← Table of contents
L'enfant à la balustrade

QUATRIÈME PARTIE

Reading edition

I

La mort de madame Colivaut eut un grand retentissement. On se pressa aux obsèques; non que la défunte se fût acquis, sa vie durant, des sympathies particulières, mais l'on entendait par là protester en nombre contre ce que la ville nommait, d'un commun accord, «l'attentat Fesquet». Dans l'esprit populaire, la vieille dame, qu'on attendait depuis des années à mourir, n'avait succombé qu'à la douleur de voir profaner ses arbres.

Fesquet vint à l'église. On fit le vide autour de lui. A l'absoute, un marchand de grains devant passer le goupillon au bouilleur de cru, affecta de le tendre à la personne qui venait immédiatement après lui; celle-ci le transmit à une autre, Fesquet ne renonça pas à remplir son devoir; il attendit de pied ferme, arracha l'objet à quelqu'un de moins résolu, et mouilla comme tout le monde le cercueil de madame Colivaut.

L'incident faillit faire scandale. A la sortie de l'église, le colosse Taillasson, sans avoir l'air d'y prendre garde, cracha sur le pied de Fesquet. Celui-ci se redressa comme un roquet prêt à mordre:

—Faites donc attention, au moins! dit-il.

—Je fais bien attention! dit Taillasson.

Il toisait Fesquet des pieds à la tête. L'un était si robuste, l'autre si gringalet, qu'il n'y eut plus ni geste ni mot.

Dans le cortège, mon père eut pour voisins le percepteur des contributions, le colonel Flamel et un M. Blaisois que nous voyions autrefois chez les Plancoulaine; tous lui parlèrent avec une aménité qu'il remarqua. M. Capdevielle, qui discutait derrière nous, dit très haut tout à coup:

—Voyons! Nadaud, vous, un homme de sens…

Dans la rue, au pas des portes, on regardait mon père. C'était lui qui allait désormais habiter la maison Colivaut; il grandissait aux yeux de tous, de l'importance de cette maison.

Ah! certes, on lui avait fait la guerre pour avoir prétendu l'occuper; mais maintenant il l'occupait. Aussi fidèlement que la fleur vers le soleil, la foule se tourne du côté de celui qui réussit.

Ceux qui n'osaient pas encore lui rendre hommage accablaient de prévenances mon grand-père et ma grand'mère. Ma grand'mère n'accordait pas beaucoup de prix aux démonstrations des hommes, mais mon grand-père en était ému aux larmes. Ne finissait-il pas par croire que cet enterrement était une manifestation en faveur de son gendre, de lui-même, de sa famille? Il remerciait des gens qui ne lui disaient rien; je le vis serrer avec effusion les mains de M. Courtois, qui ne lui faisait certainement pas de compliments; il agit de même avec le neveu Moche qui restait glacial et n'y comprenait rien. En revenant chez nous, il dit le mot du roi de Prusse: «Les braves gens!»

—Tais-toi donc! faisait ma grand'mère.

Cependant elle-même se laissait gagner. N'était-ce pas elle qui, la première, avait blâmé mon père d'avoir acheté la maison Colivaut? Depuis lors, elle ne l'avait soutenu que par solidarité de famille; et que n'avait-elle pas fait pour vaincre son obstination? Eh bien! la réussite d'un projet difficile et longuement disputé à un sort contraire la touchait, la grisait presque. Elle triomphait avec son gendre et le félicitait cordialement; elle était un tantinet orgueilleuse de lui. Elle dit à sa femme:

—J'ai beaucoup d'amitié pour vous.

II

Pendant quatre jours, il y eut sous la terrasse de la maison Colivaut trois tapissières énormes qui engouffraient le mobilier de la défunte. Aux heures de loisir, on allait voir s'empiler là dedans les colis. Madame Robert présidait à l'emballage. Elle vint voir mon père et se recommander à lui pour obtenir une place. J'étais là; elle voulut m'embrasser. Je lui dis:

—Sapristi! vous m'avez pourtant bien battu!

—Oh! oh! dit-elle, à propos de la chemise de cette pauvre madame Colivaut!… Voyez-vous, ces enfants, c'est que ça n'oublie point!… Défunt, madame était si regardante pour son linge et pour tout!… Vous ne l'avez donc pas dit à votre papa? Ah bien! vous n'êtes pas rapporteur; voilà une grande qualité!

Elle m'en trouva cent autres. Mon père s'occupa d'elle.

Nous allâmes voir partir les trois grosses voitures. Elles descendirent vers la gare environnées de claquements de fouet et de jurons. Mon père eut la clef de la maison Colivaut, et nous entrâmes.

C'était une des premières journées du printemps, qui, en Touraine, est souvent une belle saison. L'orme et le marronnier avaient reçu une noire couche de coaltar sur leur plaie, et le grand bras mutilé du marronnier se couvrait d'un feuillage tendre. Toute la maison, depuis le déménagement, n'offrait que le spectacle d'un indescriptible salmigondis; mais nous trouvions cela parfait. Nous ouvrions les portes, nous parcourions les pièces, nous aspirions l'odeur des placards, placards à confitures, placards à linge, placards à pharmacie, placards remplis de vieux rouleaux de papiers de tenture. On déroulait ces papiers; on essayait de réassortir en retournant les grandes langues déchirées qui pendaient aux murs. Beaucoup de plafonds étaient craquelés. Dans les chambres longtemps inoccupées, notre présence surprenait et agitait un peuple de souris. Paletot, qui nous accompagnait, dans une agitation fébrile, reniflait tous les coins. Nous montâmes jusqu'aux greniers. Nous mettions la tête à chaque lucarne. De là, la vue était large et belle: on dominait Beaumont; on apercevait la rivière, le pont, et même les toits des Plancoulaine. «Quel air!» disait mon père. Il ôtait son chapeau, se laissait dépeigner par le vent. Le vent défaisait aussi la coiffure de la petite-maman. Ils ouvraient la bouche; ils se faisaient emplir par la brise libre et saine. Puis ce furent des gambades dans les jardins; nous courûmes les uns après les autres, comme trois enfants. Paletot prenait part à nos joies. Je n'avais jamais connu mon père gai; je l'avais vu tant souffrir!

Puis nous recommençâmes à parcourir l'intérieur. Depuis longtemps l'attribution de chaque pièce était déterminée. Alors on imaginait l'endroit restauré et meublé.

—Je suis là, dans mon cabinet, vois-tu bien? tu peux communiquer avec moi sans passer par l'étude des clercs…

—Moi, ce qui me plaît, c'est l'escalier dans la tourelle. C'est un plaisir de monter par là!

—Madame dans sa tour monte…

Elle reprenait en riant et chantant:

—Si haut qu'elle peut monter!

—C'est égal, dit mon père, il y a pour six mois de réparations.

Qu'importe? nous étions chez nous! Nous allâmes sur la terrasse; il n'y avait plus aucun siège; nous nous accoudâmes à la balustrade, et là nous regardâmes longtemps la ville. De la ville aussi, l'on nous regardait. Nous étions là chez nous. Nous y passâmes l'après-midi entier, à ne rien faire, à nous sentir chez nous.

III

Mon père n'attendit pas la fin des travaux. Au bout de six semaines nous couchions dans la maison; l'étude y était installée nonobstant plâtriers et peintres.

Et le plus curieux était que les clients commençaient à revenir. Le branle était donné; on revenait à nous. Pourquoi? Peut-être n'avait-on pas eu à se féliciter du confrère de mon père. Plus probablement parce que nous l'avions emporté sur nos ennemis.

L'indolence de la petite-maman s'accommodait de cette installation inachevée; son mari ne pouvait pas exiger de l'ordre. Je passais avec elle les jours sur la terrasse. Elle y avait une chaise longue, et, commodément étendue, regardait la ville. J'aimais comme elle ces heures paresseuses et cette rêverie à la balustrade.

Dans la rue, tout s'accomplissait avec la cadence assurée de l'horloge. Un tel sortait, un tel rentrait à l'heure, à l'heure cinq, à l'heure dix, quotidiennement, immuablement. Nous voyions revenir M. Phébus avec sa canne à pêche et sa boîte de fer-blanc; un chien faisait le tour de la place et levait la patte à telle encoignure précise; le cafetier, les pouces aux aisselles, se plantait à la porte de son établissement; les deux demoiselles Tiffeneau, les brunes, et mademoiselle Bouquet, la blonde, sortaient bras dessus, bras dessous, montaient la rue et passaient sous la terrasse pour faire un tour dans la campagne; au tournant, elles avaient coutume de se mettre à chanter; à force de nous voir, elles nous souriaient; nous en vînmes à leur dire bonjour, puis on ajouta quelques mots.

Les conseillers municipaux s'assemblaient au café; le tilbury Troufleau s'engageait dans la ruelle, et nous faisions un signe au docteur, de loin.

On voyait aussi remonter régulièrement, le soir, les personnes qui avaient passé l'après-midi chez les Plancoulaine.

Le dimanche, toute cette rue ainsi que la place étaient envahies par une mer de blouses bleues empesées et miroitantes à la lumière; cela faisait un grand bruit monotone que dominait le tintement des cloches à l'heure de la grand'messe ou des vêpres; un courant de fidèles traversait cet océan, et on en pouvait suivre la trace sombre au milieu des blouses étincelantes, comme on distingue l'eau du fleuve longtemps encore au milieu de la mer.

Il est vrai que nous avions désormais M. Fesquet pour voisin. Mais, lorsque le vent a tourné au beau, le plus petit nuage gris disparaît de l'horizon. M. Fesquet, dans les premiers jours de notre installation, avait essayé de venir, comme par le passé, se poster, les mains aux goussets, sous notre balustrade, et nous ne l'en avions point empêché. Cependant il n'y revint pas. On supposa que le soleil ardent, dont les branches de l'orme et du marronnier l'abritaient autrefois, le grillait depuis l'élagage. Mais, par les temps couverts, il n'y revint pas non plus. On l'apercevait derrière le rideau de vitrage, et il regardait petite-maman, mais sans impertinence et sans haine; tout au contraire, on eut lieu de supposer que la vue d'une jeune femme jolie lui était agréable et l'adoucissait.

IV

M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne à trois kilomètres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme, environ deux fois la semaine, dès que la saison le permettait. Pour gagner leur propriété, M. et madame Gantois devaient passer sous nos yeux. Toutes relations étaient brisées d'eux à nous depuis l'impertinente visite de madame Gantois.

Nous vîmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un d'eux levât seulement la paupière. Un jour, il échappa à madame Gantois un coup d'œil; nous la regardions tranquillement; elle détourna aussitôt la tête. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas contenir sa curiosité; son regard et celui de petite-maman se croisèrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand nous étions sur la terrasse. Mon père s'y trouva par hasard: ces messieurs échangèrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'eût osé à une plus lente allure. Par un après-midi orageux, nous étions tous les trois sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le soleil s'obscurcit. Mon père dit:

—Tiens! les Gantois se risquent; ils vont être pris par le grain.

Les Gantois montaient la rue; le cheval, agacé par les mouches, tantôt piquait de l'avant, tantôt se rebiffait et stoppait. Au pied de la terrasse, où la voie tournait, l'animal secoua la crinière et s'arrêta. Spontanément? C'est très possible. Quatre pas à peine nous séparaient des voyageurs. M. Gantois salua et dit:

—Mauvais temps!…

Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de nouveau.

C'était trop poli. Mon père crut devoir dire un mot:

—Voilà l'orage!

M. et madame Gantois sourirent. Alors mon père, je ne sais pourquoi, salua, lui aussi, une deuxième fois! Au même moment, un éclair, une rafale, la pluie à grosses gouttes, un coup de tonnerre formidable. Mon père cria:

—Mettez-vous donc à l'abri!

Et il faisait signe qu'il y avait un auvent au-dessus de l'entrée de ses communs, à cinquante mètres sur la gauche.

—Merci! répondit le juge.

Nous courûmes à l'entrée des communs; mon père lui-même ouvrit la porte de la remise donnant directement sur la route, et nous trouvâmes la voiture sous l'auvent.

—Descendez donc, madame, je vous en prie. Vous allez être trempée, tout bonnement!

Madame Gantois ne fit pas de façons. Mon père garait sa voiture; on fit entrer celle du juge de paix, tout attelée. Nous restâmes dans la remise. La pluie tombait à torrents.

—Quel secours providentiel! disait madame Gantois. Vous êtes vraiment mille fois gentils.

Aussitôt elle fit des compliments de tout ce qu'elle voyait: de la remise, de notre vieille voiture, de l'écoulement des eaux, de l'aspect du parterre, tout inondé qu'il fût; des charmilles secouées par la bourrasque, du clocheton de la tourelle, des pelouses, du potager que l'on voyait au loin.

—Eh! mais, dit-elle, aussitôt l'averse tombée, nous voulions aller à la campagne, nous y voici!

Pouvions-nous faire autrement que de l'inviter à s'asseoir?

Elle accepta avec empressement. Mais c'était les jardins qu'elle voulait voir. On l'y mena ainsi que son mari; le cheval, paisible, attendit sous la remise. Au bout de quatre pas sur le sable humide, entre des escargots et des limaces brunes, madame Gantois, s'extasiant sur tout, posait deux doigts sur la manche de petite-maman et disait:

—Que je vous approuve d'avoir tenu tête à ce vieux tyranneau de Plancoulaine!… Ah! vous ne saurez jamais quelle patience il faut pour demeurer en bons termes avec ces gens-là!…

Petite-maman ne répondit rien. Madame Gantois dit, en remontant en voiture:

—Je viendrai vous remercier de votre bonne hospitalité.

Ils revinrent. Ils venaient volontiers, le soir, se joindre à nous sur la terrasse, qui était, certes, le plus agréable lieu de la ville. L'après-midi, comme tout le monde, ils le passaient chez les Plancoulaine.

Madame Gantois en avait tant à dire sur les Plancoulaine, que de pouvoir enfin s'épancher dans le sein de quelqu'un peu enclin à les ménager, était pour elle une véritable cure.

Un soir, les Gantois arrivèrent, flanqués des Hurtu, le jeune greffier de la justice de paix et sa femme. Hurtu était un homme modeste comme sa charge; ancien sous-officier, ancien clerc de notaire. Madame Hurtu avait deux enfants et faisait elle-même son ménage. Ces gens-là n'étaient guère reçus chez les Plancoulaine et, de ce fait, nourrissaient contre eux une jalousie sourde.

On pensa que madame Gantois avait amené en madame Hurtu une auxiliaire, parce qu'elle trouvait petite-maman trop peu ardente à charger ses ennemis. Madame Hurtu dit, en effet, en une seule soirée, tout ce qu'elle pouvait savoir contre les Plancoulaine; mais elle était dans un cas, en un point analogue au nôtre: elle ne fréquentait pas les Plancoulaine; en un point inférieur au nôtre: elle ne les avait jamais fréquentés; et sa verve de pamphlétaire manquait de base et d'aliment.

D'ailleurs madame Hurtu était une âme sentimentale et romanesque, qui fut saisie immédiatement et portée à l'extase par le clair de lune sur les grands arbres et sur le clocheton de la tourelle. Plutôt que de parler, elle préférait se promener silencieusement dans les allées et monter les marches branlantes qui conduisaient au jardin du haut. Depuis son mariage, la pauvre femme était privée de jardin.

Elle demanda la permission d'envoyer jouer chez nous ses deux «garnements».

—Oh! seulement les jours où ils ne vont pas à l'école!

On n'osa pas refuser, mais le procédé fut jugé familier; en outre, mon père n'aimait pas que je fréquentasse les gamins de l'école primaire.

Ces jeunes gens nous furent amenés, un jeudi, non par leur mère, mais par une dame Bodichon, femme d'un marchand de drap retiré des affaires, et qui tentait par tous les moyens de se faufiler dans la «société». Elle tint à voir madame Nadaud pour lui présenter les excuses de sa «chère amie» madame Hurtu, qui avait trop à faire pour accompagner ses «chers enfants». Puis ce fut une avalanche de flatteries grossières sur notre «distinction», sur la «richesse» du mobilier.

—Oh! chère madame Nadaud, serait-ce une indiscrétion de vous demander de visiter vos jardins?

On visita les jardins, cependant que les jeunes Hurtu se poursuivaient en piétinant les massifs. Je n'avais pas voulu jouer avec eux, et j'avais entendu qu'ils m'appelaient «l'empoté».

Madame Bodichon crut bienséant de glisser dans la conversation quelques insinuations perfides à l'adresse de l'ennemi: les Plancoulaine. Petite-maman n'eut pas l'air d'entendre. Mais madame Bodichon ne concevait pas que madame Nadaud ne la suivît point sur ce terrain. Elle l'y attira par des faits précis.

—Le plus joli, dit-elle, c'est qu'ils n'ont point eu à se louer du notaire Courtois…

—C'est donc vrai?

—Ah! vous voyez bien que ce n'est pas moi qui vous l'apprends, chère madame! Mais ils sont furieux, tout simplement, contre le confrère de votre mari! C'est maître Courtois qui s'était chargé de tout dans la construction du petit château au bord de l'eau, pour monsieur Moche, le neveu, sous prétexte que monsieur Plancoulaine avait la goutte et ne pouvait pas s'occuper des travaux…

—Mais le neveu Moche lui-même ne pouvait donc pas surveiller?

—Oh! madame, vous savez ce que c'est, quand il s'agit de sa poche! C'est monsieur Plancoulaine qui faisait construire à ses frais; il a voulu que tout soit exécuté par lui ou par son homme. Il paraît, madame, que c'est revenu trois fois plus cher que Courtois ne l'avait prévu!

—Cela arrive toutes les fois que l'on fait construire!

—Ça n'y fait rien, madame. Quand le moment est venu de payer, voyez-vous, ça sent toujours le voleur peu ou prou, comme on dit, et gare à celui qui vous tombe sous la main!… Comment donc! madame, mais il y en a qui ont dit dans la ville que si ça n'était pas le respect humain, monsieur Plancoulaine aurait rappelé maître Nadaud, oui, madame, quand ça ne serait que pour se venger de Courtois!

—Oui; mais on ne se demande pas si maître Nadaud se fût prêté à ce jeu!

—Voilà qui est parler!… Dans tous les cas, ce qu'on peut dire de ces gens-là, c'est que ce n'est pas eux qui recevraient chez eux aussi poliment que vous le faites, madame Nadaud, une personne de mon monde; car enfin j'ai vendu du drap, de mes propres mains…

—Quelle plaisanterie, madame Bodichon! Mais je n'ai aucun mérite, je vous prie de le croire!

—Comme vous dites ça gentiment!… Eh bien! madame Nadaud, je vous remercie du fond du cœur, et je viendrai vous voir de temps en temps, pour vous prouver que je ne dis pas des paroles en l'air. Quand une fois j'ai pris quelqu'un en amitié, moi, madame Nadaud, c'est comme de l'elbeuf: on peut tirer dessus, on peut frotter, s'y mettre à trois, s'y mettre à quatre; il n'y a pas d'usure!

Petite-maman ne fut pas flattée à l'excès de posséder l'amitié de madame Bodichon. Mon père fut très mécontent des gambades des petits Hurtu. Le pire fut que cette société, chez nous, se grossissait de semaine en semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de lune, la rêverie du soir à la fraîcheur, sur la terrasse, ni combien il y avait de «garnements» avides de gambader dans un beau jardin. Nombre de familles aussi,—amies, celles-là, des Plancoulaine—éprouvaient à déblatérer contre eux une satisfaction égale à celle de madame Gantois. Ces dernières vinrent timidement, et une à une, après avoir constaté que les Plancoulaine, avisés que les Gantois nous voyaient, ne leur en tenaient pas rigueur. Ce n'était pas ceux que nous avions eu jadis le plus de plaisir à voir, qui venaient ainsi, et mon père les méprisait, parce qu'il n'aimait pas médire des Plancoulaine, ni même de son confrère Courtois. Il n'osait défendre sa porte, parce que, malgré tout, il avait été flatté qu'on vînt le voir après un si long jeûne; ensuite parce qu'il avait connu combien la solitude était pernicieuse à sa femme: et il fallait bien qu'il préférât cette racaille à la compagnie d'un jeune homme, même honnête.

On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les affaires aussi reprenaient. C'était l'été; la maison était délicieuse. Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait même espoir que, dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait être fait et qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au noyau Plancoulaine.

Mais mon père disait:

—Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont aussi chez Plancoulaine soit mis à la porte de chez lui, et tu verras la débandade!

—Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours été, au fond, de ceux qui croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!

—Moi?… La preuve du contraire, c'est que…

—Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!

Elle réfléchissait, puis elle disait:

—Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine à la bouche.

—Il faudrait être sourd pour ne pas s'en apercevoir!

—Mais, d'ailleurs, de qui parler?

Il faisait pourtant bien des efforts pour qu'on ne parlât point d'eux. Sa femme laissait parler d'eux, mais fournissait peu de matière à la conversation. Leur réserve était signalée; néanmoins, il fallut longtemps pour que l'on remarquât que l'on avait créé là une réunion presque exclusivement en haine des Plancoulaine, chez des gens qui ne manifestaient point, en somme, qu'ils les haïssaient.

Madame Gantois dit un jour:

—Oh! monsieur Nadaud est d'une discrétion!…

—… Professionnelle, dit mon père.

Sa femme dit naïvement:

—Mon mari? il n'en a jamais voulu à personne! Il n'en veut pas à Clérambourg!

On dauba sur Clérambourg. Mon père s'en alla.

Sur Clérambourg, petite-maman se rattrapait. Celui-là, elle le détestait sans retenue. Grâce à cela, elle était moins suspecte. Mais mon père commençait à l'être.

Quelqu'un risqua:

—Je vous le dis, en vérité: monsieur Nadaud nous trahira.

V

En pleine renaissance de sa maison et de sa fortune, mon père conservait un souci, c'était évident, bien qu'il ne s'en ouvrît à personne.

Sur ces entrefaites, il y eut à Beaumont une affaire d'intérêt local qui ramena la politique sur le tapis; et mon père eut à se prononcer. Il s'agissait du presbytère, qui menaçait ruine et que le conseil de fabrique, sur l'initiative de M. Clérambourg, demandait soit à réédifier, soit à transporter dans une maison habitable. Le conseil municipal était opposé au projet. Cependant, selon la législation en vigueur, on devait admettre au vote les contribuables les «plus imposés». Mon père, propriétaire de la maison Colivaut, se trouva sur la liste des «plus imposés». L'affaire avait beaucoup échauffé les esprits; la ville était divisée. En réalité, personne à Beaumont, pas même nos farouches conseillers, ne tenait absolument à ce que le pauvre curé couchât à la belle étoile. Mais on avait transformé l'affaire en une question de principes, et l'objet même du vote était perdu de vue. Ces messieurs en us vinrent trouver mon père, bien qu'il laissât son fils apprendre le latin chez le prêtre, et sollicitèrent son vote. Le docteur Troufleau, à cette occasion, osa se déclarer; il affirma que «le presbytère actuel durerait bien autant que le vénérable vieillard qui l'occupait, et que, pour l'avenir, il était imprudent d'engager les finances de la ville dans une entreprise qui serait peut-être plus longue à mener à terme que n'aurait désormais de durée la «superstition» elle-même». On n'eût jamais de lui soupçonné tant d'audace! Mon père refusa son vote à Troufleau et à ces messieurs, et il le fit avec assez d'éclat pour que le bruit s'en répandît.

Le soir même, nous revîmes la petite bonne de Clérambourg. Elle apportait une lettre de son maître, conçue en des termes qu'un étranger emploierait pour féliciter quelqu'un qu'il n'aurait jamais vu ni connu. Cependant, en post-scriptum, Clérambourg demandait s'il serait reçu chez M. et madame Nadaud, au cas où il s'y présenterait. La petite bonne attendait la réponse.

Mon père alla trouver sa femme, la lettre à la main. Son sentiment intime se trahissait: il était rouge, ses yeux brillaient; on ne pouvait comparer la joie candide qu'il témoignait qu'à la douleur que je l'avais vu subir, un jour d'hiver, devant les chenets à tête de M. Thiers, chez son ami Clérambourg. Il ne songeait pas à feindre; sa bonne foi rayonnait; il en oubliait la haine que sa femme avait pour l'auteur de la lettre; il dit:

—Lis! lis!… La petite bonne attend la réponse.

Elle devina sans lire.

—J'y comptais! dit-elle. C'est un homme qui ne veut pas avoir tort. Il a rompu avec toi sous le prétexte d'un malentendu politique,—que tu as dissipé depuis longtemps,—mais pas si bruyamment qu'aujourd'hui. Aujourd'hui il ne veut pas être exposé à ce qu'on vienne lui demander: «Mais, enfin, pourquoi êtes-vous brouillé avec Nadaud? Il vote avec vous!» Il veut que l'on sache qu'il t'a félicité de ton vote. Il t'enverra promener demain…

—Tu as lu le post-scriptum? La petite bonne est en bas. Que faut-il lui répondre?… Tu vois qu'il a eu l'attention de mettre chez monsieur et madame Nadaud.

Elle avait parlé jusque-là assez froidement; mais, à la perspective de revoir la figure de Clérambourg, tous ses instincts de femme se soulevèrent. Elle trépigna; des épingles à cheveux tombèrent de sa chevelure; elle voulut les repiquer, défit sa coiffure; elle tenait à la main une masse de cheveux qui formait un gros serpent noir, et elle l'agitait furieusement en disant des choses désordonnées et pénibles. Mon père se promenait de long en large. Son parti était pris déjà, assurément; il savait ce qu'il répondrait à Clérambourg.

Sa femme se campa enfin devant lui:

—Ta belle-mère te l'a dit, et elle a raison: tu n'es pas de l'étoffe des héros. Tu as beau faire le monsieur qui se drape dans sa dignité blessée; tu cèdes, et tu céderas davantage encore!… Tu reçois Clérambourg aujourd'hui. Veux-tu que je te dise ce que tu feras demain? Veux-tu que je te le dise?… le veux-tu?… le veux-tu?…

Il haussait les épaules. Il répéta:

—La petite bonne est là qui attend!…

—Veux-tu que je te le dise?…

Elle ne le lui dit pas.

Il écrivit sa réponse.

La colère s'apaisa. On se fait à toutes les situations. Le soir on était préparé à recevoir Clérambourg; on pensait qu'il se présenterait à la même heure qu'autrefois.

Il ne vint pas; le lendemain non plus. Petite-maman eut beau jeu; elle se moqua de son mari et s'en donna à cœur joie contre Clérambourg. Mon père était vexé que son ancien ami ne montrât pas plus d'empressement; mais il avait confiance: il savait que Clérambourg, ayant demandé à venir et y ayant été autorisé, viendrait.

Trois jours après, nous étions sur la terrasse, comme de coutume, à l'heure de la tombée de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux se trouvaient au complet devant le café. C'était le soir du vote. Grâce aux «plus imposés», le principe de la restauration du presbytère avait été adopté, à une faible majorité. On entendait les éclats de ces messieurs battus. Nous vîmes monter du bas de la rue M. Clérambourg. Il revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des vapeurs odorantes de l'absinthe anticléricale, et évita de tourner la tête, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'évitaient, tout à coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet s'attachèrent à ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M. Clérambourg montait droit chez nous. Il donnait à sa visite un caractère politique.

Entre mon père et lui la conversation fut la même que s'ils ne se fussent point quittés. Peu à peu M. Clérambourg reprit ses visites du soir. Comme les autres, il était un homme d'habitudes, et ces soirées avaient dû beaucoup lui manquer.

Sa présence à la maison donna à notre groupe une sorte de consécration, une légitimité. Ce n'était plus un groupe d'occasion, de complaisance: les éléments qui l'avaient composé tout d'abord, tels que les Bodichon et les Hurtu, s'éloignèrent d'eux-mêmes; ils tombèrent on ne sait pourquoi ni comment: ils furent éliminés. La tentative de l'ancienne marchande de drap et de la femme du greffier pour pénétrer dans la «société» était encore manquée.

De ce phénomène le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et s'inquiéter. Mais lui-même espaçait ses visites, et il fut vu, une fois, à l'heure de l'absinthe, assis au café.

Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il était perdu pour nous. C'était le seul qui se fût montré un ami, le seul qui entendît l'amitié dans le sens de dévouement absolu à une personne, et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne partageait pas les idées de mon père, et il était demeuré attaché à mon père, contre toute la ville, et contre ses propres intérêts: il nous avait été héroïquement fidèle, on peut le dire, car sa fidélité, par un tour perfide du destin, avait failli l'entraîner, envers son ami même, à la plus grande trahison; il s'était vu clairement chaque jour au bord de l'abîme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'était pas tombé. Eh bien! mon père, qui était lui-même, pour Clérambourg, capable d'une amitié pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la raison: il n'avait jamais eu plaisir à la compagnie de Troufleau. Quant à la petite-maman, absorbée par son nouveau train de maison, elle prit garde à l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il était bien vrai que l'inclination qu'elle avait éprouvée pour lui ne provenait que de la solitude, de l'oisiveté et de l'ennui.

VI

Que manquait-il désormais à mon père?

N'avait-il pas atteint le comble de ses vœux?

Il possédait la maison Colivaut. Il avait des relations. Il avait recouvré son ami Clérambourg.

Sa femme lui disait quelquefois:

—Mais qu'as-tu? On dirait que tu attends un paquet par la poste.

Rien n'était plus juste que cette observation. Mon père, comme beaucoup de gens de province, avait le goût de «faire venir de Paris». Sur des catalogues de grands magasins, il commandait tel ou tel objet. Et il avait une certaine nervosité particulière en attendant l'arrivée du colis.

—Mais non! faisait-il. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

Elle le taquinait:

—Ah! ah! tu es peut-être bien amoureux?

Et elle lui citait, parmi les dames de Beaumont, celles qui étaient le moins aptes à inspirer une passion; c'était pour le faire rire. Il ne riait pas. Elle réserva pour la fin:

—Madame Plancoulaine!

Alors il rit.

—Pourquoi ris-tu?

—Mais, est-ce que je sais?… Je ris, voilà tout!

—Tu pensais à elle… Avoue-le!

—Moi? Grand Dieu!

—Pourquoi t'en défendre?

Évidemment, ce n'était pas par amour qu'il pensait à madame Plancoulaine; mais, tout de même, peut-être bien pensait-il à elle précisément, ou à son mari, c'est tout comme, ou aux réceptions de l'après-midi, ou à l'habitude qu'il avait autrefois d'aller chez les Plancoulaine, habitude aussi vieille que son amitié pour Clérambourg.

—Eh bien! et toi? disait-il. Pourquoi me montes-tu cette scie? Tu ne penses donc qu'à eux?

—A qui?

—Tu m'entends bien!

Depuis que M. Clérambourg était redevenu des nôtres, chacun évitait, dans nos réunions du soir, de parler des Plancoulaine, car il n'eût point permis, sans doute, que l'on médît d'eux; et le moyen de parler d'eux sans médire?

De sorte que mon père et sa femme, qui, presque à leur insu, devenaient d'une extrême curiosité touchant ce qui se passait chez les Plancoulaine, se trouvaient privés de renseignements. C'est alors qu'entre eux, sous le travestissement du rire, ils s'entretenaient des Plancoulaine. C'est alors que je vis maintes fois la petite-maman questionner la mère Fouillette au sujet de la sœur du chien Paletot. Oui, elle s'abaissait à cela, alors que jadis elle envoyait promener la vieille bonne lorsque celle-ci risquait une allusion à la chienne des Plancoulaine! La mère Fouillette n'était pas avare de détails; sa maîtresse les écoutait et les provoquait; elle les répétait à mon père, qui les écoutait pareillement et qui savait aussi les provoquer lui-même par les manèges les plus dissimulés. Ainsi, ils se repaissaient des Plancoulaine par les cuisines!

Que l'on voyait bien qu'ils étaient redevenus des êtres sociables! Ils en éprouvaient tous les besoins; ils en réadoptaient toutes les mesquineries. Je les aimais mieux du temps que durait leur malheur, alors que l'injustice les rendait fiers.

De leur ancienne fierté, que leur restait-il?

M. Clérambourg eut un soir l'occasion, parmi ses rares paroles, de prononcer le nom des Plancoulaine. Ayant à citer ce nom, M. Clérambourg, avec une intention certainement préméditée, car il ne livrait rien au hasard, s'exprima ainsi:

—… les Plancoulaine, qui, entre parenthèses, Nadaud, ne vous en veulent pas…

De quoi encore les Plancoulaine eussent-ils bien pu nous en vouloir? Il y avait quelque motif de bondir. Ni mon père ni sa femme ne furent offensés. Dans leur esprit, l'un et l'autre s'étaient déjà humiliés trop avant pour qu'ils sentissent ce que la parenthèse de Clérambourg contenait de blessant.

Une lente évolution s'opérait dans leurs cerveaux. Je crois qu'ils en étaient arrivés, secrètement et séparément, à considérer avec indulgence la possibilité d'une réconciliation.

Chacun d'eux rougissait de sa faiblesse et la cachait avec des soins maladroits. Mais pour peu que l'humeur s'échauffât dans le ménage, l'arrière-pensée se trahissait. S'élevait-il entre eux une discussion où la susceptibilité était molestée:

—Ah! parlons-en de ton amour-propre, disait la jeune femme. Ton amour-propre, mais tu te promènes dessus en pantoufles, mon cher ami: je t'en donnerai la preuve quand tu voudras!

—Donne-la, ma chère amie; donne-la!

—Ne me pousse pas à bout!

Elle se gardait bien de se laisser pousser à bout, parce qu'elle craignait qu'une parole imprudente retînt son mari sur la pente où elle désirait qu'il glissât.

Un jour, elle s'oublia.

Il s'agissait de la disposition intérieure de la maison. Mon père ne croyait jamais avoir atteint l'ordre idéal, et il changeait les meubles de place, bouleversait une pièce pour la recomposer sur un plan nouveau. Sa femme lui reprochait de n'avoir aucune stabilité dans les idées. Mon père, sur ce chapitre, était rapidement piqué.

—Je change d'idées! C'est bientôt dit!… Je change d'idées parce que je mets une chaise à la place d'un fauteuil!… Je change d'idées! Mais cite-moi donc un cas où il s'agisse d'idées et où j'en aie changé?

—Les Plancoulaine!

—Les Plancoulaine?…

—Les Plancoulaine, quelle idée te faisais-tu d'eux, s'il te plaît, il y a six mois? Tu ne les portais pas dans ton cœur?…

—Eh bien?

—Eh bien! aujourd'hui, tu te prépares à aller leur faire amende honorable!

Il n'avait pas pris son café. Il jeta sa serviette et se retira dans son cabinet.

Elle-même regretta ce qu'elle avait dit.

Cette dénonciation du complot secret en retarda pour longtemps l'exécution. Mon père, mordu au vif, s'interdit, à part lui, de jamais seulement penser aux Plancoulaine.

Il ne fut plus question des Plancoulaine, pas même à mots couverts. Si quelqu'un les citait par hasard devant nous, les yeux adoptaient aussitôt cette expression qu'on a lorsqu'on parle des morts. Il ne fallait plus que la mère Fouillette se risquât à nous donner des nouvelles de «la sœur à Paletot»!

Durant cette période, mon père et sa femme ragèrent un peu, mais ils n'ourdissaient plus rien d'inavouable; ils avaient la tête plus légère; ils la relevaient.

VII

Nous passâmes le mois de juin. Nous allions quelquefois en voiture à Courance voir mes grands-parents. Ces bonnes gens étaient restés aussi isolés que nous tout le temps de nos disgrâces, et, qui pis est, à la campagne. Ils commençaient à revoir les mêmes personnes que nous.

—Il était temps, nous dit grand'mère, car mon pauvre bonhomme allait s'éteindre complètement, tout seul en face de ses réussites!

Pour lui tenir compagnie, elle s'était mise à jouer aux cartes, ce dont elle avait horreur.

—Écoutez, dit-elle, nous avons été, je pense, très convenables, et vous n'avez pas de reproches à nous adresser quant à nos rapports avec les Plancoulaine depuis la brouille. Aujourd'hui, les choses ont un peu changé de face: les Plancoulaine, les premiers, ont mis les pouces. Vous avez refusé de renouer avec eux, ne fût-ce que de simples relations de politesse; cela, c'est votre affaire, et je ne me mêle pas d'apprécier votre conduite. Mais j'espère que vous ne trouverez pas extraordinaire que nous allions, mon mari et moi, leur rendre leur visite?…

—Voilà l'été, dit innocemment mon grand-père; il y a là-bas un whist en permanence, et la vue de quelques frais minois réjouira mes vieux ans…

—Certainement, dit grand'mère, mais il s'agit avant tout de politesse… Ne trouvez-vous pas, voyons? dit-elle en s'adressant à petite-maman.

—Oh! moi, je n'ai pas d'opinion là-dessus. Je m'en lave les mains!

Mon père ne disait rien. Il songeait à l'argument de la politesse, que venait d'invoquer sa belle-mère.

Effectivement, les Plancoulaine ayant fait une visite aux grands-parents, les grands-parents leur devaient une visite. Mais, à nous, ils nous avaient adressé une invitation, somme toute, puisqu'ils nous avaient fait dire qu'ils l'adresseraient si nous nous engagions à l'accepter. Ne leur devions-nous pas quelque chose? Pour le moins une carte?

Oui, dans l'opinion commune nous leur devions cela. L'opinion commune ne nous avait-elle pas accusés de «bouder» les Plancoulaine? Le moment approchait où nous allions être impolis!

Mon père tournait et retournait cette idée. Cette idée le stupéfiait. Pour aujourd'hui, elle l'absorba seulement; elle ne pouvait encore porter de fruits. On parla d'autre chose.

VIII

Les grands-parents firent leur visite. Ils ne nous en informèrent pas, mais nous le sûmes, car cette visite fut l'objet de nombreux commentaires.

Madame Gantois, arrivée la première à la maison, le soir même, prit les mains de petite-maman et les lui serra en disant:

—Vous avez raison, cent fois raison, ma chère petite. Pour mon compte, je vous fais tous mes compliments, et je les adresserai aussi de vive voix à monsieur Nadaud.

Petite-maman ne comprenait pas.

—Voyez-vous, dit madame Gantois, on peut avoir son opinion sur les gens, mais cela n'empêche pas de les fréquenter. Les relations sont faites de compromis… Eh! mon Dieu! si l'on ne voyait que ceux qu'on aime, hein! dites-moi?…

Elle ne se faisait point davantage entendre.

—Ah çà! dit-elle, j'espère que la visite des beaux-parents n'est que l'entrée de l'avant-garde, et que nous ne tarderons pas à vous rencontrer là-bas?…

—Là-bas?… fit la petite-maman, soudain éclairée. Mais les beaux-parents de mon mari agissent comme bon leur semble, et leurs démarches ne nous engagent pas!

—Ah! pardon, dit madame Gantois, je vois que je me suis trompée.

Son mari arriva; elle le pinça et lui fit de gros yeux afin de lui éviter un impair.

Il y eut de la part d'autres personnes des allusions plus timides et plus détournées. Notre abstention les décevait. On s'était attendu à nous voir entrer derrière les beaux-parents. Cependant quelques-uns avaient parié que nous ne mettrions point bas les armes; ils triomphaient. Le jeu des uns et des autres était visible. Mon père s'en irrita; puis il faillit en rire. Il en eût ri s'il eût parlé de ce sujet avec sa femme; mais ce sujet demeurait enseveli entre eux.

Ceux qui s'étaient signalés chez nous par l'âpreté de leurs médisances, et qui, toutefois, mangeaient quotidiennement le raisiné Plancoulaine, montraient le plus d'impatience à nous voir capituler, car notre attitude franche semblait un défi à leur duplicité.

Plusieurs bonnes âmes, il faut le dire, ne souhaitaient qu'apaisement et conciliation.

Pendant quelque temps, il plut chez nous des mots amers, des pointes acidulées, des exhortations à l'indulgence, des expressions ambiguës, des énigmes… Cette période de sous-entendus eut une fin. Les grands-parents retournèrent chez les Plancoulaine; nous ne bronchâmes pas. On nous laissa tranquilles. Le mois de juillet s'écoula.

IX

C'était le moment où les Parisiens arrivaient. Du jardin de M. le curé, je vis passer sur le pont M. Théodore, le musicien. Il avait fait représenter dans le courant de l'année un opéra qui avait eu un grand succès; au 14 Juillet, il avait été nommé officier de la Légion d'honneur. Tous ceux qui osaient l'aborder dans la ville le félicitaient de la fraîche rosette de sa boutonnière; il n'était pas fat; il disait: «Oh! la musique y est pour peu de chose: le député Charmaison pour beaucoup!» Troufleau nous redit le mot; le docteur avait plein la bouche du crédit de M. Charmaison.

M. Théodore avait amené avec lui, cette année, une cantatrice célèbre, nommée Rosine Cerbère, sa principale interprète. Elle logeait chez les Plancoulaine, malgré les murmures de quelques puritains. C'était une grande femme magnifique. Je la rencontrai un jour chez M. le curé, qu'elle était en train de charmer par le récit de son humble enfance et de sa première communion; elle lui mit dans la main pour ses pauvres plus que ne faisaient en une année ses plus généreuses paroissiennes. Elle chanta, un dimanche, à la grand'messe: nous faillîmes ne pas l'entendre. Ce fut encore une affaire!

Notre bonne amie madame Gantois avait émis l'opinion que cette grand'messe était organisée de toutes pièces par les Plancoulaine. C'étaient eux qui avaient décidé le curé à laisser chanter l'artiste dans son église; eux qui avaient fait imprimer le programme, etc. L'insinuation à notre adresse était perfide, car on savait notre désir d'aller entendre, au moins à l'église, Rosine Cerbère. Mon père la releva:

—Autant dire, fit-il, que se rendre à cette cérémonie, c'est aller chez les Plancoulaine!

—Ma foi! je ne m'en dédis point: c'est tout comme!

—Nous irons, dit mon père.

—Cela, c'est votre affaire, cher monsieur Nadaud… Aussi bien, j'ai toujours pensé qu'il faudrait un jour ou l'autre rentrer dans… la maison; mais, soit dit entre nous, et c'est un avis que vous pardonnerez à mes cheveux blancs, il serait peut-être plus… gentleman de rentrer par la grande porte plutôt que… comment dirai-je?… par l'annexe…

Petite-maman intervint à temps et empêcha mon père de dire à madame Gantois quelque chose d'irréparable. Mais il ne voulut plus la voir. Nos relations se refroidirent.

Nous assistâmes à la messe. Tout le monde fut enivré de la voix de la cantatrice. Au retour, mon père évoqua les voyages qu'il avait faits à Paris, les opéras qu'il avait entendus. Sa femme avait vécu à Paris. Ils se grisèrent et s'attendrirent.

Il n'y avait pas que M. Théodore et la cantatrice chez les Plancoulaine; on parlait beaucoup de trois jeunes femmes extrêmement élégantes, qui n'étaient jamais venues à Beaumont et qui embrassaient, disait-on, le docteur Chevalière. C'étaient ses sœurs. Deux d'entre elles couchaient chez les Plancoulaine, la troisième chez la vieille madame Charmaison. Elles se donnaient rendez-vous, le matin, à mi-chemin, et se rencontraient sur le pont, en toilettes claires, avec des éclats de rire charmants.

On annonçait l'arrivée de Marguerite.

X

La plupart de ces messieurs se préparaient à la chasse. Dans ses moments de loisir, mon père faisait ses cartouches. Il m'emmenait à Courance, et ensemble nous parcourions les vignes, les landes, les bois de sapins, pour nous rendre compte de l'état du gibier.

La chasse fut ouverte le premier dimanche de septembre. Mon père partit pour la campagne à quatre heures du matin, avec M. Clérambourg. Vers dix heures, il était de retour, pour recevoir les clients, nombreux le dimanche. Du coffre de la voiture, on tira trois lièvres, sept ou huit perdreaux, une demi-douzaine de cailles. Clérambourg avait prélevé sa part. Petite-maman dit:

—Qu'allons-nous faire de tout cela?

—Courance est favorisé cette année; il paraît qu'il n'y a pas de gibier dans le département.

Mon père n'avait pas chassé pendant son année malheureuse. Le gibier d'alentour avait afflué sur la propriété.

La chasse déridait un peu M. Clérambourg. Il dit un soir:

—Mon cher Nadaud, vous pouvez vous flatter d'être privilégié: il n'y a ni poil ni plume sur le marché à dix lieues à la ronde. Je vous citerai l'exemple d'une maison où l'on est quinze à table pour le moins, chaque jour,—quand ce n'est vingt,—et où l'on n'a pas vu, jusqu'ici, l'aile d'un perdreau.

—Ah! fit mon père.

Ce propos n'avait l'air de rien; mais mon père en fut agité. Il reprit plus que jamais son air «d'attendre un paquet de Paris». Il était soucieux, faisait claquer ses doigts, fronçait les sourcils, tirait sa barbe.

Un matin, il fit atteler inopinément et porta son fusil à la voiture.

—Où vas-tu? lui dit sa femme.

—A Courance.

—Tu n'as pas prévenu Clérambourg!…

—Je n'ai pas besoin de Clérambourg. Ne suis-je pas assez grand pour chasser seul?

—Qu'est-ce que cela signifie? Tu ne chasses jamais seul… Emmène-nous au moins!

—Venez donc! Nous demanderons à déjeuner aux grands-parents.

Arrivé à Courance, mon père commanda au garde de l'accompagner, et il lui confia un de ses fusils, fait extraordinaire. Le garde était bon tireur. On entendit une fusillade nourrie jusqu'à midi. Elle cessa. Nous nous mîmes à table. Mais point de chasseur. Grand'mère commençait à s'inquiéter:

—A quoi pense donc votre mari? A cette heure-ci, il doit avoir sa provision de gibier, et au delà.

—D'autant plus qu'il n'a pas à partager aujourd'hui avec le Clérambourg…

—… qui se laisse facilement attribuer la meilleure part.

—Ils auront mangé un morceau de pain dans une ferme.

En effet, la fusillade, éteinte une demi-heure à peine, reprit de plus belle.

—Allons! disait grand'mère à petite-maman, vous donnez un dîner, avouez-le!

—Je vous affirme que je n'en sais pas plus que vous.

Pendant la longue journée, grand'mère ne put se retenir de parler, au moins incidemment, des visites qu'elle avait faites chez les Plancoulaine.

—Ils ont de la jeunesse, cette année; c'est extrêmement gai… Ah! par exemple, vous n'y êtes pas remplacée comme musicienne.

—Oh!

—Il n'y a pas de «oh»! Ces jeunes femmes sont charmantes, mais elles jouent du piano comme des automates. Soyez assurée qu'ils savent bien qui leur manque!

—Vous voulez me flatter… Qui donc accompagne Rosine Cerbère?

—C'est monsieur Théodore lui-même.

—Lui! je ne l'ai jamais entendu! On dit qu'il joue!…

—Comme un ange!… On en pleure!

—Vraiment?

Il y avait un silence; une mouche bourdonnait dans la pénombre; on voyait le beau soleil de la chaude journée par l'entre-bâillement des persiennes. Grand'mère leva ses lunettes sur son front:

—C'est donc une brouille éternelle?

—Mon mari prend la moindre allusion à ce sujet pour une offense. Nous sommes là-dessus muets comme une paire de chenets.

Grand'mère confirma que là-bas on avait été mécontent de Courtois.

Le jour avançait. La fusillade allait toujours; on la suivait aisément à l'oreille. Les chasseurs avaient dû faire le tour de la propriété, avec une pointe probablement sur les terres du marquis de Liancourt. Enfin, ils arrivèrent, en nage, crottés jusqu'aux genoux, puant la poudre et le fauve, chargés comme des baudets: trente-deux pièces!

—Dans un état pareil! dit grand'mère, vous dînez avec nous?

—Non! non! En un tour de main je vais changer de linge, et nous partons.

—Il y a de quoi attraper la mort!

—Voulez-vous, je vous prie, commander qu'on attelle?… Ah! Riquet, mon petit, j'ai un service à te demander: tu as une plume, de l'encre, du papier?… Allons, cherche… apporte!… Tout beau! tout beau!…

Il souriait, il plaisantait; il me parlait comme à son chien. J'allai chercher ce qu'il désirait et le lui portai. Il me pria aussitôt d'écrire sur un morceau de papier:

Gibier de Courance.

Envoi de Riquet (Henri Nadaud).

—Ça suffit, dit-il.

Puis il posa un doigt sur ses lèvres et dit:

—Motus!

Au moment de monter en voiture, sa femme lui dit:

—Je suppose que tu as de quoi être généreux? Combien de pièces as-tu laissées à ta belle-mère?

—Combien de pièces?… Mais je ne sais pas; demande au garde.

Elle alla demander au garde. Il achevait de ficeler une bourriche énorme. Monsieur ne lui avait pas commandé de garder quoi que ce soit. Elle fut interdite devant ce panier soigneusement fait, comme pour un envoi, et bourré de trente-deux pièces de gibier. Nous montâmes en voiture.

Nous descendîmes au trot une grande allée d'ormes conduisant à la grille; après il y avait une côte. La jument allant au pas, petite-maman se tourna vers son mari:

—Ah çà! tu vas m'expliquer, j'espère?…

Il s'attendait à la question; cependant il pâlit. Il s'écoula un temps infinitésimal. Son cœur devait battre violemment. Il espérait pouvoir répondre d'un mot. Et, en effet, sa femme précisa son interrogation:

—Où envoies-tu cette bourriche?

Il dit:

—Là-bas! parbleu!

Il ajouta aussitôt:

—On ne peut tout de même pas passer pour des goujats.

Il regarda sa femme brièvement, entre deux clins d'œil. Comme elle se taisait, il essaya d'atténuer encore et dit:

—C'est le petit qui fait l'envoi…

Elle était aussi pâle que lui. Elle ne le regarda pas. Son regard n'exprimait rien; il était fixé sur la tête du cheval. Ils ne dirent mot jusqu'à la maison.

XI

Ils n'auraient pas reparlé de l'incident, c'est probable, si ce n'eût été la difficulté de faire porter la bourriche. A qui confier cette commission? A la mère Fouillette? pour que toute la ville en fût dès le soir même avisée! A quelqu'un «qui attendrait la réponse»? Et si la bourriche n'était pas acceptée? Peut-être serait-il préférable d'esquiver la réponse? Mais encore fallait-il un porteur.

En se mêlant à la discussion, sans y prendre garde, petite-maman se fit complice.

Il fut décidé que l'on attellerait de nouveau, après dîner, à la nuit; que l'on passerait le pont et traverserait le faubourg «comme pour se promener», que l'on irait au besoin jusque dans la campagne, et que l'on prierait, au retour, un gamin ou quelque brave femme assise au pas de sa porte de remettre la bourriche au destinataire.

Nous exécutâmes la promenade nocturne avec la bourriche. Elle répandait une odeur de fauve et de poudre et tenait une place considérable dans la voiture. Mon père prétendait que les chiens nous flairaient au passage.

—Si tu crois, disait sa femme, que tout le monde ne s'aperçoit pas que nous portons du gibier!…

Il s'énervait; il dit:

—Ne la portons pas. Revenons à la maison.

Elle sourit. Alors il s'entêta dans sa résolution première.

Il faisait nuit noire quand nous traversâmes le faubourg. Les portes étaient fermées, les contrevents rabattus; nous faillîmes n'y trouver personne d'éveillé. Mon père arrêta son cheval en disant:

—Voilà le père Boué; tu vas descendre, gamin!

Je descendis. Il me donna cinquante centimes et je fis avec le père Boué la négociation.

—Vous tourmentez pas! dit le bonhomme, j'avons p'us nos jambes de vingt ans, mais le valet de chambre aura le panier, le temps de le mettre au frais avant la nuit… C'est-y tué d'aujourd'hui? Oh! ben, alors, y a pas de dommage! Mais la chaleur est «traître»… Faut-il dire de qui qu'est le cadeau?

J'étais remonté dans la voiture. Nous entendîmes le père Boué:

—Faut-il être bête, nom de nom d'un nom! Faut-il être bête quand on n'y voit goutte!… Un peu de p'us je reconnaissais pas la voiture à m'sieur Nadaud!

Le lendemain matin, mon père prétendit avoir la migraine, et, au lieu de s'enfermer dans son cabinet, comme à l'ordinaire, il demeura «à se faire éventer» sur la terrasse. J'étais à côté de lui. J'aperçus qu'il épiait les gens qui montaient du bas de la ville. C'était une drôle de migraine qu'il avait: elle ne lui permettait pas de quitter de l'œil la Grande-Rue. A un moment, il tressaillit. Il y avait un homme que j'avais vu, comme lui, monter depuis la ruelle tournante qui vient du pont. Cet homme portait un gros paquet. Mais j'avais l'œil plus fin que mon père; je lui dis d'un ton assuré:

—Ce n'est pas elle.

—Elle?… Qui? quoi? demanda-t-il aussitôt.

—La bourriche.

Il leva les sourcils. Il aurait eu envie de rire, mais il n'osa. Il était un peu vexé aussi que j'eusse découvert la cause de son tourment: il tremblait que les Plancoulaine ne renvoyassent la bourriche.

A midi, il était calmé. La bourriche ne pouvait revenir. Que diable! on ne laisse pas perdre du gibier. On le retourne ou on le garde. Évidemment, on le gardait. Il me dit:

—Tu n'as pas reçu de lettre, au moins?

—Moi?

De ma vie je n'avais reçu de lettre.

J'en reçus une par la distribution du soir:

«Mon cher Riquet,

»Mille mercis pour ta magnifique bourriche de gibier.

»PLANCOULAINE.»

—Eh bien! dit mon père, qui lisait sur mon épaule, c'est laconique!

J'entendais son cœur battre. Petite-maman était sur mon autre épaule, et son souffle me retroussait les cheveux.

Il y avait sur la seconde page un post-scriptum:

«P.-S.—Comme il est possible que tu n'aies pas tout seul exécuté une si splendide hécatombe, il est trop juste que tu transmettes nos remerciements à l'adroit fusil qui t'a secondé.»

—C'est tout?

—C'est tout!

—Tu n'es pas content? dit petite-maman. On t'appelle «adroit fusil»; fallait-il qu'on te nommât «fier gentilhomme»?

La réponse des Plancoulaine était froide, mais courtoise.

Ils consentaient à manger notre gibier. Nous eussions pu attendre d'eux une visite; mais les Plancoulaine, c'était une chose admise, ne sortaient pas. C'était donc à nous d'aller chez eux.

XII

On ne voulut pas trop se presser. Toutefois, puisqu'il était bien avéré que par l'envoi de la bourriche on avait entr'ouvert la porte, il convenait de ne pas demeurer trop longtemps sans entrer.

On discuta la toilette; on discuta le jour, puis l'heure de la visite. On disait, vingt fois par jour: «la visite». Le ton que l'on employait à ce propos parcourait une gamme allant de la moquerie et du badinage à la cordialité et à une certaine déférence. Un air narquois et dégagé laissait entendre que l'on faisait peu de cas en somme des Plancoulaine, et que l'on rentrait chez eux parce que tel était notre bon plaisir. Des inflexions sentimentales et même des marques de considération signifiaient que l'on faisait table rase du passé, du moins du passé fâcheux,—y compris la démarche de l'envoi de la bourriche,—et que l'on se préparait tout simplement à retourner chez de bons, de grands amis quittés d'hier. On était très sincère en sautant d'un point de vue à l'autre; et l'on sautait de l'un à l'autre à chaque heure. Dans le premier cas, les Plancoulaine étaient désignés par des expressions telles que «le père Machin», «la mère Machin»; dans le second, par des pronoms, par d'ingénieuses circonlocutions. Le nom même, Plancoulaine, semblait-il, brûlait la bouche.

Il fut convenu que l'on ferait la visite entre quatre heures et demie et cinq heures, après le goûter au raisiné;—il valait mieux, la première fois, ne pas manger le pain de la maison.—Ce serait le moment où l'on est réuni au salon et où il y a le plus de monde. C'est encore le moins gênant; on arrive: «Bonjour;» on s'assied; on cause avec le premier venu.

C'était, du moins, ce que l'on disait, principalement pour s'affermir, pour se donner du corps, car on redoutait une de ces bourrades impertinentes et parfois grossières, dont M. Plancoulaine, s'autorisant de son âge et de la puissance de sa maison, n'était pas chiche quand l'en prenait la fantaisie. Si une telle avanie était à craindre en public, il y avait, par contre, moins de chances qu'elle s'y produisît, que si l'on rencontrait M. Plancoulaine faisant son tour de jardin, par exemple, en compagnie d'un ou deux amis seulement, devant lesquels il eût gardé peu de ménagements.

N'eût-on pas dit de grands coupables allant implorer leur pardon?

On partit.

Petite-maman avait une robe superbe, un grand nœud dans le dos, de longs rubans, aux bords froncés, retombant jusqu'au bas de la jupe, et le moindre de ses mouvements produisait un bruit soyeux. On portait, dans ce temps-là, une boucle de cheveux plats sur le front, des boudins sur la nuque et de petits chapeaux dits «fermés» que des brides attachaient sous le menton.

Mon père avait un gilet blanc et une jaquette d'alpaga dont le vent secouait les basques comme des oriflammes.

Nous descendîmes la grande rue et traversâmes le pont. Mon père s'arrêta au milieu:

—La vue est vraiment belle d'ici; on ne se lassera jamais de le dire…

Il se donnait de petites tapes sur la poitrine. L'émotion de «la visite» l'oppressait, et il avait de la peine à marcher. Qu'il ne pensait donc guère au paysage!

Dans le faubourg une difficulté surgit. Entrerait-on chez les Plancoulaine par la ferme, qui était le chemin des familiers de la maison, celui que nous suivions autrefois; ou bien ferait-on le grand tour par le parc? Le choix de l'entrée familière pouvait être fâcheusement interprété. Celui de l'autre nous entraînait loin, et sous les yeux de badauds qui nous contemplaient avec force curiosité et commentaires. Il y eut désaccord. Mais les gens du bourg sortaient de plus en plus nombreux et se montraient, la main sur la bouche, «les Nadaud sur leur trente-et-un qui vont se jeter dans les bras des Plancoulaine!»

Mon père vira brusquement par le chemin de la ferme.

Nous soulevâmes le loquet, sans sonner; nous parcourûmes le petit corridor aux poussins; nous prîmes garde de ne pas nous mouiller les pieds dans la cour, où poules et dindons picoraient. Une grille franchie, nous voilà dans la cour des communs où l'on avait coutume de caresser les chiens en s'annonçant par des: «Tout beau! tout beau! Holà! Tom, mon bon Tom!… Azor! viens çà, ma bête!…»

Tom était là; mais Azor était remplacé par deux colleys écossais du plus beau poil, qui, ne nous ayant jamais vus, firent retentir d'aboiements les environs. Nous étions tellement préoccupés que nous ne pensâmes même pas, au milieu de ces chiens, à la sœur de Paletot. On croyait entrer sans tambour ni trompette; tous les domestiques furent dehors. Ils restèrent un court moment, ébaubis, puis rentrèrent. Pierre, le valet de chambre, vint à nous.

Mon père se disait: «Faut-il demander à Pierre si monsieur et madame Plancoulaine sont visibles et faire passer sa carte? ou bien faut-il se laisser conduire, sans souffler mot, comme si nous n'avions jamais cessé de venir?» Ce dernier parti fut adopté. Nous avions déjà fait plusieurs pas, Pierre allant devant nous, quant tout à coup mon père ne put s'empêcher de dire:

—Et vous, Pierre, ça va toujours?

Pourquoi fit-il cette question qui ne rimait à rien et qui gâchait l'espèce de désinvolture de notre entrée par la ferme? Il fallait admettre la fiction que nous faisions une visite ordinaire, une visite de tous les jours, ou bien la rejeter tout à fait.

Pierre, supérieur, comprit que mon père ne se possédait pas et jugea convenable de ne point répondre directement à une question personnelle; mais, arrondissant la bouche pendant qu'il poussait devant nous une porte matelassée, il dit:

—Je m'étais bien douté… quand j'ai vu la bourriche…

Nous étions dans le petit salon aux tapisseries. Il y avait là les deux jumeaux Courtois, en uniforme de collège; ils étaient côte à côte, le dos à plat sur le siège d'un divan, les quatre jambes en l'air contre le mur; le bas de leur pantalon retombait et l'on voyait leurs chaussettes et leur peau; ils ne nous firent pas l'honneur de se déranger; mais ils riaient follement d'être vus dans cette attitude.

On entendait un murmure de voix venant du grand salon.

Pour moi, j'avais du coup perdu la tête; je ne savais ce que je faisais. Mes yeux se portèrent instinctivement vers le point le plus redoutable, c'est-à-dire M. Plancoulaine. Il occupait toujours la même place, à proximité d'un piano à queue. Il était fort rouge. D'un coup d'œil rapide, il reçut l'impression de l'acte de vasselage que nous venions accomplir, et puis il fit comme s'il ne nous avait pas vus, et continua de causer très fort avec un jeune homme aux cheveux roux qui avait le cou long et une pomme d'Adam volumineuse. Mais madame Plancoulaine s'avançait déjà et nous tendait la main de la manière la plus aimable. Elle m'embrassa; je reconnus le chatouillement du poil nombreux qu'elle avait au menton; puis elle me lança si fort sur son mari que je faillis m'étendre sur le parquet. J'ai cru comprendre, depuis, qu'elle tenait à ce que son mari m'embrassât avant d'être abordé par mon père, afin de ne pouvoir lui faire trop mauvaise mine pendant qu'il tiendrait son fils dans ses bras. M. Plancoulaine m'attrapa au moment où je glissais et m'éleva pour m'embrasser. J'entendis qu'il disait à mon père: «Bonjour, Nadaud,» dans mon oreille. Peut-être profita-t-il de ce qu'il employait ses deux bras à me soutenir pour ne point lui donner la main. Toujours est-il qu'il ne la lui donna pas, et ne me posa à terre que pour saluer petite-maman.

L'ordre était rétabli. Chacun recommençait à causer.

Il y avait là le neveu Moche et «les fillettes» qui ne se mariaient toujours pas; il y avait toute la famille Capdevielle et l'institutrice anglaise, les Gantois, madame Gentil, le colonel Flamel, les trois jeunes sœurs du docteur Chevalière, que l'on pressait de questions parce que le bruit courait que déjà leur frère, malgré ses succès, quittait Beaumont, pour s'installer à Paris. A notre grand regret, nous ne vîmes ni la cantatrice ni M. Théodore: ils étaient justement en excursion.

Madame Plancoulaine remarqua que nous étions isolés, et elle vint entretenir la petite-maman; elle lui parla de la saison et de sa toilette. Petite-maman répondait sur un ton cérémonieux qui lui donnait l'air d'une étrangère. Mon père, pour n'être pas muet, essayait d'attraper une bribe de la conversation et d'y prendre part. Il cherchait des yeux un secours. Que Clérambourg n'était-il là! il fût venu lui parler sans doute. Gantois s'en gardait bien, ainsi que nombre d'autres «ralliés» à notre cause depuis que nous habitions la maison Colivaut; ni eux ni Gantois ne risquaient un geste en notre faveur chez M. Plancoulaine, tant que le maître n'aurait pas témoigné qu'il admettait le «transfuge» à résipiscence.

Dans un de ces moments d'accalmie que subit une conversation nombreuse, on entendit contre la porte du salon le choc d'une bombe; la porte s'ouvrit, et les jumeaux Courtois, formant une seule boule, roulèrent sur le parquet. Ils jouaient aux lutteurs; ils se tenaient à bras-le-corps, fort étroitement, et, la cloison franchie, ne se lâchaient encore pas. M. Plancoulaine se leva tout debout et jura comme autrefois:

—Nom d'une boutique! fichez-moi le camp d'ici tous deux, grands nigauds!

Le papa Courtois n'était pas là; les relations, comme on nous l'avait dit, devaient être froides avec le notaire; il envoyait, il est vrai, ses fils, mais M. Plancoulaine était pour eux sans égards.

Nul indice ne pouvait nous être plus favorable, puisque M. Plancoulaine virait d'un notaire à l'autre. Mon père dut reprendre courage.

Il était très ennuyé de n'avoir ni dit un mot à M. Plancoulaine ni reçu un mot de lui. Il manœuvrait pour s'approcher de lui chaque fois qu'il y avait un mouvement dans les groupes. Il se rendit utile en allant refermer la porte, que les jumeaux avaient laissée entr'ouverte. Quand il se retourna pour reprendre sa place, je vis qu'il payait d'audace: un tabouret turc, qui servait à déposer un plateau, était libre près de M. Plancoulaine; il s'y dirigea tout droit. Je le suivais des yeux; je me disais: il tourne sa langue et prépare le mot qu'il va adresser à l'ogre en s'asseyant; car, il n'y a pas à dire, s'il va s'asseoir là, c'est pour entamer le feu. Ou on lui répondra, ou bien non; et alors nous n'avons plus qu'à nous retirer; nous en sommes de nos frais de bourriche.

Il s'assit et se tourna rapidement vers la grosse face bourrue et rouge de M. Plancoulaine, en ouvrant la bouche; un son en sortait que je n'étais pas seul à épier. Mais M. Plancoulaine, qui n'avait pas eu l'air de le voir et ne l'avait peut-être pas vu, adressa au même instant un «Chut!» impératif à toute l'assemblée; le jeune homme au long cou calait sa pomme d'Adam avec le talon de son violon.

Le morceau parut long. Dès qu'il fut achevé, grand remue-ménage. Mais le jeune musicien, qui semblait dédaigner tout le monde, s'emparait aussitôt de M. Plancoulaine comme de l'auditeur le moins profane; et il lui parlait dans le nez, avec passion, avec volubilité, avec énervement. Il éclaircissait par la parole ce que sans doute on n'avait pu comprendre, à cause de la nouveauté de son art. Son nez se pinçait, ses narines frémissaient, de grosses veines en zigzag se gonflaient à ses tempes. Il chantonnait tel passage où il avait voulu faire entendre le bruit de la rue de la grande ville, le matin, avec le lourd vacarme des camions et des omnibus, le pas des chevaux de fiacre, le cri des marchands ambulants et jusqu'à la démarche hâtive et légère des trottins. Il disait:

—Leurs bottines ne sont pas neuves, entendez-vous bien? Ce ne sont pas des bottines de femmes élégantes, qui sont tenues en forme par l'embauchoir; ce sont des bottines dont l'empeigne est élargie, qui ont été souvent à l'eau et qui, dans la boue de la rue Montmartre, font «pfoui… pfoui…».

Plusieurs personnes affirmaient qu'elles comprenaient parfaitement; mais le musicien n'en croyait rien, et il suait sang et eau à donner à son explication une nouvelle vigueur. Il avait aperçu petite-maman, et, probablement parce qu'il la trouvait jolie, il s'adressait à elle, ce qui la fit pénétrer dans la conversation générale.

L'excellente madame Plancoulaine, en maîtresse de maison accomplie, ne perdait pas un détail de ce qui se passait; elle devinait l'angoisse de mon père; elle le secourut.

Elle arriva sur nous, trottinant entre les groupes, et me demanda si j'avais goûté. Mon père lui dit que oui; elle ne voulut point l'entendre; elle m'entraîna par la main et prit le bras de mon père, sous prétexte de nous montrer quelque chose «qui en valait la peine».

—Quant à votre femme, dit-elle, on se l'arrache. Laissons-la.

Elle nous mena à la salle à manger et courut au buffet. Elle en tira une terrine de terre brune vernissée qui portait un animal couché, grossièrement modelé sur le couvercle. Elle découvrit la terrine:

—Sentez-moi ça! dit-elle.

Il nous monta aussitôt l'arome exquis de ces pâtés de ménage que l'on ne sait faire qu'en province, dans les bonnes maisons. Cela sent le jardin potager, les allées bordées de thym et de romarin, le four chauffé aux bourrées de genièvre, la bruyère et l'herbe courte des landes que les moutons broutent, où poussent les mousserons et les champignons roses. Le contenu était un dôme de forme ovoïde, de la couleur d'un bronze roux, avec une agrémentation de bandes de lard doré à demi fondu, semblant grésiller encore, et de petites feuilles de laurier cuites aussi et pareilles à des ornements de cuivre verdâtre; une graisse neigeuse enchâssait le tout à la paroi craquelée, d'un bleu de lait.

C'était un pâté composé avec le gibier de la «bourriche».

—Saprelotte! dit mon père, madame, votre talent ne faiblit pas!

Elle avait déjà plongé un couteau dans cette pâte merveilleuse, et, à petits coups saccadés, elle découpait d'une main sûre des tranches larges et minces.

—C'est trop juste, dit-elle, que ce soit vous qui l'entamiez.

Elle courait à la porte, appelait la bonne, demandait des assiettes et du pain. Mon père s'excusait, jurait que son estomac ne supportait rien entre les repas.

—Asseyez-vous là! dit-elle.

Et elle nous mit la fourchette à la main.

Elle avait l'oreille au guet; elle voulait savoir si l'on entrait au salon, si l'on en sortait, tant elle tenait à être à tout le monde à la fois.

—Eh! mangez donc! dit-elle; il faut bien fêter le retour de l'enfant prodigue…

Elle sourit et s'éclipsa sur cette bonne parole.

Le retour de l'enfant prodigue! Ce fut là-dessus que nous fûmes laissés vis-à-vis du pâté de gibier provenant de la bourriche. Matière à méditation! Mon père mangeait, ma foi, pris à la succulence de la terrine. Méditait-il?

Il ne songea pas à s'offusquer du sens donné par madame Plancoulaine à la brouille que terminait le fait de manger ce pâté; c'est qu'il mendiait plus bas encore! C'est qu'étant venu ici, s'étant informé de la santé du domestique, ayant mangé dans la main de la maîtresse de maison, une chose lui manquait: un mot du maître, l'estampille de la réconciliation.

Nous rentrâmes au salon.

Le jeune homme à la pomme d'Adam suppliait petite-maman de se faire entendre. Il arrivait de Paris et ignorait la délicatesse de notre situation. La jeune femme se dérobait, faisait des façons, était fort embarrassée. M. Plancoulaine dit tout à coup:

—Jouez donc, madame, je vous en prie.

Elle n'avait plus qu'à obéir. Elle ôta ses gants et s'assit au piano. Mon père retourna à son tabouret, près du maître. Il n'eut pas à parler à M. Plancoulaine; sa femme entamait une rhapsodie de Liszt.

Elle avait au piano l'audace d'un rossignol qui chante; elle ne doutait point d'elle et jouait avec une facilité si heureuse qu'elle obtenait grâce devant tous. Elle massacrait Beethoven, mais interprétait un Chopin, un Liszt, et les Tchèques et les Russes avec une liberté qui vous laissait stupéfaits, incertains, mais ravis.

Elle plaisait au jeune musicien. Il donna le signal des applaudissements, se leva, parla encore, caractérisa avec feu la nature de ce talent, qui, disait-il «avait l'odeur du steppe». Tout le salon pour petite-maman eut un moment les yeux du jeune musicien. M. Plancoulaine, flatté d'avoir fait entendre «quelqu'un» à un artiste de Paris, applaudit lui-même.

Alors je vis mon père, enhardi, qui se disposait à lui parler. Il s'était encore une fois rapproché de lui. Il allait parler, quand M. Plancoulaine, qui probablement suivait son jeu, lui lança pour toute politesse, en me désignant du doigt:

—Qu'est-ce que vous allez faire de cet enfant-là?

Il avait jeté son aumône. Il dédaigna la réponse. Mon père disait:

—Mais je vais le mettre au collège à la rentrée…

M. Plancoulaine avait déjà tourné la tête et causait musique avec le compositeur.

Mon père fit signe à sa femme qu'il était temps de nous retirer, et il profita du brouhaha, qui durait encore, pour saluer à distance M. Plancoulaine, sans lui tendre la main.

Madame Plancoulaine nous reconduisit. Elle descendit avec nous les marches du perron, en nouant sous son menton les brides d'un chapeau de jardin.

—Mais, madame, ne vous donnez donc pas la peine, je vous en prie!

—C'est trop aimable à vous, madame… nous ne souffrirons pas!…

—Allons donc! dit madame Plancoulaine, il y a trop longtemps que je ne vous ai vus! Je suis sûre que c'est moi la plus contente…

—Mais nous le sommes, madame, veuillez le croire.

—A la bonne heure! Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur converti que pour cent justes qui…

Elle coupait aux églantiers une demi-douzaine de roses magnifiques:

—Prenez ça, ma belle!

Nous dûmes nous confondre en remerciements. Il fallait, bon gré mal gré, se déclarer ses obligés. Elle nous conduisait jusqu'à la ferme. Par les fenêtres des cuisines les domestiques étaient témoins de l'honneur qu'on nous faisait. Une porte s'ouvrit tout à coup, et la cuisinière, Françoise, vint vers nous, tenant un chien sur le bras. Elle nous adressait de loin force petits saluts; son œil parlait; elle aussi «s'était bien doutée quand elle avait vu la bourriche». Elle dit en arrivant près de nous:

—C'est Mirza, la sœur au petit chien de monsieur et madame Nadaud. Monsieur et madame vont bien?

—Mais oui, Françoise; merci. Ah! voilà donc «la sœur» dont nous avons tant entendu parler!

—C'est comme ici, dit madame Plancoulaine, vous ne vous doutez pas combien on nous rebat les oreilles de votre chien Paletot. Il faudra nous l'amener la prochaine fois.

Les domestiques, de part et d'autre, avaient poussé au traité de paix. Si la mère Fouillette trouvait que nous dînions trop souvent à la maison, les gens, chez les Plancoulaine, reprochaient aux jumeaux Courtois de «hacher» les canapés et le jardin.

Nous prîmes congé au seuil de la ferme.

—Eh bien! dit petite-maman, j'espère que ça s'est bien passé!

—Oh!… fit mon père, la pilule a le goût amer; mais j'espère que l'effet sera bon.

Il se défendit de ternir l'heureuse impression qu'emportait sa femme; il sentait qu'elle avait là retrouvé sa vie, c'est-à-dire du monde. Quant à lui, il ne doutait pas qu'il dût reprendre pied promptement dans la maison en s'avilissant de nouveau, et le plus fréquemment possible, devant M. Plancoulaine.

XIII

Nous rencontrâmes M. Clérambourg sur le pont. Nous n'avions pas à lui apprendre d'où nous venions. Il dit lui-même à mon père:

—Maintenant que c'est fait, je puis vous confier que par votre démarche vous avez rendu un fier service à Plancoulaine…

Mon père leva les sourcils et jeta son corps en prière.

—Oui, continua Clérambourg, Plancoulaine est à couteaux tirés avec Courtois, et il ne savait pas à qui confier le soin de ses affaires.

—Ah! dit mon père, j'aurais aimé savoir plus tôt que les choses en étaient à ce point: j'eusse fait là-bas meilleure figure.

Ces messieurs s'approchèrent du parapet et regardèrent la maison neuve, qu'on appelait déjà «le château Moche», et qui s'élevait au bout du pont, presque en face du jardin du presbytère. C'était une construction prétentieuse, avec deux petites tourelles crénelées, et une terrasse à balustrade, sur la rivière, le tout destiné à imiter et surpasser les agréments de la maison Colivaut.

—Courtois, dit M. Clérambourg, a eu la négligence de laisser construire ces tourelles sans consulter l'état des servitudes. Or, monsieur Phébus qui, depuis un an et plus, regarde placidement, de sa barque, pousser le château Moche, vient d'élever la prétention d'en faire raser la toiture et les tours, attendu qu'il est propriétaire d'une bicoque située derrière et qui jouit, sur le terrain Moche, d'une servitude de «non bâtir».

M. Phébus était debout dans sa barque au pied du mur du presbytère. La flotte de liège oscillait comme un pendule scandant la marche infaillible du temps propice aux haines patientes. Au-dessus de sa tête s'étendait le jardin en friche où les plantes, les bêtes et un saint homme louaient Dieu. La rivière sombre et profonde, toujours même et toujours nouvelle, coulait indifférente sous un doux ciel léger où semblaient voleter des jupes de ballerines.

Nous continuâmes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite aux Plancoulaine, qui avait marqué le début de notre période de malheurs. Le retour d'aujourd'hui en célébrait la clôture. Là-haut, au fin bout de la rue, la maison Colivaut ne représentait plus le but un peu chimérique de nos efforts; la maison Colivaut était à nous. Les passants, les boutiquiers ne nous regardaient plus comme des gens qui ont eu le front de regimber contre un caprice tyrannique unanimement accepté; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde qu'à ceux qui se sont soumis à la loi commune. Nous étions désormais d'accord avec l'opinion publique.

Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se révoltait contre la platitude de ce résultat. Les péripéties de la guerre me plaisaient mieux que cette médiocre paix; je regrettais que l'aventure fût finie.

Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils m'avaient appelé; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours, l'esprit perdu dans des «imaginations». Le désir autrefois ressenti en montant dans la voiture de mon père, ce désir de fuite éperdue dans l'air libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des rivières, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige. Je voyais la rue qui montait, qui s'arrêtait à la porte aux pattes de biche et au mur à balustrade de la maison Colivaut; et je voulais que cette rue ne s'arrêtât point, qu'elle crevât la maison Colivaut, qu'elle escaladât la colline et, par delà la colline, qu'elle escaladât d'autres obstacles, qu'elle montât plus haut! Je gravissais ces pentes; je voyais se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison Plancoulaine elle-même devenir quelque chose de moindre qu'une fourmilière… Alors, là-haut, je voyais… Je voyais quoi?… Ah!… voilà. J'avais beau faire effort, être certain que quelque chose apparaîtrait là-haut, un brouillard m'aveuglait.

J'arrêtai mes pas réels, au milieu de la place, devant la statue d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze, à la figure étrangère et hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rêve. Était-ce lui qui émergeait du brouillard? était-ce lui qu'on voyait encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des voix criaient derrière moi:

—Riquet!… Riquet!…

Je me retournai.

—Riquet! mais c'est Marguerite Charmaison!… C'est Marguerite Charmaison!

Je fis à part moi: «Ah! oui, Marguerite Charmaison, qui cherche depuis plus longtemps que moi! Marguerite Charmaison, qui a eu de plus grands désirs que moi-même. Elle doit savoir, elle, ce que l'on voit quand on s'est donné beaucoup de peine pour monter, pour escalader collines et collines!…»

—Riquet! Riquet!… On te dit que c'est Marguerite!

En effet, Marguerite Charmaison était là. Elle arrivait de Paris; elle présentait sa mère, que nous n'avions jamais vue à Beaumont. Elle savait déjà que nous venions de chez les Plancoulaine et nous en félicitait. Elle dit:

—J'irai vous annoncer une nouvelle.

D'une jeune fille ordinaire, cela eût signifié évidemment un mariage. Mais de Marguerite, que pouvait-on prévoir avec assurance? Peut-être avait-elle vendu un tableau à l'État? ou découvert une nouvelle vocation? peut-être avait-elle recouvré ses goûts anciens: elle entrait au théâtre? elle se faisait religieuse? elle décidait de pleurer sa vie entière le souvenir du jeune lord anglais ou du grand cardinal?… Ou bien elle avait culbuté la philosophie allemande?… émancipé le sexe féminin?… découvert la formule de l'Art?… Rien de tout cela ne me paraissait ridicule ni au-dessus des forces de Marguerite. Je résumais mes suppositions en disant: «Qu'elle a de la chance! elle a trouvé!»

XIV

Elle vint nous voir, dès le lendemain, avec sa mère. Le soir tombait; nous étions au jardin.

Marguerite était plus jolie qu'autrefois. Sa taille s'était haussée, son buste développé; ses yeux étaient calmés. Il y avait dans ses traits une harmonie nouvelle; tout y semblait plus mûr, plus achevé, plus aisé et en équilibre. Elle conservait la même ardeur; sa voix avait le même accent de passion contagieuse qui eût fait le succès d'une comédienne; mais l'inquiétude, l'angoisse fiévreuse s'en étaient allées de toute sa personne. On la sentait, à ses mouvements, à ses paroles, à son silence même, décidément heureuse.

Elle prit à part petite-maman et lui glissa rapidement quatre mots à l'oreille qui lui firent faire: «Ah!» Ce devait être «la nouvelle». Marguerite ajouta tout haut:

—Ce ne sera officiel que dans quelques jours.

Petite-maman dit:

—C'est une confidence.

On n'en parla point.

Nous avions gravi l'escalier aux marches branlantes, sous le prunier de mirabelles, et nous nous promenions dans la grande allée bordée de buis qui côtoyait le cadran solaire. Je me tenais autant que possible à proximité de Marguerite, sans toutefois lui parler, car elle m'intimidait plus que jamais depuis que je la croyais en possession du mystère qu'elle avait si ardemment cherché. De temps en temps je relevais les yeux vers elle; je la considérais et la vénérais comme un tabernacle qui contient une substance sacrée. J'avais si grand besoin de voir quelqu'un qui fût grand, qui fût beau, qui fût au-dessus du commun des hommes!

Nous passions et repassions près du cadran solaire. Bien que j'eusse déjà vu beaucoup de gens passer par là, je m'étonnais toujours qu'aucune personne ne fût amenée, par la vue du double triangle de métal et d'ombre, des grands chiffres deux fois séculaires, par l'aspect mélancolique et charmant de la pierre à demi rongée, à demi revêtue d'une mousse de velours, ou enfin par la grave inscription latine, à donner à l'entretien un tour moins terre à terre et moins plat. Lædunt omnes, ultima necat (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous tue). Non! non! Les regards effleuraient la pierre, les esprits n'en étaient pas touchés. Les femmes parlaient toilette ou potins locaux, les hommes affaires ou politique. Jamais je n'avais entendu le ton se hausser.

Entre madame Charmaison, Marguerite et petite-maman, s'agitait pour le moment la question de la prééminence du Bon Marché sur le Louvre ou du Louvre sur le Bon Marché.

Marguerite remarqua que je suivais ses pas. Elle dit:

—Comme il est sage, cet enfant!

Puis elle me demanda si j'allais toujours chez ce bon monsieur le curé. Je dis: «Oui.» J'étais rouge. J'avais bien envie de lui parler; je ne pus que lui dire:

—Vous souvenez-vous, lorsque vous m'avez mis les deux mains sur les yeux, auprès du cadran solaire?

—Mais certainement! dit-elle.

Cela lui donna l'idée de revoir le cadran. Elle me prit la main, et nous nous en approchâmes. J'avais assez grandi pour avoir toute la tête au-dessus de la table; Marguerite se pencha sur moi, son menton s'appuyant sur mes cheveux, et mon menton à moi sur le cadran. Je sentais le souffle de Marguerite, et sa main sur mon épaule. Un frisson me passa par tout le corps. Elle me dit:

—Est-ce que vous avez froid?

Non! je n'avais pas froid! Nous étions là tous les deux sur cette pierre où je m'étais accoutumé à voir une sorte d'intermédiaire entre le Ciel et moi, où j'attendais depuis si longtemps un mot qui s'inscrivît là pour moi, à côté de la vieille sentence latine. Marguerite, pour moi la créature la plus sublime et la plus belle que j'eusse connue, Marguerite ayant trouvé sa vocation, et toute radieuse de l'avoir enfin trouvée, Marguerite n'était-elle pas la voix d'en haut qui allait prononcer le mot magique qui épargne aux enfants passionnés les inquiétudes de l'adolescence?

Elle brûlait en effet de faire sa confidence à tous ceux qu'elle voyait; je crois qu'elle l'eût faite aux roseaux. Tandis que j'étais là, tremblant, haletant, savourant d'avance le souffle qui m'allait enchanter, elle me dit sur le front:

—Riquet! tu sais, je me marie!

Puis plus bas, plus mystérieusement, et cette fois dans l'oreille, où je sentis ses lèvres:

—… Avec le docteur Chevalière!

Et elle m'abandonna tout à coup. Elle avait rougi en disant le nom de celui qu'elle aimait.

Tel était l'aboutissement de toutes les fièvres de Marguerite Charmaison. Adieu images d'Œdipe et de Newman! adieu mourant lord Wolesley! adieu Kant! adieu revendications féminines! adieu grand Art! Elle avait rencontré un beau jeune homme; elle l'aimait; elle l'épousait.

Quand ces dames nous quittèrent, je m'en allai sur la terrasse et m'accoudai à la balustrade. Marguerite descendait la rue avec sa mère.

Je reconnus, à la terrasse du café, au milieu de ces messieurs du Conseil, le docteur Troufleau. A la pensée de l'émotion qu'il allait avoir, mon cœur sauta. Ces dames arrivaient au carrefour: le docteur les avait vues. Elles furent jointes par une dame en noir avec qui elles causèrent un instant, et, comme elles allaient se séparer, je vis que Marguerite se penchait à l'oreille de la dame en noir: elle lui faisait sa confidence. Troufleau était éloigné de quatre pas à peine; il eût pu l'entendre…

Il salua ces dames en se levant tout debout; son chapeau haut de forme décrivit un grand arc de cercle; un pan de sa redingote renversa probablement une cuiller et un verre; le bruit en vint jusqu'à moi. Marguerite tourna la tête, l'aperçut et lui rendit son salut.

Ces dames s'éloignèrent encore; je les vis disparaître vers l'église. Le silence du soir se répandit. Parfois la voix d'un des buveurs, au café, éclatait comme une vitre qu'on brise. On percevait très nettement le choc des soucoupes. Un chien traversait la place. Une femme allait à la fontaine. Je vis, au travers d'un rideau de mousseline, à la lueur d'une petite lampe, madame Auxenfants qui fricotait. M. Fesquet fumait la pipe à la fenêtre. Mesdemoiselles Tiffeneau et mademoiselle Bouquet revinrent de leur promenade en chantant.

Puis, à l'heure du dîner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute sa longueur, semblait traverser une ville abandonnée. Seule, au milieu de la place, demeurait la statue du poète.

De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu'il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu'il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?

M. le curé m'avait dit, en m'expliquant les auteurs anciens:

«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux; il s'agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n'est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal; quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»

Oh! comme j'essayais de mettre de l'ordre dans mes pauvres pensées; mais j'étais trop jeune… Et personne ne m'aidait.

La nuit était presque venue, j'eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l'ombre tous mes beaux désirs d'enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d'être pris pour un insensé si quelqu'un m'entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:

—Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l'air d'être au-dessus de nous!

FIN

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—9558-11-12

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings