DEUXIÈME PARTIE
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I
A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit de cette affaire et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de personnes nous étaient favorables. «Voyons! N'a-t-on pas le droit de se loger où l'on veut?… Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades d'un vieux grognon!… Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas se laisser intimider par les Plancoulaine!… On dira qu'un homme qui veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire; mais un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au cœur de Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut.»
Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler. Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.
Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon père, lorsqu'il venait à Courance, paraissait accablé; et le dimanche, après la messe de Beaumont, grand'mère, signalant l'attitude des gens à notre égard, disait: «Oh! j'ai déjà vu ces yeux-là quand mon mari faisait de mauvaises affaires!…»
Elle fut sensible à l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'eût prévue et qu'elle ne cessât de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle fût par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'elle-même, parce qu'il avait témoigné le désir de m'avoir près de lui comme consolation:
—Prenez-le.
Il avait maintenant une pièce où me loger, la meilleure de la maison, le salon:
—Nous n'y recevons plus personne!… avait-il dit.
Il me fit monter dans son cabriolet. Ma grand'mère pleurait. Mon grand-père, toujours plein d'à-propos, déclama:
Laissez les roses au rosier, Laissez les enfants à leur… père!
En arrivant à Beaumont, nous trouvâmes la petite-maman allongée sur le canapé et jouant à lancer sa mule mordorée, du bout du pied, sur une étagère. Elle avait des loisirs démesurés depuis qu'elle n'allait plus chez les Plancoulaine; l'ennui l'alanguissait, et elle s'improvisait des divertissements de fillette. Elle vint à nous en sautant sur son bas à jour. Mon père courut à la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied rapidement.
Mon père avait un goût poussé à la manie: c'était celui de l'ordre.
Il racontait qu'au collège l'art de ranger son pupitre lui valait l'admiration de ses voisins de banc et la bienveillance de ses maîtres, quoiqu'il ne fût pas brillant élève. La symétrie selon laquelle ses livres étaient distribués au fond de ce pupitre leur donnait si bonne apparence que le plus pauvre exemplaire classique y prenait la figure d'une édition de bibliophile. Sur le devant, les cahiers à couverture souple ou rigide y avaient l'aspect de ces belles piles si tentantes pour quiconque touche à la plume, que l'on voit dans les papeteries bien tenues. Règles, crayons et fusains étaient rassemblés au râtelier de becs métalliques fichés dans la paroi de bois; une aile de pigeon, disposée de manière ornementale, servait à ramasser les déchets divers que, d'un souffle, l'élève ordonné dispersait sur le voisinage. Quant à la machination, un tome de Boileau déplacé ouvrait l'«office» ou chambre à provisions habilement ménagée derrière les petits volumes in-trente-deux; un seul doigt exercé y atteignait sans tâtonner la tablette de chocolat, le sac de boules de gomme, le pain de réserve ou la pâte de nafé d'Arabie; plus secrète était la cage à mouches; plus profondément enfoui, le plumier découpé à claire-voie contenant le lézard vivant.
Mon père ne concevait pas la vie sans étagères, sans tiroirs, sans plumeaux à épousseter, sans un ordre idéal, présidant à la distribution des sièges d'un salon.
Petite-maman était une femme qui était capable de conserver une tache sur son vêtement, souvenez-vous-en! Ses mules lui battaient le talon et elle les oubliait volontiers sous la table. Elle ne plia de sa vie un journal! Elle laissait étalées sur le tapis vingt partitions pour piano, tirées du casier à musique! Toute pièce où elle avait passé un quart d'heure était tournée au tohu-bohu. Nulle mauvaise volonté chez elle. Elle était née au delà des vastes mers, aux environs de l'endroit où se forment les tempêtes; ses petits doigts répandaient des embryons de cyclones.
Mon père grossissait ces misères. Il s'épuisait à remettre en son lieu chaque objet; il poussait des soupirs en redoutant le prochain orage qui les allait bouleverser de nouveau. Cependant, tel était son désir de voir la fin de l'anarchie, qu'il croyait sa femme lorsqu'elle lui affirmait qu'elle aurait de l'ordre le jour où l'espace ne lui manquerait pas. Et il adoucissait son humeur excitée par la vue du chaos, en rêvant à cet espace.
Lorsque nous pénétrâmes, le soir, dans le salon qui devait être ma chambre, mon père s'écria:
—Comment! on n'a donc rien préparé?
On n'avait rien préparé. On appela la mère Fouillette, la vieille bonne; mon père donna un coup de main, épousseta, rangea les bibelots, disposa les meubles, donna de la façade à toutes choses. Il alluma dix bougies. Avant que le lit fût fait, il voulait s'accorder l'illusion d'une petite fête en mon honneur. Il me prit sur un de ses genoux. Il pria sa femme de s'asseoir au piano. Elle jouait de mémoire avec une facilité et un charme étranges que l'on appréciait beaucoup chez les Plancoulaine. Elle était vêtue d'un peignoir grenat à manches courtes et qu'elle avait retroussées encore pour se donner l'air de travailler à la réfection du salon. Ses cheveux noirs, qu'elle avait peine à contenir, débordaient au-dessus d'une oreille et sur le cou; on voyait trembler ses jolis coudes et ses avant-bras un peu gras. Mon père regardait sa femme; il me regardait; il regardait cette pièce où il avait rétabli la symétrie qui lui tenait tant à cœur; il avait grand besoin d'être heureux.
La mère Fouillette entra sans crier gare; elle apportait le lit pliant. Petite-maman suspendit son jeu; on entendit l'affreux bruit du fer et le grincement des roulettes rouillées qui vous arrachaient les dents. Il fallut déplacer des meubles; alors, ce fut le tonnerre. Enfin, le lit fut mis dans un coin et déplié. On y étala des draps blancs; on introduisit un oreiller dans la taie. On tâta la couverture: on me demanda si j'aurais assez chaud. La mère Fouillette disparut et revint cachant sous son tablier un objet qu'elle glissa sous le lit. Au son de la faïence, chacun sourit, mais mon père jetait un coup d'œil sur son salon démoli par cette installation provisoire, décomposé par l'air d'ambulance de ce lit blanc, de ce vase de nuit. Et le plaisir de m'avoir sous son toit lui fut gâté.
II
J'appris une belle histoire que Marguerite Charmaison racontait et qui se répétait par la ville.
Lorsque Marguerite avait eu quinze ans, son père l'avait menée à Rome. Rome, et les seuls noms des villes anciennes de l'Italie, le nom de l'Italie même, ont une magie qui transpose d'avance et agrandit, dans l'œil de la jeunesse ardente, toutes les images qu'il y pourra rencontrer. A Rome, Marguerite avait eu pour voisin de table d'hôte un jeune Anglais fort distingué et disciple du célèbre cardinal Newman, qu'il fréquentait. Ce jeune homme, au dire de Marguerite, avait des cheveux d'enfant, des dents de femme et des yeux de la couleur de l'eau qui clapote au fond d'une caverne marine. Il se nommait lord Wolesley. Il racontait à sa jeune voisine la vie de Newman, ancien pasteur anglican, âme angélique, et poète; il lui récitait de ses vers composés à Corfou, à Naples, à Taormine; puis lui disait sa conversion retentissante au catholicisme romain; enfin, son élévation aux plus hautes dignités de l'Église. Marguerite, touchée qu'un si noble et si parfait jeune homme la prît pour confidente de ces choses, l'écoutait avec passion. Elle voyait le grand Newman dans les yeux céruléens de son lord charmant, et déjà s'accoutumait à confondre le jeune homme et le prêtre: tantôt elle tremblait devant lord Wolesley comme vis-à-vis d'un Père de l'Église, tantôt elle rêvait qu'elle était devenue toute petite, si petite qu'il l'emportait dans l'étui à cigares qu'il glissait dans la poche de son smoking, contre son cœur.
Un jour, lord Wolesley lui demanda:
—Mademoiselle, voulez-vous être présentée à Son Éminence?
—Son Éminence?…
Elle oubliait qu'elle ne l'avait point vue encore. Cela ne l'effrayait pas trop de voir Son Éminence. Elle eut plus d'épouvante lorsque lord Wolesley lui dit:
—Si vous le permettez, je viendrai vous prendre… avec monsieur votre père.
Elle mit son trouble sur le compte de son père:
—Y pensez-vous?… papa, député anticlérical?
Le jeune lord sourit, signifiant que cela avait bien peu d'importance. Le député sourit aussi et dit:
—Oh!… si loin du Palais-Bourbon!…
Cependant Marguerite témoigna le désir de voir une première fois Newman de loin.
Un matin, à Saint-Pierre, dans une chapelle, le cardinal Newman disait une messe basse. Lord Wolesley, agenouillé vingt minutes sur la dalle, communia. Marguerite vit l'or d'un vitrail se mêler à l'or des cheveux «d'enfant» de son ami, et la neige de la tête du grand vieillard se confondre avec celle du pain divin: elle s'évanouit. Au milieu d'un peuple prosterné, son père la secouait par le bras en lui disant: «Godiche!… godiche!…»
Elle eut l'honneur d'approcher Newman dans les jardins du Pincio. Il se garda de toute parole mondaine, et comme il avait paru connaître le nom du député de Paris, il lui dit, non sans aménité, mais sans faiblesse, qu'il vénérait, quant à lui, dans les persécuteurs de l'Église les artisans inconscients d'une œuvre sacrée: «Qui sait, dit-il, si Néron, dont l'horrible règne donna tant d'élan à la vertu chrétienne, à l'œil de Dieu ne vaut pas l'apôtre Pierre? Il est nécessaire de contempler une longue suite de siècles pour l'intelligence complète des grandes vérités, etc.» Il avait ajouté, durant cinq minutes au moins, des choses magnifiques. Lord Wolesley se penchait vers Marguerite pour traduire, toutes chaudes encore, les paroles du cardinal, et de sa main, «translucide comme un émail,» il lui indiquait la bouche du saint homme qui élevait savamment l'entretien, et la Ville Éternelle étendue au pied de la colline. «De beaux moments!» disait Marguerite.
Eh bien! ce jeune lord Wolesley était mort.
Marguerite avait eu l'insigne et douloureuse faveur d'apprendre cette catastrophe, de la main même du grand Newman, le cardinal ayant ajouté, en post-scriptum, qu'il écrivait en accomplissement d'un des désirs derniers de son noble ami. «J'ai la lettre…» disait-elle; et elle la montrait, comme autrefois la photographie de Mounet-Sully.
Elle vivait du souvenir de cette quasi-idylle mystique, où la figure de l'amant se confondait avec celle d'un saint, sur les collines romaines ou dans l'atmosphère affolante des chapelles, idylle embellie par la mort, mieux que cela: par une mort incomplète en un sens et qui faisait durer le mystère, puisque Marguerite, qui ne s'avouait pas à elle-même son amour pour le jeune lord, ne séparait pas en son esprit les deux catholiques anglais, dont l'un—celui dont elle pouvait parler sans se compromettre—était vivant et lui écrivait!
Voilà pourquoi elle avait renoncé à réciter des vers de M. de Bornier et à porter l'image sanguinolente d'Œdipe, pourquoi elle nous avait paru si réservée et si grave à la matinée Plancoulaine. Pour le moment, la fille de l'athée, élevée sans principes, ne parlait de rien de moins que de se faire religieuse.
Comme tout me paraissait petit, en comparaison des souvenirs que portait Marguerite! Je me rappelais sa nature inquiète autrefois, son cœur toujours bondissant, sa figure enflammée. A cause de cela, dans les rêves que je faisais sans cesse de quelque chose de plus beau que ce que l'on voit tous les jours, j'associais Marguerite à mes féeries intimes; je l'attendais; je comptais sur elle. Maintenant je savais qu'il lui était arrivé une aventure qui, pour moi, la haussait au-dessus du commun des mortels…
III
Le maître clerc de mon père, Coqueugniot, était un pauvre garçon efflanqué, qui avait éprouvé à peu près toutes les maladies. Il lui en était demeuré une certaine compétence en médecine et la monomanie de l'art de guérir. Il faisait au docteur Troufleau et au pharmacien Patout une concurrence appréciable et désintéressée; il redressait les errements de la thérapeutique officielle, qu'il traitait de routinière et d'illogique; il dépréciait les médicaments de M. Patout en lui prouvant, chiffres en main, qu'il encaissait des bénéfices illicites et vendait des matières «éminemment nocives». Il faisait venir, lui, ses substances des maisons de gros, par l'intermédiaire d'un ami qu'il avait à Paris; et s'approvisionnait même à l'étranger. Quel que fût le procédé qu'il employât, ce maniaque y était de sa poche, car il distribuait gratuitement ses drogues.
Si l'on risquait un œil dans la cour, on voyait au premier, derrière la vitre d'une fenêtre proche du palier des degrés de pierre, un crâne en pain de sucre, un pinceau de cheveux ramenés sur la tempe en accroche-cœur, une oreille destinée à soutenir la plume, un œil attentif, une pommette rougissante, le tout battant un rythme régulier et bizarre qui intriguait les nouveaux venus. Coqueugniot faisait des pilules. Dès qu'il entendait le pas du «patron», il repoussait vivement son laboratoire, aussitôt dissimulé derrière les rôles.
Ce fut lui qui fut désigné pour me conduire chez M. le curé, prendre ma première leçon de latin. Coqueugniot descendit l'escalier de pierre, sa plume à l'oreille, ses manches de lustrine boutonnées aux poignets. Il me prit par la main et me la trouva brûlante. Il haussa les épaules en passant devant le pharmacien, puis il dit:
—Troufleau, lui aussi, est un âne.
—Ah!
Avant que nous fussions arrivés au bas de la ville, il m'avait parlé de sa scarlatine, de sa coqueluche, d'une varicelle qu'il avait eue à mon âge.
On entrait chez M. le curé par une petite porte ménagée dans un rideau épais de vigne vierge que l'automne embellissait de magnifiques tons de cuivre rouge ou de vin vieux. Une croix de fer surmontait le loquet usé, que l'on soulevait librement, M. le curé considérant que sa maison appartenait à tous. Les murs étaient d'un autre siècle; l'herbe et les orties poussaient alentour, sauf dans un sentier fréquenté. Sur le jambage et le panneau de la porte s'entrelaçaient à la craie, au charbon ou gravés à la pointe du couteau, des termes orduriers et des dessins obscènes à l'adresse du prêtre; la vieille servante s'exténuait à les gratter tous les jours.
Coqueugniot dit:
—C'est le petit jeune homme à maître Nadaud qui vient pour prendre sa leçon de latin.
—De latin?… fit la bonne.
Elle ne semblait point avoir entendu parler de cela. M. le curé n'était pas là; M. le curé avait encore été appelé chez madame Colivaut, qui étouffait. Mais il ne l'attendrait bien sûr pas à mourir, dit-elle, «quoique M. le curé ait de la patience!…»
—Vous pouvez aller vous amuser dans le jardin. Faites attention, au moins, de ne pas tomber dans la rivière.
En me rendant au jardin, je la vis qui déroulait une longue bande de linge dont un de ses doigts était enveloppé: Coqueugniot se faisait exhiber un panaris.
Oh! le joli jardin que celui de M. le curé de Beaumont! Il était bien mal entretenu, rongé de chenilles, labouré par les taupes, tendu de toiles d'araignées, saccagé par tous les chats du voisinage. M. le curé ne voulait à aucun prix qu'on inquiétât les bêtes de la création. Mais ce jardin s'avançait jusque sur la rivière, qu'il dominait à pic, par une terrasse de conte de fées.
Je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir l'eau. Elle battait doucement la barque de M. Phébus, le conseiller municipal, grand amateur de pêche. De mémoire d'homme, cette barque était amarrée au pied de la terrasse du presbytère; M. Phébus y passait des journées, debout, la ligne à la main. Il n'était pas arrivé encore, et l'on voyait, aux environs de l'appât qu'il avait jeté, des peuplades de goujons agiter leurs corps blonds mêlés aux ablettes en lame de couteau à fruits. Sur le flanc calfaté de la toue, se reflétaient en arabesques mobiles les jeux de la lumière avec la crête des petites vagues. L'eau stagnante, à l'arrière, semblait tendue d'une belle soie moirée qui allait se déchirant en longues bavures verdâtres ornées à leur extrémité de houppes d'écume savonneuse, car le banc des laveuses était proche. Ces bavardes m'étaient cachées par des fourrés d'aubépine; mais je les entendais s'égosiller comme des grenouilles au bord des marais. Je me mis à compter les arches du pont.
Un bruit me fit retourner. Quelqu'un poussa la porte du presbytère et vint à moi sans faire à la bonne du curé d'autre honneur que celui d'un petit signe du bout de l'ombrelle. C'était Marguerite Charmaison.
Je la vois s'avancer dans ce jardin en soulevant sa robe légère pour éviter les ronces et les fruits pourris qui jonchaient les allées. Elle n'avait pas pris la peine de mettre un chapeau; une source vive de cheveux blonds lui jaillissait du front et de la nuque, emmêlait assez haut ses gerbes désordonnées, qui retombaient çà et là en cascatelles; cette chevelure était à la fois sombre et dorée, comme l'eau qui remue et dont la lumière borde chaque brisure d'une frange éclatante; ses sourcils, plus foncés, se rapprochaient un peu trop et côtoyaient des yeux peut-être bleus, peut-être gris, peut-être verts, qui, par moments aussi, semblaient noirs.
Elle fut près de moi si vite que je n'eus pas le temps de m'émouvoir; elle s'accroupit et me dit:
—Pauvre petit!
C'était l'allusion la plus discrète et la plus sympathique à ma famille persécutée.
Le soleil lui avait semé quatre grains de rousseur sur la joue. Elle avait des cils très longs; une minuscule tache violacée teignait sa lèvre; elle avait dû manger des framboises. Voilà ce que je voyais malgré moi, voilà ce qui m'absorbait pendant que la timidité m'envahissait, pendant que je voulais lui dire: «Oh! Marguerite, c'est vous! c'est vous! Je sais qu'il vous est arrivé à Rome une belle aventure!… Je suis bien petit, mais si vous vous doutiez combien je vous admire!» Je ne lui disais rien.
Cependant elle me parlait. Mais mon trouble était devenu si grand que je ne la comprenais point. Pourquoi venait-elle à moi aujourd'hui, alors qu'elle ne m'avait pas reconnu chez les Plancoulaine? Je ne pus manquer d'être frappé qu'elle me demandât si nous voyions souvent le docteur Troufleau; c'était probablement parce qu'il avait cessé avec nous de paraître chez les Plancoulaine: il était le seul qui eût osé se déclarer outré de leurs procédés envers nous.
Mais dans cette bouche, d'où je n'attendais que paroles d'enchantement, le nom prosaïque de Troufleau m'étonna. Peut-être avec un nom banal composait-elle des choses exquises? Elle était trop près de moi; c'était elle, sa personne, l'image embellie que je me faisais d'elle, qui me pénétraient d'une manière ineffaçable, et ses paroles se perdaient dans le courant trop violent qui m'inondait.
En se relevant, elle m'embrassa. Comme elle m'embrassait la joue, j'avais son menton sur mes lèvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de ses cheveux, où jouait le soleil, forma devant mon œil une voûte à claire-voie qui me parut aussi grande qu'un panier d'osier. Je sentis très bien que le moment qui s'écoulait là, avec le menton de Marguerite sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon œil, resterait longtemps dans ma mémoire. Je n'en jouissais pas; il me semblait que je n'en avais pas le temps; mais je me promettais d'y songer longuement, plus tard.
Lorsqu'elle fut debout, je regardai sa main nue, dont la moiteur ternissait la pomme d'agate de l'ombrelle; la peau de cette main était d'une finesse extrême; le soleil dorait sur son poignet un duvet blond. J'eus un avant-goût d'avenir; je sentis qu'il y avait en moi quelque chose qui pouvait m'entraîner à des folies, à des héroïsmes, à la mort, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, pour le plaisir ou l'honneur de toucher du bout des lèvres ce brin de peau fine et moite qui ternissait la pomme d'agate…
M. le curé nous surprit. Il leva son chapeau de loin. Marguerite lui dit:
—Vous permettez, monsieur le curé, que je cueille une de vos jolies roses?
—Toutes les fleurs sont au bon Dieu, mademoiselle, dit-il; c'est à lui qu'il faut demander la permission de les cueillir.
Je trouvai cette réponse jolie, parce qu'il me semblait qu'elle s'inspirait de quelque chose d'où ne procédait jamais ce que j'entendais d'ordinaire. Je n'avais guère vu le curé de Beaumont qu'en chaire, le dimanche, et, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il disait, ses sermons ne me déplaisaient pas. Il y parlait souvent de choses familières, mais il leur donnait je ne sais quelle tournure qui les grandissait et les poétisait. Des personnes se scandalisaient des expressions de ménagère employées par le curé en pleine église. «Oh! oh! ripostait ma grand'mère, monsieur le curé fait son fricot, comme tout le monde, avec une casserole et des petits oignons; mais on dirait, quand il a fini, qu'il raccroche ses ustensiles à la voûte du ciel.» C'était un vieillard maigre; son crâne luisait au soleil, ainsi que sa soutane rapetassée. Il donnait tout ce qu'il avait. Sa figure rappelait les ascètes de la Thébaïde que l'on voit sur les images.
Il avait oublié la leçon de latin; il crut que j'étais venu avec Marguerite, qui semblait une habituée de sa maison. La crise mystique qu'elle traversait, les souvenirs du cardinal Newman et de Rome devaient créer entre elle et le vieux prêtre des liens particuliers. Je m'attendais à écouter un dialogue sublime.
M. le curé nous offrit d'aller nous asseoir à l'intérieur. Mais Marguerite lui dit:
—Oh! monsieur le curé, laissez-nous dans votre jardin! Voulez-vous que nous allions sous la tonnelle?
Le curé se mit à rire, parce qu'il trouvait comique que l'on se plût dans un jardin si négligé. Une fois assise sous la tonnelle, d'où l'on pouvait être reconnu des gens qui passaient le pont, Marguerite dit:
—Je ne suis pas fâchée que l'on me voie chez vous, monsieur le curé, en compagnie de ce pauvre petit, pour la famille de qui l'on est bien méchant.
—Se peut-il, mademoiselle?
Il se refusait à croire au mal. Pour lui, Dieu permettait seulement que nous fussions affligés d'une épreuve dont les hommes étaient les instruments.
—C'est toujours l'histoire de cette maison Colivaut!
M. le curé dit que madame Colivaut était une fois encore tirée d'affaire. Il avait été appelé pour l'administrer; il l'avait trouvée en compagnie de son architecte, discutant des marchés à forfait.
—Il y a des gens superstitieux, dit Marguerite, qui, lorsqu'ils se croient menacés de la mort, se hâtent d'entreprendre une œuvre importante, parce qu'ils s'imaginent que la Providence ne voudra pas les faucher avant la besogne accomplie.
—C'est une confiance en la bonté de Dieu, qui les honore. Madame Colivaut est une si excellente personne!
—On prétend, dit Marguerite, qu'elle a surtout envie de faire enrager monsieur Fesquet en lui bouchant la vue avec son pavillon.
—Oh!…
—C'est ce qu'on dit; mais il faut ajouter que monsieur Fesquet provoquerait cette malice en contraignant la vieille dame à couper ses magnifiques arbres!… Savez-vous pourquoi monsieur Fesquet tient à faire abattre ces arbres, monsieur le curé?
—Monsieur Fesquet est un ennemi de l'Église, c'est vrai; mais je ne le tiens pas pour insensé, et j'imagine qu'il doit obéir à un puissant motif.
—A un puissant motif, en effet, car il est haineux et jaloux…
—Prenons garde, ma chère enfant, de médire de notre prochain!
—Monsieur Fesquet est le pensionnaire de madame Auxenfants, la voisine de madame Colivaut… Madame Auxenfants loge, avec monsieur Fesquet, un autre célibataire, le docteur Troufleau.
«Bon! fis-je en taillant des encoches dans le bois de la tonnelle, voilà encore le docteur Troufleau.»
—Eh bien! monsieur Fesquet, qui est un vieux laid, tout jaune de bile, est jaloux de son co-locataire qui est jeune et qui réussit.
—Dans tout cela, dit le curé, je n'aperçois point le motif d'abattre les arbres.
Marguerite baissa la voix.
—Vous n'ignorez pas, monsieur le curé, qui a acheté la maison Colivaut?
—Certes non!
—Qui habitera la maison Colivaut, aussitôt le décès de la vieille dame; qui tient essentiellement à la belle terrasse, aux ombrages?
—Je comprends, dit le prêtre, un ami du docteur Troufleau, monsieur Nadaud.
—Mieux que cela: une amie!… Madame Nad…!
M. le curé toussa, se moucha bruyamment, battit l'air de la main, entre la jeune fille et moi, comme pour créer une cloison, afin que je n'entendisse point. Je taillais profondément mes encoches. Mon occupation et mon âge faisaient entre eux et moi une séparation suffisante.
Puis le curé prit la défense du docteur Troufleau, qui, pour être malheureusement imprégné de principes matérialistes, n'en demeurait pas moins un fort honnête garçon, plein de valeur. Il avait connu ses parents, de simples cultivateurs d'un canton voisin qui avaient jeûné vingt ans pour permettre à leur fils de s'élever au-dessus de leur condition. Loin d'être un «mirliflore» ou un libertin capable de sacrifier l'honneur d'une femme à son plaisir, le docteur avait des sentiments si honnêtes que…
—Que…? dit Marguerite.
—Que, ma foi! je n'hésiterais pas à le recommander à la jeune fille que j'estime le plus.
—… Que vous estimez autant que moi, monsieur le curé…
—… Que j'estime autant que vous, mademoiselle!
—Ah! ah!
—Que voulez-vous dire?
—Ah! ah!… Maintenant je sais ce que je voulais savoir!… Monsieur le curé, je vous ai fait parler!
Le curé, qui n'entendait pas malice, ne donna point attention à ce jeu de femme. Il venait de s'apercevoir que j'avais fait une entaille profonde dans l'un des montants un peu vermoulus de sa tonnelle, et il s'écria:
—Mais, petit malheureux, vous allez nous écraser, comme Samson, sous la voûte du temple, si vous en brisez les colonnes!
J'avais fait une vraiment belle entaille blanche dans le vieux bois peint en vert autour duquel s'enlaçaient des tiges desséchées de liserons. Je m'attendais à être fort grondé.
Il me demanda seulement si je savais bien mes prières du matin et du soir et si je ne manquais pas de les dire. Je lui répondis «oui». Il me baisa au front: ce fut tout.
Une quantité d'insectes bourdonnaient dans son jardin en friche. C'était une charmante musique sous le soleil de septembre. Comme nous faisions silence, on l'entendit un bon moment, tout à l'aise. Ce chant de la création, sous les bienfaits du ciel, allait au cœur du saint homme. Il écarta les mains; le gras de ses manches brillota au soleil; son œil se trempa, et il dit:
—Comment ne pas aimer Dieu!
Puis il vanta à Marguerite les charmes de la vie provinciale et paisible. Son désir était de soustraire une âme d'élite à la corruption de Paris. Il souhaitait aussi qu'une femme chrétienne régnât sur le jeune docteur Troufleau, de qui la vie était digne, mais la direction des idées inquiétante. C'était le vœu de la grand'maman Charmaison que sa petite-fille fût mariée près d'elle: le prêtre en était certainement avisé. Comme il allait revenir sur le sujet que Marguerite avait amené elle-même par un détour assez curieux, elle l'arrêta:
—Le docteur Machin, dit-elle, y pensez-vous?… Papa l'enverra promener!
A la bonne heure! Moi, je comprenais très bien qu'on ne passât pas d'Œdipe sanguinolent et de lord Wolesley, mort en odeur de sainteté, au docteur Troufleau. A vrai dire, je m'étonnais qu'il pût être question d'un mariage, c'est-à-dire de la chose la plus ordinaire du monde, pour Marguerite Charmaison, qui me semblait promise à des destinées insoupçonnables!…
Le curé, lui, sembla déçu. Il hésita à parler de nouveau.
Je sus, dans la suite, que Marguerite avait flairé, chez le timide docteur, un sentiment inavoué, et qu'elle était venue s'enquérir à bonne source, et de l'imminence d'une demande, et de la valeur du prétendant. C'était d'une femme, simplement.
Un bruit sourd vint de la rivière, et M. le curé dit:
—Ah! voilà monsieur Phébus qui saute dans sa barque.
Puis il se leva en faisant «Chut! chut!» et nous allâmes tous les trois à pas de loup jusqu'à la rampe de pierre. M. Phébus était debout dans sa barque; il tenait sous le bras une longue canne à pêche. La flotte, jetée à gauche, se laissait doucement porter par le courant vers la droite. C'était un morceau de liège arrondi et colorié de rouge à mi-corps, qu'un petit tuyau de plume traversait. Le fretin qui mordillait le ver donnait à cet objet l'aspect d'un drôle de petit homme ventru s'amusant dans l'eau à faire la trempette. Tantôt il s'enfonçait à peine; tantôt il plongeait tout à fait. Mais M. Phébus, qui savait à quoi s'en tenir, ne retirait pas la ligne pour si peu, et distinguait finement quand le goujon avait mordu. Lorsque le petit homme était arrivé là-bas, sur la droite, tout près de l'extrémité de l'ombre du pont grandissante, M. Phébus soulevait la longue canne; on distinguait deux vers de terre flasques et trois grains de plomb noirs enfilés à un crin invisible. La soie sifflait dans l'espace non loin de nos visages, puis dans le temps d'un clin d'œil, le petit homme était retombé sur sa jambe et se laissait flatter l'abdomen par la surface de l'eau. Et le même jeu recommençait. M. Phébus était coiffé d'un chapeau auquel l'usage et les ans avaient donné le ton du pain doré par une bonne cuisson. Nous n'apercevions de lui que ce chapeau, le bas du corps et l'avant-bras droit soutenant la canne à pêche. A ses pieds était une boîte de fer-blanc à jours, qu'arrosait une flaque d'eau passant d'un bord à l'autre au gré des mouvements du pêcheur. Un bout de sentier, de la largeur d'un ruban, et mangé d'herbes vivaces, se blottissait contre le mur pour amener là M. Phébus et nul autre.
M. le curé admirait la patience de M. Phébus qui ne prenait presque jamais de poisson, car l'endroit était mauvais, mais s'obstinait à y demeurer immobile des journées entières, des semaines, des mois. Il admirait la sérénité de cet être, célibataire, sans profession, à peu près dépourvu de rentes, qui n'avait rien d'autre à faire dans la vie que d'être là, à ne rien faire. Et M. le curé s'étonnait que cet homme jouît d'une telle paix et fût un impie. Car M. Phébus se joignait aux rouges politiciens qui péroraient, le soir, au café, vis-à-vis de la statue du poète; et dans cette parfaite tranquillité des choses, là, devant ce morceau de liège oscillant avec la régularité d'un pendule de la gauche à la droite, au pied du mur du calme presbytère, devant les prairies et les doux coteaux d'une vallée tourangelle, M. Phébus méditait et préparait, dans la mesure de ses forces, des révolutions et des massacres, qui auraient lieu, il est vrai, à Paris.
IV
Je retournai, d'autres après-midi, prendre, sérieusement, ma leçon de latin. Parfois M. le curé me la donnait sous la tonnelle. Petite-maman venait me chercher. Elle marchait avec précaution, se faufilant à travers les fins panaches des asperges, et elle se garantissait du soleil avec une ombrelle écarlate, car elle avait rapporté de son pays d'origine le goût des choses éclatantes, ce qui n'était pas bien vu.
M. le curé se précipitait à sa rencontre, la tête nue. Comme elle avait beaucoup de franchise et d'élan dans les manières, elle abritait le vieux prêtre sous son ombrelle. Le teint de M. le curé flambait, sans que l'on sût si c'était par l'effet de la soie transpercée de lumière ou par celui de la confusion. Ces mouvements prompts et naturels nuisaient beaucoup à la jeune femme dans la ville.
Et nous allions ensemble, elle et moi, sonner à la porte des quelques maisons qui ne nous étaient pas encore nettement fermées.
Les relations tombaient vite, à Beaumont, dès qu'on ne les alimentait pas chez les Plancoulaine. A combien de portes nous présentâmes-nous ainsi, attendant cinq minutes avant qu'une bonne vînt, en courant à toutes jambes, nous dire: «Madame est sortie,» ou «Madame est au bout du pont,»—ce qui voulait dire chez les Plancoulaine,—ou mieux encore: «Madame le regrette bien, mais madame n'est pas là pour le moment.» Une fois, chez madame Gantois, la femme du juge de paix, la domestique, par hasard, nous ouvrit aussitôt notre coup de sonnette:
—Madame Gantois est-elle visible?
—Mais oui, madame; si madame veut bien entrer au salon?…
On nous introduit dans un salon obscur, sentant le moisi et la crotte de rat. Peu à peu nous distinguons les sièges et nous nous asseyons. Tout à coup grand branle-bas à l'étage au-dessus de nous; des portes claquent, une voix mal contenue, dans l'escalier: «Cruche! cruche!… que le diable emporte la bête de fille!…» La bonne réapparaît:
—Ah! bien, madame Nadaud, pour sûr que j'aurai fait erreur en disant que madame était là; madame est justement sortie…
—C'est bon, ma fille, allez!
Nous retournons à la maison.
Madame Capdevielle vint nous rendre une de ces visites; mais elle vint seule, ce qui était assez significatif, car elle se séparait rarement de sa gentille marmaille. Elle était ronde en ses façons comme en ses entournures; on la savait une femme fort estimable. Petite-maman ne put contenir tout à fait devant elle l'amertume qu'elle éprouvait de l'abandon de ses anciennes amies. Madame Capdevielle fut compatissante, mais prudente davantage, et se garda bien de répartir les responsabilités; cependant elle risqua, paraît-il, une phrase ambiguë où il y avait à entendre «que l'on a souvent grand tort de s'en prendre de ses malheurs à tel ou tel, alors que la véritable cause est la personne que l'on soupçonne le moins, que dis-je? celle qu'on chérit le plus…»
—Que voulez-vous dire, madame?
—Oh! mais, je ne veux rien dire du tout; je parle de généralités…
—Expliquez-vous, madame, je vous en prie!
Madame Capdevielle se leva:
—Allons, ma mignonne, calmez-vous! Je serais vraiment désolée d'avoir semé en vous un sujet d'inquiétude… Ce serait bien par mégarde, je vous prie de le croire. Calmez-vous. Tout s'arrangera. Adieu, adieu!
Et sur le pas de la porte, elle dit:
—Vous êtes toujours jolie!… trop…
La pauvre jeune femme demeura très tourmentée par les paroles de madame Capdevielle. Elle confia la chose à son mari qui lui dit:
—Il y a du commérage, là-dessous.
On en parla à M. Clérambourg, qui venait chaque soir après le dîner, quoiqu'il fréquentât les Plancoulaine, et au docteur Troufleau, qui nous témoignait plus d'amitié depuis que nous étions isolés. Mais M. Clérambourg ne risquait jamais son opinion, sinon sur les affaires dont il avait couvé toutes les pièces, au moins trois semaines durant, dans son cabinet. Le docteur Troufleau dit que, prenant ses repas entre madame Auxenfants et M. Fesquet, si quelque commérage courait la ville, il en eût été le premier informé.
Je me souvins des paroles de Marguerite Charmaison au curé sur les raisons qu'avait M. Fesquet de faire abattre les arbres de madame Colivaut.
Mais une âme charitable nous fournit la solution de l'énigme posée par madame Capdevielle. Ce fut madame Gantois—«Cruche!… cruche!… Que le diable emporte la bête de fille!»—qui se décida, au bout d'une quinzaine, à nous rendre notre politesse.
—Ma petite, dit madame Gantois, d'un ton protecteur, je vais vous rendre un service.
—Mais!…
—C'est entendu… Vous ne me le demandez pas! Oh! oh! je ne m'arrête pas pour si peu: je vous le rendrai tout de même… Et pour commencer, ma belle enfant, entre nous soit dit, ayons plus de modestie, moins de susceptibilité au moindre mot que l'on vous adresse: la fierté convient certes, mais à de certaines situations…
—Mais ma situation, madame!…
—Ah! ne vous fâchez pas! Je vous répète que je suis venue en amie. Votre situation, ma chère petite, n'est pas bonne… Ah dame! que voulez-vous! On n'a pas votre âge, joint à la figure dont la Providence vous a ornée, ma belle, sans être tenue de ménager l'opinion…
—L'opinion? Ce sont les gens puissants qui se chargent de la faire!…
—Alors, ménageons-les!… L'opinion voyez-vous, c'est un fusil chargé! Une imprudence, une maladresse, le coup part.
—J'ai tout lieu de croire qu'il est parti.
—Ce n'est pas moi qui vous le fais dire: en effet, il est parti. Ma chère enfant, vous vous compromettez.
—Je me compromets!… moi!…
—Il suffit!—dit madame Gantois, qui dut être effrayée du ton de sincérité de la malheureuse femme.—J'en ai assez dit pour que vous soyez plus prudente à l'avenir. Plus tard vous me remercierez…
—Écoutez, dit petite-maman haletante. Je suis depuis trois semaines à la torture à cause de circonlocutions, d'allusions, de sous-entendus plus douloureux qu'un bon coup bien frappé. Puisque vous ne craignez pas de me faire mal, vous, madame, je vous en conjure, frappez, mais droit. Dites-moi ce qu'il y a: je vous jure que je ne comprends pas.
—Allez jouer, petit, dirent les deux femmes à la fois.
Je n'étais pas fâché d'aller jouer. De tous mes souvenirs d'enfance, les plus pénibles et les plus odieux sont ces confidences à mots couverts, de femmes qui crèvent d'envie de répandre la calomnie, et qui, pour faire durer le plaisir, parlent une demi-heure auparavant par paraboles.
M. le curé de Beaumont disait:
«Il ne faut point juger notre prochain, mon enfant. Ce jugement, difficile à porter, appartient à Notre-Seigneur. Contentons-nous de plaindre les hommes, dont le mobile des actions nous échappe, mais dont l'esprit, dans bien des cas, est borné.»
Ces paroles étaient inspirées par quelque chose de trop haut, que je ne comprenais pas; elles étaient plus qu'humaines et me paraissaient étrangères. A mon sens d'enfant, la gent Gantois, par exemple, était parfaitement abominable, et j'eusse trouvé fort juste qu'on la liât par les pieds et par les mains et lui enfonçât dans la peau un millier ou deux d'épingles. Tel était le genre de supplice que je rêvais. Après quoi il me semblait que, débarrassé de cette engeance, on eût pu s'occuper des «grandes choses». De quelles grandes choses?
Ah! je ne savais pas.
Je n'ai jamais su qui avait déposé en moi cette idée ni seulement ce terme. Les grandes choses, était-ce de réciter des vers de M. de Bornier, ce qui m'avait fait voir autrefois en Marguerite Charmaison une créature séraphique? Était-ce d'aller à Rome s'éprendre d'un lord ou d'un cardinal anglais? Était-ce de sentir le bon Dieu passer dans le vent, à travers le feuillage des pins, comme à Courance? Était-ce d'être un poète de bronze, impassible, sur une place publique? Était-ce de mourir, comme avait fait maman? Ah! qu'était-ce?
V
Après la visite de madame Gantois, petite-maman s'enferma avec mon père. Ils causèrent longtemps. Il est probable qu'elle lui confia loyalement le bruit que l'on faisait courir, et ils durent prendre ensemble la résolution de recevoir le docteur Troufleau comme à l'ordinaire.
Par exemple, ils ne disaient plus «le docteur Troufleau»; ils disaient il, ou le, ou lui. «Quand il arrivera, reçois-le,» etc. Cette pudeur soudaine à prononcer un nom est une nuance sentimentale que les enfants saisissent très bien, et n'eussé-je rien connu par avance de ce qui se passait, j'eusse certainement deviné qu'autour du personnage désigné par des pronoms quelque chose d'anormal méritait que mon attention fût bien ouverte lorsqu'il se présenterait.
Le jeune docteur Troufleau venait tous les jours à la maison, après dîner, fumer un cigare et faire une partie de piquet avec mon père et M. Clérambourg. Autrefois, plusieurs de ces messieurs se joignaient à eux: M. Gantois, le colonel Flamel. M. Gantois avait disparu sans mot dire; le colonel Flamel s'était expliqué avec franchise:
—Que le diable m'emporte, mon cher Nadaud, si j'ai envie de vous fausser compagnie! Mais ces b…-là m'ont mis au pied du mur. «Chez lui ou chez moi, choisissez!» m'a dit Plancoulaine. Bigre de bigre! c'est dégoûtant! Je ne lui ai pas mâché mon opinion. Mais si je ne vais plus chez eux, que voulez-vous que je fasse de mes journées? Et ma vieille mère qui y passe ses après-midi depuis quarante ans…
M. Clérambourg avait quelque mérite à venir encore, mais lui, par sa compétence en affaires et ses conseils financiers, était à peu près indispensable à M. Plancoulaine.
Ce soir-là, précisément, le docteur Troufleau ne vint pas; le lendemain s'écoula sans qu'on le vît; le surlendemain, l'on était en droit de s'inquiéter de lui. On envoya la mère Fouillette demander de ses nouvelles. Madame Auxenfants, son hôtesse, répondit que le docteur allait bien, mais qu'il avait l'air «renfrogné». Mon père, très nerveux, n'y tint plus. Il passa lui-même chez le docteur; le docteur venait de sortir; mon père laissa sa carte.
Le docteur vint le soir. Mon père et sa femme étaient agités; ils avaient lieu de craindre que la calomnie eût effrayé le jeune homme et qu'ils fussent menacés de perdre encore un ami.
Le docteur avait l'air plus défait qu'eux-mêmes. Son éternelle redingote et son éternel chapeau haut de forme donnaient au moindre de ses gestes un air d'apparat et de gravité; il conduisait un deuil, sans répit. Il avait une assez jolie figure douce, avec une barbe fine et frisée; mais il était trop court de taille.
Il s'assit.
Mon père lui dit:
—Mon cher docteur, si c'est par délicatesse que vous avez cru devoir vous éloigner de nous, j'entends vous rendre, de ma propre autorité, les coudées libres: ni ma femme, ni moi ne craignons les bruits absurdes que vous avez dû entendre comme nous; c'est pourquoi ne vous voyant plus venir, je n'ai pas hésité à aller moi-même vous chercher.
—Je ne vous comprends pas, mon cher Nadaud, dit le docteur.
—Si fait! parbleu! Je vous autorise à me comprendre! Il y a assez de loyauté entre vous, ma femme et moi, pour que nous jouions cartes sur table: appelons un chat un chat, et un bruit infâme une infamie!…
—Mais, dit le docteur, je vous répète, mon cher ami, que je ne vous comprends pas; je tombe des nues… Je ne sais rien, je n'ai entendu aucun bruit; voici trois jours que je passe au milieu d'émotions intimes qui ont suffi amplement à m'occuper, jointes à mes visites…
Mon père et sa femme furent rassérénés tout à coup. Son absence n'était donc pas due au motif qu'ils avaient redouté.
Le pauvre docteur ôta ses gants; puis il les malaxa, puis il s'en fouetta la cuisse.
—Ce qui m'est arrivé est bien simple, dit-il enfin, je n'ai pas de chance…
On comprit aussitôt qu'il s'agissait d'une demande en mariage repoussée. Depuis deux ans, c'était la troisième épreuve de ce genre qu'il confessait. Généralement, on en souriait chez nous. On supposait qu'il était trouvé trop jeune par les familles, ou trop récemment établi, ou bien que les jeunes filles lui reprochaient sa redingote, son chapeau haut de forme, ses gants noirs. Pourquoi diable s'affublait-il en vieux savant? Comment lui faire entendre cela?
—Non, non, répéta-t-il, je n'ai pas de chance!
Le malheur du docteur n'inspirait pas pitié: il avait trente ans à peine, l'espoir du bonheur conjugal n'était pas clos pour lui; et il avait l'air si malheureux avec sa figure gentille et son extérieur de vieux bonhomme, son embarras, la sincérité de son désappointement! On avait envie de le plaindre, mais pas tout à fait sérieusement.
—Cachottier! lui dit mon père; vous ne nous aviez pas soufflé mot…
—A personne! Je n'ai parlé à personne, mon cher ami!… Quand je dis à personne, non: j'en avais parlé à Clérambourg, qui s'est chargé de faire la demande.
—Ah!…
—Il va venir, dit mon père. Parlons-nous de la chose en sa présence, ou nous taisons-nous?
—Parlons-en! parlez-lui-en tout à votre aise, je vous y autorise et vous en prie même; peut-être vous dira-t-il, à vous, les motifs du refus, qu'il a supprimé dans le rapport qu'il m'a fait de la réponse du père de la jeune fille: un «non» catégorique.
—Oh!
—Monsieur Charmaison a dit «non» tout sec.
—Comment! c'était Marguerite! s'écria petite-maman.
—Mademoiselle Charmaison! fit mon père, dont le front se rembrunit.
—J'avais fait ce rêve, dit tendrement le docteur. A mon âge, ancien interne des hôpitaux, toutes les ambitions sont permises… La question de sentiment mise à part,—la fortune Charmaison n'a d'ailleurs rien d'intimidant,—je sais que c'eût été le bonheur de la grand'maman de conserver sa petite-fille tant auprès d'elle que loin de Paris: madame Charmaison, la grand'mère, redoute, non sans motif, l'éducation libre que le père par principes et la maman par insouciance ont adoptée pour une jeune fille aussi délicate, aussi impressionnable, aussi exaltée, on peut le dire, puisqu'elle ne l'est, Dieu merci! que pour tout ce qui est beau et bien…
—Certes! certes! opinèrent à la fois mon père et sa femme.
Il allait, il allait, le docteur Troufleau! Sa voix chevrotait, sa paupière se mouillait. Il était réellement épris de Marguerite.
Petite-maman disait:
—Mais croyez-vous que la jeune fille ait été avisée de votre demande?
—Je l'ignore complètement.
—Ne l'avez-vous pas demandé à monsieur Clérambourg?
—Monsieur Clérambourg s'est montré muet comme un marbre. Il m'a transmis la réponse: «Non.» C'est tout.
—Monsieur Clérambourg n'est pas bavard…
—Ah! non!
—Je le ferai bien parler.
—Faire parler Clérambourg! dit mon père.
—Le voilà!…
Il y avait dans la cour de notre maison une sonnette qui tintinnabulait au milieu des lierres dont on était sans cesse occupé à couper les filaments qui la voulaient atteindre. C'était une sonnette à l'ancienne mode, sensible comme une petite personne et sachant à merveille «chanter» en notes limpides et musicales le tempérament de l'ami, du gêneur ou de l'inconnu qui, dans la rue, tirait le pied-de-biche.
Le coup de sonnette de M. Clérambourg était autoritaire et bref, tiré à fond, mais terminé court, je ne sais comment, sans fioritures ni aucun de ces mouvements qui se prolongent quelquefois après le gros drelin-drelin, comme s'ils étaient donnés en surplus, par-dessus le marché, enfin désignant une nature généreuse.
M. Clérambourg entra, donna la main à tous et me tapota le menton d'un doigt qui sentait le tabac; puis il défit le bouton de sa jaquette. C'était un homme haut, large et fort; il portait des cheveux lissés qui s'enroulaient sur l'oreille comme les lamelles de bois que crache la varlope du menuisier; il ne se rasait pas tous les jours, de sorte que la partie inférieure de sa figure semblait barbouillée d'une cendre épaisse d'où émergeaient—pour moi qui voyais presque toujours cela d'en dessous,—deux énormes narines, où faire grimper un ramoneur. Il portait haut un front bombé et poli, couleur de vieil ivoire. Des lèvres eussent coûté trop cher: sa bouche était faite d'un trait, une mince fissure rectiligne qui ne s'ouvrait pas souvent, et uniquement pour dire, en termes mesurés, l'indispensable.
Mon père l'écoutait comme un oracle. Sa sagesse, sa modération et sa science du droit lui valaient la considération générale.
Quand il se fut adossé à la cheminée, il releva de droite et de gauche les basques de sa jaquette et flatta de la main le fond de son pantalon, selon sa coutume, même lorsqu'il n'y avait pas de feu; et chacun s'apprêta à lui parler du sujet. Mais personne ne fut assez fort. La petite-maman n'était pourtant pas timorée, mais, en présence de M. Clérambourg, une venette brisait son meilleur élan.
Mon père atteignit la boîte à cigares; il en offrit un à son grand ami. Celui-ci le prit, le froissa, en coupa la pointe, puis humecta le bout tronqué dans son espèce de bouche. Cela demanda un temps considérable. M. Clérambourg alluma son cigare et fuma.
Mon père offrit le cognac au docteur.
—Prenez donc, mon cher docteur; cela vous redonne du cœur, allez!…
L'allusion était assez claire; l'ouverture était pratiquée; il n'y avait plus qu'à marcher. Bernique! M. Clérambourg ne broncha pas.
Il dit:
—Je vous dois une revanche, si je ne me trompe?
Et l'on prépara la table de jeu.
Le docteur se retira de bonne heure. Mon père tint à le reconduire jusqu'à la porte de la rue. La mère Fouillette me couchait dans le salon; la porte du corridor était entr'ouverte. Mon père confessait au docteur la nature des bruits qui couraient la ville. Il lui disait qu'il tenait à braver l'orage; il le priait de ne rien modifier à son assiduité à la maison. Le docteur eut des exclamations indignées.
—Comment! comment!… Est-on si méchant dans ce pays!… Mais je ne souffrirai pas… Plutôt m'éloigner de vous…
—Ne le faites pas! lui dit mon père; on supposerait que c'est moi qui vous ai mis à la porte, ce qui donnerait aux racontars un corps inattaquable.
—C'est juste. Je reviendrai, je vous le promets…
—Merci. Et moi, je vous promets de tirer de Clérambourg les détails qui vous intéressent.
—Maigre consolation, hélas! de savoir pourquoi le bonheur vous est refusé… Cependant… si l'objection reposait par hasard sur mon âge, sur l'âge de mademoiselle Charmaison, sur ma situation provinciale, que sais-je… enfin, dites bien que je ferais tout, que j'attendrais cinq ans, dix même, et davantage!… que mes maîtres me créeraient une situation à Paris… Tout! tout! vous dis-je!
Oh! comme ce garçon aimait Marguerite!
Je crois que mon père en fut touché et qu'il osa ce soir-là affronter le tombeau vivant qu'était M. Clérambourg. Mais le tombeau ne livra pas son secret, car, le lendemain, le mutisme extraordinaire de M. Clérambourg était devenu le sujet de préoccupation à la maison, et faisait presque oublier à mon père et à sa femme celui de la veille. Ils ne s'en cachèrent pas devant moi. Mon père disait:
—Clérambourg a tort, franchement, il a tort: c'est à laisser croire qu'il y a dans le passé de ce pauvre Troufleau ou dans sa famille…
—Oh!
—Mais, dame! Il est à supposer que Charmaison a dit quelque chose. On ne dit pas «non» à une demande en mariage comme à un marchand de pacotille qui passe sous la fenêtre; on dit quelque chose. Charmaison a dit quelque chose à Clérambourg. Ou, s'il n'a rien dit à Clérambourg, c'est qu'il s'agissait de quelque chose que Clérambourg ne devait pas entendre.
—Que veux-tu dire?
—Je n'en sais rien!… Je m'y perds!… Ah! nous avions bien besoin que cette histoire vînt s'ajouter à nos embêtements!
Le docteur était si anxieux qu'il n'attendit pas la soirée. Il vint après déjeuner, contrairement à toute habitude. Nous étions encore à table. Mon père fut fort embarrassé; il n'osait avouer l'insuccès de sa démarche. Le docteur avait des yeux meurtris qu'il roulait tristement, comme les beaux fauves inquiets à la voix d'une meute. Petite-maman comprit qu'il fallait parler coûte que coûte.
—Ce Clérambourg, dit-elle, est un misérable!
—Mon amie, dit mon père, ne nous emportons pas. La discrétion de Clérambourg est proverbiale. Il outrepasse un peu la mesure aujourd'hui, je le reconnais… Mon cher docteur, ma mission près de Clérambourg est terminée: autant vous adresser à ce meuble!
—Mais, dit le docteur, il y a dans tout cela plus que de la discrétion: il y a du mystère! A la fin, que diable! j'aurais le droit de m'offenser!
—C'est ce que nous disions, fit petite-maman.
—Mon amie! n'envenimons pas les choses! Nous allons tout à l'heure prononcer des mots après lesquels il n'y aura plus à revenir en arrière: et nous ne savons pas seulement sur quel terrain nous avançons!
—J'ai envie, dit le docteur, d'aller tout bonnement demander une explication à monsieur Charmaison.
—Ou une réparation par les armes! pourquoi pas? fit mon père. Nous y voilà bien! Et après? Quand vous aurez commis cette sottise-là, croyez-vous que jamais vous obtiendrez la jeune fille? Est-ce que vous avez renoncé à elle?
—Non! dit le docteur en se redressant.
Il était resté debout, près de la porte, et il tenait son chapeau haut de forme à la main, au creux de la taille, dans une attitude qui lui était familière.
VI
Tout à coup la porte fut poussée violemment et vint frapper contre le plat du chapeau, qui en fut à demi écrasé. Nous ne fîmes tous qu'un saut. C'était Marguerite Charmaison qui entrait en coup de vent. Si instruit que l'on fût de l'indépendance de ses manières, on en était toujours surpris. Elle était seule; elle avait, disait-elle, planté sa femme de chambre dans un magasin.
—Mais qu'y-a-t-il?
—Il y a que mon père m'emmène: je pars… J'ai voulu que vous sachiez que je suis avec vous, les opprimés, contre l'injustice…
Parole de fille de tribun! Était-ce le motif qui l'amenait?
Le docteur, suffoqué plus que nous par la coïncidence de cette folle visite et par l'accident de son chapeau, balbutia je ne sais quoi, se courba, s'en alla.
Quand il eut tourné les talons, on interrogea Marguerite:
—Mais pourquoi ce départ précipité?
—J'allais vous le demander.
—A nous?…
—Voilà. Ce matin, avant le déjeuner, papa arrive de chez les Plancoulaine et me dit: «Ma fille, nous partons ce soir.» Je saute: «Pourquoi ça?—Tu dois le savoir!—Comment le saurais-je?—Par tes amis.—Quels amis?—Ceux que tu fréquentes chez les curés!»
Ces dames s'étaient rencontrées un jour dans le jardin du presbytère. Quelqu'un passant sur le pont avait pu les voir.
—Vous étiez avec nous, ma petite amie, dans le jardin du curé; et après? Ce n'est pas pour cela que l'on vous fait quitter Beaumont? Monsieur votre père n'a pas jugé à propos de nous revoir depuis que nous sommes mal avec les Plancoulaine, c'est très bien. Mais il ne vous a pas, que je sache, interdit de nous rencontrer?
—Non. Aussi, ce n'est pas parce que nous nous sommes rencontrées que l'on m'emmène.
—Pourquoi vous emmène-t-on?
—Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas, que je ne dois pas savoir, paraît-il, et dont on suppose que j'ai dû être informée, du fait seul que je vous ai rencontrée chez monsieur le curé…
—Nous ne savons rien, dit mon père.
—Oh! fit Marguerite, ce n'est pas gentil, vous ne voulez pas me le dire!
—Nous ne savons rien, mademoiselle, absolument rien!
Marguerite dit:
—Voyons… Il y a eu une demande en mariage?…
—Non, mademoiselle!…
—Ah! vous êtes pris! Comment savez-vous qu'il n'y en a pas eu?
Cette fois, c'était mon père qu'elle avait «fait parler». Sa physionomie si expressive s'éteignit. Bien malin qui eût vu si elle était flattée ou indifférente.
—Maintenant, dit-elle, adieu, adieu!
—Que c'est imprudent à vous d'être venue!
—Et si je vous écris, de Paris, que direz-vous donc?
—Quelle enfant terrible vous faites!… Sortez au moins par la ruelle.
Voilà Marguerite lancée dans la petite cour qui mène à la ruelle.
Mais il y avait encore, dans la petite cour, le docteur Troufleau qui faisait remettre son chapeau en état par la mère Fouillette. Coqueugniot, témoin de sa peine, était même descendu se joindre au groupe du médecin et de la vieille bonne, et il donnait ses avis comme s'il se fût agi d'un blessé.
Nous voyons Marguerite traverser la cour. La mère Fouillette et Coqueugniot assujettissaient le chapeau haut de forme sur le chef du docteur Troufleau; on distinguait fort bien les reflets brisés par une estafilade. Le docteur n'eut que le temps de porter la main à ce chapeau lorsqu'il reconnut mademoiselle Charmaison qui se sauvait par le petit corridor des écuries.
L'image m'est demeurée dans la mémoire, de Marguerite troussant d'une main sa jupe, retenant de l'autre son chapeau de paille et se retournant vers nous, ses jolis cheveux ébouriffés. Elle nous adressa des bonjours de la main; nous vîmes ses beaux yeux, ses dents… Et le pauvre docteur Troufleau qui était là, faisant des saluts, les deux bras ballants, et au bout de l'un d'eux le chapeau haut de forme en accordéon!
Marguerite tenait-elle réellement à savoir si la demande en mariage avait eu lieu? Tenait-elle à éprouver par elle-même la qualité du bruit public, selon lequel le «docteur Troufleau ne sortait pas de chez les Nadaud»? En ce cas, un singulier hasard desservait le pauvre docteur et nous-mêmes!
VII
Marguerite disparue, mon père ne fit qu'un bond jusque chez M. Clérambourg.
Il en revint, non plus crispé par l'incertitude, mais anéanti.
—Clérambourg a desserré les dents.
—Ah! Et qu'a-t-il dit?
—C'est moi qui ai posé la question. Il n'a eu qu'à répondre.
—Quelle question?
—Celle-ci: «Clérambourg! le docteur Troufleau a vu sa demande repoussée sous prétexte qu'il fréquente ma maison?»
—Comment!… tu crois vraiment que c'est à cause de cela?
—Clérambourg m'a répondu: «Oui.»
—Et Clérambourg n'a pas giflé le monsieur qui lui a fourni ce prétexte?
—Clérambourg ne m'a pas dit ce qu'il a fait. Je suppose qu'il a agi convenablement…
—Ce qu'il y avait de convenable, c'était de lui arracher les yeux!
—Je ne suppose pas qu'il ait fait cela, mais je suppose que les relations de Clérambourg avec les Plancoulaine, de qui Charmaison n'est que le porte-parole, ne seront pas empreintes dorénavant d'une grande cordialité…
Petite-maman haussa les épaules:
—A moins que monsieur Clérambourg ne choisisse dorénavant la maison et les cigares Plancoulaine pour digérer, le soir, et que nous ne revoyions plus le bout de son nez!… Ah! ce n'est pas moi qui le pleurerai!
—Clérambourg est un ami de trente ans pour moi.
—Taratata!
—Il m'a vendu son étude et il y reste attaché: les Plancoulaine sont inféodés à Courtois…
—Taratata!
—J'ai pleine confiance en l'amitié de Clérambourg. Il ne s'agit pas de cela pour le moment, mais d'un brave garçon qui est un fidèle ami, lui aussi, et de qui il va falloir nous priver…
—Pauvre garçon! avec son chapeau cabossé! Elle a passé devant lui en riant… peut-être se moquait-elle de lui, peut-être non! Peut-être ne l'a-t-elle pas vu même! Peut-être n'a-t-elle pas remarqué, en ouvrant la porte d'ici, qu'elle aplatissait son chapeau… Et lui qui la saluait, qui faisait des courbettes, des courbettes!…
Mon père dit à son tour:
—Pauvre garçon!
—Tu vas lui dire le motif?
—Je ne veux pas que la carrière de ce jeune homme soit brisée à cause de nous: il n'y a pas eu que le refus de mademoiselle Charmaison, il y en a eu d'autres.
—Pour le même motif?
—Pour le même motif.
—Qui t'a dit cela?
—Clérambourg. Il sait tout.
—Pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus tôt?
—Je n'avais pas songé encore à lui poser la question. Je la lui ai posée pour les deux demandes en mariage connues de nous; il a fait «oui».
—Mais c'est infernal! c'est à envoyer ce pays au diable!
—Tout cela remonte à l'achat de la maison Colivaut!
VIII
L'aveu fut fait dès le soir au docteur Troufleau, qui venait dans l'espoir d'entendre parler de mademoiselle Charmaison. Mon père était ému, car ce qu'il allait dire lui coûtait doublement: en apprenant au jeune homme le motif qui lui valait le refus des jeunes filles du pays, il se privait d'un dernier ami, et en cédant à la pression de la calomnie, il semblait admettre que cette calomnie fût fondée.
Il tendit la main au docteur:
—Mon ami, quittez ma maison: vous y gâchez votre avenir. Hier, je vous suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la méchanceté publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi qui vous dis de vous écarter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas, contaminés. Pour vous, une chance de salut demeure: séparé de nous, le pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'épouser une jeune fille comme il faut et de fonder une famille… Il n'y a pas à hésiter!
—Je n'hésite pas! je reste avec vous.
Mon père hocha la tête et sourit amèrement.
Le docteur reprit:
—Mon intention n'est pas, actuellement, de m'établir, de fonder une famille, mais avant tout d'épouser une jeune fille que j'aime. Cette jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle était encore ici il y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son père en sacrifiant l'amitié de madame Nadaud et la vôtre, je pense et je veux avoir la conviction que je m'aliénerais à tout jamais, par un pareil trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.
—Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez d'abord en état de gagner sa main.
—Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!
—Soit! dit mon père, mais allons jusqu'au bout!—puisque aussi bien il faut que j'examine la situation dans toute sa triste réalité, qui m'est révélée d'aujourd'hui seulement.—Il ne s'agit pas, pour vous, uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrière à ménager. Songez à votre clientèle. Toute la ville, à ce que je vois, obéit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise demain à celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en interdit…
—Je suis seul médecin à Beaumont!
—Ils en appelleront un second!…
—A défaut de la clientèle bourgeoise, qui seule se laisse mener à la baguette, il me restera l'autre: le petit commerce et la campagne.
—Bon! bon! dit mon père; vous êtes un brave et digne garçon, et je vous remercie.
—Oui! dit petite-maman, nous vous remercions; vous êtes un homme de cœur.
Tous deux lui serrèrent la main, et ils avaient les yeux un peu humides. Mais je connaissais bien la figure de mon père, et je voyais, à un mouvement des sourcils, à un hochement de tête, que, s'il ne doutait pas de la bonne volonté du docteur, il n'avait pas confiance en la durée de ses résolutions. Il n'avait confiance qu'en Clérambourg.
IX
Lorsque je n'allais pas à ma leçon de latin, on m'envoyait quelques heures dans les jardins de madame Colivaut. Mon père aimait à me savoir là; c'était un peu, pour lui, prendre possession de la maison. Il me disait: «Tu tâcheras d'être à la balustrade sur les quatre heures, au moment où je passerai; alors je te verrai de loin.» Ainsi il se figurait qu'il rentrait chez lui et que son fils l'attendait sous les beaux arbres. Pour les gens de la ville, il me plantait là aussi comme un drapeau. C'est que, de tout Beaumont, on me voyait sur cette terrasse fameuse, et les personnes qui allaient chez les Plancoulaine ne pouvaient manquer de dire là-bas qu'elles avaient vu le «petit Nadaud se prélasser comme chez lui à la balustrade de madame Colivaut».
Un jour de la fin de l'automne, madame Robert, la dame de compagnie, me fit entrer dans la chambre de madame Colivaut. Les sièges y étaient garnis de housses, les fenêtres, de rideaux jaunes; un grand placard bâillait, où l'on apercevait des rouleaux de papiers de tenture et du linge en pile; une odeur de caramel se mêlait à celle du tabac à priser; au fond d'une alcôve, madame Colivaut était couchée. Sa tête de pomme de reinette, embobelinée dans un bonnet, ne me plut guère, car je pensai, dès le seuil: «Sacristi! il va falloir embrasser!» Madame Colivaut caressait un gros chat qui ronronnait sur l'édredon, contrairement, c'était probable, aux volontés de madame Robert, femme d'humeur prompte, qui se hâta d'empoigner l'animal par la peau du dos, tandis que sa maîtresse disait d'une voix plaintive:
—Qu'est-ce qu'elle vous a fait, cette pauvre bête?
Madame Robert tenta de me soulever pour me mettre au niveau des joues rondelettes et fripées de la malade, mais elle me trouva trop lourd. On se contenta de me demander mon âge; puis madame Colivaut fit signe à madame Robert d'aller prendre dans la commode la boîte aux chocolats. Ils dataient du jour de l'An; mais je ne fis pas le difficile. Enfin, on m'envoya jouer.
Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait été coupé. Sur la pierre noircie, rugueuse et trouée comme une éponge, il était poussé de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une touffe d'herbe lançait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je m'aperçus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner à l'ardoise brisée: plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes manchettes.
Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapprochée d'une couturière qui cousait chez madame Colivaut. La lessive séchait. De beaux nuages moutonneux traînaient sur le cadran une ombre rapide. Je ne sais pourquoi, tout à coup, mon cadran me reversa son charme magique, et je me mis à réfléchir.
Je me mis à réfléchir, c'est-à-dire que je pensai à Marguerite Charmaison. Réfléchir m'était très pénible autrefois parce que j'avais l'ambition de penser à des choses magnifiques, ce qui n'est pas toujours aisé. Mais depuis que j'avais institué Marguerite Charmaison la dépositaire attitrée de toute les beautés du monde, lorsque ma crise d'idéalisme me prenait, je n'avais qu'à m'abandonner au souvenir de sa charmante image.
O Marguerite Charmaison! que je fus attristé, devant mon cadran solaire et durant cette heure délicieuse d'automne, en me remémorant que vous étiez aimée par un petit monsieur vêtu d'une longue redingote et coiffé d'un chapeau haut de forme que vous-même aviez cabossé!… Et vous, voyons! l'aimez-vous?… Est-ce que tout doit décidément aboutir au train-train médiocre ou vulgaire? N'êtes-vous qu'une femme douée de curiosités, de roueries et de passions communes, petite fiancée du lord aux mains translucides? Que n'ai-je pu vous interroger, Marguerite Charmaison! Je vous interroge, ô grand ciel, là-haut, ô vous qui me faites lire, d'un doigt d'ombre, de belles sentences sur le cadran solaire, dites-moi pourquoi les enfants se font des idées plus hautes que les choses réelles? Est-ce pour se les voir faucher avant vingt ans, comme l'herbe des pelouses que le jardinier impitoyable maintient égale et rase et le plus près possible de la surface de la terre?…
Le soleil se couvrait, et la pointe d'ombre était retirée. Puis elle réapparaissait tout à coup entre les grands chiffres romains. Et je lisais pour la cinquantième fois l'inscription latine: Lædunt omnes, ultima necat.
Madame Robert fut tout à coup devant moi et me dit:
—Mais! vous vous ennuyez, mon enfant! Il faut jouer!
Je fus, encore une fois, saisi d'une grande honte: j'aurais préféré être surpris mangeant des confitures à même les pots, à l'office, que seul, devant un cadran solaire, «à ne rien faire».
Me voilà parti, courant dans les allées du jardin, dont je retourne le sable et écorche les beaux coins des plates-bandes, comme un cheval échappé.
Sur plus de cent mètres, entre des troncs d'abricotiers, un linge bleuâtre était étendu, que des becs de bois à ressort métallique mordaient contre la corde. Je bondis à travers la lessive, afin de prouver à madame Robert que je sais gambader et m'amuser follement, quand il le faut. Les deux bras en avant, les yeux fermés, je tourne, je vire, parmi les serviettes, les draps de lit, les chemises, les pantalons, les bonnets de nuit, les mouchoirs et les camisoles.
A demi étouffé sous la toile humide, je perçois toutefois des cris aigus et je distingue entre deux draps madame Robert, qui accourt vers moi. C'est pour jouer sans doute. «Attends voir un peu, madame Robert! si je ne cours pas plus fort que toi…» Je fuis devant madame Robert, je chevauche à travers les plates-bandes, je renverse une cloche à melons, si bien suspendue pourtant aux crans de trois crémaillères de bois; j'évite avec adresse les petits pois ramés, enfin je me trouve à bout de souffle dans une planche de fraisiers où les fruits écrasés forment sous mes semelles une pâte poisseuse. Alors seulement, je m'avise que j'entraîne une chemise de femme, une superbe chemise à empiècement de dentelles, arrachée par moi involontairement à la morsure des becs de bois. Un de mes bras est introduit dans une manche, la batiste a touché la terre, le terreau gras, le crottin; la chair des fraises foulées aux pieds achève de profaner le linge de corps de madame Colivaut!
Madame Robert était verte de colère. Elle ne jouait pas! ah! mais non. Elle me cria:
—Petit misérable!
Puis elle saisit le bas de sa robe, qu'elle retroussa sur ses guiboles maigres, pour franchir la couche à melons. Elle fut sur moi et m'appliqua une gifle avec l'entrain qu'a un soudain orage à faire claquer les contrevents.
—Ah bien! criait-elle, je ne m'étonne plus qu'on dise tant de mal de chez vous!… Quand on a pour enfant un démon pareil, on est bien capable de ce qui se dit!…
La main sur ma joue blessée, je m'éloignai vite de cette mégère. Je descendis les marches vacillantes, je traversai le parterre et gagnai la terrasse, sous l'orme et le marronnier, afin de voir mon père quand il passerait.
Un épais tapis de feuilles mortes garnissait la terrasse et il s'en dégageait une odeur triste et singulière.
J'allai m'asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m'accoudai à la balustrade. C'était un jour ordinaire; on apercevait peu de monde. Les hommes politiques commençaient cependant à s'assembler pour l'apéritif. Une femme, un seau à la main, gagnait le socle de la statue; on entendit le bruit du seau de fer-blanc déposé vide sous la fontaine, puis celui de l'eau bouillonnant sur son fond sonore.
Je n'étais pas là depuis trois minutes que je vis le rideau se soulever chez madame Auxenfants, et la face jaune de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. Les yeux de M. Fesquet se fixèrent sur moi à la manière de ces chats qui, apercevant un de leurs pareils sur le toit voisin, suspendent leur pas et demeurent un long moment immobiles avant de faire un mouvement nouveau. M. Fesquet était de la famille des chats à poils rouges qui ont les yeux d'un étrange jaune de soie délavée et en même temps de braise ardente. Il avait dû être très blond dans sa jeunesse; il était bilieux, célibataire et inoccupé. Il vivait depuis des années chez madame Auxenfants, propriétaire d'une grande maison qu'elle louait au docteur Troufleau et à lui, ennemis mortels, les dorlotant également, soignant leur linge en commun et leur servant, à la même table, de petits plats.
M. Fesquet me signala à son hôtesse. Madame Auxenfants parut sous le rideau, me lorgna, puis rendit la place au plus curieux.
Pour me mieux voir, M. Fesquet ouvrit la fenêtre. Son regard de matou allait de ma personne aux grands arbres que l'automne faisait resplendissants d'or et de rouille et dont les panaches bruissaient sur ma tête. Il clignait de l'œil. Il se recula; il fit avancer madame Auxenfants. Tout à coup il leva le bras très haut, en tenant la main rigide comme une serpe, et il fit une vigoureuse section, devant lui, dans l'espace: il tranchait les arbres de madame Colivaut à son idée.
Les troncs de l'orme et du marronnier étaient situés à un mètre à peine de la balustrade, et ils lançaient des branches magnifiques et libres, principalement sur la rue, du côté du midi et par-dessus le toit de madame Auxenfants. Depuis des générations, les voisins indulgents avaient toléré ces empiètements d'ombrages. Si la main de M. Fesquet eût été puissante et coupante, les deux arbres vénérables eussent été amputés net, au ras du tronc.
Et comme je ne bougeais pas, M. Fesquet sortit et vint dans la rue. Les deux mains aux goussets d'un pantalon à rayures, il vint jusqu'au pied de la terrasse. Et, là, il regarda encore en l'air, comme s'il prenait ses mesures. Il les avait prises depuis beau temps, je suppose; mais il voulait que je fusse frappé de ses gestes et que je les rapportasse à mon père, afin de lui faire de la peine.
Puis il se campa, là, sous moi, les mains aux goussets et la tête nue; chez lui enfin. Il avait cette habitude, et madame Colivaut, plus d'une fois, avait fait jeter des feuilles mortes ou des balayures dont ce fielleux avait été souillé.
Tandis qu'il était là encore, je vis mon père remonter la rue, du bas de la ville. Il me vit, lui aussi, car, de si loin qu'il se trouvât, il regardait la maison Colivaut; et il me fit un signe de la main.
Mon œil d'enfant discernait la trace des ennuis sur les épaules de mon père. Il n'y avait pas si longtemps, il portait beau encore; il était dans la force de l'âge, sa taille demeurait mince et il passait pour élégant. Mais quelque chose d'écrasant lui tombait chaque matin sur la nuque, et tout son buste fléchissait.
Il n'était ni familier ni loquace, mais il avait toujours aimé qu'on lui fît bonne mine dans la rue, et il n'était pas fâché que quelqu'un s'excusât de l'aborder pour lui demander conseil. La rencontre d'une figure hostile le troublait, lui brisait les jarrets. Il avouait cette faiblesse; on l'en plaisantait; lui-même se traitait de fillette. Il n'avait pas la haine qui aide à supporter le choc ennemi.
Hélas! c'en était fait des traversées glorieuses de la ville, alors que nous allions chez les Plancoulaine, et qu'il marchait, salué de tous, donnant dix poignées de main et levant haut la tête devant la porte de son collègue Courtois! Les saluts qu'il avait maintenant à rendre étaient rares. Des personnes rentraient dans leur boutique en le voyant venir.
Il s'engagea sur la place. Quatre de nos hommes politiques étaient assis au café. L'un d'eux, le farouche Cincinnatus, aperçut le notaire qui montait, et il dut le signaler à ses compagnons, car les trois autres tournèrent la tête vers lui. Lorsqu'il allait passer devant eux, le conseiller Soupe lui adressa un coup de chapeau si large et si éloquent que le pas de mon père en fut ralenti: il y avait lieu de s'étonner de cette marque inattendue de respect. Voyant cela, le conseiller municipal se leva et fit un mouvement, incertain, vers mon père. Mon père, à son tour, voyant cela, s'arrêta. On lui tendit la main. Ils causèrent.
C'était un événement.
Mon père était le notaire de la bourgeoisie réactionnaire, éloignée de la politique depuis la chute de l'Empire; il se tenait sur une grande réserve vis-à-vis de ces messieurs du conseil; à peine envoyait-il, comme par le passé, réparer ses souliers de chasse chez le maire actuel, savetier de son métier. Depuis la rupture avec les Plancoulaine, on prétendait que les «rouges» lui souriaient. Le colloque sur la place était la confirmation de ce bruit. En admettant que les avances de ces messieurs se fussent produites en temps ordinaire, mon père les eût accueillies d'un bref salut, et dédaignées. Il s'était arrêté; il causait.
On se sépara en se saluant de part et d'autre avec une certaine emphase. Puis mon père continua de monter vers la maison Colivaut.
M. Fesquet, au pied de la terrasse, ne bougeait pas. Il regardait venir l'acquéreur de la maison Colivaut. Il pouvait croire que l'acquéreur était déjà installé dans la place, qu'il le voyait rentrer tranquillement chez lui; que rien, à part cela, n'était changé à la maison Colivaut, et qu'au-dessus de sa tête jaune et jusque sur le toit de madame Auxenfants bruissaient les débordants feuillages de l'orme et du marronnier.
Je regardais venir mon père; je regardais au-dessous de moi la tête de M. Fesquet; ses oreilles seules remuaient.
Mon père affecta de ne pas le voir. Il avait le visage agité; mais sa grande sensibilité même lui donnait de l'audace. Il s'arrêta à un demi-pas du pantalon rayé, pour me dire:
—Bonjour, gamin!… Il fait bon, là? As-tu fait ta visite? As-tu été poli, au moins?
Je n'osais pas répondre, à cause de la présence de M. Fesquet. Les oreilles de M. Fesquet pâlissaient; son corps était immobile. Il ne toussait pas; il ne crachait pas; il ne tortillait pas un poil de barbe; il ne cognait pas, du bout du pied, un des marrons qui jonchaient le sol. Cela m'étonnait. Mon père faisait de lui abstraction complète.
—Eh bien! petit bêta! tu n'as pas un mot à me dire?
J'étais devenu rouge. C'était moi le plus gêné. Mon père s'avança encore. Je crus qu'il allait marcher sur les pieds du bouilleur de cru et qu'ils allaient se battre. Enfin mon père me dit:
—Allons! cours annoncer ma visite à madame Colivaut!
Je le vis avec satisfaction s'éloigner de l'homme immobile et incliner vers la grande porte aux pattes de biche. Puis j'entendis en même temps grincer le fil de fer et retentir au loin la cloche sur les jardins.
Alors je courus annoncer la visite.
A l'entrée de la cuisine, j'aperçus madame Robert debout, les deux poings sur les hanches. Près d'elle, la petite bonne, qui avait pour fonction d'aider la cuisinière septuagénaire et à demi percluse, était courbée, la tête en bas, sur un bassin de terre où elle frottait vigoureusement quelque chose avec un morceau de savon de Marseille de la taille d'un pavé. Un coup de cloche retentissait. La petite bonne leva le buste et, aussi haut qu'elle, il sortit de l'eau savonneuse un long linge fin, réduit en corde, mais qui s'étala aussitôt et en quoi je reconnus la chemise de madame Colivaut, maculée au jardin par mes ébats.
Ce spectacle et celui de madame Robert présidant en personne au lavage, les poings sur les hanches, me retirèrent toute force et tout courage. La petite bonne disait:
—Faut aller ouvrir, tout de même?
Mais madame Robert ne semblait pas admettre que l'importance d'une visite pût équivaloir à celle de la pureté du linge de sa maîtresse, et, d'un geste, elle commanda à la petite bonne de replonger encore une fois dans l'eau la chemise, puis elle s'en empara elle-même et dit:
—Si c'est une visite, madame est fatiguée.
J'étais là, et j'étais chargé d'annoncer la visite de mon père. Si encore madame Robert eût détourné son attention de la chemise, peut-être eussé-je parlé. Mais elle paraissait si absorbée que je mesurai, au soin qu'elle avait de réparer mes dégâts, l'étendue de son ressentiment. Enfin, elle m'aperçut:
—Ah! vous voilà, vous!
Alors je glissai vite:
—C'est papa.
—C'est papa, quoi? c'est papa…
La petite bonne revenait:
—Mame Robert, c'est monsieur Nadaud.
—Il vient chercher le petit?… Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, plantée comme un échalas?
—Mais non, madame, monsieur Nadaud a dit comme ça qu'il venait pour voir madame Colivaut…
—Eh bien! qu'est-ce que je vous avais recommandé?…
—Je sais bien, madame; mais comme le petit jeune homme était là, je me suis dit: des fois qu'il rapporterait à son papa…
Madame Robert n'ajouta rien. Elle tenait la chemise mouillée par les deux épaulettes; la chemise de madame Colivaut s'égouttait par son milieu. Madame Robert la plaqua sur la figure de la petite bonne, me saisit d'une main gluante et m'entraîna vers la porte, où mon père attendait. Malgré la vivacité de notre course, je ne pus tenir contre la curiosité de revoir la petite bonne sous son linge humide, et je me retournai. La petite bonne pagayait sous la chemise de madame Colivaut pour se décoller de la figure et surtout des cheveux le lourd linge ruisselant. Je n'eus pas le loisir de sourire. Ce n'était pas un voyage d'agrément que me faisait faire madame Robert, au pas de course, et je redoutais aussi qu'elle ne dénonçât à mon père mes mésaventures ou qu'elle ne l'injuriât lui-même en lui jetant à la face les choses qu'elle avait bougonnées près de la couche à melons.
Mais, en présence de mon père, elle fut parfaite; sa physionomie servile se radoucit, et elle dit simplement:
—C'est que madame dort, monsieur Nadaud, et le médecin a bien recommandé de la laisser reposer, car madame est bien fatiguée.
—Ah! fit mon père. J'aurais bien aimé le savoir plus tôt: voilà huit minutes, montre en main, que je suis à la porte.
—C'est-il possible, monsieur Nadaud? J'avais pourtant bien fait mes recommandations à Angélique; mais on ne peut compter sur rien avec ces jeunesses. Si ça vous plaisait d'entrer et de faire un petit tour dans le jardin, monsieur Nadaud… Faites donc comme chez vous.
Nous rentrâmes. Mon père se dirigea aussitôt vers la terrasse. Il tenait avant tout à pénétrer dans la maison et à marcher sur la tête de M. Fesquet. Il se pencha sur la balustrade et vit son Fesquet, qui n'avait pas bougé. Alors il me parla très haut, pour que Fesquet sût bien qu'il était là.
—Eh bien! me dit-il, on s'amuse ici, à la bonne heure! Est-ce que tu es monté jusqu'au jardin du haut?…
Il était accoudé à la balustrade; il avait l'air d'adresser ses paroles à M. Fesquet. Le crâne de M. Fesquet demeurait insensible; un air léger soulevait ses cheveux rares; ses oreilles, moins pâles, ne bougeaient plus.
—Quels beaux arbres! dit mon père.
Mon cœur battit, parce que je m'attendais à voir se relever vers nous la vilaine face jaune du bouilleur de cru, pour nous vomir des injures. Je tirai mon père par la basque de sa jaquette, sans rien dire. Il m'appela «petit bêta». Il prit un cigare, l'alluma lentement; il fit des nuages de fumée; il eût voulu, je crois, qu'ils descendissent; mais ils tourbillonnaient au-dessus de la tête de l'ennemi et se perdaient dans le feuillage doré. Les lois de la nature protégeaient M. Fesquet, dont le chef était seulement orné d'un baldaquin nébuleux.
Mais nous ne nous en allâmes point que M. Fesquet n'eût quitté la place.
X
Mon père éprouvait chaque jour de nouvelles difficultés dans ses affaires. Il avait déjà perdu la clientèle de plusieurs maisons importantes; une grande propriété s'était vendue, à Rigny, près de la Ville-aux-Dames, sans l'intermédiaire d'aucun notaire de Beaumont. On disait que Courtois avait tant fait pour en soustraire le bénéfice à son rival, qu'il s'y était usé lui-même; l'acte fut passé devant le notaire d'un canton voisin. Un coup entre autres nous fut porté par le mariage de mademoiselle de Grébauval, dont la famille était des plus fidèles à l'étude de mon père. Le contrat de mademoiselle de Grébauval fut rédigé par Courtois.
Mon père échangea ses impressions amères avec M. Clérambourg, ou plus exactement il les lui confia, car M. Clérambourg reçut les confidences et ne parla point. Petite-maman, exaspérée par ce silence, piqua son mari, qui en vint, un soir, à dire à Clérambourg:
—Mais enfin, toutes ces abominations se trament dans le salon Plancoulaine! Vous ne vous y trouvez donc jamais au moment où l'on cause?
M. Clérambourg regardait attentivement ses cartes; il annonça:
—Repic… Et capot!
—Si l'on se tait devant vous, chez les Plancoulaine, votre présence doit les gêner?…
—Valet de cœur, murmurait M. Clérambourg.
—… Car, enfin, vous y êtes assez souvent, chez les Plancoulaine!…
M. Clérambourg ne donna pas signe qu'il avait entendu.
L'amitié de mon père commença d'être atteinte à cette minute précise. Et de tous les malheurs qui l'accablaient, ce doute naissant qui effleurait une liaison si profonde lui fut le plus sensible. Sa femme lui disait:
—Ton Clérambourg est un faux bonhomme! Je l'ai toujours pensé, moi, du premier jour que je l'ai vu!
—Tais-toi, disait-il, tais-toi!
—Qu'en dites-vous, docteur?
—Oh! madame…
—Tu vois bien! tu vois bien! Le docteur est de mon avis!
—Permettez, madame, permettez!
Mon père écartait de la main une idée fâcheuse; il se levait; il marchait; il soulevait le rideau de la fenêtre; il ouvrait quelquefois pour respirer.
—Tu nous gèles, mon ami! Nous ne sommes plus au moins de juin, dis donc!
—Bon! bon!
Il fermait la fenêtre et s'en allait. On entendait son pas dans le corridor ou sur le pavé de la cour. Il s'en allait nu-tête. Petite-maman m'envoyait lui porter un chapeau. Il le prenait à la main, mais ne le mettait pas; il disait qu'il avait chaud à la tête, si chaud!… Je revenais dans la salle à manger, où étaient le docteur et la petite-maman. La mère Fouillette dégarnissait la table. Puis M. Clérambourg arrivait.
Il ne manquait pas une soirée. On ne pouvait dire que sa fidélité s'altérât.
Mon père rentrait dès qu'il savait que Clérambourg était là. Et quand il se trouvait devant cette face de cire et ces yeux de veau mort, il s'apaisait, se rassérénait; sa confiance renaissait, commandée par une longue habitude, et son immense besoin d'avoir un ami animait et ornait l'être muet et blême qui, depuis trente ans, jouait pour lui le rôle de l'ami.
Depuis trente ans, il n'avait pas fait une affaire, une démarche, un geste pour ainsi dire, qu'il n'eût pris préalablement l'avis de son ami Clérambourg. Quand Clérambourg ne répondait pas, il temporisait, ou bien il s'abstenait d'agir; il s'en était applaudi souvent. Quand Clérambourg approuvait, on pouvait être sûr et aller de l'avant. Le fait est que Clérambourg avait une vaste expérience et se trompait peu.
Une seule fois mon père avait négligé l'approbation de Clérambourg: c'est lorsqu'il s'était agi de son second mariage. Petite-maman le savait-elle? Était-ce de cela qu'elle gardait rancune? M. Clérambourg, interrogé sur l'à-propos de cette union, ne s'était jamais prononcé, jamais. Oh! je l'avais assez entendu répéter par ma grand'mère! Il n'avait dit ni oui ni non; il avait fait sa bouche close; cette bouche, mon Dieu! cette ligne mathématique tracée à la règle sur une matière cireuse!… Mon père avait passé outre, emporté par la passion.
Survint une affaire de rien, qui fut plus amère encore que le contrat de mademoiselle de Grébauval.
Il y avait, en bordure du jardin de M. Clérambourg, une maison appartenant à un vieux bonhomme nommé Pichard. Cette maison possédait, sur le jardin, un jour dit «de souffrance», par lequel un homme pouvait tout juste passer la tête. Le père Pichard était un contemporain de M. Clérambourg; ils avaient, disait-on, appris à lire sur le même banc, et à compter aussi, sans doute, car tous les deux étaient fort pingres. Pour cette raison ou pour une autre, M. Clérambourg tolérait que le père Pichard lui fît la causette de temps en temps par le «jour de souffrance», lorsqu'il se promenait dans son jardin. C'était un des souvenirs les plus vifs que j'eusse gardés de nos visites chez les Clérambourg, que cette tête de vieillard apparaissant soudain par un petit trou dans le mur et jetant de là-haut une parole invariable, mais qui surprenait toujours: «Et la santé va bien, monsieur Clérambourg?» On levait la tête; cela faisait un peu peur, mais on ne pouvait s'empêcher de rire. Et le père Pichard avait sans cesse un conseil à demander à M. Clérambourg.
Ce père Pichard mourut. M. Clérambourg nous l'annonça.
—Ah bah! fit mon père, il n'a donc pas fait de testament?
—Il n'avait pas grand bien.
—Il y a des mineurs parmi les héritiers… l'inventaire…
—Attendez, fit M. Clérambourg; que diable! ils viendront vous chercher, s'ils ont besoin de vous.
On attendit; personne ne vint. Coqueugniot sut que le premier clerc de l'étude Courtois avait été vu sortant, la plume à l'oreille, de la maison du défunt.
Mon père ne déjeuna point; il eut la migraine et se coucha. Petite-maman envoya chercher le docteur Troufleau et lui dit:
—Cette fois-ci, le Clérambourg a été pris les deux pieds dans le plat!
Le malade fut mécontent de voir Troufleau; il prétendait qu'il n'avait rien; «un peu de bile… eh bien! quoi?»
—Voilà, dit sa femme, l'état dans lequel l'astuce de son cher Clérambourg l'a mis. Clérambourg a introduit Courtois dans la maison du père Pichard!
—Qu'en sais-tu? disait mon père, jaune comme un coing; qu'en sais-tu? attendons! tout s'explique.
Il était assoupi, le soir, à l'heure où M. Clérambourg arriva. Petite-maman profita de la circonstance pour faire dire à Clérambourg qu'il n'y avait personne à la maison. Aussitôt éveillé, mon père demanda si Clérambourg n'était pas venu. On lui dit la vérité. Il ne souffla mot, mais se leva, se chaussa: il voulait courir chez Clérambourg. Il disait:
—Nous aurons une explication loyale.
Mais il fut pris de nausées et dut se rejeter sur son lit. Anéanti par une violente crise bilieuse, il se traîna le lendemain chez Clérambourg.
—Prends au moins le petit avec toi, lui dit sa femme; il accourra nous avertir si tu as besoin de quelque chose.
Il consentit à m'emmener avec lui. J'étais peu gênant; je ne comptais guère.
Il avait beaucoup réfléchi; la crise l'avait soulagé, lui avait «nettoyé les idées», disait-il; et sa femme l'avait tellement chapitré qu'il commençait à admettre la possibilité d'une trahison de la part de son ami Clérambourg, quoiqu'une telle chose lui parût «inexplicable». Il répétait: «On s'expliquera! on s'expliquera!»
—S'expliquer! faisait la petite-maman; mais à quoi bon? Qu'est-ce qu'on explique jamais? Clérambourg tourne casaque parce qu'il obéit au mot d'ordre des Plancoulaine, comme les autres… comme tous les autres… non, sauf Troufleau; il faut rendre justice à ce garçon. Eh bien! quand tu perdrais ton Clérambourg, celui-ci nous restera; il a donné ses preuves… Troufleau…
—Mais je m'en fiche, de Troufleau! s'écriait mon père.
—Ah! et qu'est-ce que tu lui reproches?
—Rien du tout!…
—Bon! parfait!… nous verrons, nous verrons, dans tout cela, qui aura le beau rôle!
Lorsque mon père comparait ce qu'était pour lui le docteur Troufleau, doux, timide, conciliant, et adonné à une science étrangère, avec la ressource si longtemps prolongée que lui avait offerte son aîné dans la profession, Clérambourg, le pauvre petit médecin ne pesait qu'un fétu.
Nous sortîmes donc, tous les deux. C'était une des premières froides journées de novembre; une mauvaise bise nous cinglait la figure; je tenais relevé le col de mon pardessus, et, les mains dans mes poches, je me ratatinais. Mon père ne semblait pas prendre garde au froid. Il entra au bureau de tabac, acheta un cigare et l'alluma. On lui avait défendu de fumer, aujourd'hui du moins. Là, il rencontra un de ces messieurs du conseil municipal, Cincinnatus. C'était un grand et gros homme orné d'une grande barbe, coiffé d'un grand chapeau. Il donnait l'idée d'une République large et puissante; il évoquait un type d'homme très ancien, excessivement ancien, perdu dans la nuit des temps. Il ne faisait que fumer et boire dans les cafés, et parlait d'égorger la moitié des Français. Cincinnatus ôta son grand chapeau et tendit la main à mon père devant la buraliste qui en parut fort étonnée. Peu de mots, il est vrai, furent échangés entre eux:
—Vent frisquet, monsieur Nadaud, dit Cincinnatus.
—C'est l'hiver, dit mon père.
Et il sortit. Il n'allait pas si vite que je l'eusse désiré. Il regardait au loin; il tirait sur son cigare, et le vent emportait derrière nous une fumée épaisse; il n'avait pas songé à reboutonner son pardessus.
A ma stupéfaction, nous passâmes devant la maison de M. Clérambourg sans entrer. Ce n'était pas qu'il tînt à épuiser son cigare, car il fumait chez M. Clérambourg. Je crois qu'il reculait le moment de «l'explication». Il devait beaucoup souffrir. Peut-être préparait-il son discours. Un sujet n'était pas facile à aborder avec Clérambourg lorsque celui-ci voulait s'y dérober. Et quel sujet que celui qu'il allait falloir traiter là! Certes mon père eût abandonné la maison Colivaut pour conserver intacte l'amitié de Clérambourg.
Nous avions dépassé la maison Clérambourg depuis longtemps, quand il vira et revint sur ses pas. Il me regarda et me dit:
—Mais tu as l'air gelé!
Nous marchâmes un peu plus vite.
M. Clérambourg habitait, dans la rue de la Ville-aux-Dames, une assez belle maison bourgeoise où l'on ne pénétrait jamais, car, pour ne pas user sa maison, l'ancien notaire avait fait construire à côté un petit pavillon d'une seule pièce, où il se tenait ainsi que sa femme, tout l'hiver, autour d'une cheminée prussienne réputée économique. Madame Clérambourg était assise près de la fenêtre et confectionnait de petits ouvrages; elle disait bonjour, bonsoir, demandait des nouvelles et touchait un mot de la température; elle n'avait aucune importance. M. Clérambourg, assis dans un vieux fauteuil, frottait la semelle de ses chaussures contre les chenets de la cheminée prussienne, qui représentaient la tête à toupet de M. Thiers, en cuivre brillant. Ces messieurs, amis naturels de l'ordre et des capacités, et témoins, dans leur petite ville, des premiers gâchis démocratiques, gardaient une dent à l'organisateur du régime républicain. M. Clérambourg trouvait une certaine satisfaction à l'insulter de sa semelle, en effigie.
Quand nous entrâmes, sans sonner, selon la coutume familière, M. Clérambourg fit:
—Tiens!
—Oui, dit mon père.
Madame Clérambourg bougea un peu; mon père lui dit:
—Ne vous dérangez donc pas, chère madame,
Clérambourg demanda:
—Vous étiez sortis, hier soir, à ce qu'il paraît?
—C'est absurde! dit mon père, je ne sais ce qu'on vous a dit: j'étais malade comme une brute, au lit…
—Je me demandais: s'ils sont sortis, où diable sont-ils allés?
—En effet, où diable serions-nous allés?
Je crois que ce ne fut qu'après avoir dit cela, un peu machinalement, que mon père s'aperçut de l'allusion blessante que son ami faisait à notre malheureux isolement. Il y eut un moment de silence. Le double M. Thiers de cuivre souriait, d'un air malin, à droite et à gauche de la cheminée prussienne.
—Et ça va mieux? dit Clérambourg.
—Oui, dit mon père.
Il jeta son cigare dans la cheminée. Je vis qu'il allait parler.
—Non, dit-il, ça ne va pas mieux; mais j'ai tenu à venir m'excuser du malentendu d'hier soir, et puis… je veux vous parler à cœur ouvert, Clérambourg!… Cette affaire Pichard…
Clérambourg détacha aussitôt de son ventre une de ses mains croisées, et en fit un couteau, comme M. Fesquet pour les arbres; il trancha la question:
—Il n'y a pas d'affaire Pichard.
—Cependant… soyons sincères: mettez-vous à ma place; que penseriez-vous? Pichard était votre homme; il n'a jamais ouvert ou fermé sa porte, recousu un bouton de sa veste sans votre avis; il était niché dans votre jardin; c'était un chien à vous…
—Il suffit! dit Clérambourg.
Il redressa son grand corps dans son fauteuil, puis il se leva tout droit, et, comme nous étions assis, il parut immense et nous écrasa.
—J'ai dit: il n'y a pas d'affaire Pichard. Il suffit.
Sa voix tonna; la verrerie, sur le buffet, s'ébranla. Les murs, toute la pièce, la pauvre madame Clérambourg, le double M. Thiers et nous, ah! tout, tout ce qui existe au monde devait être assuré qu'il n'y avait pas d'affaire Pichard. Ah! saprelotte! s'il y avait eu une affaire Pichard après cet éclat de foudre… Qui eût dit, mon Dieu! que tant de bruit pût jamais sortir de l'horrible fente à peine visible sur la cire de la face de Clérambourg!
Il reprit:
—Il n'y a pas d'affaire Pichard. Il y a une affaire politique!
Et en prononçant «politique» sa lèvre lança une pluie; il frappa en même temps du plat de la main sur la table. Tout le pavillon s'ébranla encore.
—… Politique? fit mon père, d'un air complètement ahuri.
—Politique! répéta Clérambourg. Vous êtes compromis avec la clique gouvernementale!
Mon père ouvrit les yeux. Il était loin de s'attendre à ce reproche. Il pensa immédiatement—il nous l'a dit plus tard—à la poignée de main qu'il avait donnée aux politiciens sur la place, à la politesse toute récente de Cincinnatus. De cette dernière même, Clérambourg était peut-être informé: il savait tout.
—Compromis? dit mon père. Mais il n'y a rien de commun entre la «clique gouvernementale» et moi!
—Il y a ou il n'y a pas, le fait importe peu: vous êtes compromis.
—Soit!
—C'est une trahison! dit M. Clérambourg.
—Il est plaisant, dit mon père, de m'entendre reprocher, à moi, la trahison, à l'heure qu'il est!
—Mais, dit Clérambourg, on dit que vous vous laissez porter aux élections municipales!…
—De mieux en mieux!… Que vais-je apprendre maintenant de mes affaires?
—Je ne puis pas dire que j'ai vu de mes yeux la liste; mais quelqu'un m'a affirmé qu'il y avait lu votre nom.
—Il en a menti!
—En ce cas, il est bien coupable; car, par la diffusion de ce bruit, il vous aliène toute la clientèle sérieuse.
—Qui vous a dit cela? fit mon père.
—La liste a circulé dans la ville.