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L'appel de la route

UN AUTRE RÉPOND

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Bien que nous eussions suivi sans l’interrompre le long récit de Pierre Duclos, je n’avais pas tardé à m’apercevoir d’un changement considérable dans la curiosité de Tinant. Condescendante au début, elle était devenue bientôt plus attentive, puis, à mesure qu’on avançait, véritablement passionnée, comme si les faits racontés lui fournissaient un tribut personnel. Je ne fus donc qu’à demi surpris quand, Pierre ayant achevé, j’entendis Tinant demander :

— Est-ce tout ce que tu sais ? Tu en es vraiment resté là ?

— Sans doute : pourquoi aurais-je caché quelque chose ?

Un sourire de triomphe éclaira le visage de Tinant :

— Hé bien ! mon cher, tes curiosités ne resteront pas où elles en sont. J’avais promis, quel que fût l’exemple que tu donnerais, d’en apporter un second où la souffrance produirait des résultats inverses : preuve que ce bienfait divin est pour le moins incohérent dans ses effets. Je ne me doutais pas que l’occasion se présenterait si belle ! C’est ton histoire que je vais recommencer.

— Mon histoire ! s’écria Pierre, stupéfait. Il faudrait pour cela avoir connu Lormier !

— Pourquoi non ? quand je dis recommencer, j’entends reprendre les mêmes faits, mais vus de l’autre bord. Sur la rive où j’étais, on n’apercevait pas mieux Lormier que sur la tienne on n’a vu La Gilardière : n’empêche que, prise ainsi par les deux faces, la tapisserie s’éclaire. Grâce à toi, bien des points qui m’étaient restés inexplicables, viennent de devenir limpides comme une eau de source. Parions qu’après m’avoir entendu à mon tour, sœur Thérèse en personne n’aura plus pour vous aucun mystère !

Il y eut parmi nous une hésitation étonnée. Je partageais l’incrédulité de Pierre. Celui-ci reprit, après une courte réflexion :

— Impossible ! Tu es dupe d’analogies !

— Il n’y a pas deux sœur Thérèse, ni deux La Gilardière !

— Je me suis servi de noms supposés !

— Rassure-toi, je les garderai : simples masques pour sauvegarder un reste d’anonymat que j’ai percé.

— Cependant tu vivais à Paris, ailleurs encore, mais toujours loin de Semur. Si tu avais eu un ami dans ma ville, je l’aurais su !

— Même s’il était La Gilardière ?

Alors, ébranlé, Pierre Duclos se tourna vers moi :

— Que penser d’une telle rencontre ?

Je répondis, railleur, bien qu’à demi convaincu :

— Je pense que, faute de lumière, on ne pouvait tirer du cas Lormier des conclusions raisonnables. Tinant sans doute nous les apporte. Le hasard, qui semble toujours cruel, se montre aussi parfois, bien que plus rarement, assez avisé.

— Permettez, reprit Tinant, que je remonte d’abord le cours du temps. Je suis si étonné moi-même de me retrouver ce soir au milieu d’êtres dont l’aventure m’a intrigué jadis et dont l’un, au moins, m’était très cher !

— Hâte-toi, dit Pierre, car l’heure avance : et compte que je t’arrêterai, si je m’aperçois que tu as fait fausse route.

— Je suis donc très sûr d’arriver au bout ; mais, encore une fois, quelle étrange sensation que de se heurter à du passé que l’on croyait mort et qui, soudain, se remet à vivre !…

Son visage venait de prendre une gravité qu’il devait garder jusqu’à la fin. Certains d’aller par les mêmes chemins, Pierre et moi avions aussi l’air d’attendre le retour d’êtres familiers, après avoir craint leur disparition sans retour…

I

Avant tout, débuta Tinant, et pour rassurer Duclos, apprenez comment j’ai connu les acteurs.

Au temps où j’achevais mon doctorat, un de mes parents me proposa d’accompagner en Italie un jeune homme pour lequel on cherchait un mentor. Au retour, et le voyage payé, une somme convenable devait récompenser mon agréable labeur.

— Il faut, m’écriai-je, que la compagnie soit bien mauvaise pour qu’elle entraîne une indemnité de retour.

— Point : elle est charmante, mais il importe que la mine revienne, j’espère que tu plairas.

Sur quoi, le lendemain, muni de l’adresse et du nom, je me présentai, rue Monsieur, chez madame Manchon de La Gilardière.

Vieil hôtel d’aspect triste et cossu ; mobilier dépourvu de style, mais en bois solides ; tentures lourdes et fanées : au total, une grandeur négligée, qui laissait indécis. Toutefois introduit dans la chambre même de madame Manchon, je ne tardai pas à sortir d’incertitude. Je n’étais pas assis qu’une grêle de questions tombait sur mes épaules :

— Quels sont vos projets d’avenir ? Comment bouclez-vous votre budget ? Quelles ont été jusqu’à présent vos distractions ? La philosophie est-elle pour vous une foi ou un gagne-pain ?

En dernier lieu seulement, madame Manchon daigna demander si je connaissais l’Italie, et sur ma réponse négative :

— Tant mieux : vous serez ainsi intéressé pour votre compte.

D’où je conclus que ma tête avait plu.

Cinq minutes après, un jeune homme qu’on avait fait appeler se présenta.

— René, dit madame Manchon, voici M. Tinant qui est disposé à voyager avec toi. Il doit être plein d’idées sur l’Italie puisqu’il s’occupe de philosophie. Entendez-vous pour un départ dans la huitaine. M. Tinant dîne avec nous ce soir, cela va de soi.

Je m’inclinai, bien que l’invitation eût plutôt l’air d’un ordre. René dit poliment :

— Nous aurons, dans ce cas, tout loisir pour accorder nos convenances après dîner.

Il ajouta allègrement :

— D’ailleurs, j’espère bien qu’on s’en remettra surtout à la fantaisie du jour. J’ai l’horreur des itinéraires à heure fixe.

Je m’esquivai ensuite, charmé par le sourire du fils, autant qu’étonné des manières décidées de la mère, et j’admirais aussi comme, en trois phrases, peut se manifester l’écart des caractères.

Bien entendu, une fois dehors, je m’empressai d’aller remercier mon parent. Sollicité de me fournir des précisions supplémentaires au sujet des Manchon de La Gilardière, il m’apprit ce qui suit.

Les Manchon, paraît-il, étaient papetiers de père en fils, aux environs d’Orléans. Le dernier venu avait agrandi l’entreprise au point d’en faire une rivale des usines d’Annonay, puis était mort jeune, dans des circonstances mystérieuses, suicide ou accident, on ne savait. Demeurée veuve à trente-huit ans, madame Manchon avait entrepris d’achever l’œuvre commencée par son mari. On vit, non sans quelque étonnement, une femme assumer la direction de nombreux ouvriers, apporter aux affaires une ténacité réfléchie, et la réussite répondre à son effort. La surprise ne fut pas moindre quand, après quelques années, on annonça qu’une société anonyme achetait les établissements Manchon. Libérée, riche, atteignant à peine la cinquantaine, madame Manchon, qu’on commençait d’appeler madame Manchon de La Gilardière, venait de planter là l’œuvre familiale et s’installait à Paris. Depuis lors, elle y vivait, en apparence désœuvrée, en réalité ne s’occupant que de son fils cadet qu’elle adorait. Par une gloriole assez inexplicable, celui-ci ne portait plus que le nom de La Gilardière.

La soirée acheva de m’éclairer sur le présent.

Arrivé très exactement, je vis dans le salon un curé maigre, une vieille demoiselle et René réunis en groupe autour de madame Manchon. Celle-ci m’accueillit avec une satisfaction non déguisée :

— Ravie de vous savoir ponctuel… Au moins, vous ne vous croyez pas impoli en arrivant à l’heure.

Puis, me désignant le prêtre :

— L’abbé Manchon, mon fils aîné.

Elle s’abstint de me présenter à la vieille demoiselle, mais se tournant vers elle :

— Lapirotte, allez secouer la cuisine qui est encore en retard.

Par bonheur pour Lapirotte, on vint annoncer presque aussitôt que le dîner était servi, et l’on passa dans la salle à manger.

Je ne me rappelle pas, bien entendu, les propos qui animèrent le repas. J’aurai en revanche et toujours, sous les yeux, le spectacle des convives.

Madame Manchon d’abord… Installé à sa droite, je ne l’apercevais guère que de profil, sauf lorsqu’elle m’adressait la parole. Surveillant les convives, elle n’intervenait que pour donner des ordres brefs. Ils étaient, chaque fois, scandés par une crispation de la main qu’elle avait jolie et prodigieusement volontaire.

En face de nous, et côte à côte, les deux frères. On imaginait difficilement deux êtres plus divers. René était bien tel que l’a dessiné Duclos : élégant, nonchalant et beau. Son sourire avait une grâce sûre d’elle-même. Le charme est un don qui enchante à la fois qui le possède et qui en approche : René jouissait du sien, en homme qui connaît son pouvoir et pourtant dépourvu de fatuité. Assuré de plaire, il se donnait la peine de conquérir. Enfoncé dans son assiette, l’abbé montrait au contraire une figure ingrate, dépourvue de lumière et plus encore de grâce. Le geste gauche, la parole rare, il semblait toujours sur le point d’éclater en reproches, comme si les mots ou la compagnie ne cessaient de l’offusquer. En somme, l’air d’un voyageur à table d’hôte, que gêne le voisinage, qui peste contre la lenteur du service et compte les minutes le séparant de la liberté.

Au bout de la table, enfin, la demoiselle de compagnie, Lapirotte. Tremblante, effacée, suivant avec une égale anxiété la marche des plats et les crispations de main du tyran, répondant au sourire de René et à l’humeur de l’abbé par des acquiescements tour à tour satisfaits ou navrés, puis s’échappant soudain au point de paraître oublier où elle était, cependant que passait sur ses traits la lueur d’une rancune indéfinissable.

Un monde, ces quatre visages. Derrière leurs expressions variées apparaissaient des âmes si dissemblables, qu’on se demandait par quel miracle elles réussissaient à vivre sous le même toit. Il n’était pas jusqu’aux noms qui ne traduisissent la différence profonde établie entre ces êtres soi-disant unis familialement : et n’était-ce pas déjà un symbole inquiétant que d’entendre nommer le prêtre : M. Manchon ; René : M. de La Gilardière, cependant que tous deux entouraient une Manchon de La Gilardière, de concert avec une Lapirotte ?…

Mais revenons à ma soirée.

A peine sortis de table, j’arrêtai le départ avec René. J’avais, cela va sans dire, subi comme tout le monde la séduction : au cours de notre rapide entente, j’eus aussi conscience de ne pas lui déplaire. Il nous quitta ensuite sous un prétexte quelconque. Auparavant, l’abbé s’était éclipsé sans bruit. Un signe du tyran congédia Lapirotte, et je me retrouvai en tête-à-tête, de même que le matin, avec cette différence toutefois que le repas excellent m’induisait à l’optimisme, et que j’espérais bien interroger à mon tour.

J’étais loin de compte : tout de suite, madame Manchon me remit au point :

— Du moment que vous me convenez, cher monsieur, me dit-elle, il est nécessaire que vous sachiez exactement ce que j’attends de vous. A tort ou à raison, j’ai l’ambition de faire de René un homme utile. J’avais compté jadis sur son aîné pour reprendre la conduite de l’usine paternelle. Malheureusement, j’ai eu le chagrin de lui voir tourner bride vers la prêtrise. Il restera toute sa vie curé, et même petit curé de petite paroisse ou de couvent ; c’est une désillusion à laquelle je me suis résignée sans plaisir : elle demande à n’être suivie par aucune autre. Pour René, il ne saurait être question d’industrie. Vous l’avez vu. Il est chimérique et nerveux : défauts irrémédiables pour qui dirige des ouvriers. D’autre part, sans être dépourvu d’esprit de volonté, il s’abandonne aisément aux circonstances, quitte à leur échapper ensuite par un coup de tête. Heureusement, je suis là pour reprendre la barre. J’ai décidé qu’il serait banquier. Il y a dans la finance une part de hasard et d’invention qui s’accorderont avec ses dons. Le métier, de plus, est mondain, et mène haut, si l’on sait s’y prendre. Dans un an, après apprentissage dans une maison sûre, René aura donc une commandite, ou je l’établirai à neuf, suivant l’occasion. Le voyage que vous allez entreprendre est une concession, — la dernière, — faite à son dilettantisme. Je m’y suis ralliée avec peine, et à condition qu’au retour nous passerions immédiatement aux réalisations d’avenir. Il importe, dès lors, qu’en cours de route la fantaisie ne reprenne pas son vol. Votre influence, à cet égard, doit être décisive. Je compte sur vous pour ramener, si besoin est, l’imagination de René au point de vue solide qui est le mien. Comment ? affaire à vous : un philosophe en sait plus que moi sur ce sujet et vous avez le champ libre. René m’écrivant à peu près chaque jour, je me réserve d’apprécier votre action, et même, s’il est utile, de vous faire part de mes remarques…

Tout cela, net, jeté de haut, avec des nuances assez marquées pour ne pas échapper : dédain évident du fils aîné, inflexion attendrie dès que passait le nom de René.

Je m’inclinai sans discuter. Je quittais la cour de l’hôtel quand René me rejoignit.

— Puisque vous vous en allez, dit-il, me permettez-vous de vous escorter un peu, histoire de faire vraiment connaissance ?

Et ce que je prévoyais, suivit. Après la mère, le fils.

— Amis ou ennemis ? poursuivit-il.

J’affectai de me méprendre :

— De qui parlez-vous ?

— Mais de nous, bien entendu.

Il prit mon bras d’un geste cordial, et gaiement :

— Allons, j’abats mon jeu. Je n’ai aucune envie de m’ennuyer pendant le voyage. Il dépend de vous que nous en jouissions sans arrière-pensée, puisque vous représentez auprès de moi l’autorité, c’est-à-dire, maman. (Il disait maman.) Or j’adore maman, elle m’adore, mais nous sommes aux antipodes. Maman est un homme d’action. Jadis elle menait l’usine à la baguette : aujourd’hui, à défaut de mieux, son empire s’exerce sur les domestiques, sur la pauvre Lapirotte, surtout sur moi. Par malheur, je représente le dernier lot d’ambitions réalisables. Dieu me pardonne ! maman rêve pour moi de grand monde, de fortune, enfin d’un tas de choses qui me sont parfaitement indifférentes et même me semblent désagréables. Jugez des désillusions que je procure ! Est-ce ma faute si j’aime flâner, si la paresse est mon fait, enfin si la moindre petite fleur bleue me paraît plus enviable qu’une place de ministre ? Oh ! je me connais, allez ! Je sais aussi que je suis très faible, à preuve que, de guerre lasse, j’ai juré d’aller au retour moisir dans une banque… Mais, de grâce, et sous prétexte d’entretenir mes bonnes intentions, allez-vous, le long de la route, m’accabler de sermons ? Plutôt que de subir la morale que j’entrevois, je préférerais renoncer à l’Italie !

Je me mis à rire, conquis par un tel mélange de lucidité, de candeur et de rouerie :

— Jurez-moi qu’une fois de retour, vous obéirez aux désirs de votre mère !

Il tendit comiquement le bras :

— Sur quelle tête faut-il prêter serment ?

— En ce cas, topons. Bouclez vos malles ; on n’en parlera plus.

Il eut une exclamation joyeuse :

— Savez-vous que vous serez peut-être un compagnon aimable ?

— Certainement votre ami.

— Je commence à le croire.

— J’en suis sûr !

Et je rentrai surpris que deux êtres capables de s’exprimer l’un sur l’autre avec une telle clairvoyance et se sachant à ce point différents ne doutassent pas cependant que l’avenir fût impuissant à les séparer. J’avais compris, au surplus, que pour madame Manchon, il y avait d’un côté René et de l’autre le reste de l’univers représenté par l’abbé, mademoiselle Lapirotte, ou n’importe qui…

Je n’ai plus qu’à courir pour achever ce qui me fut personnel dans cette histoire.

Trois jours plus tard, je partais avec René et notre amitié commençait. D’elle je dirai seulement que j’éprouvai très vite les sentiments d’un jeune père pour un grand fils et que cette affection m’était rendue.

J’ai gardé aussi de notre commerce durant le voyage un souvenir attendri. René n’était pas uniquement ce qu’il avait dit : il était mieux. Cœur distrait, volontés fugitives, soit : en revanche, que d’élans à l’approche de l’art et toujours le goût du plaisir d’autrui pour arriver à mieux plaire !

Je m’aperçus avec surprise qu’il connaissait peu la vie. L’éducation à domicile, l’habitude prise de se laisser guider par sa mère dans les moindres difficultés quotidiennes l’avaient en fait isolé du monde. Des quelques aventures que lui avait attirées sa tournure, il n’avait rapporté qu’un désir plus conscient de l’amour véritable. La froideur de son frère le laissait sans rancune. « Maman laisse trop voir sa préférence ; il y a là de quoi vexer même un curé ! » disait-il plaisamment. L’écart des âges, — près de dix ans, — pouvait d’ailleurs expliquer aussi cette attitude dont il avait pris son parti. Il nourrissait enfin une admiration mêlée de soumission clairvoyante à l’égard de madame Manchon : au contraire, il parlait rarement de son père et toujours comme d’un être dont la mémoire est indifférente : la place tenue par madame Manchon n’en était que plus grande.

Un peu avant de rentrer, une lettre informa René des conditions de sa vie prochaine. La banque Chasseloup, de Semur, consentait à l’accueillir et à le traiter en associé. La province seule permet de trouver de ces combinaisons heureuses qui unissent les avantages d’un apprentissage rapide à la dispense de s’immobiliser dans les emplois inférieurs. Madame Manchon n’avait donc pas hésité à accepter le sacrifice d’une séparation momentanée. Au surplus, René, affirmait-elle, trouverait sur place, dès l’arrivée, des relations agréables, car l’abbé Manchon avait pour camarade de séminaire un prêtre de Semur fort répandu, l’abbé Valfour.

René, après sa lecture, jeta la lettre au fond d’une valise et, maîtrisant son humeur, déclara :

— N’y pensons plus : il sera temps d’y revenir une fois en route pour Semur.

Trois semaines nous séparaient à peine de l’échéance. Elles passèrent comme un éclair. De retour à Paris, René venait me voir à peu près chaque jour. J’étais le confident de sa mélancolie : elle cédait aisément devant la moindre plaisanterie. Peut-être, au fond, découvrait-il déjà l’attrait de la liberté.

Enfin, la veille du départ, je fus convié à un dîner d’adieu, en tous points semblable à celui que je viens de décrire. Mêmes convives, mêmes contrastes dans les attitudes : l’abbé plus silencieux encore, madame Manchon un peu nerveuse, Lapirotte assez souriante, René parfaitement gai.

Après le repas, madame Manchon me fit asseoir près d’elle et me remercia d’un ton ému :

— J’apprécie votre tact, me dit-elle ; il est excellent que vous soyez devenu l’ami de mon fils. Dans quelques années, je tâcherai de lui trouver la compagne qui me remplacera près de lui et ma tâche sera terminée.

— Pourquoi vous remplacer ? répliquai-je en riant : je vois très bien René trouvant à Semur une femme charmante, et vous-même ravie de diriger deux enfants au lieu d’un.

— A Dieu ne plaise ! s’écria-t-elle. René, seul, choisirait au rebours du sens commun. Et puis… ce n’est pas pressé…

A défaut du ton qui s’efforçait de rester plaisant, l’expression du visage devenu fermé en disait long sur ce manque de hâte.

— De quoi parlez-vous donc ? dit René s’approchant de nous.

— De votre prochain mariage.

— Oh ! fit-il à son tour, d’un air comiquement effrayé, n’envisageons pas toutes les catastrophes : Chasseloup, par bonheur, n’a pas d’héritière.

Madame Manchon répliqua :

— Quelles que soient les héritières de Semur, aucune ne vaut qu’on s’y arrête : n’oublie pas que, dans six mois, tu reviendras ici…

Les derniers mots de René, en me quittant, furent :

— Si je fais là-bas des sottises, j’aurai du moins la consolation de vous en aviser. Comptez que j’écrirai souvent.

Il a tenu parole. Presque tout ce qui va suivre est tiré de ses lettres. Je n’ai pas eu, comme Duclos, à quêter jour à jour les éléments d’un drame soigneusement célé par les auteurs : ils me sont venus sans effort, dans ma chambre de Paris, envoyés par l’intéressé devenu historien de la tempête qui devait l’emporter. Et vous ayant ainsi prouvé ma véracité, je n’ai plus qu’à m’effacer pour laisser parler les faits ; il est bien inutile, n’est-ce pas, d’y ajouter l’exposé d’impressions personnelles, demeurées par force lointaines et surtout impuissantes à rien modifier ?

II

Quatre mois après son arrivée à Semur, René en était au point suivant : installation confortable, vie monotone et chaste, relations clairsemées et couleur de province, ennui de vivre distillé par le contact des chiffres, mais contrebalancé par un optimisme imperturbable et un voyage à Paris tous les huit jours.

Dans son existence, il se trouvait beaucoup de choses indifférentes, une seule insupportable et une dernière agréable.

La chose insupportable était l’hostilité de l’habitant, dont il se sentait enveloppé, hostilité latente et tenace qui lui infligeait l’humiliation de ne pouvoir, pour la première fois de sa vie, désarmer l’adversaire. La chose agréable était la découverte de la campagne de chez nous. Il y trouvait en effet comme un reflet de sa propre image, je veux dire un mélange de séduction et de joie.

Au total, plus d’ennui que d’agrément ; toutefois aucune humeur, et une résignation d’autant plus aisée qu’elle ne cessait d’escompter l’imprévu.

Or, un après-midi de mars, si je ne me trompe, il arriva que séduit par la lumière jeune et la tiédeur de l’air, René décida de partir en promenade et fit une longue course.

Comme il était sur le retour, vers quatre heures, à la nuit tombante, le ciel devint d’abord maussade, puis chargé de nues, enfin commença de se déverser en pluie rageuse. Imprévoyant à l’ordinaire, René avait pour seule protection un manteau léger. Par bonheur, la gare se montrait proche : il put l’atteindre, s’y abrita et, résigné, attendit une accalmie qui ne vint pas.

Il paraît qu’à Semur la gare est à vingt minutes de la ville. C’est aussi une gare à peu près sans trains et sans voyageurs. Il n’est pas question d’y trouver une voiture.

Regardant l’averse qui se prolongeait, René décida :

— Prenons patience ; il est vrai que je dîne ce soir chez les Traversot, mais le repas est pour sept heures : d’ici là, j’aurai revu le ciel à sec.

Et il songea aux Traversot. Il connaissait madame pour lui avoir rendu une ou deux visites, monsieur pour l’avoir aperçu dans la rue, et la fille point du tout. L’invitation reçue était donc la première. Il la devait à l’abbé Valfour qui avait promis de le venir prendre, ayant à cœur de l’introduire lui-même dans les salons de l’hôtel de Thil.

« Invitation doublement précieuse, avait dit l’abbé, car les Traversot reçoivent peu et seulement à bon escient. »

Précieuse ou non, elle occuperait un soir. Il n’est jamais non plus désagréable de se rendre en pays inconnu. Si par hasard on y trouve mieux que son attente, la surprise enchante : sinon, la déception est nulle.

Une demi-heure avait passé sans que s’altérât la bonne humeur de René, sans qu’aussi âme qui vive parût dans la gare, quand une femme entra, vêtue de deuil et un paquet à la main. A grand-peine, elle découvrit un employé, expédia le paquet, et s’apprêta à repartir.

Bien qu’enveloppée dans un manteau de pluie, coiffée de crêpes et à peu près invisible, cette femme avait une tournure jeune et la mise avenante.

La voyant ouvrir un parapluie, René, qui sentait l’ennui le gagner, eut alors une idée plaisante et l’abordant :

— Mademoiselle, dit-il, il est d’usage que, par un temps de déluge, les hommes offrent aux femmes leur parapluie. Si vous rentrez dans Semur, serait-il indiscret de vous prier d’inverser les rôles en m’accordant une part d’abri sous le vôtre ?

Reconnaissez que de tels propos sont de ceux dont on serait le moins tenté de se défier, et qui vraiment semblent, entre tous, sans conséquence : après eux, cependant, l’avenir de deux familles était joué. On croit ne pas avoir bougé, déjà on roule dans le gouffre. Ah ! les moyens du destin sont simples ! S’ils ne l’étaient pas d’ailleurs, on les reconnaîtrait tout de suite, et ce ne serait plus le destin.

Étonnée qu’on lui parlât, la femme tourna la tête avec un air de crainte. La vue de René la rassura. Nul doute qu’il n’eût été aperçu maintes fois auparavant par celle dont il sollicitait les bons offices. Qui sait même si la requête ne fut pas accueillie avec empressement ? Quoi qu’il en soit, la réponse vint aussitôt :

— Volontiers, monsieur, à condition que vous accepterez de porter vous-même cet objet encombrant que le vent, tout à l’heure, s’obstinait à vouloir retourner.

— Cela va de soi, fit René. Bien qu’il n’y ait personne, sauf nous, à se hasarder dans pareille tempête, vous aurez ainsi l’air d’être mon obligée et les convenances seront sauvegardées.

Elle eut un petit haussement d’épaules :

— Simplement, ce sera commode. Les convenances me sont indifférentes.

Il prit le parapluie, le tendit à bout de bras pour protéger sa compagne imprévue et, côte à côte, ils partirent…

On n’avait pas avancé de vingt pas que, pour éviter de choir dans les flaques, l’un dut aller à droite, l’autre à gauche. Il en résultait que René était au sec et la femme à la pluie.

— Je crois, dit-il, que la sagesse serait de rester à mon bras.

La femme répondit encore avec la même décision :

— En effet, je le crois plus pratique.

Ayant fait comme il demandait, ils marchèrent désormais collés l’un à l’autre pour mieux tenir tête à l’ondée. Le bras de l’inconnue pesait sur celui de René juste assez pour laisser apercevoir son ferme contour, mais sans abandon qui eût donné du plaisir.

Résolu à ne pas remercier sa compagne par un silence gênant, et égayé par l’aventure, René reprit :

— Il est bien heureux que les convenances vous soient indifférentes.

— Pourquoi ?

— Ce que vous m’accordez est fort compromettant.

— Vous avez peur pour vous ?

— Pour tous les deux.

— Hé bien ! monsieur, si, à la réflexion, vous pensez avoir commis une sottise en me demandant service, vous êtes libre de me quitter à l’entrée du faubourg. Je ne voudrais à aucun prix que votre réputation fût atteinte, parce qu’on vous aurait aperçu à mon bras.

Raillerie ou aveu discret d’une profession douteuse ? René brusquement se demanda : « Qui est-ce ? » L’aisance avec laquelle on avait accueilli son escorte, la liberté qu’on offrait de lui rendre, indiquaient pour le moins des allures inaccoutumées en province, dans la bonne société. D’autre part, la distinction du ton, le tour aisé, marquaient l’usage du monde. Pour décider, il eût suffi sans doute d’apercevoir le visage : mais allez découvrir un visage sous des crêpes, et quand les becs de gaz, espacés de loin en loin, servent à jalonner la route plutôt qu’à l’éclairer !

Il fallait cependant prendre parti : au risque de se tromper à fond, il prit l’aveu pour bon.

— Me lâcher au Bourg-Voisin, s’écria-t-il allégrement ; voilà qui tomberait mal, quand je compte au contraire vous prier de faire peut-être un détour pour me ramener à ma porte !

— Vraiment ! vous souhaitez à ce point de n’être pas mouillé ?

— Je souhaite surtout profiter de votre compagnie.

— Oh ! la compagnie d’une inconnue !…

— Il ne tient qu’à vous de ne plus l’être. Qui dois-je remercier de m’abriter de la pluie en me procurant une heure charmante ?

La femme eut un rire discret :

— Mille regrets : je sauve les messieurs qui se noient, mais ne leur dis pas mon nom.

— Même s’ils insistent pour le connaître ?

— Dans ce cas, de préférence.

— Voilà qui est absurde !

— Très sage au contraire. Le bien qu’on fait au prochain ne se pardonne que s’il est anonyme.

— Si je tenais pourtant à vous être reconnaissant ?

— Je ne goûte pas ce genre de sentiment.

— Alors, restent les autres.

— Quels autres ?

— Tous, y compris l’amour…

— Voulez-vous avoir l’obligeance de me rendre mon parapluie ?

— Prétendez-vous me renvoyer sous l’averse ?

— Plutôt que d’aborder les sottises, je n’hésite pas.

— Je me tairai donc.

Imaginez ceci dans les bourrasques, les répliques ramassées au vol, pour être renvoyées de même, comme avec des raquettes, un libertinage discret se jouant sous les mots, la jeunesse irrésistible de deux voix qui ne cachent pas leur amusement, et comprenez que, trompé au jeu, René se soit laissé entraîner : quel autre à sa place n’aurait agi de même ?

Il reprit donc après un temps de silence affecté :

— Est-il défendu aussi de parler de la ville, en général ?

— Autant vaudrait peut-être nous entretenir des giboulées de mars.

— Puisque vous habitez ce lieu paisible, comment se fait-il que je ne vous aie jamais rencontrée ?

— C’est probablement que vous regardez mal.

— Je vous demande pardon : je ne manque jamais de regarder une femme.

— Il paraît que non.

— … A moins qu’elle ne soit tellement laide, évidemment !…

— Ce doit être mon cas.

— Vous vous calomniez.

— Qu’en savez-vous ?

— Votre démarche suffit : parions que vous êtes ravissante.

— Vous perdriez.

— Parions toujours… et levez votre voilette.

— Le Ciel m’en préserve ! Pour une fois où je fais illusion, je tiens à ne pas dissiper le charme.

Dans l’ardeur du dialogue, ils avaient ralenti le pas et même oublié que le ciel se répandait en cataractes. A ce moment, une rafale plus violente les enveloppa de son humidité glacée. D’instinct, la femme se serra contre René.

— Vous ne prenez pas froid, j’espère, dit celui-ci anxieux.

— Non.

— Le parapluie à deux est une solution moyenne qui, selon la règle, ne garantit personne.

— Voilà un remords tardif.

— Il n’en est que plus cuisant. En vérité, je suis confus de vous protéger si mal et j’aimerais vous protéger tout à fait.

— Comment l’entendez-vous ?

— A votre gré.

— Ah ! pour le coup, que deviendrait, dans la ville, votre réputation ?

Une nouvelle rafale, pire que la première, les enveloppa. Avant de céder enfin, l’ondée prétendait balayer tout ce qui avait mine de la braver. Ils durent s’arrêter, attendre un instant sans parler. Abrités sous le parapluie, que secouaient de violents ressauts, ils mêlaient presque leurs souffles. Des amants n’eussent pas été plus étroitement blottis.

Soudain le vent expira, tel une bête hors d’haleine. Un calme de mort s’abattit alentour. La tempête venait de s’enfuir, ne laissant après elle qu’un peu de pluie fine à travers la brume redevenue tiède.

Surpris par un changement si rapide, ils s’attardèrent dans la même position, juste assez pour sentir leurs cœurs battre : puis la femme tenta de dégager son bras.

— Je crois, murmura-t-elle, que c’est terminé.

— Où demeurez-vous ? demanda brusquement René.

— Que vous importe ?

— Puisque le temps est remis, n’est-ce pas le moins que je vous escorte jusqu’à votre domicile ?

— Je vous en dispense.

— Et si je vous suivais ?…

— Avisez-vous-en !

— Alors, votre adresse ?

— Non.

— J’enrage de ne savoir qui je dois remercier !

— Je vous ai déjà dit que mes charités sont anonymes : mais voici qu’il ne pleut plus, rendez-moi mon bien comme je vous rends la liberté.

En même temps le bras de l’inconnue parvint à se détacher tout à fait, mais René n’était pas disposé à obéir. Ils continuèrent de marcher, cette fois séparés, cependant qu’on ne savait quoi de trouble semblait se glisser entre eux.

— C’est bien rue Saint-Jean que vous allez ? reprit-elle quand elle comprit que René avait résolu de persister dans son escorte.

Il ne put réprimer un mouvement de dépit :

— Ainsi, vous connaissez qui je suis, et vous prétendez garder pour vous tout ce qui vous concerne, fût-ce votre prénom ? Lequel est-ce ? Marcelle ?… Yvonne ?…

Un nouveau rire railleur interrompit l’énumération.

— … ou Colette, ou Thérèse… Choisissez.

— Thérèse, en effet…

— Pourquoi pas Colette ?

— Parce que, telle que vous êtes, vous ne pouvez que parler gaiement de choses graves.

— Vaudrait-il mieux parler gravement de choses gaies ?

— Soit : je me résigne. Je me contenterai d’une seule réponse à une question… générale.

— Gardez-la pour vous : elle doit être indiscrète.

— Aimez-vous ?

— Ceci, en effet, passe la mesure !

— Qui que vous soyez, pourtant, vous devez bien conjuguer le verbe, comme tout le monde. Le temps seul diffère : passé, présent ou futur. On aime, on a aimé, ou on aimera !

La femme cette fois se tut. René s’enhardit :

— Si vous avez besoin d’un professeur…

Et se rapprochant d’elle :

— Après tout, je ne suis pas très fort en grammaire, mais à deux, on tournerait les pages et la leçon irait d’elle-même…

La femme persistait à se taire. Il était possible que cette audace lui plût. Sait-on jamais quelles émotions contradictoires traversent un cœur ? Les plus honnêtes, à une heure donnée, écoutent complaisamment la voix de la folie, quitte à s’enfuir ensuite, et même à regretter d’avoir fui.

— Vous ne parlez pas ?… De grâce, ne vous hâtez pas ainsi. J’aperçois déjà Notre-Dame : que j’aie le temps de m’expliquer un peu… Vous imaginez peut-être que je suis heureux ? vous vous trompez. Si vous vous doutiez seulement comme il est triste, chaque soir, de rentrer dans une chambre déserte, et de contempler des chenêts, en tête-à-tête eux-mêmes avec des bûches ! Que de fois j’ai rêvé d’un hasard, tel que celui-ci, qui mettrait sur ma route une amie… oh ! pas n’importe laquelle !… pareille à vous, dont le rire serait gai et l’âme profonde, tour à tour jeune et réfléchie, ironique et pitoyable… Supposons qu’après l’avoir longtemps attendue, je la rencontre enfin, et qu’elle soit là… Ce n’est qu’une supposition… Avec quelle ardeur alors je la supplierais de s’arrêter un instant, de rester silencieuse si cela lui plaît, et de m’écouter ! Ensuite ?… ensuite, je reprendrais son bras, doucement je l’attirerais vers moi pour qu’elle sentît mon cœur battre, je pencherais sa tête et malgré le voile…

Tout en parlant, il faisait comme il disait, ramenait à lui le visage de l’inconnue, et celle-ci, devenue tout à coup passive, comme soustraite à la réalité, ne résistait pas. Une seconde, elle ferma les yeux, eut l’air d’appeler le baiser qui s’approchait : mais brusquement, René la sentit se raidir.

— De grâce, fit-elle d’une voix défaillante.

— Il n’est plus temps ! Veux-tu ?…

Victorieux, il venait d’atteindre la bouche convoitée, y appliquait la sienne et même crut sentir qu’un abandon consentant et apaisé répondait à sa prise imprévue… Soudain le réveil, un recul violent… D’un effort désespéré, l’inconnue s’est soustraite à l’étreinte, se rejette à l’arrière. A distance, ils se regardent, avec l’expression étrange qu’ont les gens, réveillés subitement par un coup brutal frappé au dehors, et René songe : « Me serais-je trompé ? Ne serait-elle pas ce que j’ai cru ? » Elle, de son côté, après avoir à demi relevé sa voilette, passe une main crispée sur sa bouche. Un intervalle suit, incertain… Enfin, d’une voix sourde, où l’on ne saurait ce qui l’emporte de la rancune, de la raillerie ou du mépris :

— Compliments, cher monsieur ! vous avez une manière bien à vous de reconnaître les services qu’on vous rend ! Il est possible que j’aie profité d’une heure d’incognito pour laisser courir les mots sans me soucier de leur valeur. Il n’y a pas tant de distractions dans l’existence ! Malheureusement, j’avais oublié que, dès qu’une femme est près d’un homme, il se croit obligé d’offrir son amour, et lequel !… Ce qui vient de se passer en fixe la qualité. Merci bien.

Il tenta de l’interrompre :

— Je vous conjure de croire que les sentiments que j’exprime…

Mais à son tour, elle coupa la phrase et de plus en plus ironique :

— Mon parapluie, je vous prie… Il est curieux de voir comme certaines phrases paraissent tout à coup ridicules, quand on les accole à celles de la vie réelle… Là… nous voilà quittes, ou plutôt, nous ne pouvons plus l’être. La vie, décidément, est bien toujours pareille : quel que soit l’agrément de la promenade, les uns reviennent trempés et les autres au sec.

— Quand vous reverrai-je ? interrompit de nouveau René que ce persiflage achevait d’exciter.

Elle haussa les épaules et s’éloigna sans répondre.

— Il ne sera pas dit… reprit René, se précipitant pour la rejoindre.

— Un pas de plus et je sonne au hasard pour appeler du secours, fit-elle encore se retournant.

Cette fois, il n’y avait qu’à obéir. Immobile, déconcerté, il la suivit des yeux, jusqu’à ce qu’il l’eût vue disparaître. Ensuite, il écouta le bruit des ruisseaux qui achevaient de se déverser dans l’égout, ne vit plus autour de lui que des pavés ruisselants, une solitude complice :

— Singulière fille ! murmura-t-il. Dommage d’en rester là… Mais qui est-ce ? Bah ! je la retrouverai peut-être… et sinon, je lui devrai toujours un retour distrayant.

A ce moment, l’horloge de Notre-Dame commençait de sonner.

— Quoi ! Six heures et demie ? Quel retard pour se présenter chez les Traversot !

Sa légèreté reprenant le dessus, il ne pensa plus qu’à regagner du temps. A grands pas, il atteignit son domicile…

Depuis un quart d’heure déjà, roulé dans un grand manteau de pluie, pareil à un ballot d’étoffes que surmontait, en guise d’étiquette, une boule ronde et rose qui était sa tête, l’abbé Valfour faisait les cent pas devant la porte. A la vue de René, il eut un geste soulagé :

— Je commençais à désespérer !…

— Excusez-moi, dit celui-ci ; bloqué par l’averse, j’ai laissé passer la consigne : heureusement, je suis leste. Montons.

Puis, parvenus au salon qui précédait la chambre :

— Installez-vous là : le temps de changer de vêtements… dans dix minutes, je suis à vous. Par-dessus le marché, la porte reste entr’ouverte. Rien ne nous empêche de converser, tandis que je m’habille…

L’âme rassérénée, l’abbé Valfour retira son manteau, tendit sur son abdomen sa belle ceinture de cérémonie que la marche sous la pluie avait un peu froissée, enfin, planté devant la glace, remit dans l’axe son rabat. Ceci fait, et parce qu’il était naturellement incapable de retenir ses pensées, il entama un soliloque qui s’adressait aussi bien aux murs d’alentour qu’à René, en train de procéder à sa toilette dans la pièce voisine.

— Vous avez beau vous prétendre leste, hâtez-vous… Je crois les Traversot stricts sur l’heure : ne gâtez pas votre chance par une première inexactitude que le temps excuse, mais qui marquerait à tort des habitudes jugées fâcheuses… Ce que j’en dis est pour le père : Madame n’est que charité et indulgence… Il le faut bien, d’ailleurs, car entre nous, son mari ne lui a pas donné toujours, paraît-il, les satisfactions de l’époux modèle. Quant à la fille, mademoiselle Annette… une personne accomplie… toutes les grâces… toutes les vertus… Ah ! celui qui l’épousera pourra se vanter d’être béni par la Providence ! Si vous songiez à vous marier, je vous dirais… mais, hélas ! vous n’y songez pas… Les jeunes gens, maintenant, attendent d’être mûrs avant de fonder une famille. Méthode déplorable, qui explique d’ailleurs nombre de ménages mal assortis et tournant de travers…

Dans la chambre, la voix de René interrogea :

— Mon cher abbé, m’expliquerez-vous aussi pourquoi les curés, qui ne se marient pas, songent toujours à marier les autres ?

Le discours reprit :

— C’est, mon enfant, que connaissant mieux que personne la qualité des âmes, nous nous rendons un compte exact de leurs besoins. En ce qui vous concerne, si je m’en rapporte par exemple à votre cher frère…

— Allons donc ! ce serait bien la première fois que mon cher frère, comme vous le nommez, s’occuperait de moi !

— Vous vous trompez, mais passons… Je racontais que mademoiselle Annette…

— De grâce, un renseignement : dites-moi d’abord si ce n’est point une personne svelte, de taille moyenne, vêtue de noir, et circulant le soir sans autre chaperon que son parapluie ?

— Vous raillez ! Une Traversot sortir seule dans la rue !… Mais pourquoi cette description ?

— Pour rien : une image qui s’obstine à me poursuivre.

— Ah ! mon enfant, je crains qu’il n’y ait encore là quelque imprudence sous roche ! Gardez-vous des imprudences ! Toujours dangereuses, elles peuvent le devenir ici plus qu’ailleurs.

A ce point, il y eut un court silence. Brusquement, la voix de René reprit :

— Mon cher abbé, j’ai envie de vous confier une chose invraisemblable et que vous ne comprendrez certainement pas.

— Taisez-la donc, surtout si elle ne peut être utile ni à l’un, ni à l’autre.

— Est-ce la perspective du dîner que nous allons faire, la détente de l’air après la giboulée, ou vos propos matrimoniaux, ce soir, j’ai envie d’aimer à tort et à travers.

— Oh ! mon cher enfant, pourquoi pas tout droit ?

— Tout droit, si cela se trouve, mais sait-on jamais ? L’amour est une façon d’aérolithe qui tombe sur la tête à l’heure où l’on y songe le moins : quelquefois dans la rue…

— Pourquoi pas autour d’une table… tout à l’heure par exemple ?

— Vous m’effrayez : auriez-vous comploté ?…

— Rien du tout : je vous avertis seulement que ce serait sans inconvénient… bien au contraire… à votre point de vue, s’entend…

— Vous semblez croire en revanche qu’au point de vue Traversot…

— De grâce, le temps presse : ne me faites point dire ce que j’ignore.

— Je suis prêt.

— Alors en route !

Ayant vivement ramené son manteau, M. l’abbé Valfour descendit le premier. René suivait, achevant de s’équiper. Ils s’engagèrent ensuite dans la nuit claire, sous un ciel lavé. Ils avançaient d’une allure allègre, comme si chacun d’eux eût nourri des pensées également claires.

III

Avez-vous remarqué que plus les idées sont claires et moins elles ont chance d’être justes ? La vérité n’est jamais simple, ni conforme à la logique.

En se rendant à l’hôtel de Thil, l’abbé Valfour songeait :

« Puisque l’abbé Manchon souhaite que je marie son frère, puisque ce jeune homme semble fort disposé à trouver toutes les femmes à son gré, j’aurai, quoi qu’il arrive, l’approbation des Manchon. Si je parviens tout à l’heure à convaincre madame Traversot, la partie est gagnée ; mais, arriverai-je à la convaincre ? »

Pareillement, René calculait :

« J’aurais dû pressentir qu’un dîner à Semur cache toujours une intention : celles de l’abbé ont au moins le mérite de se montrer sans fard. Tout de même, si j’ai l’amour en tête ce soir, cela ne signifie pas que je rêve d’avoir la corde au cou. La petite Traversot en sera pour ses frais. »

Tous deux se trompaient lourdement. Raison de plus pour se croire raisonnables, et c’est pourquoi on les vit arriver, d’un pas également preste, l’un et l’autre souriant à la soirée qui s’annonçait.

Un extra, recruté pour la circonstance, aida « ces messieurs » à se dépouiller de leurs manteaux dans le vestibule grandiose qui donne accès à l’hôtel de Thil, puis ouvrit une porte à deux battants et jeta leurs noms avec solennité. Ce fut ensuite comme une entrée dans un nouveau monde, le grand monde de province, pompeux, suranné, mais qui garde jusque sous la troisième République un reflet de l’honnêteté du grand siècle.

A l’apparition de l’abbé qui, naturellement, passa le premier, tous les Traversot se levèrent. Vous vous rappelez qu’ils étaient trois. Depuis un certain temps déjà, ils attendaient leurs invités, l’œil à la pendule, assis sur des fauteuils de Beauvais qu’on avait dépouillés de housses pour la circonstance, et incapables d’y trouver leurs aises, car il faut pour cela avoir l’habitude d’un siège, et ceux-ci ne servaient qu’aux jours de réception.

Madame Traversot avança, les mains tendues. Petite, fort grasse, elle mettait le principal de ses élégances dans l’ondulation de ses cheveux blancs. M. Traversot saluait à l’arrière. Il était, à l’inverse de sa femme, grand, maigre et chauve.

Enfin se présenta Mademoiselle.

— Ma fille, dit simplement madame Traversot, la désignant à René.

Et l’on resta debout, dans le salon à demi éclairé : l’éclairage entier était réservé pour le retour.

Gravement s’échangèrent des propos inutiles sur le temps affreux. On s’enquérait des santés.

— Vous allez bien ?

— A merveille.

On ne va jamais mieux que dans les circonstances solennelles, même si l’on va mal.

L’extra reparut presque aussitôt.

— Madame la baronne est servie !

Les Traversot, chez eux, portaient couronne : le contraire eût gêné dans ce cadre. On se rendit à la salle à manger sans offrir le bras, madame Traversot ne trouvant pas convenable d’imposer le sien à un ecclésiastique. Elle distribua ensuite les places : l’abbé à sa droite, René à sa gauche, en face d’elle M. Traversot, Annette entre son père et M. Valfour. Ainsi René aurait toutes facilités pour regarder, mais sans risque de conversations compromettantes.

J’ai eu entre les mains une photographie d’Annette Traversot. Elle aidait à comprendre les premières impressions de René…

Jolie, évidemment : ou plutôt gracieuse, avec de la réserve, je ne sais quoi de guindé qui marque l’excès des bonnes manières et, grâce au dessin du front, une expression particulière de ténacité. On rencontre fréquemment ce type à Saint-Thomas d’Aquin. Il est caractéristique d’une éducation et d’un milieu.

Ce soir-là, absorbée par le souci de surveiller directement le service, ne répondant que si on l’interrogeait, elle semblait trouver normal d’occuper le bout de table et de ne compter pour rien. Je ne sais pourquoi René jugea aussitôt qu’elle n’aurait pu se nommer autrement qu’Annette. Les noms de baptême ne sont pas indifférents autant qu’on le suppose : j’imaginerais plutôt qu’ils attachent à qui les porte une part de destinée. On ne concevait pas Annette Traversot en Célimène : on la voyait d’instinct pénitente de M. Valfour et soumise avec résignation aux règles d’une politesse inexorable.

Quel contraste d’ailleurs avec les parents : M. Traversot distrait, principalement occupé de faire valoir l’argenterie, la vaisselle, toutes choses qui dévoraient sa vie ; madame courant les lieux communs, ayant opinion sur n’importe quel sujet comme d’autres ont pignon sur rue, et si convaincue de penser juste qu’elle ne prenait cure des réponses…

René conclut :

— Pauvre fille… Ce doit être Cendrillon, sans pantoufles.

Il ne se rendait pas compte que cette appréciation était déjà une nouveauté. Jusqu’alors, il n’avait jugé les femmes qu’au seul point de vue des sens. Annette, pour la première fois, lui suggérait la pensée d’une âme. Il y avait loin encore de l’évocation de Cendrillon au désir de jouer le rôle de Prince Charmant, — fût-ce pour un soir, — mais beaucoup moins qu’on ne le suppose…

Le repas achevé, on revint au salon. Une détente transformait les visages. L’abbé Valfour, les mains glissées dans sa ceinture de soie, semblait tout à la satisfaction d’une digestion aisée, qu’accompagnait le souvenir de mets excellents. Madame Traversot, près de lui, savourait de même le plaisir d’un dîner sans accroc et, le plus difficile accompli, paraissait disposée à laisser filer une fin de soirée dépouillée de soucis. M. Traversot, enfin, ayant pris le bras de René, disait :

— Puisque vous vous intéressez à l’art, je vais vous montrer des bibelots de famille qui, je le crois, méritent d’être vus.

Annette, elle, avait disparu, sans doute pour donner un ordre.

Tandis que les deux hommes s’apprêtaient à rechercher les bibelots annoncés, M. Valfour s’assit au coin de la cheminée où flambait un feu réconfortant.

— Quand croyez-vous utile de réunir les mères chrétiennes ? demanda-t-il à madame Traversot.

Et bien que son sourire restât pareil, on l’aurait cru vraiment suspendu à la réponse qui allait venir.

— Si vous voulez bien me suivre, dit M. Traversot, les miniatures sont dans le petit salon.

Il entraîna René, laissant l’abbé et madame Traversot devenir soudain deux points perdus dans l’immense pièce solennelle. Pour s’entretenir des mères chrétiennes, même Notre-Dame eût offert un asile moins propice. La cheminée, torchères allumées, flambait comme un autel. Aucun gêneur ne risquait de troubler le recueillement. Madame Traversot prit un air réfléchi ; sans doute cherchait-elle la date souhaitée, choix délicat, « car tant de personnes s’absentent en ce moment », quand, penché vivement, l’abbé reprit :

— Puisque nous sommes seuls, vite ! votre opinion ?…

Madame Traversot, qui était debout, lança un coup d’œil rapide vers le petit salon où les deux hommes stationnaient devant une vitrine, puis revenue à son attitude primitive :

— Je crois que le troisième dimanche de carême serait le meilleur, répondit-elle d’un ton convaincu.

Le front lisse de l’abbé perdit son poli marmoréen. Il ne s’était donc pas trompé ! Les difficultés viendraient de ce côté : elles commençaient…

Au même instant, une voix jeune dit près de lui :

— Un peu de café, monsieur l’abbé ?

Annette venait d’approcher. Madame Traversot l’avait aperçue dans la glace. Ainsi s’expliquait qu’elle s’en tînt aux mères chrétiennes.

L’abbé prit la tasse qu’Annette tendait :

— Volontiers, mon enfant ; vous êtes charmante, ce soir.

— Oh ! des compliments !…

— Je vous regardais à table… Un peu trop sérieuse toujours, mais intéressée, n’est-il pas vrai ?… La jeunesse a besoin de jeunesse. Allez, mon enfant… Le café est brûlant… tout à fait à point…

Déjà la jeune fille repartait, se dirigeant avec une autre tasse vers son père et René.

— … Tout à fait à point…, murmura de nouveau l’abbé, sans toutefois se risquer à rencontrer les yeux de madame Traversot.

Ce fut alors elle qui revint au sujet véritable.

— Pourquoi, s’il est riche autant que vous l’affirmez, s’occupe-t-on de le marier à tout prix ?

— Pas à tout prix, protesta M. Valfour entre deux gorgées.

Du moment que madame Traversot avait spontanément recommencé, il reprenait courage.

— Annette aura peu de chose.

— Elle a son nom, la famille, la situation…

— Seraient-ce des choses qui manquent à ce jeune homme ?

— Non, certes !

— Alors, je ne m’explique pas.

— Je vais vous expliquer, au contraire…

Inconsciemment, ils s’étaient mis à parler bas. De plus en plus, ils pouvaient se croire à Notre-Dame.

— Et d’abord, si l’abbé tient à marier son frère, c’est par une délicatesse bien rare de notre temps et qui n’en est que plus touchante. Pour mon compte, je l’admire… Imaginez un apôtre… un apôtre s’efforçant que toutes les âmes, comme la sienne, conservent leur pureté virginale. Celle de son frère l’inquiète. Il pare d’avance à des dangers que, pour ma part, je trouve exagérés.

— Voulez-vous dire que ce jeune homme…, interrompit madame Traversot.

— Non, coupa l’abbé. Ce que j’en connais est parfait…, absolument. Quant à la famille, parfaite aussi… Industrielle, évidemment…, mais de souche honorable. Les papetiers, comme les verriers, passaient jadis pour gentilshommes.

— Ils l’affirment, soupira madame Traversot indécise. Savez-vous seulement quel titre est attaché aux La Gilardière ?

M. Valfour ne répondit pas.

— J’aimerais avoir des précisions, reprit madame Traversot après un silence.

— Oh ! soupira M. Valfour, laissons d’abord agir la Providence.

Il éprouvait un plaisir soudain à s’en remettre à Dieu, dès lors que, malgré ses craintes, madame Traversot en était à demander des précisions.

— Voyez plutôt, reprit-il, n’est-ce pas elle déjà qui opère ?

Sans bouger, il désignait du regard sur la glace une double image qui s’y reflétait : Annette et René.

Tandis qu’au coin de la cheminée du grand salon s’échangeaient ces propos solides, d’autres, en effet, commençaient là-bas, combien moins raisonnables, combien plus décisifs !

Tête-à-tête inattendu. Tout à l’heure, M. Traversot, à propos d’une miniature, avait entamé un long récit des recherches faites pour identifier le personnage. Sans la découverte d’un document extraordinaire, probablement n’y serait-il jamais parvenu. Quant au document…

Il s’était interrompu :

— Mais rien ne vaut de le voir, et si j’osais…

— Osez, monsieur, avait répondu René.

Annette, qui offrait à ce moment des liqueurs, avait protesté ; mais, tout à sa marotte, M. Traversot s’était empressé de courir à la recherche du précieux papier.

— Trois minutes… Je reviens…

Si bien que, face à face, Annette et René demeuraient là maintenant, embarrassés d’une chance qu’ils n’avaient point cherchée, ne trouvant pour l’accueillir qu’un même sourire niais, qui immobilisait leurs lèvres à l’image de leurs pensées.

Ils se regardaient aussi. Pour s’apercevoir, on doit n’être séparés ni par une table, ni par des témoins.

— Votre père semble très attaché à ses souvenirs de famille, prononça enfin René après avoir cherché avec angoisse la banalité qui couvrirait, ne fût-ce qu’un instant, la timidité soudaine qu’il ressentait.

— Mon père vit beaucoup avec le passé, dit-elle de même avec une légère hésitation : par bonheur, ma mère est là pour s’occuper du présent.

— Avec votre aide, cela va de soi.

— Oh ! je ne suis qu’une jeune fille, et les jeunes filles ne font jamais grand’chose.

Les yeux levés, elle continuait d’examiner René. Cendrillon découvrant le Prince Charmant a-t-elle compris tout de suite qu’elle deviendrait son esclave, ou seulement ressenti une grande inquiétude ?

Lui, de son côté, s’étonnait de n’oser rien lui dire ; tout à l’heure, quand il l’apercevait de loin, elle lui paraissait comme tout le monde. De près, il découvrait à son visage des lignes ignorées, et une gravité qui l’obligeait, lui d’habitude si entreprenant, à se réfugier derrière des politesses vagues.

Il y eut un petit silence gêné, à travers lequel toutefois s’insinuait on ne sait quel plaisir inexprimé. On goûte le bien-être d’une présence avant de soupçonner qu’elle deviendra chère.

Et René reprit :

— Vous devez beaucoup aimer cette maison ?

— J’y ai toujours vécu.

— Pourtant, il faudra bien la quitter un jour…

— Voilà une chose à laquelle j’avoue n’avoir jamais pensé. Je me sens d’ailleurs capable d’être heureuse, où que je sois, pourvu que mon bonheur existe.

Puis, haussent les épaules après une courte réflexion :

— Ce que je dis semble une sottise, bien que cela corresponde à quelque chose…

— Non, dit René, je le comprends, et ne saurais non plus le rendre mieux.

Comme leurs âmes, les mots qu’ils prononçaient avaient l’air enveloppés de brume. Déjà, ils ne souhaitaient plus le retour de M. Traversot.

— Votre père ne revient pas, reprit hypocritement René.

— Il a souvent peine à se retrouver dans ses papiers.

— Il paraît avoir pour vous une grande affection. Comme vous lui manquerez, quand vous vous marierez !

— … Si je me marie…

— Pourquoi non ?

— Le mariage est chose effrayante. Je me demande comment on peut s’y décider.

— Beaucoup assurent que c’est facile.

Annette sourit de nouveau :

— Ils se vantent ; je ne les crois pas.

— Il suffit de s’aimer.

— On le dit, mais à quoi reconnaître qu’on s’aime ?

— Oh ! cela, c’est encore plus aisé…

Cependant, au lieu de poursuivre, René baissa les yeux. Une pudeur, qu’il ignorait en lui, venait de retenir la suite. On hésite parfois à parler devant un miroir, crainte de le ternir de son haleine.

— Oui, à quoi le reconnaître ? redit Annette pensive.

En même temps, ses yeux interrogeaient René. Il n’y passait aucune coquetterie, mais une extraordinaire expression de confiance.

— Le jour où cela sera, vous ne poserez sans doute plus la question, répondit enfin René.

— Cela vous est-il arrivé ?

— Non, certes !

Et subitement, René comprit qu’en effet cela ne lui était jamais arrivé. Il l’avait cru : il s’était trompé. Jusqu’à ce moment, où aurait-il appris que l’amour, — le seul dont pût parler Annette, — est un sentiment très pur, doux comme le miel, profond comme la mer, ivresse de l’âme devant laquelle s’efface l’autre, fusion que le temps n’atteint pas, car, dès le premier instant, elle s’est promis l’éternité ?

— Alors, reprit Annette, qu’en savez-vous ?

— On imagine…

— On peut se tromper.

— Pas dans ce cas-là… Seulement j’aurais peine à l’expliquer. Moi, par exemple…

Il n’acheva pas. Une chose nouvelle lui apparaissait encore. Autant ce « Moi, par exemple… » était acceptable et même naturel dans certains cas, en particulier quand on revient d’une gare sous le parapluie d’une inconnue, autant il sonnait mal ici. Mais pourquoi le besoin d’écarter d’ici pareils souvenirs, pourquoi surtout ce désir brusque d’un vent salubre qui rafraîchirait ses phrases et rendrait à toutes ses pensées une innocence enfantine ?

— Hé bien ? fit Annette, désireuse qu’il poursuivît jusqu’au bout.

— Hé bien ! reprit-il, un peu hésitant, supposez que je vous aime…

— Ne raillez pas.

— Croyez-vous que je ne m’en apercevrais pas aussitôt ? Ce serait en moi le désir constant de ne plus vous quitter, de devenir la petite ombre qui escorte sans bruit celle que le soleil vous fait… Et je serais triste quand vous seriez loin, joyeux dès que vous paraîtriez, toujours jaloux du temps qui vous prendrait à moi… Quelle attente passionnée, avant de vous rejoindre ! Quel élan dès que vous approcheriez ! Surtout, comment savoir si l’univers est beau ou laid, puisque, suivant que vous seriez ou non présente, il s’illuminerait ou plongerait dans la nuit ?

— Allons, fit Annette pensive, je crains, si vous avez dit vrai, qu’il ne faille beaucoup de temps pour découvrir en soi tant de belles choses.

— N’en croyez rien, s’écria vivement René : une seconde parfois suffit. Pendant des années on se posait des questions… tout à coup, on n’a plus besoin d’interroger.

A son tour il la regardait. En vérité, il ne savait plus très bien s’il disait cela d’une manière générale ou si la tempête ne soufflait pas déjà au fond de son cœur. On ignore aussi toujours pourquoi les choses viennent. En commençant, il n’avait voulu qu’entretenir poliment une petite fille de province qui ne l’intéressait guère : dix minutes à peine de causerie, et déjà, par la puissance d’une grâce ingénue, Annette se trouvait installée dans sa vie, comme après une longue amitié…

Près de la cheminée du grand salon, les voix de l’abbé et de madame Traversot gonflèrent soudain :

— Le troisième dimanche de carême me paraît en effet le plus convenable…

— Mais, grand Dieu ! monsieur l’abbé, on ne vous a pas offert de liqueur ! Annette est la coupable : où a-t-elle passé ?… Annette !…

— Je crois qu’on vous appelle, dit René.

Elle ne répondit pas : peut-être se demandait-elle à son tour : « Quand il sera parti tout à l’heure, aurai-je envie de penser à lui plutôt qu’à d’autres ? »

René reprit vivement :

— Toute leçon mérite salaire : le jour où l’élu aura paru, ne pourrai-je apprendre si mes… suppositions étaient justes ?

— Annette ! appela de nouveau madame Traversot, M. l’abbé Valfour qui est sans liqueur !

— Oh ! dit la jeune fille à mi-voix, je pense que tout ce que vous avez dit doit être exact…

Quittant René, elle s’empressa auprès du prêtre.

Demeuré seul dans le petit salon, sous prétexte d’attendre M. Traversot qui ne revenait toujours pas, René ne quitta pas des yeux la jeune fille.

— Ce n’est rien, mademoiselle, disait M. Valfour, tandis qu’Annette lui versait la chartreuse en balbutiant des excuses, je vous attendais sans impatience en la compagnie de votre excellente mère… Ah ! voilà qui est un excès ! presque un verre plein… Pour boire à la santé de madame Traversot et à votre bonheur, ce ne sera jamais trop… Mais oui… à votre bonheur, pourquoi pas ? Le bon Dieu, qui n’est pas un méchant homme, le mettra bien un jour ou l’autre sur votre route, n’en doutez pas !

— Je vous assure, monsieur l’abbé, répliquait Annette, que je ne doute pas : le tout est de savoir quand il se présentera.

— Enfin ! je l’ai trouvé !

Triomphant, M. Traversot reprit le bras de René qui tressaillit comme au sortir d’un rêve.

Puis ce fut une sorte de reprise automatique de la soirée. Les propos, les attitudes, le genre même de plaisir ne différaient plus de ceux du repas. Il en était des deux entretiens que je viens de raconter comme des paysages fantastiques qui surgissent parfois en montagne dans une déchirure de brouillard. Ils apparaissent, ils s’effacent, on se demande s’ils sont vrais ou si c’est à l’éternelle brume qu’il faut croire : et la brume n’est que fumée, eux seuls comptent…

A dix heures, M. Valfour prit congé. Le cérémonial de sortie fut un peu différent de celui d’arrivée, car à défaut de l’extra, déjà reparti, les Traversot accompagnèrent leurs hôtes jusqu’à la cour d’honneur.

La bourrasque passée, le ciel redevenu limpide, on avait envie de s’attarder sur le perron, mais par convenance on s’en abstint. Annette tendit à René la main :

— Au revoir, monsieur.

Il répliqua :

— Savez-vous qu’« au revoir » signifie qu’on revient, et même bientôt ?

Elle répondit sans embarras :

— Évidemment, je ne voulais pas dire autre chose.

Ceci se perdit d’ailleurs dans le brouhaha des autres adieux. Ensuite l’abbé Valfour prit le bras de René :

— Allons, déclara-t-il, j’emmène coucher les enfants sages.

Il paraissait enchanté. Sûr d’avoir pour lui les Manchon, il ne doutait plus des Traversot. Quand on a mis les parents d’accord et vu le reste dans une glace, il ne reste qu’à bénir les voies de la Providence.

Trop préoccupé de ses propres impressions pour observer son compagnon, René de son côté songeait. Il semblait qu’une brise du large eût passé sur son âme, et balayé comme des feuilles mortes ses aventures de jeune homme, les plaisirs qu’il avait pris pour de la passion, jusqu’au nom des femmes qu’il avait cru aimer. Quelles raisons inconnues rendaient donc Annette Traversot si différente des autres ? Non seulement elle s’éloignait de tous, mais elle entraînait à sa suite ceux qui l’approchaient, puisqu’auprès d’elle il s’était découvert une âme et des pensée insoupçonnées…

Soudain l’abbé dit dans la nuit :

— Hé bien ?… à propos… que pensez-vous d’Annette ?

René tressaillit : puis jaloux de ne rien livrer de lui-même :

— Mon Dieu ! murmura-t-il, que pourrais-je en dire ? C’est une jeune fille…

Il arrive ainsi qu’on trouve par hasard et sans la chercher, la réponse à une question insoluble : René qui, de sa vie, n’avait approché une jeune fille, venait d’en rencontrer une. Il ignorait encore s’il l’aimerait ; mais aurait-il été plus heureux, le sachant, et n’est-ce pas à l’heure où naît la fleur bleue que l’on se sent le mieux monter vers les étoiles ?

IV

Il faut maintenant quitter l’oasis et revenir à Paris où le drame commençait. Au cours de mon récit, d’ailleurs, je ne cesserai d’osciller entre Paris et Semur, les événements, ici et là, tendant à se joindre et n’y parvenant que lorsqu’il sera trop tard.

Quand je dis que le drame commençait alors à Paris, j’exprime mal ma pensée. Le début en remontait au départ de René pour Semur, mais ce début avait été soigneusement masqué par les intéressés.

Extérieurement, en effet, René parti, la vie avait repris rue Monsieur un cours normal. Aucun changement, soit dans les habitudes, soit dans les propos. Comme avant, l’abbé venait dîner chaque soir, Lapirotte obéissait aux ordres du tyran, madame Manchon décidait et grondait… Presque aussitôt, cependant, un œil averti eût déjà découvert certains gestes mal surveillés, telle attitude momentanée et qu’on ne reverra plus, toutes choses qui sont les craquements sourds par lesquels s’annonce le bouleversement proche.

En fait, madame Manchon était sans cesse à la limite d’impatiences sans cause visible. On constatait qu’elle faisait tout avec la même attention : elle ne se plaignait de personne, et l’on humait autour d’elle une mauvaise humeur continue, une perpétuelle irritation contre la vie et les gens qui l’approchaient.

Pareillement, l’abbé ne paraissait pas moins taciturne que de coutume. Sa parole demeurait rare, toujours marquée au coin d’une hostilité latente. Toutefois, on lui voyait parfois un air interrogateur, comme s’il avait espéré des nouvelles importantes qui ne venaient pas.

En revanche, jamais Lapirotte n’avait montré résignation plus enjouée.

Arrêtons-nous un instant sur cette fille. J’ai esquissé tout à l’heure sa silhouette, telle qu’elle m’apparut d’abord. Plus tard, je l’ai revue assez souvent, car, soit effet du hasard, soit calcul, on ne parvenait guère auprès de madame Manchon qu’à travers elle et par son entremise. Or, à chaque occasion, mes impressions premières se sont modifiées. Après l’avoir supposée sotte, j’ai dû reconnaître qu’elle avait des parties d’intelligence supérieure ; après l’avoir crue neutre, j’ai pressenti en elle des abîmes à faire trembler. D’une curiosité qui, depuis son entrée dans la famille, n’avait jamais désarmé, elle avait enfin tout vu et tout retenu ou tout compris. Ne doutez donc pas qu’elle, au moins, dès l’origine, ait perçu la raison profonde de ce qui commençait.

Elle disait, par exemple :

— Je me demande si M. René nous confie vraiment les aventures qui ne manquent pas de lui arriver là-bas.

Madame Manchon répliquait sèchement :

— Mon fils m’a toujours fait part de tout, même de ses sottises.

Ou bien, c’était un soliloque à mi-voix :

— Ah ! à votre place, il me semble que je n’aurais jamais eu le courage de jeter un si beau garçon dans le tourbillon de l’existence, car il est beau, madame !

— Un tourbillon ! s’exclamait madame Manchon : Semur est une mare.

N’importe, chaque fois le trait portait : et satisfaite de ce que l’accent lui avait révélé, Lapirotte se sentait assurée de rester un témoin qui voit juste.

Je viens de trouver le terme exact… Elle et l’abbé étaient devenus des témoins, — les témoins de madame Manchon qui, sans en rien dire, ne songeait, elle, qu’à une chose, ne souffrait que d’une chose : l’absence…

L’absence de René, telle est la cellule initiale, la nébuleuse au noyau de laquelle vont peu à peu s’agglomérer les éléments du drame.

Auparavant, René avait souvent quitté la maison, fait des voyages : ce n’étaient pas des absences. Pour qu’il y ait absence réelle, il faut que la vie s’établisse ailleurs, c’est-à-dire se détache de celle qui précédait. Pour la première fois, René avait ainsi une maison à lui, des occupations à lui, et la possibilité d’engager son existence sans avertir : tout cela, madame Manchon l’avait voulu, désiré, préparé, mais en aveugle et sans comprendre qu’elle préparait aussi son désastre. A peine la maison vidée, ses yeux s’étaient ouverts ; maintenant elle en mourait d’angoisse.

Avant l’absence, madame Manchon avait pu aussi se croire une mère comme la plupart. Elle trouvait alors normal que René habitât près d’elle, lui obéît, et, inconsciente de la tutelle qu’elle exerçait, ne l’était pas moins de la passion maternelle qui la dévorait. René ne s’était pas éloigné depuis une semaine qu’une lumière l’éblouissait : comprenant l’impossibilité totale de vivre sans lui, elle n’apercevait plus à travers le monde que des ennemis décidés à le lui voler.

Tout à l’heure Duclos nous a montré la jalousie paternelle d’un Lormier : celle de madame Manchon, aussi exclusive, aussi violente, était pire. Non seulement, elle se refusait à un partage quel qu’il fût, mais elle prétendait commander. Toutefois, jusqu’au départ de René, ces sentiments avaient conduit madame Manchon sans qu’elle le sût : désormais, elle ne les ignorait plus. L’absence, encore, en lui montrant ce qu’elle pouvait perdre, du même coup, lui en avait révélé la valeur.

Vous me direz : « Si madame Manchon en était là, quoi de plus simple que de rappeler son fils ? De même qu’elle avait décrété l’apprentissage à Semur, ne pouvait-elle y renoncer ? »

D’accord : comptez cependant qu’avouer son erreur en une matière si grave, la seule à vrai dire où la soumission de René eût manifesté des résistances, était un risque redoutable. Quand on a pris le parti d’être infaillible, on n’a plus le pouvoir de revenir sur ses arrêts, c’est-à-dire de reconnaître qu’on se trompe autant qu’un autre. Cela, madame Manchon le sentait à l’évidence : de là, son malaise et l’irritation latente qui ne cessait de la dresser contre le présent. La ponctualité même de René à revenir, chaque dimanche, ne parvenait pas à les calmer. Parce qu’il était las de sa vie à Semur, il la racontait le moins possible : on en pouvait conclure aussi qu’il en tenait à dessein des parties cachées. D’une semaine à l’autre, madame Manchon en doutait moins. Et, convaincue d’avoir de ses propres mains creusé l’abîme, elle se sentait y courir, sans soupçonner par quels chemins, sans oser non plus revenir en arrière.

Trois jours après la réception Traversot, René, désireux de présenter son remerciement à l’hôtel de Thil, apprit que le jour de madame Traversot était précisément le dimanche et jugea nécessaire de renoncer pour une fois au voyage coutumier. Déjà, et sans qu’il le soupçonnât, Annette dominait sa vie. De plus, et par un scrupule explicable en somme, avisant sa mère de ce grave changement dans une habitude prise, il s’abstint d’en donner la raison véritable, car lui-même la trouvait futile autant qu’impérieuse.

Ceci suffit : le drame qui, jusqu’alors et comme une eau souterraine, avait miné les âmes, rue Monsieur, était libre d’affleurer à la lumière : désormais, rien n’allait plus en endiguer la marche.

Au reçu de la nouvelle, madame Manchon blêmit, avertit la femme de chambre qu’il était inutile de préparer la chambre de M. René et ne souffla mot ni à Lapirotte ni à l’abbé. Simplement, quand l’abbé parut le dimanche soir, et pour qu’il ne s’étonnât pas, madame Manchon dit :

— J’ai prié René de ne pas venir aujourd’hui : je ne le trouvais pas bien. Trop d’allées et venues fatiguent.

Elle mentait hardiment, résolue de laisser aux choses l’aspect qu’elle leur voulait. Lapirotte approuva, plus souriante que jamais. L’abbé fit de même, et chacun s’enferma dans une indifférence affectée. Il n’était pas jusqu’aux domestiques qui n’eussent l’air de trouver naturelle l’explication donnée.

Toute la semaine qui suivit, madame Manchon se demanda par quelles voies confesser son fils, quand il paraîtrait, sur la cause véritable qui l’avait retenu. Tour à tour, elle imaginait des questions captieuses, une explication directe, une scène attendrie. Incapable de se résoudre, mais guidée par un instinct sûr, elle demeurait persuadée que le danger redouté venait de paraître, cherchait en vain à le concevoir, et s’en désespérait.

Le samedi, dépêche de René annonçant encore une remise de voyage ; cette fois, il donnait pour excuse un rhume violent.

Ce fut Lapirotte qui reçut le télégramme des mains du facteur, elle qui en donna lecture à madame Manchon. Probablement touchée par l’air de celle-ci, elle jugea même nécessaire d’ajouter une remarque :

— Les rhumes de M. René sont toujours sans gravité. Je doute qu’il soit obligé de garder la chambre.

— Si mon fils pouvait sortir, il serait ici, répartit madame Manchon. D’ailleurs, je vais l’inviter à venir se reposer près de moi dès qu’il sera mieux. C’est un retard de quarante-huit heures au plus…

— Espérons-le, soupira Lapirotte.

Il faut croire qu’elle voyait juste : quatre nouveaux jours s’écoulèrent sans autres nouvelles de René, que des bulletins de santé, aussi brefs que rassurants. Il s’agissait bien de santé ! l’inquiétude de madame Manchon était ailleurs.

On atteignit ainsi le vendredi. Si René ne s’était pas décidé à avancer son voyage, comme sa mère l’en avait prié, du moins s’était-il abstenu, jusque-là, d’annoncer un nouveau délai.

Ce même vendredi, l’abbé Manchon, venu dîner suivant l’usage, pénétra dans le salon de la rue Monsieur, avec l’air interrogateur qui lui était habituel depuis quelque temps. Une fois assis, il se tint coi en se frottant les mains.

— Avez-vous froid, Henri ? demanda madame Manchon.

Il répondit non, d’un signe de tête. Mais, et bien que ce ne fût pas sa coutume, il s’informa le premier de René :

— Mon frère vient-il enfin ?

Madame Manchon étouffa un soupir :

— Vous savez bien que le courrier n’est pas encore passé : je n’aurai pas de nouvelles avant huit heures.

L’abbé répliqua :

— En tout cas, rassurez-vous : il est tout à fait bien.

— Vous aurait-il écrit ?

— Non.

— Alors d’où le tenez-vous ?

— De mon ami, M. l’abbé Valfour.

Madame Manchon haussa les épaules :

— Les indifférents trouvent toujours excellent l’état du voisin.

Apercevant ensuite Lapirotte à côté d’elle, elle lui fit signe de s’en aller. Docile, Lapirotte obéit.

— L’abbé Valfour ne vous communique-t-il rien d’autre ? reprit madame Manchon, dès que la porte se fut refermée.

L’abbé Manchon continuait de se frotter les mains.

— Non, fit-il encore d’un ton détaché ; du moins rien de précis…

— Rien de précis ? Il dit donc quelque chose ?

— En effet… ou plutôt, pour être exact, il me fait part de certaines pensées personnelles… qui d’ailleurs concordent avec les miennes.

— Je goûte peu qu’un inconnu se mêle de nos affaires.

— M. Valfour n’en est pas un pour moi.

— Enfin, à quoi songe-t-il ?

— A marier René.

Madame Manchon, qui mettait en ordre des livres sur une console, se retourna violemment :

— Votre ami est fou, je pense ?

— Pas plus que moi, puisque je partage son avis.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— René est à l’âge où, sous peine de faire des sottises, un jeune homme doit s’établir. Il est naturel que je préfère un nœud légitime à des… expériences momentanées, aussi dangereuses pour le corps que pour l’esprit.

Madame Manchon eut un sourire dédaigneux, puis laissa tomber :

— Je n’entends rien pour mon compte aux raisons théologiques : il me suffira que René se marie quand je le jugerai utile, et avec une femme que j’aurai choisie. J’en suis fâchée pour votre ami Valfour, avertissez-le que, m’estimant le meilleur juge en la circonstance, je l’invite à pratiquer désormais une réserve dont il n’aurait pas dû sortir.

— Cependant, répliqua l’abbé avec une nuance d’irritation, si René avait trouvé à Semur une personne…

— Je le saurais.

— Vous serez, je le crains, la dernière informée.

— Ne calomniez donc pas votre frère !

Et madame Manchon, cette fois, couvrit d’un regard dur son fils aîné, avant d’achever pour elle-même :

— D’ailleurs, je suis sûre de mon fils.

Une ride légère barra le front de l’abbé. Sans doute ne supportait-il pas sans impatience la manière dont madame Manchon prononçait « mon fils », en parlant de René. Ce sont le plus souvent de très petites choses qui irritent, de préférence aux grandes.

— Vos avis, ma mère… commença-t-il sur un ton singulièrement raffermi.

Mais Lapirotte rentrait, annonçant le repas.

— Tout à l’heure, s’interrompit l’abbé, nous reprendrons ce sujet.

— Je ne le crois pas, répliqua madame Manchon.

— J’en ai pourtant le désir.

Madame Manchon affecta de ne pas entendre. Elle se dirigeait déjà vers la salle à manger, suivie par Lapirotte.

Dîner rapide, inquiet et silencieux. Depuis le départ de René, des ondes n’avaient cessé de glisser dans la demeure, donnant le même frisson qu’une approche d’orage. Fréquemment aussi, on y subissait une sorte d’appréhension muette, telle qu’on avait envie de tourner la tête pour voir si quelque malfaiteur n’avait point profité d’une porte ouverte. Malgré cela, les apparences restaient paisibles. Ce soir-là, au contraire, il eût été impossible de méconnaître la tension dont souffraient les convives. Les gestes étaient saccadés, les visages clos, les pensées absentes.

On achevait le dessert quand enfin le courrier vint.

— Dieu merci ! déclara madame Manchon, apercevant de loin le plateau qu’on apportait, je commençais à craindre que le facteur n’eût rien laissé !

— Il ne faudrait pas s’étonner pourtant si M. René n’avait pas écrit, dit Lapirotte. Qui sait s’il n’hésite pas encore à se mettre en route demain ?

Elle se trompait. Il y avait deux lettres, dont l’une de René, mise soigneusement en évidence. Madame Manchon se saisit du tout. Elle s’aperçut ensuite que la seconde était pour Lapirotte, mais avant de la remettre, en examina par habitude la suscription et le timbre.

— Tiens, dit-elle, vous avez aussi des correspondants à Semur ?

— Moi ?… non… du moins je n’en connais pas, s’exclama Lapirotte.

— Il paraît que si, puisque ce papier en vient.

— En effet… voilà qui est curieux.

— S’il s’agit d’une conquête imprévue, poursuivit madame Manchon satisfaite de lâcher bride à son humeur, avisez-moi. Sans tenir à vos secrets, je prétends ne pas vous perdre à l’improviste.

Lapirotte ne répondit que par un de ces regards où madame Manchon était libre de lire un reproche attendri pour ses rigueurs, mais où d’autres auraient découvert peut-être une rancune effrayante.

On entendit, après cela, le double bruit des papiers que déchiraient des mains pareillement fiévreuses. Parties le même jour et de la même ville, écrites par des êtres qui ne se soupçonnaient guère occupés des mêmes choses, les deux missives venaient échouer simultanément sur cette table, chacune apportant sa part au destin de tous qui commençait. Dès les premières lignes, madame Manchon et Lapirotte semblèrent évadées du présent. Le silence n’était pas plus grand qu’auparavant, mais le froissement des feuillets tournés y ajoutait on ne sait quoi de tragique, en même temps qu’il mesurait l’avidité avec laquelle on lisait.

Soudain madame Manchon rejeta la serviette sur la table, et se leva. Elle avait terminé. La lettre adressée à Lapirotte devait être plus courte que celle de René, ou avait été lue plus vite, ou encore n’avait pas été lue tout entière : quoi qu’il en soit, elle avait disparu depuis un instant dans la poche de son destinataire.

A l’exemple de madame Manchon, Lapirotte et l’abbé s’apprêtaient à retourner au salon, quand un ordre arrêta celle-ci :

— Lapirotte, je n’ai plus besoin de vous et j’ai à m’entretenir avec Henri. Ainsi, laissez-nous, bonne nuit, et à demain.

Le ton était impérieux comme de coutume, mais une chose nouvelle y paraissait : la colère, — une colère qui, pour la première fois, agitait les syllabes, comme eût fait un grand vent fouettant les feuilles d’un arbre.

Lapirotte, la main dans une poche, pour bien s’assurer sans doute qu’elle n’égarait pas le précieux écrit qu’elle venait d’y mettre, lança sur madame Manchon un regard perçant.

— J’espère que Madame n’est pas souffrante ?

— Nullement, dit l’abbé. Allez en repos, mademoiselle Éva.

Il acheva, décidé à se montrer gracieux autant que sa mère avait été sèche :

— Surtout ne rêvez pas du tentateur !

Elle rougit violemment :

— Je ne saisis pas.

— Auriez-vous déjà oublié votre conquête de Semur ?

— Quoi ! vous aussi, monsieur l’abbé ?…

Les yeux de Lapirotte exprimaient cette fois une surprise douloureuse :

— Ne puis-je avoir, comme tout le monde, une amie de passage à Semur ?…

— Je ne vous demande point de confidences ! interrompit le prêtre, étonné pourtant du trouble qu’avait provoqué sa plaisanterie.

— Henri, j’attends ! appela madame Manchon.

Et le tête-à-tête qu’avait interrompu le dîner, recommença : toutefois, tandis que l’abbé, plus effacé que jamais, reprenait sa place et le frottement des mains d’auparavant, madame Manchon, la face contractée, les yeux mi-clos, allait et venait à travers la pièce. Elle ne semblait plus s’apercevoir que son fils était présent : absorbée par son étrange promenade, elle paraissait résolue à ne rien dire, comme à ne rien écouter.

— C’est bien une lettre de René que vous avez reçue ? dit enfin l’abbé, las d’attendre.

Sur un signe affirmatif de sa mère, il reprit :

— Vous semblez mécontente. Auriez-vous de mauvaises nouvelles ?

Un certain temps s’écoula avant la réponse. Madame Manchon, prise de crainte à la pensée de traiter René trop rudement, recueillait ses forces pour mieux se maîtriser.

— En effet, reconnut-elle d’une voix sourde : les racontars de votre abbé n’étaient que trop vrais. On a eu le tort, — je dis on ne sachant qui, mais je compte bien l’apprendre, — on a eu le tort de mettre sur le chemin de votre frère une fille, probablement à court d’épouseurs, et désireuse de se conquérir un état sans regarder aux moyens. René, qui est plein de candeur, se laisse prendre, parle mariage, et m’invite à me rendre à Semur pour faire la demande… Oh ! tout lui paraît simple ! Elle me plaît, je l’adore, tu l’aimeras, marions-nous… Heureusement pour lui qu’à mon âge et avec mon expérience, on est moins romanesque. Quatre mots suffiront pour ramener l’idylle aux proportions véritables, c’est-à-dire une flambée sans lendemain.

Visiblement, elle s’efforçait de réduire les événements à la dimension d’une petite chose, à la fois ridicule et sans conséquences dignes qu’on s’y arrêtât. Mais sentez-vous quel bouleversement d’âme se cachait sous ces apparences détachées ? Il y a un monde entre la peur d’un vol et le vol lui-même. Jusqu’à hier, jusqu’à tout à l’heure, elle avait tremblé qu’on ne lui prît René ; mais elle tremblait dans le vide. Entre deux hypothèses qui la faisaient blêmir, elle trouvait le temps de se dire : « Peut-être qu’il n’y a rien », et du coup, un peu d’espoir rafraîchissait son âme. Désormais l’incertain n’était plus : l’abîme était devant elle !

— Serait-il indiscret de connaître le nom de cette… demoiselle, comme vous dites ? fit l’abbé sans quitter son air de parfaite tranquillité.

— Traversin… non… Traversot… enfin un nom quelconque.

— Hé bien ! ma mère, ainsi que vous deviez le prévoir, je me permets de n’être pas de votre avis, et même d’insister pour que vous reveniez sur le vôtre. Il s’agit de l’avenir de mon frère, j’entends son avenir moral, le seul qui compte à mes yeux : puisque l’occasion s’est présentée, puisque lui-même s’y offre, il me paraît excellent qu’il fasse une fin satisfaisante.

L’abbé, je le répète, affectait de garder un calme parfait, ses mains ne cessaient pas d’aller et venir l’une contre l’autre, son dos demeurait courbé et pourtant les mots semblaient maintenant prendre progressivement dans sa bouche une autorité dont l’origine ne s’expliquait pas. Elle était due peut-être aux seules idées qu’il exprimait, peut-être encore au ton devenu plus ferme.

— Pour faire une fin, il serait bon qu’il y ait eu un commencement, coupa rudement madame Manchon.

L’abbé négligea de relever l’interruption et poursuivit :

— J’ai eu de mon côté des renseignements excellents sur les Traversot. La famille est honorable, la jeune fille est accomplie. Je ne mentionnerai pas les sentiments des intéressés qui sont, m’assure-t-on, fort vifs : cette question m’échappe. Mais du moment qu’ils existent, je suis heureux de constater qu’ils peuvent concorder avec les vues de parents chrétiens, et cela suffit pour me les faire approuver.

— D’où savez-vous tant de choses ? interrompit encore madame Manchon, sans parvenir à cacher son étonnement.

L’abbé eut un vague haussement d’épaules.

— Vous croyez toujours que je ne m’intéresse pas à mon frère : reconnaissez que vous êtes injuste, puisque me voici à prendre la défense d’un projet qui lui est cher et que vous auriez tort de vouloir entraver.

— Tort ? répéta madame Manchon, dont l’étonnement croissait.

Elle fit deux ou trois pas, puis s’arrêtant devant l’abbé :

— Voici un mot auquel vous ne m’avez pas habituée ; j’aime à croire qu’il a dépassé votre pensée. De toutes manières, Henri, vous allez l’expliquer.

L’abbé plongea dans son siège de l’air d’un homme qui quitte enfin les sujets inutiles.

— C’est en effet d’autant plus nécessaire, que, malgré tout mon respect, je ne pourrais le retirer, répondit-il froidement.

Une expression indéfinissable mit ensuite des lueurs inaccoutumées sur son visage émacié. Il y paraissait à la fois le respect dont il parlait, du dédain et une subite hauteur.

— Excusez-moi, reprit-il, si, pour arriver au but, je dois faire d’abord un bref retour sur le passé : il est nécessaire, ce soir… Je ne vous ai jamais reproché, je pense, des préférences dont je ne veux pas apprécier les raisons…

Madame Manchon eut un sursaut :

— Henri ! je ne puis non plus accepter cela !

L’abbé fit un geste évasif.

— Mettons, si vous y tenez, que vous ne nous avez pas aimés de la même manière et passons… Ce n’est pas d’ailleurs en fils que je me permets de parler en ce moment. Le prêtre seul a le droit d’évoquer ce que le fils ignore, et, puisqu’il s’agit d’âmes, pour ceci comme pour le reste, acceptez que, prêtre, je continue de m’exprimer en prêtre.

Un second sursaut secoua madame Manchon.

— Henri, ne mêlez donc pas vos rancunes de famille à ce qui n’a rien à y voir !

— Je vous demande pardon, ma mère : je tiens beaucoup au contraire à oublier que je fais partie de la famille. De grâce, ne m’obligez pas à quitter un terrain que j’ai choisi : il est le seul possible… et le meilleur… pour tout le monde.

— Je ne comprends pas.

— Préciser mes raisons serait inutile ou encore… déplacé, répartit l’abbé d’un ton détaché.

Toutefois, ses yeux s’étaient levés en même temps vers sa mère et la regardaient fixement. Il y eut un choc silencieux, suivi d’un de ces arrêts imperceptibles à l’oreille mais durant lesquels l’inexprimable passe en trombe, laissant derrière lui l’épouvante d’une chose dont on n’a point parlé, que l’un a crue cachée, que l’autre sait, peut-être !… Et soudain madame Manchon, lasse de marcher, regagna son fauteuil, au coin de la cheminée. Accoudée dans la même attitude que son fils, elle inclina la tête et contempla le feu.

— Je reprends… dit paisiblement l’abbé. En traitant René comme vous fîtes, je ne doute pas que vous n’ayez désiré son bonheur. Sans le vouloir pourtant, vous n’aviez cessé auparavant de favoriser en lui un penchant à s’en remettre à des volontés étrangères qui, pour un homme, est le pire des dangers. C’est avec regret que je vous voyais vous obstiner à le garder près de vous. C’est avec joie que j’ai considéré la première séparation temporaire dont vous souffrez. L’occasion se présente aujourd’hui d’une… émancipation définitive. Épargnez-vous les risques d’un avenir que le passé rendait problématique et puisque, pour une fois, l’intéressé fait preuve de décision… que Dieu le bénisse et qu’il épouse !

La fin de la dernière phrase parut jetée avec violence, bien que la voix n’eût pris aucun éclat. Madame Manchon s’aperçut qu’après avoir entendu parler son fils, elle n’entendait plus que le tic-tac de la pendule. Elle ne cessait point de considérer les flammes.

— Et si j’ai, moi, le désir de ne pas laisser mon fils s’établir loin de moi ? dit-elle soudain, comme si elle s’éveillait d’un rêve.

— Justement, ma mère, vous m’obligez à aller au fond d’une pensée que j’espérais déjà comprise. En envoyant René à Semur, pour quelques mois, vous avez accompli, je crois, le commencement du devoir. Je vous demande d’aller au bout et de rendre stable ce que vous aviez cru passager. Non seulement vous rendrez à René la conscience de sa destinée, mais le sacrifice, — si grand qu’il vous paraisse, — sera pour vous un élément de salut… nécessaire… C’est tout ce que j’avais à dire.

Vers la fin, madame Manchon avait peu à peu tourné de nouveau la tête pour examiner son fils. Une seconde fois, les yeux se rencontrèrent. Après le choc, le duel : en silence, ces deux êtres également passionnés et volontaires affrontaient leurs secrets. On n’évalue pas la durée de tels instants : ils abolissent la réalité.

L’abbé baissa le premier les paupières. Il tira sa montre.

— Neuf heures : je dois partir, sous peine de manquer mon train.

Madame Manchon parut, à son tour, revenir à elle :

— Henri !… commença-t-elle.

Mais elle n’ajouta rien.

— Bonsoir, ma mère.

Et ayant ramassé sur la cheminée son bréviaire qu’il y avait déposé avant le dîner, l’abbé sortit.

Immobile, madame Manchon se remit à surveiller les braises. Elle revoyait des figures disparues. Une émotion inexprimable faisait battre son cœur. Elle avait aussi la sensation qu’une dalle s’abattait sur ses épaules, tandis qu’elle s’efforçait de se rappeler exactement une parole de son fils : « Ce sera pour vous un élément de salut… nécessaire… » ; mais brusquement, la pensée de René balaya ces fantômes.

— Bah ! murmura-t-elle, des phrases de prêtre !

Reprise ensuite par la conscience du seul péril immédiat qui survenait, elle alla vers son bureau, et d’une écriture appuyée, débuta :

« Mon cher enfant, je ne viendrai pas. Je ne te laisserai pas non plus consommer une sottise… »

La plume courait. On aurait dit qu’elle prétendait aller plus vite que le cœur qui dictait. C’est qu’aussi, après s’être longtemps dissimulé, le destin entamait au grand jour son œuvre. Des deux fils de madame Manchon, l’un menaçait de lui être volé : l’autre… Au fait, qu’arrivait-il avec l’autre, et pourquoi cette question suffisait-elle pour troubler l’image même du premier ?

V

Le lendemain, la réponse de madame Manchon partit pour Semur. Avec elle, Lapirotte jeta dans la boîte une seconde enveloppe également adressée à Semur, puis, au retour, s’enquit auprès du tyran si elle ne pourrait exceptionnellement disposer de quarante-huit heures pour aller à la fin de la semaine rendre service à une parente. Madame Manchon, qui était dans ces moments de trouble profond où l’on consent à tout, ne fit point d’opposition.

Trois jours plus tard, à Semur, les Traversot disparaissaient, et le principal acteur du drame, — quoique le plus caché, — entrait en scène. Mais avant d’y venir, quelques mots sur ce qui précéda.

L’abbé Valfour, dans sa lettre à son confrère, n’avait rien exagéré et même était resté un peu en arrière. Dès leur seconde entrevue, Annette et René, éblouis, avaient senti leurs vies fixées.

En réalité, il y avait de l’un à l’autre la distance de la mer profonde au clair bassin d’un beau parc. La première joue mal avec la lumière, mais porte en elle une force latente et continue qui use le roc : le second a la beauté d’un miroir, chauffe au moindre rayon et se refroidit à la première gelée blanche. Toutefois, le propre de l’amour et de la passion est d’obliger à marcher les yeux bandés. Aucun d’eux ne songea donc à analyser les nuances qui les séparaient ; et le torrent les emporta…

Du soir au lendemain, Annette Traversot cessa d’être une jeune fille, c’est-à-dire une matière plastique qui attend du hasard sa forme définitive de conscience. Auparavant, elle obéissait et, faute de mieux, acceptait le présent sans s’y attacher ni s’en plaindre : subitement, elle aperçut dans un éclair le seul bonheur qui lui convînt et, dressée contre les siens, n’admit plus qu’un autre qu’elle-même en décidât : elle aimait.

René, de son côté, sentant passer sur lui l’émoi ineffable de la première tendresse véritable, subit l’ivresse de la découverte, crut sincèrement que ce qu’il éprouvait n’avait été éprouvé par aucun autre, et convaincu d’obéir à des forces divines, n’admit pas un instant que sa mère tentât de leur résister. Lui aussi, dressé d’avance contre les siens, aimait ou plutôt croyait aimer.

Peu importent maintenant les voies suivies pour en arriver aux aveux. L’essentiel pour vous est de savoir que, le jeudi de la deuxième semaine où René s’abstint d’aller à Paris, l’abbé Valfour parut en ambassade à l’Hôtel de Thil. Sa démarche, toute personnelle, assurait-il, n’avait d’autre objet que de s’informer si une demande de son protégé serait accueillie. Or, en réalité, depuis la veille, Annette et René étaient fiancés. L’amour se moque des barrières ; s’il se plie à la comédie des usages, c’est par-dessus le marché et parfaitement résolu à les compter pour rien.

Il n’est pas inutile de relater une partie de l’entretien de M. Valfour avec madame Traversot ; il projette en effet des lueurs sur la suite et déjà eût permis, pour qui sait voir, d’augurer des incidents prochains.

Soit par tenue mondaine, soit qu’elle fût réellement hésitante, madame Traversot ne reçut qu’avec réserve les ouvertures de l’abbé.

— Avant de consulter ma fille, déclara-t-elle, ne serait-il pas prudent de savoir si madame de La Gilardière est consentante ?

— Avisée par lettre, soyez sûre qu’elle paraîtra aussitôt, s’écria l’abbé.

— Parfait. Du coup, bien des obscurités s’éclairciront.

— Des obscurités ! Lesquelles, grand Dieu !… Douteriez-vous de la fortune ?

— Non.

— De la famille ?

— Vous vous en êtes porté garant.

— Alors ?

— Alors, attendons cette dame…

En revanche, comme l’abbé sortait, Annette, qui avait dû faire le guet, le rejoignit dans la cour d’honneur.

— Monsieur l’abbé, dit-elle rapidement, je tenais à vous remercier d’être venu. Il est bon que vous sachiez aussi que, quoi qu’il arrive, ma décision est prise. Je ne m’en remettrai à personne du soin de choisir mon bonheur.

— Pas même à votre mère ? répliqua l’abbé interloqué.

— Pas plus à elle qu’à d’autres.

A peine sur le Rempart, autre rencontre et même chanson.

— Hé bien ? demanda René qui accourait aux nouvelles.

— Hé bien, avertissez votre mère : il importe qu’elle arrive bientôt.

— Soit, elle débarquera dans la semaine.

— Si elle tardait…

— A quoi songez-vous, l’abbé ? Oubliez-vous que je suis majeur ?

— Ainsi, vous aussi !…

Et M. Valfour revint de son ambassade, assez rêveur. Après s’être étonné que l’amour dressât si vite les enfants contre les parents, il réfléchissait qu’on ne voit guère le moyen qu’il en soit autrement, puisque sa fin naturelle est justement de séparer les uns des autres…

Ce même soir, la lettre de René partait pour Paris.

Vous voyez à quel point jusque-là tout avait été rapide et simple. Une marche sous le ciel bleu, des cœurs qui rêvent, nulle appréhension. On devrait frémir quand le bonheur est ainsi à portée du désir. N’est-ce pas toujours aux approches de l’orage que nous goûtons le mieux l’enchantement des jours d’été ?

La réponse de madame Manchon arriva en coup de foudre. Les sentiments de René en la lisant furent un mélange de stupeur et de colère. La légèreté avec laquelle sa mère traitait ce qu’il imaginait être la plus grande aventure de sa vie lui parut sacrilège. Pour la première fois, il eut une révolte d’homme et répliqua sur l’heure. Rappelant qu’il n’était plus un enfant, il affirmait son droit de choisir à son gré la femme qu’il épouserait, ne priait plus, mais exigeait. Mieux informée, madame Manchon lui devait de venir ; il l’attendait : il ne quitterait pas Semur qu’elle ne se fût décidée à l’y rejoindre.

De telles choses, écrites, prennent une valeur énorme, car on les relit et elles subsistent. Il est probable que si René, au contraire, avait pris le train, tout en prononçant les mêmes mots, il aurait obtenu gain de cause. C’est le propre de certaines situations que, fausses dès le début, elles ne cessent pas de s’alimenter à contre-temps.

Sa réplique lancée, restait à René d’aviser l’hôtel de Thil du retard de sa mère : mais il s’abstint d’en donner la raison véritable.

— Une indisposition légère en est la cause, déclara-t-il.

— Avant-hier, pourtant, vous ne sembliez pas inquiet ? répondit madame Traversot avec une défiance à peine dissimulée.

— Avant-hier, je l’ignorais : ma mère tait souvent ce qui pourrait me donner du souci. Je conclus d’ailleurs de son silence que ce ne doit pas être grave.

— Espérons-le, répliqua madame Traversot ; quoi qu’il en soit, pour ne pas prêter aux commérages, je vous serai obligée, d’ici l’arrivée de madame de La Gilardière, d’espacer vos visites. Vous êtes-vous aperçu que, depuis quelque temps, vous venez chaque jour ?

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