Front matter (continued 2)
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— Il faut bien se résigner à ce qu’on ne peut empêcher, dit-il enfin. Essayez, cher comte, de vous procurer ce soir la somme dont j’ai besoin. Si vous n’y réussissez pas, j’en serai quitte pour payer triples guides. Mais est-il certain que j’aurai ces fonds après-demain ?
— Après-demain, à dix heures du matin, affirma le comte de Thauvenay.
Parallèlement à leur entretien, s’en livrait un autre très différent entre Mme de Bonneuil et la Chevalier. Stupéfaites d’abord du brusque éloignement de Maligny, elles s’étaient bientôt remises, sans se préoccuper du visiteur qui venait, à l’improviste, de le leur enlever.
Marguerite, qui les observait, crut même comprendre que sa tante était satisfaite de se trouver seule avec la comédienne. Elle n’en douta plus quand elle les vit se rapprocher, se pencher l’une vers l’autre, comme si elles eussent eu des secrets à se confier. C’en fut assez pour lui faire sentir qu’elle était de trop et devait se retirer. Mais elle n’osait, de peur de s’attirer quelqu’une de ces remontrances que sa tante ne lui épargnait pas.
Une circonstance inattendue lui vint en aide. Un garçon de l’hôtel vint annoncer le coiffeur qu’avait demandé Mme la comtesse.
— C’est trop tôt ! s’écria celle-ci. Qu’il revienne à huit heures. Cela suffira. La princesse qui est bonne catholique, a prévenu ses invités qu’elle ne les recevrait qu’au sortir de la messe de minuit.
Mais le garçon objecta respectueusement que tout Hambourg devant se rendre chez Son Altesse, le coiffeur ne savait où donner de la tête ; appelé de tous côtés, il avait dû commencer son service de bonne heure. Certaines de ses clientes étaient coiffées depuis midi. Si Mme la comtesse le renvoyait, on pouvait craindre qu’il ne revînt pas.
— Il se sait indispensable et il abuse, le traître, gronda railleusement Mme de Bonneuil ; il faut bien lui obéir. Va te mettre dans ses mains, petite, enjoignit-elle à sa nièce. Quand il en aura fini avec toi, tu me feras appeler.
Marguerite s’empressa d’obéir. Elle bénissait ce coiffeur providentiel dont l’intervention lui fournissait un si bon prétexte pour s’en aller.
Après sa sortie, la conversation se renoua entre sa tante et la Chevalier.
— Oui, ma chère, dit la première, en vous voyant descendre de voiture avec le duc de Maligny, j’ai cru que vous voliez à de nouvelles amours et que le pauvre Koutaïkof était oublié ou trompé.
— Ni trompé ni oublié, déclara la Chevalier. Le duc est charmant, je n’en disconviens pas, mais bon tout au plus pour un caprice sans lendemain. Il faudrait que je fusse folle pour lui sacrifier mon cosaque. Quand une femme comme moi a eu l’heureuse chance de mettre la main sur un comte Koutaïkof, elle le garde, et j’entends bien le garder.
— On peut toujours s’égarer en une fantaisie, et un voyage au pays du Tendre en compagnie de cet aimable duc…
— A ma place, l’eussiez-vous fait, ce voyage, au risque de perdre les bonnes grâces de votre Rostopchine ? demanda la Chevalier. Ce que Rostopchine est pour vous, Koutaïkof l’est pour moi. Que dis-je ? il est bien davantage, car vous, dans l’existence de votre illustre protecteur, vous n’êtes qu’un passe-temps, une distraction ; il ne s’illusionne pas sur le caractère et la durée de vos sentiments ; il vous regarde, soit dit sans vous offenser, comme un bel oiseau au plumage doré, au ramage enchanteur, mais comme un oiseau de passage, et les faveurs qu’il continue à vous accorder ont une limite.
— C’est vrai, avoua Mme de Bonneuil.
— Tout autre est mon cosaque, continua la Chevalier. Cet enfant trouvé, vendu comme esclave au grand-duc Paul, tour à tour valet de chambre de ce prince, son barbier, son confident, qu’en montant sur le trône il a élevé jusqu’aux plus hautes dignités de la cour, est un être à la fois barbare et candide. Capable de me tuer dans un accès de fureur, s’il apprenait que je l’ai trahi, Son Excellence le grand-écuyer, redouté des plus puissants parce qu’il est en possession de la confiance du maître, est devant moi timide et tremblant. Il m’adore, se croit adoré, marche au doigt et à l’œil, subjugué par ce qu’il appelle ma beauté, mon genre d’esprit, mes talents de comédienne dont il tire vanité plus que de tout le reste. Ce que je veux, il le fait ; ce que je demande, il me l’accorde. Grâce à lui, un fleuve d’or coule dans mes mains. Sans parler de ce qu’il me donne, je touche au théâtre un traitement fixe de treize mille roubles. Mes représentations à bénéfice m’en rapportent vingt mille. Par ses soins, mon mari a obtenu une pension ; il l’a fait décorer des ordres impériaux, nommer major honoraire dans la garde, conseiller de collège, chevalier de Malte.
— Chevalier de Malte ! s’écria la comtesse. Je croyais que pour être admis dans cet ordre, il fallait faire vœu de chasteté, ne pas être marié.
— Le tsar peut tout, ma chère, dit gaiement la comédienne, et mon mari a bel et bien reçu son brevet… sans conditions, ce qui vous prouve que protégée par Koutaïkof, je suis devenue une puissance. Je puis tout attendre de mon cosaque, tout espérer. Le caprice d’un Maligny, si flatteur qu’il soit, vaudrait-il, je vous le demande, que je lui sacrifie tant d’avantages ?
— Vous avez cependant voyagé avec le duc.
— Par hasard, comtesse. Partie de Saint-Pétersbourg, je venais de dépasser Mitau où, par parenthèse, je n’ai pu présenter mes hommages au prétendant qui a grossièrement refusé de me recevoir, ce dont je saurai me venger, quand les essieux de ma chaise se sont rompus. Je me suis trouvée sur la route, comme une pauvre âme en peine, avec la douce perspective d’un arrêt de douze ou quinze heures que demandait, pour réparer l’accident, le forgeron du prochain village. J’étais donc fort déconfite, lorsque le duc de Maligny a passé. Il s’est galamment mis à mes ordres, et comme il venait à Hambourg, il m’a offert de me prendre dans sa voiture avec ma camériste et l’essentiel de mes bagages. Comment eussé-je refusé son secours ? Nous ne nous connaissions pas ; mais, en moins d’une heure, nous avons été de bons amis.
— Oh ! de bons amis ! fit la comtesse, en soulignant son interruption d’un sourire d’incrédulité.
— Rien de plus, affirma gravement la Chevalier. Ma camériste est témoin : j’ai eu soin qu’elle ne me quittât pas. Elle pourrait au besoin déposer de ma fidélité devant Koutaïkof et devant mon mari.
— Alors, vous n’êtes pas la maîtresse du duc de Maligny ? interrogea Mme de Bonneuil.
— Et n’ai nulle envie de l’être. La place appartient à qui voudra la prendre et à vous-même…
La comédienne n’acheva pas sa phrase. Maligny, après avoir ramené jusqu’à la porte son visiteur, revenait vers ces dames.
— L’homme propose et Dieu dispose, fit-il en les abordant. J’avais résolu de quitter Hambourg demain matin, et m’y voilà peut-être retenu pour tout un jour de plus.
V
Les yeux attachés sur la Chevalier, Maligny ne vit pas le sourire de satisfaction dont s’éclairèrent à cette nouvelle ceux de Mme de Bonneuil. Quand il la regarda, ce sourire s’était évanoui ; la comtesse semblait s’associer à la contrariété qu’il éprouvait.
— Nous tâcherons de vous consoler de ce retard, se contenta-t-elle de lui dire.
— Ah ! que voilà une bonne intention, comtesse : j’ai tant besoin d’être consolé ! soupira-t-il, moitié sérieux, moitié gai ; oh ! non d’un retard que je suis tenté de bénir puisqu’il me fixera plus longtemps auprès de vous, mais du traitement rigoureux auquel j’ai été soumis pendant ce trop court voyage.
— Est-ce un reproche ? Est-il pour moi ? demanda la comédienne sur le même ton.
— En m’interrogeant, madame, vous avouez que vous l’avez mérité.
— Il ne m’offense pas, monsieur le duc, et je vous le prouve en vous désignant une consolatrice.
D’un geste, elle indiqua Mme de Bonneuil.
— Fi donc ! ma chère, protesta celle-ci. Que voilà une sotte plaisanterie !
Mais la protestation n’était qu’à ses lèvres. Intérieurement, elle était ravie de voir la Chevalier servir ses desseins et de se sentir enveloppée du regard de Maligny, regard éloquent, langoureux, qui lui révélait que cet aimable seigneur n’était pas homme à reculer devant l’éventualité d’une galante aventure.
— Vous pourrez donc venir ce soir chez la princesse d’Holstein, ajouta la comédienne. Je vais vous annoncer et la prier de vous envoyer une invitation.
— Ne vous en donnez pas la peine, répondit Maligny. Le comte de Thauvenay, que je quitte, s’est chargé de ce soin. Il a fortement insisté pour que j’aille chez Son Altesse. Elle reçoit beaucoup d’émigrés, paraît-il, et ils seront heureux, m’a-t-il assuré, d’apprendre de ma bouche de toutes fraîches nouvelles de notre roi.
— Oh ! votre roi ! parlons-en, dit la Chevalier. Leur direz-vous qu’il ne sait pas vivre, qu’il manque de courtoisie envers les femmes ?
— Encore ce grief !
— J’aurai bien du mal à le lui pardonner. Ne pas me recevoir, moi, alors que j’ai eu trois fois audience de Sa Majesté l’empereur de toutes les Russies !
— Mon maître l’ignorait, voulut expliquer Maligny.
— Je suis dans le même cas que vous, ma chère, intervint amèrement Mme de Bonneuil. En traversant Mitau, me rappelant que je suis Française, j’ai tenu à l’honneur de me rendre au palais. La porte m’a été refusée, sous prétexte que Sa Majesté ne me connaissait pas.
Maligny présenta la défense du roi. C’était à son insu que sa porte était restée fermée. Il n’en fallait accuser que son entourage, la sévérité de l’étiquette. Tant d’intrigants et d’espions tentaient d’arriver à lui ! Mais si ces dames, en rentrant en Russie, s’arrêtaient à Mitau, elles seraient reçues ; des ordres seraient donnés, des mesures prises pour qu’une avanie nouvelle leur fût épargnée.
— Eh bien ! on verra, dit la Chevalier, d’un accent qui sentait encore la menace ; n’en parlons plus.
Elle se levait pour partir et prit congé de Mme de Bonneuil. Maligny l’accompagna jusqu’à sa voiture qui l’avait attendue pour la conduire chez la princesse d’Holstein. Ils se séparèrent en se disant au revoir.
Rentré dans le hall, l’envoyé du roi voulut reprendre l’entretien avec la comtesse ; il était tout feu, tout flamme, la bouche en cœur, le geste entreprenant. Toujours habile, elle se déroba, prodiguant à monsieur le duc de valables excuses. Son coiffeur l’attendait. Elle ajouta que pour faire plus ample connaissance, ils auraient, chez la princesse d’Holstein, toute une nuit de fête, et, s’il ne partait pas, la journée du lendemain. Ce fut convenu ; Maligny se prêtait à tout ; il commençait à être ensorcelé.
Quelques instants après, la savante magicienne, dans le corridor à peine éclairé qui desservait son appartement, rencontra Rivarennes.
— Que faites-vous là ? lui demanda-t-elle, offensée de le surprendre la surveillant.
— Je vous attendais pour savoir…
— Si j’accepte la mission que vous m’avez offerte. Oui, je l’accepte.
— Bravo ! fit-il joyeusement.
— Rappelez-vous vos promesses. Moi, je tiendrai les miennes ; je crois que ce ne sera pas difficile. Et maintenant, filez. Il n’est pas bon qu’on nous voie plus longtemps ensemble.
Comme il venait de disparaître, la porte d’une chambre s’ouvrit ; le coiffeur en sortait ; il en avait fini avec mademoiselle et allait se mettre aux ordres de Mme la comtesse. Elle le précéda chez elle, sans songer à se demander si sa nièce avait ou non entendu les propos qu’elle venait d’échanger avec Rivarennes.
VI
Veuve d’un prince allié à la maison royale de Danemark, la princesse d’Holstein résidait à Altona, dans le duché dont elle portait le nom et sur lequel avaient régné les ancêtres de son mari. Elle y possédait de grands biens et y faisait de sa fortune un usage qui l’avait rendue populaire. Dans son opulente résidence, les malheureux étaient assurés de trouver des secours, les artistes, écrivains, musiciens, peintres, comédiens d’y recevoir des encouragements, car elle aimait les lettres, les arts, et s’en faisait gloire.
Elle s’inquiétait peu des opinions politiques des gens qui, en passant par Hambourg, demandaient à lui être présentés. Il suffisait que, par leurs travaux, ils eussent conquis quelque réputation dans leur pays ou que leurs débuts eussent donné des espérances et révélé des promesses, pour que son salon leur fût ouvert. Oubliant volontiers qu’elle était de race royale, foulant aux pieds ses préjugés de naissance, elle mettait son orgueil à n’accorder son estime qu’au mérite, ou même à le découvrir, à le mettre en valeur.
Au cours des événements issus de la Révolution française, c’est surtout au profit des Français que s’était exercée sa naturelle bienveillance. Maintes fois, elle avait secouru la misère des émigrés et prouvé qu’elle estimait à son prix leur fidélité aux Bourbons. Elle les recevait, les protégeait, donnait pour eux des dîners, des fêtes, sans se croire cependant obligée de fermer sa porte aux partisans de la République, que par leur caractère, leurs fonctions, leurs talent, elle jugeait dignes de son intérêt.
Tenue par sa situation de frayer avec le corps diplomatique, elle recevait les membres de la légation républicaine de France au même titre que ceux des légations monarchiques accréditées à Hambourg. Ils aimaient à y venir et y venaient assidûment comme à une source d’informations précieuses, sans cesse alimentée par la présence des émigrés dont il était toujours important pour eux de connaître les intentions et les dires.
Émigrés et républicains se rencontraient donc chez elle, après avoir laissé à la porte ou feint d’y laisser leurs passions et leurs ressentiments, uniquement soucieux, semblait-il, de ne pas affliger du spectacle de leurs divisions la charmante princesse dont l’activité, la bonne grâce, le visage encore jeune sous les cheveux grisonnants rendaient invraisemblables les cinquante ans que, bien éloignée de vouloir les dissimuler, elle avouait en toute occasion.
Obligée de s’arrêter à Hambourg en retournant en Russie, Mme de Bonneuil, toujours empressée à se créer des relations nouvelles, surtout lorsqu’elle espérait en tirer parti, n’était pas femme à négliger l’occasion de connaître une personne universellement aimée, dont on vantait la richesse, l’influence sociale et la générosité. Elle était allée s’inscrire chez la princesse comme émigrée, en se recommandant du comte Rostopchine. A cette formalité courtoise, la princesse avait répondu en lui envoyant pour elle et pour sa nièce une invitation à ce réveillon de Noël qui, tous les ans, réunissait dans son hospitalière maison les Français de marque résidant à Hambourg et dans le voisinage.
Ce que lui vaudrait sa présence à cette fête, elle l’ignorait au moment où l’invitation lui était parvenue. Peut-être n’en attendait-elle que le plaisir des yeux, une distraction de quelques heures, la satisfaction de se voir mêlée à une société élégante, triée sur le volet. Mais maintenant qu’elle était assurée d’y être annoncée par la Chevalier, à qui la princesse ne savait rien refuser, et d’y paraître au bras d’un gentilhomme français aussi qualifié que le duc de Maligny, elle se réjouissait d’avoir reçu une invitation.
La princesse, avertie, la traiterait autrement qu’une inconnue, qu’une invitée qui passe et qui ne reviendra pas. L’accueil qui lui serait fait se ressentirait du double patronage sous lequel elle se présentait ; quelque chose de l’auguste et profitable protection que seulement pour avoir su plaire s’était attirée la Chevalier, rejaillirait sur elle. Du même coup, l’exécution de ses projets sur Maligny serait facilitée. Elle avait promis de le rendre prisonnier de ses charmes ! Pour y réussir, tenir la promesse faite à Rivarennes, mériter la reconnaissance du ministre Fouché, celle peut-être du Premier Consul, quelle occasion meilleure que cette nuit de fête, durant laquelle elle pourrait briller aux yeux du jeune duc dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté !
Une telle perspective maintenant lui souriait bien davantage qu’au moment où, sans le connaître, elle s’était laissé arracher de mauvaise grâce et sans confiance la promesse d’essayer de l’enchaîner. Ce n’est plus uniquement, comme tout à l’heure, l’intérêt qui la guidait. Elle cédait aussi à cette disposition commune à beaucoup de femmes au delà de la trentaine et qui les rend plus sensibles qu’en leur première jeunesse à l’admiration qu’elles inspirent, aux hommages qu’elles recueillent. L’attention de Maligny l’avait trop flattée pour qu’elle hésitât à le trouver charmant, très digne d’être écouté… et peut-être exaucé.
Cette disposition, tout en elle la trahissait lorsque, dans la nuit, vers une heure, deux chaises à porteurs les déposèrent, elle et sa nièce, au seuil du palais de la princesse où elle devait le retrouver.
C’était le moment où de toutes les églises de Hambourg sortaient les fidèles qui avaient assisté à la messe de minuit, où dans toutes les maisons allaient commencer les agapes familiales, le réveillon dont une tradition séculaire, perpétuée jusqu’à nos jours, embellit joyeusement la fête de Noël.
Par les rues de la ville, on ne rencontrait que gens endimanchés. A peine hors des temples, leur recueillement religieux se dissipait dans une gaieté bruyante. Les porteurs de chaises, les carrosses de louage circulaient à travers la foule des piétons, d’où montait la rumeur ininterrompue des entretiens décousus et des rires désordonnés.
Dans Altona, aux environs de la résidence princière, l’affluence était plus grande que partout ailleurs. De toutes les extrémités des deux villes, les invités accouraient, descendaient de leur voiture ou de leur chaise devant l’entrée illuminée, entre une double haie de curieux massés là pour admirer les toilettes des belles dames.
Lorsque, sur les degrés du perron, se dressa la silhouette de la comtesse de Bonneuil, bien qu’un ample manteau l’enveloppât tout entière, il y eut dans ces groupes un murmure de flatteuse curiosité et de longue admiration. C’est que le manteau ne cachait pas la figure un peu hautaine de l’élégante personne que nul, dans cette foule, ne connaissait, mais en qui chacun se plaisait à deviner une émigrée, une Française. Elle rayonnait, cette figure, et par sa grâce affinée contrastait à son avantage avec la lourdeur des traits qui caractérise la beauté des Allemandes du Nord.
La coiffure, un chef-d’œuvre, faisait honneur à l’artiste qui l’avait édifiée et plus encore à la comtesse qui l’avait guidé dans ses conseils de Parisienne savante en l’art de plaire. Sur les cheveux poudrés, relevés autour de la tête en une sorte de pyramide où des perles fines étincelaient dans un féerique éparpillement, il avait posé une étroite toque jaune en brocard, surmontée d’une aigrette argentée qui sortait d’un flot de vaporeuses plumes blanches, aussi légères d’aspect que si elles eussent été encore attachées aux ailes de l’oiseau qu’on en avait dépouillé. Jamais front altier de souveraine n’avait plus noblement porté pareille parure.
Après avoir joui de l’admiration qu’elle provoquait, la comtesse s’y déroba en entrant sous le porche du palais. Les hommages du dehors l’y auraient suivie si les adorateurs qui venaient de les lui rendre avaient pu y pénétrer avec elles et la voir telle qu’elle apparut au moment où les valets lui enlevaient son manteau.
La blancheur de la poitrine largement découverte et des bras nus jusqu’au coude resplendissait dans un nuage de dentelles, avivait la chatoyante couleur d’or de la robe dans les plis de laquelle les diamants qui y étaient fixés allumaient une multitude de feux. Une mouche au coin des lèvres, une pointe de rouge sur les joues, une ligne de noir sous les yeux achevaient de donner à son visage une physionomie conquérante. La volonté de subjuguer tous les cœurs et la certitude d’y réussir la transfiguraient.
Pauvre petite étoile perdue dans le sillage lumineux de cet astre éblouissant, Marguerite suivait sa tante comme une timide demoiselle d’honneur sa reine. Sa robe rose en linon, sans ornements, au corsage à peine échancré à la naissance de la poitrine, moulait de juvéniles appas. Le ruban qui courait dans ses cheveux blonds représentait le seul sacrifice qu’elle eût fait à la mode, sacrifice bien inutile, car cette parure d’emprunt n’ajoutait rien à leur beauté naturelle résultant de leur abondance soyeuse où se jouait la lumière. Virginalement jolie, elle eût symbolisé pour un peintre l’innocence, l’intelligence et la grâce fondues dans un même visage et dans l’éclat radieux de ses seize ans en fleur. En la voyant, Greuze eût regretté de ne l’avoir pas eue pour modèle lorsqu’il avait peint sa « Jeune fille à la cruche cassée », déjà populaire à cette époque, grâce aux reproductions en gravure qui en existaient.
A l’entrée des salons, la tante et la nièce trouvèrent la princesse d’Holstein. La Chevalier, qui se tenait à côté de sa noble amie, les ayant présentées, elles furent accueillies avec une affabilité souriante. C’était le mérite de la princesse de donner à chacun de ses invités l’illusion d’être l’objet de ses préférences. Elle les traitait, dès leur arrivée chez elle, comme si elle les eût toujours connus. Elle aimait le luxe, l’élégance ; elle savait gré aux gens de se parer pour la venir voir ; une riche toilette mise à son intention lui semblait un hommage qui lui était rendu. Il y eut de la reconnaissance dans les louanges que les atours et la beauté de Mme de Bonneuil lui suggérèrent. N’était-ce pas pour sa fête un embellissement, un régal pour les yeux de ses invités ?
Elle en appela quelques-uns, familiers de sa maison, émigrés pour la plupart, compatriotes par conséquent de la belle Française, et la leur confia en les chargeant de l’intéresser, de la distraire, de lui faire les honneurs de ses salons, des richesses d’art, tableaux, statues, miniatures, bibelots précieux qui s’étalaient sous le feu des lustres, dans un cadre verdoyant de plantes exotiques.
Mme de Bonneuil eut donc autour d’elle, à peine entrée, une cour de gentilshommes empressés à lui plaire. Dans la détresse de leur exil, c’était une aubaine inespérée d’avoir été présentés à cette captivante inconnue dont la grâce, l’esprit, la parure faisaient revivre à leurs yeux les galantes héroïnes de Versailles. Grâce à elle, dans le cadre où elle leur apparaissait, ils pouvaient se croire revenus aux jours lointains, aux jours heureux où ils goûtaient allègrement les délices d’une existence dorée ; ils oubliaient les douloureux soucis, leur foyer sans feu, leur bourse vide, les incessantes humiliations qui naissaient sous leurs pas, dans la recherche si souvent vaine du pain quotidien.
Jusqu’au lever du jour qui mettrait fin à leur enchantement passager, ils perdraient le souvenir du maigre emploi auquel ils avaient dû s’astreindre pour ne pas mourir de faim et qu’il faudrait reprendre en sortant de chez la princesse : celui-ci maître de français, celui-là, commis dans un dépôt de denrées ; tel autre, vigoureux, solide et, quoique titré, ignorant comme un écolier à ses débuts, portefaix sur le port, lamentables suites d’une misère indescriptible qui, durant ces jours d’épreuves, n’épargna pas même les femmes, transforma des patriciennes en couturières, ravaudeuses, fleuristes, marchandes de frivolités et, parmi celles qui, dans leur malheur, avaient perdu le respect d’elles-mêmes, réduisit les plus jolies à se faire marchandes de plaisir au profit des riches étrangers qui promenaient à travers ces infortunes leur insolente oisiveté.
Si chacun des invités de la princesse avait osé parler avec sincérité, quels aveux n’eût-on pas entendus ! Mais ces angoisses, ces alarmes, les sombres nuages qui voilaient l’avenir se dissipaient aux accords d’un orchestre que dissimulaient des tentures ; ils s’évanouissaient dans la chaleur, dans la lumière, dans les parfums, dans la rumeur des voix joyeuses et surtout sous le sourire de cette Française dont la présence faisait révolution, qui, d’un regard jeté autour d’elle, allumait des convoitises, déchaînait des espoirs, attachait à son char des admirateurs dont un mot d’elle eût fait des esclaves et qui ne demandaient qu’à le devenir.
Grisée par son foudroyant triomphe, pas assez cependant pour perdre de vue le but qu’elle s’était proposé, Mme de Bonneuil, attachée à guetter l’arrivée du duc de Maligny, eut promptement oublié sa nièce. Après l’avoir laissée dans un groupe de jeunes filles, où l’obligeance de la princesse lui avait assuré un aimable accueil, elle n’y songea plus. Marguerite se trouva donc seule parmi des adolescentes de son âge, qui ne demandaient qu’à se familiariser. Mais naturellement timide, et rendue plus craintive par la situation de sa tante, dont elle n’en était plus à soupçonner les hontes, elle opposa aux attentions dont elle était l’objet de la part de cette jeunesse plus de froideur qu’elle ne mit d’empressement à s’y montrer sensible. Il en résulta qu’on cessa bientôt de s’occuper d’elle. Peu à peu, elle se vit délaissée et, dans cette foule, ne trouva que l’isolement.
Peut-être préférait-elle qu’il en fût ainsi et n’être pas détournée de ses pensées dont, en cet instant, le duc de Maligny était l’objet. Elle avait hâte de le voir. Assurée qu’il viendrait chez la princesse, elle guettait, elle aussi, comme sa tante, quoique pour des motifs différents, l’occasion de le rencontrer, résolue à le mettre en garde contre le danger mystérieux qu’elle avait deviné, sans pouvoir en préciser l’étendue.
Ce désir, que la réflexion rendait de minute en minute plus impérieux, l’avait fixée dans le salon d’entrée. Elle serait mieux placée là pour aborder le duc quand il paraîtrait. Elle y demeura longtemps, assise à l’écart, assistant, sans que personne la remarquât, au défilé des arrivants qui s’inclinaient devant la princesse avant de se mêler aux invités qui les avaient précédés.
Tout à coup, elle aperçut celui qu’elle attendait. Vêtu d’une redingote en velours noir à pèlerine, dont un peu de poudre tombée de sa coiffure blanchissait le collet et dont les basques flottaient sur sa culotte, de la même couleur gris-perle que ses bas de soie, il venait d’entrer, son tricorne sous le bras, portant haut la tête, montrant en toute sa personne une assurance, une dignité révélatrices de sa naissance, de son éducation, de ses habitudes seigneuriales. Venu seul, mais présenté aussitôt par la Chevalier qui n’avait pas quitté la princesse, il se courba devant celle-ci en un profond salut. Comme si elle ne fût restée si longtemps à la porte que pour le recevoir, elle appuya sa main sur la sienne et le conduisit, à travers les groupes, jusqu’à celui qui, dans le salon suivant, s’était formé autour de Mme de Bonneuil.
Dans cette promenade, il passa non loin de Marguerite et la vit. Elle comprit que son regard tombait sur elle. Elle surprit même un mouvement qui lui fit croire qu’il voulait la saluer. Mais entraîné par la princesse, il n’y put donner suite. Marguerite n’en fut pas offensée. Dans ses yeux arrêtés sur les siens, la durée d’un éclair, elle avait lu un intérêt affectueux. Sûre de pouvoir causer avec lui, cela suffisait pour qu’elle s’armât de patience.
Maintenant, la princesse le jetait à l’improviste dans le groupe où Mme de Bonneuil tenait joyeusement tête à l’assaut d’esprit et de galanterie qui lui était livré.
Marguerite, qui s’était rapprochée, entendit sa tante s’écrier :
— Le duc de Maligny, messieurs. Il vous apporte des nouvelles de Sa Majesté.
Il s’inclina pour baiser la main qu’on lui tendait. En se redressant, il fut entouré. On le saluait, on l’interrogeait.
— Parlez-nous du roi, monsieur le duc ?
— Que fait-il ? Qu’espère-t-il ?
— Viendra-t-il bientôt se mettre à notre tête pour nous conduire à la conquête de sa couronne ?
— Peut-on compter sur Buonaparte pour la lui rendre ?
— Est-il résolu à exterminer les acquéreurs de nos biens, les assassins de son frère ?
— On a dit qu’il songeait à leur faire grâce. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas, monsieur le duc ?
— Sa Majesté ne peut vouloir pardonner aux bourreaux de sa famille.
Les questions se croisaient, se multipliaient, pressantes, affectant dans les bouches affamées des formes impérieuses, comme s’il n’y pouvait être donné que des réponses affirmatives. C’est en vain que Maligny cherchait à arrêter cette avalanche ; on ne lui laissait pas le temps de placer un mot.
La comtesse vint à son secours.
— Eh ! messieurs, dit-elle, comment vous faire entendre si vous parlez tous à la fois ? Permettez à M. le duc de se ressaisir.
Il y eut un répit. Maligny très habilement en profita pour calmer les esprits surexcités et verser un peu de baume sur les plaies saignantes.
— Je vous apporte, messieurs, dit-il, les encouragements de Sa Majesté — car jamais ses affaires ne furent en meilleurs voie — et les louanges reconnaissantes qu’Elle doit à la noblesse de France pour sa fidélité. Les malheurs dont nous souffrons tous ne déchirent pas moins le cœur du roi que son impuissance à les soulager. Mais il croit que nous touchons au terme de nos épreuves. Soyez certains, il vous en donne pour gage sa parole royale, qu’au jour du triomphe, il n’oubliera pas les services qu’il a reçus. Le rétablissement de l’antique Constitution du royaume lui permettra de les récompenser tous.
— Plus un mot ! fit vivement un des gentilshommes qui écoutaient ce discours. Voilà des figures suspectes.
— Le sieur de Bourgoing, le ministre de la République à Copenhague ! fit un autre.
C’était en effet ce diplomate qu’une mission temporaire retenait à Hambourg. Invité par la princesse, il s’avançait, la bonne humeur sur les lèvres, s’éventait avec son chapeau décoré de la cocarde tricolore et arrondissait son large dos de quinquagénaire pour parler à la Chevalier à laquelle il avait offert son bras. Les minauderies de la comédienne devaient faire croire qu’il lui débitait des madrigaux. Mais elles dissimulaient le véritable objet de leur entretien, car c’est d’un service qu’à sa sollicitation, elle avait rendu au Premier Consul que le diplomate la remerciait.
Quelques mois avant, chargé de faire parvenir au tsar Paul Ier une lettre du général Bonaparte contenant des propositions de paix, et les représentants de la Russie à Hambourg et à Copenhague refusant de la recevoir, il l’avait expédiée à la Chevalier, sur le conseil d’un Français fixé à Saint-Pétersbourg, en priant cette femme au nom du gouvernement français, d’user de son crédit pour que l’auguste destinataire de cette lettre en prît connaissance. Par l’entreprise de son amant, le comte Koutaïkof, la comédienne s’était acquitté de ce message, qui avait eu pour conséquences un rapprochement entre le tsar et le Premier Consul et des négociations engagées aussitôt en vue de la paix. Lorsque Bourgoing avait demandé ce service à la Chevalier, il ne connaissait d’elle que son renom de comédienne ; l’ayant rencontrée chez la princesse d’Holstein, il était donc naturel qu’il saisît cette occasion pour lui exprimer sa reconnaissance.
Très fière de recevoir ses éloges, la Chevalier les écoutait la bouche en cœur, regrettant d’être seule à les entendre et, liée par la promesse qu’elle avait faite de ne parler à personne des circonstances qui les lui méritaient, de ne pouvoir publiquement s’en faire gloire. C’était cependant beaucoup qu’on la vît au bras du ministre de la République. Nulle preuve de sa faveur ne pouvait lui causer plus vif plaisir ni exciter au même degré sa vanité.
Elle en était là quand elle aperçut Maligny. Saisie d’une idée subite, elle alla vers lui en entraînant Bourgoing et, les mettant en présence, elle dit :
— Puisque vous êtes rayé de la liste des émigrés, mon cher duc, et que les républicains ne sont plus pour vous des ennemis, vous me saurez gré de vous mettre en rapports avec le représentant de votre pays où vous allez rentrer.
— La coquine ! pensa Maligny ; elle se moque de moi.
Il la remercia cependant, salua M. le baron de Bourgoing, gentilhomme comme lui, et, après un court échange de paroles banales, s’écarta pour faire place à Mme de Bonneuil. Celle-ci, toujours à l’affût des relations qui pouvaient servir, venait vers la Chevalier pour l’obliger à lui présenter Bourgoing. La présentation eut lieu au grand scandale des émigrés qui tout à l’heure s’empressaient autour de la belle Française, la croyant dévouée au roi.
Leur mécontentement se fût transformé en indignation s’ils avaient entendu les propos qu’au même moment, elle tenait à demi-voix au diplomate républicain. Elle lui faisait part de son admiration pour le général Bonaparte.
— Je l’ai toujours admiré, disait-elle avec feu ; j’avais pressenti sa gloire. Aussi, dès le lendemain de Brumaire, comprenant que la France avait enfin un sauveur, un libérateur, j’ai demandé ma radiation et celle de ma nièce, à qui je sers de mère. J’attends avec impatience qu’il soit fait droit à ma requête, et si vous voulez l’appuyer, monsieur l’ambassadeur… J’ai hâte de revoir ma patrie, de vivre sous les lois du héros qui la gouverne…
Elle s’interrompit, cherchant des yeux Marguerite. L’ayant découverte à l’autre extrémité du salon, elle lui fit signe d’approcher ; elle voulait la présenter.
— Ma nièce, Mlle de Morsang, dit-elle en lui prenant la main, victime innocente des opinions de ses parents qu’elle a perdus ; élevée par moi dans le culte des miennes. Remercie M. l’ambassadeur, Margot ; il nous viendra en aide et t’aidera à recouvrer tes biens injustement confisqués.
Le visage de Marguerite exprima plus de surprise que de gratitude. Elle fit une révérence silencieuse et s’effaça lentement, déjà oubliée par sa tante qui continuait à se prodiguer en belles phrases, afin d’enguirlander Bourgoing.
Quoique un peu ahuri par tant de volubilité, Bourgoing n’en laissait rien paraître. Cette scène l’amusait. Les prières dont il était assailli tombaient d’une bouche souriante. Un regard langoureux en augmentait l’éloquence, et la Chevalier plaidait avec chaleur la cause de son amie. Il n’est pas de diplomate, si gourmé qu’il soit, qui puisse résister à deux jolies femmes coalisées pour avoir raison de lui ; Bourgoing promit tout ce qu’on voulut.
En se livrant à cette démarche, Mme de Bonneuil avait cessé de s’occuper de Maligny. Elle ne put donc voir que, tandis qu’elle abordait Bourgoing, le duc était arrêté par un nouveau venu qui s’approchait avec un empressement affectueux. C’était le comte de Thauvenay qui l’interpellait.
— J’ai à vous parler, cher duc. Et l’amenant à l’écart, il ajouta : — Mon zèle pour le service du roi m’a heureusement inspiré. Vous sembliez si pressé de repartir que j’ai voulu m’épargner le remords de n’avoir pas tout fait pour conjurer un retard qui vous contrariait. J’ai tenté auprès du banquier de Sa Majesté une démarche qui a réussi. Il a pu, sans recourir à ses bureaux, me donner une traite de vingt mille livres sur son correspondant de Francfort. La voici sous enveloppe. Vous pourrez donc partir quand vous voudrez.
Maligny prit le pli en remerciant et le glissa dans une de ses poches. Mais il ne parut qu’à demi reconnaissant du trait de zèle dont se vantait Thauvenay.
— Je m’étais résigné à ne partir qu’après-demain, fit-il, comme désappointé. Nous avions calculé ensemble que je le pouvais sans dommage pour les ordres de Sa Majesté et que je serais à Bade avant l’expiration du délai qui m’est prescrit. Je ne vois vraiment pas quel avantage je trouverais à me priver du plaisir de conférer un peu longuement avec les partisans de notre cause. Aussi, mon cher comte, tout en étant sensible à votre procédé dont je rendrai compte au roi, je crois devoir rester à Hambourg durant les trente-six heures que je m’étais accordées, faute de pouvoir faire mieux.
Bien loin de soupçonner le motif déterminant de la décision de Maligny, l’honnête Thauvenay approuva. Il considérait comme essentiel que le représentant du roi entretînt divers personnages qui se rapprochaient à cette heure des royalistes, le général Dumouriez, notamment.
— J’espérais vous faire rencontrer ici, dit-il, mais je suis averti qu’il ne viendra pas. Nous pourrons donc l’aller voir demain. De cette entrevue ne peut résulter que le plus grand bien, et cela seul suffirait à justifier la prolongation de votre séjour parmi nous.
Enchanté qu’on lui fournît un aussi bon prétexte pour rester, Maligny, pressé de rejoindre Mme de Bonneuil, coula de son côté un regard d’impatience, dont l’expression s’accusa quand il eut constaté qu’elle causait toujours avec Bourgoing.
— Elle n’en finira donc pas ? murmura-t-il.
Thauvenay entendit cette réflexion et sur-le-champ, il y répondit comme si elle lui eût été adressée.
— Un petit avertissement, mon cher duc ; je le dois à votre jeunesse, et vous le pardonnerez à mon âge. Lorsque, à votre arrivée, je suis allé vous trouver à votre hôtel, vous étiez en tête-à-tête avec Mme de Bonneuil et son amie la comédienne Chevalier.
— Des femmes charmantes !
— Dont vous ne sauriez assez vous défier. J’ai pris mes renseignements. On ne sait trop d’où sort cette comtesse de Bonneuil. Quant à la Chevalier…
Maligny l’arrêta en riant :
— N’oubliez pas que nous sommes ici chez sa protectrice.
— Cette pauvre princesse, aussi crédule qu’elle est bonne femme, a toujours eu un faible pour les histrions. Mais elle apprendra quelque jour à ses dépens que la Chevalier ne mérite pas l’amitié dont elle l’honore. C’est une intrigante, et je crains bien que Mme de Bonneuil ne mérite la même qualification.
— Est-ce pour cela que Sa Majesté a refusé de les recevoir quand elles ont passé par Mitau ?
— J’avais cru de mon devoir de faire part au roi des mauvais bruits qui courent sur elles, déclara Thauvenay.
— Alors, mon cher comte, vous pouvez vous vanter d’avoir suscité à notre maître deux terribles ennemies.
— Mieux vaut des ennemies avouées que des ennemies qui se cachent sous les apparences du dévouement.
— Et moi qui leur ai promis de leur obtenir une audience du roi ! observa Maligny.
Thauvenay protesta :
— Hâtez-vous de retirer votre promesse, cher duc. En voulant la tenir, vous vous exposeriez à devenir à votre insu complice de quelque trahison. Mais voilà Mme de Bonneuil ; je vous laisse avec elle. Je vous supplie seulement de ne lui pas sacrifier les grands intérêts qu’a mis dans vos mains une confiance auguste.
Mme de Bonneuil revenait vers Maligny, tandis que Bourgoing s’éloignait avec la Chevalier.
— Elle est cependant bien jolie, pensa Maligny. Ne serait-ce pas fâcheux de ne pas aller jusqu’au bout d’une aventure que le hasard a si bien nouée ? Qui le saura et, le sût-on, qui pourrait m’en vouloir ?
Sa jeunesse l’emportait, et il s’avança vers Mme de Bonneuil. Pour le rejoindre, elle dut traverser le groupe des émigrés qu’avait surpris et presque irrités son entretien avec Bourgoing. Ils lui faisaient déjà grise mine. Mais elle les désarma par son sourire et par cette phrase qu’elle leur jeta au passage :
— Ces diplomates de la République ne sont pas incorruptibles, et en voilà un, ajouta-t-elle en désignant Bourgoing, que je me charge de ramener au roi. Il est déjà en bon chemin.
Ces paroles ne furent pas perdues pour Maligny. Elles expliquaient ce qu’il y avait de louche dans l’attitude de cette mystérieuse créature, et peut-être, démontraient-elles l’injustice des soupçons de Thauvenay.
Pour elle, heureuse de pouvoir enfin, dans le tête-à-tête qu’elle souhaitait, exercer sur l’envoyé du roi de Mitau la magie de ses ensorcellements, elle y préludait en le faisant asseoir à ses côtés, lorsqu’à l’improviste, un grand tumulte attira leur attention. La foule se précipitait vers le fond du salon où des portes qu’on ouvrait à deux battants laissaient voir dans un vaste jardin d’hiver, chauffé par des poêles en faïence, trois immenses tables dressées pour cent cinquante convives. Le linge damassé et armorié, l’argenterie, les cristaux étincelaient sous la lumière ruisselant des candélabres symétriquement espacés parmi les fleurs, les viandes froides, les charcuteries allemandes, les pyramides de fruits, de gâteaux, de confiseries.
C’était le réveillon de Noël.
— Nous ne nous quittons pas, cher duc, dit vivement Mme de Bonneuil. La princesse m’a fait l’honneur de me donner la présidence d’une de ses tables et a bien voulu consentir à ce que vous y fussiez mon voisin de droite.
— J’en remercierai Son Altesse, répliqua galamment Maligny.
— Elle voulait vous placer près d’elle ; mais j’ai tenu bon et je vous garde. Et d’une voix caressante, elle soupira : — M’en voulez-vous ?
Triomphante, elle l’emmenait. Il semblait si docile qu’intérieurement, elle le comparait à une victime qui eût tendu au sacrificateur son front couronné de roses.
VII
La mise à table des invités de la princesse d’Holstein ne s’opéra pas sans confusion. En dehors d’un petit nombre de favorisés à qui elle avait voulu faire honneur en marquant d’avance leur place, chacun restait libre de se caser à sa guise. Durant quelques instants, ce ne fut que cris et appels de gens qui se cherchaient afin de se donner le plaisir de réveillonner ensemble, dans le voisinage les uns des autres. Des majordomes à la livrée de la princesse, ses dames de compagnie, chargées de rendre son hospitalité agréable, couraient le long des tables, désignaient les places demeurées vides à ceux qui n’en trouvaient pas.
Lorsque les tables furent pleines, on s’aperçut qu’elles étaient insuffisantes pour tout ce monde ; plusieurs invités n’avaient pu s’y asseoir. Le cas était prévu. De droite et de gauche, dans tous les coins de la salle, surgirent des guéridons de deux ou trois couverts. Il fallut encore un moment avant que la princesse qui, debout au centre de la table principale, attendait que tous ses convives fussent assis, pût s’asseoir à son tour et donner l’ordre de servir.
On ne s’étonnera pas que, dans cette poussée tumultueuse, Marguerite eût évité de se faufiler parmi les plus pressés et fût restée au dernier rang. Lorsqu’elle eut enfin pénétré dans la salle du réveillon, elle ne sut où se mettre. Assourdie par le bruit, éblouie par les lumières, par un spectacle si nouveau pour elle, c’est à peine si elle put se rendre compte que l’une des tables était présidée par la princesse, ayant à son côté le ministre de la République française, l’autre par la Chevalier, et la troisième par sa tante, dont le duc de Maligny était le voisin.
D’un regard où se lisait son embarras, elle cherchait vainement un coin pour sa petite personne, lorsqu’une jeune femme, passant près d’elle, l’interrogea d’un ton de sollicitude :
— Que faites-vous là, ma chère enfant ?
— Je cherche une place, répondit timidement Marguerite.
— Venez, nous allons vous en trouver une.
Sans savoir que cette obligeante invitée était une des demoiselles d’honneur de la princesse, mais comprenant qu’elle exerçait quelque autorité dans la maison, Marguerite la suivit jusqu’à l’extrémité de la table que présidait la Chevalier. Une vieille dame au visage grave et doux, dont la toilette, quoique défraîchie, attestait d’anciennes habitudes d’élégance et de luxe, venait de s’asseoir là.
C’est à elle que s’adressa la demoiselle d’honneur :
— Voulez-vous me permettre, madame la marquise, lui dit-elle, de vous donner une aimable petite voisine ?
Un domestique passait. Il reçut des ordres, apporta une chaise, un couvert. Marguerite, toute confuse du dérangement qu’elle occasionnait, prit place en balbutiant des remerciements, tandis que très bonne, très affectueuse, presque maternelle, la vieille dame répétait :
— Je suis charmée, tout à fait charmée. Mettez-vous à l’aise, mon enfant. Je regrette bien de ne pouvoir donner pour compagnon à votre beau printemps que mon triste hiver. Mais je suis bonne femme, vous verrez, et j’aime la jeunesse.
Touchée de tant de grâce, Marguerite se confondit en excuses, en paroles de reconnaissance. Bientôt, sa voisine ayant repris avec un convive placé de l’autre côté la conversation que l’incident avait interrompue, elle retomba dans son silence. Tout en touchant à peine aux mets qu’on lui servait, elle promenait autour d’elle ses regards. D’abord, dans cette vaste et scintillante confusion de feux, de bijoux, de dorures, d’argenterie, de plantes vertes, de figures souriantes, de plumes blanches plantées dans la chevelure poudrée des femmes, elle n’avait rien pu distinguer. Mais, peu à peu, ses yeux s’accoutumant à ce spectacle, les objets se détachaient, se précisaient, s’offraient à son observation de jeune fille précocement mûrie au contact de la vie et à qui rien n’échappait.
Sous certains de ces visages qu’une joie passagère éclairait, elle devinait d’insondables tristesses habilement dissimulées, les cruelles préoccupations qu’engendre la misère, la sourde irritation qu’entretenait chez les émigrés l’incessant renouvellement d’épreuves affreuses et imméritées. Son cœur s’emplissait de pitié pour ses infortunés compatriotes, reconnaissables, les hommes à l’usure de leurs habits de gala qu’ils avaient si rarement l’occasion de revêtir, les femmes au caractère suranné de leurs robes traînantes, contemporaines des splendeurs de Versailles et révélatrices dans leurs plis blanchis par le temps qui les avait rendus ineffaçables de l’immense détresse dont elles auraient pu rendre témoignage.
Par contre sur d’autres visages — visages de Russes, d’Anglais, de diplomates de France ou d’ailleurs — elle lisait la satisfaction vaniteuse du rang conquis, de la fortune possédée, l’arrogance que donne aux âmes vulgaires la certitude de pouvoir réaliser les espoirs qu’elles ont conçus en vue d’assouvir leurs convoitises.
Ces pensées glissaient à travers son esprit sans s’y fixer. Elle en subissait accidentellement l’influence, mais non au point de perdre de vue ce qui, depuis quelques heures, la préoccupait et l’obsédait avec la vivacité d’un devoir qui s’impose et auquel la conscience défend de se dérober, quelque difficulté que présente son accomplissement. Un moment détournée de cette préoccupation, elle en fut ressaisie en apercevant en face d’elle sa tante et le duc de Maligny, absorbés par un entretien dont les jeux de leur physionomie ne lui décelaient que trop le caractère et qui semblait les rendre indifférents à ce qu’on disait autour d’eux.
Désigné aux entreprises des femmes par son nom, son rang, son esprit, sa jeunesse, le duc de Maligny ne pouvait plus se méprendre aux intentions de Mme de Bonneuil. Marguerite, en les observant tous les deux, en s’assurant que l’une jouait visiblement pour l’autre le rôle des grandes coquettes, fut bientôt convaincue qu’il ne s’y méprenait pas. Si cette tante extraordinairement savante en l’art de tromper, de faire des dupes n’avait voulu, comme on disait alors, que couronner la flamme de cet adorateur de rencontre, ou seulement égayer la monotonie de son voyage en se faisant faire la cour, sa nièce, accoutumée à la voir jouer d’autres comédies pareilles, aurait pu, une fois de plus, en être effarouchée, sans ressentir toutefois l’indignation dont elle était saisie depuis qu’elle ne pouvait plus se dissimuler le but de ce déchaînement de galanterie. Cette indignation maintenant redoublait en elle, et ce qui l’affligeait autant qu’elle était indignée, c’était de voir ce jeune homme se prêter avec complaisance à un manège dont sa faiblesse devant ces odieuses tentatives de séduction rendait le danger plus pressant.
Sans doute, il n’y avait en tout cela pour lui que le charme d’une aventure bonne à courir, à laquelle il n’attachait probablement pas plus d’importance qu’à celle qu’il avait ébauchée avec la Chevalier, parce qu’il ne supposait pas qu’elle pût avoir un lendemain. Ce n’en était pas moins, sinon la perte de sa vie, sûrement celle de son honneur qui devait être le résultat de sa docilité. Le malheureux ! De quel air de fatuité souriante il répondait aux agaceries de sa voisine, se jetait tête baissée dans le piège, se laissait engluer ! Marguerite le perçait de ses yeux, le poursuivait de ses regards, regrettait qu’il ne les vît pas, qu’ils fussent sans paroles.
Elle se fût cependant rassurée si, dans son ignorance, elle avait pu comprendre qu’en dépit des encouragements qu’on lui prodiguait le jeune duc ne perdait pas le sang-froid, que, malgré les apparences, il ne se livrait pas, ramené sans cesse à une défiance instinctive par le souvenir des avertissements de Thauvenay. Mais comment eût-elle cru à sa prudence quand tout en lui trahissait la défaite prochaine ? Elle ne voyait que le piège tendu, la victime prête à y tomber. Clouée à sa place par sa timidité, par les convenances, elle se demandait avec angoisse si elle pourrait parler à temps pour le retenir.
Brusquement, son attention fut attirée par sa voisine et par l’opération à laquelle elle se livrait. Ne se croyant pas observée, la vieille dame avait étalé son mouchoir sur ses genoux et y faisait tomber d’un coup de fourchette sec et dissimulé les mets dont elle avait empli son assiette. Successivement disparurent ainsi sous la table une aile de volaille, deux saucisses de Francfort, des petits pains, des gâteaux, des fruits qui de la serviette passèrent promptement dans des poches profondes ménagées sous les jupes.
Que de besoins cachés trahissait ce jeu lamentable ! Des larmes montèrent aux yeux de Marguerite ; à travers le voile qu’elles y mettaient, elle eut le temps de constater que la robe de sa voisine, qui avait été belle autrefois, était à présent toute fripée, que les dentelles du corsage étaient reprisées, les plumes de la coiffure défrisées et jaunies. La misère qui avait passé en tempête sur la noblesse de France émigrée tachait de ses stigmates ces riches atours. Mais le témoignage en était encore plus lamentable, plus humiliant en la forme sous laquelle Marguerite venait de le surprendre. Elle se reprochait de l’avoir surpris.
Elle regarda d’un autre côté pour ne pas gêner sa respectable compagne. Mais celle-ci, comme si elle se fût sentie observée et eût tenu à se justifier, dit avec un accent de simplicité qui rendait plus poignant son aveu :
— C’est pour ma route ; quelques provisions qui pendant deux ou trois jours m’épargneront les dépenses d’auberge.
— Vous allez en voyage, madame ? demanda Marguerite en évitant de faire allusion à cette étrange manière de s’approvisionner.
— Je rentre en France ; j’ai obtenu ma radiation et je pars tout à l’heure.
— Que vous êtes heureuse ! Et comme je voudrais partir, moi aussi !
La spontanéité de ce cri en attestait si clairement la sincérité que la vieille dame, saisie de pitié, eut un mouvement comme pour exprimer à sa jolie voisine le regret de ne pouvoir l’emmener. Mais, elle se contint et se contenta de répondre :
— Oui, je suis bien heureuse ! Et cependant que de changements, que de vides je vais trouver là-bas ! Mon mari et mon fils ont été guillotinés ; ma bru est morte de douleur en laissant son enfant aux mains de nos fermiers. Ces événements m’ont ruinée. Mon hôtel de Paris, mon château du Morvan sont sous séquestre. Tout cela est affreux et je n’aurais pas songé à rentrer en France si mon petit-fils ne me réclamait. Je n’ai plus rien que lui ; c’est pour lui que je rentre et ce sera un grand bonheur de le revoir. Mais je sens bien que je ne suis pas à la fin de mes maux.
— Les maux sont moins cruels dans la patrie que dans l’exil, objecta Marguerite.
— Oui, c’est vrai, poursuivit son interlocutrice, l’exil est le pire de tous. Tout ce que j’ai souffert dans cette Allemagne maudite eût été allégé si je l’eusse souffert dans ma patrie. Donner pour vivre des leçons de piano, comme je l’ai fait, user ses yeux la nuit à raccommoder des dentelles pour accroître un peu ses ressources, se coucher parfois sans souper, se réveiller en hiver dans une mansarde sans feu, ne voir autour de soi que privations et que larmes, tout cela n’est rien quand on a le ciel natal au-dessus de soi et quand on peut, à son gré, aller prier sur la tombe des êtres chéris qu’on a perdus. Mais je vous attriste, chère mignonne. Pardonnez-moi de vous dire ces choses à vous qui ne m’êtes rien et qui ne me connaissez même pas.
— Oh ! madame, s’écria Marguerite, pourquoi vous excuser ? Je suis si fière d’être jugée digne de recevoir vos confidences, si touchée de votre bonté ! Ne voulez-vous pas me dire votre nom ? Je le prononcerai dans mes prières.
— Je suis la veuve du lieutenant général marquis de Prégilbert. Et vous, chère enfant, ne saurai-je pas qui vous êtes ? Vous ne résidez pas à Hambourg, sans doute ; je ne vous avais jamais vue. Vos parents sont-ils ici ?
— J’ai perdu ma mère en venant au monde, confessa Marguerite. Mon père était le comte de Morsang, mort au service du roi, à la suite d’une blessure reçue en combattant dans les rangs de l’armée de Condé.
— Mademoiselle de Morsang ! s’écria la marquise. Mais alors, c’est vous la nièce de la belle personne que je vois là-bas avec notre cher duc de Maligny. Il ne paraît pas regretter d’avoir été placé à son côté, ajouta-t-elle avec une pointe de malice.
Un peu honteuse de cette remarque, Marguerite dit avec mélancolie :
— La comtesse de Bonneuil est la sœur de ma mère. Elle m’a recueillie, il y a quelques années, quand la mort de mon père me fit orpheline.
— Ah ! vous êtes la fille du comte de Morsang, continua la marquise dont l’intérêt parut redoubler.
— On vous avait déjà parlé de moi, madame ?
— Oui, et aussi de votre tante. Sa beauté, sa toilette ont fait sensation. Une émigrée ayant conservé sa fortune, c’est si rare ! Car on la dit très riche, votre tante. Quelqu’un racontait qu’elle est veuve, que vous êtes son unique héritière. Par exemple, j’ai été très surprise en entendant prononcer son nom. J’ai bien connu avant la Révolution une comtesse de Bonneuil, mais ce n’était pas celle-ci et je ne savais pas qu’il en existât deux.
Ce bavardage mettait Marguerite au supplice. Il touchait à ce qui toujours était resté pour elle un mystère, les motifs pour lesquels la femme qui se vantait en toute occasion d’être de la famille de Bonneuil s’en était arrogé le droit et avait substitué ce nom au nom de la sienne ; pourquoi, n’ayant jamais été mariée — Marguerite le tenait de son père — elle se prétendait veuve. Mais ce n’était pas le moment de s’attarder à ces questions. Sous peine de paraître complice des viles intrigues qu’elle n’était que trop fondée à soupçonner, Marguerite devait ne rien laisser percer de ses soupçons, appuyer les dires de sa tante et d’en fournir une explication qui les justifiât.
— Mon oncle de Bonneuil, observa-t-elle, était le dernier rejeton d’une branche cadette.
Loin d’y contredire, la marquise reprit :
— C’est ce que j’ai pensé. Du reste, branche cadette ou branche aînée, les Bonneuil sont d’assez bonne maison, de même les Morsang, pour prétendre aux plus hautes alliances. Puisque l’héritage de la comtesse doit vous revenir, vous êtes un brillant parti et je n’en reviens pas que vous ayez été si peu entourée ici.
— J’en bénis le ciel, madame, puisque cela me vaut de vous connaître.
— Vous êtes charmante, mademoiselle. N’empêche que nos jeunes seigneurs sont d’ordinaire plus empressés autour des héritières, même quand elles ne sont pas aussi jolies que vous.
Marguerite devint toute rouge. Jolie, elle ! Personne ne le lui avait encore dit, si ce n’est sa tante, et encore n’était-ce que pour lui reprocher de ne pas savoir tirer parti de ses avantages personnels.
— Mais, je n’ai que seize ans, madame, fit-elle.
— Je n’en avais pas quinze quand on m’a mariée.
— Et puis, je n’accepterais pas le premier venu.
A ces mots, qui lui échappèrent presque malgré soi, la marquise lui répondit par un sourire doucement railleur et en accentua la signification en disant :
— J’étais pareille à vous, ma petite. Le premier venu, comme vous dites, m’eût fait horreur ; j’ai dû cependant l’accepter quand il s’est présenté, et il a fait le bonheur de ma vie, un bonheur que je ne cesserai de regretter.
Sa vieille figure s’était assombrie ; des pleurs sillonnèrent ses rides et elle parut plier sous le fardeau de ses souvenirs.
— Comment l’en détourner ? se demandait Marguerite, attristée d’être la cause volontaire de cet émoi. Elle en eut bientôt trouvé le moyen.
— Vous allez donc partir, madame ? interrogea-t-elle.
— Dans quelques instants, à sept heures, en sortant d’ici, où je ne serais pas venue si je n’avais eu à cœur de remercier la princesse de ses bontés et de faire mes adieux à quelques amis, compagnons de mon exil. J’ai assisté à la messe de minuit ; ma malle est prête ; le temps de changer de robe et je serai en route. Le voyage m’effraye bien un peu ; il sera long et fatigant ; car je dois le faire en compagnie d’un brave homme de roulier qui m’a offert de me prendre avec son chargement. Il le conduit à Francfort et moi avec, à petites journées. J’espère trouver là les moyens d’arriver jusqu’à Paris.
Marguerite, stupéfaite, se récria :
— En charrette, vous ! Une grande dame et à votre âge !
— Eh bien ! quoi, je ne serai pas la première. Comment faire d’ailleurs ? Je n’aurais pas eu assez d’argent pour payer la poste ou même une place en diligence. Il a bien fallu me résigner à la charrette. En y montant, je songerai à mon mari, à mon fils. Ils y sont montés, eux aussi, et c’était pour aller à la mort ! Mais c’est trop vous affliger, mon enfant. Parlons de vous. Madame votre tante ne songe-t-elle pas à rentrer aussi ? La France doit l’attirer comme elle nous attire tous.
— Hélas ! madame, nous n’en prenons pas le chemin : nous retournons en Russie.
— Mais, vous reviendrez bientôt à Paris. Vous avez de la famille, je crois. Votre père, si je ne me trompe, a perdu un frère dont la veuve n’a pas émigré. Elle sera heureuse de vous revoir.
— Je la connais à peine et pas davantage les autres membres de ma famille paternelle, déclara Marguerite. Leur orgueil n’a pas pardonné à mon père son mariage, une mésalliance, disaient-ils. Sa mort n’a pas désarmé leur rigueur. Je suis pour eux comme une étrangère et n’ai rien à en attendre.
— C’est qu’ils ne vous connaissent pas. Mais quand ils vous auront vue si jolie, si spirituelle et si gracieuse, si digne en un mot du nom que vous portez, ils vous reviendront, je vous l’affirme, et, pour moi, je considérerais comme une bonne action de vous rendre leur tendresse. Quand vous serez à Paris, venez me voir ; je vous aiderai, je vous conseillerai… Ne croyez pas que ce soient là de vaines paroles ; l’engagement que je prends, je le tiendrai si vous me fournissez l’occasion de le tenir, car vous m’avez conquise.
Le cœur de Marguerite se fondait dans un sentiment d’inexprimable confiance. Jamais elle ne s’était sentie l’objet de tant de tendre sollicitude. Ce qu’elle éprouvait, elle fut impuissante à le cacher. Dans un élan irréfléchi, elle se livra tout entière.
— Ah ! madame, soupira-t-elle, je voudrais partir avec vous !
— Et moi, je voudrais bien vous emmener. Mais madame votre tante consentirait-elle ?…
— Son consentement n’est pas nécessaire, interrompit Marguerite en se redressant. Je suis maîtresse de ma vie comme elle est maîtresse de la sienne. D’ailleurs, si je partais, ce serait à son insu. Je possède quelques petites économies ; elles suffiraient à payer mon voyage, et une fois à Paris, en me voyant sous votre protection, peut-être ma famille me recevrait-elle.
Marguerite s’était laissée aller à toute la violence d’une inspiration impétueuse, révélant ainsi les dégoûts, les humiliations, les rancœurs de l’existence à laquelle elle était condamnée. L’affirmation soudaine de sa volonté d’en changer trahissait une si grande détresse d’âme que Mme de Prégilbert, subitement éclairée, ne put que murmurer :
— Ah ! ma pauvre enfant ! Ma pauvre enfant !
Mais déjà Marguerite se ressaisissait, s’apaisait. Comme honteuse de s’être ainsi abandonnée, elle reprit :
— Peut-être me trouvez-vous un peu folle, madame. Daignez me pardonner, je suis si malheureuse !
Elle ne put continuer ; on sortait de table. Dans le tumulte dont les voix joyeuses et le bruit des chaises emplissaient la salle, elle venait de voir le duc de Maligny, séparé de Mme de Bonneuil par la foule, s’avancer de son côté. Leurs regards se croisèrent et se comprirent. C’en fut assez pour dissiper les angoisses et les alarmes de Marguerite. Maintenant, elle était sûre que Maligny cherchait à la rejoindre, à lui parler.
Depuis quelques heures, elle avait en vain voulu l’arrêter au passage, et voilà qu’il venait au-devant d’elle ! Bien qu’elle ne pût encore prévoir quelles seraient les suites de l’entretien qu’elle avait tant souhaité, il lui suffit de constater que cet entretien Maligny ne le désirait pas moins qu’elle-même pour la disposer à considérer comme l’instrument de sa propre délivrance et de son propre salut ce jeune homme qu’elle s’était promis de sauver.
Son cœur fut alors pénétré d’une joie intense qui la transfigura. Mais ce n’est pas cette joie, dissimulée au prix d’un effort prodigieux, qui tout à coup la clouait à sa place. Non, c’était une idée neuve, imprévue, véritable inspiration du ciel, qui subitement s’emparait de son esprit et la faisait se trouver ridicule de ne l’avoir pas conçue plus tôt. Elle demeura un moment comme éblouie. Puis, pareille à l’oiseau qui, d’un vigoureux coup d’aile, s’arrache à des marais fétides et s’élance vers l’azur, elle se tourna radieuse vers la marquise de Prégilbert.
— De grâce, madame, supplia-t-elle, ne quittez pas cette maison sans avoir reçu mes adieux. Je ne vous ferai pas attendre, je reviens, et ce sera pour vous annoncer, je l’espère, que vous ne partirez pas seule et que vous n’irez pas à Paris en charrette.
Sans attendre que la marquise eût dominé l’étonnement que devait lui causer ce langage énigmatique, elle se glissa parmi les groupes pour se rapprocher du duc de Maligny, non sans avoir jeté une fois de plus à sa nouvelle amie :
— Je reviens, je reviens !
VIII
Bien que les avertissements du comte de Thauvenay touchant Mme de Bonneuil et les relations amicales qui existaient entre elle et une comédienne telle que la Chevalier, connue par ses mœurs faciles et sa vénalité, eussent dû disposer le duc de Maligny à la considérer elle-même comme une personne libre de préjugés, faisant aisément litière des convenances mondaines, il savait trop bien à quelle abdication de toute dignité, à quels expédients les souffrances et les misères de l’émigration avaient réduit des femmes de haute naissance, pour s’étonner outre mesure de ce dont s’offensait l’honnête Thauvenay.
En se mettant à table à côté de la comtesse, flatté d’être distingué par elle, entraîné à courir la chance d’une bonne fortune apportée sous sa main par le hasard, il était loin de soupçonner sa belle compatriote d’avoir menti en se parant d’un titre et d’un nom qui ne lui appartenaient pas. Mais, les quelques instants qu’il venait de passer à son côté dans un abandon de confiance, dont elle s’était plue à lui donner l’exemple, suffisants pour dissiper les illusions qu’il pouvait garder encore sur sa valeur morale, avaient en outre éveillé ses doutes quant à la vérité de ses dires et au but d’une bienveillance dont elle lui avait si vite prodigué toutes les preuves que peuvent contenir les paroles.
En jouant cette comédie, elle s’était laissé voir plus peut-être qu’elle ne le voulait. A divers traits, à des expressions triviales, à des mots révélateurs d’une étrange souplesse de conscience, il avait flairé l’aventurière, et quoique non fixé sur ce point, il s’était mis en garde contre ses entreprises tout en se donnant l’air d’être prêt à y succomber. Mais ce jeu avait aussi ses dangers. Elle était si séduisante, la traîtresse, si captivante était sa grâce, si dominatrice la caresse de ses yeux que, quoique résolu à ne pas se laisser griser, Maligny prenait plaisir à s’abandonner aux premières atteintes de l’ivresse, ou plutôt de cette griserie de surface dont son expérience des femmes l’assurait de rester maître.
Dupe à son tour, après avoir fait tant de dupes, elle s’y trompait. Quand il n’était qu’accidentellement emballé, elle le crut asservi, dominé ; elle pensa le tenir pieds et poings liés. Sans rien promettre, elle laissait tout espérer. S’il la pressait, elle se dérobait ; s’il faisait mine de se décourager, de renoncer, elle le ramenait en ayant l’air de s’offrir, et quand sa bouche avait dit non, ses yeux disaient oui. Il devait en être ainsi jusqu’au bout de cette suggestive et brûlante passe d’armes, poursuivie à travers les incidents d’un bruyant souper, sous les regards des deux cents convives, dans des accords d’orchestre qui pimentaient ces heures fiévreuses en les embellissant de tout le plaisir qu’y pouvaient prendre tant de malheureux pour qui elles étaient des heures de grâce, des heures de trêve.
Maligny eût-il conservé sa liberté d’esprit, son sang-froid, si moins assurée de le tenir, la sirène eût redoublé d’efforts pour le mettre hors d’état de se reprendre à son gré ? On en peut douter et lui-même n’aurait pu s’en flatter. Mais un incident, le plus simple des incidents, vint à l’improviste détourner sa pensée de ce qui l’avait absorbée.
C’était à la fin du repas. Ayant relevé la tête, ses yeux tombèrent sur Mlle de Morsang, assise à une autre table, en face de lui, à côté de Mme de Prégilbert. Celle-ci parlait ; Marguerite écoutait, et, tout en écoutant, elle ne perdait pas de vue sa tante et Maligny. L’attention qu’elle leur donnait attira celle du duc. Il regarda mieux et sur ce visage pâle et grave, il crut saisir comme un écho du conseil que lui avait donné le comte de Thauvenay. Il se sentit gêné sous des reproches qu’il devinait, et de même qu’il s’était demandé quelle opinion il fallait concevoir de la tante, il se demanda quelle opinion il fallait concevoir de la nièce.
Dans leur étrange existence, dont il commençait à découvrir les dessous, quel était le rôle de celle-ci ? Victime ou complice ? Victime, elle était bien à plaindre ; complice, elle était bien redoutable, plus redoutable que celle-là, avec ses airs d’innocence, de candeur, de pureté. Mais en lui une protestation s’élevait. Non, ce n’était point là une complice. Une figure juvénile ne peut être menteuse à ce degré. Et alors, c’était bien un avertissement et des reproches qu’on y lisait. La volonté d’en avoir le cœur net s’emparait de lui ; il voulait savoir et il saurait.
Il se rappelait qu’à deux ou trois reprises depuis son arrivée à Hambourg, et tout à l’heure, à son entrée chez la princesse, Mlle de Morsang avait fait effort pour l’approcher. Cet effort, ses yeux, tandis qu’elle causait avec la marquise de Prégilbert, le trahissaient encore. Il se devait d’y répondre. Il y était d’autant plus incité qu’à l’attitude de la vieille dame, qu’il connaissait d’ancienne date et dont il avait maintes fois entendu vanter les mérites et les vertus, il comprenait que les propos de sa petite voisine l’intéressaient, qu’elle les écoutait avec sympathie et compassion. En eût-il été de la sorte si la nièce eût été l’image de la tante et ainsi qu’elle une aventurière ? Dès ce moment, la résolution de Maligny fut prise, et comme on quittait la table il l’exécuta.
La princesse avait fait presser le réveillon, en vue d’une surprise qu’elle réservait à ses invités. Chanteuse à l’Opéra de Paris, actrice de comédie au théâtre Michel, la Chevalier qui, l’année précédente, avait, trois mois durant, donné des représentations à Hambourg, y était réputée pour son double talent. Sa réputation, depuis qu’elle jouait en Russie, n’avait fait que grandir. On savait que le tsar l’admirait, qu’elle était l’étoile de la cour moscovite, qu’à tout instant, elle était appelée à jouer ou à chanter sur le théâtre du palais impérial de l’Ermitage. C’est ce même plaisir qu’avait voulu se donner la princesse d’Holstein en y associant ses invités. Dans le plus vaste de ses salons, on avait, pendant le souper, élevé une estrade, rangé devant l’estrade des banquettes et des chaises, et maintenant, la foule, avertie du rare spectacle qui l’attendait, s’y ruait.
Jalouse d’applaudir son amie, Mme de Bonneuil y avait couru pour être au premier rang, en criant à Maligny de la suivre. Mais il avait feint de ne pas l’entendre. Délivré de sa présence sans qu’elle pût croire qu’il s’en félicitait, il obéissait à la volonté mystérieuse qui le conduisait vers Marguerite. Il venait de la voir fendre les groupes pour venir vers lui, tandis que Mme de Prégilbert restait en arrière pour n’être pas empêchée de s’en aller quand sonnerait l’heure de son départ.
Ils se rencontrèrent au moment où la Chevalier apparaissait sur l’estrade et où l’orchestre, couvrant de ses accords les applaudissements qu’avait provoqués son apparition, préludait à l’air de Gluck qu’elle allait chanter. Alors, en chacun d’eux se produisit un phénomène analogue. En s’abordant, il leur semblait à l’un et à l’autre qu’ils reprenaient au point où ils l’avaient laissé un entretien interrompu.
— Ne voulez-vous pas vous donner la joie d’entendre la grande artiste, mademoiselle ? demanda Maligny.
— J’ai mieux à faire, monsieur, répondit-elle sans hésiter.
Et sans hésiter, lui aussi, il répliqua en posant une question nouvelle :
— Vous vouliez me parler ?
— Oui, je voulais vous parler. Mais comment le savez-vous ?
— Je l’ai deviné à l’insistance de vos regards.
— C’est presque un miracle que nous nous soyons ainsi compris, observa Marguerite. J’y vois la preuve que Dieu m’approuve.
— C’est donc bien sérieux, bien grave ? fit-il en riant, intrigué par ce qu’il y avait de mystérieux dans ces paroles.
— Vous allez en juger, monsieur. Mais où nous mettre pour être sûrs qu’on ne nous entendra pas ?
Il désigna un salon voisin de celui où ils se trouvaient ; il était désert.
— Voyez : là, nous serons seuls.
Elle y entra ; il la suivit, se débattant encore contre les doutes que réveillait en lui tant d’assurance et se demandant si cette délicieuse fille, marchant sur les brisées de sa tante, lui tendait un piège, elle aussi.
A peine ils furent assis qu’elle reprit, comme pressée de le détromper :
— Hier soir, lorsque vous êtes arrivé à Hambourg, vous étiez décidé à repartir ce matin, dès l’aube. Des affaires importantes exigeant votre présence ailleurs, vous ne vouliez pas perdre un instant. Je vous ai même entendu commander des chevaux.
— C’est vrai, fit-il, de plus en plus étonné et défiant ; vous me rappelez même que j’ai oublié de les décommander.
— Puis, vous avez changé d’avis pour des raisons que j’ignore et que je n’ai pas besoin de connaître.
— C’est encore vrai ; un obstacle est survenu qui m’obligeait à rester vingt-quatre heures de plus à Hambourg. Il est maintenant aplani. Mais je ne pouvais supposer qu’il le serait si vite, et quand j’ai appris qu’il l’était, j’ai eu d’autres motifs pour ne pas revenir sur les résolutions qu’il m’avait contraint à prendre, des motifs très légitimes, affirma-t-il, comme s’il craignait que Mlle de Morsang doutât de leur légitimité.
— Gardez-les, vos motifs, fit-elle avec hauteur ; je vous répète que je ne tiens pas à les connaître. Puis, d’un ton radouci, elle continua : — L’obstacle est aplani, me dites-vous ; vos chevaux seront à vos ordres, à l’heure que vous aviez primitivement fixée, puisque vous ne les avez pas décommandés. Remerciez-en le ciel et profitez-en pour partir sans plus de retard.
— Mais ! c’est impossible, s’écria Maligny que troublait encore un peu le souvenir des encourageantes agaceries de Mme de Bonneuil. J’ai promis…
— En ne partant pas dès ce matin, vous vous exposez à de grands dangers, déclara Marguerite.
— De grands dangers ! Lesquels ?
— Ne m’en demandez pas davantage ; mais, croyez-moi, partez, partez au plus vite, répéta-t-elle d’une voix qui devenait suppliante.
La première idée que suggéra à Maligny ce pressant conseil ne fut pas à son honneur ; il inclinait à croire qu’ayant surpris son jeu avec la tante, la nièce en avait conçu quelque jalousie et y cédait en s’efforçant de couper court à une intrigue qui lui portait ombrage. Sa réponse se ressentit de ce soupçon.
— Partir, c’est vite dit, fit-il, non sans impertinence. Mais encore faut-il pouvoir. Et puis, fuir devant des dangers inconnus, des dangers qui n’existent sans doute que dans votre imagination…
— Plût à Dieu que mon imagination seule les eût créés ! Malheureusement, ils existent. Je ne peux les préciser ; mais la preuve en est faite pour moi. C’était mon devoir de vous les signaler. Si vous refusez d’y croire, ce sera tant pis pour vous. Quant à moi, je n’aurai rien à me reprocher.
L’accent de vérité que prit en ce moment la voix de Marguerite le désarma. Il n’osait plus suspecter sa bonne foi ; tout au plus, pouvait-il supposer que les craintes qu’elle exprimait étaient sans fondement ou tout au moins bien exagérées.
— Pourquoi me parler par énigmes ? fit-il. Je ne comprends pas, et, avant de vous obéir, je voudrais comprendre. N’en ai-je pas le droit ?
— Ce que vous devriez comprendre, monsieur, c’est qu’il n’est pas en mon pouvoir d’être plus explicite. Votre incrédulité, si vous y persévérez, entraînera votre perte. Comme il se taisait, elle insista : — Etes-vous sûr que personne n’a intérêt à vous empêcher d’arriver là où vous devez vous rendre et d’y remplir la mission dont vous êtes chargé ? Ce qu’elle est cette mission, je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il y a dans Hambourg des gens qui ont reçu l’ordre de vous arrêter en route et que si, par une fuite précipitée, vous ne vous dérobez pas à leur surveillance, ils ne reculeront devant aucun moyen pour vous retenir.
Ce fut un trait de lumière.
— Votre tante connaît-elle leur projet ? s’écria-t-il. Est-elle leur complice ?
Marguerite baissa la tête, comme accablée.
— Quelle cruauté de me le demander, dit-elle, quand vous savez bien que je ne puis vous répondre !
Il était fixé. Le voile jeté sur ses yeux par une habile ensorceleuse se déchirait, la lui laissait voir appliquée à lui faire perdre un temps précieux pour servir de ténébreux desseins et, du même coup, lui découvrait la preuve éclatante de la naturelle droiture de Mlle de Morsang. Il eut honte de ses injustes soupçons. S’il n’eût craint d’être épié, il se fût agenouillé en la suppliant de les lui pardonner. Sous l’empire de l’émotion dont il était subitement saisi, il lui prit la main, la porta à ses lèvres. D’un accent où se confondaient l’admiration et la gratitude, il dit :
— Rassurez-vous, mademoiselle, je vous obéis ; je vais partir.
Tirant sa montre du gousset de son gilet, il ajouta :
— Il est cinq heures ; à sept heures, j’aurai quitté Hambourg.
— Oh ! que je suis heureuse ! soupira Marguerite rayonnante.
— Mais ne me direz-vous pas pourquoi vous m’avez montré ce piège, à quel mobile ?…
— L’ayant découvert, pouvais-je vous y laisser tomber ? Ne pas vous avertir, n’était-ce pas me faire complice du complot tramé contre vous ?
— Par qui ? par qui ? s’écria-t-il, tout vibrant de colère.
— Ne cherchez pas, ne vous attardez pas à chercher. A quoi bon ?
— Je voudrais me venger, faire expier à ces misérables…
— En vous vengeant, vous attireriez l’attention sur vous et vous êtes intéressé à ce qu’on perde vos traces. Ne songez qu’à fuir, et surtout que personne ne puisse se douter de votre départ, personne, entendez-vous ?
Elle parlait avec tant de conviction et d’autorité, qu’il se soumit comme à un ordre qui lui eût été donné par le roi lui-même.
— Je ferai ce que vous voulez, mademoiselle. Je disparaîtrai sans qu’on le sache et je serai loin quand on s’apercevra que j’ai disparu. Mais je ne vous quitterai pas sans vous exprimer ma gratitude, sans vous dire combien je suis touché de votre dévouement. Vous ne me connaissiez pas, et vous êtes venue généreusement à mon aide en me révélant une clairvoyance, une force d’âme bien rares à votre âge, une noblesse de sentiments surtout que j’admire et qui, dans les tristes temps où nous sommes, devrait être proposée en exemple à tant de malheureux que les épreuves de l’exil ont démoralisés. Le service immense que vous m’avez rendu et que je ne puis, hélas ! reconnaître aujourd’hui comme je le voudrais, je ne l’oublierai jamais ; il a créé entre nous un lien que la mort seule pourrait briser. C’est un hasard qui nous a réunis ; mais si maintenant la vie nous sépare, il est impossible qu’elle ne nous réunisse pas de nouveau, qu’elle ne me donne pas l’occasion de vous prouver la sincérité de ma reconnaissance. On dit des gentilshommes de France qu’ils sont étourdis, légers, facilement oublieux. N’en croyez rien. En quelque circonstance que ce soit, si je puis vous être de quelque secours, vous me trouverez et vous verrez que je sais me souvenir.
Marguerite avait écouté en une sorte de recueillement ce discours chaleureux. Il livrait son cœur à des sensations ignorées. Cette musique, toujours douce à de jeunes oreilles et plus encore quand elles l’entendent pour la première fois, lui semblait à cette heure bien autrement harmonieuse que celle dont les échos lui arrivaient de la salle où, dans la sonorité des voûtes, montait la voix de la Chevalier, mêlée à des accords d’orchestre.
— La Chevalier chante pour deux cents personnes, pensait Marguerite, tandis que ce qu’il me dit, il le dit pour moi, pour moi seule.
Et ravie de constater, en entendant Maligny, que la sincérité de son langage en égalait l’ardeur, elle s’abandonnait à ces rêves que suggèrent si facilement à l’imagination des jeunes filles les promesses de qui a su leur plaire et les captiver. Il avait cessé de parler et elle écoutait encore, sans comprendre que c’est elle-même qui se répétait tout ce qu’il venait de dire, désormais ineffaçablement gravé en elle.
Mais les circonstances étaient trop pressantes pour qu’elle s’attardât longtemps aux perspectives lointaines qu’il avait évoquées. Les rêves d’avenir s’évanouissaient, la remettaient aux prises avec les exigences impérieuses du présent.
— J’accepte avec joie, monsieur, les témoignages de votre reconnaissance, lui dit-elle, et sans plus attendre, j’y fais immédiatement appel. En retour du service que je vous rends, je voudrais vous en demander un.
— Demandez-le, mademoiselle. Ce sera tout bonheur pour moi de vous le rendre.
Marguerite encouragée s’expliqua.
— Une noble dame, une femme de votre monde qui n’est pas une inconnue pour vous, la marquise de Prégilbert, a, comme vous, obtenu sa radiation de la liste des émigrés ; comme vous, elle rentre en France et, comme vous, elle part tout à l’heure. Elle est seule, elle est pauvre. L’exiguïté de ses ressources l’a condamnée à voyager avec un roulier, à passer de longs jours sur les routes, cahotée, exposée à toutes les intempéries de l’hiver. Et elle est vieille et bien affaiblie par les privations de l’exil…
Maligny avait compris dès les premiers mots.
— Inutile de continuer, fit-il. Je vous remercie, mademoiselle, de me mettre à même d’accomplir une bonne action. Je ne souffrirai pas que Mme de Prégilbert affronte les fatigues qu’elle s’était résignée à subir, alors que je peux les lui épargner. Si elle daigne m’accepter pour compagnon de route, c’est dans ma voiture que je la conduirai à Paris.
— Vous consentez ! Vous ne redoutez pas la monotonie d’un tel voyage ! Une vieille femme ! Ce sera moins gai qu’avec la Chevalier.
Cette réflexion malicieuse, dont un joli rire souligna la malice, l’humiliait bien un peu, mais ne l’offensa pas ; il feignit même de ne pas l’avoir entendue et confirma son consentement en reprenant :
— Si Mme de Prégilbert est encore là, je vais lui offrir…
Il se levait, cherchant des yeux la marquise pour aller à elle. Mais Marguerite le retint, et, redevenue pâle, anxieuse, tremblante, elle murmura :
— C’est que ce n’est pas tout.
— Que puis-je encore ? fit-il, prouvant par son empressement à répondre qu’il promettait d’avance.
— Je voudrais que vous me prissiez avec vous, avoua Marguerite, car moi aussi j’ai hâte de revoir la France, des parents qui ne savent ce que je suis devenue. Je ne vous gênerai pas ; il me faut si peu de place : un bout de banquette me suffira.
Stupéfait par cette prière inattendue, Maligny balbutia :
— Mais Mme de Bonneuil ? Vous dépendez d’elle.
— Laissons ma tante ; il ne s’agit pas d’elle, mais de moi. Elle ignore mes intentions. Si elle les connaissait, elle s’opposerait à mon départ. Et comme pour prévenir le refus que l’étonnement de Maligny lui faisait craindre, Marguerite, joignant les mains, l’adjura : — Je vous en supplie, ne me refusez pas. Arrachez une infortunée à l’affreuse vie qui lui est faite. Tirez-la des ténèbres où elle se débat ; ramenez-la vers la lumière. Vous en serez récompensé, monsieur, par la satisfaction de l’avoir rendue au bonheur, à la joie de vivre. Je vous ai sauvé, sauvez-moi !
Debout devant lui, le suppliant, les mains tendues, elle lui offrait un visage baigné de larmes dont elles rendaient la grâce virginale plus éloquente, plus irrésistible. Aussi ne fut-il pas longtemps à se décider. Il saisit le bras de Marguerite :
— Venez, mademoiselle, dit-il. Désormais vous aurez un protecteur et aussi une protectrice, ajouta-t-il en désignant la marquise de Prégilbert qu’il venait d’apercevoir assise à l’écart, dans une attitude d’attente.
La vieille dame tomba des nues en apprenant ce qu’à son insu sa petite voisine de table avait fait pour elle et le succès de cette démarche, dont les offres courtoises du duc de Maligny, aussitôt acceptées que formulées, lui confirmèrent l’heureuse réalité. Mais son saisissement fut plus grand encore lorsqu’elle entendit le duc ajouter :
— Nous ne sommes pas seuls à partir ; Mlle de Morsang part avec nous.
— Eh bien, tant mieux ! s’écria-t-elle quand elle se fut remise de son émoi. Elle est exquise, cette enfant, et je lui avais promis de la faire rentrer en grâce auprès de la famille de son père. Si je n’y réussis pas, elle ne sera pas abandonnée pour cela, car je n’oublierai jamais ce que je lui dois. Par exemple, si je sais comment je vais m’en tirer avec mon brave roulier, fit-elle en se rappelant l’engagement qu’elle avait pris envers lui.
— Ne vous en inquiétez pas, marquise, dit Maligny ; nous lui payerons le prix de votre route, comme si vous aviez voyagé dans sa charrette. Nous lui demanderons seulement de ne pas raconter que vous voyagez avec moi, avec nous. Il importe qu’on l’ignore, à cause d’elle, acheva-t-il en regardant Marguerite.
Ce n’était pas tout, en effet, d’avoir pris ces importantes résolutions ; il fallait les cacher. La nécessité d’en faire mystère obligeait à la ruse. Pour arrêter les moyens de quitter Hambourg sans que Mme de Bonneuil en fût avertie, un accord était indispensable. Ils furent l’objet d’un examen immédiat. Tandis que la Chevalier, après avoir enchanté ses auditeurs en leur prodiguant les richesses de sa voix, se révélait à eux sous une forme nouvelle en leur débitant les plus émouvantes tirades de son répertoire tragique, Mme de Prégilbert, le duc de Maligny et Mlle de Morsang préparaient leur départ en discutant les mesures de précaution qu’il y avait lieu de prendre pour que le secret n’en transpirât pas.
Maligny, au cours de sa vie aventureuse, s’était trouvé aux prises avec des difficultés auprès desquelles celles du moment étaient jeu d’enfant ; Mme de Prégilbert portait dans l’âme la belle intrépidité des femmes françaises, et Marguerite puisait dans sa jeunesse, dans la volonté de changer d’existence, assez d’audace pour ne pas reculer devant l’exécution du plan qu’elle avait imaginé. L’accord fut donc facile, et dix minutes suffirent à le cimenter.
On partirait de chez Mme de Prégilbert. Elle habitait à l’extrémité du faubourg de Saint-Paul, dans une rue qui donnait sur la campagne. C’est là qu’à sept heures la chaise de poste de Maligny, qu’il se chargeait de faire sortir de l’hôtel de Saint-Pétersbourg sans donner l’éveil, irait prendre les voyageuses. Le passeport de la marquise, dont elle s’était munie depuis plusieurs jours en vue de son départ, l’autorisait à se faire accompagner d’une personne à son service dont le signalement n’était pas donné. Mlle de Morsang prendrait provisoirement ce rôle. Quant à Maligny, il était en règle, son passeport délivré à Mitau pour l’Allemagne ayant été visé à la frontière russo-allemande à destination de Paris. Au mois de décembre, les nuits sont longues, le jour est lent à paraître. En se hâtant, on serait hors la ville avant qu’il se fût levé. Une fois là, aucun danger n’était à craindre, alors surtout que ce départ précipité n’aurait pas eu de témoin.
Lorsqu’un dernier mot eut scellé l’entente, Maligny, abandonnant ses amies, se mit à la recherche du comte de Thauvenay qu’il voulait avertir. Il le découvrit à l’entrée de la salle du concert, debout et seul, écoutant de loin la Chevalier. Sa physionomie trahissait les deux sentiments contraires entre lesquels il était tiraillé. D’une part, c’était du mépris pour cette histrionne dont il connaissait l’avilissement, les désordres, l’existence vouée au libertinage et à l’intrigue ; de l’autre, l’admiration que lui inspiraient son talent de chanteuse, sa voix de fée, l’art consommé avec lequel elle communiquait à ses auditeurs, soit qu’elle chantât, soit qu’elle déclamât, l’émotion profonde dont elle semblait animée. Arraché à sa contemplation en entendant prononcer son nom, Thauvenay suivit Maligny. Après s’être assuré qu’on ne regardait pas de leur côté, celui-ci dit :
— Je vous cherchais pour prendre congé de vous, comte, pour vous dire adieu.
— Vous partez, mon cher duc ! Je croyais que vous aviez ajourné votre départ ?
— J’ai réfléchi à ce que vous m’avez confié tout à l’heure au sujet de ces deux femmes, et toute réflexion faite, je préfère quitter Hambourg sans les revoir.
— Vous vous défiez d’elles, n’est-ce pas ?
— Sans aller jusque-là, je trouve prudent de me conformer aux instructions que j’ai reçues à mon départ de Mitau : elles m’enjoignent de me rendre à Bade tout d’une traite. En me versant les fonds qui m’étaient nécessaires, vous m’avez enlevé le seul prétexte qui m’eût permis d’y contrevenir.
— Ma foi, je vous approuve. J’y perds l’occasion de vous présenter des partisans dévoués de notre maître ; mais je le regrette moins si c’est pour le bien de son service. Je vous accompagne jusqu’à votre hôtel ; je veux vous mettre en voiture.
— Gardez-vous-en bien ! Si l’on vous voyait sortir avec moi, on supposerait très probablement que je pars, et tout le monde doit l’ignorer, tout le monde ! répéta Maligny avec force.
— J’obéis, cher duc, j’obéis, concéda Thauvenay.
— Alors, séparons-nous, mon vieil ami. Au revoir, en France, je l’espère.
— Puisse le ciel nous y réunir bientôt !
Ils se tournèrent le dos. Thauvenay reprit son attitude contemplative et Maligny s’éloigna, gagnant la sortie à pas lents comme un homme que rien ne presse ou qui ne quitte qu’à regret un spectacle attachant. Marguerite et la marquise l’avaient devancé du côté de la porte. Il les vit qui causaient avec l’une des dames d’honneur de la princesse, reconnaissable au chiffre en brillants suspendu à son cou. Il comprit que cette obligeante personne s’efforçait de les retenir, les engageait à ne pas quitter encore la fête, mais qu’elles résistaient, alléguaient leur fatigue, le besoin de dormir après cette nuit féerique.
S’étant rapproché, il entendit Marguerite demander comme un service à la dame d’honneur de prévenir la comtesse de Bonneuil qu’elle était allée se coucher.
— Que ma tante ne s’inquiète pas de moi, disait-elle ; Mme la marquise de Prégilbert veut bien prendre la peine de me ramener.
— Elle pense à tout, cette petite, se dit Maligny. C’est plaisir de comploter avec des gens qui n’oublient rien.
Il eût été bien plus satisfait encore s’il eût pu suivre Mlle de Morsang, la voir descendre d’un fiacre devant l’hôtel de Saint-Pétersbourg, dont la porte était restée ouverte à cause des allées et venues de cette nuit de Noël, prendre un flambeau dans la loge sans tirer le veilleur de son sommeil, gagner sa chambre sans bruit, écrire en hâte une lettre qu’elle mit en évidence, jeter dans un sac de voyage les objets nécessaires pour sa route, ses modestes bijoux de jeune fille, le peu d’argent qu’elle possédait, et après s’être en hâte vêtue chaudement, descendre avec autant de prudente dextérité qu’elle en avait mis à monter, et reprendre place dans le fiacre où la marquise l’attendait. C’est pour le coup qu’il eût reconnu qu’elle possédait un sang-froid égal à sa présence d’esprit. Mais c’est ultérieurement et par d’autres preuves qu’il devait s’en convaincre, car lorsque lui-même, quelques instants plus tard, arriva à l’hôtel, où tout dormait encore, maîtres et gens ne s’étant couchés qu’au matin, ces dames n’y étaient plus.
En y entrant, à la lueur des lanternes non encore éteintes, il fut rejoint par un postillon qui conduisait trois chevaux tout harnachés. Il l’interpella en allemand :
— C’est pour le duc de Maligny que tu viens ?
— Oui, monsieur. L’ordre était pour sept heures ; je suis en avance.
— Il faut toujours être en avance. Tu auras un louis pour ton exactitude et tu en auras deux si nous sommes partis dans dix minutes sans réveiller personne ; en plus, je paye triples guides. Voici ma berline, continua-t-il en la désignant parmi d’autres rangées dans une remise. Tu vois que les gros bagages n’ont pas été déchargés.
Électrisé par ces promesses, le postillon se hâtait d’atteler, tandis que Maligny entrait dans son appartement au rez-de-chaussée. Il y trouva son domestique qui sommeillait en l’attendant.
— Alerte, Labrie ! lui dit-il ; ma houppelande, mes bottes fourrées ; boucle ma valise ; nous partons.
Type achevé de ces vieux serviteurs d’autrefois, qui se faisaient honneur, quand leurs cheveux blanchissaient, de n’avoir eu qu’un maître, Labrie était accoutumé à obéir toujours sans s’étonner jamais. En un clin d’œil, il eut aidé M. le duc à changer de costume et exécuté ses ordres. Alors seulement, il fit remarquer que M. le duc n’avait pas acquitté sa dépense d’hôtel.
— Tiens, c’est vrai ! dit Maligny. Comment faire ? J’aurais voulu ne pas troubler le sommeil de ces braves gens et qu’on ne connût mon départ que lorsque nous serons partis.
— Si monsieur le duc veut me laisser faire, conseilla Labrie. Nous avons réveillonné ensemble cette nuit, le veilleur et moi, et à mes frais. C’est donc un ami. En lui graissant la patte et en lui laissant de quoi payer la note…
— Bien, bien, interrompit Maligny, arrange cela avec lui et sois généreux.
Un peu avant sept heures, tout était réglé. La voiture passait sous la voûte de l’hôtel endormi, les chevaux allant au pas, et, une fois dans la rue, prenait d’un train rapide la direction du faubourg de Saint-Paul où Maligny allait chercher ses compagnes de voyage.
IX
Bien qu’au dehors les lueurs naissantes du jour commençassent à blanchir le ciel embrumé, chez la princesse d’Holstein, où les volets des fenêtres hermétiquement clos les empêchaient de pénétrer, la fête ne semblait pas près de finir. La Chevalier ne chantait plus, ne déclamait plus. Mais, les invités de la princesse répandus dans les salons ne songeaient pas à se retirer, retenus encore en cette maison hospitalière par la douceur de s’y trouver réunis et comme par le désir d’épuiser, avant d’en sortir, les jouissances dont les y avait abreuvés la noble femme à qui les moins fortunés d’entre eux devaient de revivre pour quelques heures les jours heureux d’un passé qu’ils regrettaient toujours et toujours de plus en plus.
En se prolongeant, leur réunion avait créé des familiarités. Dans les groupes qui s’étaient formés çà et là, il y avait moins de solennité, moins de gêne qu’au début de la fête. On se connaissait mieux, on était plus confiant ; des sympathies s’étaient révélées, des attirances s’exerçaient dont ici les manifestations de pure amitié faisaient seules tous les frais, tandis que là, elles revêtaient la physionomie de l’éternelle poursuite de l’homme après la femme, mettaient aux lèvres des paroles brûlantes et dans les yeux les mensonges de l’amour qui naît, se déclare ou se dérobe.
En quittant la place où elle s’était mise pour applaudir la Chevalier, la comtesse de Bonneuil, prévenue de la sortie de sa nièce et ravie de n’avoir pas à s’occuper d’elle, avait été d’abord déçue de ne pas revoir Maligny ; déçue, mais non inquiète. Elle était trop convaincue de son pouvoir sur lui pour supposer qu’il tenterait de s’y soustraire. En eût-elle eu le soupçon que le souvenir de leur savoureux entretien aurait suffi pour la rassurer. N’avaient-ils pas décidé de le reprendre dans la journée ? N’est-ce pas sur une prière de lui, sur la réponse encourageante qu’elle avait faite qu’ils s’étaient séparés ? Comment l’idée fût-elle venue à Mme de Bonneuil que, presque assuré de vaincre une résistance de plus en plus affaiblie, Maligny avait renoncé à poursuivre un si brillant combat, à réaliser les espérances qu’il en avait emportées — tels des drapeaux enlevés à l’ennemi et précurseurs de sa défaite ?
— Non, il n’a pas voulu déserter, se disait la comtesse ; il croit me tenir ; mais c’est moi qui le tiens et solidement ; et je vais le revoir tout à l’heure, plus docile, plus épris, tout à ma merci.
Animée de cette conviction, elle alla s’asseoir auprès de la Chevalier, qu’avaient accaparée, à sa descente de son estrade, quelques gentilshommes entreprenants. Groupés autour d’elle, ils se disputaient ses sourires. Elle les leur prodiguait avec insouciance, comme un trésor qu’on sait inépuisable. La présence de Mme de Bonneuil modifia leur attitude et leur langage. Avec une femme de théâtre, ils s’étaient abandonnés à toutes les fantaisies de l’esprit, à toutes les libertés de parole. Une femme de leur monde ou crue telle, devait leur commander plus de réserve, et la conversation, quand la comtesse y eut pris part, changea de ton, devint plus grave, cessa bientôt de les intéresser. Peu à peu, le vide se fit autour des deux Françaises.
— On peut enfin causer librement, dit alors Mme de Bonneuil. Savez-vous, ma belle amie, que si j’ai eu cette nuit la joie de vous applaudir, je vous ai à peine vue ?
— C’est vrai, chère comtesse, et je m’en plains comme vous. Mais je ne m’appartenais pas.
— Oui, votre triomphe a été écrasant, et l’enthousiasme de vos admirateurs m’a fermé l’accès de votre char !
— S’ils pouvaient savoir à quel point leurs hommages m’ont lassée ! fit la Chevalier en étouffant un bâillement. Je tombe de fatigue, ma chère.
— C’est compréhensible ! Une telle nuit succédant à une journée de voyage !…
— Aussi vais-je profiter de ce qu’on ne nous observe pas pour m’éclipser et gagner mon lit. Mais nous nous reverrons cet après-midi, ce soir, car vous êtes à Hambourg jusqu’à demain, n’est-ce pas ?
— Peut-être pour plus longtemps.
— Vraiment ? Et moi qui vous croyais si pressée d’aller retrouver Rostopchine !
— N’empêche que mon départ sera probablement retardé.
Les belles dents de la Chevalier brillèrent dans un rire bon enfant et railleur à la fois…
— Le duc de Maligny, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. Allons, avouez comtesse ; vous savez bien que je n’ai jamais trahi une amie. D’ailleurs, il est charmant.
— Oh ! charmant. Si vous y tenez, je vous le laisse.
La Chevalier se levait.
— Je vous ai fait ma profession de foi, reprit-elle. Quand on a un amant comme Koutaïkof, on ne le trompe pas, à moins que…