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L'enfant à la balustrade

TROISIÈME PARTIE

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I

En sortant de chez Clérambourg, mon père, ayant bu le calice, titubait. Cependant le goût amer à son palais fut si détestable qu'il en reçut une secousse et se redressa: le désir sain de tirer vengeance le sauvait. Courir sus aux politiciens qui lui avaient arraché son dernier ami!

Il s'approcha du bureau de tabac et regarda attentivement à travers les vitres. Il espérait y pourfendre Cincinnatus. Point de Cincinnatus. Il se rejeta sur le café. Un billard, des tables de marbre, des parterres de sciure de bois aux coins brisés par un balai méticuleux, un chien endormi près du poêle, une odeur infecte de tabac et d'alcools: pas seulement le crachat d'un conseiller municipal! Mon père me dit:

—Tu vas rentrer, gamin; je vais plus loin.

Mais il fut arrêté devant la maison par sa femme, qui attendait le résultat de la visite à Clérambourg, et il dut lui parler.

Il n'en voulait pas à Clérambourg, mais uniquement à ceux qui avaient inscrit son nom sur la liste municipale.

—Je vais les attraper par les oreilles… par les oreilles!

Il faisait le geste de les secouer à bout de bras comme un lapin.

—Et je leur flanquerai mon pied quelque part… au café ou en plein carrefour, sur la place publique!… Les bandits!… Prendre mon nom pour le coller sur leur liste, à côté de ceux de trois ivrognes et d'un braconnier!…

Sa femme l'entourait de ses bras, le baisait sur le front, tâchait de le calmer. Elle en revenait toujours à son idée:

—C'est égal!… quand je pense à ce Clérambourg!… Enfin, tu lui as vu le fond du sac!

—Mais non! mais non!… Clérambourg est un homme droit, intransigeant pour la politique comme pour toutes choses. On m'a fourvoyé; on m'a introduit dans un cloaque: il le constate, voilà tout.

—Dis donc qu'il est enchanté de l'occasion, qu'il n'attendait que cela, qu'il cherche depuis longtemps un prétexte à s'éloigner d'ici, parce que les Plancoulaine ne cessent de le malmener à cause de son assiduité chez nous… Mais c'est un homme qui ne veut pas avoir tort, et il n'aura jamais tort. Il est venu ici jusqu'au dernier jour, et tous les jours, comme par le passé. Ah! il a de la chance d'avoir saisi au vol l'affaire politique! Voilà l'occasion d'une belle rupture, en effet! Elle le hausse, elle le grandit: fidèle malgré les calomnies, malgré l'abandon général, mais malgré la «trahison politique», non pas! Tu le vois d'ici, l'incorruptible, le dos tourné à la cheminée du salon Plancoulaine et administrant de mignonnes petites tapes au fond de son pantalon!…

—Laisse-moi. Je veux sortir. Je veux aller trouver toute cette clique et la souffleter. Laisse-moi!

Elle ne voulait pas qu'il sortît dans son état d'exaltation, et elle redoutait les suites désastreuses de la moindre «voie de fait» contre les hommes au pouvoir. Elle le retenait comme elle pouvait, en s'accrochant à lui par des caresses. Tout à coup, une idée lui vint:

—Mais que tu es bête! dit-elle.

Il la regarda. Elle souriait et semblait avoir tout arrangé.

—Mais, mon pauvre ami, quand tu auras giflé tout le conseil municipal, crois-tu que tu vas par là reconquérir la bourgeoisie? Tu l'as perdue ta clientèle bourgeoise, en rompant avec les Plancoulaine. C'est fini les contrats de mariage chic, et les inventaires des châteaux, fini! fini!…

—Eh bien?

—Eh bien! il y a les autres qui te tendent la main.

Mon père ricana:

—Oui!… l'idée de Troufleau!… Des bêtises.

—Ce n'est pas si sot! Crois-tu que les petites gens ne valent pas les plus huppés?… Moi, je t'assure que je ne rougirais pas d'avoir à ma table telle ou telle brave et honnête femme qui ne dépasse pas la porte de l'office chez les Plancoulaine.

—Mais c'est cette «brave et honnête femme» qui se moquerait de toi, ma pauvre enfant, si tu l'invitais à dîner; parce que tu ne lui ôteras pas de l'idée que si tu la vois, elle et son bonnet blanc, c'est parce que tu n'en peux plus voir d'autres; c'est parce que les dames te lâchent, les dames chic, les dames de chez les Plancoulaine! On ne se déclasse pas, c'est impossible… surtout en descendant… Et puis, ce n'est pas tout ça: j'ai été, je suis et je reste opposé à la politique des sectaires, des hâbleurs et des voyous! C'est net?

—Ce qui est net, c'est que ton intérêt est de ne rien brusquer avec des gens qui t'ont fait des avances, qui tiennent les affaires de la ville, qui pourront peut-être t'éviter bien des ennuis…

—Quels ennuis?

—Quels ennuis?… Mais est-ce que je sais? Tiens! quand ce ne serait qu'à propos des arbres de la maison Colivaut…

—… Les arbres de la maison Colivaut?

—Oui, les arbres que monsieur Fesquet a décidé de faire élaguer. Qui est-ce qui contraindra madame Colivaut à les faire élaguer? Ce n'est pas lui, Fesquet; c'est, sur sa plainte, à lui, Fesquet, une ordonnance du maire.

—Comme tu es renseignée!

—Je t'ai entendu dire cela toi-même cinquante fois.

—C'est juste.

Il s'assit et sembla réfléchir. Une heure après, il murmurait:

—Et dire qu'ils m'humilient, m'aplatissent et me ruinent, moi, pour avoir donné la main à de pauvres bougres de républicains, tandis qu'ils sont là, chez les Plancoulaine, à boire les paroles du député Charmaison, dont la majeure partie des électeurs sont des communards!…

Il ne sortit pas. D'ailleurs, il était exténué et dut s'aliter encore. Troufleau le traita énergiquement. Je l'entendis qui disait: «Ce sont des coups à vous jeter un homme à bas!» Il craignit une jaunisse. Il venait deux et trois fois par jour. Le soir, quand il avait vu son malade, il faisait un mouvement pour se retirer, par discrétion. Mais, de son lit, mon père le retenait:

—Restez donc, docteur, si rien ne vous presse.

—Mais oui, faisait petite-maman, pourquoi changer vos habitudes du soir?… Il est vrai qu'ici ce n'est pas gai!…

Ce n'était pas plus gai chez lui, car la compagnie de M. Fesquet et de madame Auxenfants ne le séduisait guère. Il déposait son chapeau haut de forme et s'asseyait. Petite-maman et lui causaient à demi-voix près du feu.

II

A eux deux ils obtinrent que mon père ne ferait point de tapage. Ils lui conseillèrent d'écrire simplement à ces messieurs, en les priant de rayer son nom figurant à tort sur leur liste. Le malade trouva ce parti raisonnable et l'exécuta.

Coqueugniot expédiait les affaires de l'étude et venait en rendre compte dans la chambre à coucher. Mais l'état pathologique du «patron» l'intéressait beaucoup plus que les affaires. Et comme chacun s'amusait à l'entendre parler médecine, on ne l'empêchait point de discourir. Mon père surtout prenait plaisir à voir son clerc s'égayer irrévérencieusement des ordonnances du docteur Troufleau. Et il les lui tendait volontiers par-dessus les potions qui encombraient la table de nuit. Coqueugniot balançait son long corps maigre et expectorait un rire caverneux.

Mais petite-maman commençait à se fatiguer des facéties du maître-clerc. Elle trouvait qu'il était de mauvais goût de plaisanter ce pauvre docteur Troufleau, «fort intelligent» sous ses allures de petite femme, et qui, en somme, avait tiré mon père d'un mauvais pas.

—Mais oui! d'un très mauvais pas! On peut te le dire maintenant: nous avons eu des inquiétudes.

—Bast.

—Oh! tu peux rire. N'empêche que dans deux jours tu seras debout, grâce à ses soins, qui ont été, il faut l'avouer, plus que ceux d'un médecin, ceux d'un ami, d'un vrai…

—Tu crois que Coqueugniot, à lui seul, ne serait pas arrivé…

—Assez! tais-toi, ou je prierai cet imbécile de rester désormais dans son étude.

Mon père se rembrunissait le soir, lorsqu'on entendait le coup de sonnette du docteur et qu'on n'entendait pas celui de M. Clérambourg. On attribuait son abattement aux susceptibilités de la convalescence. Il remontait volontiers à sa chambre. Il nous laissait en bas, petite-maman, le docteur et moi.

III

Je voulus m'en aller, un soir, en même temps que mon père. Petite-maman me dit:

—Oh! le paresseux! Mais il faut vous apprendre à veiller un peu.

Je restai avec eux. Le docteur, aussitôt mon père disparu, avait repris son chapeau à la main; et il le garda même lorsqu'il fut assis de nouveau. Il parla des soins qui seraient nécessaires encore, des préoccupations morales à éviter surtout. Il dit qu'en ville le retrait du nom de M. Nadaud de la liste municipale avait fait bon effet «au point de vue des conservateurs». Il usait fréquemment de cette expression, car il penchait, lui, sensiblement, vers le parti démocratique. Il disait volontiers:

—Monsieur Charmaison, lundi dernier, à la tribune…

Était-ce par communion d'idées qu'il lisait les discours de M. Charmaison à la Chambre? Ou le souvenir de Marguerite influençait-il ses opinions?

Petite-maman le taquinait là-dessus. Une particularité assez remarquable était qu'elle ne lui parlait plus de Marguerite que sur un ton de badinage, tandis qu'auparavant elle s'associait à la douleur du jeune homme.

L'approche des élections municipales ramenait l'entretien sur la politique presque chaque jour, plutôt quand mon père n'était pas là,—peut-être Troufleau craignait-il de le contredire?—et la politique nous valait invariablement quelque citation de M. Charmaison. Troufleau connaissait par cœur la moindre de ses répliques au Palais-Bourbon.

—Mais, docteur, vous êtes donc abonné à l'Officiel?

Il confessa:

—Oui…

Mon père conserva l'habitude d'aller se coucher de bonne heure. L'absence de Clérambourg, c'était trop évident, continuait à lui être intolérable. Il n'avait point de goût à causer avec le docteur.

Petite-maman, qui recevait chaque jour les opinions du docteur, s'en imprégnait. Elle continuait à pousser son mari du côté des Cincinnatus et des Phébus; elle lui disait:

—Quel dommage que tu n'aies pas laissé tout bonnement ton nom sur leur liste! Tu aurais été élu haut la main—les conservateurs ne votent pas!—et on t'aurait nommé maire…

Mon père haussait les épaules:

—Le bel honneur!

—Est-ce que Plancoulaine ne se flatte pas encore aujourd'hui de l'avoir été?

—Oh! du temps que Plancoulaine était maire…

—Eh bien! quoi! «Du temps que Plancoulaine était maire!» Qu'est-ce qui se passait donc, mon Dieu! «du temps que Plancoulaine était maire?»

—D'abord il était entouré de tous les hommes de valeur…

—Tu en attirerais autour de toi.

—Mais qui donc? Mais qui donc? grand Dieu!… Le perruquier? le facteur?

—Je connais quelqu'un qui t'aurait suivi.

—Ah! j'y suis: Coqueugniot!

—Pas du tout: le docteur Troufleau.

—Ah!

Il réfléchit un instant, puis il dit:

—Troufleau est un naïf! Il s'imagine, en faisant du zèle, flatter le député radical Charmaison: il est dans l'erreur. Charmaison vit, à Paris, dans un milieu d'artistes, d'hommes de lettres, des gens charmants, aux idées paradoxales. Le peuple, dont il parle sans cesse, il n'y touche pas, ne se mêle pas à lui: à peine une fois tous les quatre ans, dans une réunion électorale, du haut d'une estrade encore! Tu ne le vois pas ici, au café, buvant l'absinthe avec Cincinnatus! Il traitera Troufleau de jobard s'il apprend qu'il trinque avec le prolétaire…

—Et si Troufleau avait une foi politique?

—Troufleau est un garçon gentil qui a sacrifié ses intérêts pour se ranger de notre bord. Il est jeune, il a besoin d'avenir: il cherche maintenant à tirer parti de la triste situation où il s'est mis généreusement. Ce n'est pas moi qui contribuerai à lui donner l'espoir de réussir dans cette voie fausse: il n'y en a pas. Et si, réellement, ses convictions l'inclinent de ce côté-là, tant pis pour lui! Il ne fera rien que s'embourber davantage—du moins comme médecin—à Beaumont. Notre devoir, à nous, est de lui répéter ce que nous lui avons déjà dit: «Le salut est de l'autre côté du pont: le salut est chez les Plancoulaine.»

—Les Plancoulaine! les Plancoulaine! Nous ne nous dépêtrerons donc jamais de ce cauchemar!… Les Plancoulaine! Mais nous sommes donc tous enfoncés dans les Plancoulaine comme dans de la glu!

—C'est la société. Quiconque s'en retire vit à l'état de bête fauve.

—Oh! vous me faites tous enrager. Je suis pourtant sûre qu'il y a quelque chose à faire!

—Il y a à vivre seul; encore faut-il avoir des rentes: en un an mon étude a perdu soixante pour cent de sa valeur…

—Alors? alors?… De ma vie, cependant, je ne remettrai le pied chez les Plancoulaine!

—Ni moi, certes!

IV

Ma vieille grand'mère, à Courance, bien qu'elle eût été la première à blâmer l'achat de la maison Colivaut, avait fait cause commune avec son gendre devant les Plancoulaine et devant la ville. Mon père lui en savait gré ainsi que du joli mouvement qu'elle avait eu en me restituant à lui pour le consoler. Peut-être la remerciait-il, intimement, davantage encore, d'avoir contribué à éteindre les calomnies dirigées contre sa jeune femme, en la venant voir plus souvent que par le passé, en se montrant avec elle, en la couvrant de sa grande honorabilité.

Aussi lui faisait-on fête; on lui offrait à goûter; on essayait de la retenir à dîner. Elle était si heureuse de me revoir, elle était bien tentée de rester. Elle disait, en souriant: «Et ce pauvre Casimir qui va s'inquiéter!…» On savait que le grand-père ne s'était jamais inquiété de rien; on souriait aussi.

Un jour, elle accepta.

Mais, quand on eut fini de parler de choses générales, de s'offrir ceci et cela et de s'inviter, voilà ma grand'mère qui s'avise de me soulever les cheveux avec son pouce:

—Tu n'as donc plus d'eau de quinine, mon petit?

—Mais si! mais si! dit vivement petite-maman; il en a un grand flacon.

J'avais un grand flacon, mais je ne m'en servais pas, et personne ne me frictionnait, comme le faisait autrefois ma grand'mère. Elle dit, sur un ton qu'elle ne commandait plus:

—Si on ne s'occupe pas de cet enfant-là, il va avoir d'ici peu la tête dans un état déplorable!

Pour faire diversion, mon père lut, à haute voix, le journal. Grand'mère se moquait bien du journal!

—Pendant que je suis là, dit-elle, je ferais mieux d'aller visiter le trousseau du petit… Il a laissé du linge là-bas… Il faudrait bien que je sache…

—Ah bon! dit la petite-maman, si vous êtes venue pour passer l'inspection…

Mais grand'mère n'entendait pas; elle fouillait dans mes poches:

—As-tu des mouchoirs, au moins?

Justement, je n'avais pas de mouchoir.

—Il n'a pas de mouchoir! s'écria-t-elle. Voilà un enfant qui se mouche avec les doigts! Allons! mon petit, mène-moi voir ton armoire… Vous permettez?

—Si, au moins, j'avais été prévenue de votre visite, j'aurais un peu préparé la chambre…

Grand'mère comprit la naïveté honteuse de cette excuse. Elle se redressa de toute sa supériorité sur cette jeune femme inexpérimentée et paresseuse. Celle-ci, dépitée, poussa la porte du salon où je couchais. Elle dit:

—Allez donc! Faites comme chez vous!

Et elle se sauva, battant les portes, piétinant l'escalier. Elle alla s'enfermer dans sa chambre.

—Qu'est-ce que vous voulez? dit mon père, dans cette satanée maison, nous serons toujours comme des forains sous la tente: il n'y a pas de quoi se retourner.

—Allons donc! dit grand'mère, voulez-vous que je vous mette votre salon en ordre?

Et ses mains agiles, adroites et courageuses frémissaient du désir d'ordonner cette pièce transformée en fourre-tout indescriptible, et du désir d'étaler mes chemises, mes bas, mes mouchoirs, en belles piles bien comptées.

Son gendre avait le même goût qu'elle. En une heure elle se fût satisfaite et elle l'eût enchanté. Cependant il lui dit, les lèvres pâles de colère:

—Ah! madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde!

Elle m'embrassa et courut à sa voiture.

V

Ce ne fut cependant pas une brouille. On affecta de part et d'autre de ne donner aucune suite à l'incident.

Grand'mère vint à Beaumont dès qu'elle apprit que mon père était souffrant. Il dormait; on ne l'éveilla point. Elle resta en bas avec petite-maman, et cette fois, les deux femmes causèrent sans se disputer, parce que M. Clérambourg faisait les frais de l'entretien. Grand'mère le détestait dès le temps même que vivait sa fille, car, déjà, il accaparait mon père, l'influençait en tous ses actes, et sa première femme, comme la seconde, en était jalouse.

Toutefois, petite-maman recommanda à grand'mère, quand elle verrait son gendre, de ne pas dire du mal de Clérambourg, car il ne pouvait souffrir qu'on l'attaquât.

—Votre mari a bon cœur, malgré tous ses défauts, et il reste fidèle à ses amis. Je suis sûre qu'il n'en veut à personne.

—Je n'en sais rien, mais il est difficile de ne pas garder rancune à des gens qui nous traitent comme on le fait!…

—Il n'en veut à personne, répéta grand'mère, et c'est par là que tout s'arrangera.

—Eh! grand Dieu! que voulez-vous qui s'arrange, au point où les choses en sont?

—Je n'en sais rien. Mais tout s'arrangera, croyez-moi: je suis une vieille bonne femme, et j'en ai vu, ma vie durant, de toutes les couleurs. Vous pouvez vous en rapporter à moi.

Elles faillirent s'embrasser.

Grand'mère revint quelques jours après. Quand on l'annonça, petite-maman dit à son mari:

—Laisse-la entrer; elle te remontera, je t'assure. Elle a beaucoup de bon sens, la bonne femme.

La bonne femme entra; elle ne fit point allusion à la conduite de Clérambourg; elle traita l'indisposition de son gendre comme si c'eût été une bronchite. Elle parla des maladies de l'hiver et des malades de la campagne.

—Notre pauvre ami Troufleau a fort à faire, dit petite-maman.

—Il aura moins à faire, dit grand'mère.

—Comment cela?

—Mais quand l'autre médecin va être installé.

—Quel autre médecin?

—Vous ne savez donc rien?… Il est arrivé ce matin, sans tambour ni trompette, il est vrai. Moi, j'ai appris cela en entrant en ville. Il est descendu à l'hôtel.

—Mais où logera-t-il?

—On dit qu'il a loué la maison du père Pichard.

—La maison du père Pichard! s'écria mon père.

Ainsi, on se tenait à quatre pour ne pas parler de Clérambourg, et sous les événements du jour, la main de Clérambourg se révélait. Le rival du docteur Troufleau, appelé à Beaumont par les Plancoulaine, évidemment, sinon par Clérambourg lui-même, accourait se loger dans la maison toute chaude encore du feu père Pichard, dans une maison qui appartenait à Clérambourg! Ah! les choses avaient été menées rondement. Peut-être Clérambourg n'eût-il pas osé faire cela avant la rupture avec mon père; mais, la rupture accomplie, il n'y avait eu, semblait-il, qu'un télégramme à expédier pour que la combinaison préparée de longue date aboutît.

La tête sur son oreiller, les yeux au ciel de lit, le malade voyait se dérouler ce cauchemar. Il dit seulement:

—Et comment se nomme ce médecin?

—Le docteur Cheval… Cavalier… Chevalier… Non! Attendez donc; quel nom m'a-t-on dit?… le docteur Chevalière, c'est ça!

—Chevalière?… Chevalière?… J'ai entendu ce nom-là quelque part…

—Chevalière! dit la petite-maman, j'ai dansé, étant jeune fille, à Paris, avec des Chevalière qui faisaient leur médecine: mais oui, il y avait un jeune Chevalière qui apprenait le boston à Marguerite Charmaison!…

—Ça y est! dit mon père.

—Allons! allons! dit grand'mère, ne vous montez donc pas la tête.

—Je ne me monte pas la tête.

Grand'mère poussa un soupir.

—Voyons, dit-elle, cela ne peut pourtant pas durer.

—Qu'est-ce qui ne peut pas durer?

—Mais l'état où vous êtes vis-à-vis de la ville.

—Ah! j'espère que vous n'allez pas reprendre l'antienne! Vous ne venez pas, je suppose, me proposer d'aller transiger avec Plancoulaine au sujet de la maison Colivaut?

—Il s'agit bien de la maison Colivaut, à l'heure qu'il est! Il y a beau temps que M. Plancoulaine y a renoncé: il fait bâtir pour son neveu Moche.

—Je le sais. Alors, d'où provient la rage persistante de ces gens-là? Qu'ont-ils contre nous?

Grand'mère hésita; une réponse lui chatouillait les lèvres; elle soupira encore.

—Ah! oui, dit mon père avec une grimace de dégoût: les calomnies, les saletés! Est-ce que vous allez, vous aussi, y penser?

—Je crois qu'on ne parle plus de cela, dit grand'mère; on a si vite fait d'épuiser un sujet de conversation.

—Pourquoi m'en veulent-ils?

Elle se recueillit un court instant, puis lâcha:

—Ils vous en veulent de les bouder.

Mon père fut suffoqué; sa femme sursauta. Grand'mère ne s'émut pas; elle consolidait son dire par de petits signes de tête affirmatifs. C'est qu'elle était «une vieille bonne femme», elle «en avait vu de toutes les couleurs», et elle connaissait les hommes. Elle dit:

—N'allez pas croire que ces gens-là s'imaginent qu'ils vous ont causé injustement préjudice. Plancoulaine n'a jamais cessé d'avoir foi en son bon droit. Son bon droit? Mais c'était son désir de posséder la maison Colivaut, comme votre bon droit, à vous, était aussi le désir de la posséder. Il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures; tout le monde est ainsi fait. Vous l'avez frustré: il est entré dans une colère de tigre. La ville, étant à ses genoux, s'est empressée de le flatter en se liguant contre vous. Sa femme, avec la plus grande inconscience du monde, vous aurait hachés menu comme chair à pâté, croyant bien agir, puisqu'elle servait son mari… Ah! vous aurez beau lever les bras, je vous affirme que les choses ne se passent pas autrement. Dans leurs rapports avec vous? mais, mes bons amis, ces gens-là sont dans la situation de parents qui ont administré une raclée à un enfant coupable d'un mauvais coup. Que le petit s'avise de faire la moue vingt-quatre heures: on recogne dessus pour lui apprendre à bouder! Vous les boudez! Ils vous reprochent de les bouder!

—Ha! ha! ha! ricana mon père, elle est bien bonne! Non! non! en vérité, elle est bien bonne!… Non! mais nous voyez-vous, ma femme et moi, et mon enfant aussi, et vous aussi, sans doute, et votre mari, toute la famille, quoi! nous rendant chez les Plancoulaine et faisant risette à monsieur, à madame, à mon excellent confrère Courtois et à toute la séquelle des pieds plats qui nous ont traînés dans la boue, qui m'ont ruiné, qui m'ont arraché une à une mes amitiés, jusqu'à la dernière!…

—Tout se tasse, dit grand'mère.

—Ah çà! fit mon père, est-ce que vous vous moquez de nous?

Il se souleva à demi sur son lit, et sa figure était effrayante.

—Plutôt que de faire cela, dit-il, plutôt que de faire cela, madame, j'aimerais mieux m'affilier à la bande des Cincinnatus, des Phébus et de tous les us de la République, entendez-vous bien!… Oui, certes, j'aimerais mieux cette extrémité!

Grand'mère se leva.

—Calmez-vous, dit-elle. Je vois que la poire n'est pas encore mûre. Mais tout s'arrangera, tôt ou tard, j'en suis bien certaine.

Le malade en fut irrité toute la soirée; il s'apostrophait lui-même pour n'avoir pas rompu avec sa belle-mère définitivement. «Oui, oui, définitivement, disait-il. Cette bonne femme, avec sa prétendue sagesse, ne fera jamais que rendre la situation plus exaspérante.» Il se rappelait ses paroles lors de l'achat de la maison Colivaut: elle avait prédit à peu près tout ce qui était arrivé. Et il en était agacé davantage.

VI

Trois fois par semaine, Coqueugniot me conduisait chez le curé de Beaumont.

Nous aperçûmes un jour des tas de gens aux portes, malgré le froid, dans la rue de la Ville-aux-Dames. Je voulus savoir ce qu'il y avait. Coqueugniot me dit:

—Ce sont des gens qui sont en train d'attraper des pneumonies.

Mais j'insistai pour savoir ce qu'ils faisaient en outre. Coqueugniot consentit à s'informer. On lui dit:

—C'est le nouveau médecin qui fait ses visites: il vient d'entrer chez monsieur Clérambourg.

Nous passions sur la place au milieu de laquelle était la statue d'Alfred de Vigny, dont le socle, par derrière, était flanqué d'une fontaine. Cet homme de bronze, au beau profil hautain, qui avait l'air d'un étranger dans la ville, m'intriguait toujours. Je demandai au maître-clerc:

—Coqueugniot, qu'est-ce que c'est, un poète?

—Ah! voilà! fit Coqueugniot.

Il regarda la statue; mais ce fut tout ce que je pus tirer de lui là-dessus. Il ajouta aussitôt:

—Mais l'important c'est que tous, tant que nous sommes, allons puiser de l'eau à cette fontaine qui a quatre-vingts chances sur cent d'être contaminée.

—Ah!

—Mais certainement! Songez un peu que les infiltrations! etc.

Le voilà parti. Jusqu'à l'arrivée au presbytère, il m'initie aux tortueux secrets du tube digestif.

Avec M. le curé, tout change. Que la physiologie le possédait donc peu! Il ignorait son corps, réduit à l'apparence d'une carcasse d'oiseau que couvre un maigre plumage. Par l'hostilité municipale, sa vieille maison croulait; il fuyait de pièce en pièce les courants d'air, la chute des plâtras et des chevrons. Quand j'arrivais, il faisait faire une flambée de sarments qui dégourdissait l'air de la chambre glaciale; car, pour lui, il ne se chauffait pas: insensibilité peut-être, pauvreté à coup sûr. Et pendant que sa servante, accroupie, frottait des allumettes innombrables sur la pierre humide, M. le curé allait prendre un petit livre de latin: l'Epitome historiæ sacræ, et la grammaire, et il me disait:

—Mon enfant, souvenons-nous que nous n'apprenons pas le latin pour le plaisir de décliner rosa, la rose, ou pour conjuguer des verbes irréguliers et briller aux examens, mais pour pénétrer par le moyen de cette langue, non pas «morte», mais «immortelle», dans une région dangereuse à la vérité, mais magnifique et qui demeure inconnue de la plupart des hommes: je veux parler de la pensée humaine.

Il me montrait de misérables rayons où étaient rangés les auteurs anciens, et il me disait:

—Voilà le plus beau trésor du monde! C'est par la pensée et par la poésie que la créature de Dieu donne sa fleur. Le parfum en est si délicieux qu'il enivre parfois; il est bon de n'en jouir, comme de toutes choses ici-bas, qu'avec discernement, avec méthode et conformément à une discipline: souvenez-vous alors que l'étude de la même langue vous fait pénétrer les enseignements de l'Église, qui, même pour l'impie qui ne veut pas les croire inspirés, sont du moins le résultat de l'expérience accumulée des siècles et ont plus de chance de s'appliquer aux besoins de l'homme que tout système improvisé.

Le grand vieillard parlait; la bourrée de sarments pétillait; des étincelles environnaient la servante impassible, qui, du bout de sa savate, pressait, au milieu de la flamme, les brindilles rebelles semblant vouloir retourner aux vignes. Je ne comprenais pas toujours la parole du vieux prêtre, nouvelle pour moi et trop différente de ce que j'entendais à l'ordinaire, quoiqu'elle fût conforme à mon aspiration d'enfant vers quelque chose de plus ragoûtant que la vie médiocre de tous les jours. Si je ne saisissais pas tout ce qu'il disait, du moins je savais, grâce à ses exordes, que le travail aride que nous faisions ensemble devait avoir un noble aboutissement; et je souhaite aux pauvres enfants qui commencent à ânonner des déclinaisons de rencontrer un maître d'école qui leur évoque, au lieu des succès scolaires, un si fécond mirage.

Le feu s'éteignait vite, et, la servante partie, le prêtre ne s'en inquiétait guère. Moi-même j'oubliais le froid et jusqu'à l'horreur de cette grande pièce sombre et rébarbative, parce que, du corps desséché, du crâne décharné du curé, un charme, une chaleur, un rayonnement d'exaltation émanaient. Ce que mon intelligence n'atteignait pas, mon instinct le recevait et en éprouvait un muet et profond réjouissement. Une règle de grammaire, une phrase traduite, étaient les prétextes incessants à une envolée vers des considérations qu'il s'efforçait de me rendre sensibles par des images. Une des causes de l'élévation de son esprit était qu'il ignorait les personnalités. Il n'était jamais question avec lui de monsieur un Tel ni de madame une Telle. Messieurs et dames n'existaient pas pour lui; ils formaient un troupeau appelé «le prochain» et méritant les égards; hors de cela, il y avait Dieu, d'où découlaient toutes les beautés, comme du soleil tombe la lumière.

VII

Un après-midi, la vieille bonne nous interrompit au milieu de la leçon:

—Monsieur le curé, c'est le médecin!

—Le médecin?

—Le nouveau médecin, monsieur le curé!…

Elle joignait les mains; elle faisait les yeux des bonnes femmes qui regardent l'Enfant Jésus dans la crèche de Noël. Elle s'écria:

—Qu'il est joli! qu'il est joli!

—Faites entrer, dit le curé. Et puis, vous redonnerez un brin de bois pour réjouir la pièce, car le jour tombe… Mon petit, ajouta-t-il en fermant les livres, nous nous en tiendrons là pour aujourd'hui.

La bonne introduisait le nouveau médecin. Elle me prit par la main et m'entraîna; je n'eus que le temps d'apercevoir le jeune docteur Chevalière, avec qui la petite-maman avait dansé et qui apprenait le boston à Marguerite Charmaison.

Il était joli, c'était la vérité.

Ah! en voilà un qui n'avait pas une longue redingote et un chapeau haut de forme, ridicules en province! Il était de taille très convenable; il portait une pelisse entr'ouverte, où l'astrakan brillait du haut en bas; il avait le pied fluet qu'on voit aux messieurs sur les catalogues des maisons de confection. Et quel pantalon! comme cela tombait! quel pli cela faisait! Il tenait à la main un melon anglais. Sa figure était parfaite: des yeux bleus, ni trop grands ni trop petits; un nez droit, sans défaut; de noirs cheveux bien taillés, bien peignés; de la moustache; une barbe blonde soignée à donner à croire qu'il la faisait tailler tous les jours. Enfin il était remarquable par cet ensemble de proportions convenues et cette absence de caractère particulier qui plaisent à tout le monde.

A la cuisine, la servante disait:

—Il est trop bien pour rester à Beaumont.

De retour à la maison, je trouvai la petite-maman en tête à tête avec le docteur Troufleau. Elle l'avait mandé pour un bout de migraine qu'elle avait. Depuis quelque temps, elle avait sans cesse une indisposition nouvelle et faisait appeler le docteur Troufleau.

Je dis, dès en ouvrant la porte:

—Je l'ai vu!

Ils comprirent, car ils parlaient probablement de lui, comme toute la ville, et l'on me demanda:

—Eh bien! comment est-il?

—Il est joli! il est trop bien pour rester à Beaumont.

VIII

Au jour de l'an, nous reçûmes une lettre de Marguerite Charmaison. On en fut étonné, car on n'y comptait plus, bien qu'elle eût, en partant, promis de nous écrire. Mais il était si vraisemblable que, reprise par Paris, elle nous eût tous oubliés, y compris le docteur Troufleau et sa demande!

—Ah! fit petite-maman en parcourant la lettre, elle a trouvé cette fois son chemin de Damas!

Pauvre Marguerite! De quoi s'agissait-il encore?

On était loin du cardinal Newman! Le grand converti anglais et le jeune lord, la communion dans les chapelles romaines, étaient dépassés. Marguerite était retournée à sa destinée: elle cherchait avec angoisse et avec passion, elle cherchait quelque chose qui comblât l'âme gloutonne qu'elle avait et qui, faute d'aliment nouveau, l'eût dévorée elle-même.

Elle avait découvert la philosophie. Elle passait ses jours à la Sorbonne. Elle nous citait d'affreux noms allemands; elle traduisait Kant; elle écrivait le mot «idée» avec une majuscule; elle nous envoyait la photographie de son professeur.

Au cours de quelques digressions, elle faisait grand éloge de «l'Orgueil»; et «l'Amour», au contraire, était fort malmené, comme «avilissant» et «vraiment un peu niais».

—Quand ce pauvre Troufleau lira ça! dit mon père.

Mais la lettre s'abaissait, en se terminant, jusqu'à être à la portée du premier venu, et il n'y était guère question que du jeune docteur Chevalière, qu'elle supposait que nous connaissions. Quel effet avait-il produit à Beaumont? Combien jusqu'à présent avait-il fait tourner de têtes?

—Voilà, dit petite-maman, la raison de sa lettre. Elle veut que je lui parle du docteur Chevalière.

—Oh!

—Mais, en attendant, je veux édifier Troufleau.

Troufleau écouta cette lecture. Il avait de beaux yeux tendres, ardents et timides. Certes, il était moins brillant que le docteur Chevalière; mais cet homme sympathique et doux renfermait un feu secret. Il ne disait rien; il semblait accoutumé à l'humiliation et à la douleur. Cette lettre et la lecture qu'on lui donnait de cette lettre lui causaient l'une et l'autre. Il s'en abreuvait.

—Ah! mon pauvre ami, dit la petite-maman, si cette jeune fille est destinée à faire votre bonheur, avouez qu'elle s'égare en ce moment dans un singulier chemin!

—Ce sont là des égarements de l'esprit, dit le docteur, et l'on en revient sans que le cœur ait été touché: voilà l'essentiel.

Ainsi, il ne désespérait pas. Il ne disait pas qu'il avait renoncé à caresser dans l'intimité de sa mémoire l'image de mademoiselle Charmaison. Il n'avait jamais reçu d'elle le plus petit encouragement; il avait reçu de son entourage les plus grandes raisons de se décourager. On lui lisait une lettre où elle ne marquait aucunement qu'elle se souvînt de lui, et où elle s'informait du nombre de têtes tournées par le docteur Chevalière, qui lui avait appris le boston. Et rien n'était ébranlé dans la volonté d'espérance de cet homme à figure de bel animal fidèle, souffrant et résigné.

Mieux! On eût dit qu'il savourait ses blessures. Oui, il y avait une secrète volupté dans la façon dont il sentait sa douleur s'aviver et grandir. Il lui était infiniment doux de souffrir par et pour Marguerite Charmaison!

Il était là, son chapeau haut de forme à la main, les deux longues basques de sa redingote pendantes de chaque côté de la chaise. Mon père le regardait. Il regardait aussi sa femme, par brefs coups d'œil, et il paraissait impatient que cette scène prît fin.

Petite-maman parla des femmes adonnées aux travaux intellectuels, des femmes artistes, écrivains; elle osa dire: «Des femmes qui sont supérieures à leurs maris.»

—Oh! dit le docteur, la femme a si tôt fait de retourner à la nature dès que le cœur s'en mêle!

D'ailleurs, il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'une femme, même mariée, cultivât ses dispositions naturelles, fût-ce pour la science: «Que les maris luttent donc de culture avec elles!…»

—Le docteur, dit mon père, penche vers toutes les idées nouvelles!

Petite-maman poussa un soupir et dit:

—Vous devez avoir un joli mépris pour les femmes ordinaires.

—Mais je n'en fréquente pas! dit galamment le docteur.

—Merci.

Ses nerfs étaient soulevés. Elle quitta la pièce brusquement.

Sa tendre amitié pour le docteur atteignait depuis quelque temps ces confins délicats où le dévouement que l'on exerce en faveur de la réussite d'une liaison sentimentale étrangère se laisse altérer par la jalousie et bientôt se décompose et dégénère.

IX

Petite-maman s'ennuyait.

Dîners, soirées dansantes, matinées musicales chez les Plancoulaine, chasses chez les hobereaux, pique-niques à la campagne avaient lieu sans nous.

Privée de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le dépit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agréments. Le docteur Troufleau méprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le répétait chez nous. On le croyait presque. Quand le dépit s'émoussa,—car tout finit,—la parole du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme s'accoutuma à l'entendre, et peu à peu en contracta l'impérieux besoin. La douceur de l'habitude s'était répandue insensiblement, comme la nuit tombe.

Son mari, qu'elle aimait, était malheureux et triste; en outre, il n'avait jamais su causer qu'avec Clérambourg; l'entretien avec lui devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-même, trouvait dans la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un délassement à sa rude besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait fourni à leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait bercer par une main gracieuse son espoir et sa mélancolie. La jeune femme était heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de panser charitablement une blessure. Petit à petit, le docteur s'était aperçu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et, par discrétion, il l'avait tu lui-même. L'amie présente s'était révélée plus douce et plus consolante à mesure que l'on s'éloignait de l'amie de Paris. C'était un sujet que l'on avait abandonné d'un commun accord.

Mais, de ce moment-là, il y avait entre eux incertitude et malentendu: elle, pouvant croire qu'il avait oublié Marguerite Charmaison; lui, se demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez intelligent pour admettre sans fatuité la raison la plus naturelle.

Jamais honnête homme ne fut plus embarrassé que le bon docteur Troufleau lorsque éclata pour lui l'évidence de ce cas dont bien d'autres eussent fait une bonne fortune.

La loyauté lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries quotidiennes. Mais cette rupture lui était interdite par les devoirs de l'amitié qui le liaient avec mon père, et d'une façon de plus en plus étroite à mesure que son isolement devenait plus grave et plus douloureux.

Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de toutou qui ne sent pas le fumet de son maître, lorsqu'il entrait et ne trouvait pas là mon père, ou bien lorsque mon père faisait mine de sortir.

A défaut de mon père, ma présence était pour lui un gage de demi-sécurité. Il ne m'avait jamais tant comblé de prévenances. Petite-maman, d'ailleurs, aimait à m'avoir près d'elle quand le docteur était là. Elle ne cherchait point à éloigner son mari; on voyait qu'elle avait peur quand il avait le dos tourné.

Nous n'avions plus qu'un ami, qui était bon et sûr. Et voilà que, dans nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus pénibles que la solitude.

X

Petite-maman passait les journées étendue près du feu. La lecture l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le piano un joli talent, non très cultivé, mais d'une aisance miraculeuse, qui lui valait, autrefois, d'être une des plus fermes ressources des Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se traînait encore parfois jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur Troufleau venait à parler des opéras qu'il avait entendus à Paris. Mais le sentier étroit qui menait au piano, parmi les meubles entassés, devenait tel, grâce au désordre croissant, que nul n'osait s'y aventurer, pas même la mère Fouillette pour l'époussetage.

Mon père ayant insisté un jour pour qu'elle jouât, elle haussait les épaules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage puérile, elle ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfonça les doigts dans les cheveux.

Et le désordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien pouvait-elle répandre un tel chaos dans une maison?

Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne remuait pas le petit doigt, et tout était sens dessus dessous. Des livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et déchirés; un métier dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en démolition; des ouvrages inachevés pendaient hors des tiroirs, et sans cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers déshonoraient la table ou la cheminée, parce que cette femme inoccupée avait faim et mangeait à toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mère les avait vues!

Dans cette indolence, elle était plus que jamais jolie. Ses magnifiques cheveux noirs, abondants et longs, noués en un tour de main, lui convenaient cent fois mieux qu'échafaudés en lourd chignon, à la mode de ce temps-là; ses yeux inertes, son regard ralenti, étaient cent fois plus beaux que dans les moments où elle s'animait, et mon père, qui s'en apercevait, l'aimait toujours malgré sa répugnance pour la veulerie.

Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau ne semblait pas moins embarrassé. Des sentiments contradictoires se le disputaient, c'était visible, et il en était déchiré. Cependant, une hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son regard; son teint pâle s'échauffait en dessous, d'un feu qui faisait sourdre une espèce de buée fine sur son front et sur ses joues mates.

Il y avait quelque chose d'infinitésimal entre le docteur Troufleau et petite-maman. C'était une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de figurer comme elle m'apparaissait alors.

Des personnes causent entre elles, et les mots prononcés, aussitôt dits, s'évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble qu'entre leurs bouches les mots demeurent. Ils demeurent. La bouche qui les a émis ne les oublie pas; quelqu'un qui les a entendus en passant les retient. On connaît, sur les estampes japonaises, ces passerelles élégantes et légères, faites de mille brimborions de bambous, et qu'un pinceau hardi jette d'une rive à une rive: tout ce qui allait de petite-maman au docteur et du docteur à petite-maman se réalisait et se figeait en une passerelle d'estampe japonaise. Entre eux et les autres personnes, ce qui s'échangeait tombait à la rivière; entre eux deux, le plus petit mot s'accrochait, se fichait et restait sur la passerelle merveilleuse, s'y tournait en brindille, en poutre, en cheville, en planchette, en diable grimaçant ou en banderole éclatante signalant à tous: le pont! le pont! Le voyaient-ils, l'un et l'autre, comme mon imagination le voyait? C'était possible, car ils semblaient très incommodés de leurs moindres paroles, quoiqu'elles fussent ordinaires: c'est qu'elles faisaient, en vertu d'un sort impitoyable, à chaque fois plus lourd, le pont.

Mon père n'avait ni haine ni colère contre sa femme et contre le docteur Troufleau, contrairement à ce qui se fût passé s'il eût été heureux ou en état de prospérité par ailleurs, car alors il eût suivi les mouvements qui sont communs à tout le monde. Mais il était tellement malheureux que son jugement ne se formait plus au même plan que celui du commun des hommes.

Lui qui s'échauffait et s'affolait à chacune des tortures que lui infligeait son multiple martyre; lui qui gémissait, jurait, fulminait pour la perte nouvelle d'un client, pour une rouerie que lui jouait son confrère Courtois; lui qui avait fait une maladie pour la trahison de son ami Clérambourg; lui que l'inimitié des hommes stupéfiait et que toute méchanceté prenait au dépourvu, il considérait comme logique et naturel le drame secret qui brûlait son foyer. Il l'expliquait, il lui trouvait des causes fatales, il en plaignait les auteurs, il les sentait malheureux presque autant que lui, il n'éprouvait pour eux qu'une pitié débordante qui inondait la multitude de ses autres infortunes, mais, par exemple, lui, le noyait.

Il se laissait achever dans un calme apparent.

La nature a prévu une borne à nos douleurs: le moment de la mort, nous assure-t-on, est doux.

Un instinct me poussait à ne pas le quitter, et je l'accompagnais quand il s'imposait une longue marche, en tournant, dans la petite cour. Je montais aussi avec lui dans son cabinet. Là, il marchait encore, de long en large, parce qu'il était énervé, parce qu'il avait peu d'ouvrage, les affaires n'allant point, et parce qu'il faisait froid, la mère Fouillette épargnant le bois dans les cheminées, par économie. Puis il s'asseyait et me prenait sur un de ses genoux, qu'il agitait en imitant le trot du cheval, comme lorsque j'étais tout petit. Il souriait. Moi, je restais sérieux et je ne disais rien, parce que je sentais qu'il se forçait à sourire pour moi et qu'il n'en avait pas envie. Alors, tout d'un coup, il me lâchait; il me laissait quelquefois tomber à terre, tant le mouvement était prompt, et il se cachait la figure dans les mains, les deux coudes sur son bureau. Il pleurait.

Je m'en allais sans faire de bruit.

XI

Souvent, en redescendant, je trouvais réunis, mais séparés par la grande table ronde de la salle à manger, ceux qui faisaient pleurer mon père. Le docteur Troufleau venait dans la journée, en passant, sans ôter son pardessus, sans déposer son chapeau. Il venait, poussé par une force plus puissante que lui, je suppose; il venait aussi pour ne pas avoir l'air d'éviter de venir. Car on en arrive là. Pas une seule fois je ne les surpris disant une parole qu'ils n'eussent pas dite devant moi, pas une seule fois ils ne changèrent gauchement la conversation à mon entrée ou ne coupèrent un mot. Ils semblaient toujours, au contraire, heureux de me voir; je leur rendais service en étant là. Ils parlaient de choses presque indifférentes; mais cela formait le «pont», je le sentais bien, et eux le sentaient aussi: cela leur était à la fois agréable et fastidieux à porter. Cela passait par-dessus la table qu'ils maintenaient entre eux.

XII

La mère Fouillette, qui aimait tant autrefois le docteur Troufleau, depuis quelque temps l'avait pris en grippe. Jadis, en annonçant sa visite, elle disait: «C'est le docteur!» et il y avait, dans le ton, de la fierté, de la protection, un grain d'humeur familière. Maintenant, elle disait: «C'est le médecin!» d'un ton sec, grognon, réprobateur; et chez elle, évidemment, le fait de remplacer le terme de «docteur» par celui de «médecin» était riche de sens; cela représentait toute une dégringolade dans son estime de vieille servante attachée à la famille.

Enfin, depuis qu'il venait plusieurs fois par jour, elle poussait la porte devant lui sans même souffler mot. On lui en fit l'observation; elle dit:

—Est-il pas de la maison, à c't'heure?

Cette brave femme employa d'ailleurs tous ses moyens pour remédier au désordre.

Elle avait élevé un chien en cachette, afin d'en faire cadeau à madame, dans l'espoir de lui fournir une compagnie saine. Un matin, on entendit l'animal qui gémissait dans la cour. Petite-maman sonna la mère Fouillette et lui commanda d'aller voir de qui étaient ces cris. La mère Fouillette revint tenant dans ses bras un bout de chien pas joli, mais assez drôle. Il manquait de race; c'était un chien du peuple; il était fait de pièces et de morceaux, avait le poil inclassable, une queue hybride et la tête la plus baroque. On ne pouvait le regarder sans rire. La mère Fouillette dit:

—Quand on pense, madame, que ce qui criait dans la cour, c'était un joli petit chien!… Par où est-ce qu'il aura pu entrer?

—Ah! pour joli, il est joli, en effet, votre chien.

—Il est si intelligent!

—Vous le connaissez donc?

Elle jura, trop fort, qu'elle ne l'avait jamais tant vu. Elle essaya, en barbotant, d'expliquer son entrée dans la maison. Et en même temps elle s'apitoyait sur le sort du pauvre petit.

—Je suis sûre, dit-elle, qu'il est mort de faim.

—Pourvu qu'il ne soit pas enragé! fit petite-maman.

—Enragé, madame! un chien si jeune et si frétillant!

—Frétillant tant que vous voudrez! moi, je ne me soucie pas de me faire mordre par un chien enragé: donnez-lui à boire du lait, on verra bien s'il le prend.

La mère Fouillette eut un souci; elle savait qu'un chien qui ne boit pas est suspect. Or, elle avait gorgé celui-ci de lait toute la matinée. Son écuelle, dans la cour, était restée à demi pleine.

—Vous fiez donc point à ça, madame! Qu'il boive, qu'il ne boive point; et qu'est-ce que ça prouve?

—Si! si! dit petite-maman; je veux voir!

La mère Fouillette se recueillit, comme pour un aveu difficile:

—Allons! madame, puisqu'il faut tout vous dire, allons! Ce petit chien n'est pas plus enragé que vous ni moi: c'est le chien de la chienne à m'ame Gagneux, la marchande de poisson, qui me l'a donné. C'est un petit cadeau que je voulais faire à madame, si madame me permet… Il saute sur ses deux pattes de derrière; il vient au nom de Mac-Mahon; il s'en va quand on dit Bismarck…

—Bismarck!

Le chien sauta du giron de la mère Fouillette et gagna la porte en aboyant à tue-tête, le poil dressé sur son échine.

Petite-maman riait de tout son cœur.

—Mac-Mahon! Mac-Mahon!… Mais c'est qu'il vient!… Oh! la drôle de bête!… On l'appellera Mac-Mahon!

—Il s'appelle Paletot, dit la mère Fouillette.

—Tiens? pourquoi Paletot? en voilà un nom!

—C'est son nom.

En voyant sa femme jouer comme une enfant avec Paletot le regard de mon père s'éclaircit. Toute la journée nous jouâmes, la petite-maman, mon père, Paletot et moi. Mon père s'accroupissait, joignait les mains, et Paletot sautait, debout sur ses deux pattes de derrière. On disait: «Bismarck!» il fuyait en aboyant, avec un vacarme de tous les diables; on disait: «Mac-Mahon!» il accourait et faisait le beau, sa langue molle pendant comme un petit ruban rose; il savait aussi porter armes: on lui présentait un bâton qu'il serrait, d'une patte, contre sa poitrine. A chaque prouesse de Paletot, petite-maman le prenait, l'embrassait, le couvrait de caresses et lui donnait du sucre qu'il cassait entre ses jeunes dents, en fermant les yeux. La mère Fouillette nous regardait et ne se tenait pas de joie. Elle fit signe à Coqueugniot, qui descendit de son étude et vint nous voir par la porte du corridor. Nous ne l'avions pas aperçu; nous entendîmes tout à coup une voix caverneuse, en l'air, qui disait:

—Parfait! Mais cet animal-là va nous faire sa maladie avant peu!

Nous nous arrêtâmes tous à ce mot de mauvais augure. Coqueugniot avait déjà un genou sur le parquet et il ouvrait, en connaisseur, la gueule de notre ami Paletot.

—La maladie? fit la mère Fouillette.

—Sans doute! dit Coqueugniot; c'est un chien qui n'a pas neuf mois!

—Il n'a pas neuf mois?… reprit la mère Fouillette; j'aurais voulu vous voir à son âge; vous deviez être joli! Il n'a pas neuf mois? Eh bien! c'est la vérité, qu'il n'a pas neuf mois! seulement, je vous dis qu'il l'a eue, la maladie!

—Non! affirma Coqueugniot.

—Il l'a eue, monsieur Coqueugniot! Même qu'il l'a eue en même temps que sa sœur.

—Sa sœur!… Il a une sœur! Comment se porte mademoiselle votre sœur, monsieur Paletot?

Mais la mère Fouillette restait grave; elle tenait à élucider la question de la maladie.

—Vous pouvez aller le demander à m'ame Gagneux, s'il n'a pas eu la maladie en même temps que sa sœur. (C'est Mirza qu'elle a nom; oui, monsieur!) Vous pensez bien que m'ame Gagneux n'est pas une femme à aller vendre une chienne vingt francs sans qu'elle ait eu la maladie. Vingt francs, oui, monsieur et madame!… Ah! ça n'est pas à moi qu'elle l'a vendue; moi, elle m'a fait cadeau de Paletot…

—A qui l'a-t-elle vendue vingt francs?

—Ah! j'ai eu la langue trop longue, je m'en aperçois. Je n'aurais point voulu le dire à madame, mais puisque c'est monsieur Coqueugniot qui m'y pousse par son incrédulité, eh bien! c'est à madame Plancoulaine qu'appartient, à l'heure qu'il est, la sœur à Paletot. Na!… Pour ce qui est d'avoir eu la maladie, elle l'a eue, et lui aussi, j'en réponds!

Voilà que Paletot avait une sœur chez les Plancoulaine! Heureusement, il nous avait tous gagnés par sa gentillesse: on ne lui en voulut pas. On présenta Paletot, le soir, au docteur, et on lui dit:

—Il a sa sœur chez les Plancoulaine.

Le docteur Troufleau n'avait pas le sourire facile; il prit cela très au sérieux. Il prenait tout au sérieux.

Petite-maman l'en plaisanta. Il n'en fut pas content.

Mon père eut une lueur d'espoir. Quelques distractions, et sa femme serait sauvée.

XIII

La mère Fouillette, quand elle se trouvait seule avec mon père, soupirait, en époussetant, en balayant, en présentant les bottines:

—Ah! si madame avait seulement un enfant!

Ordinairement, mon père n'y prenait pas garde; un jour, il dit:

—Mais où le mettrions-nous?… Vous m'agacez, à la fin, la mère Fouillette, entendez-vous?

—C'est bon, monsieur! c'est bon!

Elle ne se décourageait point. Ces bonnes femmes sont entêtées, parce qu'elles ont une confiance imperturbable en leur sagesse.

Une autre fois, en faisant le feu dans le cabinet, elle causait des bruits de la ville. Il n'était question que d'une fête magnifique que les Plancoulaine devaient donner à carnaval. Mon père froissait le journal et n'avait pas l'air d'écouter la vieille. Elle fourrageait les copeaux, les rondins, les pommes de pin, sa main décharnée à même la flamme, et j'admirais qu'elle ne se brûlât pas. Elle dit tout à coup:

—Qui donc qui aurait cru que monsieur serait si vindicatif?…

Mon père la regarda.

—Oh! monsieur me comprend bien! Mais, là, c'est-il Dieu possible d'en vouloir si longtemps aux personnes?

—A quelles personnes?

Elle poussa un gros soupir, puis confessa:

—C'est ce pauvre Paletot qui aurait tant de plaisir à revoir sa sœur!

—Fichez-moi le camp! dit mon père, et taisez-vous!… ou j'envoie Paletot à la rivière…

Son journal à la main, il chassait devant lui la mère Fouillette, comme une fumée.

XIV

Le carnaval chez les Plancoulaine! Quelle affaire ce fut dans la ville!

Pendant trois semaines, nous n'entendîmes point parler d'autre chose. Ce n'était pas la première fois que les Plancoulaine donnaient des fêtes; mais aucune n'avait été annoncée avec autant de fracas, et la nouveauté était qu'il s'agissait d'un bal costumé. Se procurer des costumes n'est pas aisé en province; aussi s'y était-on préparé de bonne heure.

On citait le docteur Chevalière et maître Courtois qui n'avaient pas craint de faire le voyage de Paris tout exprès. M. Charmaison, lié avec les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi qu'à quelques personnes privilégiées. Le député de Paris lui-même, disait-on, viendrait en «Robespierre». La ville, les maisons de campagne, quelques châteaux avaient accepté l'invitation des Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des idées, on remuait les garde-robes des grand'mères; on dérangeait les mites; on soulevait de la poussière. Plusieurs de ces messieurs allaient au chef-lieu s'entendre avec le costumier du théâtre, voire avec le conservateur du musée. On se rencontrait à la gare, et on s'abordait avec des: «Ah! je vous y prends!… Vous aussi, vous y allez de vos frais!…» Et on surprenait par-ci par-là: «Étourdissant, mon cher!…—Général romain…—Catherine de Médicis…—Il portera sa tête sous le bras, hi! hi! hi!…—On parle d'un groupe de vierges folles; dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un érudit: qu'est-ce que c'est que ça?…»

Chacun s'ingéniait à nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous sûmes que M. Clérambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prétendant que rien n'est plus malsain que ces déguisements, les vêtements en location, et surtout les barbes et moustaches postiches, «étant saturés de bacilles, dont les moindres sont ceux de la tuberculose».

Le docteur Troufleau était invité.

Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui demanda:

—Mais enfin, docteur, vous devez être invité, vous aussi?

—Certainement!

Il ne disait point s'il se rendrait ou non à l'invitation. Quelques jours se passèrent. Mais comme on ne parvenait pas à s'entretenir d'autre chose que de cette soirée, petite-maman lui demanda:

—Mais enfin, docteur, comment vous costumez-vous?

Il dit, d'un air ennuyé:

—Feu mon oncle maternel, qui m'a légué quatre sous, sa bibliothèque et ses nippes, était professeur de sciences physiques et naturelles à la Faculté de Poitiers: j'ai conservé sa robe avec des parements amarante.

Petite-maman se mit à rire.

—Cela vous fait rire; je serai ridicule?

—Dites donc! j'espère que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller là-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous aurez?

—Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant d'entrer: vous ne me voyez pas traversant la ville… Ces divertissements mondains sont absurdes!

—Bah! il y aura bien un député démocrate.

A l'évocation de M. Charmaison, le docteur Troufleau fit la figure d'un enfant qu'on surprend les doigts plongés dans le pot de confitures.

Il y eut un brin de peau qui tressaillit entre les sourcils de la jeune femme. Elle dit:

—Mais il amène peut-être Marguerite?

Le docteur disait:

—Oh! que non! Oh! que non!

Le sang montait sous sa peau sans transparence; il avait le tour des yeux gonflé.

—Vous dites: «Oh! que non!» qu'en savez-vous?

—Moi? Rien du tout, grand Dieu!

—Elle pourrait très bien venir…

—Oh! non!…

—Docteur, si on vous annonçait, par exemple: «Écoutez bien; il va vous arriver un grand bonheur…» qu'est-ce que vous diriez?

—Moi?… je dirais que je n'y crois pas!

—C'est tout à fait ce que vous m'avez répondu à l'instant.

—Oh! vous interprétez!…

Les bouderies recommencèrent, à propos de cette soirée où le docteur Troufleau se rendait, avec la certitude de rencontrer M. Charmaison et l'espoir de rencontrer Marguerite. Il paraissait évident que sans cette circonstance il eût décliné l'invitation des Plancoulaine.

La jalousie de la petite-maman s'aggravait du dépit d'être la seule jeune femme, à dix lieues à la ronde, qui ne fût pas invitée à cette réunion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien; on l'envoyait coucher à tout propos; le frère de Mirza s'exténuait à faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il était là, sur ses pattes de derrière, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un difficile équilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot d'admiration, la mère Fouillette joignit les mains et laissa échapper ces mots énigmatiques:

—Et dire qu'elle en est, elle!

—Qui ça, elle?

—Mais sa sœur!

—Sa sœur! encore!… Vous nous ennuyez, à la fin, avec sa sœur, la mère Fouillette! Laissez-la tranquille, et nous aussi… De quoi est-elle, sa sœur?

—Mais, de la fête, madame! Il paraît que ces demoiselles sont occupées à lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinière, tricolore, oui, madame!… Oh! la chère amie, qu'elle sera donc jolie! Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie: c'est un étui à chapelet, madame, qu'on dirait un vrai fût, mais de la grosseur d'un œuf de cane, avec la bonde et la chantepleure; même que c'est les jeunes filles de l'école qui en ont fait cadeau tout à l'exprès à madame Plancoulaine… Faut bien rire, pas vrai?

Et elle contemplait Paletot, qui n'en serait pas!

—Allons, c'est bon, la mère Fouillette; laissez-nous!

XV

—Moi, dit petite-maman, au milieu du dîner, si j'avais eu à me rendre à un bal costumé, je sais bien ce que j'aurais mis…

Mon père la regarda tristement.

—Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?…

—Ah! voilà!…

Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-même son idée. Dix minutes s'écoulèrent; elle dit:

—Moi, j'aurais fait une Joséphine impératrice très passable…

—Parbleu! je te crois!

—Ce n'est pas une plaisanterie: je parie que tu ne connais seulement pas les deux robes Empire que j'ai là-haut… authentiques, s'il vous plaît: elles ont été portées par mon arrière-grand'mère, qui était de la Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle avait joué avec Joséphine. Ah! j'ai assez entendu raconter ça quand j'étais petite!… Je te les montrerai, tu verras.

—Certainement! dit mon père.

Il n'ajouta rien; il espérait qu'elle oublierait cette fantaisie. Je sentais qu'il avait le cœur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la salle à manger.

—Eh bien! où vas-tu?

—Chut!… fit-elle.

Mon père acheva de dîner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa chaise, croisa les jambes et se mit à remuer le pied nerveusement.

Je regardais ce pied agité, et j'étais assez grand pour comprendre tout ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation précipitée, et aussi tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondolée, dans ce talon usé en biseau, dans cette empeigne défraîchie. Autrefois si soigneux de sa personne, mon père se négligeait, par désespoir et aussi par économie… Cette chaussure ne brillait plus, car la mère Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la boîte à cirage.

Nous entendîmes un coup de sonnette. Je dis:

—Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.

—Tu crois? fit mon père; qui veux-tu qui vienne?

La mère Fouillette traîna ses savates dans le corridor. Elle ouvrit la porte de la rue; un chuchotement venait jusqu'à nous. Mon père, le dos tendu sans cesse à l'annonce d'un nouveau désastre, entr'ouvrit la porte de la salle à manger et prêta l'oreille. Le dialogue se prolongeait à voix basse. Enfin la mère Fouillette parut:

—Monsieur, c'est de chez monsieur Clérambourg!

—De chez monsieur Clérambourg!… répéta mon père, qui pâlit.

—C'est monsieur Clérambourg qui fait demander à monsieur le sabre qui est là-haut, accroché dans la chambre de monsieur et madame… rapport à ce que c'est le sabre que monsieur Clérambourg avait prêté à monsieur pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne qui est là; elle dit comme ça que ne faudrait pas que ça dérange monsieur, quelquefois que monsieur aurait besoin de son sabre; mais, autrement, monsieur Clérambourg le fait réclamer, rapport à la fête…

—A la fête?…

—C'est comme qui dirait pour le déguisement; à ce qu'elle prétend, la petite bonne, faudrait à son maître un grand couteau pour trancher des pâtés d'alouettes qui sont de la taille d'une meule de foin… Y a de quoi rire!

La mère Fouillette ne pouvait se tenir en se représentant au festin de Gargantua M. Clérambourg—si solennel et si lésineur—tranchant avec un sabre des pâtés d'alouettes de la taille d'une meule de foin.

Mon père était stupéfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours conservé ce sabre depuis la guerre. Il ne se souvenait même plus qu'il appartenait à Clérambourg. Mais que Clérambourg, ayant rompu toute relation avec nous, envoyât réclamer son sabre à l'occasion de cette mascarade, cela dépassait son entendement. Cependant il cherchait à s'expliquer la chose, parce que, dans son cœur d'ami fidèle, il ne pouvait croire que Clérambourg n'eût pas quelque raison d'agir ainsi.

La mère Fouillette devinait la pensée de son maître, et, en son langage naïf, elle lui fournit une vérité profonde:

—Ce n'est peut-être pas à dire que monsieur Clérambourg soit «rapiat, rapiat» autant que le bruit en court; mais quand il s'agit d'acheter des inutilités, ça serait un homme à plutôt dépouiller les morts…

En effet, c'était ce que faisait Clérambourg. Mon père, pour se convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de Clérambourg qui lui fit un bonjour de la tête. Il revint et dit à la mère Fouillette:

—Mais allez donc chercher là-haut ce qu'on demande; vous savez bien où c'est!… Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il; tu expliqueras à ta petite-maman, qui doit être dans la chambre.

Je grimpai l'escalier quatre à quatre. Mais la petite-maman était enfermée dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.

XVI

—Qui est là?

—C'est moi. C'est pour le sabre…

—Attendez un moment!

Elle vint ouvrir. Il me sembla qu'elle était vêtue d'une longue chemise de nuit, et elle se couvrait la poitrine avec une serviette de toilette; ses bras et ses épaules étaient nus. Je remarquai qu'elle avait modifié sa coiffure. Elle demanda:

—Qu'est-ce qu'il y a?

Je dis:

—C'est la bonne de monsieur Clérambourg qui vient chercher le sabre…

Mais elle était déjà retournée à l'armoire à glace. Ce que je lui disais était pourtant bien insolite et valait qu'on y prît garde. En toute autre circonstance elle s'en fût étonnée et eût fait feu de toutes pièces. Je la voyais très bien empoignant le sabre de M. Clérambourg et le jetant par la fenêtre. Non! Devant son armoire à glace, elle tentait d'enfoncer son bras nu dans une espèce de gros ballon qui ne devait être autre chose que la manche d'un corsage un peu étroit pour elle. Je montai sur une chaise; je décrochai le sabre. Elle ne vit rien de ce que je faisais. Son épaule, grasse, forçait l'entrée du ballon. Quelque chose craqua. Ouf! ça y était. Elle put agrafer le corsage, qui lui moulait la gorge.

Je me sauvais avec le sabre; elle m'attrapa par le bras:

—Surtout, ne dites rien! ne dites rien!… C'est une surprise!

Tout de même, elle remarqua que j'avais un sabre à la main; elle dit:

—Mais qu'est-ce que l'on va faire de ce coupe-choux?

Je répétai:

—C'est la bonne de monsieur Clérambourg…

—Ah! fit-elle.

Elle n'avait rien compris; elle avait mieux à faire.

XVII

Le docteur Troufleau arriva; mon père lui raconta l'histoire du sabre. Un autre en eût ri, ne fût-ce que pour empêcher un malheureux de se morfondre et de se casser la tête; la mère Fouillette en riait bien: elle avait plus d'esprit que le docteur Troufleau. Ce garçon était fermé à la compensation légère qu'offre la nature à nos infortunes en nous rendant sensibles à l'ironie des événements et des choses. O la triste cervelle!

Tout à coup, petite-maman entra. Le docteur ne la reconnut pas; il se leva et recula sa chaise; il s'apprêtait à faire des salutations. Elle éclata de rire.

Elle paraissait moins grande qu'à l'ordinaire, dans sa robe Empire; on n'avait point coutume de la voir décolletée, surtout tant que cela, grand Dieu! et le foulard qu'elle avait roulé en turban, faute de diadème, sur sa chevelure brune, l'embellissait extraordinairement. Elle tenait à la main un petit éventail à vignettes, et elle faisait cent minauderies.

Le chien, Paletot, ne la reconnut pas plus que le docteur; il bondit et se mit à aboyer avec fureur. Peu s'en fallut qu'il n'allât grignoter les bas à jours qui, tendus sur le coup-de-pied découvert et proéminent, formaient de petites bosses roses appétissantes.

Elle se pencha pour amignonner le chien, et pendant ce temps le docteur Troufleau la reconnaissait. Je vis que ses yeux parcouraient les bras et la gorge de la jeune femme travestie, et qu'ils s'en relevaient gênés. S'il eût pu rougir, il l'eût fait; mais son teint mat s'échauffa et se couvrit d'une petite buée. Après, il n'osa plus lever les yeux; il avait les paupières baissées, comme une «demoiselle».

Petite-maman lui demanda:

—Comment me trouvez-vous?

—Oh! très bien! très, très bien!

Il dit cela d'un ton si comique! Il avait l'air de dire: «Comment! si vous êtes bien!… mais vous êtes admirable!» Et l'on sentait qu'il regrettait qu'elle fût si belle. Franchement, il eût préféré ne pas la voir ainsi.

Cependant il n'avait pas encore saisi ce qui se passait. Madame Nadaud était costumée: était-ce donc qu'elle allait au bal? Il dit:

—Mais ce costume… Est-ce que…?

—Mais non! vous voyez bien que c'est pour rire!

Mon père répéta:

—C'est pour rire.

Son cœur se soulevait de pitié devant ce travestissement solitaire, qui témoignait du plus amer dépit secret de n'aller pas et d'être la seule à ne pas aller au bal costumé.

—Mais déposez donc votre chapeau! dit-elle. Nous allons danser, voulez-vous, en l'honneur des Plancoulaine?

—Oh! fit le docteur.

—Eh bien! quoi? qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à cela? Nous tâchons de nous amuser une fois dans la vie.

Elle fit mine d'entrer dans le salon Plancoulaine:

—Bonsoir, chère madame! Que de temps depuis que nous n'avons eu le plaisir de vous voir!

Elle changeait de voix:

—Oh! le ravissant costume! Quelle charmante idée: vous étiez née pour être reine!… J'ai bien manqué ma vocation, madame!… Etc.

Elle continuait, allant de chaise en chaise, imaginant le caquetage de l'arrivée au bal. Elle prit le bras du docteur Troufleau:

—Offrez-moi le bras, monsieur le professeur de sciences physiques et naturelles, et allons saluer ensemble le gracieux maître de la maison: c'est l'Ogre qu'on voit là! ha! ha!

Elle riait; elle était énervée. Le pauvre docteur se laissait conduire autour de la table. Il voyait la triste figure de mon père; il avait peur de lui être désagréable en se prêtant à ce jeu à la fois puéril et tragique.

Mon père dit:

—Mon amie, voyons… Ma chère amie!…

—Ah! ne nous agace pas, s'il te plaît!… Ça n'est pas drôle, ici, tu sais… Si on ne peut pas rire une seconde!

Mais il venait d'entendre sonner à la porte de la rue, et il ne put s'empêcher de dire:

—La bonne n'est pas prévenue… si quelqu'un venait à savoir ce qui se passe ici, ce serait grotesque, entends-tu? grotesque!

—C'est le facteur qui a sonné, dit-elle. Si tu ajoutes un mot, je vais lui ouvrir moi-même.

Elle avait la main sur le bouton de la porte; elle le tourna; la porte s'entr'ouvrit, et un vif courant d'air s'établit.

—Mais tu vas attraper la mort! Tu ne vois donc pas que tu es toute nue?…

La mère Fouillette entra, tenant à la main quelques lettres et un journal de finances.

Petite-maman se frappa le front:

—Une idée! dit-elle. La mère Fouillette! courez tout de suite chez le docteur Troufleau et rapportez-nous son costume pour la soirée; nous faisons une répétition ici, n'est-ce pas, docteur? Allons! expliquez un peu à la mère Fouillette; elle aura bientôt mis la main dessus.

—Mais, madame… faisait le docteur; mais, madame…

Mon père se leva et d'un bond fut à la porte.

—Allons! dit-il, j'espère que cette plaisanterie-là va avoir une fin!

Il empoigna sa femme par le bras et la repoussa dans l'intérieur de la pièce.

—Vous, dit-il à la bonne, allez-vous-en!

La mère Fouillette disparut dans l'ombre du corridor.

Le docteur voulait se retirer. Mon père, loin de le retenir, lui faisait signe:

—Oui! oui! allez-vous-en, cela vaudra mieux.

Troufleau avait repris son chapeau haut de forme, et il s'inclinait en disant:

—Excusez-moi, madame…

—Restez! lui dit-elle en déchirant une des enveloppes; vous allez avoir des nouvelles des Charmaison!…

On reconnaissait la grande écriture de Marguerite. Mon père dit lui-même:

—Asseyez-vous donc!

Petite-maman déchiffrait des lignes et des pages. Tout à coup elle leva les sourcils et fit:

—Ah!… mademoiselle Charmaison ne vient pas!

Son œil brilla et elle sourit d'un air malicieux en continuant sa lecture. Nous ne disions mot. Mon père, assis, balançait sa misérable chaussure.

—Non; elle ne vient pas: il paraît qu'il y a un concours «de la plus grande importance» chez Julian. C'est l'atelier où elle va… Ah!… elle a trouvé encore une fois sa vocation, à ce qu'il paraît: elle fait des académies… Et savez-vous de qui elle fait l'académie? Je vous le donne en cent… Tenez, voici la lettre, vous pouvez lire, docteur: c'est de votre gracieux confrère le docteur Chevalière! Il pose devant elle dans le costume qu'il aura chez les Plancoulaine: en Marc-Antoine. Il a le casque de général romain, la barbe dorée, les bras et les jambes au naturel… Voyez ce qu'elle dit: «Il est superbe»; il est bien «inimitable»; «c'est bien l'amant de la divine Cléopâtre!» Et quelle tartine! quel emballement! Mais lisez donc ça; lisez donc ça!

Le docteur s'en défendait. Alors elle reprit la lettre et la lut. C'étaient des pages d'exaltation artistique où les noms des chefs-d'œuvre de la sculpture antique se mêlaient à des noms de peintres contemporains ignorés de nous, à des termes techniques, à des expressions d'atelier. Il y avait aussi une revendication éloquente des droits de la femme, une complainte sur les «talents étouffés», des sarcasmes à l'endroit de vieux maîtres «poncifs».

La conclusion était que le but de la vie est l'art, le grand Art, avec un grand A; que les femmes avaient droit à cette «sublime communion» comme les hommes, et que leur génie, trop longtemps méconnu et enfin florissant, allait apporter au monde je ne sais quelle panacée merveilleuse appelée à le renouveler de fond en comble. Six pages étaient consacrées à ce genre de dissertation, et deux au portrait du docteur Chevalière. Marguerite demandait à son amie si elle ne connaissait pas les Tiepolo de Venise, au palais Labia; il y avait là un Marc-Antoine dont le souvenir la gênait, car, enfin, elle ne voulait pas faire du Tiepolo… «Mais, disait-elle, le modèle qui a servi au grand peintre vénitien n'était certes pas plus beau que le mien…» Dans son entrain, elle oubliait que nous n'assisterions pas à la soirée Plancoulaine, et elle croyait que nous aurions le plaisir de contempler son modèle.

Je vis une cernure bistrée sous les yeux du docteur Troufleau. Il ne disait rien, mais je crois que son cœur était rompu.

La petite-maman n'eut pas pitié de lui. Avec une cruauté de femme, elle lui dit:

—Enfin, par vous, docteur, nous aurons toujours des nouvelles de tout cela; vous nous direz comment vous aurez trouvé le Marc-Antoine!

Mais il était si doux, si éloigné de l'idée de la méchanceté, qu'il ne fut pas blessé, et il dit:

—Je m'étonne que mademoiselle Charmaison, si intelligente, se laisse ainsi éblouir…

Puis l'espérance, qui s'acharne sur l'homme avec plus d'entêtement que le malheur, s'empara de lui encore une fois:

—Ce sont des fantaisies d'artistes, dit-il; l'œil est sensible au caractère plastique des objets, c'est trop naturel; mais une femme sait bien réserver le meilleur d'elle-même…

Petite-maman le regarda, mon père aussi. L'admiraient-ils? Se moquaient-ils de lui? Il baissa les yeux.

—Le plus clair de tout cela, dit la jeune femme, c'est que les Charmaison manqueront à la fête…

Le docteur se trahit: il renonçait lui-même à s'y rendre.

—J'ai peut-être eu tort, dit-il, de ne pas m'occuper assez de ce travestissement: si plusieurs personnes font beaucoup de frais, j'aurai l'air un peu mesquin.

—Mais, au fait, j'y pense: la mère Fouillette doit être revenue!

Petite-maman ouvrit la porte pour appeler la bonne. Derrière la porte il y avait un grand carton rectangulaire que la mère Fouillette avait déposé là à tout hasard, ayant peur d'être grondée par son maître pour avoir été chercher le costume, ayant plus peur encore d'être grondée par sa maîtresse pour n'y être pas allée.

—Comment! s'écria le docteur, mais c'est mon carton! Oh! c'est ridicule! Je ne souffrirai pas…

Il s'excusait près de mon père.

Mon père avait pris son parti. Il contemplait les événements en balançant son pied. Il dit:

—Allez donc! allez donc!… Il n'y a pas à s'opposer aux caprices des femmes!

D'un tour de main, petite-maman avait dénoué les cordons de la boîte et tiré le costume de professeur de sciences physiques et naturelles et la toque. Il vint un chiffon blanc bordé de dentelle:

—Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle.

—C'est le rabat.

Elle eut un éclat de rire. Elle secouait les nippes, qui répandaient l'odeur de naphtaline.

—Eh bien! il est heureux qu'on ait fait prendre l'air à tout cela avant la soirée; vous alliez empester l'assemblée!… Allons, docteur, il faut mettre cette robe, que nous voyions un peu!

—Mais…

—Eh! ôtez votre redingote une fois! Vous n'en mourrez pas.

Il n'osait. La jeune femme riait. Il était pitoyable. Mon père lui dit:

—Otez donc votre redingote!

Troufleau se déboutonna. Puis il dit résolument:

—Non! non! décidément, tout cela est absurde. Je ferai beaucoup mieux de ne pas aller à cette soirée…

Le vœu de la petite-maman était qu'il n'allât point à la soirée; mais elle s'était promis de voir son Troufleau en costume.

Il regimba. Il eut une colère soudaine de petit homme. Elle ne s'en émut point. Elle lui planta la toque sur la tête, et en même temps elle lui jetait sur le dos, par-dessus la redingote, la grande robe à parements amarante. Le malheureux aspirait, au flacon même, le parfum de la jeune femme animée: il avait le nez sur son sein. Il ferma les yeux, s'assit, se laissa faire. Elle l'étourdissait.

Quand elle l'eut accommodé à son goût, elle se recula. Elle fit sauter l'abat-jour de la lampe dont la clarté crue nous aveugla; elle mit entre elle et le docteur la grande table ronde, et, s'appuyant des deux paumes sur la table, elle sauta sur ses bras raidis, les deux talons en l'air, avec la joie d'une gamine. Elle criait:

—Qu'il est drôle! qu'il est drôle!

La poudre de riz répandue sur sa poitrine tombait en fine neige blanche sur le tapis de la table. Sa gorge, moulée dans la soie du corsage Empire, tremblait et faisait trembler le docteur.

Il répéta:

—Je n'irai pas à cette soirée.

—Vous n'irez pas?… Oh! oh!… Et si nous y allions, nous autres, vous ne nous accompagneriez pas?…

—Tu es folle, ma parole d'honneur! dit mon père.

XVIII

Un de ces jours-là, grand'mère nous arriva de Courance inopinément. Elle n'était pas assise qu'elle nous annonça:

—J'ai quelque chose à vous dire.

—Ah?

—Ah?

—Voilà, dit-elle, j'ai reçu hier la visite des Plancoulaine.

Mon père et sa femme eurent une secousse des paupières, comme si un charretier eût fait claquer son fouet à quatre pas de nous.

—C'est la première fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture. Ai-je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement été provoquée de ma part?

—Passons au fait, dit mon père, qui se rappelait les dispositions conciliantes de sa belle-mère à l'égard des Plancoulaine. Vous avez reçu une visite: en quoi cela nous concerne-t-il?

—Laissez-moi parler!… Les Plancoulaine sont venus jusqu'à Courance pour nous inviter, mon mari et moi, à leur soirée.

Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccadée qu'il dirigeait avec peine:

—Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d'ici mon beau-père en toréador!…

—Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la pluie et du beau temps… Je tiens cependant à ce que vous sachiez que si quelqu'un a manqué de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai répondu à madame Plancoulaine, qui a été pendant quarante-trois ans une amie pour moi,—notez bien ce détail,—j'ai répondu à madame Plancoulaine que mon sort était lié au vôtre et que là où vous n'alliez pas, mon mari ni moi ne saurions aller.

Mon père acquiesça de la tête et fit signe qu'il la remerciait.

Elle s'arrêta encore. Mon père dit:

—L'incident est clos.

—Il ne l'est pas. Et voilà précisément la raison de la mission que je viens accomplir ici…

—La mission!…

—Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manières caustiques sont impatientantes!… Madame Plancoulaine a tiré de son manchon une enveloppe et m'a dit: «Nous n'attendions pas d'autre réponse de vous, madame, et si nous étions certains que l'invitation que voici ne serait pas refusée, nous nous ferions, monsieur Plancoulaine et moi, un plaisir de la déposer à la poste en rentrant.» L'enveloppe portait votre nom.

Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler. Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.

Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet; les carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout, n'avait pas certainement prévu cela.

Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que dramatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire. Lorsque, peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.

Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer. Quelques mois en deçà, mon père méprisait la paix, parce qu'il avait encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien; elle souffrait de la même blessure d'amour-propre que lui-même; elle s'alimentait de la même douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, espérer encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux yeux de tous serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre cette femme; il la sentait anémiée par la solitude, aveulie par le désœuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait à ses yeux tout juste l'importance qu'il méritait, celle d'un bon garçon complaisant et doux, engoncé dans une redingote ridicule, et, qui plus est, réellement épris d'une autre femme. Que l'on temporisât, au contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.

On venait lui offrir la paix!

Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme, repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. Il ne comptait pas de Jean-Bart parmi ses ancêtres; mais il comprenait en ce moment-là le plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère était grandi par le malheur; la persécution le tirait du commun; son isolement prolongé commençait de lui faire entrevoir les choses d'un point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.

Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mère, qui venait lui proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde; et du fond du cœur elle désirait cette paix. Était-ce vertu chrétienne? pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Était-ce élan naturel chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de son amie?—Et il pensait à son attachement personnel pour Clérambourg.—Était-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses. Jusqu'où allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà à peu près tout prévu.

Mon père parut se réveiller:

—Qu'est-ce que tout cela signifie?… Que veut dire ce raccommodement?…

—Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez chassée à coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que ces gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait, croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du zèle… Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit: le talent de votre femme n'a pas été remplacé là-bas… Autre chose: On n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.

Mon père dressa l'oreille et fit:

—Ah!

Grand'mère se tut pour prolonger cette impression.

La petite-maman avait pris Paletot sous la table; elle le tenait sur ses genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton d'enfant:

—Figurez-vous que sa sœur va être costumée en cantinière! Elle portera un petit baril fait d'un étui à chapelet; ce sont les jeunes filles de l'école…

Grand'mère faisait: «oui, oui,» de la tête, sans écouter ces vaines paroles; elle en attendait d'autre sorte.

Mon père, qui était courbé sur le foyer de la cheminée, se retourna tout à coup et dit à sa belle-mère:

—Ma femme décidera!

Puis il dit à sa femme:

—Parle.

—Moi?… Que faut-il que je dise?

—Devons-nous, oui ou non, accepter?

—Non! voyons, ce n'est pas possible!

—Je ne le lui fais pas dire! s'écria mon père. Vous voyez bien que nous ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas; c'est trop évident. Ce dont je m'étonne, c'est que vous n'ayez pas répondu pour nous immédiatement: «Non! non! et non! Jamais! jamais…»

—Plutôt mourir! fit grand'mère avec ironie.

—Vous ne croyez peut-être pas si bien dire.

—Soit, je rapporterai votre réponse. Cependant, en acceptant, vous étiez approuvé par tout le monde.

—«Tout le monde» est composé d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit à toutes les bassesses!

—Allons, allons!… Laissons donc là les grands mots! Vous connaissez mal les hommes, je vous l'ai dit déjà: vous êtes seul contre tous; c'est vous qui avez tort.

—Et j'en suis fier!

—La colère vous soutient; l'injustice vous donne des forces; mais vous n'êtes pas taillé en héros, croyez moi… Vous faites le bel intraitable aujourd'hui; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces? Un peu de temps qui émoussera votre amour-propre, ou un rayon de soleil chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir… Des héros, j'en ai rencontré un ou deux dans ma vie: non, non, vous n'êtes pas taillé sur le même patron.

On se sépara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allâmes seuls reconduire grand'mère à sa voiture. Quand nous revînmes, mon père avait les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards. Il dit à sa femme:

—Ma pauvre amie! ma pauvre amie!

—Eh bien! quoi?

—Je n'aurais dû penser qu'à toi.

—Qu'à moi?

—Oui, qu'à toi, et planter là l'amour-propre. Tu avais tant envie de mettre ta robe Empire!

—Quelle plaisanterie!

—On dit cela… Ah! maudite soirée; maudite soirée!

—Je n'y pense déjà plus.

Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une crise de nerfs. Et l'honnête Troufleau confiait à mon père:

—Sitôt que le beau temps va être revenu, vous devriez faire faire à madame Nadaud un petit voyage…

—Il n'y aurait qu'à passer l'eau.

XIX

Nous atteignîmes la date de la soirée. Finalement, après cent hésitations, le docteur Troufleau allait chez les Plancoulaine. Il ne ferait qu'y paraître.

—Oh! disait petite-maman, si j'étais tellement, tellement travestie que personne ne pût me reconnaître…

Il y eut, dès la veille, un mouvement inusité dans la ville. Au dernier moment, chacun manquait de quelque chose; on courait dans la Grande-Rue au magasin de madame Virevolière, au bureau de tabac et jusque chez le pharmacien. Pour quels détails de déguisements? Ces petits mystères excitaient les imaginations. Quelqu'un avait besoin d'une pipe, d'un bonnet de coton, peut-être? et, qui sait? d'un accessoire indispensable à M. Diafoirus. La petite bonne de M. Clérambourg, celle qui était venue réclamer le sabre, accourut à sept heures chez le boucher, non loin de chez nous. Nous sûmes que la bedaine de Gargantua, étant en baudruche, avait éclaté, et que M. Clérambourg faisait demander des vessies de porc.

Avant neuf heures, tout Beaumont était aux portes pour voir défiler les invités travestis. Les plus curieux s'étaient transportés sur le pont; au moins, là, était-on sûr de n'en manquer aucun. La nuit était sombre, l'air vif, mais supportable. Petite-maman n'avait pas dîné.

Elle s'était, d'un tour de main nerveux, frayé un passage à travers la mêlée des meubles du salon, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Et elle se tenait derrière le rideau. Elle avait eu une si violente migraine qu'on lui avait entouré le front d'un bandeau humide.

Le docteur Troufleau arriva avec le grand carton qui contenait son costume de professeur de sciences physiques et naturelles. Pour distraire la malade, il voulut le mettre. Il alla dans le corridor ôter sa redingote. Le brave garçon, il l'ôta! Petite-maman ne prit seulement pas garde à lui. C'était les autres qu'elle voulait voir. Quels autres? Dans notre rue passeraient probablement le receveur de l'enregistrement, le greffier de la justice de paix, une ou deux familles venant de la campagne en voiture. Le beau fretin!

Troufleau était debout, près d'elle, en professeur de sciences physiques et naturelles.

—Mais, mon pauvre ami, vous ne pouvez seulement pas marcher, sous vos oripeaux! C'est beaucoup trop long pour vous.

Il s'était pourtant donné beaucoup de peine à draper la robe avec des épingles de nourrice. Il alla philosophiquement quitter son costume et reparut en redingote.

Une voiture parut. Des badauds audacieux s'avançaient de chaque côté du cheval, une lanterne à la main, pour voir les costumes. Le cheval se cabra; il faillit y avoir une bagarre. Un juron fut lancé de l'intérieur de la voiture, puis un cri de femme. On reconnut M. le marquis de La Musaraigne, qui conduisait lui même. Il avait un petit chapeau mou, mais le cou engoncé dans une fraise à la Henri IV. Dans le court moment de l'arrêt, on avait perçu un bruit de fer. Le marquis portait-il une armure?

Petite-maman avait ouvert la fenêtre. Dès lors elle ne se contint plus; elle dit à son mari:

—Sortons! Allons voir!

Et elle fit sauter son bandeau.

—Il fait nuit noire, ajouta-t-elle; personne ne nous apercevra.

Mon père ne voulut pas la contrarier. Le docteur fit porter son carton dans sa voiture et commanda à son groom d'aller l'attendre sur la route, près de l'entrée du parc des Plancoulaine.

—Nous vous conduirons jusque-là.

Nous nous faufilions dans la foule, qui, au carrefour, était compacte. Nous ne vîmes pas le nez d'une des personnes travesties, car, informées de cette curiosité, elles avaient dû gagner le pont par les petites rues; mais, au pont, elles ne pouvaient échapper.

—Allons au pont!

Des gens qui nous reconnaissaient, invariablement mettaient la main sur la bouche et chuchotaient. Quelqu'un, sur la place, lança tout haut, quand nous fûmes passés:

—Il y en a qui bisquent de ne pas en être!

Une autre voix jeta à notre adresse:

—C'est fier comme Artaban! Ça aime mieux vivre dans son trou comme des ours…

—Voilà à quoi on s'expose! dit mon père.

—Oh! mais, je ne suis pas embarrassée. Si tu veux que je leur réponde?…

Nous pressâmes le pas. Sur le pont nous vîmes les voitures. Il en passa dix, quinze, vingt; on en compta trente-quatre. Il y avait des calèches, des omnibus, des cabriolets, des breaks fermés par des rideaux. La lumière des lanternes éclairait le flanc des chevaux, mais aveuglait nos yeux. On reconnaissait les équipages; on ne distingua pas trois figures.

Mon père voulait rentrer; mais nous conduisîmes le docteur jusqu'à sa voiture, c'est-à-dire fort loin, hors du faubourg, derrière une des clôtures du parc Plancoulaine.

Là, en pleine nuit, entre deux noyers, Troufleau endossa son costume à la lueur d'une lanterne; puis il monta dans son cabriolet pour pénétrer dans le parc. Il ne voulait pas non plus arriver le dernier; il tenait surtout à ne pas être remarqué.

—Allez donc! fit petite-maman, puisque vous êtes si pressé.

Nous vîmes le cabriolet se dissoudre dans l'ombre, d'abord. A l'entrée du parc, un fanal brillait, accroché à un poteau blanc. Le cabriolet reparut, puis nous fut caché brusquement. Nous étions seuls sur la route. Petite-maman escalada le talus du fossé.

—Je suis sûre qu'on voit de là, disait-elle.

En effet, entre deux massifs d'arbres dénudés par l'hiver, on comptait quatre baies lumineuses. D'un peu plus haut, on eût vu le mouvement dans les salons. Mais la maison était à deux cents mètres de nous; le bruit nous parvenait à peine. Nous restâmes là dix minutes. Les voitures n'arrivaient plus. Mon père tremblait que quelqu'un nous reconnût. Autour de nous c'était le silence de la campagne. Tout à coup, comme un coup de vent, la musique nous secoua: on attaquait une valse.

Petite-maman dit elle-même:

—Allons-nous-en! allons-nous-en!

C'était un cruel moment pour une jeune femme.

XX

Le lendemain matin, de très bonne heure, j'entendis fermer des portes, ouvrir des portes; des portes laissées ouvertes claquaient au vent; mon père descendait plus tôt que de coutume, tandis que Coqueugniot criait dans la cour:

—Avez-vous prévenu le patron?

Habituellement, la mère Fouillette venait m'éveiller très tard, quand elle y pensait, ou quand elle en avait le loisir, et encore avec des précautions. Elle ouvrait la fenêtre et chantait, d'une vieille voix cassée, des chansons du temps de sa jeunesse.

Ce matin, point de chanson! La bonne femme entra précipitamment et me dit:

—On coupe les arbres de chez madame Colivaut!

Je ne dis rien, mais pensai:

«On achève papa.»

La mère Fouillette avait les larmes aux yeux.

Je vis mon père dans la salle à manger. Il tournait autour de la table; il n'avait pris que le temps de passer son pantalon; ses bretelles tombaient et lui battaient les jambes. Sa chemise de nuit était légère; du plat de la main, il se garantissait contre l'air du dehors. Coqueugniot lui parlait, de la petite cour. Il essayait de le consoler en lui disant que le voisinage des arbres n'est pas si sain, puisqu'il vous procure les moustiques, qui sont «le véhicule» de nombreuses maladies.

—Taisez-vous donc! disait mon père.

Il avait fort envie d'aller voir jusqu'à quel point on abîmait ces arbres; mais il ne voulait pas être aperçu à cette hécatombe exécutée contre lui. Quand je lui demandai la permission de sortir, il ne me la refusa pas et dit à Coqueugniot:

—Accompagnez donc le petit!

Je m'élançai dans la ruelle qui contournait la propriété de madame Auxenfants et aboutissait sur la Grande-Rue, à cinquante mètres de la maison Colivaut. De nombreux curieux stationnaient déjà; quelques hommes prudents faisaient eux-mêmes la police et écartaient du coude les badauds, afin d'éviter un accident.

Je vis au plus haut du marronnier deux hommes, l'un armé d'une serpe, l'autre d'une scie, qui s'escrimaient avec ardeur contre les branches. Afin d'épargner les toits voisins dans la chute, on voulait dégarnir peu à peu le bras condamné avant de le scier au ras du tronc. Deux grands câbles tombaient de là-haut, l'un à gauche, l'autre à droite de la rue, maintenus chacun par une brochette d'hommes. Le branchage pleuvait. Des gamins s'aventuraient pour ramasser une brindille ou un vieux nid d'oiseau qui venait de s'aplatir sur le sol. On entendait des femmes injurier les jeunes téméraires; les pères leur tiraient les oreilles. Coqueugniot disait:

—La matinée ne s'achèvera pas sans qu'il y ait à enregistrer quelques bonnes «luxations».

L'ouvrage avait dû être entrepris dès la pointe du jour, car on constatait de grands dégâts. Le sol était jonché de bois; la maîtresse branche du marronnier était découronnée, et sur l'écorce noirâtre de l'arbre, les mille blessures fraîches se distinguaient nettement en un ton clair et semblaient, de loin, une compagnie d'oiseaux inconnus.

Tout le monde jasait, disait son opinion. M. Fesquet avait monté bien des têtes; mais l'instinct faisait, en général, déplorer la perte de ces beaux arbres anciens. On causait aussi de la fête Plancoulaine. Ceux qui y avaient assisté dormaient maintenant; mais les domestiques, qui les avaient vus au retour, répandaient des détails. Le docteur Chevalière avait eu «un succès étourdissant». Et, de ce que ce jeune médecin eût été si remarquable au bal costumé, on eût dit que chacun des habitants de Beaumont était fier. Il n'était pas du pays; qu'importe? On l'adoptait à cause de son succès. Troufleau était bon médecin, chirurgien remarquable, et penché par un réel amour vers les humbles gens; il les soignait avec le dévouement d'une sœur de charité; il avait sauvé nombre de leurs enfants; il ne réclamait pas d'honoraires aux petites bourses: on l'appelait «Troufleau»; de l'autre, on disait, avec une nuance de déférence: «Le jeune docteur Chevalière».

Il y avait en face de la maison Auxenfants une grange appartenant à un nommé Taillasson. Taillasson était là en proie à une grande colère, prétendant et démontrant qu'on allait défoncer sa toiture. M. Fesquet, pris à partie par lui, lui prouvait que non. Ils s'injuriaient.

Là-dessus, madame Auxenfants fut saisie par la peur. Puisque Taillasson était si convaincu que l'on allait laisser choir la branche sur son toit, c'était donc qu'en sa jugeotte cet homme méprisait les calculs «soi-disant mathématiques» élaborés par Fesquet pour dévier la chute vers le plus large espace libre: Taillasson n'était pas un imbécile. Alors elle chaussa cette idée que, lorsque le marronnier aurait défoncé le toit de la grange, l'orme, plus haut que le marronnier et, de l'aveu unanime, plus délicat à abattre, allait, de toute sa masse, crouler sur son immeuble.

Descendue dans la rue et mêlée au groupe de Taillasson et de Fesquet, c'était Taillasson qu'elle soutenait, disant, comme lui, que l'on n'avait pas pris le quart des précautions «les plus élémentaires». La compagnie d'assurances ne prévoyait pas les risques de cette nature; mieux eût valu pour elle voir flamber sa maison.

M. Fesquet, jaune, les mains au gousset, pivotait sur lui-même, pestait, lançait des mots à la vinaigrette. Asticoté, piqué lui-même, poussé à bout, il en vint à dire à sa propriétaire:

—Voilà vingt-cinq ans que je le pense: vous n'êtes qu'une vieille bête!

—Gredin! dit madame Auxenfants.

—… Une vieille pipelette!

—Morveux!… morveux! répliquait-elle.

Affolée, elle prenait les premiers venus à témoin que l'on s'était joué d'elle, que c'était Fesquet qui avait voulu massacrer les arbres et non pas elle; que Fesquet était coléreux, qu'il avait fait cent mauvais tours à tel et tel, et écrit autant de lettres anonymes; qu'enfin, à elle, il lui devait sept mille francs. Fesquet, trahi, la rudoya. Il la poussait de la poitrine, du ventre et du genou; il voulait l'obliger à rentrer chez elle, à fermer la bouche. Elle menaça de faire appeler la gendarmerie. D'ailleurs on la défendit; d'honnêtes citoyens s'interposèrent.

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