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L'enfant à la balustrade

TROISIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

—C'est une femme! disaient-ils au bouilleur de cru, et elle pourrait être votre mère.

—Nigauds!… dadais!… répliquait Fesquet en refoulant toujours son hôtesse.

Mais par son attitude incivile il molestait l'opinion. Des gens modérés lui criaient:

—Allons! allons!… Tout le monde sait que vous êtes un grincheux.

On commençait à le toucher aux omoplates, en la région lombaire; il se faisait tarabuster.

Tout à coup, on entendit des injonctions:

—Arrêtez! Arrêtez!…

Quelqu'un dit, à côté de moi:

—Enfin! c'est la justice. Voilà sans doute un ordre supérieur!

—Arrêtez! répétait-on. Ne coupez plus!

Plusieurs hommes, la main en cornet sur la bouche, lançaient ces paroles vers l'homme à la scie et l'homme à la serpe, dévastateurs des hautes branches. Dans le feu de leur travail, ceux-ci n'entendaient point, ou bien distinguaient mal ces cris parmi les vociférations et les murmures de la foule.

Soudain nous vîmes déboucher au tournant de la route, sous la terrasse de madame Colivaut, une carriole lancée à fond de train. Coqueugniot m'empoigna par la main et me jeta de côté en me faisant fort mal. Nous avions vingt personnes sur le dos, les unes debout, pressées, jurant, les autres par terre et hurlant. Je pensai: «Voilà les luxations.»

C'était pour ouvrir la voie à cette voiture qu'on avait crié aux élagueurs: «Arrêtez!» Mais cette voiture n'était pas le char de la justice, c'était la voiture d'un marchand de bestiaux; elle contenait six veaux étendus sur la paille. Voyant que les branches tombaient toujours, cet homme avait fouetté son cheval pour passer rapidement sous la grêle. Il y eut plusieurs entorses et des contusions. La responsabilité fut portée sur Fesquet. On lui dit qu'il se moquait du peuple; on l'appelait assassin. Bon nombre de ceux qui avaient été gagnés par lui à la cause de l'élagage désertaient. Or, abandonne-t-on jamais un parti sans se retourner contre lui violemment?

Taillasson n'avait pas lâché prise. C'était un gaillard solide, haut, large, trapu, qui n'eût fait qu'une bouchée de M. Fesquet. Son infériorité physique, trop manifeste, sauva celui-ci; car le colosse, qui un moment faisait mine de lui masser la chair entre ses doigts, le dédaigna. Mais, à présent, Taillasson s'était mis en tête de sauver le contenu de sa grange. Il en avait ouvert les portes à deux battants, et il s'exposait à la chute des branches pour déménager avant que s'effondrât la toiture.

On lui criait:

—Mais, Taillasson, vous allez vous faire casser la tête!

—Tant mieux! répondait-il. C'est lui qui en paiera les morceaux!… C'est-y moi qui ai commandé le gâchis?

Il désignait M. Fesquet et la chaussée, pareille au sol d'une forêt en exploitation.

M. Fesquet lui lança de loin:

—Coquin! vous avez signé la pétition!

C'était exact. Comme tout le monde, Taillasson avait signé la pétition. Mais entre signer un papier et approuver le fait accompli, virtuellement contenu dans le cercle fanfaron du paraphe, il y a un abîme que l'esprit de Taillasson ne franchissait pas.

Sous l'averse de bois, Taillasson déménageait la grange; il avait sorti un moulin à battre le blé, des garde-manger en toile métallique, une bascule, des cages à poulets. Enfin parut un gendarme. Il s'avança lentement, se fit expliquer, ne comprit point, mais alla vers Taillasson et lui commanda de ne pas s'exposer. Taillasson prit son temps pour réintégrer les objets dans la grange. Une branche de la grosseur de sa cuisse tomba, de vingt mètres, à un demi-pas de lui. Des femmes poussèrent un cri; un homme sensible assura que l'imprudent était mort. Mais Taillasson fut aperçu debout, indemne. Alors la colère tourna contre lui, et M. Fesquet reprit de l'avantage. Il disait autour de lui:

—C'est un crétin! Vous voyez bien que c'est un crétin!

—Le fait est… murmurait-on.

—A quoi bon tout ce tapage? Pas une ardoise ne sera seulement écornée!… Le premier venu peut juger d'ici où tombera la maîtresse branche.

Mais des allusions aux entorses causées par la voiture rejaillissaient çà et là. Il y avait à cette heure quatre personnes à la pharmacie Patout.

Chez madame Colivaut tout était clos. On eût dit que la vieille dame avait quitté le pays. Mais vers dix heures, quand la maîtresse branche, sciée aux trois quarts, au ras du tronc, se déchira en craquant et tomba au milieu de la chaussée avec le fracas du tonnerre, une persienne fut poussée comme par un ressort, et l'on vit la tête de madame Colivaut, en bonnet blanc à rubans bleus. On supposa qu'elle regardait depuis le matin par la persienne ajourée.

Personne de blessé; pas une tuile ébranlée aux toits.

—Voilà, opina Fesquet, de l'ouvrage proprement exécuté!

—Le fait est… dit-on autour de lui.

Et on s'approcha. On alla voir de près l'énorme blessure blanche du marronnier réduit de moitié. Elle avait la largeur d'un siège de fauteuil. La scie, bien dirigée, avait fait une entaille unie, parfaitement plane. Ce bois était frais, la sève y suintait; on s'y fût poissé les doigts.

Quelques-uns admiraient le travail. Le pauvre marronnier manchot, son unique bras dirigé vers la maison Colivaut, semblait tourner le dos à la rue. Sur la rue, au-dessus de la grange de Taillasson, plus rien que le ciel de mars, où couraient des nuages gris.

Alors, on s'attaqua à l'orme.

XXI

Nous achevions de déjeuner, quand quelqu'un sonna. C'était un gamin qui venait, tout essoufflé, nous apprendre que la grosse branche de l'orme avait porté de tout son poids sur le coin de la maison Auxenfants, dont la cheminée était démolie, le toit défoncé, les vitres dispersées en mille éclats; de plus, un nommé Courtaut, qui tenait le câble pour faire dévier la branche, avait l'épaule déboîtée, la tête en sang.

Ce gamin accourait nous annoncer cela, comme une victoire personnelle à nous. On ne l'avait pas envoyé; il était venu de lui-même; il ne songeait nullement à un salaire; la nouvelle le portait plutôt qu'il ne portait la nouvelle: c'était l'ambassadeur de l'opinion publique.

Par sa démarche, nous connûmes que l'opinion, tournée contre Fesquet par suite d'un accident dont il était la cause première, offrait l'hommage de ses faveurs capricieuses à ceux qui avaient été les victimes désignées de Fesquet. Nul n'ignorait que l'opération de l'élagage était pratiquée contre nous.

Personne, à la maison, n'épilogua sur le fait de cette démarche spontanée d'un gamin. Mais mon père, sa femme, la mère Fouillette, d'un élan commun, sans hésiter, l'interprétèrent dans le même sens. La vieille bonne avait répondu au gamin:

—C'est bon. Monsieur va y aller.

Dans son esprit, cela ne faisait pas de doute que monsieur, qui n'avait pas voulu sortir de la matinée, pouvait se montrer maintenant.

Il prit son chapeau, en effet, me donna la main, et nous allâmes sur le champ de bataille.

Nous arrivâmes pour voir passer le cortège qui portait Courtaut à la pharmacie. On avait étendu le blessé dans une voiture à bras, prêtée par Taillasson. Taillasson lui-même la poussait. Quant à lui, il ne se tenait pas de joie. Il poussait, il est vrai, un homme à demi mort; mais sa grange était sauve, et le toit de l'hôtesse de Fesquet en ruine. Cent personnes accompagnaient le convoi.

Autour de la branche tombée, un vide s'était fait; mais madame Auxenfants était là, la main en abat-jour sur le front, et se cassant la nuque à considérer d'en bas le dommage causé à sa maison. Elle vociférait, serrait le poing, se lamentait près des personnes attardées au lieu de l'accident; puis la colère l'étouffait; elle rentrait chez elle précipitamment, mais en ressortait bientôt, mue par le besoin irrésistible de voir, là-haut, au coin de sa maison, cet éventrement de sa toiture, ses croisées béantes, et par terre, pêle-mêle avec les branches, les débris de sa cheminée. Nous vîmes le pavé rougi du sang de Courtaut; on eût dit que l'on avait là égorgé un poulet. Point de Fesquet.

Mon père ne voulut jeter qu'un coup d'œil sur tout cela. Il fit une moue devant l'horrible mutilation des arbres. Puis nous redescendîmes, comme la foule, vers la pharmacie.

On abordait mon père pour lui dire:

—Croyez-vous, monsieur Nadaud? Et pourquoi faire tout cela? Si encore on n'abîmait que des arbres! Mais voilà un homme, un père de quatre enfants, le crâne fracassé!… Sans compter les accidents de ce matin… Le fils à m'ame Gagneux en a pour trois semaines sur son lit…

—Mais quelle est au juste la blessure de Courtaut? demandait mon père.

—Eh! pardi, monsieur Nadaud, on n'en sait rien: le médecin n'arrive pas.

—Comment! le médecin n'arrive pas! Sur deux médecins à Beaumont…

—Voilà! Faut vous dire, monsieur Nadaud, qu'on a été chercher le docteur Chevalière… Eh oui!… Pardi! on peut bien vous dire ça, à vous, monsieur Nadaud, puisque c'est point de vos amis… Paraît que le docteur est rentré tard du bal ce matin; il avait la barbe comme qui dirait tout en or; fallait voir ça! A présent, voilà que cet or ne veut point se décoller, à ce que dit la bonne; et frotte! que je te frotte! Elle en rigolait sur sa porte, la servante! Il n'ose point sortir…

—Ah! voilà Troufleau.

Le docteur Troufleau accourait, en redingote, en chapeau haut de forme. La foule s'écarta devant lui, et il pénétra dans la pharmacie.

Personne ne songeait à incriminer la maladresse ou la négligence des élagueurs; tout le monde s'en prenait à Fesquet. La vue du sang trouble les têtes. Mon père bénéficiait du besoin général de vengeance. Il fut même gêné des témoignages d'amitié qu'on lui prodigua. On l'en avait trop désaccoutumé.

La jovialité reprit partout quand on sut que Courtaut avait chance de vivre.

Néanmoins, le docteur Troufleau, lorsqu'il vint à la maison, le soir, nous dit que le pauvre Courtaut était mal en point. Il avait perdu une grande quantité de sang avant le pansement.

—Oui, je sais, dit mon père; il paraît que votre confrère…

—J'étais moi-même, interrompit-il, au chevet de madame Colivaut depuis dix heures du matin. J'ai cru que la vénérable dame tomberait avant son second arbre. La chute de la branche du marronnier au milieu de la foule, les querelles de la rue, les accidents dont elle a été témoin derrière sa persienne, je ne crains pas de l'affirmer, sont pour elle un coup mortel.

—Vraiment?

—Elle ne s'en relèvera pas.

—Tenait-elle donc tant à ses arbres? Elle ne parlait que de les jeter bas elle-même pour les remplacer par son pavillon.

—Elle ne mesurait peut-être pas toute l'étendue de son attachement à ces arbres sous lesquels elle est née. Quand elle a vu l'un d'eux fendu par moitié, elle a éprouvé un saisissement… Mais il n'y a pas que le chagrin qui tue…

On interrogea des yeux le docteur Troufleau.

—Je crois, poursuivit-il, que l'animosité de madame Colivaut pour monsieur Fesquet égalait l'attachement qu'elle pouvait porter à ses arbres!

—Eh bien? fit mon père.

—Eh bien! on la tient au lit, de peur qu'elle ne voie la maison qui abrite monsieur Fesquet endommagée comme elle est…

—Je ne saisis pas…

—Je redoute pour elle la moindre émotion… même joyeuse!

Le docteur rit; nous rîmes aussi. Le comique se mêlait à la tristesse des événements; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air; les visages commençaient à se dérider chez nous. Depuis midi environ de ce jour, depuis l'entrée triomphale du gamin, sans que rien de précis eût été dit, nous sentions tous, intimement, que le vent de la destinée avait tourné.

XXII

Le dépit de n'avoir point assisté à la soirée Plancoulaine fut donc couvert par les émotions de cette journée. A peine le docteur nous parla-t-il du bal costumé; il semblait éviter d'en parler. On ne le remarqua pas tout de suite. Mais petite-maman voulut savoir quelques détails.

—Voyons, comment cela s'est-il passé?

—Mais, très bien.

Elle lui demanda comment était madame Gantois, madame Capdevielle, etc.; si le marquis de La Musaraigne avait une cuirasse. Il disait qu'il ne l'avait point remarqué.

—Et Clérambourg, avec ses vessies de porc et son sabre?

—Peuh!

—Enfin, vous n'avez donc rien vu?

—Mais si; mais si!

On supposait qu'il lui était arrivé quelque anicroche avec sa robe, qu'il avait marché dessus, que les épingles avaient cédé, qu'il avait fui. Non. Il était resté jusqu'au jour.

Ce ne fut qu'au moment de le quitter que l'idée vint à petite-maman:

—Ah çà! mais, monsieur Charmaison n'était pas là?

—Si fait! si fait!

—Comment! Et vous ne le dites pas?

—Il était là, en Robespierre.

—Mais alors, vous avez dû avoir des nouvelles de sa fille?

—Mademoiselle Charmaison était là aussi.

—Ah!

Personne n'ajouta mot. On affecta, depuis lors, de ne plus interroger le docteur sur la soirée Plancoulaine. Lui-même écarta ce sujet. Cette réticence éleva entre petite-maman et lui un air glacial qui dispersait aussitôt ce qui eût pu encore se fixer comme auparavant sur la passerelle imaginaire.

Marguerite envoya à la maison un petit mot pour s'excuser de ne pas nous voir. Elle restait à Beaumont vingt-quatre heures à peine; pour venir elle avait compromis son concours. Il fallait qu'elle eût bien envie de venir.

Moi, je la vis, du jardin de M. le Curé, où je me cachai deux heures pour guetter son passage sur le pont. Il pleuvait; elle donnait le bras à son père qui l'abritait sous son parapluie. J'étais trempé; je dus faire en rentrant des mensonges pour expliquer comment j'avais été mouillé. Mais que n'eussé-je pas fait pour apercevoir, même de loin, Marguerite, l'énigme vivante qui, malgré tous ses avatars et tout ce que l'on pouvait dire d'elle, personnifiait pour moi la recherche ardente de quelque chose de plus beau, de toujours plus beau.

O Marguerite Charmaison! O chimère de mes jeunes années! vous ne m'avez pas vu, ce jour-là, pendant que vous passiez sur le pont. J'étais un enfant caché dans un massif de lauriers-cerises; mon cœur battait comme celui d'un amant; je ne sais si c'est vous que j'aimais, ou l'idéal dont j'auréolais votre tête brûlante. Vous êtes passée, vous ne m'avez pas vu, vous n'avez pas entendu mon cœur battre. Vous ne saurez jamais qu'un petit frère de votre fièvre s'est trouvé là.

XXIII

L'état de madame Colivaut empira jusqu'aux environs de la semaine sainte. Vers cette époque, elle reçut les sacrements. Elle avait quelques parents éloignés qui vinrent la voir mourir. Mon père s'entretint avec eux, et les conditions de l'entrée en possession de la maison furent réglées. Mais madame Colivaut ne mourut point, et, au contraire, elle se ragaillardit après qu'on l'eut administrée. Les parents, qui n'avaient pas de temps à perdre, s'en retournèrent.

On avait constamment tenu secrets à la moribonde les dégâts causés à la maison Auxenfants par la branche d'orme. Mais sa préoccupation, tout le temps qu'elle demeura alitée, fut de savoir comment l'opération avait été menée à bout. «Comme pour le marronnier», lui affirmait-on, conformément à l'ordre du médecin. Elle en doutait, elle en rêvait, elle en délirait. M. le curé s'étonnait qu'une femme si chrétienne fût à ce point attachée aux biens terrestres; il la gronda si fort qu'il l'en crut guérie. Il affirma peu après qu'elle ne pensait plus qu'à son salut, ce qui, dans son extrémité, était croyable.

Mais, ranimée, un beau jour, madame Colivaut obtint la permission de se lever. Elle trottina jusqu'à la fenêtre ouvrant sur la terrasse et vit des toiles tendues sur la maison Auxenfants, pour abriter de la pluie un trou béant, de la dimension d'une chambre de bonne. Car les travaux de réfection sont lents en province, et le désastre était encore apparent. Il fallut lui conter la chute de l'orme.

Elle voulut voir de plus près et descendit sur la terrasse. Madame Robert, qui la soutenait, lui dépeignait avec ménagement et un à un les épisodes. Le silence avait pesé lourd à la dame de compagnie; elle se dédommageait en n'omettant pas un détail. Madame Colivaut était tout oreilles.

En face d'elle, derrière une vitre, elle aperçut la face jaune de M. Fesquet. Madame Robert lui dit que la vitre au travers de laquelle se voyait si nettement la figure de Fesquet était fraîchement posée, car tout, jusqu'au châssis avait été broyé. Madame Colivaut riait. Madame Robert encouragée par le bon effet de sa narration, crut pouvoir raconter l'accident de Courtaut, qui passa comme lettre à la poste. Madame Robert, sans penser à mal, fit observer qu'on entendait de là la dispute de Fesquet et de son hôtesse. En effet, on l'entendait; madame Auxenfants ne décolérait pas. Madame Colivaut se remit à rire. Madame Robert raconta que madame Auxenfants réclamait à Fesquet le prix de sept années de pension, et l'allait faire poursuivre. Madame Colivaut riait de plus belle.

—Ils se battent! dit madame Robert, ils se battent tous les jours depuis la chute de la branche, et, ce qu'il y a de meilleur: ce n'est pas Fesquet qui a le dessus!…

Madame Colivaut riait toujours, ou du moins on le pouvait croire, car elle portait la main à sa bouche et semblait comprimer comme précédemment de petits spasmes de gaieté. A la vérité elle étouffait; elle tomba dans les bras de sa gouvernante et expira le soir.

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