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L'espionne

CLARY

Reading edition

I

Sur les hauteurs boisées qui dominent le village d’Héricourt-en-Caux, une jeune femme, à la fin d’un après-midi du mois de septembre 1800, était assise sur un banc de pierre, à côté de la porte d’un vieux château, dont le faîte ardoisé restait encore empourpré, dans les clartés expirantes du jour, des derniers feux du soleil couchant.

Tout était silence autour d’elle.

Le parc qui s’étendait au loin derrière le château, les bois qui le séparaient du village et à travers lesquels elle en apercevait à ses pieds les toitures, l’antique église dont le clocher émergeait d’entre les arbres déjà jaunis à leur cime par les premiers vents de l’automne, semblaient s’être endormis dans la sérénité mélancolique du soir. Le seul bruit qui arrivait jusqu’à elle était le bruit monotone et berceur d’une petite rivière, la Durdent, qui coule au fond de la vallée dans un lit étroit entre des rives gazonnées, et va se jeter dans la mer à quelques lieues de là. Le crépuscule voilait de brume la terre et le ciel, et lentement la nuit venait.

L’attitude de cette femme, ses mains croisées sur ses genoux, son front penché comme écrasé sous la masse lourde de ses cheveux blonds, l’expression de ses yeux noirs et profonds, qui semblaient éteints dans un amer désenchantement, alors qu’à l’ordinaire ils trahissaient les ardeurs d’une âme passionnée, et éclairaient d’une vive flamme le plus exquis visage, tout révélait qu’elle était tombée, à la faveur du soir et du silence, en une de ces rêveries maladives auxquelles s’abandonnent volontiers les natures impressionnables, sous l’action des circonstances extérieures, quand elles ne parviennent pas à les dominer.

A quoi rêvait-elle ? Pour le deviner à coup sûr, il eût fallu connaître sa vie passée. Mais, quand on saura qu’elle avait vingt-huit ans, qu’en conséquence elle devait avoir connu les joies et les douleurs qui sont le lot de toute existence humaine, on croira volontiers que sa rêverie s’alimentait de souvenirs, et si l’on veut se rappeler que la Révolution finissait à peine ; qu’on sortait d’un temps de cruelles épreuves et de sanglantes horreurs ; que les jours qu’on venait de vivre avaient été affreux ; que ceux qui venaient excitaient encore des appréhensions, des incertitudes, des angoisses, on comprendra pourquoi la captivante beauté de ce visage s’assombrissait en ce moment de toute la tristesse que peuvent mettre sur les traits le regret d’espérances brisées et la perspective décevante d’une destinée manquée ou compromise.

A l’improviste, elle fut tirée de sa méditation. A quelques pas d’elle, dans l’avenue qui du village montait vers le château, le sable criait sous des pieds qui l’écrasaient. Elle se redressa d’un brusque mouvement où apparaissait le désir de ne pas être vue ainsi triste et accablée, et d’une voix soudain raffermie, elle cria :

— Est-ce-vous, Clément ?

Et, comme on ne lui répondait pas, elle se leva ; alla droit du côté d’où venait le bruit qui l’avait troublée et regarda. Sous ses yeux s’étendait, blanche entre les arbres, l’avenue que déjà le crépuscule enveloppait de ses teintes grisâtres. Seul sur le chemin désert, un homme s’avançait vers elle.

En une minute, elle l’eut dévisagé.

De haute taille, large d’épaules, alerte et vigoureux, vêtu d’une lévite brune ouverte sur un gilet clair rayé de bleu, chaussé de bottes à la russe dont les tiges cachaient les bords du pantalon de même couleur que la lévite, coiffé d’un chapeau en feutre noir à ailes étroites, rien en lui n’eût attiré l’attention si sa figure, à l’expression fière et révélatrice d’une origine au-dessus du commun, n’eût fait un saisissant contraste avec le désordre, l’usure et le débraillé des vêtements souillés de boue et la misère inscrite sur ses chaussures éculées couvertes de poussière. Tandis que la démarche et les traits étaient d’un aristocrate, la tenue, au contraire, ressemblait à celle des innombrables vagabonds qui, depuis quelques années, parcouraient les routes, arrêtaient les diligences, détroussaient les voyageurs, et dont le nombre attestait le désarroi de la police et son impuissance à rétablir en France la sécurité.

Surprise par l’apparition de cet inconnu, la jeune femme demanda :

— Que voulez-vous, Monsieur ? Qui êtes-vous ?

Mais, au lieu de répondre à cette question, lui-même interrogea, une supplication dans l’accent.

— Depuis huit ans, suis-je donc si changé, chère Clary, que vous ne me reconnaissez pas ?

La jeune femme se pencha pour mieux voir, et, bouleversée, éperdue, tremblante, elle s’écria :

— Vous, Albert, vous ?

— Oui, moi, Albert de Saint-Frémont.

— Mais, que venez-vous faire ici, malheureux ?

— Chercher un asile pour quelques heures. Je suis proscrit, fugitif. Accusé d’avoir trempé dans le complot de la machine infernale, poursuivi, traqué par les limiers de la police, j’ai quitté Paris voici deux jours avec l’espoir de gagner Saint-Valéry et de trouver là les moyens de passer en Angleterre. Mais dure a été la route. J’ai marché sans relâche, presque sans manger. Je succombe à la fatigue, je ne peux aller plus loin. Alors, je me suis rappelé que ce château se trouvait sur mon chemin, qu’autrefois j’y fus reçu comme un ami, comme un fiancé, que la belle jeune fille qui l’habitait alors avec ses parents m’avait promis de m’attendre, et je suis venu non pour lui rappeler des promesses dont le temps, une longue absence, mes malheurs l’ont déliée, mais pour la supplier de me donner provisoirement un abri. Si vous ne consentez à me recevoir, Clary, je suis perdu.

Elle croisa les mains dans un geste désespéré. Elle pliait sous la douleur qui s’emparait d’elle, et, la voix brisée, elle murmura :

— Vous recevoir ! C’est, hélas ! impossible. Je ne suis pas seule ici. Mon mari y habite avec moi. Il est absent depuis quelques jours ; mais on annonce son retour pour ce soir, et s’il vous trouvait dans sa maison, il vous livrerait. Il est tout dévoué à Bonaparte.

Albert s’était redressé :

— Votre mari ! Vous vous êtes donc mariée malgré vos engagements ?

Il y avait un reproche dans ce cri.

— Ne vous hâtez pas de me blâmer, continua Clary. Si je vous ai sacrifié, si j’ai dû feindre de vous oublier, c’est qu’on m’a contrainte ; oui, contrainte, il y a six ans de cela. Mon père, accusé de complicité avec les émigrés, avait été arrêté ; traduit devant le tribunal révolutionnaire, il allait être conduit à l’échafaud. Résolue à le sauver où à périr avec lui, je me décidai à aller solliciter sa grâce à Paris. Je ne connaissais personne parmi les puissants du jour. Mais on m’avait recommandée au conventionnel Clément Javarin.

— Clément Javarin ! Un terroriste ! un régicide ! s’écria Albert. Vous osâtes vous adresser à ce scélérat !

— Je n’avais pas le choix. Et puis, il était notre compatriote, député de notre département ; nous l’avions connu dans des jours plus heureux. Pour toutes ces causes, j’allai me jeter à ses pieds. D’abord, il me repoussa durement ; puis il se laissa fléchir et consentit à faire une démarche auprès de Robespierre. Je croyais qu’en me le promettant, il ne cédait qu’à ma douleur, qu’à mes larmes. Hélas ! je fus bientôt détrompée. Dès ma seconde visite, il me déclara qu’il ne m’accorderait sa protection que si je consentais à l’épouser. « Vous êtes belle, me dit-il, vous êtes riche, et je vous veux. Soyez ma femme, et votre père est sauvé. » Je protestai, je m’indignai, je suppliai ; tout fut inutile ; il resta inexorable. Mon père sortit de prison, et moi je suis devenue la femme de Clément Javarin.

— Et votre père a accepté ce sacrifice ?

— Il ne l’a connu que lorsqu’il ne pouvait plus l’empêcher. Il n’y a pas survécu. Quelques mois après sa délivrance, il est mort de chagrin en constatant que pour le sauver, je m’étais vouée à un malheur éternel.

— Vous n’aimez pas votre mari ? demanda Albert dont les explications avaient dissipé la colère et qui s’apitoyait au spectacle du désespoir de son amie.

— L’aimer ! répliqua Clary. Comment l’aimerais-je alors que je suis sa victime ? Non, je ne l’aime pas ; je le hais. Et après un silence, elle ajouta : — Vous le voyez, Albert, je ne peux vous garder ici. Vous y seriez en péril de mort, car si Javarin y découvrait votre présence, il n’hésiterait pas à vous dénoncer.

— Me connaît-il ? Sait-il que je vous ai aimée, que nous devions nous marier ?

— Il l’ignore.

— Alors pourquoi me dénoncerait-il ?

— Pour se créer un nouveau titre à la faveur du Premier Consul dont il s’est fait le courtisan et le valet. Partez, Albert, supplia Clary. Prolonger, ne fût-ce qu’une minute votre séjour ici, c’est accroître les périls qui vous menacent. D’un instant à l’autre, Javarin peut revenir ; ses serviteurs peuvent nous surprendre…

— Comme vous avez peur, Clary ! observa douloureusement Albert.

— J’ai peur pour vous, répondit-elle, pour vous seul. Je ne serai rassurée que lorsque vous serez loin.

Mais au lieu d’obéir, il s’asseyait sur le banc de pierre, à l’entrée du château, à la place où se trouvait Clary tout à l’heure, et comme elle allait se récrier, il dit :

— Le malheur est que je ne puis aller plus loin ; marcher encore m’est impossible. Je tombe de fatigue et de besoin. Pourquoi fuirais-je si c’est pour m’exposer à être pris ? J’aime autant attendre à cette place que le sort se prononce pour ou contre moi. Rentrez chez vous, abandonnez-moi à mon destin. Je reste ; advienne que pourra.

— Mais vous vous perdez !

— Je me perdrai plus sûrement en me remettant en route en l’état où je suis. Et puis, si je suis condamné, si je dois mourir, il me sera doux d’avoir encore une fois vécu dans votre ombre, près de vous. Je vous aime toujours.

En prononçant ces mots, il prit la main de Clary ; d’un mouvement passionné, il la porta à ses lèvres. Elle tressaillit, et défaillante sous son émotion qui grandissait, elle soupira :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! que faire ?

Sa détresse était si poignante et si visible, que Saint-Frémont regretta la résistance qu’il venait d’opposer à ses prières.

— Allons, calmez-vous, fit-il, et puisque ma présence vous effraye à ce point, je m’en vais. Péniblement, il se souleva et se remit debout. — Je ne peux pas, dit-il soudain ; vous le voyez, Clary, je ne peux pas.

Il chancelait et serait tombé s’il ne s’était appuyé contre le mur. Il demeura là, reprenant haleine, le regard perdu sur l’horizon que la nuit peu à peu avait enveloppé de ses ombres. Quant à Clary, troublée jusqu’à l’égarement, indécise, sans volonté, elle tenait ses yeux fixés sur ce revenant dont le brusque retour emplissait son cœur de perplexités et d’angoisses.

— En venant au château, avez-vous rencontré quelqu’un ? demanda-t-elle enfin.

— Je n’ai rencontré personne, et j’ai lieu de croire que personne ne m’a vu.

— Alors, venez. Je ne peux vous sauver que par un coup d’audace. Nous allons le tenter. Que le ciel nous protège !

— Que voulez-vous donc faire ? reprit-il.

— Vous cacher jusqu’à demain. Et elle répéta : — Venez.

Elle lui avait offert son bras. Il y posa sa main tremblante et se laissa conduire à travers les ténèbres. Ils franchirent ensemble le seuil du château et pénétrèrent en un vestibule haut et vaste, plongé dans l’obscurité, à l’extrémité duquel on voyait à travers une porte entre-bâillée, une salle éclairée par deux lampes, où des domestiques dressaient un couvert en causant entre eux à haute voix. A la clarté qui venait de cette pièce, Albert de Saint-Frémont aperçut au fond du vestibule les premières marches d’un large escalier. Un mot de Clary lui fit comprendre qu’il fallait arriver à cet escalier sans être vu ni entendu des gens qui se trouvaient dans la salle. A l’exemple de la jeune femme, il retenait son souffle et marchait sur la pointe des pieds.

— Le plus difficile est accompli, fit-elle à voix basse, au moment où ils atteignaient heureusement l’escalier.

Maintenant, et sans se départir de leur imprudence, ils escaladaient les degrés. En une minute, ils furent au premier étage. Clary hâtait le pas, entraînant Albert. Empêché par la nuit de voir en quels lieux il passait, il avait pris le parti de suivre sa protectrice sans s’étonner de rien et sans l’interroger. Ils eurent bientôt traversé le palier. Une nouvelle porte s’offrit à eux. Elle était entr’ouverte. Clary Javarin y fit passer Saint-Frémont.

— Attendez patiemment mon retour, lui glissa-t-elle. Vous êtes en sûreté.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle tira la porte sur elle. Il entendit le bruit d’un tour de clef dans la serrure. Il était seul et emprisonné. Tout d’abord, il n’y vit goutte. Il fit quelques pas à tâtons, anxieux, craintif, redoutant de heurter les meubles. Mais, sa main ayant rencontré le dos d’un fauteuil, il respira, heureux de s’asseoir et de détendre enfin ses membres fatigués.

A demi couché, il promenait autour de lui ses regards, essayant de percer l’obscurité, de deviner où il se trouvait. Mais, il faisait si noir qu’il désespérait d’y parvenir, quand, par la croisée, entra un rayon de lune que les nuages dans leur marche venaient de découvrir. Sous ce rayon argenté, les choses qui l’entouraient eurent vite pris corps et se dessinèrent. Il était dans une chambre luxueuse. Au fond d’une alcôve, sous des rideaux clairs, il apercevait un grand lit tout blanc ; plus près de lui, à travers la vaste pièce aux boiseries blanches, auxquelles étaient accrochés des tableaux, une table de toilette, une psyché, un bureau de femme, un métier à broder, une bibliothèque, une harpe, des sièges moelleux, et dans des vases, sur la cheminée, des gerbes de fleurs. Et rien qu’à voir ces élégances, ce confort, toutes ces commodités de la vie, groupées par une main de femme avec un visible souci de coquetterie et de bien-être, il comprit que, ne sachant où le cacher, Clary n’avait pas hésité à lui ouvrir sa chambre.

A cette pensée qu’il était chez elle, au milieu des témoins familiers et muets de sa vie quotidienne, il fut pris d’un fiévreux attendrissement, et l’amour, que les années n’avaient pu détruire en son cœur fidèle, mais qui peut-être y sommeillait, se réveilla aussi puissant, aussi brûlant qu’aux temps lointains où pour la première fois il en avait senti les atteintes. Et ce pauvre cœur encore tout meurtri du coup qu’il avait reçu tout à l’heure, en apprenant que Clary était mariée, se mit à battre plus vite et plus fort sous une poussée de désirs fous et d’espérances magiques qui y pénétraient avec violence.

Tout à coup, la clef de nouveau tourna dans la serrure, la porte se rouvrit, se referma. Clary revenait. Elle portait dans une serviette quelques provisions, une bouteille de vin, un pain, des fruits.

— C’est tout ce que j’ai pu dérober à l’office sans être vue, dit-elle, en rangeant ces objets sur une table.

— Où sommes-nous ? osa-t-il alors demander.

— Dans ma chambre, répondit-elle. Si Javarin nous y surprenait, il nous tuerait tous deux. Mais, il ne saura pas que vous y êtes ; il n’y entre jamais. Et puis, je vous cacherai si bien qu’eût-il la fantaisie d’y entrer, il ne vous verrait pas.

Tout en parlant, elle frottait une allumette contre la paroi intérieure de la cheminée et allumait une bougie. Une pâle lumière brusquement les éclaira. Ils se regardèrent et tressaillirent, surpris de se voir si pâles, si défigurés par l’émotion qui les agitait, émotion indicible, émotion torturante et délicieuse à la fois, que venaient de déchaîner les circonstances imprévues qui les réunissaient après une si longue séparation dans un tête-à-tête, né du hasard plus encore que de leur volonté, et leur révélaient qu’ils n’avaient pas cessé de s’aimer. Ils restèrent silencieux en face l’un de l’autre, n’osant regarder en eux-mêmes, où tout, en cet instant, n’était que tentation, désarroi, faiblesse.

Clary fut la première à se ressaisir. Entre elle et cet homme que la reconnaissance et l’amour mettaient à sa discrétion, elle voulait, pour se défendre contre lui et le défendre contre lui-même, élever, ainsi qu’une barrière, une déclaration nette et franche.

— Je vous ai conduit ici, dit-elle, parce que c’est la seule pièce du château où il soit en mon pouvoir de vous donner asile. Partout ailleurs, vous eussiez été trop exposé. Je vous la cède pour quelques heures. Nul ne s’avisera de venir vous y chercher.

— Mais vous, Clary, où passerez-vous la nuit ?

— Dans une chambre voisine où je veillerai jusqu’au matin. Avant le lever du jour, je viendrai vous délivrer et vous faire fuir. Vos forces seront réparées et vous pourrez en peu de temps être rendu à Saint-Valéry.

S’il avait entrevu pour son aventure un autre dénouement, il ne le laissa deviner ni par un mot, ni par un geste.

— Il était donc écrit que je vous devrais la vie, murmura-t-il. Ah ! Clary ! comment vous exprimerai-je ma gratitude ?

— Comment ? Mais en me gardant un souvenir.

— Hélas ! à quoi bon ? gémit-il.

— Pourquoi désespérer ? reprit-elle. Qui sait si l’avenir ne nous dédommagera pas des rigueurs dont nous ont accablés le passé et le présent.

— Vous m’aimez donc encore ?

— Je vous aime et vous aimerai aussi longtemps que vous m’aimerez.

— Ah ! Clary ! Clary !

Il s’était levé, les bras tendus, une flamme dans les yeux, exalté par les paroles qu’il venait d’entendre. Mais un bruit qui montait du dehors le cloua sur place. C’était, sous les croisées, dans la nuit sereine, le roulement d’une voiture, des pas de chevaux battant le sol, une sonnerie de grelots.

— C’est Javarin ! s’écria Clary.

Elle mit un doigt sur sa bouche, invitant en ce geste Saint-Frémont à être prudent et s’esquiva en fermant la porte à clef, ainsi qu’elle l’avait déjà fait une première fois.

II

Une heure plus tard, dans la vaste salle à manger, l’ancien conventionnel Clément Javarin et sa jeune femme achevaient leurs repas. Javarin s’était mis à table en descendant de voiture, sans se donner le temps de secouer la poussière de ses vêtements. Il avait quitté Paris durant la soirée de la veille, voyagé en poste, ne s’arrêtant qu’aux relais pour changer de chevaux, pressé de rentrer chez lui après une absence de quelques jours. Las de sa route, il avait mangé en hâte, se promettant, après sa longue course faite d’un trait, de se mettre au lit et de dormir jusqu’au lendemain.

Le désordre de sa tenue, ses cheveux ébouriffés, son linge froissé, sa lassitude qui se trahissait dans une pose d’abandon et d’accablement, contribuaient à accuser le caractère dur et vulgaire de sa physionomie. Sur ces traits dépourvus de finesse et de distinction, apparaissaient plus visiblement qu’à l’ordinaire les signes de sa brutalité naturelle. Son front bas et sillonné de rides, son menton gras et lourd, ses gros yeux ronds où se révélaient des habitudes de despotisme, marquaient la grossièreté de ses goûts, une vivacité d’instincts dépravés, une disposition à la violence, à la ruse, et quand il parlait, que ce fût pour ordonner ou pour prier, cette disposition se manifestait plus encore.

Rien qu’à le voir auprès de Clary si délicate et si gracieuse, il était aisé de comprendre pourquoi s’étant emparé par la menace et par la force de cette femme charmante, si peu faite pour lui, il n’avait pu s’ouvrir son cœur, y entrer et le posséder. Après s’être donnée à lui pour sauver son père, elle avait été si mal payée de son sacrifice par l’implacable égoïsme et les basses ambitions de cet homme indigne d’elle, qu’elle se considérait comme sa victime.

Depuis six ans, cependant, elle vivait auprès de lui sans se plaindre, ne trahissant que par sa passivité, son silence, son attitude glaciale, la répulsion et le mépris que la seule vue de ce mari qu’elle considérait comme un bourreau, excitait en son esprit et en son cœur. Quand elle avait dit à Saint-Frémont qu’elle haïssait celui dont elle portait le nom et partageait la vie, elle ne mentait pas, n’exagérait même pas. Oui, elle le haïssait, et s’il ne s’en apercevait jamais, c’est que Clary dissimulait pour éviter la vengeance qu’il n’eût pas manqué d’exercer sur elle, si cette haine légitime, provoquée par sa conduite, s’était manifestée.

Quand il s’éloignait du château, et cela arrivait fréquemment depuis que, foulant aux pieds ses vieilles convictions et jaloux de faire oublier son passé de terroriste, il s’était enrôlé parmi les partisans de Bonaparte, elle respirait soulagée, heureuse d’être délivrée de sa présence. Alors, elle pouvait ou se donner durant quelques heures l’illusion d’une liberté définitive ou pleurer sur son sort. Quand il revenait, elle recommençait à souffrir, blessée et froissée à tout instant par son contact, par son langage, par ses actes, par tout ce qui faisait de lui un être trop différent d’elle pour qu’elle pût attendre de leur existence commune un peu de bonheur et d’apaisement.

La différence d’âge qui existait entre eux, aggravait encore l’incompatibilité de leurs goûts réciproques. A quarante ans, Clément Javarin semblait avoir épuisé toutes les émotions de la vie et semblait n’être encore sensible qu’à celles qu’il pouvait trouver dans la réalisation de ses rêves ambitieux, dans l’accroissement de la fortune qu’il devait à son mariage. Déjà très riche, il rêvait de l’être davantage, et s’il saluait avec enthousiasme dans l’élévation de Bonaparte, devenu son idole, l’aurore d’un régime nouveau, c’est qu’il espérait, à la faveur de l’ordre de choses que la France acclamait, monter très haut à la suite de l’astre radieux dont il se proclamait le satellite.

Mais ces rêves, Clary ne s’y associait pas ; ces ambitions, elle ne les partageait pas. Reléguée volontairement dans l’antique château où elle était née, supportant avec impatience la société de son mari, elle formait d’autres rêves, nourrissait d’autres ambitions, caressait un autre idéal. Elle espérait qu’un jour ou l’autre, elle serait libérée de son servage. Elle avait tant souffert par Javarin qu’elle souhaitait sa mort qui, seule, pouvait briser les chaînes dont elle était meurtrie et en même temps qu’elle l’espérait, elle appelait le retour du seul homme qu’elle eût jamais aimé et dont le temps, l’absence, l’excès de ses malheurs n’avaient pu la détacher.

C’est dans ces circonstances qu’à l’improviste il était revenu, et qu’en le revoyant, elle avait constaté qu’il l’aimait toujours autant qu’autrefois, autant qu’elle l’aimait elle-même. Elle avait eu la force de se dérober à ses étreintes ; elle était résolue à s’y dérober, tant qu’elle appartiendrait à un autre ; mais, elle ne l’était pas moins à le sauver, puisque son salut était la condition même du bonheur qu’elle attendait avec confiance d’un avenir plus ou moins rapproché.

Durant le repas qui finissait, obsédée par ces pensées troublantes, dévorée par l’angoisse en songeant au proscrit qu’elle avait osé cacher dans sa chambre, et aux catastrophes que son dévouement pouvait attirer sur leurs têtes, elle avait dû feindre un calme qu’elle n’éprouvait pas et dissimuler ses horribles inquiétudes.

Déjà, dès l’arrivée de Javarin, afin de capter sa confiance et de prévenir ses soupçons, elle avait témoigné un contentement de le revoir, auquel il n’était pas accoutumé. Elle avait affecté de l’interroger avec sollicitude sur les événements de Paris, dont les premières nouvelles commençaient à peine à se répandre et qui ne l’eussent guère intéressée si elle n’avait redouté que Saint-Frémont les expiât. Surpris de cet accueil si différent de celui qu’il trouvait ordinairement en rentrant chez lui, Javarin s’était empressé de satisfaire à la curiosité de sa femme. Plein de son sujet, il avait raconté ce dramatique attentat de la rue Saint-Nicaise, dirigé contre le Premier Consul, l’explosion sur son passage d’un engin meurtrier que déjà la rumeur publique désignait sous le nom de machine infernale, l’échec miraculeux de cette criminelle tentative et comment la police de Fouché, après s’être égarée d’abord en cherchant les coupables parmi les vieux républicains, ces farouches Montagnards qui exécraient Bonaparte, s’était enfin convaincue que le complot, si heureusement avorté, était l’œuvre de quelques royalistes exaltés.

— On les poursuit, on les traque de tous côtés, avait dit Javarin. Déjà plusieurs d’entre eux ont été arrêtés. On finira par les découvrir tous et ils subiront le châtiment qu’ils ont mérité.

— Mais les connaît-on tous ? s’était écriée Clary.

— Ceux qu’on tient ont dénoncé les autres.

Redoutant de se trahir si le nom d’Albert de Saint-Frémont était prononcé devant elle, Clary n’avait osé pousser plus loin ses questions, s’appliquant seulement, pour endormir la vigilance de son mari, à témoigner d’une indignation égale à la sienne contre les auteurs de ce lâche attentat. Elle y mettait même tant de chaleur que Javarin n’en revenait pas et se demandait quelles circonstances inspiraient à sa femme les propos qu’elle lui tenait. Malgré son mariage, elle était restée royaliste. Dans ses discussions avec Javarin, lorsque par hasard elle se laissait aller à discuter, elle ne cachait pas les opinions qu’elle devait à sa naissance et qu’elle avait en quelque sorte sucées avec le lait. Il ne pouvait donc que s’étonner des sentiments qu’elle manifestait ce soir-là, des termes en lesquels elle parlait de Bonaparte, et semblait se réjouir d’apprendre qu’il avait échappé aux coups redoutables dirigés contre lui. La satisfaction de Javarin se traduisit peu à peu par une détente de son ordinaire raideur, par plus de bonne grâce et de gaieté qu’il n’en déployait dans leurs entretiens.

— Je suis enchanté de vous voir rendre justice à l’homme providentiel qui a sauvé la patrie, dit-il bientôt. Si tous les Français étaient aussi équitables que vous, Clary, les dangers qui nous menacent encore seraient bientôt conjurés.

— J’en suis convaincue, répondit-elle animée du désir de lui plaire.

— Alors, reprit-il, mettez vos actes d’accord avec vos paroles.

— Que voulez-vous dire ?

Comme, en l’interrogeant, elle quittait la table, il se leva aussi, et se rapprochant d’elle, il lui prit la taille et l’attira à lui d’un mouvement où se trahissait un désir d’entente affectueuse, peut-être même quelque chose de plus, la volonté de connaître la douceur de ces baisers qu’il ne pouvait se vanter d’avoir obtenus du plein gré de sa femme. Défaillante à ce contact qui lui était odieux, elle se renversa sur le bras qui l’enlaçait. Mais ce bras était fort et la retint tandis que Javarin se penchait sur elle et lui adressait dans un regard une prière d’amour. Elle allait protester, lui jeter sa haine au visage, lui déclarer qu’elle ne l’aimait pas et ne l’aimerait jamais, qu’elle n’avait pour lui qu’horreur et dégoût. Mais, brusquement, elle se souvint du proscrit caché là-haut dans sa chambre et qu’à tout prix il fallait arracher à la mort. En pensant que s’il était découvert, elle serait réduite pour le sauver, à implorer son mari, elle comprit la nécessité de disposer, dès ce moment, celui-ci à la compassion, à la clémence, en se gardant de l’irriter par quelque blessure faite à son orgueil. Sa résistance, non encore devinée, cessa, se fondit. Elle laissa les lèvres de Javarin se poser sur les siennes sans révolte, comme résignée à sa défaite. Puis, pour couper court à cette scène qui l’humiliait, elle répéta sa question à laquelle il n’avait pas répondu.

— En m’invitant à mettre mes actes d’accord avec mes paroles, qu’avez-vous voulu dire ?

— J’ai voulu dire que puisque vous admirez Bonaparte, il faut venir lui faire votre cour.

— Moi ! s’écria-t-elle. Vous entendez que j’aille à Paris ?

— Vous ne serez ni la première, ni la seule dont le Premier Consul aura reçu les hommages. En lui offrant les vôtres, vous m’aiderez à fortifier la confiance qu’il me témoigne et à tirer parti de l’influence que je commence à exercer sur lui. Il est généreux et sensible. La générale Bonaparte est charmante. Ils seront touchés l’un et l’autre par les égards dont vous les entourerez, oui, touchés et flattés aussi de voir une personne de votre rang, une fille de gentilhomme se rapprocher d’eux, donner un bon exemple aux aristocrates qui les boudent encore, et je recueillerai le fruit de votre complaisance. N’hésitez pas, Clary. Secondez mes légitimes ambitions. Vous n’aurez pas à le regretter. Bonaparte est l’homme de l’avenir ; déjà la France est à ses pieds ; il y règnera quelque jour et saura récompenser le zèle des amis de la première heure. Promettez-moi de m’accompagner à Paris lors de mon prochain voyage.

Cette mise en demeure la déconcertait. Elle ne savait que répondre. Mais de nouveau, elle songea à Saint-Frémont, elle comprit que dans l’intérêt de ce malheureux, elle devait céder à la demande de son mari.

— Si vous considérez que ma présence à Paris est nécessaire à vos intérêts, je ne refuserai pas de vous y accompagner quand vous le souhaiterez, répondit-elle.

— Ah ! c’est bien, c’est bien ! fit-il joyeusement. Croyez, Clary, que vos procédés me vont au cœur. Je voudrais vous en exprimer sur l’heure ma reconnaissance. S’il existe un moyen de vous prouver qu’elle n’est pas un vain mot, indiquez-le-moi, je m’empresserai de vous obéir.

Ce langage rassurait Clary et la troublait en même temps. Quoique accoutumée à se défier de Javarin, elle ne doutait pas en ce moment de sa sincérité. Elle commençait à croire que, quoi qu’elle lui demandât, elle l’obtiendrait, à la faveur de la promesse qu’elle venait de lui faire. Entraînée par sa conviction, elle fut sur le point de lui avouer qu’elle avait donné asile à un homme compromis dans le complot de la machine infernale, et de le supplier de faire fuir cet infortuné. Cependant, si pressante que fût la tentation, elle n’y céda pas. Elle espérait encore sauver Albert sans recourir à son mari, sans contracter envers lui une obligation dont, par avance, le poids lui semblait trop lourd. Finalement, elle résolut d’attendre encore et de ne recourir à Javarin que si elle y était contrainte.

Mais il insistait afin de savoir en quoi et comment il pourrait lui plaire. Alors elle lui dit, en feignant d’être sensible à ses offres :

— Gardez-moi pour plus tard ces bonnes dispositions. Je ne saurais les utiliser quant à présent. Lorsqu’elles me seront nécessaires, je ne manquerai pas d’y recourir.

Maintenant, trouvant que cet entretien avait assez duré, elle essayait d’y mettre fin et surtout de desserrer la chaîne que formaient sur sa taille les bras de son mari. Mais il ne semblait pas prêt à lâcher sa proie. Il la tenait fortement en prononçant des paroles tendres et brûlantes, prélude accoutumé de ce qu’elle considérait comme un supplice pire que la mort. Pour elle, placée entre la crainte de l’offenser et l’effroi de lui céder, voulant résister et n’osant se débattre, elle fermait les yeux pour ne pas laisser voir les larmes de honte et de rage dont ils s’emplissaient et qu’elle ne parvenait à lui dérober qu’en se faisant violence.

Soudain les bras qui la gardaient prisonnière se détendirent. Elle se trouva libre, au moment où elle se croyait vaincue. Un domestique venait d’entrer, à l’improviste, et Javarin, d’un bond, s’était rejeté en arrière.

— Qu’est-ce ? demanda-t-il courroucé. Que me veut-on ?

— C’est le maire d’Héricourt qui désire vous parler sur-le-champ, Monsieur, répondit le domestique.

— Le maire d’Héricourt ! Qu’il entre.

En entendant annoncer le visiteur, Clary avait senti son sang se glacer dans un subit déchaînement de terreur et d’angoisse. Instinctivement, elle attribuait cette visite inattendue à la présence dans le château du fugitif qu’elle y cachait, et, bien qu’elle espérât que personne ne l’avait vu, une mortelle frayeur s’emparait d’elle comme à l’approche d’un danger.

— Peut-être le cherche-t-on, pensa-t-elle.

Tremblante et pâle, elle recula, cherchant l’ombre dans la vaste salle que deux lampes ne suffisaient pas à éclairer jusqu’à ses extrémités ; elle craignait de se trahir. Quand elle se crut protégée par l’obscurité, elle resta immobile et attendit. Le maire entra. Il n’était pas seul. Un individu vêtu de noir, que Clary ne connaissait pas, l’accompagnait et deux gendarmes de la brigade d’Héricourt leur faisaient escorte.

— Que signifie cet appareil de force ? demanda Javarin d’un air impérieux. Les gendarmes ! chez moi !

— Pardonnez-moi, monsieur Javarin, répondit le maire, un brave homme aux traits rudes, qui semblait terrifié par l’acte audacieux auquel ses fonctions l’obligeaient à participer. Monsieur va s’expliquer et vous répondre, ajouta-t-il en désignant le personnage qui marchait à son côté. Il arrive de Paris, il a des ordres.

De plus en plus surpris et excité, Javarin interpella l’inconnu :

— Parlez, Monsieur, lui dit-il, car en vérité, je ne comprends pas…

— Vous allez comprendre, Monsieur. Je suis commis par le ministre de la police pour rechercher les bandits qui ont voulu assassiner le Premier Consul, et j’ai lieu de croire que l’un d’eux s’est réfugié ici.

— Ici ! s’écria Javarin d’un accent qui marquait une incrédulité égale à sa stupéfaction. Quelle folie ! S’il était entré dans cette maison, je le saurais. Mes gens me l’auraient appris. Je suis sûr d’eux.

Clary émergea de l’ombre et répondit résolument :

— Mais, je l’aurais vu, moi. Je suis restée durant tout l’après-midi devant la porte du château, oui, tout l’après-midi, affirma-t-elle. J’attendais M. Javarin qui revenait de Paris. Je n’ai quitté la place qu’à son arrivée. Nul n’a donc pu entrer sans passer devant moi.

— Vous entendez, Monsieur, reprit Javarin. D’ailleurs, y a-t-il apparence que celui que vous poursuivez ait choisi pour s’y réfugier la demeure d’un homme qui proclame bien haut son dévouement au Premier Consul ? Se réfugier chez Javarin, c’était se livrer.

— Ces brigands ont toutes les audaces, observa le policier, et mes suppositions ne sont pas aussi invraisemblables qu’elles en ont l’air. Justement, parce que mon coquin devait croire qu’on ne songerait pas à le rechercher chez vous, il se peut bien qu’il y soit venu comme dans un asile plus sûr que les autres.

L’argument parut frapper Javarin :

— Oui, peut-être avez-vous raison, fit-il.

Le policier continuait :

— Il a quitté Paris depuis deux jours pour gagner Saint-Valéry-en-Caux où il comptait s’embarquer. Averti de son départ et de ses projets par un de ses complices, je suis parti derrière lui. A plusieurs reprises j’ai retrouvé ses traces, mais je les ai constamment perdues. Cependant, j’allais droit devant moi, certain de saisir mon homme à Saint-Valéry. Voilà que ce soir, en arrivant à Héricourt, j’apprends qu’un voyageur, un piéton de mauvaise mine, ne m’a devancé que de quelques instants. On me donne son signalement. Je reconnais celui que je cherche. Je questionne, et je suis convaincu qu’il n’a pas dépassé Héricourt, qu’il y est encore. Mais où ? C’est là ce qu’il faut savoir. Sur ces entrefaites, un petit vacher vient me déclarer qu’il a rencontré un inconnu à l’entrée de votre parc, qu’il l’a vu franchir la barrière. Alors je n’ai pas hésité ; j’ai requis M. le maire de mettre à ma disposition les gendarmes, quelques citoyens de bonne volonté, et je suis venu vous trouver, Monsieur, convaincu que vous me seconderiez en tout ce que j’entreprendrais pour m’emparer de ce grand coupable.

Javarin s’inclina, et d’un ton de condescendance répondit :

— Vous avez eu raison de compter sur mon zèle. Le général Bonaparte n’a pas de plus fidèle serviteur que moi, et tout le monde ici est à vos ordres, puisque vous le représentez. Que comptez-vous faire ?

— Je vais opérer d’abord une battue dans le parc. Peut-être le fugitif s’est-il endormi dans un fourré, dans les meules de foin, quelque part enfin où il ne pouvait croire qu’on le découvrirait. Si nos recherches sont infructueuses, alors, à mon très grand regret, je me verrai forcé de perquisitionner dans le château.

— Je vous guiderai moi-même, Monsieur, répliqua Javarin. Et se tournant vers ses domestiques groupés à la porte de la salle : — Allumez des lanternes, ordonna-t-il ; détachez les chiens ; conduisez M. le délégué du ministre de la police jusqu’aux extrémités du parc. Visitez les communs, voyez partout enfin.

Durant cet entretien dont aucun mot ne lui échappait, Clary subissait une indicible torture. L’espoir qu’elle avait conservé jusque-là de sauver celui qu’elle aimait, cet espoir s’en allait par morceaux. Si, lorsqu’on aurait en vain battu le parc dans tous les sens, on fouillait le château, comment s’y prendrait-elle pour protéger Saint-Frémont contre les recherches des gens de police ? Elle connaissait leur brutale curiosité. Élevés à l’école de ce Fouché terrible qui, durant les jours sinistres d’où l’on sortait à peine, avait rivalisé de férocité avec les fauves, et, comme lui, inaccessibles à la pitié, ils exerceraient leurs investigations jusque dans les points les plus secrets de l’appartement où le fugitif était enfermé. Que pourrait-elle alors pour le soustraire à leurs poursuites, pour assurer sa fuite ? Elle se le demandait vainement. Son imagination ne lui suggérait aucun moyen de salut. Déjà, elle se figurait Albert arrêté sous ses yeux, chargé de fers, incarcéré, et, après une procédure sommaire, fusillé, à la nuit tombante, à Vincennes ou ailleurs.

— Que faire ? mon Dieu ! que faire ? se demandait-elle.

Tout à coup, elle constata qu’elle était seule avec son mari. Le délégué du ministre de la police venait de sortir, entraînant à sa suite le maire d’Héricourt et les gendarmes. Dans le parc, on entendait leurs cris, la marche précipitée d’une troupe, des aboiements de chiens. A la lueur de torches, la battue commençait, et de minute en minute, Clary voyait grandir le péril que courait Saint-Frémont. Alors, elle jeta vers le ciel un regard désespéré comme pour le prendre à témoin de la dure nécessité qui la contraignait à jouer une partie suprême, et s’approchant vivement de Javarin qui s’éloignait, elle l’arrêta :

— Écoutez-moi, lui dit-elle. Tout à l’heure, lorsque sur vos instances je vous ai promis de vous suivre à Paris, vous m’avez offert de me prouver votre reconnaissance si l’occasion de le faire se présentait. Cette occasion vient de se présenter à l’instant même.

— Cette occasion ! fit-il surpris. Où ? Comment ?

Alors, elle fit un nouveau pas vers lui, et à demi-voix, elle reprit :

— L’homme que cherche la police est ici.

— Il est ici ! Dans ma maison ? s’écria Javarin. Mais qui la lui a ouverte sans me consulter ? qui lui a permis d’y entrer ?

Soit qu’elle n’eût pas entendu cette double question, soit qu’elle ne crût pas que l’heure d’y répondre était venue, elle n’y répondit pas, et croisant les mains, elle répéta :

— Il est ici, et je vous supplie de m’aider à le sauver.

III

Penchée devant son mari, dans une attitude de prière, Clary attendait anxieuse qu’il daignât parler. Mais il se taisait. Son silence était terrible, plus terrible que n’eussent été les éclats de sa fureur. Cette fureur qu’il s’efforçait de contenir embrasait ses yeux d’une flamme sombre et voilait d’une pâleur livide son visage convulsé.

— Pourquoi persistez-vous à vous taire, Clément ? demanda Clary d’une voix brisée par l’épouvante. Votre dessein est-il de ne pas m’exaucer ?

Alors seulement, il se décida non à répondre à ces questions, mais à exprimer sa pensée et à laisser tomber de sa bouche les mots irrités qui pouvaient seuls la traduire.

— Ainsi, fit-il, vous avez accueilli cet homme, et vous n’avez pas craint de m’exposer à passer pour son complice ? Vous n’ignoriez pas cependant, vous ne pouviez ignorer que les lois édictées par le Premier Consul punissent ceux qui recèlent les conspirateurs des mêmes peines qu’eux, et que si votre protégé avait été trouvé dans cette maison, caché par vous, c’en serait fait de moi. Vous n’avez pas hésité, cependant ; vous l’avez reçu, vous l’avez abrité ; et pour vous décider à me faire l’aveu de votre imprudence, il a fallu que vous fussiez convaincue que ce sinistre personnage ne pouvait plus se soustraire aux recherches. Qu’est-il donc pour que vous vous soyez intéressée à lui ? Le connaissez-vous ? Comment se nomme-t-il ? Allons, expliquez-vous ; j’attends.

Il proférait ces remontrances d’un accent gonflé de haine, et Clary, terrifiée, déplorait la précipitation avec laquelle, dominée par la peur, elle avait avoué. Il lui suffisait de regarder Javarin, de l’écouter, pour comprendre que si elle ne parvenait pas à l’émouvoir et à l’attendrir, le proscrit était perdu. Elle se disait en même temps que s’il périssait, ce serait par sa faute, à elle, puisqu’elle l’avait livré. Son cœur se déchira, en proie à la douleur et au remords. Mais son accablement ne dura pas. Elle avait mieux à faire qu’à gémir. Elle voulait réparer le mal qui était son œuvre, et, coûte que coûte, sauver Albert.

Sa résolution lui rendit son énergie et son courage. Elle se redressa et payant d’audace :

— Calmez-vous d’abord, dit-elle ; la colère vous conseillerait mal si vous n’écoutiez qu’elle.

— Quel est cet homme ? répéta-t-il exaspéré ; avant tout, je veux savoir qui il est, et la cause du service que vous lui avez rendu au risque de me compromettre. Répondez ou j’appelle, et je déclare devant tous qu’il est ici.

— Ce n’est pas cette déclaration qui vous mettra sur ses traces si je refuse de vous dire en quel endroit je l’ai caché.

La fureur de Javarin redoubla :

— Je crois que vous me bravez !

— Non, je ne vous brave pas. A quoi cela me servirait-il de vous braver, alors que je n’attends rien que de votre générosité ?

— Son nom ? son nom ? reprit-il en s’entêtant dans sa volonté d’en savoir plus long.

— Il se nomme le chevalier de Saint-Frémont.

— Saint-Frémont ! Et c’est à lui que vous avez donné asile ! Misérable femme, ne saviez-vous pas qu’il est l’âme damnée de Georges Cadoudal ? Et vous me demandez de vous aider à le sauver, lui, le plus violent, le plus entreprenant des ennemis du Premier Consul ! Vous avez pu croire que je céderais à vos supplications ?

— Je le crois encore, répliqua Clary.

— Vous vous trompez. Ce n’est pas quand je puis rendre au Premier Consul un service qui me vaudra sa faveur, que je vais sacrifier volontairement une si belle occasion de lui prouver mon zèle. Ah ! Saint-Frémont est ici ! poursuivit impitoyablement Javarin, dont la colère s’apaisait et qui déjà se frottait les mains. Béni soit le hasard qui l’y a conduit. La fortune est entrée avec lui dans ce château. Je ne vous demande pas de me dire où il est. Je saurai bien le trouver sans vous, et dussé-je bouleverser la maison de fond en comble…

Il n’acheva pas et courut vers la porte, pressé d’avertir le délégué du ministre de la police qui continuait ses recherches dans le parc. Mais Clary se jetait au-devant de lui.

— Attendez encore, fit-elle redevenue suppliante, et si vous n’êtes pas un tigre, écoutez-moi. Vous voulez savoir pour quel motif j’ai donné asile à M. de Saint-Frémont. Je vais vous le dire. Peut-être alors, comprendrez-vous que je devais faire ce que j’ai fait, et que si vous livriez ce malheureux, vous mettriez dans ma vie une douleur inconsolable.

Sur ces mots, il s’arrêta, et redevenu maître de lui, il dit froidement :

— Je vous écoute.

— Jadis, reprit Clary, lorsque je ne vous connaissais pas encore, quand je ne pouvais prévoir que je serais votre femme, je fus fiancée à M. de Saint-Frémont. Nous allions nous marier, quand il émigra. Je ne l’avais pas revu depuis. Mais les souvenirs qu’il m’a rappelés, quand tout à l’heure il est venu chercher un refuge sous notre toit, ne me permettaient pas de le chasser. Je l’ai accueilli pour quelques heures. J’espérais le faire fuir cette nuit. Voilà toute la vérité.

La franchise de cet aveu parut impressionner Javarin.

— Pourquoi ne me l’avoir pas avouée il y a six ans, au moment de notre mariage, demanda-t-il.

— Pourquoi l’aurais-je avouée ? Vous ne vouliez rien entendre et vous ne consentiez à prendre la défense de mon père que si je vous épousais. J’ai subi votre volonté et j’ai jugé inutile de vous humilier en vous déclarant que je ne vous aimerais jamais parce que j’en aimais un autre. En me sacrifiant, j’ai considéré comme indigne de moi de vous faire mesurer l’étendue de mon sacrifice.

— Mais peut-être aimez-vous encore cet homme et lui-même vous aime-t-il toujours ?

— Je crois qu’il m’aime, répondit simplement Clary. Quant à moi, que vous importent mes sentiments pour lui, puisque ne l’ayant jamais rencontré depuis que je suis votre femme, je suis destinée à ne le revoir jamais. Ah ! Clément, ajouta-t-elle, si vous voulez que je l’oublie, sauvez-le… Sauvez-le et je l’oublierai, je vous le jure, pour ne plus me souvenir que de votre générosité et la payer, tant que je vivrai, de tout l’amour de mon cœur !

Elle n’avait jamais été plus belle, plus séduisante, plus touchante ; et cette fois, Javarin fut attendri.

Il se rapprocha d’elle, et, très doux maintenant, il reprit :

— Tout l’amour de votre cœur ! Est-ce bien vrai ?

Elle le regarda en face :

— Je n’ai jamais menti, affirma-t-elle. Sauvez Albert, et je n’aurai plus d’autre souci que celui de votre bonheur.

Il l’étreignit contre sa poitrine,

— Ah ! sirène, bégaya-t-il, que vas-tu me faire faire ?

— Vous consentez ! s’écria-t-elle.

— Il le faut bien, puisque votre tendresse que vous m’avez toujours refusée, est à ce prix.

Elle exultait, et pendant une minute, il sentit sur ses joues des baisers librement donnés, et des larmes que sa générosité faisait répandre. Par malheur, dans son délire, Clary avait cessé de l’observer. Elle ne vit pas ce que disaient ses yeux. Si elle y eût pu lire, elle aurait lu : — Comme elle l’aime !

Mais appliqué à dissimuler, il ne laissa rien deviner de ce qui se passait en lui.

— Où l’avez-vous caché ? interrogea-t-il.

— Dans mon appartement.

— Allez le chercher et amenez-le ici.

— Ici ! fit-elle stupéfaite. Mais on le verra.

— On ne le verra pas. Ces gens sont au fond du parc. Ils ne sont pas près de revenir. Nous avons plus de temps qu’il n’en faut pour faire évader votre protégé. Il aura quitté le château quand on l’y cherchera. Je réponds de tout, Clary. Hâtez-vous seulement. Donnez à cet homme un de mes manteaux, de l’argent s’il en a besoin. Allez, allez vite.

Obéissante, elle s’élança vers l’escalier et eut bientôt disparu. Alors, Javarin courut à la porte qui donnait sur le parc. Un gendarme se tenait là en sentinelle.

— Cours avertir le délégué de la police que je l’attends ici sur l’heure. Je crois que nous tenons celui qu’il cherche.

Il rentra dans la salle les yeux brillants de joie, une joie méchante que trahissait le sourire qui entr’ouvrait ses lèvres, et l’oreille tendue, il resta immobile, dans une attente fiévreuse.

— Nous voici, dit soudain près de lui la voix de Clary.

Elle était là, tenant par la main Albert de Saint-Frémont enveloppé d’un manteau.

— Venez, Monsieur, fit Javarin vivement. Je vais vous conduire jusqu’à la sortie du parc et vous indiquer votre route, pendant que ma femme retiendra les gens qui vous cherchent.

Il l’entraînait, sourd aux remerciements que tout en le suivant, après avoir salué Clary, lui adressait Saint-Frémont. Ils franchirent la porte du château et se dirigèrent du côté d’Héricourt. Mais ils eurent à peine fait quelques pas dans le parc, qu’à l’improviste, le délégué de la police déboucha d’une allée suivi de sa troupe. A l’appel de Javarin, il accourait en toute hâte.

— Trop tard ! murmura ce dernier à l’oreille de Saint-Frémont, en l’obligeant à rentrer dans la salle qu’il venait de quitter.

Les hommes de police s’y précipitèrent à leur tour, obéissant à un signe de Javarin. Clary foudroyée par la surprise et la douleur poussa un gémissement. Convaincue que des circonstances fatales avaient seules déjoué le bon vouloir de son mari, et bien loin de deviner l’infâme comédie qu’il avait jouée, elle se jeta sur lui, effarée. Mais d’un geste, il l’écarta, et s’adressant au délégué, il lui désigna Saint-Frémont :

— Voilà celui que vous cherchez, dit-il.

Alors seulement, elle comprit :

— Misérable ! Misérable !

Elle lui jeta ces mots d’une voix étouffée par des sanglots. Mais il ne sembla pas s’émouvoir. Il la regardait, railleur, et lui dit si bas qu’elle seule entendit :

— En m’avouant que vous l’aimez, vous l’avez condamné.

Pendant ce temps, les gendarmes se rapprochaient de Saint-Frémont pour se saisir de lui.

— Vous ne me tenez pas encore, cria-t-il en reculant jusqu’au mur, et en tirant de sa ceinture un pistolet qu’il dirigea sur le groupe qu’ils formaient.

Mais l’un d’eux bondit, lui prit le bras si brutalement, qu’il l’obligea à lâcher son arme avant qu’il eût pu en faire usage. Elle tomba de ses mains paralysées, et il resta sans défense, accablé sous le nombre de ses agresseurs, qui l’eurent bientôt lié, bâillonné, réduit à l’impuissance.

Ils se préparèrent à l’emmener.

— J’espère, Monsieur, dit alors Javarin au délégué, que vous rendrez compte au Premier Consul de mon zèle à le servir.

— Justice vous sera faite, répondit le policier.

— Ne manquez pas de lui dire, ajouta Javarin, que si vous avez pu vous emparer de cet homme, c’est grâce à moi, ou plutôt, grâce à madame, ajouta-t-il en perçant de son regard railleur Clary qui pleurait anéantie, car c’est elle qui me l’a dénoncé. Un cri d’horreur et de révolte répondit à cette accusation odieuse. Clary s’était redressée. Tout son être protestait contre le mensonge. Mais Javarin le répéta. — C’est elle qui vous le livre, affirma-t-il. Elle était jalouse de prouver son dévouement au général Bonaparte.

A ces mots que Saint-Frémont entendit au moment de sortir, il se retourna. Ses yeux encore brillants de fureur tombèrent sur Clary et elle crut y voir un reproche. Soupçonnée par lui ! Elle chancela sous ce coup sans trouver en elle la force de réagir. Saint-Frémont sourit dédaigneux et amer. Les paroles de Javarin avaient éveillé ses soupçons, ébranlé sa foi dans la loyauté de Clary. Il fit un signe aux gendarmes pour les inviter à se mettre en route. Ils allaient déférer à ce désir très clairement exprimé, mais ils en furent empêchés par l’appel désespéré de la jeune femme. Elle s’efforçait de retenir Albert. Elle ne voulait pas le laisser partir avant de s’être justifiée. Elle l’adjurait de ne pas croire à ce qu’avait dit Javarin, et gémissait en devinant à sa froideur, à son impassibilité, que ces propos accusateurs l’avaient trouvé crédule.

Brusquement, elle cessa de se lamenter. On la vit se raidir, lasse, en quelque sorte, de protester en vain. Ses yeux où se lisait une exaltation qui touchait à la folie, fixaient le sol, à la place où, pendant la courte lutte que Frémont avait soutenue contre les gendarmes, était tombé son pistolet. C’est ce pistolet oublié là qui, maintenant, attirait Clary, l’absorbait, la captivait et lui suggérait des pensées de violence que nul autour d’elle ne pouvait prévoir et dont personne, par conséquent, ne songeait à conjurer l’éclat.

A l’improviste, elle se précipita, ramassa l’arme, se releva transfigurée par un désir de vengeance et marchant sur Javarin :

— Je ne suis pas votre complice, et je le prouve, dit-elle.

Une détonation retentit, et Javarin foudroyé, roula sur le plancher.

A quelques jours de là, le chevalier de Saint-Frémont, traduit devant une cour martiale et condamné à mort, fut exécuté à Paris dans la plaine de Grenelle. Quant à Clary Javarin, arrêtée d’abord pour crime de meurtre sur la personne de son mari, elle ne tarda pas à être mise en liberté. Le Premier Consul, qui avait pris connaissance du rapport qui lui fut fait sur ce dramatique événement, avait décidé qu’elle ne serait pas poursuivie.

FIN.

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