du fardeau qui pesait sur elle… Vous êtes vraiment l’amie que j’appelais et votre confiance me donne de l’orgueil et du bonheur.
— Elle est le prix de la vôtre, dit Antoinette.
Ils restèrent un moment pensifs et ce nouveau silence acheva de les rapprocher, de les enchaîner l’un à l’autre, complétant ainsi l’intime union de leurs deux raisons et de leurs deux cœurs.
— Mon devoir est tout tracé, reprit bientôt Jacques Randal. En arrivant au château, je dirai à maman qui vous êtes et j’exigerai d’elle que justice vous soit faite. Demain, Mademoiselle, vous serez réintégrée dans tous vos biens et dans tous vos droits. Quant à nous, nous quitterons le pays, nous irons planter ailleurs notre tente. Nous n’avons gardé que trop longtemps ce qui est à vous.
Antoinette l’écoutait radieuse en constatant avec quelle spontanéité il courait au-devant du sacrifice, sans regret, sans arrière-pensée, fièrement, et combien par cette abnégation volontaire, il s’élevait au-dessus des hommes qu’elle avait connus avant de le connaître.
Mais soudain, l’interrompant :
— Vous ne direz rien à votre mère ni ce soir, ni demain, ni jamais, à moins que je ne vous y autorise. Et surtout, vous ne quitterez ce pays ni maintenant, ni plus tard. Il y a un instant, quand je vous ai dit que si je ne plaisais pas à votre mère, je m’éloignerais, vous avez protesté. Vous m’avez fait promettre et je vous ai promis de rester. J’exige de vous le même engagement. Et plus bas, elle ajouta : — Je ne veux pas vous perdre.
Ces dernières paroles n’arrivèrent pas jusqu’à lui et il ne comprenait pas encore.
— Vous m’ordonnez de rester. Ah ! je ne vous résisterai pas. Il me sera aussi doux de vous obéir, qu’il me serait cruel de me séparer de vous ! Mais, maintenant que je sais qui vous êtes, comment pourrai-je tolérer que vous viviez au château dans un état subalterne et quand vous avez droit au premier rang ?…
— La situation est délicate. Mais n’est-il aucun moyen d’en sortir ?
— Je cherche et je ne vois pas.
— Cependant, en cherchant encore…
La voix d’Antoinette s’enveloppait d’une douceur ineffable par laquelle Jacques fut pénétré de toutes parts et qui soudain l’éclaira :
— Ah ! mon Dieu, que voulez-vous dire ? balbutia-t-il.
— Écoutez-moi, poursuivit-elle, vous qui venez d’entrer dans ma vie, à l’improviste et qu’il me semble avoir connu de tout temps, écoutez-moi et que mes paroles ne vous surprennent pas. Elles partent d’un cœur aussi sincère que le vôtre… Vous vous êtes en quelques heures révélé à moi si noble et si grand que je me sens attirée vers vous comme par un aimant invincible. Je crois bien que si vous vouliez m’aimer un peu, moi, je vous aimerais de toute mon âme, et qu’à nous aimer ainsi nous pourrions être heureux. Voulez-vous de la femme que Dieu vous envoie, commandant Randal, une mère pour votre fille, une compagne dévouée pour vous ?… Elle vous apporterait en dot le domaine d’Harmilly.
Elle s’attendait à une explosion de gratitude. Mais son attente fut trompée. Jacques parlant très bas, les dents serrées, trouvant à peine les mots, tant il était troublé, demanda :
— C’est sérieux, ce que vous m’offrez là ? Malgré mes trente-quatre ans, ma carrière, mon culte pour l’Empereur, vous m’aimeriez un peu ? Ah ! de grâce, ne raillez pas. Je serais trop malheureux après avoir entrevu le ciel, de retomber sur la terre. Vous m’aimeriez…
— Ah ! l’aveugle, s’écria Mademoiselle d’Harmilly en se jetant contre lui, l’aveugle qui ne voit pas que je l’aime déjà…
Cette fois, un cri retentit, cri d’ivresse que Jacques avait poussé en sentant le cœur d’Antoinette battre à l’unisson du sien.
— Moi aussi, je vous aime, répondit-il ; je vous ai aimée en vous voyant. Je n’aurais osé vous l’avouer de sitôt. J’étais si loin de m’attendre à être ainsi compris et deviné… Mais, je me promettais bien, puisque je vous tenais, de ne pas vous laisser échapper. Et j’ignorais alors qui vous étiez, chère Antoinette… Ma femme, vous, si belle, si pure !… C’est maman qui va être surprise…
— Nous ne lui dirons rien encore, observa vivement Mademoiselle d’Harmilly ; il faut que d’abord j’aie fait sa conquête.
— Elle ne vous coûtera pas plus de temps que la mienne… A ce moment, la voiture entra dans une obscurité plus profonde. Jacques regarda par la vitre. — Nous arrivons, dit-il.
Antoinette se pencha à son tour. A l’extrémité d’une large avenue d’ormes qui grimpait le long d’un coteau, elle aperçut, à la clarté pâle de la lune, le château d’Harmilly dont les tourelles pointues découpaient sur le ciel leurs lignes massives. Aux croisées du rez-de-chaussée, des lumières brillaient dans la nuit. Les battements de son cœur se précipitèrent. Ces lumières la saluaient au seuil de la demeure de ses ancêtres et la lui montraient comme le refuge du bonheur conquis, bonheur que Dieu avait mis sur son chemin pour la dédommager sans doute des longs malheurs de l’exil.