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L'espionne

FILLE DE TRAITRE

Reading edition

I

En 1812, à la fin d’une journée de février, brumeuse et froide, assombrie déjà par la nuit qui venait, une chaise de poste s’arrêta devant l’Hôtel d’Anvers, rue Taitbout, un des plus réputés du Paris d’alors et rendez-vous préféré des nobles étrangers que leurs affaires ou leurs plaisirs amenaient dans la capitale. Au bruit des roues et des chevaux sur les pavés, le patron de l’hôtel, supposant que des voyageurs lui arrivaient, quitta le bureau où il se tenait d’ordinaire et s’avança jusqu’au seuil de sa maison afin de les recevoir. Mais, à peine là, le sourire qu’il commençait à grimacer fit place à une expression de désappointement. La voiture était vide de malles et de valises ; elle ne contenait qu’un seul personnage et ce n’était pas même un nouveau venu, mais tout simplement le plus brillant des pensionnaires de l’hôtel, le colonel russe Constantin Prétoff.

Depuis plusieurs mois déjà, le colonel était arrivé à Paris, chargé par son souverain, disait-on, d’une mission de confiance. Présenté aux Tuileries, par l’ambassadeur de Russie, prince Kourakin, distingué par l’empereur Napoléon qui dissimulait encore ses desseins belliqueux contre le tsar Alexandre, aux protestations pacifiques duquel il ne croyait pas plus que celui-ci ne croyait aux siennes, le colonel s’était promptement répandu dans la société. Partout on le recevait, partout on lui faisait fête. Sa jeunesse, son esprit, son élégance avaient prévenu en sa faveur la ville et la cour. Les femmes raffolaient de lui et tant de fois, à la nuit tombante, on avait vu descendre de voiture à sa porte et se glisser jusqu’à son appartement de belles personnes dont d’épaisses voilettes cachaient le visage qu’il passait pour un de ces hommes à bonnes fortunes, coqueluche des dames et bourreau des cœurs, qui ne rencontrent guère de cruelles.

Si, au prestige qu’il devait à cette réputation, on veut ajouter qu’il ne regardait pas à la dépense, rendait sans compter les politesses qu’on lui faisait et se montrait envers les gens de service généreux jusqu’à la prodigalité, on comprendra aisément qu’il n’eût à l’Hôtel d’Anvers que des admirateurs et qu’il y fût considéré comme un de ces clients qu’il est bon de conserver et par conséquent utile de satisfaire.

Aussi, l’arrivée de cette chaise de poste, amenée vide par le colonel, éveilla-t-elle dans l’esprit de l’hôtelier la crainte que ce ne fût le signal de son départ. Pressé de le savoir, il allait interroger. Mais le colonel le prévint.

— J’ai le regret de vous quitter, mon cher Monsieur, dit-il en sautant à bas de la voiture. Veuillez préparer ma note et venir en toucher le montant chez moi. Je dois hâter mes préparatifs : il faut que dans une heure, je sois en route.

— Dans une heure ! répéta l’hôtelier abasourdi. Est-ce donc si pressé ?

— Vous pouvez en juger, puisque je suis allé moi-même à la poste pour avoir des chevaux et faire atteler ma chaise sous mes yeux. On y mettra mes bagages dès qu’ils seront prêts.

Il passait, s’élançait dans l’escalier comme s’il eût eu des ailes. L’hôtelier qui le regardait filer conclut de cette précipitation que les motifs qui la déterminaient étaient aussi graves qu’impérieux. Il n’en eût pas douté s’il eût suivi le colonel, s’il l’eût vu entrer en coup de vent dans son appartement et s’il l’eût entendu dire au cosaque qui lui servait de valet de chambre :

— Nous partons, Michel. Je t’accorde vingt minutes pour mettre dans mes malles tout ce qui m’appartient ici. Ne laisse rien traîner derrière nous.

A cet ordre donné en langue russe, le cosaque ne sourcilla pas, comme si de son maître, qu’il accompagnait dans tous ses voyages, rien ne pouvait le surprendre. Il demanda seulement, en désignant le bureau chargé de papiers.

— Mais, ces papiers, mon colonel ?

— Je m’en charge, répliqua vivement Prétoff. Ne t’occupe que de mes effets.

Durant la demi-heure qui suivit, le maître et le serviteur ne prononcèrent plus une parole. Celui-ci vidait armoires et commodes, en entassait pêle-mêle le contenu dans les trois malles qu’il avait traînées au milieu de la chambre ; le colonel, de son côté, ne restait pas inactif. Ramassant d’un tour de main ses papiers, il les examinait rapidement, d’un coup d’œil, mettant de côté ceux qu’il voulait emporter — correspondances officielles, tableaux d’effectifs militaires, cartes géographiques, croquis d’armes à feu, notes personnelles résumant les observations qu’il avait faites durant son séjour à Paris — déchirant les autres qu’il jugeait sans importance, invitations à des dîners ou à des bals, feuillets parfumés, couverts de fine écriture, et laissant tomber dans un panier placé sous le bureau ces débris, témoignages maintenant détruits de ses amours et de ses plaisirs. Quand il en eut fini, il ordonna à son cosaque d’aller vider le panier au dehors, et lui-même déposa dans une des malles les dossiers qu’il venait de ficeler. Puis, jetant autour de lui un regard satisfait, il murmura :

— Il n’y a plus rien ; je peux partir.

Mais, un souvenir traversa son esprit ; un des tiroirs de son bureau avait échappé à ses investigations. Il y revint en hâte et l’ouvrit. Deux lettres s’y trouvaient. Elles éveillèrent ses remords. Il se reprochait d’avoir failli les oublier, alors qu’elles pouvaient compromettre ceux qui les avaient écrites. La première, modèle de calligraphie qui révélait une main d’expéditionnaire, était ainsi conçue : « Monsieur le Colonel, si vous voulez bien vous trouver dans la soirée de jeudi prochain à l’endroit accoutumé, je serai, je pense, en état de vous faire des communications qui vous intéresseront. » Cette indication de rendez-vous ne portait d’autre signature que l’initiale V.

— Jeudi, c’est demain, pensa le Colonel. Ce drôle sera bien surpris de ne pas me voir. Mais, je n’ai pas le temps de l’avertir. Et puis, l’avertir serait peut-être dangereux pour lui.

Il prit alors l’autre lettre beaucoup plus longue celle-là, une lettre de femme qu’il lut aussi du bout des yeux, dominé par les circonstances qui lui commandaient de partir sur-le-champ.

« Pourquoi me poursuivez-vous de vos assiduités ? lui mandait sa correspondante. Pourquoi vous obstinez-vous à m’arracher des aveux que, fussent-ils dans mon cœur, je n’aurais pas le droit de vous faire ? Vos sollicitations incessantes me blessent ; elles sont indignes d’un galant homme. Lorsque vous m’avez rencontrée à la soirée de la princesse B***, vous n’avez pu ignorer que j’y étais non comme invitée, mais comme artiste payée pour venir s’y faire entendre et que, loin d’appartenir au monde où vous vivez, je ne suis qu’une pauvre fille qui gagne sa vie en donnant des leçons de harpe et des concerts. Vous vous êtes cependant présenté à moi sous prétexte de me féliciter de mon talent et de mes succès. J’ai cru à votre bonne foi, je ne vous ai pas dissimulé le plaisir que me causaient vos attentions et vos louanges, dont je n’ai compris le but que lorsque, le surlendemain, vous êtes venu chez mon père.

« Il était absent. J’ai eu le tort de vous recevoir et le tort plus grand encore d’écouter vos déclarations, de ne pas vous chasser quand vous avez osé m’avouer que vous aviez choisi à dessein une heure où vous étiez assuré de ne pas le rencontrer, que c’était à moi seule que vous vouliez parler. Je vous en ai assez dit cependant pour que vous n’ayez pu méconnaître, malgré la douceur que j’ai mise à vous le dire, croyant à votre sincérité, combien m’offensaient vos propos. Vous avez feint de ne pas me comprendre ; vous êtes revenu, et, cette fois, conduit par mon père, avec qui vous vous étiez mis en rapport par des moyens et pour des causes que j’ignore, puisque vous n’avez voulu ni l’un ni l’autre, me les confier. Ne pouvant m’expliquer que de telles relations se soient établies, avec des apparences de confiance et d’amitié, entre le haut personnage que vous êtes et un modeste employé des bureaux de la Guerre, j’ai dû en conclure que c’est moi qu’en réalité vous persistez à poursuivre de vos flatteries, avec l’espoir que vous parviendriez à me séduire.

« J’en peux d’autant moins douter que vous m’accablez de prévenances et de présents : fleurs, dentelle, bijoux, vous ne m’épargnez rien, et ce qu’il y a de pire, c’est que mon père, que vous avez véritablement ensorcelé, s’étonne et s’irrite de ce que je ne les accepte pas. Il me blâme, il proteste et me déclare que votre patronage lui est trop nécessaire pour que je l’expose, en vous blessant par mes refus, à en être dépossédé.

« Cette comédie, Monsieur, est abominable. Elle m’oblige à vous rappeler que je suis bien au-dessus de pareilles tentatives et que, à les continuer, vous aurez promptement fait de détruire l’estime que j’avais conçue pour vous. L’humilité de ma condition ne me permet pas l’espoir de devenir votre femme, et je ne serai jamais votre maîtresse. Vos efforts sont donc vains et je vous conjure de les cesser. Je vous en conjure au nom même des sentiments que vous prétendez ressentir et à la sincérité desquels je veux bien croire, malgré la forme offensante que vous leur donnez.

« Il se peut aussi que je me trompe, que ce que vous faites envers moi ne soit qu’un jeu destiné à pallier l’objet de vos relations avec mon père et le véritable but de vos assiduités dans notre maison. Ce serait plus abominable encore, et je frémis en pensant que votre soi-disant amour cache peut-être quelque secret dont on me fait mystère. Alors, vous m’apparaissez comme un mauvais génie destiné à nous perdre, et je maudis le jour où je vous ai rencontré.

« Il vous appartient, Monsieur, de mettre un terme à mes craintes. Il suffit pour cela que vous cessiez de venir chez vous. Ne me punissez pas de vous avoir cru sincère et loyal. En adressant cet appel à votre générosité, je me flatte de l’espoir qu’il sera entendu. Exaucer ma prière est l’unique moyen qui vous reste de conserver l’estime de votre humble servante : — Suzanne Villaret. »

Après avoir lu cette lettre, le colonel Prétoff demeura immobile, les yeux à demi clos. Par la pensée, il revoyait l’adorable fille qui la lui avait écrite ; vingt-cinq ans, brune, fine de corps, enjouée d’esprit, un regard passionné embrasant un visage de rêve.

— Elle sera délivrée de moi plutôt qu’elle ne pensait, fit-il en soupirant.

Il se leva, froissant dans ses mains la lettre du père et celle de la fille, se demandant ce qu’il allait en faire. Au même moment, on frappait à la porte. Avant de répondre, il les déchira et en jeta les morceaux dans la cheminée où, sur une bûche enfouie dans des cendres, une flamme achevait de mourir. Sans s’être assuré que le feu les dévorait, il se retourna. L’hôtelier était là, obséquieux, présentant sa note. Le colonel paya sans la vérifier. Resté seul avec son cosaque, il changea ses vêtements civils contre la petite tenue des grenadiers de la garde impériale russe. Cet uniforme serait à lui seul une recommandation auprès des autorités et des maîtres de poste des villes qu’il avait à traverser pour sortir du territoire français. Cinq minutes plus tard, ses malles closes, on vint les enlever ; son cosaque suivit afin d’en surveiller le chargement.

Bientôt, sous la voûte de l’hôtel, lui-même parut, distribuant quelques napoléons aux domestiques rangés sur son passage. Il souriait, maître de lui, faisant montre du plus beau sang-froid, répondant avec bienveillance aux adieux et aux vœux de prompt retour que respectueusement, on lui adressait.

Devant l’hôtel, la chaise de poste attendait, lanternes allumées, postillon en selle, prête à partir. Il faisait nuit, la rue était déserte. Prétoff s’élança dans la voiture, son cosaque grimpa dans le cabriolet à l’arrière. Un maître coup de fouet enveloppa les chevaux. Ils bondirent et prirent le trot dans la direction des boulevards qu’ils devaient suivre pour gagner la route de Strasbourg. L’hôtelier resta sur le pas de la porte jusqu’à ce qu’il eût vu l’équipage disparaître au tournant de la rue. Alors, le cœur gros du regret qu’excitait en lui le départ de son fastueux client, il revint dans son bureau.

Il y était depuis plus d’une heure, occupé à mettre en ordre ses livres de compte, lorsque se présentèrent deux hommes qui lui étaient inconnus ; l’un jeune encore, figure ouverte et aimable avec dans l’allure, la voix et les gestes, les marques visibles d’une habitude de décision et d’autorité ; l’autre plus âgé, visage sévère, regard cauteleux et qui affectait de paraître obéir à son compagnon ; tous deux vêtus de cette longue redingote boutonnée et serrée à la taille, devenue à la mode depuis que le goût du temps avait commencé à faire disparaître les costumes de l’ancien régime et de la Révolution.

— Le colonel Prétoff est-il chez lui ? demanda le plus jeune de ces nouveaux venus.

— Il est parti, répondit l’hôtelier sans se déranger.

— Parti ! mais, pour revenir, sans doute ?

— Pour revenir, je l’espère, mais je ne sais quand. Il est monté en chaise de poste, à six heures, sans me dire où il allait ni quand il reviendrait ; j’ai dû croire qu’il entreprenait un long voyage. Il a emporté ses malles. Ce départ si brusque m’a d’ailleurs bien surpris, poursuivit l’hôtelier ; rien ne le faisait prévoir.

— On a prévenu notre homme, remarqua à demi-voix en s’adressant à son compagnon, celui des personnages qui n’avait pas encore parlé. Je vous l’avais bien dit, Monsieur le Juge d’instruction que nous arrivions trop tard.

— Il n’y a pas de notre faute. Nous avons fait diligence, Monsieur le Commissaire de police, et je vous ai appelé au reçu des ordres du parquet. Mais par qui supposez-vous que le colonel a été averti ?

— Par la princesse, parbleu ! Elle vit à la cour. Elle aura surpris quelque chose des propos de l’empereur et elle se sera empressée d’en faire part à son amant.

— En donnant un tel titre à cet espion, c’est elle que vous calomniez, observa le juge d’instruction avec une gravité hautaine ; une femme qui appartient à la famille impériale !…

Le commissaire de police s’excusait.

— Je ne fais que répéter ce que tout le monde dit. Il n’est pas douteux que des relations très amicales existaient entre la princesse et le colonel. Elles étaient de notoriété publique ; et jusqu’à preuve du contraire, je m’en tiens à cette idée que c’est par elle qu’il a connu les soupçons dont il était l’objet et la décision prise par l’empereur de l’arrêter, en dépit de son caractère diplomatique. Du reste, Monsieur le Juge d’instruction, la question de savoir qui l’a prévenu n’a qu’une importance secondaire. Il serait plus urgent de trouver quelque preuve des faits qu’on lui reproche et de découvrir ses complices.

— Comment y parvenir, maintenant qu’il est parti ? demanda le juge d’instruction. Il est bien évident qu’il n’aura rien laissé derrière lui.

— On peut toujours s’en assurer, en visitant l’appartement qu’il vient de quitter, observa le commissaire de police.

L’hôtelier avait l’oreille fine. Intrigué par l’arrivée de ces hommes mystérieux, il l’avait tenue grande ouverte pendant qu’ils causaient ensemble, de telle sorte que, quoique leur colloque eût eu lieu en a parte, il en avait assez entendu pour ne plus ignorer à qui il avait à faire. S’étant levé, toute son attitude marqua qu’il attendait leurs ordres. Et ce fut si clair qu’ils ne furent pas surpris de le voir prendre une clé et s’avancer comme pour se mettre à leur disposition.

— Vous savez qui nous sommes et ce que nous voulons ? interrogea le juge d’instruction. Et, sur un signe affirmatif, il ajouta d’un ton bref :

— Alors guidez-nous, et de la discrétion, n’est-ce pas ?

Précédés de l’hôtelier qui portait une lampe, ils montèrent au premier étage. Il leur ouvrit l’appartement qu’avait occupé Prétoff et se retira après avoir allumé plusieurs bougies. La porte refermée sur lui, le magistrat et son acolyte procédèrent à un examen rapide des lieux où ils se trouvaient. Tout s’y ressentait de la bousculade d’un départ précipité : armoires et tiroirs béants, sièges renversés, journaux à demi dépliés, laissés là à dessein, comme inutiles, deux ou trois bouquets fanés, des flacons à moitié vides, des cravates et des gants défraîchis, voire de vieilles bottes ; mais c’était tout ; pas un vestige révélateur, pas la moindre trace susceptible d’attirer l’attention de gens de police.

— Vous le voyez, mon cher, remarqua le juge instructeur ; il a pris ses précautions.

Au lieu de répondre, le commissaire de police continuait son inspection avec la ténacité d’un vieux routier qui connaît tous les tours des coquins et ne se décourage pas au premier échec. Soudain, il regarda dans la cheminée où le feu s’était éteint. Puis, s’emparant d’un flambeau, il se pencha et ne put retenir un cri de joie en constatant que parmi les cendres étaient restés des débris de papiers, épargnés par la flamme, qui en avait roussi quelques-uns, mais sans les consumer.

— Des lettres déchirées, fit-il. Les morceaux en seront peut-être bons.

Délicatement, il les ramassait l’un après l’autre et les passait au juge d’instruction. Avec non moins de soin, celui-ci les déposait sur la table. Mais, impatient de savoir s’ils pouvaient le mettre sur la trace de la vérité, il n’attendait pas qu’ils fussent tous recueillis pour essayer de déchiffrer l’écriture dont ils étaient couverts. Il les examinait au passage. Soudain, il se sentit comme pétrifié, et ce ne fut pas trop de toute sa volonté pour dissimuler l’émotion dont il avait été saisi en lisant sur l’un d’eux un nom bien connu de lui : le nom de Suzanne Villaret.

D’instinct il regarda le commissaire, redoutant d’avoir laissé surprendre son trouble. Heureusement, accroupi devant la cheminée, le policier n’avait rien vu.

— J’emporte ces fragments de lettres, lui dit-il. Je tâcherai de les reconstituer.

— Ne puis-je vous y aider, Monsieur ? demanda le commissaire en se relevant avec empressement.

— Merci, répondit d’un ton sec le jeune magistrat. Je n’ai besoin de personne.

II

Le juge d’instruction, qu’on vient de voir procéder, dans l’appartement du colonel Prétoff, à une opération de justice, se nommait Robert Lindal. Il avait trente ans. Il était le fils d’un conventionnel mort quelques années avant, et à qui sa courageuse conduite durant la Terreur avait valu, sous le Consulat, la faveur de Bonaparte. Après sa mort, cette faveur avait rejailli sur son fils. Elle s’était traduite par sa nomination comme juge instructeur au tribunal de la Seine, à un âge qui semblait l’éloigner pour longtemps encore de fonctions délicates et difficiles, en vue desquelles on ne saurait exiger de ceux qui les occupent, trop d’expérience et de maturité.

A les exercer en y apportant son intelligence, son esprit, sa naturelle droiture, Robert Lindal s’en était montré digne. Des instructions criminelles confiées à ses soins et conduites avec dextérité l’avaient mis en lumière. On le considérait au Palais comme un magistrat d’avenir, dont les talents ne seraient jamais inférieurs à sa tâche et qui leur devrait de parvenir aux plus hauts grades judiciaires. C’est à ce titre que, dans l’après-midi du jour où nous le présentons à nos lecteurs, le procureur impérial l’avait chargé d’instruire sans délai une affaire dont les autorités impériales et l’empereur Napoléon lui-même étaient alors gravement préoccupés.

De rapports venus de Saint-Pétersbourg, résultait, en effet, la preuve que le Gouvernement russe connaissait, au moins en partie, quelques-uns de nos secrets militaires et plus particulièrement les plans de la campagne que l’empereur préparait dans le plus grand mystère contre la Russie. Le général de Caulaincourt, notre ambassadeur auprès du tsar, avait envoyé à ce sujet les détails les plus précis. Ils ne laissaient aucun doute sur l’existence d’un espionnage organisé à Paris avec une complicité occulte dans les bureaux de la Guerre.

Tandis qu’on se hâtait de modifier les plans primitifs, une surveillance rigoureuse exercée dans ces bureaux avait amené une triple arrestation, suivie de l’exécution de l’un des coupables, humble et obscur employé, et de la condamnation des deux autres à vingt ans de fer. Mais, en dépit de toutes les recherches, on ignorait encore le nom du personnage par qui ces malheureux s’étaient laissés corrompre. Ils avaient déclaré ne pas le connaître. Ils ne connaissaient que l’individu qui avait été l’intermédiaire entre eux et celui dont l’argent avait payé leur délation, et cet individu, de nationalité allemande, était parvenu à s’enfuir.

On croyait cependant avoir, en châtiant trois des coupables, coupé court à la trahison. Mais, à peu de jours de là, on s’était aperçu qu’elle continuait. Des révélations nouvelles étaient arrivées en Russie ; les espions de notre ambassade en avaient acquis la certitude. Ce qu’ils en disaient prouvaient du même coup que celles-là provenaient d’une autre source que les premières et que leurs auteurs n’avaient rien de commun avec les criminels déjà condamnés. L’empereur irrité avait donné les ordres les plus sévères en vue de leur découverte. Grâce au zèle de la police, surexcitée par cette colère auguste, les soupçons les plus probants étaient tombés sur l’un des attachés militaires de l’ambassade russe, le colonel Prétoff.

— Qu’on l’arrête, s’était écrié l’empereur, après avoir lu le rapport qui mentionnait ces soupçons. Par le corrupteur, nous connaîtrons les corrompus et, si leur culpabilité est démontrée comme la sienne, ils subiront tous le même sort.

Vainement, le ministre des Affaires Étrangères avait objecté que le colonel Prétoff était couvert par les immunités diplomatiques, que son arrestation serait considérée comme une violation du droit des gens ; l’empereur avait répliqué que la conduite de cet officier constituait une violation plus éclatante encore de ce droit, et qu’en la châtiant, lui-même exerçait celui de la légitime défense. Quand Napoléon avait parlé, il fallait obéir. La justice ayant été saisie de l’affaire, Robert Lindal s’était vu chargé de procéder à l’arrestation du colonel Prétoff, d’opérer une perquisition à son domicile et d’ouvrir contre lui, s’il y avait lieu, une instruction judiciaire dans le but de le convaincre des faits qui lui étaient imputés et de découvrir ses complices.

Ces ordres devaient être exécutés dans le plus grand secret. Les opérations de police, en ce temps-là, se déroulaient sans que rien en parvînt à la connaissance du public. Sous des peines rigoureuses, défense était faite aux journaux d’en parler, défense d’ailleurs superflue, puisque, le plus souvent, eux-mêmes les ignoraient.

Comme on l’a vu, la visite faite à l’Hôtel d’Anvers par le juge d’instruction, assisté d’un commissaire de police, n’avait donné aucun résultat. Robert Lindal n’était pas plus éclairé après, qu’avant. Ses efforts pour élucider cette intrigue ténébreuse, loin de le mettre sur les traces de la vérité, avaient eu pour effet de l’en éloigner davantage, par suite de son impuissance à mettre la main sur le principal coupable, cet officier étranger qui, par sa fuite, avouait sa culpabilité et qui seul aurait pu désigner ses complices.

— C’est jouer de malheur d’être arrivé trop tard, pensait tristement Lindal en s’en revenant seul, après s’être séparé du commissaire à la porte de l’hôtel, et lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain à son cabinet. Du moins, on n’aura pas à me reprocher d’avoir manqué de zèle. J’ai reçu le mandat du procureur impérial à six heures ; à sept heures, je me présentais au domicile de Prétoff. Il n’y a donc pas eu de temps perdu. Peut-être, m’objectera-t-on que j’aurais dû mettre les gendarmes à ses trousses ; mais il avait une trop grande avance sur eux pour qu’il leur eût été possible de l’atteindre. Averti du sort qui le menaçait, toutes ses mesures étaient prises pour leur échapper.

Averti, par qui ? vainement il se le demandait. Au surplus, que c’eût été par la princesse B…, placée si haut qu’on ne pouvait songer à lui faire subir un interrogatoire et qui, d’ailleurs, n’aurait rien avoué ; que c’eût été par une autre voie, cela importait peu. Ce qui apparaissait à Lindal comme bien autrement grave, c’est que Prétoff ayant disparu, l’instruction se trouvait réduite à s’éclairer par d’autres moyens et que ces moyens, il ne les voyait pas.

Sans doute, il emportait, soigneusement serrés dans un cornet de papier, des débris de lettres dont l’examen minutieux s’imposait à lui. C’est pour y procéder sans tarder qu’il se hâtait de rentrer. Il y consacrerait, au besoin, toute sa nuit. Mais, comment supposer que de ces débris informes, échappés aux flammes comme par miracle, jaillirait la lumière ! Les lettres dont ils attestaient la destruction n’avaient assurément aucune importance. Si le colonel les avait considérées comme compromettantes, il se fût assuré que le feu les avaient consumées. Aussi, n’était-ce pas pour y découvrir le nom des complices de Prétoff que Lindal souhaitait de parvenir à les reconstituer, mais parce que, tout à l’heure, lorsque le commissaire de police lui en passait les lambeaux, il avait lu sur l’un d’eux un autre nom connu de lui, le nom de Suzanne Villaret. Et rien que de le voir, mêlé à la vie de Prétoff, au bas d’une lettre adressée sans doute à cet homme dont les aventures amoureuses avaient, en ces derniers temps, dépassé, à diverses reprises, la chronique mondaine, il était resté bouleversé.

Depuis longtemps déjà, il se préoccupait de cette jeune fille. Il habitait la même maison qu’elle, rue du Four-Saint-Germain. Il occupait au premier étage un appartement en rapport avec ses fonctions et son rang social ; elle était installée plus haut, dans un logement modeste. Elle y vivait avec son père, expéditionnaire aux bureaux de la Guerre et, plus encore que lui, elle contribuait aux nécessités de l’existence commune, grâce aux leçons de harpe qu’elle allait donner en ville, chaque jour.

La rencontrant fréquemment dans l’escalier, frappé par sa beauté qui éclatait sous sa mise simple, Lindal avait commencé par s’intéresser à elle et fini par lui vouer un culte silencieux. Que de fois, en rentrant le soir dans le logis solitaire où se déroulait son existence grave et mélancolique, il s’était dit qu’il serait plus doux d’y être attendu par une femme qui ressemblerait à celle-là, et de s’y délasser de ses sévères travaux en reposant son front alourdi sur ce cœur qu’il devinait délicieux, à la flamme du regard charmant qui en trahissait les ardeurs !

Il n’avait jamais parlé à Mlle Villaret. Tout se bornait entre eux à ces rencontres quasi-quotidiennes soulignées par un échange de saluts et qui le laissaient toujours sous une impression d’attirance et de charme, si vive qu’il se promettait d’adresser la parole à sa belle voisine, lorsque, de nouveau, il la trouverait sur son chemin. Le jour suivant, il la rencontrait ; mais, au moment d’ouvrir la bouche, il se sentait comme enchaîné et paralysé. Timidement, il saluait, buvait le vague sourire par lequel on le remerciait de son attention et passait sans prononcer une parole, vaincu par sa propre timidité, comme aussi par la dignité simple de Mlle Villaret, par sa tenue un peu défiante et hautaine et par l’air d’honnêteté répandu sur toute sa personne. Depuis trois ans, les choses duraient ainsi, sans que l’occasion se fût offerte de substituer à ces rapports de pure courtoisie des rapports plus amicaux qu’eût facilités le voisinage, mais que la différence des situations sociales n’eût permis d’expliquer, qu’autant que l’amour se serait mis de la partie, ce qui ne paraissait pas être encore le cas.

Après cette brève description de l’état d’âme de Robert Lindal, on comprendra sans peine pourquoi la découverte du nom de sa voisine, sur un morceau de papier ramassé chez Prétoff, l’avait tant ému ? Pour quelle cause avait-elle écrit à cet étranger ? Quelles relations existaient entre eux ? Quel en était le caractère ? Hors d’état de répondre à ces questions, Lindal ressentait le même sentiment de malaise, le même trouble pénible que si, se croyant des droits à l’entière confiance de cette jeune fille, il eût découvert qu’elle lui faisait mystère d’une part de sa vie. Et ce sentiment de jalousie inconsciente l’avait envahi avec tant de vivacité qu’il était plus malheureux de ne pouvoir percer le mystère de ces relations inexpliquées, qu’il n’était déçu par l’insuccès de la mission de justice dont il avait été chargé.

Encore à ce moment, son esprit ne lui montrait aucune connexité entre la lettre et Mlle Villaret et les faits reprochés à Prétoff. Soudain, comme si quelque éclair eût dissipé les ténèbres qu’il cherchait vainement à pénétrer, cette connexité lui apparut éclatante : le père employé dans les bureaux de la Guerre, la fille en rapports avec le colonel russe, n’était-ce pas suffisamment clair ? Villaret à qui était confié la mise au net de documents confidentiels, véritables secrets d’état, les faisait communiquer par Suzanne à Prétoff. Comment ne l’avait-il pas compris plus tôt ?

Cette découverte, encore, il est vrai, dépourvue de preuves, mais néanmoins si plausible, le mit hors de lui. Il traversait en ce moment le pont des Arts, en route vers sa demeure. La commotion fut si forte qu’il resta cloué sur place. Il s’accouda chancelant au parapet du pont, insensible à la brume de ce soir d’hiver, qui tombait sur lui, glacée. Elle n’éteignait pas la chaleur fièvreuse dont tout son corps s’embrasait, tandis que son cerveau devenait le théâtre de pensées contradictoires que lui suggéraient, d’une part, la joie toute professionnelle de tenir la vérité et, d’autre part, la douleur de constater l’indignité de Suzanne Villaret. Elle, elle, entremetteuse de cette abominable trahison ! Une idole qui se brise dans un temple ne cause pas plus de vacarme, en tombant de son piédestal, que ne faisait en ce moment de ravages dans le cœur de Robert Lindal, la chute de l’image idéale, si longtemps objet de son culte.

— Mais peut-être n’est-ce là que suppositions, se dit-il tout à coup ; je n’ai pas de preuves.

— Tu les portes sur toi, dans ces fragments de lettres, lui répondit sa raison.

— Eh bien, reprit-il continuant à se parler à lui-même, je saurai ce qu’elles valent.

D’un pas rapide, il reprit sa marche. En dix minutes, il fut devant sa porte. Quoiqu’il ne fût pas encore tard, elle était close. Suivant l’usage, on l’avait fermée à la nuit. Il souleva le marteau dont le bruit métallique résonna dans le silence. Comme il allait entrer, une femme surgit à son côté. C’était Mlle Villaret ; elle rentrait aussi.

Pour lui qui cherchait depuis si longtemps l’occasion de lui parler, c’en était une et des plus favorables puisqu’au premier étage où il habitait, ils allaient monter ensemble. Mais il n’était plus animé au même degré du désir de lui adresser la parole. Elle ne lui inspirait plus que répulsion à cette heure, une répulsion tempérée à peine par la pitié qu’excitait en son cœur la certitude que, le lendemain, cette fille tant admirée jusque-là comparaîtrait en accusée devant lui et qu’il lui serait interdit de se donner vis-à-vis d’elle un autre rôle que celui d’accusateur.

Comme d’habitude, il la salua. En même temps, il s’effaçait pour la laisser passer. Elle lui rendit son salut d’un signe de tête, franchit le seuil de la maison et, lentement, commença à gravir l’escalier. Il la suivit à distance, l’accompagnant d’un regard inquisiteur et dur qu’heureusement elle ne vit pas. Elle ne vit pas davantage que peu à peu ce regard s’adoucissait. L’eût-elle vu, elle n’aurait su dire pourquoi une sorte d’attendrissement y succédait à la colère. Elle ignorait le pouvoir qu’elle exerçait sur ce jeune homme, captivé depuis trois ans par son charmant visage, et en qui la seule vision de sa taille fine, de sa démarche de déesse, de sa nuque blanche, qu’éclairait sous l’ombre des cheveux soyeux et noirs le quinquet accroché aux murs de l’escalier, ravivaient malgré lui toutes les sensations qu’il eût voulu oublier.

Elles reprirent leur empire avec tant de force, qu’avant qu’elle eût atteint le palier où il allait cesser de la voir, il fut transformé et rendu à son admiration accoutumée, sans que sa volonté eût pris part à sa métamorphose. Il ne s’appartenait plus. Avec un emportement dont il n’était plus maître, le désir de sauver cette grande coupable le saisissait. Il n’eut pas le loisir de réfléchir, de raisonner. Il était la proie d’une volonté supérieure et, sans doute, en cette minute critique qui déchaînait son amour inavoué, il aima Suzanne plus passionnément qu’il ne l’avait aimée jusque-là.

— Mademoiselle, s’écria-t-il, il est nécessaire que je vous parle.

Surprise par ce cri au moment où elle allait dépasser l’étage, elle se retourna.

— Et de quoi donc, Monsieur ? demanda-t-elle.

— D’une affaire qui vous intéresse, et au sujet de laquelle je vous prie de m’accorder un moment d’entretien.

— Je vous recevrai, Monsieur, si vous voulez prendre la peine de monter jusque chez nous. Fixez-moi votre heure, je préviendrai mon père.

Il y avait, dans cette réponse, une défiance qui n’échappa point à Lindal et qui s’accrut encore, lorsqu’il reprit :

— Ce n’est ni en présence de votre père, mademoiselle, ni chez vous, ni demain que cet entretien doit avoir lieu ; c’est tout de suite, chez moi et avec vous seule.

Elle le regarda, et il lut dans ce regard qu’elle se demandait s’il était devenu fou. Alors, se penchant vers elle, il poursuivit à voix basse :

— Il y va de votre honneur, Mademoiselle, de celui de votre père, de sa vie peut-être.

— Mais, en vérité, Monsieur, je ne comprends pas, fit-elle, visiblement offensée.

— Vous allez comprendre. Le colonel Prétoff a pris la fuite.

Il ne put continuer, ni juger, dans la pénombre qui voilait le visage de son interlocutrice, de l’effet produit par cette révélation. De l’autre côté de la porte de son appartement, des bruits de pas s’étaient fait entendre. Son domestique, qui guettait son retour et avait reconnu sa voix, venait lui ouvrir. D’un geste impérieux, il lui ordonna de s’éloigner. Le domestique disparut sans chercher à dévisager la visiteuse amenée par son maître. Il savait que, lorsqu’on est au service d’un homme jeune, célibataire et magistrat, il est des cas où il faut boucher ses oreilles et fermer ses yeux.

— Veuillez entrer, Mademoiselle, reprit alors Lindal.

Mlle Villaret ne protestait plus. Il la guida jusqu’à son cabinet, où tout était prêt en vue de sa rentrée, le feu flambant, la lampe allumée.

III

Elle assise au coin de la cheminée, lui debout, le dos à la flamme, ils se regardaient. La jeune fille avait relevé l’épaisse voilette destinée à protéger son visage contre les morsures du froid, et le juge, d’un œil accoutumé à sonder les âmes, cherchait sur ces traits si purs les éléments propres à fortifier sa conviction. Croyant avoir affaire à une coupable, il s’attendait à la voir terrifiée. Il n’en était rien. La figure virginale demeurait au repos, sans ombre de peur ni même d’inquiétude. On n’y voyait, mitigée d’un peu de tristesse, que cette expression de surprise qui y était apparue lorsque, dans l’escalier, Lindal avait interpellé sa belle voisine.

— Vous m’avez dit que le colonel Prétoff est en fuite, dit-elle enfin. Qu’avait-il donc à se reprocher ?

— Ne vous en doutez-vous pas, Mademoiselle ? demanda Lindal.

— Comment m’en douterais-je ? Je connaissais le colonel sans qu’il y eût aucune intimité entre nous. Il est venu quelquefois chez mon père ; mais en dehors de ces visites, il nous était étranger et je ne devine pas, Monsieur, quels motifs vous ont déterminé à m’apprendre qu’il est fugitif. S’il a commis un acte contraire à l’honneur, je le déplore pour lui ; mais je ne l’ai pas assez connu pour que son départ m’inspire des regrets ou des craintes.

L’accent de cette réponse porta un premier coup à la conviction de Lindal, tant elle respirait la franchise. Tout y était spontané, clair, sincère, et rien n’y révélait les calculs d’une coupable qui s’efforce de dissimuler sa faute et de dérouter ses accusateurs. Cependant il doutait encore, et son doute s’accrut lorsqu’il se rappela qu’il avait dans sa poche des débris de lettres, et que l’un d’eux portait la signature de Mlle Villaret. Il les en tira, les sortit de leur enveloppe et les étala sur son bureau, sans que, d’ailleurs, la jeune fille parût en être troublée.

— Vous savez sans doute, Mademoiselle, que je suis magistrat.

— Juge d’instruction au tribunal de la Seine, oui, Monsieur, je le sais, comme sans doute, vous savez qui je suis. Quand on est voisins ainsi que nous le sommes, et depuis longtemps, on a beau ne s’être jamais parlé, on se connaît toujours un peu. Sans cette circonstance, je ne serais pas chez vous.

— Et moi-même, je ne vous eusse pas invitée à vous y arrêter. C’est à mon cabinet, au Palais de Justice que je vous eusse citée à comparaître et ce que je vais vous dire officieusement, presque amicalement, seul à seul, je vous l’eusse dit officiellement, sous forme d’interrogatoire, en présence de mon greffier, qui eût dressé procès-verbal de vos réponses.

— Mais on ne procède ainsi qu’envers des accusés ! s’écria Suzanne qui s’était levée, la stupéfaction dans les yeux et le sang aux joues.

— Envers de simples témoins aussi, objecta Lindal. Mais c’est en qualité d’inculpée que vous eussiez comparu devant moi, et je crois bien, avoua-t-il tristement, que j’aurais dû changer ma citation à comparaître en un mandat d’arrestation.

— Un mandat d’arrestation ! Elle poussa ce cri tout effarée. Puis, se ressaisissant, elle continua : j’ignore de quoi l’on m’accuse et j’ai hâte de le savoir, car j’aurai vite fait de vous prouver, Monsieur, que je suis la victime d’une erreur épouvantable. Et, sans doute, vous êtes disposé à le croire car, enfin, si vous étiez convaincu de ma culpabilité, pourquoi useriez-vous de ménagements, pourquoi vous seriez-vous départi envers moi des formes ordinaires de la Justice ?

Il ne s’attendait pas à cette question. Elle le déconcerta. S’il eût été moins maître de lui, son amour se serait trahi ; il parvint à se dominer.

— Pourquoi ? répondit-il. Uniquement par intérêt pour vous, parce que depuis trois ans, je suis le témoin silencieux, mais attentif, de votre existence si vaillante, si pure. J’ai voulu tenter de vous sauver.

— Merci, Monsieur, répliqua sèchement Suzanne ; mais on ne sauve que les gens qui vont se perdre et, grâce à Dieu, je n’en suis pas là. Ici, ce soir ou demain, à votre cabinet, interrogez-moi, je vous répondrai. Je n’ai rien à cacher, rien à craindre.

Très ému par ces protestations, Lindal n’aurait plus mis en doute l’innocence de Mlle Villaret si les relations de la jeune fille avec Prétoff n’eussent été encore inexpliquées. Tant qu’il n’en aurait pas éclairci le mystère, ses soupçons subsisteraient et, si faibles qu’ils fussent, ils le tiendraient en défiance. Il savait, par une expérience déjà longue, que les coupables sont souvent habiles à faire croire qu’on les accuse à tort, et peut-être, les protestations de sa voisine n’étaient-elles qu’un témoignage de sa rouerie et de son audace. Il voulait bien la sauver et, en abdiquant les sentiments que, dans le silence de son cœur, il lui avait voués, payer à ces sentiments sacrifiés un dernier gage de leur sincérité ; mais il ne voulait pas être sa dupe. Pour qu’il pût l’aimer, l’aimer sans remords, il fallait que toutes les obscurités fussent dissipées.

— Ne remettons pas à demain ce que nous pouvons faire ce soir, dit-il résolument. Tâchez de vous calmer, Mademoiselle, et écoutez-moi. Ce n’est pas le juge qui vous parle, c’est… c’est l’ami, ajouta-t-il en hésitant ; vous n’avez rien à redouter de moi…

Et, après un silence :

— Le colonel Prétoff était un espion. Chargé de l’arrêter, je n’ai pu, en me présentant à son domicile, que constater son absence : il venait de s’enfuir. En perquisitionnant chez lui, j’ai découvert des lettres en morceaux. Les voilà. Comme vous le voyez par la couleur des papiers, il devait y en avoir plusieurs, deux au moins, l’une sur papier rose, l’autre sur papier blanc. Je n’ai pu m’assurer encore si tous les morceaux y sont, ni si elles sont lisibles. Mais, sur un fragment de ce qui reste de la lettre rose, j’ai vu votre signature, Mademoiselle, et j’ai dû en conclure que vous étiez en relations avec cet homme.

— Je l’ai reconnu tout à l’heure, Monsieur, fit remarquer Suzanne.

— Vous lui aviez écrit. Que lui disiez-vous ?

Une pâleur subite défigura Mademoiselle Villaret.

— C’est une confession que vous me demandez ? balbutia-t-elle.

— Une confession, c’est bien le mot ; vous me la devez. Mais comme toutes les confessions, celle-ci ne transpirera pas hors du confessionnal. Parlez-moi franchement et sans crainte, dussiez-vous m’avouer qu’entre Prétoff et vous existait une de ces relations que la morale condamne.

Il n’eut pas la force d’achever. L’émotion l’étranglait, comme si de la réponse qu’il attendait eût dépendu sa destinée. Mais Mlle Villaret relevait la tête, les yeux dans les siens :

— Je peux tout avouer, déclara-t-elle. Le colonel Prétoff me faisait la cour. Pour se rapprocher de moi et par des moyens que j’ignore, il s’était lié avec mon père. Ses assiduités me déplaisaient. Je lui ai écrit pour le lui dire, pour le supplier de les cesser. Lisez ma lettre, monsieur. Vous vous convaincrez que je ne mens pas.

Une joie immense envahit le cœur de Lindal. La femme qu’il aimait déjà avant de lui avoir parlé, et que cette minute lui rendait plus chère, était pure. L’amour de Prétoff ne l’avait pas souillée ; elle n’y avait pas répondu, elle ne l’avait pas partagé. Pour cacher son trouble, il se rapprocha de sa table. Ses mains tremblantes essayèrent de réunir les lambeaux épars de la lettre rose. Il n’y parvint pas ; il n’y voyait plus. Sur ses yeux tombait un rideau de larmes.

— A quoi bon lire ? fit-il. Je ne doute pas de votre parole.

— Si, si, lisez, Monsieur, insista Suzanne. Mais j’y songe, cette lettre était difficile à écrire. Je l’ai recommencée vingt fois et j’en ai gardé le brouillon. Je crois même que je l’ai sur moi.

Elle le trouva dans le petit portefeuille qu’elle avait tiré de sa poche et le tendit à Lindal.

— Donnez-m’en lecture vous-même, ordonna-t-il.

Elle céda, lut à haute voix jusqu’au bout et termina en disant :

— Vous me ferez l’honneur de croire, monsieur, puisque je vous l’affirme, que la copie définitive de ma lettre est rigoureusement conforme à ce brouillon. Vous pourrez l’opposer à mes accusateurs.

— Il faut la cacher, au contraire.

— La cacher ? Pourquoi ?

— Parce que si, d’une part, elle prouve votre entière innocence, elle prouve d’autre part que votre père était le complice de Prétoff.

— Son complice ! répéta Suzanne avec effroi.

Il prit la lettre, la parcourut des yeux jusqu’à ce passage qu’il relut à haute voix. « Vous êtes revenu et, cette fois, conduit par mon père, avec qui vous vous êtes mis en rapport par des moyens et pour des causes que j’ignore. Ne pouvant m’expliquer que de telles relations se soient établies, avec des apparences de confiance et d’amitié, entre le haut personnage que vous êtes et un modeste employé des bureaux de la Guerre… » Il n’alla pas plus loin et, le doigt sur ces lignes révélatrices, il dit : — Ces relations que vous ne vous expliquiez pas avaient un but que le colonel Prétoff tentait de dissimuler par ses assiduités auprès de vous. Envoyé à Paris pour y pratiquer l’espionnage, il adressait à son gouvernement des communications relatives aux armements de la France, et ces documents, c’est votre père qui les procurait.

— C’est faux ! C’est faux ! protesta Suzanne. Mon père est chez nous en ce moment. Il doit m’attendre. Voulez-vous que j’aille le chercher ! Il vous prouvera son innocence comme je vous ai prouvé la mienne.

— Je veux vous épargner le douloureux spectacle de ses aveux, Mademoiselle, car j’en sais assez pour être certain qu’il serait réduit à m’en faire. Oui, j’en suis certain et n’ai pas même besoin de regarder si, dans ces débris de papiers, nous ne trouverions pas de preuves nouvelles de sa culpabilité.

Sans l’entendre, Suzanne se précipita vers la table et prenant une poignée de ces papiers roussis et froissés, elle y jeta les yeux ; soudain, elle recula :

— Son écriture ! gémit-elle.

— Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé, dit Lindal.

Mais elle ne l’entendit pas. Accablée par l’évidence et en proie au plus violent désespoir, elle pleurait à sanglots, murmurant :

— Le malheureux ! le malheureux !

Immobile à deux pas d’elle, Lindal respectait sa douleur. Mais un impérieux besoin de la consoler s’emparait de lui et, de la voir victime d’une infortune imméritée, il sentait croître sa tendresse pour elle, tenté de bénir le ciel qui le faisait à cette heure l’arbitre de son avenir.

— Et maintenant, Monsieur, qu’allez-vous faire ? interrogea-t-elle en levant vers lui ses yeux obscurcis par les pleurs.

— Je vous ai dit que je suis votre ami, déclara-t-il ; je me conduirai comme un ami.

— Mon ami ! Vous me connaissez à peine.

— Je vous connais assez pour vouloir vous sauver. Je le voulais, quand je vous croyais aussi coupable que votre père. Je le veux avec plus d’énergie encore, maintenant que je vous sais innocente. Ce que j’eusse fait pour vous, je le ferai pour lui.

— Mais vous êtes magistrat ; vous tenez des preuves : elles vous condamnent à de rigoureux devoirs.

Il alla à la table, ramassa fiévreusement les lettres en morceaux et les jeta dans le feu en disant :

— Il n’y a plus de preuves. S’il en existe d’autres, votre père doit le savoir. Qu’il les détruise. S’il est interrogé, qu’il réponde par d’énergiques dénégations. Je ne sais si les soupçons dont il sera peut-être l’objet seront dissipés, mais en l’absence de preuves, on ne pourra le déférer aux tribunaux. Tout au plus sera-t-il mis à la retraite d’office. Je pense même qu’il fera bien de le demander.

Tandis qu’il parlait, Suzanne s’était redressée. Elle l’enveloppait d’un regard où éclataient à la fois l’admiration, la reconnaissance, et par-dessus tout, la stupéfaction que nous cause à tous une découverte inattendue. En lui arrachant ses secrets, Lindal venait de lui révéler le sien. Elle lisait l’amour dans ses yeux, et cet amour tombait comme une rosée bénie, comme un baume réconfortant sur son cœur déchiré. Oui elle comprenait ; mais elle se refusait à laisser voir qu’elle avait compris. Elle ne voulait pas entendre la voix qui l’appelait. Cette fleur de bonheur, elle ne la cueillerait pas. En avoir respiré le parfum, n’était-ce pas tout ce qu’elle méritait, elle, la fille d’un traître ? Plus elle se sentait attendrie et reconnaissante, disposée à aimer à son tour cet homme généreux, et plus sa loyauté se révoltait à l’idée de lui apporter un nom déshonoré, de l’associer à la triste vie à laquelle elle était désormais condamnée. Entrevoir la vérité et se décider à feindre de ne l’avoir pas devinée, ce fut l’affaire de quelques minutes. Sa résolution contint les élans de son cœur. Elle le laissa parler, mais ne le livra pas tout entier.

— Je suis impuissante à vous exprimer ce que je ressens, soupira-t-elle ; les mots me manquent, et je me demande si je pourrai reconnaître jamais ce que vous avez fait pour moi. Si vous attachez cependant quelque prix à mon dévouement, sachez, Monsieur, que tant que je vivrai, il vous est acquis. Quoi que vous me demandiez…

Il l’interrompit en lui prenant la main et en l’attirant à lui et d’un mouvement passionné que rendit plus significatif l’éclat de ses yeux :

— Est-ce bien vrai ? dit-il, quoi que je vous demande…

— Ne me demandez rien dont j’aie à rougir, supplia-t-elle éperdue ; ne me demandez rien qui me dégrade et m’abaisse. Je suis déjà tombée si bas !

— Mes prières ne s’inspireront que du désir de vous relever, de vous consoler, de vous rendre heureuse, s’écria-t-il. Mais ce n’est pas le moment de songer à nous. Ne songeons qu’à votre père ; allez l’avertir. Ne me nommez pas ; laissez-lui ignorer que c’est moi qui le sauve. Cela vaudra mieux.

Il la ramenait vers la porte, doucement, avec une sollicitude attentive et tendre. Après s’être assuré que personne ne passait dans l’escalier en ce moment, il la fit sortir.

Une fois seul, rendu à lui-même, au fur et à mesure qu’il reprenait son sang-froid, il put mesurer les conséquences de la conduite qu’il venait de tenir dans l’entraînement de son amour, surexcité par la beauté et par le désespoir de Mlle Villaret. Il se voyait détruisant les preuves d’un grand crime et il se répétait les propos par lesquels il s’était engagé envers cette jeune fille, presque une étrangère pour lui tout à l’heure, devenue tout à coup l’espoir et la lumière de sa vie. Il se disait que si ce qu’il venait de faire était divulgué, son avenir était brisé. Mais sa conduite n’avait eu d’autre témoin que Suzanne, et ce n’est pas elle qui le dénoncerait.

Il n’avait donc rien à craindre et il ne regrettait rien. Le manquement à son devoir professionnel dont il s’était rendu coupable ne faisait tort à personne. Si l’auteur du crime demeurait impuni, du moins, était-il désormais hors d’état de le renouveler. La trahison conjurée dans l’avenir, c’était là l’essentiel. Cette certitude, celle surtout d’avoir sauvé l’honneur du nom que portait celle qu’il aimait, rassurait la conscience de Lindal ; en chassait les remords, en opposant au devoir professionnel méconnu l’acte d’humanité qu’il avait accompli ; et ces conclusions succédant au conflit de ses pensées, s’imposèrent à lui avec une force d’autant plus grande que son bonheur lui semblait désormais assuré. Il avait recouvré toute sa liberté d’esprit lorsqu’il s’assit à son bureau pour rédiger le rapport qu’il devait à ses chefs sur sa visite à l’hôtel Prétoff et sur l’insuccès de cette opération. Ce travail allait l’occuper jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Le lendemain, comme il se réveillait, son domestique qui entrait dans sa chambre lui dit d’un ton apitoyé.

— Il est arrivé un grand malheur, Monsieur.

— Quoi donc ?

— Le locataire du quatrième, ce M. Villaret, employé au ministère de la Guerre, qui vivait seul avec sa fille…

— Il est mort ? s’écria Lindal, saisi d’un sinistre pressentiment.

— Oui, Monsieur, il paraît qu’il est allé ce matin se jeter dans la Seine. Des bateliers qui l’ont vu se précipiter du haut du pont des Arts, se sont portés à son secours. Mais, quand ils l’ont repêché, il ne respirait plus. On vient de rapporter son cadavre chez sa fille.

Lindal s’habilla en toute hâte, pressé de revoir Suzanne et de l’assister dans cette heure de tristesse et de deuil. Il ne devinait que trop ce qui s’était passé : les véhéments reproches de la fille à son père, l’impossibilité où s’était trouvé celui-ci de se justifier, puis la crainte du lendemain ou, à défaut de cette crainte, les remords éveillés en lui par le spectacle du désespoir de sa fille ; il avait perdu la tête et marché à la mort.

— Pauvre malheureux ! pensa Lindal, Suzanne avait dû pourtant lui dire que les preuves de sa culpabilité étaient détruites…

Il trouva Mlle Villaret dans la chambre de son père. Elle priait, agenouillée au pied du lit sur lequel, enveloppé déjà dans son suaire, le corps du défunt était étendu, un crucifix dans les mains. En voyant Lindal, elle se leva et lui dit avec amertume :

— Voilà ce que nous n’avions pas prévu.

— Mais votre père ne savait-il pas qu’il ne courait plus aucun péril ?

— Il le savait, et il m’avait affirmé qu’en dehors de sa lettre à Prétoff, brûlée par vous avec la mienne, aucune preuve n’existait qui pût être invoquée contre lui. Mais il a craint d’avoir encouru mon mépris, d’avoir perdu ma tendresse et, lorsqu’il m’a demandé si je lui pardonnais, j’ai eu le tort que je me reprocherai toujours de lui répondre froidement, de le laisser partir en lui montrant que le pardon était sur mes lèvres et non dans mon cœur. Ma douleur l’avait affolé. Il n’a pas eu le courage d’y survivre. Pauvre père ! Il me chérissait, et c’est peut-être pour me donner plus de bien-être qu’il est devenu criminel. Elle retombait à genoux, écrasée sous son désespoir, prononçant encore des paroles que Lindal n’entendait pas et parmi lesquelles il ne perçut que celles-ci : — Seule, seule au monde, désormais !

N’écoutant que son amour, il s’écria :

— Non, Suzanne, vous ne serez pas seule, puisque je suis là.

Cette fois, elle ne feignit plus de ne pas comprendre. La voix brisée par les sanglots, elle balbutiait :

— C’est votre cœur qui parle aujourd’hui ; mais votre raison parlera demain. Un homme comme vous ne peut épouser la fille d’un traître.

— Le traître a expié, répondit-il, et je vous aime. Et, s’agenouillant à côté de Suzanne, il ajouta : — Nous pleurerons ensemble en attendant que mon amour ait séché vos larmes.

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