DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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—C'est une nouvelle infamie. Je ne les compte plus.
—Prenez garde! Je ne crois guère, pour ma part, qu'un bruit puisse aller très loin sans fondement aucun. Mais que voulez-vous que pensent vos amis qui lisent votre nom sur cette liste et, d'autre part, vous voient serrer la main de nos «rouges» les plus avancés?
—Ah! fit mon père avec franchise, c'est vrai: ils m'ont tendu la main, une fois, sur la place; je n'ai pas cru devoir leur faire l'affront…
—Une seule fois? Êtes-vous sûr?
—Tout à l'heure, c'est vrai, avoua mon père naïvement, chez la buraliste… Cincinnatus…
—Vous voyez bien! Je vous dis que vous êtes compromis. Il y a les faits.
M. Clérambourg s'assit, comme s'il venait d'élucider une question d'une manière définitive. Et il balança sa pantoufle sous le nez de M. Thiers.
Mon père contemplait avec les yeux d'un homme qui a le vertige l'effondrement nouveau où des ennemis acharnés le précipitaient, lui, les siens, sa fortune, sa personne publique et privée, ses opinions, son cœur. Quelqu'un avait eu l'idée de profiter d'une poignée de main polie pour achever de ruiner son crédit, et pis que cela: pour l'atteindre dans le plus intime et le plus profond de ses sentiments: l'amitié de Clérambourg! Quelqu'un avait voulu, préparé, provoqué cette poignée de main de carrefour. Clérambourg était le dernier ami qui lui fût demeuré fidèle. Un seul argument pouvait l'arracher de sa maison, on le savait bien: un dissentiment politique. Mais comment faire naître un tel dissentiment entre deux hommes qui avaient toujours pensé de même? Le moyen, une âme de vipère l'avait trouvé: c'était d'abuser de la faiblesse d'un homme réduit à l'isolement, en le tentant par des avances amicales. Le malheureux n'avait pas osé refuser une main tendue: il en serrait si peu!
Quant aux politiciens que l'on raillait parce que plusieurs d'entre eux ne savaient seulement pas lire, ils s'enorgueillissaient de la recrue d'un notaire et d'un transfuge. N'osant pas cependant lui faire des propositions, ils avaient essayé l'effet de son nom sur la liste municipale.
Il y eut un silence long et embarrassant. M. Clérambourg s'était affaissé dans son fauteuil, et, jugeant toute parole nouvelle oiseuse, il s'apprêtait à somnoler. Une châtaigne éclata tout à coup dans le foyer, avec fracas, et projeta des cendres qui couvrirent les deux têtes de M. Thiers, les pantoufles de Clérambourg, son pantalon et celui de mon père. Et toute une nichée de châtaignes insoupçonnées fut révélée entre les chenets: elles avaient des ventres de rouges-gorges et bâillaient par un côté de l'écorce.
Madame Clérambourg se leva et vint épousseter et brosser les pantalons de ces messieurs. Cela fit diversion un moment; mais bientôt il n'y eut plus rien à faire, et le morne silence retomba autour de la cheminée prussienne. Les deux MM. Thiers avaient conservé de la cendre sur le toupet et sur les lunettes.
Mon père, ayant vu le fond de l'abîme où il dégringolait, eut une pensée sentimentale, car le cœur dominait en lui. Il dit à Clérambourg:
—Mais vous, vous, Clérambourg, vous croyez à cela?
Le ton de sa parole, la grande émotion dont sa voix, à ce moment, fut vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait avoué précédemment la poignée de main, puis l'autre poignée de main chez la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure honnête, eussent convaincu tout être ayant gardé quelque chose d'humain. Mais Clérambourg était de ces gens avisés qui ne s'en laissent point conter: son unique vertu était la prudence.
Il écarta ses deux mains. Ce geste signifiait: «Je n'y puis rien, il y a les faits.»
—Ainsi, depuis trente ans… commença mon père.
M. Clérambourg éleva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire: «Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!»
On peut discuter une parole, y répondre un mot qui retourne la situation. Mais à un tel geste, que répliquer?
Je vis les yeux de mon père. Ils regardaient le foyer, le nid de châtaignes, la flamme vacillante, les têtes de cuivre, le bout de la pantoufle de Clérambourg. Ils assistaient à la mort d'un être très cher et très précieux, précieux et cher depuis très longtemps, depuis si longtemps qu'autant dire qu'il lui avait été uni toute la vie. Et c'était une mort pire que la mort naturelle, où l'on se quitte la main dans la main, avec l'espoir d'une réciprocité affectueuse d'un monde à l'autre. Là, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant à soi, cruellement, la passerelle du souvenir. C'était trop pénible.
Mon père se leva et salua madame Clérambourg. M. Clérambourg se leva pour refermer la porte sur nous.