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L'espionne

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ERNEST DAUDET

L’Espionne

PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES Librairie Paul Ollendorff 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

1905 Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Histoire diplomatique de l’Alliance Franco-Russe.

1 volume in-8.

Les Coulisses de la Société Parisienne (Première série).

1 volume in-18 jésus.

Les Coulisses de la Société Parisienne (Deuxième série).

1 volume in-18 jésus.

Un Amour de Barras. (Nuit de Noces. — Aventures d’Émigré. — Représailles. — Une Nuit de Noël. — Une Matinée de Fouché. — Le Roman d’un Complot.)

1 volume in-18.

Poste restante, roman (Collection reliée à 3 fr. 50 le volume.)

1 volume in-18.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée d’Antin, Paris.

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE.

L’ESPIONNE

I

A la fin du dix-huitième siècle, la ville libre de Hambourg était, depuis longtemps déjà, comme encore aujourd’hui, une ville florissante. Sa position géographique, son port sur l’Elbe, à proximité de la mer du Nord en avaient fait le point intermédiaire des communications des contrées septentrionales avec le reste de l’Europe. Qu’on allât de celles du Midi vers la Russie ou qu’on revînt de ce pays qui semblait alors à l’extrémité du monde ; qu’on suivît la voie de terre ou qu’on eût préféré la voie de mer, c’est par Hambourg qu’il était le plus commode de passer. On y trouvait incessamment des navires en partance pour l’Angleterre, la Suède, le Danemark, tandis que le service de la poste y assurait, en des conditions aussi faciles que le permettaient les moyens de locomotion alors en usage, le transport des voyageurs vers le midi de l’Allemagne, la Suisse, l’Italie et la France.

La vieille cité hanséatique tirait de cette situation exceptionnelle sa rapide prospérité et sa puissante animation. La Révolution française les avait accrues en répandant à travers les pays germaniques toute une population d’émigrés. Poussés par les hasards de leur course errante jusqu’à Hambourg, ces fugitifs s’étaient fixés en assez grand nombre dans la ville ou dans son voisinage, dans le duché de Holstein notamment, auquel elle confine et qui était alors possession danoise. D’autres y faisaient halte avant de poursuivre leur route vers la Russie, où les attirait la présence de leur roi proscrit réfugié à Mitau en Courlande, et où ils espéraient trouver ainsi que lui un asile et des secours.

Le gouvernement français étant resté en relations diplomatiques avec le gouvernement hambourgeois, la ville de Hambourg, qui devait déjà aux motifs que nous venons d’énumérer d’être la plus fréquentée de toute l’Allemagne, était devenue en outre une sorte de terrain neutre où l’on voyait se coudoyer, parmi les indigènes qui tiraient profit de la présence de tant d’étrangers, des émigrés et des républicains, des agents officiels de la France et des agents officieux du prétendant dédaigneusement surnommé par ses ennemis « le roi de Mitau », des représentants des cours d’Europe chargés de missions en Russie, des fonctionnaires moscovites portant de tous côtés les ordres du tsar, des courriers de cabinet de toutes les puissances et des espions aux gages de la République française ou du parti royaliste.

La physionomie de la ville n’était pas alors ce qu’elle est de nos jours. L’incendie de 1842, qui la détruisit en partie, a eu pour conséquence sa reconstruction. En la réédifiant sur ses ruines, on l’a modernisée. Pour se figurer ce qu’elle était avant que les flammes y eussent exercé leurs ravages, il faut visiter ce qu’elles en respectèrent ou se reporter aux dessins et aux plans qui nous ont conservé son image et sa configuration topographique. Ils donnent l’idée d’une cité du moyen âge. Son enceinte fortifiée, la vétusté sordide de certains de ses quartiers, l’étroitesse de la plupart de ses rues, les façades vermoulues de ses maisons contribuaient à symboliser un esprit traditionnel pieusement conservé, visible non pas seulement dans les mœurs des habitants, mais encore dans le cadre matériel de leur existence. Toute une longue et suggestive histoire se lisait sur les antiques murailles de la ville, en même temps que sa conservation attestait le désir des générations nouvelles de ne rien changer au théâtre sur lequel avaient vécu leurs aînées.

Telle nous essayons de la décrire, telle elle était en l’an 1799, évocatrice d’un passé lointain : ses promenades pleines de mouvement, d’agitation, de bruit ; une douzaine de flèches d’église, émergeant de la masse sombre de ses toitures ; les eaux qui la baignent, hérissées de mâts et de voiles ; les quais des ports, encombrés de ballots, de caisses, de mannes de fruits, de barriques, de bois de construction, de pierres taillées ; ses rues ouvertes à une population qui circulait hâtive, affairée entre les lieux d’embarquement et de débarquement et les bâtiments de la douane ou les bureaux des armateurs ; sillonnées de diligences, de chaises de poste de toutes les couleurs, de toutes les formes, partant ou arrivant, et que regardaient passer du seuil de leur boutique les fripiers, les marchands de denrées, les débitants de tabac et de boissons, dont les étalages tentateurs et les enseignes mirobolantes se succédaient le long des voies principales telles que le Jungfernsbug et le Neuer Wall.

Sur le Jungfernsbug, s’élevait « l’hôtel de Saint-Pétersbourg », sur le Neuer Wall, « l’hôtel du Roi d’Angleterre ». Ces établissements rivaux, les plus confortables et les plus achalandés de la ville, se disputaient la faveur des voyageurs de marque. Les princes, les ambassadeurs, les hauts personnages de l’émigration française, nobles seigneurs et grandes dames, descendaient à l’un ou à l’autre. Quiconque appartenait à l’élite sociale se serait cru déshonoré en allant loger ailleurs.

Toutefois, les émigrés préféraient à l’hôtel du Roi d’Angleterre l’hôtel de Saint-Pétersbourg, comme si son vocable les y eût plus spécialement attirés et leur eût promis d’y être sous la protection de l’empereur de Russie, qui s’étendait alors avec autant de persévérance que d’éclat sur la noblesse de France, exilée. Aussi, était-on sûr de trouver presque toujours des Français parmi la population nomade qui s’y renouvelait sans cesse. Pour ceux qui résidaient dans la ville ou aux environs, c’était une distraction quotidienne de venir rôder aux abords de cette auberge aristocratique, où les conduisait l’espoir de voir apparaître sur son seuil un visage ami, ou d’y recueillir quelque écho de la patrie absente et regrettée.

En face de l’hôtel, le « café de France » offrait à ces chevaliers errants un but, un abri et un poste d’observation. C’était le lieu ordinaire de leurs rendez-vous. Ils aimaient à s’y rencontrer pour parler de leurs malheurs communs, pour échanger leurs vues politiques, leurs craintes, leurs espérances. On les reconnaissait à leur mine inquiète et maussade, à leurs habits râpés, à l’animation de leurs gestes, au bruyant éclat de leurs propos, à la violence de leur langage, à leurs manières hautaines et provocatrices, à la croix de Saint-Louis, que ceux qui avaient le droit de la porter ne quittaient jamais et dont ils étaient si vains que même réduits à demander à une besogne manuelle des moyens d’existence, ils en ornaient leurs vêtements de travail.

Le 24 décembre 1799, veille de Noël, un étranger qui serait entré au déclin du jour dans le café de France y eût surpris un certain nombre d’entre eux. Ils emplissaient la vaste salle du bruit de leurs discussions, tout en surveillant à travers les vitres sur lesquelles se jouaient les rayons des réverbères qui, de toutes parts, s’allumaient, les abords de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, soit qu’ils voulussent voir qui entrait et qui sortait, soit qu’ils espérassent découvrir des figures de connaissance parmi la foule qui arpentait le Jungfernsbug et pour qui, dès cette veille de Noël, était déjà commencée la fête la plus populaire de l’Allemagne.

Les conversations engagées d’une table à l’autre étaient acerbes et fiévreuses. Le général Bonaparte en était l’objet. Depuis trois semaines que l’on connaissait à Hambourg le coup d’État de brumaire, qui avait suivi de si près le retour en France du héros des Pyramides, l’émotion causée parmi les émigrés par ces événements n’était pas encore calmée. On pouvait ce jour-là, la saisir dans leur langage.

— Buonaparte travaille pour le roi, disaient les uns ; il le lui a fait savoir. Sa Majesté est décidée à rétablir pour lui la charge de connétable.

— Buonaparte n’est qu’un ambitieux, objectaient les autres ; c’est pour lui qu’il travaille. Il a pris le pouvoir non pour le céder, mais pour le garder.

C’étaient alors des cris de réprobation, des protestations indignées, des récriminations furibondes, qui trahissaient d’irréconciliables rancunes, d’incorrigibles illusions et aboutissaient à des menaces de représailles et de châtiments, qui se réaliseraient à la rentrée du roi dans son royaume. A en croire ces prophètes crédules et candides, elle était prochaine cette rentrée vainement attendue et prédite depuis tant d’années ; elle serait la conséquence de la guerre sans merci que les puissances du Nord avaient déclarée à la République.

Brusquement, l’entretien fut interrompu.

— Le général Dumouriez, fit une voix.

Une main tendue désigna de l’autre côté de la rue, un petit homme à la figure vulgaire, aux cheveux grisonnants, qui sortait de l’hôtel, avec la mine déçue d’un visiteur qui n’a pas trouvé la personne qu’il voulait voir. C’était le vainqueur de Valmy. Depuis la trahison qui avait fait de lui un objet d’horreur pour les patriotes français et donné aux émigrés l’espoir de ses services, il résidait dans la ville d’Altona, située, comme on sait, à proximité d’Hambourg où, grâce à ce voisinage, il venait fréquemment.

Ce jour-là, il n’était pas venu seul. Un homme plus jeune et plus svelte l’accompagnait qu’eurent bientôt reconnu les habitués du café de France.

— Le comte de Rivarol, dit l’un d’eux d’un ton de respect, la gloire des lettres françaises, un royaliste fidèle qui n’a pas craint d’émigrer, lui aussi. Il servira notre cause par la plume comme le général par l’épée.

— A moins qu’ils ne soient, comme on les en accuse, inféodés tous deux à l’orléanisme, observa quelqu’un.

— M. de Rivarol est au-dessus de cette insinuation, reprit le précédent interlocuteur. Ses écrits répondent pour lui et quand on connaît ses sentiments, on ne saurait suspecter ceux du général Dumouriez dont il est l’ami le plus intime, le voisin, le confident.

— Vous pouvez dire le beau-frère, ajouta railleusement la voix qui la première avait nommé Dumouriez.

Cette allusion à la liaison qui existait depuis longtemps entre le général et Mme de Beauvert, sœur de Rivarol, fit sourire. Peut-être, allait-elle donner lieu à des commentaires désobligeants, lorsqu’un nouveau personnage, au visage affable, aux airs de bourgeois cossu, se montra sur le Jungfernsbug venant du côté du port. Ayant aperçu Rivarol et Dumouriez qui le saluaient, il s’approcha d’eux, le chapeau à la main.

De l’intérieur du café, les habitués observaient avec curiosité cette scène.

— Voilà ce qui prouve que ces messieurs ne méritent pas vos soupçons, remarqua le défenseur du général. Si M. le comte de Thauvenay, représentant de Sa Majesté dans ce pays, est en rapports avec eux, et s’il ne craint pas de leur parler en public, c’est qu’il les sait bons royalistes ou en train de le devenir.

— Il semble, en effet, qu’il les félicite, fit un interlocuteur.

— Et de quoi peut-il bien les féliciter ? demanda un troisième.

— De la conversion de l’un, s’écria le premier, de la part qu’y a prise l’autre. Voyez ; ne dirait-on pas d’un trio d’amis ? Les voilà qui s’éloignent ensemble.

Après un moment d’arrêt, les illustres personnages se remettaient en marche, suivis des yeux par les passants qui les avaient reconnus. Ils disparurent au tournant d’une rue, tandis que, dans le café, continuaient à s’échanger les réflexions qu’avait provoquées leur rencontre.

Un nouvel incident y coupa court. De l’une des extrémités du Jungfernsbug venaient à pas lents, vers l’hôtel de Saint-Pétersbourg, deux promeneuses, au passage desquelles se retournaient les gens qui les croisaient. L’attention des habitués du café se fixa sur elles. Dans la vie monotone de ces désœuvrés, elles apportaient une distraction.

Au premier abord, à voir la marche assurée de l’une, son port de reine, la fermeté de son regard, son visage à la fois grave et malicieux, qu’animaient, sous une lourde chevelure brune, des yeux noirs où se devinaient l’énergie et la volonté que donne l’expérience de la vie ; à voir la figure virginale de l’autre, sa grâce timide, tout ce qui révélait en elle la fleur en bouton, à la veille d’éclore, on les eût prises pour la mère et la fille. Mais en y regardant de plus près, on se serait bien vite aperçu que la plus âgée des deux était trop jeune pour être la mère ; on eût dit plutôt deux sœurs dont l’aînée ne devait qu’à leur différence d’âge d’exercer sur la cadette une autorité maternelle.

Du reste, s’il pouvait exister quelque doute quant à leur degré de parenté, il n’en était pas de même quant à leur rang social. La toilette de l’aînée, sa robe en velours gris, dont une douillette de drap couleur de feuille morte doublée de fourrures laissait voir les bords, son chapeau noir, en feutre dur, à la coiffe en pain de sucre, aux ailes étroites, ceint d’un ruban fixé sur le devant par une boucle d’acier et surtout l’aisance avec laquelle elle portait ce costume, révélaient non moins qu’une élégance native des habitudes aristocratiques. Il n’y avait qu’une grande dame pour aller par les rues sous ces luxueux atours sans paraître endimanchée.

Plus modestement mise, ainsi qu’il convient à une jeune fille, sa compagne ne présentait pas moins de distinction. La simplicité même de sa tenue ajoutait à sa grâce, laissant deviner une haute naissance, un incessant contact avec une société où les femmes poussaient jusqu’au raffinement le désir de plaire.

Naturellement, dans le café, en apercevant ces deux promeneuses, en les regardant entrer comme chez elles dans l’hôtel à la mode, rendez-vous des gens de condition, on s’était demandé qui elles étaient. On les voyait pour la première fois et, d’abord, personne n’avait pu les nommer. Mais bientôt un vieux gentilhomme, récemment arrivé d’Espagne, se les rappela pour les avoir déjà rencontrées à Madrid. Il les nomma :

— La comtesse de Bonneuil et sa nièce, Mlle de Morsang.

— J’ai connu un Morsang, capitaine à l’armée de Condé, lui répondit-on. Il est mort. Serait-ce sa fille ?

— Probablement.

— Je ne le savais pas marié.

— Vous n’étiez pas obligé de le savoir, répliqua le vieux gentilhomme ; il a pu se marier sans vous en prévenir ; il a pu aussi avoir une bâtarde à votre insu et la reconnaître. Les mieux informés savent-ils jamais tout ?

L’argument avait sa valeur ; personne n’y répondit, et il fut acquis que la belle adolescente était la fille légitime ou naturelle de M. de Morsang.

On discuta plus longuement sur la comtesse de Bonneuil. Quelqu’un déclara qu’il en existait une autre à Paris, veuve depuis longtemps, dont la fille avait épousé Regnaud de Saint-Jean d’Angély, l’ancien député aux États généraux, et qui prétendait être seule de son nom. Il fallait donc qu’elle voulût en faire accroire ou qu’elle ignorât l’existence de son homonyme ou encore que celle-ci portât ce nom sans y avoir droit. En un temps si propice aux aventuriers, cette dernière supposition n’était pas invraisemblable. Mais une jolie femme trouve toujours des défenseurs. Bonneuil ou non, la personne qui était en cause fut vaillamment défendue par le vieux gentilhomme qui l’avait nommée.

— Je n’en parle pas à la légère, dit-il. A Madrid où elle a résidé en 1797, elle était reçue à la cour. Le duc d’Havré, le dévoué serviteur de notre roi, la patronnait. Depuis, elle a vécu à Saint-Pétersbourg, estimée et considérée ; elle y était encore l’an dernier. Elle y retourne maintenant après un séjour à Londres où l’avaient appelée des questions d’intérêt.

Ces renseignements positifs mirent fin au débat. Comme la comtesse de Bonneuil et sa nièce, ayant franchi le seuil de l’hôtel, avaient disparu, on cessa de s’occuper d’elles.

II

Les discussions dont nous venons de retracer la physionomie avaient eu pour témoins, indépendamment de ceux qui y prenaient part, les consommateurs répandus dans le café de France. Mais, comme elles s’étaient engagées et poursuivies en langue française et que très peu d’entre eux, en leur qualité d’Allemands, avaient pu les comprendre, ils y étaient, pour la plupart, restés étrangers. Ils s’étaient contentés de pester contre ces Français envahissants, qui partout où ils se montraient, témoignaient d’autant de sans-gêne que s’ils eussent été chez eux et se jetaient sans retenue, violents et bruyants, dans la paisible existence des braves gens qui leur donnaient asile.

Parmi ces consommateurs indifférents en apparence à ce déchaînement de propos agressifs, il en était un cependant dont l’attitude, en dépit de ses efforts pour se contraindre et dissimuler, eût révélé à quiconque l’aurait observé avec attention qu’il ne perdait rien de ce qui se disait autour de lui.

C’était un homme entre deux âges.

A l’expression débonnaire de sa figure ridée et osseuse, à sa mise correcte quoique très simple, on eût pu le prendre aussi bien pour un modeste fonctionnaire retraité que pour un commerçant retiré des affaires, après fortune faite, uniquement occupé à employer en distractions honnêtes et peu coûteuses les incessants loisirs qu’il devait à son oisiveté.

Assis au fond de la salle en compagnie d’un pot de bière, il semblait plongé dans la lecture du Spectateur du Nord, recueil périodique français, fondé à Hambourg par un Français, à l’usage des émigrés. Mais, tout en feignant d’être captivé par sa lecture, il tendait l’oreille, recueillait les paroles qu’on débitait à haute voix, à quelques pas de lui, levait les yeux de temps en temps pour envelopper d’un regard furtif les discoureurs dont les propos imprudents lui révélaient les opinions violemment hostiles à la République française.

Ayant entendu prononcer le nom de Mme de Bonneuil, son attention redoubla. Il suivit des yeux la tante et la nièce tandis qu’elles entraient dans l’hôtel, et parut alors désireux de quitter la place où il était resté jusque-là. Mais, probablement, il tenait à la quitter, sans être vu, car après avoir regardé de tous côtés comme pour se ménager une sortie à l’insu de ses voisins, il sembla satisfait de constater l’existence derrière soi d’une porte de service qui lui permettait de s’échapper autrement que par la grande, sans passer par conséquent devant les émigrés qui en obstruaient l’accès.

D’un signe, il appela le garçon ; il glissa dans sa main une pièce de monnaie et gagna cette porte latérale. Elle s’ouvrait sur un couloir étroit et obscur, qui le conduisit dans la rue, à côté de l’entrée principale du café. En une minute, il eut traversé la chaussée, confondu parmi les passants et pénétra sous la voûte de l’hôtel de Saint-Pétersbourg, au delà de laquelle s’étendait une vaste cour dont des écuries et des remises formaient le fond.

— Qui demandez-vous, monsieur ? interrogea en allemand le portier debout sur le seuil de sa loge.

— Mme la comtesse de Bonneuil, répondit-il dans la même langue.

— Mme la comtesse vient de rentrer. Vous êtes plus heureux que le général Dumouriez qui tout à l’heure, s’est présenté pour la voir et dont elle a eu le regret de manquer la visite. Qui dois-je lui annoncer ?

Le visiteur allait donner son nom. Mais il se ravisa :

— Annoncez-lui un de ses amis de France, rien de plus. Elle ne m’attend pas ; je veux qu’elle ait la surprise.

— Alors, entrez au salon, monsieur ; vous y trouverez Mme la comtesse.

Ce salon était une immense pièce voûtée, s’étendant sur la longueur de la cour d’où lui arrivait la lumière par cinq hautes fenêtres. Éclairée à la chute du jour par un lustre et des candélabres, abondamment pourvue de sièges, aménagée pour la commodité des voyageurs qui habitaient l’hôtel, elle était surtout remarquable par le luxe prétentieux de son mobilier, vrai mobilier d’auberge riche, défraîchi par l’usage et dont l’usure même attestait les vieux services. Un poêle monumental en faïence verte en occupait le milieu. Devant ce poêle allumé, le visiteur, du seuil de la porte, aperçut en entrant une femme assise qui lui tournait le dos, les pieds tendus vers le foyer d’où s’échappait une chaleur douce, pénétrante, dont la rigueur du froid qui sévissait au dehors faisait apprécier l’utilité.

C’était Mme de Bonneuil.

En rentrant, toute transie, elle était venue se mettre là pour se réchauffer, sans prendre même le temps d’ôter son chapeau et ses fourrures. Sa nièce Marguerite de Morsang avait fait comme elle. Debout à son côté, elle promenait ses mains sur la faïence brûlante du poêle où l’on entendait la flamme ronfler.

Le visiteur était entré sans bruit et put s’approcher des deux femmes sans qu’elles le vissent venir. Alors, s’inclinant, il murmura à l’oreille de la tante :

— Votre serviteur, madame la comtesse.

Elle sursauta surprise et se retourna.

— Rivarennes ! Vous, ici ? s’écria-t-elle.

Elle avait pâli ; une inquiétude subite naissait dans ses yeux ; toute son attitude révélait son émoi tandis que sa nièce plus défiante qu’émue dévisageait dédaigneusement le nouveau venu comme si, le connaissant de longue date, elle eût été déjà fixée sur le but de sa visite et n’en eût rien attendu de bon.

Quant à lui, sans paraître sensible à l’effet qu’elle produisait, il se redressait et, familier, bon enfant, s’efforçant d’être aimable, il reprit.

— Oui, c’est moi, chère comtesse. Me trouvant à Hambourg, j’ai appris que vous y étiez ; et je suis accouru pour vous offrir mes hommages.

— Bien aimable, répliqua sèchement Mme de Bonneuil. Mais savez-vous que c’est pur hasard si vous m’avez rencontrée ? Arrivées de Londres depuis trois jours, nous ne nous sommes arrêtées ici que pour nous reposer. Nous devions repartir hier pour la Russie. Si nous sommes restées, c’est uniquement afin de répondre aux politesses de Mme la princesse d’Holstein, qui nous a fait l’honneur de nous inviter à la fête qu’elle donne cette nuit à l’occasion du réveillon de Noël. Sans cette fête, vous ne nous auriez pas trouvées.

— Je ne m’en serais pas consolé, répondit Rivarennes, d’autant que j’avais à vous parler.

Cette fin de phrase suggéra à Mme de Bonneuil le désir d’en savoir plus long. Mais elle maîtrisa sa curiosité et retint la question qu’elle brûlait de poser. La présence de sa nièce la gênait. Rivarennes ne parlerait pas devant Mlle de Morsang. Il fallait donc éloigner celle-ci.

Avec toute autre, Mme de Bonneuil eût recouru à la ruse, inventé une raison, imaginé un prétexte. Mais avec cette jeune fille qu’elle affectait toujours de traiter comme une enfant, il n’y avait pas à se mettre en frais.

— N’as-tu rien à faire, Margot ? lui demanda-t-elle d’un ton qui équivalait à un ordre. Tu devais écrire à notre hôtelier de Pétersbourg pour lui annoncer notre prochaine arrivée. C’est peut-être le moment.

Marguerite ne se le fit pas répéter. Dressée à une obéissance empressée et silencieuse, elle se leva froide, impassible, et alla s’asseoir de l’autre côté du poêle devant une table où elle pourrait écrire. A cette place, la hauteur du poêle la cachait tout entière aux yeux de sa tante et du visiteur qu’elle-même ne pouvait voir. Quand elle eut ainsi disparu, Mme de Bonneuil, après s’être assurée qu’il n’y avait personne dans le salon pour l’épier et l’écouter, interpella Rivarennes :

— Qu’êtes-vous venu faire à Hambourg ?

— Vous y attendre.

— Vous saviez donc ?…

— Que vous y passeriez à la fin de l’année en retournant en Russie. Oui, je le savais.

— Comment ? Par qui ?

— Par vous-même, belle Adèle. A Londres, il y a trois mois, ne m’avez-vous pas communiqué vos projets, votre désir de tenir la promesse faite par vous au comte Rostopchine de l’aller retrouver dès que vos affaires d’Angleterre seraient réglées ?

— Je ne me souvenais pas de vous avoir fait ces confidences.

— Mais, moi les ayant reçues, je ne pouvais les oublier. C’est en me les rappelant, que j’ai pu fixer sans me tromper, vous le voyez, le moment précis où vous traverseriez Hambourg.

— Vous vous exposiez à ne pas me rencontrer.

— Peu importe, puisque vous voilà, répondit Rivarennes.

Il souriait, se frottait les mains.

— Au lieu de manifester un contentement inexplicable pour moi, fit Mme de Bonneuil, vous feriez mieux de m’en apprendre la cause. Vous avez à me parler, avez-vous dit ?

— Oui, nous avons besoin de vous.

Elle était tout oreilles. Mais, au lieu de continuer, il promenait autour de lui un long regard. Elle en saisit la signification :

— Oh ! vous pouvez parler, dit-elle, nous sommes seuls et d’ailleurs y eût-il quelqu’un dans ce salon, ce ne serait pas une raison pour craindre d’être entendu ou deviné. Une salle d’auberge est un terrain neutre. Entre et sort qui veut, sans éveiller l’attention. N’étant connu de personne à Hambourg, personne ne s’avisera de vous soupçonner, pas plus qu’on ne m’en soupçonne, d’être aux gages de la police française, car, je suppose que vous êtes ici en cette qualité.

— Oui, pour recourir à vous, comme à une femme discrète et sûre, qui a donné des preuves de dévouement et d’habileté et à qui on peut toujours se confier, je l’espère.

Rivarennes s’était assis à côté de Mme de Bonneuil dont la défiance se dissipait maintenant que dans ce visiteur dont l’apparition l’avait d’abord surprise et troublée, elle retrouvait un négociateur autorisé, envoyé vers elle par un haut personnage qui avait, en d’autres circonstances, généreusement payé ses services.

— Je n’ai rien à refuser à M. Fouché, déclara-t-elle, et puisque vous venez de sa part, vous pouvez compter sur mon concours, sur tout mon zèle, à la condition cependant qu’il soit en mon pouvoir de faire ce qu’il me demande.

— Si ce n’était en votre pouvoir, je ne serais pas ici.

— Que me veut-on ?

— On veut, continua Rivarennes, que vous prolongiez votre séjour dans cette ville et que vous y reteniez aussi longtemps que nous le jugerons nécessaire un brillant gentilhomme français qui doit y arriver d’un instant à l’autre, venant de Mitau et allant à Paris.

— Que je l’y retienne ! s’écria Mme de Bonneuil, stupéfaite par l’étrangeté de la demande. Comment ?

— On vous laisse juge des moyens. Vous êtes libre d’employer tous ceux que vous suggérera le désir d’être utile à la République et agréable au citoyen Fouché. Ce n’est pas à moi qu’il appartient de vous les suggérer. Une jolie femme n’est jamais à court quand elle veut plaire, envelopper de son charme, imposer en un mot sa volonté. L’essentiel, c’est que le gentilhomme dont je parle et qui ne compte s’arrêter que quelques heures à Hambourg, soit empêché d’en repartir sans votre permission, c’est-à-dire sans la nôtre.

— Et quel est-il, ce gentilhomme ? interrogea Mme de Bonneuil, comme si elle ne prenait pas au sérieux la mission qui lui était proposée ou la jugeait inexécutable.

— Il se nomme le duc de Maligny, répondit Rivarennes. Attaché à la personne du prétendant, il l’a suivi à Mitau et s’est fait le courtisan de son exil. Il possède sa confiance, est au courant de tous ses secrets. Nous avons lieu de croire que s’il a sollicité sa radiation de la liste des émigrés et consenti à se séparer de son roi, c’est afin, une fois en France, d’y travailler pour lui.

— Est-ce pour cela que vous voulez l’empêcher d’y rentrer.

— L’empêcher d’y rentrer ! tel n’est pas notre dessein, protesta Rivarennes. Nous souhaitons au contraire qu’il y rentre. Il y sera sous notre surveillance et nous saurons bien, s’il s’avise de conspirer, lui en ôter l’envie. Mais, nous avons besoin qu’il n’y rentre pas de sitôt, et nous avons compté sur vous, belle Adèle, pour le retenir ici et le mettre hors d’état de se jeter au travers d’une entreprise au succès de laquelle le gouvernement attache le plus grand prix. Notre duc est jeune, prodigue ; il aime les femmes, le plaisir ; vous êtes belle ; il ne tiendra qu’à vous de l’ensorceler, de l’enchaîner et de le fixer à vos pieds jusqu’au moment où nous vous autoriserons à lui rendre sa liberté. Sera-ce au bout de huit jours ou au bout d’un mois ? Je n’en sais rien. Mais j’en ai assez dit pour vous faire comprendre ce qu’on attend de vous.

Rivarennes s’arrêta comme si, croyant avoir victoire gagnée, il jugeait inutile de rien ajouter à ces explications. En sollicitant une réponse, son regard attestait qu’il la tenait déjà pour favorable. Aussi fut-il singulièrement déçu en voyant Mme de Bonneuil hausser les épaules et en l’entendant déclarer qu’on lui demandait l’impossible.

— Vous m’accordez quelques heures pour séduire un homme que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas, dont je ne sais rien que ce que vous venez de m’en dire. Comment voulez-vous que je m’y prenne, alors que j’ignore quand, où, comment nous nous rencontrerons et si seulement il me remarquera ?

— Nous partons de ce point que les circonstances vous favoriseront, en le mettant sur votre chemin.

— S’ensuit-il qu’elles me permettront d’attirer son attention ? demanda la comtesse. Vous m’avouez vous-même qu’à peine arrivé, il sera pressé de repartir. Où prendrai-je le temps d’exercer cette séduction à laquelle vous faites appel ? Et puis, avec son nom, son esprit, sa jeunesse, il n’a guère dû rencontrer de cruelles ; on l’a aimé sans doute et souvent ; et sans doute aussi, on le lui prouve sous les formes les plus propres à le rendre fat et dédaigneux. Y a-t-il apparence qu’il abaisse ses regards sur une inconnue ? Je ne suis plus jeune, mon cher, et je ne peux plus me flatter de triompher rien qu’en me montrant.

— Vous êtes toujours charmante, objecta galamment le policier, et vous pouvez rivaliser avec les plus belles. Rappelez-vous vos aventures de Madrid : Godoï, Prince de la Paix, premier ministre ; le général Pérignon, ambassadeur de la République ; le duc d’Havré, représentant du roi de Mitau, attelés tous les trois à votre char. Et, plus récemment, à Saint-Pétersbourg, le comte Rostopchine et le comte Panin, ministres impériaux, se disputant vos faveurs, et le plus favorisé des deux, Rostopchine, à ce point captivé par vos charmes que vous n’avez pu quitter Saint-Pétersbourg qu’en lui promettant formellement d’y revenir aussitôt que vos affaires à Londres seraient terminées. Vous êtes de ces femmes qui triomphent quand elles veulent. Soyez pour le duc de Maligny ce que vous avez été pour vos précédents adorateurs et il sera dans vos mains un jouet comme ils l’ont été eux-mêmes.

Rivarennes avait parlé avec chaleur. Mais sa parole, bien qu’éloquente et persuasive, fut, cette fois encore, impuissante. Mme de Bonneuil secouait la tête, demeurait insensible à ce pressant appel.

— A Madrid, j’avais vingt-cinq ans, fit-elle tristement ; ma jeunesse était une arme que je ne possède plus ; ce que j’ai fait alors, je ne saurais le refaire. Quant à Rostopchine, ce n’est pas en un jour que j’ai conquis son cœur et sa confiance. J’y ai mis du temps, beaucoup de temps. Ce n’est pas en usant de ce qui me reste de beauté que j’en ai fait l’ami dévoué qu’il est devenu pour moi ; c’est à force d’habileté, de flatteries, de ruses, en entrant dans ses vues, en étudiant son caractère, en me pliant à ses caprices, en lui prouvant que je pouvais seconder ses projets.

— Vous calomniez votre beauté, interrompit Rivarennes.

Sourde à ce propos, elle continuait :

— D’ailleurs, en me parlant de lui, vous me rappelez que je lui dois l’indépendance, que si je me suis enrichie, c’est grâce à lui. Il m’a comblée, et j’ai beaucoup à attendre encore du goût que je lui ai inspiré. En me prêtant à vos desseins, je m’exposerais à me voir retirer ses bienfaits.

— Oui, s’il savait. Mais il ne saura pas.

— Comment m’en flatterais-je, alors que sa faveur m’a mise en vue et que partout où je passe, je suis l’objet des attentions de tous ceux de ses compatriotes qui cherchent à lui plaire. Suis-je seulement sûre qu’il ne me fait pas surveiller ? Portez ailleurs vos propositions, ajouta Mme de Bonneuil en finissant ; moi, je ne puis les accepter.

Rivarennes ne put contenir le dépit que lui causait ce refus.

— C’est une désertion, s’écria-t-il, la voix grosse de colère.

— Je ne déserte pas, déclara-t-elle ; mais, je veux rester maîtresse de mes moyens de servir. Pourquoi m’obliger à en employer que je considère comme dangereux et qui me seraient nuisibles ? A-t-on eu à regretter jusqu’ici de s’en fier à mon initiative ? Si l’on a été à Paris tenu au courant des dispositions plus favorables de Paul Ier pour la France, de son admiration pour le général Bonaparte ; si le terrain a été préparé pour les négociations qui vont s’engager, à qui le doit-on si ce n’est à votre servante ?

— Vous avez eu une part dans ce succès diplomatique ; personne ne songe à le contester, observa Rivarennes.

— Alors pourquoi vouloir m’imposer un autre rôle ?

— Parce que nous ne voyons que vous qui soyez apte à le remplir et que si vous persistez à vous y dérober, nous ne saurons à qui le confier. En vous en faisant l’aveu, je vous prouve la confiance qu’on avait mise en vous et l’importance du service que j’étais chargé de vous demander. Ai-je besoin d’ajouter qu’on l’eût payé royalement.

A ces mots, Mme de Bonneuil leva les yeux sur le négociateur. Il crut y lire qu’elle revenait sur sa décision et que l’espoir d’un gain considérable la rendait moins rétive. Il n’en douta plus en l’entendant lui dire.

— Qu’eût-on fait pour moi ?

— Ce que vous auriez voulu qu’on fît, répondit-il.

Un silence suivit ces paroles et se prolongea sans que Rivarennes songeât à l’interrompre. La tentation opérait, Mme de Bonneuil allait y succomber, il en était sûr maintenant et jugeait habile de ne pas se montrer impatient.

— Il est donc bien important qu’une fois à Hambourg, votre duc de Maligny n’en puisse repartir ? fit-elle tout à coup.

— Plus important que je ne saurais dire, puisque son séjour ici nous permettra d’opérer efficacement ailleurs, et de mettre la main sur des conspirateurs dangereux qui nous échapperont, s’il parvient à les rejoindre.

Jugeant à l’attitude de Mme de Bonneuil qu’elle voulait tout savoir, Rivarennes poursuivit.

— Ces coquins-là, royalistes émigrés en Allemagne, ont ourdi un complot à l’effet d’assassiner le premier Consul. Avant de l’exécuter, ils ont écrit de Bade au prétendant, à Mitau, afin de solliciter son agrément. Contre leur attente, celui-ci a formellement réprouvé leur dessein et comme au même moment, le duc de Maligny rayé de la liste des émigrés allait partir pour Paris, il l’a chargé d’en empêcher l’exécution. Il lui a, en outre, ordonné de faire diligence, les conspirateurs ayant déclaré que si, à la date du 5 janvier, la réponse qu’ils attendent ne leur est pas parvenue, ils se considéreront comme autorisés à agir. C’est pour cela que le duc de Maligny, parti de Mitau, voici douze jours, voyage sans débrider et ne doit pas s’arrêter à Hambourg. S’il n’y est retenu, il repartira donc aussitôt, rejoindra les conspirateurs en temps utile et leur communiquera l’ordre dont il est porteur. Renonçant à leur projet, ils se disperseront et le complot n’aura pas de suites.

— N’est-ce pas là ce que vous devez souhaiter ?

— C’est ce que nous souhaiterions s’il s’agissait de préserver les jours du premier Consul. Mais, ils ne sont plus menacés, les conspirateurs étant connus et surveillés, et nous avons intérêt à ce que ces scélérats persévèrent dans leur entreprise criminelle, ce qu’ils feront si le duc de Maligny ne les a pas rejoints le 5 janvier. Ils passeront alors la frontière pour se rendre à Paris et seront arrêtés en entrant en France. Toutes nos mesures sont prises à cet effet. S’il s’attarde à Hambourg, nous les tenons ; s’il les rejoint, ils nous échappent et nous perdons l’occasion de nous emparer d’eux… Comprenez-vous maintenant, belle Adèle ?

— Oui, je comprends. Mais, pour retenir ici l’envoyé du roi de Mitau, est-il nécessaire d’employer une femme ? Vous avez d’autres moyens.

— Des moyens de violence ! s’écria Rivarennes, une arrestation ! un accident ! Fi donc ! Outre qu’en territoire étranger, l’emploi en est difficile, ils auraient l’inconvénient de laisser prise au soupçon, de faire deviner à notre voyageur qu’on lui a tendu un piège. Peut-être, nous échapperait-il ou parviendrait-il à envoyer à Bade, à notre insu, un émissaire, et notre but serait manqué. Il faut qu’il soit retenu sans s’en apercevoir, grisé par de beaux yeux, empêché de réfléchir aux conséquences du retard que subirait son voyage, d’en calculer les suites ; il faut, en un mot, que prisonnier, il ne sente pas sa chaîne.

Mme de Bonneuil haussa les épaules.

— Je ne connais pas de femme capable d’opérer ce miracle, déclara-t-elle, et, pour ma part, je refuse de m’en charger. Ah ! si j’avais déjà rencontré le duc de Maligny, si l’occasion m’avait été offerte de lui prouver qu’il me plaît et que je serais heureuse de lui plaire, je ne dis pas ; on peut toujours tenter de reprendre un entretien interrompu et en espérer un profit. Mais, exercer en quelques minutes sur un homme qu’on n’a jamais vu, assez d’influence pour lui imposer une volonté contraire à la sienne et bouleverser ses projets, c’est une tâche dont je me sens incapable. Vous demandez l’impossible, je vous le répète, Rivarennes, et, quelque désir que j’aie d’être agréable à M. Fouché, il ne faut pas, en cette circonstance, compter sur moi.

— Vous refuserez-vous même à essayer ? demanda Rivarennes en désespoir de cause.

— Essayer sans confiance, quand on sait la partie perdue d’avance, à quoi bon ?

— A prouver tout au moins votre bonne volonté, votre dévouement.

— S’il ne s’agit que d’en donner une preuve nouvelle, je suis à vos ordres, maintenant comme toujours, répondit Mme de Bonneuil d’un accent qui révélait plus de résignation que de conviction. Mais, croyez-moi, mon cher, si vous tenez à ce que M. de Maligny reste à Hambourg, cherchez un autre moyen.

— Faudra-t-il donc l’assassiner ? demanda brutalement Rivarennes qu’irritait l’échec de sa démarche.

— En vérité, je ne vois pas de procédé plus sûr pour l’empêcher de repartir, répliqua Mme de Bonneuil devenue soudain railleuse.

— Ah ! pour Dieu, ne vous moquez pas, fit-il avec emportement. Mes instructions m’autorisent à ne reculer devant aucune extrémité.

Il avait élevé la voix, ne se contenait plus, et trahissait une résolution indomptable. Mme de Bonneuil lut dans ses yeux qu’il ne mentait pas. Elle savait, d’ailleurs, de quoi le rendait capable le désir de ne pas perdre la faveur du ministre qui dirigeait la police consulaire et dont il était l’agent secret en Allemagne et en Russie.

— Allons, calmez-vous, dit-elle, on tentera l’impossible pour vous éviter de commettre un crime.

Son sourire, en tombant sur la colère de Rivarennes la dissipa. Sa bonne humeur lui revenait et l’entretien des deux complices se continua.

Tandis qu’ils échangeaient ces édifiants propos, Marguerite était restée à la place où on l’a vue s’asseoir. La virginale candeur de ses seize ans à peine révolus imprimait à son visage un charme indicible. Elle n’était plus une enfant ; elle n’était pas encore une femme. Mais la pureté de ses traits, l’expression attirante de sa physionomie où tout respirait l’intelligence, la droiture et la franchise, l’abondance soyeuse de ses cheveux blonds, la blancheur laiteuse de son teint, la sveltesse de sa taille laissaient deviner dans l’adolescente d’aujourd’hui, ce que serait la femme de demain.

A la voir telle que nous la décrivons, il ne semblait pas qu’elle fût faite pour les chagrins et les pleurs. Il y avait comme un invraisemblable désaccord entre la tristesse morne dont, à cette heure, le fardeau visiblement l’écrasait, et les signes précurseurs d’une existence heureuse, qui caractérisaient sa jeune beauté.

Elle avait pris une plume, tiré à elle une feuille de papier ; mais, au lieu d’écrire, elle avait cédé à l’entraînement de ses pensées et laissé son esprit les subir. Et sans doute ces pensées étaient tristes, amères, poignantes, puisque, bientôt, tout en son attitude témoigna d’un immense accablement, et qu’en ses yeux clairs brillèrent des larmes dont un retour sur son passé révélera les causes.

III

A seize ans, Marguerite connaissait les pires duretés du sort. Aucune ne lui avait été épargnée. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Élevée par sa nourrice et sous les yeux de son père, le comte de Morsang, dans un vieux château du Périgord, elle ne se rappelait rien de sa première enfance, si ce n’est qu’elle avait alors vécu dans une atmosphère de tendresse dont elle ne devait jamais oublier la douceur.

Mais combien brèves ces premières félicités ! Elle atteignait à peine l’âge où elle aurait pu en apprécier le bienfait, lorsqu’un soir, son père, au retour d’un voyage à Paris, avait annoncé qu’il fallait partir, s’expatrier, fuir les excès révolutionnaires, aller à l’étranger rejoindre les princes frères et cousins du roi, combattre sous leurs ordres afin de délivrer cet infortuné souverain, prisonnier de ses sujets rebelles.

Dans cette émigration soudaine, et bien qu’il n’y eût autour d’elle que visages attristés et effrayés, Margot avait vu d’abord une partie de plaisir. Pour une enfant, une course au loin, un déplacement, c’est toujours une fête. Mais, à peine en route, les souffrances s’étaient multipliées. Malgré sa jeunesse, elle en avait conservé un souvenir affreux.

Au hasard des chemins, parmi des flots de fugitifs, à travers les pénibles incidents d’une longue route, on était enfin arrivé à Augsbourg en Souabe. Une modeste chambre d’auberge était devenue la demeure de la petite châtelaine. C’est là que son père l’avait laissée aux soins de sa nourrice, fixée auprès d’elle par son dévouement et sa sollicitude. Il était allé à Worms, se réunir aux gentilshommes enrégimentés par le prince de Condé, dans le but de rétablir le roi sur son trône.

Quatre années durant, elle était restée séparée de lui. C’est à peine si, de temps en temps, il venait, en toute hâte, l’embrasser. Il passait quelques heures auprès d’elle, repartait ensuite ; de nouveau, des mois s’écoulaient sans qu’elle le revît. Sa nourrice, quelques vieilles dames ses compatriotes réfugiées à Augsbourg, à qui son père l’avait recommandée, la fille de l’une d’elles qui avait fondé dans cette ville une école française et qui s’était chargée de son instruction, ses compagnes de classe formaient alors toute sa société. Ainsi, aux jours heureux de sa première enfance avaient succédé des heures assombries par toutes les tristesses et toutes les misères de l’exil.

Misères et tristesses glissaient cependant sur elle sans y laisser une empreinte profonde. La monotone existence des émigrés, à laquelle elle était associée, s’éclairait souvent de leurs espérances. Ils ne croyaient pas à la durée de leurs maux. Ils se croyaient toujours au moment de rentrer dans leur patrie. Ils suivaient anxieusement, mais avec une invincible foi dans le succès, les événements qui se déroulaient en France et sur la frontière, les combats engagés tour à tour sur le Rhin, en Suisse, en Italie ; ils en attendaient le triomphe final de leur cause, la défaite définitive de la Révolution, la prochaine restauration de leur roi. Les projets qu’ils fondaient sur des victoires considérées par eux comme certaines entretenaient leur courage, leur confiance dans un avenir réparateur.

Mêlée à leur vie, Marguerite partageait leurs illusions. Elle était à l’âge où les infortunes les plus prolongées ont moins de prise sur l’âme que les rares joies qui les traversent. A chaque nouveau malheur, elle pensait comme eux que ce serait le dernier ; comme eux aussi, elle s’en consolait en se rattachant à de nouveaux espoirs, trop dépourvue d’expérience pour prévoir qu’ils pussent être trompés. Ils allaient l’être cependant et dans les circonstances les plus cruelles.

Au printemps de 1796 — elle avait alors douze ans — sa nourrice, son unique amie, lui fut enlevée par une mort aussi soudaine qu’imprévue. Une courte maladie terrassa en moins de huit jours cette vaillante et dévouée créature. Elle n’eut que le temps, au moment où elle se sentait irrémédiablement frappée, d’écrire au comte de Morsang et, en attendant son arrivée, de confier l’enfant à la maîtresse chargée de son instruction.

Le père accourut, mais si visiblement désigné pour une fin prochaine qu’en le voyant descendre de voiture, Marguerite fut épouvantée. L’appel de la nourrice était allé le chercher dans le duché de Bade où résidait alors l’armée de Condé et l’avait trouvé couché sur un lit d’ambulance, à la suite d’une blessure reçue dans une escarmouche entre républicains et émigrés.

Bien que son état exigeât des soins, en apprenant que sa fille allait être seule à Augsbourg, il avait voulu partir. Pansé tant bien que mal et sourd aux conseils des chirurgiens, il s’était mis en route sans calculer les conséquences des fatigues auxquelles il allait s’exposer. Cet acte de dévouement paternel devait lui coûter la vie. En arrivant à Augsbourg, il était épuisé ; il dut s’aliter et Marguerite assista de nouveau à toutes les horreurs de l’agonie d’un être chéri.

Celle de sa nourrice avait duré une semaine ; celle de son père dura trois mois, rendue plus affreuse par le désespoir que causait à ce malheureux l’imminence de sa mort, alors que sa fille aurait eu tant besoin qu’il vécût. Il la voyait orpheline, livrée à l’abandon, aux hasards de l’exil, aux périls d’une existence sans guide et sans appui ; cette image le torturait.

Il fut plusieurs jours sans lui faire part de ses horribles craintes, soit qu’il hésitât à lui confesser ce qu’il fallait qu’elle sût quand il ne serait plus là pour la soutenir et la diriger, soit que, malgré tout, il espérait guérir. Il dut, cependant, se décider à parler.

Il le fit un jour où l’infirmière qui lui donnait des soins s’était éloignée. Seul avec sa fille, il laissa les confidences suprêmes déborder de son cœur.

— Il m’en coûte, ma chérie, d’aggraver tes angoisses et d’accroître ta filiale affliction, lui dit-il. Mais il est des choses que tu dois connaître et dont je serais coupable de retarder l’aveu. Cet aveu, je comptais ne te le faire que plus tard, beaucoup plus tard, quand tu aurais acquis toute la maturité de ta raison. Les circonstances exigent qu’il soit immédiat, parce que, pour que tu comprennes les conseils qu’au moment de te laisser seule au monde, je suis tenu de te donner, il faut qu’il les précède. Ces conseils nécessaires, tu t’engageras à les suivre ?

— Je les suivrai, mon père, déclara Marguerite. J’espère, quoi que vous en disiez, que vous vivrez. Mais, s’il en est autrement, vos avis seront pour moi des ordres ; je m’y conformerai avec autant de docilité que si vous étiez vivant.

Dévorant ses larmes, elle avait prononcé ces paroles d’une voix ferme, où se révélait, dans un accent d’énergique conviction, l’inébranlable volonté de tenir sa promesse. Son père en fut réconforté, comme s’il eût deviné que, dans sa fille, traitée jusqu’à ce jour comme une enfant, surgissait soudain la femme, une femme de devoir précocement mûrie par le malheur et qui ne tromperait pas l’espoir qu’il fondait sur elle.

— Écoute-moi donc, reprit-il. Ta mère était de condition très humble ; mais sa beauté, son esprit, la noblesse de son âme la rendaient digne du rang social auquel je l’élevai en l’épousant. J’étais libre, riche ; je n’avais plus ni père ni mère, mais seulement des parents collatéraux. Quoique je ne dépendisse d’eux à aucun degré et que, pour me marier, leur consentement ne me fût pas nécessaire, ils virent dans mon mariage une mésalliance qui les outrageait ; ils ne me le pardonnèrent pas. La mort de ta mère survenue au moment de ta naissance n’a pas apaisé leur courroux ; les malheurs publics qui nous ont si durement frappés les uns et les autres n’ont pu les disposer à l’oubli, au pardon. Nous sommes restés brouillés et leur intraitable orgueil m’est trop connu pour que je puisse me flatter que même ton infortune les fléchira. Dans ta famille paternelle, tu ne trouveras donc personne à qui tendre la main.

— Je rougirais de la tendre à ceux qui ont humilié mon père et ma mère, s’écria Mlle de Morsang.

M. de Morsang, trop faible pour attirer sa fille vers lui et l’embrasser, ne put que lui prendre la main ; il la porta à ses lèvres. Marguerite sentit qu’il la remerciait ainsi de l’approbation, que donnait à sa conduite passée le cri spontané qu’elle n’avait pu retenir.

— Du côté de ta famille maternelle, il en est autrement, continua-t-il. Ta mère avait une sœur plus jeune qu’elle. Elle a émigré à la même époque que nous ; elle vit actuellement à Madrid sous le nom de comtesse de Bonneuil. C’est la seule de nos parentes à qui je puisse te confier. J’ai longtemps hésité à le faire. Mais qui commettre à ta garde, si ce n’est elle ? Les rares amis qui nous restent sont en proie à des maux pareils aux nôtres ; leur vie est trop précaire pour qu’on puisse leur demander de se charger de toi. Ils s’étonneraient d’ailleurs qu’ayant une famille, je ne m’adresse pas à elle et ne te remette pas entre ses mains.

— Et ils auraient bien raison, observa Marguerite. Et puis, je ne voudrais pas être à charge à des étrangers. Mais pourquoi, mon père, demanda-t-elle, avez-vous hésité à me confier à ma tante de Bonneuil ? La sœur de ma mère ! Ma place ne serait-elle pas auprès d’elle, si vous me manquiez ? Sans la connaître, il me semble que je l’aimerai bien vite ; je l’aime déjà.

— Pourquoi j’ai hésité ? Comment te le dire sans te mettre en défiance envers la seule personne dont je puisse réclamer pour toi la protection ? Tu es si jeune, ma pauvre chérie ! Peux-tu comprendre, comprendras-tu pourquoi, en te parlant pour la première fois de cette tante, ton unique appui après moi, je suis obligé de te confesser que je ne te confie à elle que contraint et forcé, que je t’aurais voulu un guide plus sage et plus sûr ?

— Ne ressemble-t-elle donc pas à ma mère ? interrogea Marguerite.

— En ta mère, tout était droiture, franchise, bonté. Elle ne s’inspirait jamais que de sa conscience. Je n’ose en dire autant de ta tante ; elle a si mal dirigé sa vie que je crains qu’elle ne dirige pas mieux la tienne. Et cependant, je le répète, tu ne peux espérer d’autre secours que le sien. Tu vois, mon enfant, combien j’ai lieu de m’inquiéter en songeant que désormais tu dépendras d’elle et que son influence, en s’exerçant sur toi, pourrait te détourner de la voie que je me suis appliqué à te tracer.

Marguerite se pencha vers son père et comme si, subitement éclairée par les propos qu’elle venait d’entendre, elle avait à cœur de le rassurer, elle murmura :

— Ne m’en dites pas davantage, père adoré, et ne vous inquiétez pas. Je n’oublierai jamais vos enseignements ; ils sont gravés dans mon cœur ; ils seront ma loi, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse pour m’en imposer une autre.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de M. de Morsang.

— Ah ! je te crois, je veux te croire, dit-il ; tu est bien la digne fille de tes parents ; comme eux, tu seras fidèle au devoir, à l’honneur. Les exemples et les conseils qui te seront donnés, tu ne les suivras qu’autant que ta conscience les aura ratifiés.

Ce jour-là, ce grave entretien ne fut pas poussé plus loin. Mais, le jour suivant, le malade y revint sans donner toutefois à ses recommandations la même solennité. C’était maintenant en des souvenirs accidentellement évoqués, en des récits relatifs à des incidents de famille, ignorés de Marguerite, puis à propos d’une lettre qu’il avait écrite à Mme de Bonneuil dès qu’il s’était vu en péril de mort, qu’il apprenait à sa fille à connaître cette tante dont, jusqu’à ce jour, le nom n’avait jamais été prononcé devant elle.

Il en parlait comme d’une femme charmante, mais dangereuse, capable de bons mouvements mais vaine, coquette, intrigante, éprise de plaisir, gâtée par les hommages. Il dut même avouer qu’il n’avait pas la preuve qu’elle eût droit au nom qu’elle portait ; peut-être, ne l’avait-elle pris que pour se faire valoir, en laissant croire qu’elle était veuve, alors qu’il était douteux qu’elle eût jamais été mariée. N’ayant rien hérité de ses parents et, à son entrée dans la vie, pauvre comme sa sœur, elle menait cependant grand train, prétendait s’être enrichie en des spéculations sur les denrées coloniales, favorisées par les amis puissants qu’elle comptait à Madrid.

Était-ce faux ? Était-ce vrai ? Il l’ignorait, car depuis longtemps, les relations entre cette énigmatique belle-sœur et lui s’étaient espacées. Mais le mystère dont elle s’entourait, les incidents de son existence agitée, ce qu’on disait de son luxe, de ses dépenses, de son influence à Madrid, sans qu’on pût expliquer à quels services elle devait son crédit, contribuaient à lui rendre suspectes les origines de cette invraisemblable fortune. Aussi gémissait-il d’être obligé de confier sa fille à Mme de Bonneuil, sous peine d’exposer cette chère innocente aux pires dangers d’une existence aventureuse. La mort le surprit dans ces angoisses. Au moment où il expira, la réponse de sa belle-sœur à la lettre qu’il lui avait écrite n’était pas encore arrivée. Il quitta la vie sans savoir ce que sa fille allait devenir.

Provisoirement recueillie dans une famille d’émigrés, elle y attendit en vain, durant plusieurs semaines, des nouvelles de Mme de Bonneuil. Bientôt, elle s’alarma du silence prolongé de cette tante qui lui était inconnue et dont ce que son père lui en avait dit pouvait lui faire craindre l’indifférence. Quel parti prendrait-elle si la réponse qu’elle espérait n’arrivait pas ou si elle était négative ? Son père, en mourant, n’avait pas prévu cette éventualité. Les instructions écrites laissées par lui à sa fille témoignaient d’une entière confiance dans sa belle-sœur. Il n’avait pas mis en doute le dévouement de celle-ci et raisonnait comme si, par avance, il était sûr que ce dévouement ne manquerait pas à l’orpheline. Il pouvait lui manquer cependant, et dans ce cas, que ferait-elle ?

Confidents de ses angoisses, les braves gens chez qui Mlle de Morsang avait trouvé un asile, s’appliquaient à la rassurer.

— Nous ne vous abandonnerons pas, lui disaient-ils.

Mais ayant déjà fait un cruel apprentissage de la vie et puisé dans le malheur une expérience précoce, elle savait ce que valent de telles promesses quand une compassion passagère les inspire et quand ceux qui les font ne doivent rien à qui les reçoit.

Elle était encore pour ses protecteurs un objet de pitié ; les quelques centaines de francs qu’elle avait trouvées dans la succession de son père lui permettaient de les défrayer, pour un temps, des dépenses occasionnées par la place qu’elle occupait à leur foyer. Mais lorsque ces maigres ressources seraient épuisées, lorsque l’émotion généreuse causée par son infortune se serait dissipée et perdue dans l’universalité des misères de l’émigration, leurs dispositions ne se modifieraient-elles pas ?

Sans doute, la mort de son père la faisait héritière des biens qu’il possédait en France : le vieux château du Périgord, les terres qui l’environnaient. Mais M. de Morsang ayant émigré, ses biens avaient été confisqués ; peut-être étaient-ils déjà vendus ; pouvait-elle se flatter de les recouvrer jamais ?

Elle était donc exposée à n’être plus qu’une pauvre fille sans feu ni lieu. Son extrême jeunesse ne l’empêchait pas de le prévoir, d’en concevoir d’incessants tourments qui s’ajoutaient à sa douleur filiale, la lui rendaient plus lourde, plus amère, plus poignante.

L’arrivée de Mme de Bonneuil qu’elle n’osait plus espérer, vint à l’improviste la délivrer de son angoisse. Un matin, entra dans sa chambre, en coup de vent, une jeune femme brune, jolie, d’une suprême élégance en ses habits de deuil, la voix chaude, le regard affectueux et compatissant, qui lui ouvrait les bras. C’était sa tante qui venait de Madrid la chercher et qui, dès ses premières paroles, s’excusait d’avoir tant tardé, imputant ce retard, non à sa volonté, car elle s’était mise en route au reçu de la lettre de son beau-frère, mais à la longueur du trajet, et couronnait ses explications hâtives par le langage le mieux fait pour dédommager sa nièce de tout ce qu’elle avait souffert.

— Maintenant, nous ne nous quitterons plus, ma petite Margot. Je t’emmène en Espagne. Je n’ai pas d’enfants ; tu seras ma fille et je serai, certes, fière de toi, car tu es jolie, sais-tu ? très jolie. Voilà des yeux qui, lorsque tu auras dix-huit ans, troubleront bien des cœurs.

Cette remarque déplut à Mlle de Morsang. Elle la trouvait déplacée. Mais les témoignages de tendresse dont elle était l’objet la lui eurent vite fait oublier. Ils tombaient sur son âme endolorie comme une rosée bienfaisante. Avec la spontanéité de son âge, elle s’abandonna à la joie réparatrice qui lui était donnée, presque tentée de croire que son père avait méconnu Mme de Bonneuil en la présentant comme une personne dont il ne fallait suivre les conseils et les exemples qu’avec circonspection.

Bientôt après, ayant pris congé de ses amis d’Augsbourg, Marguerite partait avec sa tante pour Madrid. Elle ne devait jamais oublier les enchantements de ce voyage où tout était pour elle surprise et nouveauté. Trop grande dame pour utiliser les services de diligences, Mme de Bonneuil avait sa voiture, une berline confortable grâce à laquelle on franchissait sans fatigue de longues distances : dans l’intérieur, la tante et la nièce ; sous la capote du siège d’arrière, une femme de chambre et un valet ; un courrier précédait les voyageuses de vingt-quatre heures pour assurer des logements dans les villes où elles devaient s’arrêter et, aux relais, le service des chevaux.

C’était toujours dans la meilleure hôtellerie que partout on descendait. La tante ne regardait pas à la dépense, payait sans compter, tirant d’un sac en cuir qui ne la quittait pas autant d’or qu’il en fallait pour suffire à tout. Sous la promesse d’avoir doubles guides, les postillons allaient un train d’enfer ; les aubergistes certains de n’être pas marchandés se prodiguaient en attentions. Ils n’eussent pas mieux fait pour une reine.

— Ma tante est donc bien riche ? se demandait Marguerite à la fois éblouie et défiante.

Mais ce qu’elle pensait, elle n’osait en faire part à sa compagne dont les bontés et la sollicitude désarmaient ses soupçons. Elle eût craint de paraître ingrate en s’étonnant ouvertement de ce faste de voyage, dont elle jouissait sans y avoir été préparée.

Du reste, elle n’était pas au bout de ses surprises. Mme de Bonneuil, pour justifier, en arrivant à Augsbourg, la lenteur qu’elle avait mise à la venir chercher, avait allégué la nécessité où elle s’était trouvée, en sa qualité d’émigrée, d’éviter la traversée de la France et de faire un long détour par mer, de Cadix à Anvers, pour gagner l’Allemagne par les Pays-Bas. Mlle de Morsang en avait conclu que sa tante la conduirait en Espagne par le même chemin et qu’elles s’embarqueraient à Anvers pour Cadix. Elle fut donc très étonnée lorsqu’un matin, au départ de Liége où elles avaient passé la nuit, elle l’entendit donner l’ordre au postillon de se diriger vers la frontière française.

Cette fois, elle ne put taire sa surprise.

— Mais je croyais, ma tante, lui dit-elle, que le territoire de France vous était interdit, et à moi comme à vous, puisque je tiens de mon père que je suis inscrite sur la liste des émigrés.

— Je n’ai pas le droit de résider en France, répondit Mme de Bonneuil. Mais j’ai demandé naguère ma radiation et la tienne du même coup. Nous ne courons aucun danger en la devançant de quelques jours. Du reste, je ne compte rester à Paris que le temps d’y régler une affaire importante et de m’informer afin de savoir si le château de Morsang est toujours sous le séquestre de l’État ou s’il a été vendu. S’il ne l’est pas, j’en demanderai en ton nom la restitution. Je ne désespère pas de l’obtenir. J’ai des amis puissants.

Marguerite dut se tenir pour satisfaite. Mais elle ne s’expliquait pas pourquoi, si peu de temps avant, sa tante, en allant à Augsbourg, et quand tout lui commandait d’y arriver promptement, avait pris par le plus long, et pourquoi maintenant, lorsque rien ne la pressait de rentrer à Madrid, elle prenait par le plus court, au mépris des dangers auxquels s’exposaient les émigrés qui se montraient en France sans y être autorisés. C’était un mystère nouveau ajouté à tant d’autres qui l’avaient déjà frappée et devaient la frapper encore. Elle ne chercha pas à le pénétrer. Elle devinait qu’elle n’y parviendrait pas.

Elle fut tout aussi impuissante à découvrir les causes qui retinrent sa tante à Paris pendant huit jours et firent d’elle-même durant ce temps une véritable abandonnée, reléguée dans un hôtel de la rue de la Loi et réduite à la compagnie de la femme de chambre. Mme de Bonneuil sortait dès le matin, ne rentrait qu’à la fin de la journée, affairée, fatiguée, soucieuse, parlant à peine pendant le souper, qu’on servait aussitôt qu’elle était rentrée, et s’échappant au sortir de table pour recevoir un individu qui l’avait demandée dès son arrivée et qui revint tous les soirs.

Il s’était fait annoncer sous le nom de Rivarennes. Toujours empressée à l’accueillir, Mme de Bonneuil semblait attacher un grand prix à ses visites. Marguerite, qui le voyait pour la première fois, le trouvait déplaisant. Elle devait le revoir souvent par la suite sans qu’il cessât jamais d’être l’objet de ses dédains, comme si elle eût instinctivement compris qu’il était le mauvais génie de sa tante.

C’est dans la soirée que se présentait ordinairement le citoyen Rivarennes. Le huitième jour, il vint le matin de bonne heure. Introduit aussitôt dans la chambre de Mme de Bonneuil, sa visite fut brève. Quand il fut parti, Marguerite entra chez sa tante qu’elle trouva souriante et satisfaite, serrant dans un portefeuille des papiers que le visiteur venait de lui laisser et qui lui dit joyeusement :

— Nous partons tout à l’heure, petite. Mes affaires sont terminées et aussi bien que je le souhaitais. Malheureusement les tiennes ne marchent pas comme les miennes. On ne m’a pas caché qu’il te sera malaisé de rentrer en possession du château de Morsang. Je crains même qu’il n’y faille renoncer. Mais si je venais à te manquer, tu ne serais pas sans ressources. Tu vois ces papiers, ajouta-t-elle en les agitant avant de les enfermer dans le portefeuille ; ce sont des traites sur Madrid, des lettres de crédit. Il y a là de quoi te faire une belle dot.

De nouveau, Margot se demanda d’où venait cet argent. Mais elle n’en devinait pas la source. Ce fut encore par l’effet d’un pressentiment qui s’imposait à sa jeune raison qu’il lui apparut que cette source était impure et que ces traites représentaient un bien mal acquis. Mais elle n’avait à cet égard aucune certitude ; elle resta silencieuse ; sa tante ne devina pas que la défiance dont M. de Morsang avait jeté les germes dans le cœur de sa fille s’accentuait rapidement et allait se fortifier de jour en jour.

Le mois suivant, la tante et la nièce étaient à Madrid. Mme de Bonneuil y habitait, sur la Puerta del Sol, la plus belle place de la capitale espagnole, un luxueux appartement dont les vastes dimensions lui permirent d’y donner à sa nièce une chambre et une salle d’étude. Lorsque le tapissier à la mode eut passé par là, Marguerite put se croire transportée dans un paradis.

On touchait alors à la fin de l’automne ; l’hiver venait à grands pas. Mais le soleil continuait à resplendir ; du matin au soir, il inondait de ses rayons ce logis délicieux. Sa lumière surprenait et égayait l’enfant, accoutumée aux brumes grisâtres de la Souabe. Dès ce moment, son existence fut transformée.

Sa tante avait voulu qu’elle vécût comme une opulente héritière. Elle fut richement habillée ; une femme de chambre fut affectée à son service ; elle eut des maîtres non seulement pour l’instruire, mais aussi pour la doter des arts d’agrément qui étaient alors le privilège des filles de l’aristocratie.

— La nature t’a merveilleusement douée, lui disait sa tante ; tu lui dois de posséder le plus précieux des dons : le don de plaire. Mais pour qu’il porte tous ses fruits, pour que tu deviennes une femme accomplie, il faut le cultiver, le parer, l’embellir de tout ce qui peut te rendre plus charmante et te donner sur les hommes plus d’empire. Ne crains pas d’être coquette. La coquetterie ne messied pas, à condition de savoir l’utiliser à propos. C’est la meilleure arme de notre sexe !

Tout, dans ces conseils, ne plaisait pas également à Marguerite. Elle se disait que son père ne les eût pas tous approuvés. Quoique pour plaire à sa tante, elle feignît d’être disposée à y conformer sa conduite, son honnêteté naturelle lui dictait le choix qu’il y avait lieu de faire entre ceux qui étaient bons à suivre et ceux qu’il convenait d’oublier. Elle se rappelait toujours les dernières confidences de son père mourant. Elle les opposait dans son cœur aux propos de sa tante, dont elle s’appliquait à ne point paraître effarouchée, bien qu’en dépit de son ignorance du mal, elle comprît qu’ils n’eussent pas dû lui être tenus tels qu’elle les entendait. Ils eurent pour l’effet d’entretenir en elle les instinctives défiances dont nous avons raconté l’origine.

D’autres incidents contribuèrent à les accroître, à l’accoutumer peu à peu à les dissimuler sous une impassibilité apparente. Elle eut promptement constaté qu’à Madrid comme à Paris Mme de Bonneuil lui faisait mystère de toute une part de sa vie. Elle fut frappée d’être souvent laissée seule avec l’institutrice anglaise que sa tante avait fait venir de Londres et fixée chez elle à demeure. C’est avec son institutrice que, le plus souvent, Marguerite passait ses journées, allait en promenade, prenait ses repas.

Sa tante recevait de nombreux visiteurs. Mais rarement autorisée à venir au salon, Marguerite ne les connaissait guère que de nom. Elle savait seulement que le plus assidu de tous était le duc d’Havré, gentilhomme français, émigré, chargé d’affaires du roi de France proscrit ; et le mieux reçu, Son Altesse Sérénissime Godoï, prince de la Paix, premier ministre du monarque espagnol, favori de la reine.

Des émigrés, des grands d’Espagne venaient aussi dans la maison et, de l’empressement que l’on mettait à les recevoir, Marguerite devait nécessairement conclure que sa tante appartenait au parti des Bourbons. Mais ce qui la déconcertait, c’est que presque tous les soirs, lorsque le duc d’Havré était parti, se présentait un autre personnage, qu’on introduisait mystérieusement et avec qui sa tante avait de longs entretiens. Elle fut longtemps à savoir que c’était le général Pérignon, ambassadeur de la République française en Espagne ; il fallut, pour le lui apprendre, l’indiscrétion accidentelle d’un domestique.

Puis, c’étaient des voyages de sa tante, qui partait sans dire où elle allait ni quand elle serait de retour, des absences inexpliquées, de fréquents témoignages de gêne financière, auxquels succédaient brusquement des arrivées de fonds venus on ne sait d’où, qui ramenaient l’abondance et la joie ; et enfin les visites plus ou moins espacées de ce Rivarennes que Marguerite avait vu pour la première fois à Paris et pour qui sa tante semblait professer une déférente amitié. Il apparaissait à l’improviste, sans s’être annoncé, sans être attendu, arrivant de loin, pressé de repartir, affectant, dans sa brusquerie familière, le ton d’un homme qui a le droit de donner des ordres et qui veut être obéi.

Ces mystères troublaient Marguerite, éveillaient en elle de vagues craintes, rendaient plus profond de jour en jour le fossé qui, dès le premier moment, s’était creusé entre elle et Mme de Bonneuil. Elle eût voulu les pénétrer. Mais elle y était impuissante. De timides questions posées par elle à sa tante et à son institutrice n’avaient pas reçu de réponse. En plusieurs occasions, elle avait acquis la certitude qu’autour d’elle sévissait la conspiration du silence.

Il suffit des deux années qui suivirent son arrivée à Madrid pour lui rendre odieuse l’existence louche à laquelle elle se trouvait associée malgré soi. La sainte ignorance de son âge lui en dérobait le véritable caractère. Mais elle en soupçonnait l’incorrection. Sous l’empire d’une curiosité inconsciente, son esprit perspicace s’était aiguisé. Rien de ce qui se passait sous ses yeux ne lui échappait et elle y puisait incessamment le désir de s’éloigner du milieu où les circonstances l’avaient condamnée à vivre.

Un voyage en Russie auquel, sans en lui révéler l’objet, la comtesse se décida à la fin de 1798, en lui annonçant qu’elle l’emmenait, vint faire diversion à ses peines, mais pour un temps seulement. Lorsqu’après un séjour de trois mois à Londres, Mme de Bonneuil se fut établie avec sa nièce à Saint-Pétersbourg, la même mystérieuse existence recommença. Des visiteurs nouveaux prirent la place de ceux de Madrid. Marguerite vit recommencer le défilé des visages à la fois obséquieux et impertinents, le débordement des folles dépenses, le même mélange hétéroclite des relations quotidiennes. Dans la bouche de sa tante, elle entendit les mêmes propos, les mêmes vantardises propres à faire croire que cette énigmatique personne avançait sur le chemin de la fortune.

En Russie comme en Espagne, elle s’était donnée pour une noble Française émigrée, et bien qu’il fût visible que les hommes qui subissaient le prestige de sa beauté ne prenaient pas au sérieux tous ses dires, ils s’efforçaient de la flatter en feignant d’y ajouter foi. On vit parmi les plus empressés à la fréquenter deux ministres impériaux : le comte Rostopchine et le comte Panin. Le premier devint l’hôte familier de la belle Française ; par son intermédiaire, elle fut, à plusieurs reprises, reçue par l’empereur. A cette époque, l’or, les bijoux, des présents de toutes sortes affluèrent dans la maison.

Marguerite avait alors quinze ans ; elle était, mieux que par le passé, en état de comprendre l’origine de ces richesses et de concevoir la honte d’en jouir. Si elle l’eût pu, elle se fût enfuie. Mais sa jeunesse la rivait à la femme à qui le pire destin l’avait livrée. Sans autres parents qu’elle, sans amis, ne sachant rien du monde, encore inhabile à s’y diriger, où pourrait-elle trouver un refuge ? Il fallait attendre, se contraindre à la feinte, paraître ne rien voir de ce qui l’offensait et l’humiliait.

Elle se le répétait tous les jours, assez maîtresse d’elle-même pour ne pas laisser lire dans son cœur les résolutions qu’elle y formait, mais non assez pour ne pas gémir sur son triste sort et pour ne pas pleurer lorsqu’elle envisageait les obscurités du présent et les dangers de l’avenir.

C’est la constatation de ces obscurités et la perspective de ces dangers qui lui arrachaient les larmes qu’on l’a vue répandre dans le salon d’hôtel où Rivarennes était venu trouver Mme de Bonneuil pour réclamer de nouveau ses services. Elle pleurait, la pauvre Marguerite, tout en attendant, reléguée à l’écart, la fin de leur suggestive conversation.

IV

Après avoir longtemps parlé sans que rien de leurs paroles arrivât aux oreilles de Marguerite, les deux complices, comme s’ils eussent oublié qu’elle était là, avaient laissé, peu à peu, leur voix s’élever. Leurs propos étaient devenus plus vifs, se succédaient plus rapides en des questions suivies de répliques. On eût dit qu’ils se disputaient.

Marguerite n’écoutait pas ; elle n’avait même pas cherché à entendre. Mais, maintenant, elle entendait, et bien que ce ne fussent parfois que des lambeaux de phrases, ce qu’elle en recueillait suffisait à les lui rendre intelligibles.

— Vous ne me faites que de vagues promesses, mon cher, disait sa tante, à Rivarennes, ce n’est pas suffisant.

— Vous n’avez jamais eu à regretter d’avoir eu confiance, répondait-il. Nous avons toujours donné plus que nous n’avions promis.

— Il n’en est pas moins utile de préciser. Vous m’avez dit que si je parviens à empêcher le duc de Maligny de repartir, je serai payée royalement. Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends par là qu’on vous accordera ce que vous demanderez. Exprimez vos désirs.

Mme de Bonneuil ne se hâta pas de les formuler. Marguerite supposa qu’elle se donnait le temps de réfléchir. Elle la savait intéressée, calculatrice et, sans doute, on l’avait mise en droit d’être exigeante. Mais, quel service lui demandait-on ? Ceux qui le lui demandaient devaient y attacher un haut prix, puisque, loin d’en marchander le payement, ils souscrivaient d’avance aux conditions qu’on leur imposerait. De quelle nature était-il donc ? Qu’était ce duc de Maligny qu’ils ne voulaient pas laisser repartir ? Marguerite ne le connaissait ni de nom mi de vue ; elle en entendait parler pour la première fois. Mais sans le connaître, elle devinait qu’on ourdissait contre lui quelque trame abominable. D’instinct, sans rien savoir, elle se mettait de son côté, regrettait de ne pouvoir l’avertir afin qu’il se tînt sur ses gardes.

La voix de sa tante interrompit ses réflexions.

— Je désire que ma nièce soit rayée de la liste des émigrés, reprenait-elle ; elle n’aurait pas dû y figurer, car sa volonté n’a été pour rien dans son émigration ; elle était une enfant quand on l’a conduite à l’étranger. Je souhaite aussi que son patrimoine lui soit restitué, s’il est encore bien de l’État. S’il est aliéné, s’il ne peut lui être rendu, qu’on l’indemnise en lui assurant des moyens d’existence, une dot.

D’un accent de condescendance empressée, Rivarennes consentait, promettait, s’engageait.

— Vos prétentions sont légitimes ; il y sera fait droit. Est-ce tout ? Elles ne concernent que votre nièce. Ne souhaitez-vous rien pour vous-même ?

— Rien pour le moment. Grâce à Rostopchine, je suis comblée. Qu’on dote Margot et je serai satisfaite.

Cette réponse témoignait d’une sollicitude qui toucha Mlle de Morsang. Avait-elle trop sévèrement jugé sa tante ? Elle était bien près de le croire lorsqu’un propos de celle-ci ranima ses défiances ébranlées.

— Il y a si longtemps qu’elle m’est à charge ! ajoutait-elle.

— Bah ! ce que vous faites pour elle, elle vous le rendra plus tard, objecta Rivarennes.

— Détrompez-vous, répliqua Mme de Bonneuil ; je n’ai rien à attendre de cette ingrate. La vie que je mène lui fait horreur ; elle aspire à en changer ; dès qu’elle pourra me quitter, elle me quittera. Ce serait folie de compter sur sa reconnaissance. C’est Cendrillon, cette petite, un pot-au-feu, et je sens bien qu’en tout ce que je fais, elle me blâme.

— Elle ne le blâmera pas toujours. Vienne un galant qui lui dira qu’elle est jolie, elle fera comme vous, comme tant d’autres.

— Erreur, mon cher ; jamais elle ne se résignera à courir les mêmes aventures que moi. Après tout, elle aura peut-être raison, soupira Mme de Bonneuil en finissant.

— Ce serait dommage, car chaque jour ajoute à sa beauté quelque trait nouveau, la rend plus séduisante. Mais, elle vous ressemble trop pour ne pas vous imiter. Aussi suis-je convaincu que vous vous trompez et qu’avant peu, les hommages qu’elle s’attirera rien qu’en se montrant l’auront métamorphosée. Ce qu’elle sera, ses yeux le révèlent déjà.

Cette réflexion de Rivarennes, dont rien ne fut perdu pour Marguerite, fit monter à ses joues un flot de sang. Elle était toute honteuse d’entendre cet homme méprisable et méprisé douter de sa vertu et prédire sa déchéance. Elle dut se faire violence pour ne pas bondir sous l’injure ; elle eût voulu pouvoir lui crier qu’il était un misérable et qu’il mentait.

Une exclamation de sa tante lui rendit son sang-froid, la ramena à son impassibilité coutumière.

— Trêve de prédictions, Rivarennes ! dit Mme de Bonneuil. Vous parlez à tort et à travers sans songer qu’elle peut nous entendre. Tenez, je parie qu’elle nous écoutait.

Marguerite n’eut que le temps de se rejeter sur sa chaise. Elle s’y fit immobile et ferma les yeux, en comprenant qu’on la regardait.

— Vous voyez bien qu’elle dort, murmura Rivarennes.

De nouveau, on parla si doucement qu’elle n’entendit plus.

A l’improviste, un grand bruit au dehors fournit à Marguerite l’occasion de paraître se réveiller. C’était, sur le pavé de la cour, un grondement de roues, un piétinement de chevaux, un claquement de fouet. Elle se redressa, sursautant, comme surprise et tirée d’un sommeil profond. Par la croisée vers laquelle s’étaient précipités sa tante et Rivarennes, elle vit, sous la clarté des réverbères qui brillaient dans la nuit naissante, une chaise de poste toute blanche de neige durcie s’arrêter au seuil de l’hôtel. Un jeune homme à mine à la fois affable et hautaine en descendit. A peine les pieds à terre, il se retourna pour tendre la main à une femme enveloppée dans des fourrures, le visage dissimulé sous une voilette épaisse qu’elle souleva aussitôt et qui découvrit une frimousse chiffonnée, charmante et attirante sous l’éclat des yeux veloutés, caressants et rieurs.

— Le duc de Maligny ! s’écria Rivarennes. Pardieu ! il arrive au bon moment. Il ne s’agit plus pour vous, belle Adèle, que de trouver le moyen de vous le faire présenter. Mais cette femme qui l’accompagne n’est-elle pas la Chevalier, l’actrice française engagée au théâtre Michel ? Par exemple, si je m’attendais à les voir ensemble !…

— C’est elle-même, affirma Mme de Bonneuil, qui venait de reconnaître la comédienne. En toute autre circonstance, j’aurais béni le hasard qui la conduit à Hambourg pendant que j’y suis, puisque nous sommes liées d’amitié, et personne autre qu’elle ne m’eût présenté M. de Maligny, si la présentation n’était devenue inutile.

— Comment, inutile ! protesta Rivarennes.

— Eh ! sans doute. S’ils voyagent en tête-à-tête, c’est qu’ils se plaisent et je ne suis pas femme à me jeter entre eux, à marcher sur les brisées d’une amie.

Le nez de Rivarennes s’allongea. L’arrivée de la Chevalier en compagnie du jeune duc déconcertait ses plans et le prenait au dépourvu.

— Au diable les gentilshommes entreprenants et les femmes faciles ! maugréait-il.

Mme de Bonneuil avait commencé par rire de sa déconvenue. Mais, en se rappelant qu’il était auprès d’elle le dispensateur des faveurs qu’elle désirait obtenir, elle redevint sérieuse et ne songea plus qu’à le rassurer.

— Ne vous désespérez pas, lui dit-elle. Rien n’est perdu. Le rôle que vous m’aviez confié, la Chevalier s’en chargera volontiers ; j’en fais mon affaire ; et soyez sûr qu’elle le jouera mieux que moi. C’est une si grande comédienne ! Éloignez-vous et fiez-vous-en à mon habileté comme à ma volonté de vous servir.

— Mais, que diable vient-elle faire à Hambourg ? insistait Rivarennes.

— Elle y vient sans doute pour voir la princesse d’Holstein. Je me souviens maintenant qu’à mon départ de Russie, il y a quelques mois, elle m’a raconté que la princesse l’avait invitée à la fête qu’elle donne cette nuit à l’occasion de la Noël, ce réveillon auquel ma nièce et moi sommes également invitées comme tout ce qu’il y a de Français dans ce pays.

— Et c’est pour assister à cette fête que la Chevalier n’a pas craint d’affronter en cette saison les fatigues d’un long et pénible voyage ?

— C’est pour être agréable à la princesse, qui est une fervente admiratrice de son talent et qui lui a rendu de grands services, répondit Mme de Bonneuil.

Rivarennes, bien qu’encore intrigué, n’en demanda pas davantage. Il s’écarta discrètement pour laisser à sa complice la liberté d’agir. En gagnant le fond de la salle, où il était résolu à rester en observation, il passa devant Marguerite. La pâleur et la gravité de ce jeune visage ne l’empêchèrent pas de saluer familièrement et de sourire, comme s’il eût voulu gagner une sympathie qui s’était toujours refusée. Mais il en fut pour ses frais. Mlle de Morsang ne se dérida pas. Elle savait maintenant à quoi s’en tenir sur les relations qu’il entretenait depuis si longtemps avec Mme de Bonneuil. Tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre l’avait éclairée ; elle maudissait sa présence et son influence ; elle souhaitait n’avoir jamais de rapports avec lui.

L’arrivée des voyageurs avait mis l’hôtel en émoi. Le patron, accouru, se prodiguait en courbettes, suppliait M. le duc et Mme Chevalier d’entrer au salon, en attendant qu’on eût préparé leurs appartements. Que ne s’étaient-ils annoncés à l’avance ? Ils eussent trouvé les chambres prêtes, les feux allumés, une collation servie. Ces choses étaient dites avec emphase, à travers des ordres jetés aux garçons qui couraient de toutes parts, chargés de valises, de manteaux, de couvertures.

La Chevalier calma ce beau zèle.

— Mon cher monsieur, dit-elle en riant — elle riait toujours — je ne fais que toucher barre chez vous, le temps d’y déposer M. le duc dont la voiture va me conduire chez Mme la princesse d’Holstein qui ne tolérerait pas que je logeasse ailleurs que chez elle.

L’aubergiste esquissa un geste solennel de regret qui témoignait du respect que lui inspirait l’illustre artiste française ; puis, il s’empressa auprès du duc. Mais de ce côté il ne fut pas plus heureux, car le brillant gentilhomme lui apprit en peu de mots qu’il n’était à Hambourg que pour quelques heures ; il repartait le lendemain au petit jour ; il n’avait donc pas besoin d’un grand appartement ; un coin suffirait pour lui et pour son vieux domestique ; il était inutile de décharger ses gros bagages ; il demandait seulement qu’on allât sur l’heure à la poste lui retenir des chevaux pour sept heures du matin et aussi qu’on prévînt de son arrivée, sans tarder, son ami, le comte de Thauvenay, avec qui il devait conférer sur-le-champ.

Puis, se tournant vers sa compagne de voyage, il insistait pour qu’elle ne se rendît pas chez la princesse avant de s’être restaurée.

— De grâce, divine Chevalier, encore un instant avant de nous séparer. C’est bien le moins que vous puissiez m’accorder après m’avoir tout refusé, cruelle ! Faites servir du thé, du chocolat, du café, Labrie, ordonna-t-il à son domestique.

Sans attendre que la Chevalier lui répondît, il la poussait dans le hall, dont le patron venait d’ouvrir les portes. Elle feignait de ne céder que contrainte ; mais son rire en cascades prouvait qu’elle acceptait de son plein gré les gracieusetés de M. le duc.

— Madame Chevalier à Hambourg ! Vous, ma belle amie ! Quelle surprise !

C’est Mme de Bonneuil qui l’accueillait ainsi.

— Comtesse, chère comtesse ! Quelle heureuse rencontre !

Elles s’embrassèrent dans un échange de tendres et joyeux propos.

— Je retourne en Russie, disait Mme de Bonneuil.

— Moi, j’en arrive, répondait la Chevalier.

— Comme je déplore que nous n’y puissions retourner ensemble ! Je ne me consolerai pas de ne pas vous y retrouver.

— Je vous y suivrai de près, comtesse. Je ne demeure ici que quelques jours. J’y suis venue pour la princesse d’Holstein, pour elle seule ; c’était promis, j’ai voulu tenir ma promesse. Mais, le théâtre Michel me réclame ; on ne voulait pas me laisser partir, je n’ai obtenu qu’un très court congé.

Le duc de Maligny était resté en arrière ; il attendait que ces congratulations eussent pris fin. Son regard allait de Mme de Bonneuil à Marguerite, marquant un peu d’étonnement. Il se demandait qui étaient ces deux femmes, l’une si provocante dans sa grâce artificieuse, mise en valeur par l’art de s’en servir, et dans sa beauté de brune, épanouie comme une fleur ; l’autre plus jeune, plus réservée, plus timide, en qui tout annonçait qu’à peu de temps de là, son charme, fait de naturel, de simplicité, briserait l’enveloppe sous laquelle le contenait sa jeunesse, et, sans qu’elle y fît effort, s’exercerait dans toute sa puissance.

La Chevalier l’interpella.

— Approchez, mon cher duc, je veux vous présenter à ma meilleure amie.

Elle le désigna à la comtesse, en le nommant, la nomma à son tour.

— Je regrette, madame, d’être obligé de repartir demain, dès l’aube, dit-il en saluant ; j’eusse été bien heureux de faire ma cour à une compatriote.

— Êtes-vous donc si pressé ? demanda Mme de Bonneuil en l’enveloppant d’une œillade savante où il put lire une prière de ne pas s’éloigner.

— Très pressé, hélas ! soupira-t-il, et jamais je n’aurai tant regretté de n’être pas maître de mon temps, d’en devoir compte au roi. Mais j’ose espérer que nous nous retrouverons et je serai heureux de vous rendre mes hommages.

— Rien à faire, pensait Mme de Bonneuil ; je l’avais bien dit à Rivarennes.

Elle ne voyait, en ce moment, aucun moyen de retenir Maligny. Ce n’est pas en quelques minutes qu’elle pouvait tenter de le rendre amoureux. Et puis, la présence de la Chevalier l’intimidait, lui semblait rendre inutile l’emploi de ses sortilèges et de ses ruses. Elle croyait qu’à cette heure, la comédienne tenait dans ses chaînes l’aimable Français ; elle ne se sentait pas disposée à rivaliser avec elle. Tout au plus pouvait-elle espérer que celle-ci se prêterait à seconder les vues de la police de Fouché et essayerait, à sa demande, d’empêcher le voyageur de se remettre en chemin. Elle était habile à dissimuler ; sous les jeux de sa physionomie souriante, personne n’eût soupçonné les calculs auxquels elle se livrait.

L’entrée des garçons de l’hôtel portant une table sur laquelle était servie une collation changea le cours de l’entretien. La Chevalier refusait de s’asseoir : elle n’avalerait qu’un peu de chocolat ; elle avait hâte de se rendre chez sa princesse qui s’inquiéterait de ne pas la voir arriver. Elle alléguait aussi la nécessité de prendre un court repos avant de se mettre à sa toilette pour la nuit. La fête qui se préparait lui promettait force fatigue ; elle ne pourrait refuser de chanter, de réciter quelques-uns de ses rôles devant les invités de la princesse d’Holstein, une protectrice des arts et des artistes, toujours si bonne pour elle, si dévouée, si généreuse.

— Non, non, je ne m’assieds pas, répétait-elle, enjouée, minaudière, le visage éclairé par la joie qui brillait dans ses yeux, par la blancheur de ses dents, étincelant comme des perles dans l’écrin de ses lèvres.

Mais le duc insistait en lui avançant une chaise :

— Rien qu’un moment, suppliait-il.

Mme de Bonneuil fit chorus. Elle n’était pas moins désireuse que lui, quoique pour des motifs différents, de retenir la Chevalier, de se ménager promptement un tête-à-tête avec elle, une conversation confidentielle et secrète. Elle sut le lui laisser deviner. Soit curiosité, soit vaincue par les attentions qu’on lui prodiguait, la comédienne céda, prit place à table à côté de sa noble amie.

Le duc allait en faire autant, quand son regard tomba sur Marguerite. Mme de Bonneuil n’avait pas songé à la présenter. D’un geste de déférence et d’invitation, il lui montra une chaise près de la sienne. Elle parut d’abord ne pas comprendre ; elle hésitait.

— Obéis donc, Margot, fit sa tante d’un ton d’impatience, et remercie M. le duc. Et s’adressant à lui, elle continua avec le dédain que comporte l’accomplissement d’une formalité négligeable : — Ma nièce, Mlle Marguerite de Morsang.

Le duc de Maligny salua. Aussi respectueux que la tante avait été dédaigneuse, il dit :

— Si vous êtes, mademoiselle, la fille du comte de Morsang, qui a servi à l’armée de Condé, vous avez le droit de tirer orgueil du nom que vous portez.

— Le comte de Morsang était mon père, répondit Marguerite.

— Un fidèle serviteur du roi, poursuivit Maligny. Son souvenir vous assure la protection de Sa Majesté.

Marguerite, à diverses reprises, quand le nom de son père était prononcé devant elle, avait entendu des louanges pareilles l’accueillir. Mais jamais elle n’en avait mieux senti le prix que dans la bouche de ce jeune gentilhomme, en qui, sous les apparences d’étourderie, de légèreté qui caractérisaient la noblesse émigrée, elle sentait battre un cœur généreux et intrépide. Avec une soudaineté qu’elle n’aurait pu raisonner, puisqu’elle en subissait l’effet pour la première fois, elle était attirée vers lui ; le désir de le mettre en garde contre les intrigues qu’elle avait surprises, sans en pénétrer le mystère et en saisir l’objet, s’emparait de son esprit de nouveau et plus fort qu’au moment où sa tante et Rivarennes avaient, à leur insu, laissé leurs méchants desseins arriver jusqu’à elle.

Cédant aux courtoises instances de Maligny, elle acceptait de ses mains une tasse de chocolat, des pâtisseries, mais y touchait à peine, n’ayant ni faim ni soif, dominée par l’impérieux besoin de le préserver de dangers qu’elle savait exister et ne voyait pas.

Quant à lui, après s’être occupé d’elle, il se prodiguait pour Mme de Bonneuil, pour la Chevalier. Elles faisaient assaut de coquetterie, déployaient toutes leurs grâces, semblaient trouver délicieuse et charmante l’heure présente qui les avait réunies dans une galante intimité. Tout à l’heure si pressée de voler chez sa princesse, la Chevalier paraissait l’avoir oubliée. On était si bien dans ce salon confortable, entre amis, à l’abri du froid qui sévissait au dehors ! Quel repos réparateur ! Quel dédommagement aux fatigues d’une longue route !

De l’autre extrémité du hall, Rivarennes, affectant de rester indifférent au bruit de la conversation et des rires, prêtait l’oreille, s’efforçait d’entendre ce qui se disait, de surprendre les causes de la gaieté du groupe élégant et bruyant où se jouait la partie qu’il avait engagée. De plus en plus, il se rassurait, croyait au succès, confiant dans le savoir-faire de sa complice, attendant sans impatience qu’elle vînt lui communiquer, après que tout le monde serait parti, ses espérances ou ses craintes, appliqué, sans s’être concerté avec elle, à jouer le jeu qu’elle jouait elle-même et qui consistait à paraître ne pas le connaître, ne l’avoir jamais vu.

Tout à coup, il se sentit enveloppé d’une bouffée d’air glacé. La porte venait de s’ouvrir et un homme d’allure élégante entrait, l’air chercheur, empressé. Il le reconnut pour l’avoir vu à plusieurs reprises, lors de ses précédents séjours à Hambourg. C’était le comte de Thauvenay, l’agent secret de Sa Majesté Louis XVIII, prétendu roi de France et de Navarre, dont personne n’ignorait les fonctions, bien que tout le monde feignît de les ignorer. Averti de l’arrivée du duc de Maligny, il accourait pour le voir.

En l’apercevant, Maligny se leva vivement, non sans offrir ses excuses à ses compagnes.

— Voilà quelqu’un que j’attendais et qui me cherche, dit-il. Permettez-moi de vous quitter, mesdames, et daignez m’attendre. Je n’en ai que pour un instant.

Sans leur laisser le temps de lui répondre, il s’élançait au-devant du visiteur et, après un rapide échange de saluts et de paroles, l’entraînait vers le fond de la salle.

Rivarennes n’y était déjà plus. Il venait de déserter la place et de sortir, dans la crainte que son visage, familier aux habitants de Hambourg, bien qu’il eût toujours pris soin de leur cacher le vil métier auquel il se livrait, n’attirât l’attention de l’agent royaliste et ne le mît en défiance.

— J’ai été bien surpris, cher duc, quand on est venu me chercher de votre part, dit alors Thauvenay. J’étais si loin de m’y attendre ! Si j’avais su à l’avance que j’aurais le bonheur de vous voir, vous m’auriez trouvé ici en descendant de votre chaise, et vous n’auriez pas eu la peine de m’envoyer quérir.

— Comment vous aurais-je annoncé le jour et l’heure de mon arrivée, cher comte, quand je les ignorais moi-même ? De Mitau ici, les chemins, en cette saison, sont effroyables. On sait bien quand on part, mais non quand on arrive. Du reste, peu importe, puisque nous voilà réunis.

— Je suis à vos ordres, comme toujours, et j’ose ajouter aux ordres de Sa Majesté, car je suppose que c’est en vue d’une mission urgente que vous êtes à Hambourg.

— Une mission très urgente, en effet, déclara Maligny. Elle m’oblige à repartir demain à l’aube. Il est nécessaire que je sois à Bade avant le 5 janvier.

— Nous sommes le 24 décembre ; vous avez dix jours devant vous. C’est plus de temps qu’il ne vous en faut.

— Comptez-vous pour rien les accidents de la route ? Tant de malheurs résulteraient d’un retard dans l’accomplissement de ma mission que je n’aurai de repos que lorsque je m’en serai acquitté. C’est ce qui m’a décidé à ne m’arrêter ici que quelques heures, bien qu’il m’eût été agréable, à cause de vous, d’y rester plus longtemps.

— Je reconnais bien là votre zèle ardent pour notre maître, observa Thauvenay d’un ton pénétré.

— Je suis votre exemple, mon noble ami ; en fait de zèle, de dévouement, vous ne serez jamais dépassé.

Sensible à l’éloge, Thauvenay se rengorgeait et murmura :

— Ma vie est au roi.

— Comme la mienne, continua Maligny. C’est pour le roi que je vais à Bade et qu’après y avoir fait ce que je dois y faire, je rentrerai en France.

— Au mépris des lois contre les émigrés ? s’écria son interlocuteur avec effroi. Vous jouez votre tête, mon cher duc.

— Non, je ne cours aucun péril. Avec l’assentiment de Sa Majesté, j’ai demandé ma radiation. Je l’ai obtenue par l’intermédiaire d’un mien cousin, ce sacripant d’abbé de Périgord, ex-évêque d’Autun, ministre des Affaires étrangères, et comme vous le pensez bien, c’est pour mieux servir notre cause que j’ai recouru à son crédit. Du reste, voici une lettre de Sa Majesté qui vous explique tout et me dispensera de vous en dire plus long.

Maligny avait tiré de sa poche un portefeuille et du portefeuille un pli à cachet volant qu’il présenta au comte de Thauvenay. Celui-ci le reçut avec respect, ouvrit l’enveloppe et lut des yeux les feuillets qu’elle contenait.

— Vous pouvez disposer de moi, reprit-il en achevant sa lecture. Mais, il est un point sur lequel je crains de ne pouvoir vous donner immédiatement satisfaction.

— Lequel ? interrogea Maligny avec inquiétude.

— Le roi m’ordonne de vous compter vingt mille livres.

— Qui me sont indispensables pour remplir les vues de Sa Majesté. Eh bien ?

— Je n’ai pas cette somme sous la main. Les fonds de Sa Majesté sont déposés chez divers banquiers, et aujourd’hui, veille de Noël, banques, bureaux et caisses ont fermé à midi jusqu’après-demain. Il n’est pas en mon pouvoir de les faire se rouvrir durant les fêtes et je n’ose espérer de pouvoir avant après-demain obéir aux ordres du roi. Il en serait autrement si j’avais été prévenu ; j’aurais pris mes mesures…

— Voilà qui est fâcheux, interrompit Maligny. Pressé comme je le suis, ce retard me contrarie plus que je ne saurais dire.

— Il n’en faut pas exagérer les conséquences. Même en repartant trente-six heures plus tard que vous ne pensiez, vous serez à Bade avant le jour où vous devez y être.

Maligny s’était recueilli, se livrait à des calculs de délais et de dates.

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