L’UN D’EUX COMMENCE (continued 2)
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Par qui fut-elle révélée ? Comment en un après-midi une ville entière s’en trouva-t-elle bouleversée ? Je l’ignore, et ne tenterai pas de l’expliquer. C’est à de pareils faits que se découvre la puissance de la police anonyme dont je parlais tout à l’heure.
Quoi qu’il en soit, le vol ayant eu lieu vers onze heures, dès midi l’annonce en était donnée, heurtait une porte après l’autre, courait, s’enflait de gloses décisives, si bien qu’à deux heures il était clair déjà que l’étranger ne pourrait résister et n’avait plus qu’à partir : la ville enfin avait vaincu !
Résumés, les faits constatés étaient les suivants :
Dans la matinée, le banquier Chasseloup avait déposé sur la table de son cabinet de travail une liasse de dix billets de mille francs. Quand il voulut la reprendre, elle avait disparu. Il cherche, bouleverse ses papiers, interroge discrètement. L’évidence s’impose : sans doute possible, il y a vol. Mais qui a pu le commettre ?
Ici l’inexplicable. Dans le bureau de Chasseloup, en effet, ne pénétraient que Chasseloup, — cela va de soi, — La Gilardière, éventuellement des clients notoires de la banque et enfin un garçon de bureau nommé Broquant. Ce matin-là, on n’avait pas connaissance qu’aucun client se fût présenté, et la pièce n’avait cessé d’être occupée tantôt par Chasseloup, tantôt par La Gilardière, tantôt enfin par tous les deux. S’il y avait eu détournement, force était de choisir entre trois personnes : Chasseloup lui-même, ce qui était ridicule, La Gilardière, ce qui ne l’était pas beaucoup moins, enfin Broquant, vieil homme d’une honorabilité reconnue et qui, de plus, aurait dû opérer sous les yeux mêmes des patrons, alors que tant d’autres occasions meilleures s’étaient auparavant trouvées à sa portée.
L’opinion populaire, elle, n’hésita pas. Pour tout Semur, La Gilardière devint le coupable. On découvre toujours des raisons valables à l’absurde. En somme, La Gilardière passait pour mener grand train : or, que savait-on de ses ressources ? Rien. Il y a d’ailleurs voleur et voleur. La Gilardière, gêné par une échéance, n’aurait évidemment pas songé à détrousser un passant : rien d’excessif en revanche à lui imputer un emprunt momentané, auquel Chasseloup n’eût peut-être pas consenti de plein gré, et qui, la passe difficile franchie, serait restitué de la même manière mystérieuse. Autre chose : aucune plainte ne partit de la banque ; sans les recherches faites en première heure par Chasseloup, on aurait même tout ignoré. Nouvelle charge contre La Gilardière. Dès lors qu’on avait songé à lui céder l’entreprise, pouvait-on rendre public un éclat qui eût prouvé avec quelle légèreté Chasseloup s’apprêtait à traiter ? Je vous fais grâce du reste. Vous avez le principal.
Ce que je voudrais rendre, est la folie qui suivit. Je n’ai jamais senti à ce degré combien une opinion, même stupidement orientée, peut devenir un impondérable irrésistible. A Paris, où le regard ne pousse jamais au delà d’une façade, on ne saurait le comprendre : on ne rencontre les grandes lames qu’au milieu de l’océan et loin des côtes, et pareillement, il faut la solitude de la province pour découvrir de tels remous. Ce n’est aussi qu’en province que se trament les machinations véritables, j’entends par là celles que non seulement la justice ne peut atteindre, mais qui frappent leur homme sans que celui-ci soupçonne d’où vient le coup.
En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais allez-y voir ! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu : La Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était écrit qu’Annette Traversot resterait fille.
Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord, le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un homme eût disparu.
Ah ! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom ! Les Traversot eux-mêmes affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.
Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie des Lormier, je vous répondrai bien entendu : « Aucun, si l’on s’en tient aux vraisemblances ». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi de la coïncidence qui va suivre.
En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les volets clos, la porte barricadée.
Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.
— M. Lormier serait-il absent ?
— M. Lormier a dû partir mardi passé.
— Savez-vous quand il sera de retour ?
— Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti… tout à fait parti… voire même que la maison est présentement à louer.
— Alors sa fille ?
— Sa fille est avec lui.
— Et ils n’ont point dit où ils allaient ?
— Ah ! pour cela, monsieur, nous ne savons pas.
Ainsi, comme La Gilardière, les Lormier eux aussi s’étaient envolés sans prévenir !
Abasourdi, je contemplai la demeure vide et me surpris à murmurer :
— Il eût au moins été convenable de m’envoyer un avis de congé !
En réalité j’éprouvais une violente déception. On a toujours quelque peine à fermer un livre à mi-chemin du dénouement, surtout si l’on se croit sûr de ne jamais le rouvrir. Pouvais-je me douter en effet qu’une heure viendrait où j’en saurais autant que M. Lormier, où même, allant plus loin, je me flatterais de soupçonner la vérité inconnue de lui ?…
VI
Ce jour vint quatre ans plus tard.
J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour Versailles et me promenais dans le grand Trianon.
Je ne sais si vous avez le goût de Versailles ? Le parc m’a toujours semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de Rome devenu forêt… Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement d’ailes traverse-t-il le silence ; des écureuils fuient, les branches molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie des nuages qui passent par-dessus lui.
J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin du buffet, un second promeneur se montra.
Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.
Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire fréquent de la personnalité qui s’abandonne.
Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais : « Où ai-je rencontré cet homme, et quand ? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à Versailles je n’ai point de relations ? »
Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire : Lormier !
Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M. Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc que j’eusse oublié jusqu’à son existence : et simplement parce qu’une silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que, sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage comme si je venais de le rencontrer !… Lormier d’ailleurs avait le teint coloré, des cheveux noirs… Si j’avais pu apercevoir les yeux ?… Hélas ! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle ? Il est vrai que rien non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai :
— Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se trouve la sortie ?
Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi, puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur. Mon instinct ne m’avait pas trompé.
— N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler ? m’écriai-je.
Il balbutia :
— En effet.
Puis, après une courte incertitude, — peut-être balançait-il à passer outre, — je le vis devenir plus blafard, s’il était possible :
— Excusez-moi, docteur ; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.
— Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder…
— Je vous aurais probablement laissé passer…
Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu ! que de choses dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas ! J’avais envie de lui crier : « Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve seulement le spectre de vous-même ? » Aussi vives que si nos quatre années de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition ? Qu’avait-il fait de sa fille ? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou couronné leur rupture ? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus glacial…
Et lui, probablement, devait songer : « Est-il là par hasard, ou parce qu’il m’a cherché ? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou vais-je inventer un prétexte pour le quitter ? »
Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore, certainement ; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir !
Pour cette raison, sans doute, je repris :
— N’est-il pas surprenant de nous rejoindre ici, alors que, suivant toute vraisemblance, ni vous ni moi n’y passons peut-être une fois l’an ?
Il murmura, en écho :
— Surprenant… oui…
Il avait d’ailleurs l’air de m’écouter d’une façon machinale. Si les mots lui parvenaient matériellement, il devait s’abstenir de les associer pour construire une pensée.
Je poursuivis :
— Que de temps depuis votre départ de Semur !
L’écho répéta :
— Que de temps… oui…
— J’avais bien supposé d’ailleurs que Paris était votre nouvelle résidence.
— Paris… naturellement…
Vous le voyez, c’était moi qui parlais. Je ne m’interrompais que pour recevoir mes propres paroles renvoyées par un mur. Cependant, et si étrange que cela soit, je n’en étais pas troublé. Je m’accoutumais à vue d’œil à retrouver M. Lormier tel qu’il était désormais, c’est-à-dire ne donnant pour réponses que mes demandes, et encore en deuil, toujours en deuil, de la femme qu’il n’avait pas regrettée…
Je n’avais non plus aucune intention particulière en débutant par des niaiseries, au lieu de courir droit à la question qui seule m’intéressait et par laquelle, au contraire, je terminai :
— Et votre fille ? Comment va-t-elle ?
Six mots ajoutés au reste, tels qu’on en déballe par politesse à chaque rencontre avec une personne de connaissance… Mais à peine eus-je entendu leur son qu’ils me firent peur. Cette fois, en effet, l’écho ne me renvoya rien. M. Lormier tentait bien d’agiter ses lèvres ; seul un flot rouge parvint à envahir ses joues qui étaient blanches jusque-là. Je balbutiai, interdit :
— Aurais-je, sans le vouloir ?…
Ma question expira avant de s’achever : M. Lormier, maintenant, me regardait. Se pouvait-il que je n’eusse pas vu encore le désespoir de ses prunelles sans lueur ?
— Partie peut-être ?… soupirai-je d’une voix éteinte.
Les épaules de M. Lormier se soulevèrent, répondant à leur manière : « Si ce n’était que cela ! »
— Grand Dieu ! vous ne voulez pas dire ?…
Il approuva d’un signe de tête ; un commentaire suivit, neutre, décoloré, du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé : car, lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le même accent :
— N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir ?…
Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance : quelle erreur ! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.
Comprenez ce que ceci veut dire.
A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que les yeux atteignaient était serein et beau… Cependant, une telle certitude de douleur définitive émanait de nous que la splendeur n’existait plus : le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre la beauté de l’univers et l’univers lui-même.
Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte : ce n’était pas non plus la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la sait sans remède.
Cette fois nous touchons le fond ; le privilège effroyable de l’homme vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais sans savoir. L’homme, lui, sait et parce qu’il sait, ne peut être consolé…
La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une absence qui ne finit pas ? Des milliers de gens, par le monde, supportent sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas : que suffit-il pour cela ? ignorer que le voyage ne sera suivi d’aucun retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre l’absent. Mais M. Lormier, lui, savait que nulle puissance n’était capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir ? De la pitié ? elle exaspère. Un appel à la croyance ? Croire n’est point tenir, et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas nécessaires.
Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen : obliger la mort à rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on savait que la mort ne rend jamais !
Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile : il n’y avait bien qu’à ne plus bouger, à se taire… et je me tus, je ne bougeai plus : pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres d’alentour…
Soudain, M. Lormier tira son mouchoir pour s’éponger le front. A quoi tiennent les choses ! il parut que ce mouvement produisait une rupture dans la tension momentanée qui nous paralysait. Les liens que je sentais me garrotter se relâchèrent. Je pus enfin m’efforcer de parler, et je dis :
— Je devine ce que ma rencontre inopinée a dû éveiller en vous de souvenirs déchirants. Je ne veux pas les aggraver par l’expression des sentiments qui m’oppressent : cependant, puisque le mal est fait, ne puis-je vous être utile ? De grâce, usez de moi, sans hésiter…
Ce n’était pas là une offre vaine. J’éprouvais une telle pitié de cet homme, que, pour l’alléger, j’étais prêt à tenter n’importe quelle entreprise. Je ne m’attendais d’ailleurs à aucune acceptation. A mon grand étonnement, M. Lormier, au contraire, leva la tête, et posant ses yeux sur moi, eut l’air de supputer le secours que je lui proposais. La conclusion fut également imprévue.
— Venez, dit-il, sans s’expliquer plus.
— Où souhaitez-vous me conduire ?
— Chez moi…
— A merveille ; le prochain train pour Paris…
Il m’interrompit :
— Inutile d’ouvrir l’indicateur : j’habite Versailles…
— Quoi ? c’est ici…
— Ici qu’elle vivait… oui.
— Et que vous-même ?…
— Mais venez donc !
Je crus qu’il allait tomber. Vivement, je le pris à mon bras et nous partîmes.
Retour à l’entrée du jardin, sur le tapis des feuilles bruissantes. Chaque foulée faisait voler une musique fluide qui expirait derrière nous, sans que nous eussions le désir de tourner la tête pour l’écouter.
Dans l’avenue de Trianon, généralement déserte, autre spectacle. Un orphelinat prenait ses ébats sous la garde de deux religieuses. M. Lormier eut une hésitation avant de traverser l’essaim, puis se laissa entraîner. Mais, tout à coup, une fillette qui courait sans nous apercevoir vint le heurter. D’un bond, il recula comme à un contact odieux. Je l’entendis murmurer :
— Elles n’ont plus de parents, et elles vivent !…
Il n’acheva pas sa pensée, mais je la lus dans le regard qu’il jetait à l’importune : pourquoi la vie à ces déshéritées qui n’avaient personne pour les regretter ? Quelle sottise dans les choix de la mort !
Et nous passâmes, affectant de ne rien remarquer, pas même le salut des religieuses qui se rangeaient pour nous laisser le chemin libre.
Nous allions tout droit, sans hâte apparente. Nous allions, telles des ombres, dans l’immense avenue qui, empourprée par le soleil déclinant, semblait railler notre petitesse et notre misère. Qu’est-ce que deux pauvres hommes, devant une futaie géante et l’embrasement d’un ciel d’automne ? Cependant, jamais — non jamais comme au cours de cette marche — je n’ai perçu de quelle hauteur infinie nous dominions l’univers. Entre nous et lui, il y avait ce mystère — la souffrance — cette grandeur — la conscience du mal sans remède — ce pouvoir atroce enfin réservé aux seuls humains — désespérer…
Vingt minutes plus tard, M. Lormier s’arrêta devant une maison située, je crois, à l’angle de la rue d’Angiviller et de la rue d’Angoulême. La porte cochère franchie, il fallut traverser une cour au fond de laquelle d’anciens communs avaient été aménagés en logements. Après avoir gravi un escalier de bois ciré, M. Lormier introduisit une clé dans la serrure, poussa la porte, et s’effaçant :
— Nous y sommes, dit-il.
Je passai le premier, comme il le désirait.
L’étroitesse et la médiocrité du lieu m’étonnèrent. Une antichambre de quelques pieds carrés et deux pièces exiguës le composaient tout entier. Je n’aperçus pas non plus les meubles de Semur. C’était le garni médiocre, avec des voiles au crochet, des tapis maculés et les inévitables gravures que grignotent des champignons sous la vitre. La pensée que M. Lormier avait abrité sa fille dans un tel campement, qu’elle y était morte peut-être, me désorientait.
Cependant, M. Lormier, après avoir jeté son chapeau sur le lit, prenait un siège, m’en désignait un autre.
— Permettez d’abord que je me repose, dit-il.
Et sans plus se soucier de ma présence, il parut réfléchir. Regrettait-il déjà de m’avoir amené ? Résolu en tout cas à empêcher le silence de s’installer, je demandai :
— Comment se fait-il que je ne revoie pas votre ancien mobilier ? Vous aviez, je m’en souviens, des fauteuils Louis XVI délicieux…
— Vendus. Je n’y tenais pas. Ils venaient de mes beaux-parents.
— Depuis combien de temps habitez-vous ici ?
— Mais depuis que j’ai vécu seul… trois ans bientôt… Le garni a bien des avantages : point de soucis de ménage, la possibilité de changer sans que ce soit une révolution…
Il parlait cette fois avec volubilité, et d’autant plus qu’il s’agissait de futilités. Avez-vous remarqué quel dédoublement se produit chez les gens, au seuil de paroles qu’ils redoutent de prononcer ? Ils semblent absorbés par l’inutile, s’épandent en bavardages : mais, en même temps, ils ne cessent de penser à la chose qui seule importe, et préparent les mots qui aideront à l’exprimer.
— Trois ans ! répétai-je surpris. J’avais cru votre malheur de date plus récente.
Il ne répondit pas, je doutai même qu’il eût entendu. Brusquement, il venait d’appuyer ses coudes sur la table qui nous séparait et, de nouveau, me regardait. Je crus encore lire en lui l’hésitation qui m’avait frappé tout à l’heure et sans doute mesurait-il à ce moment si l’évocation du passé dépasserait ou non ses forces. Puis, son visage, déjà blafard, devint couleur de cendre ; la résolution était prise.
— Tel que vous me voyez, commença-t-il lourdement, je cherche la solution d’un problème… auquel ce qui me reste de vie est suspendu… Disposez-vous d’une demi-heure ?… Oui ? C’est bien. Vous n’aurez d’abord qu’à m’écouter… Le temps d’exposer les données… et après, grâce à vous…
Je n’avais garde de l’interrompre. Je me contentais de suivre en approuvant avec des signes de tête. Il poursuivit :
— Naturellement, c’est un récit cruel : vous me ferez plaisir en ne posant pas de questions ; les éclaircissements, s’il en est besoin, viendront après… Pour arriver au bout, j’ai besoin d’aller d’une traite… même, faites mieux : détournez vos yeux… Que je ne les voie pas, comme maintenant, s’inquiéter de ce que je puis ressentir ou craindre. Admettez que ce n’est pas moi qui parle, mais un inconnu, dans la pièce à côté, et que vous le suivez à travers une cloison.
Il eut un sourire navrant.
— … A travers la cloison !… Tout à fait exact. Vous serez d’un côté, moi de l’autre. Surtout, je vous souhaite de ne jamais me rejoindre.
Ainsi, dans un dessein que j’ignorais, il m’avait ramené pour me livrer d’abord le mystère de sa vie douloureuse ! Avouerai-je que devant ce visage tragique qu’il me demandait de ne plus regarder, dans ce garni désolé où régnait, en dépit de la fenêtre ouverte, un air oppressant et lourd de drame, toute curiosité vaine m’avait déjà quitté ? J’eus peur seulement de profiter d’une confiance arrachée par un émoi accidentel.
— Un dernier mot avant que vous ne commenciez, interrompis-je : êtes-vous assuré de ne jamais regretter vos confidences ?
M. Lormier coupa d’une voix tranchante :
— Je vous prie de penser qu’avant de vous conduire ici, j’avais pesé mon acte.
Alors, sans discuter, je fis ce qu’il souhaitait et détournai la tête. Je n’avais désormais qu’à écouter. Quant à la cloison, dès lors que M. Lormier décidait de parler, n’était-ce pas que nous allions l’abattre ?
VII
Voici, rapporté autant que possible avec les couleurs diverses qui l’animèrent, le récit de M. Lormier. Imaginez à votre gré la mimique et l’accent. Je fus trop vite saisi par le fond pour m’arrêter à l’accessoire. L’un a détruit l’autre dans ma mémoire.
« Dois-je, commença-t-il, rappeler l’unique visite que je vous aie rendue, et les aveux qui s’y mêlèrent ?… Non ?… Alors, laissons cela. A tort ou à raison, j’accusais un inconnu de me séparer de ma fille. « Folie ou jalousie, deux choses qui vont de pair », prétendiez-vous. Je partis, répliquant : « Ni l’un ni l’autre ». Vous n’aviez pu parvenir à me convaincre : et pourtant de notre entretien devait sortir un résultat inattendu. Certain de ne pas me tromper, je vous quittai, résolu à ne plus discuter les moyens. Après m’être contenté si longtemps de renseignements accidentels ou d’intuitions, je rentrais décidé à espionner ma fille !…
Le premier pas sur une telle route paraît toujours facile. On se dit : « Je me contenterai d’une surveillance muette » et il semble que le fait de regarder d’une manière continue ne changera rien au cours des choses.
Dès qu’on passe à l’acte, la réalité se venge et les ruines commencent. Ce même soir, j’étais à peine de retour que déjà je mentais. Il fallait donner à Geneviève l’apparence de plus de liberté : j’annonçai qu’à partir du lendemain, je reprendrais mes travaux. « J’ai la nostalgie de l’étau », déclarai-je. Ma fille aurait dû s’étonner : elle ne parut que joyeuse. « Allons, dit-elle, tu as eu raison d’aller chez ce médecin : il t’a rendu l’équilibre ». Ainsi, avant même que rien eût commencé, chacun prenait le rôle. N’importe ! je me refusai à reculer : à dater de là, j’entrai dans l’allée sombre et j’espionnai…
Pour la seconde fois, je prononce le mot. A le sortir dans sa hideur, je me rends compte aujourd’hui qu’alors seulement débutait la folie dont vous m’accusiez auparavant… Folie, en effet, d’employer de la sorte des heures que je pleure maintenant avec des larmes de sang, et qui étaient les dernières où j’aurais pu jouir de mon enfant ! Quant au résultat, nul. Je constatai que ma fille causait avec nombre de gens dont aucun ne comptait. Elle allait à Notre-Dame se confesser à l’abbé Valfour : mais quel rôle cet abbé aurait-il pu jouer ? je ne le vois pas. Ajoutez une ou deux courses de banques, car, devenue majeure, elle avait désiré et obtenu de moi l’autorisation de gérer elle-même la fortune de sa mère… et voilà le gain d’un mois de contraintes, de sorties à la dérobée, de trahisons quotidiennes. En suivant comme jadis les seules nuances du visage, j’aurais du moins vécu près de lui et, — qui sait ? — avec plus de résultats !
Aussi bien, ces nuances mêmes ne servaient qu’à exaspérer mon inquiétude par leur diversité désolante, tellement qu’un soir, n’y tenant plus, j’osai demander : « A qui penses-tu ? »
Point de réponse…
Ah ! ce fut une scène étrange ! Tour à tour commandant et suppliant, j’exigeais le nom, j’offrais d’aller chercher l’homme, je consentais d’avance à pardonner, à disparaître… Elle, cependant, se bornait à secouer la tête :
— Père, à quoi songes-tu ? Quel délire t’a pris ?
Quand je me calmai, nous n’avions rien obtenu l’un de l’autre ; toutefois, nous étions assez émus pour croire à l’avènement de temps nouveaux. Puis, le lendemain, chacun reprit son souci profond : une fois de plus, des cœurs douloureux s’étaient heurtés, la situation restait pareille…
Ou plutôt non… Brusquement, la mélancolie de ma fille disparut. A la tristesse accablée des jours anciens, succéda une gaieté fiévreuse qui accrut mes appréhensions. Geneviève, maintenant, semblait soulevée par une ivresse intérieure, un continuel bondissement de joie, une impatience à dévorer les heures telle qu’en peut seule donner l’attente victorieuse. Et celle-ci se prolongea une semaine, semaine interminable durant laquelle j’attendais, moi aussi, mais autrement… Jamais, en effet, je n’avais plus senti la chose planer sur nous. Je discernais le battement sourd de ses ailes. J’étais sûr qu’elle venait, sûr qu’elle nous emporterait…
Je me rappelle vous avoir alors rencontré, et un mot de vous me reste, tant j’en perçus la tragique ironie : « Vous voyez bien que tout s’arrange. » Prophétie admirable ! Quarante-huit heures plus tard, voici comment elle se réalisait :
J’étais dans mon laboratoire. C’était le soir. Soudain, la porte s’ouvre, doucement, et j’aperçois ma fille, les traits décomposés, méconnaissable… Aussitôt, je me jette vers elle :
— Qu’as-tu ?
Elle tenta de sourire :
— Rien… je voulais simplement… enfin, je me décide à te demander peut-être un sacrifice, en tout cas une chose à laquelle je tiendrais… passionnément.
A ce mot, j’imaginai aussitôt qu’il s’agissait de l’autre. L’élan coupé, j’eus à peine la force de balbutier :
— Explique-toi.
— Tiens-tu beaucoup à habiter Semur ?
Toujours obsédé par la pensée de l’autre, je balbutiai encore :
— Avec toi, peu importe où je suis : pourquoi demander cela et que veux-tu ?
Je la vis frissonner ; cependant, ses yeux ne tentaient pas de me tromper :
— Je souhaiterais partir d’ici : j’ai un désir absurde de nous noyer dans Paris…
L’autre était-il donc parti aussi ? Voulait-elle le rejoindre ? Certes ! il m’était bien indifférent de quitter la maison, ou d’y rester ! J’ai toujours été sans racines, moi… Mais songez qu’en acceptant, j’allais peut-être renouer la chaîne, au moment même où le hasard la brisait ! Et je n’eus pas le courage de dire tout de suite : « Faisons ce qui te plaît », mais, au contraire, je biaisai :
— Pourquoi non ? On peut y réfléchir… donnons-nous le temps.
Elle joignit les mains, suppliant :
— Justement, je voudrais qu’on ne réfléchît pas et partir… tout de suite… après-demain, par exemple.
Grand Dieu ! Était-ce moi qui me trompais ? Une telle peur dans sa voix !… Si, au lieu de rejoindre l’autre, elle cherchait au contraire à lui échapper ?… Du coup, je cessai d’hésiter :
— Après-demain, soit : à une seule condition.
— Laquelle ?
— Dis-moi le motif de ton désir, le vrai…
Son regard vacilla, éperdu. Nous étions au bord de l’aveu, je le jure ! Cela ne dura qu’un millième de seconde : déjà elle s’était ressaisie.
— Père, murmura-t-elle, ne suffira-t-il pas de te le dire… à Paris ?
Je fis un geste farouche.
— Le motif ! je l’exige… il me le faut… sur l’heure !
Je n’achevai pas. Les mains tendues comme pour repousser les mots qui pourraient suivre, elle avançait vers moi :
— Je t’en conjure !… là-bas seulement… Tu as ma parole… une parole sacrée. En revanche, aujourd’hui épargne-moi… épargne-nous ! Ne me repousse pas, surtout, quand je ne demande qu’à me réfugier près de toi !
Alors, désespéré de sentir qu’elle souffrait, je ne savais pour quoi ni pour qui, mais ivre à la pensée qu’enfin elle revenait s’abriter dans mes bras, je l’étreignis.
Je ne me rappelle plus ce qui a suivi. Je criais :
— Quand tu voudras ! Où tu voudras ! pourvu que tu sois heureuse !
Et je connus la minute ineffable après laquelle on devrait mourir, car la vie ne la donne qu’une fois, car son souvenir ne sert qu’à mesurer de quel sommet l’on tombe, quand le désastre vient…
Notre départ eut lieu le lendemain. Les meubles suivraient, aussitôt l’appartement trouvé.
Premières journées de Paris… Je suis en quête de logis et grimpe des étages. Geneviève de son côté, et soi-disant pour aboutir plus vite, fait de même. Nous ne nous retrouvions que le soir, harassés. La fatigue m’anesthésiait. Sans elle, n’aurais-je pas senti que, déjà, sous des formes différentes, le supplice recommençait ?
Enfin, je crois avoir trouvé. J’amène Geneviève, lui demande si mon choix lui convient.
— Oui, c’est parfait.
— Dans ce cas, je vais presser l’installation.
— Oui, cela vaut mieux.
— Comment ! cela vaut mieux ?… N’est-ce donc plus ce que tu souhaites ?
— Oui, sans doute.
A chaque oui, un geste vague, indifférent ; mais soudain, elle se ressaisit, m’embrasse :
— Père ! que tu es bon !
Je répète de tels mots parce que, devant eux, tout s’efface… Ce jour-là, ils suffirent encore pour m’aveugler. Mais l’emménagement terminé, nos tête-à-tête repris, quelle illusion garder ? Non seulement l’autre nous avait rejoints ; à la lettre, il dévorait ma fille !
Oui, jadis Geneviève me souriait encore de temps à autre : désormais devenue sa proie, muet fantôme, elle demeurait accablée, immobile, toujours absente. Je me disais : « Pourra-t-elle seulement continuer à vivre ? » A d’autres instants, soulevé de colère, j’avais envie de crier : « Qu’attends-tu pour remplir ta promesse et m’éclairer ? » Cependant ni l’un ni l’autre n’ouvrait la bouche. C’était une contagion de silence. En vérité, nous ne savions déjà plus qu’attendre encore, souffrir et craindre ! Oh ! la folie d’escompter toujours l’avenir en méconnaissant le présent ! Que ne sommes-nous restés comme nous étions alors ? Pourquoi ma fille, fidèle à sa parole d’honnête homme, a-t-elle enfin parlé ?
Ici, arriverai-je à poursuivre ?
Elle parla… Depuis quatre mois bientôt, j’attendais cette heure… Elle parla, et sa voix douloureuse m’arrivait du fond d’un abîme, disant :
— Père, le moment est venu…
Le Christ, au jardin des Olives, a dû gémir de même : « Père ! que votre volonté s’accomplisse ! »
Moi, j’écoutais sans soupçonner ce qui approchait, certain déjà d’être au Calvaire. J’avais envie d’ouvrir les bras en croix !
Puis la massue qui s’abat :
— Père, pardonne-moi : je ne t’aurais jamais quitté pour un homme, mais l’époux que j’ai choisi ne tolère pas de partage. Obéissons à Dieu qui me veut toute à lui. Je ne résiste plus, je subis sa grâce, j’entre au Carmel…
N’insistons pas. Que j’aie vécu cela sans être anéanti sur place me confond. Saviez-vous seulement qu’on pût perdre son enfant sans qu’il cessât d’être vivant ! qu’à partir d’un jour donné, des pères sont condamnés à se dire : « Ma fille vit dans une maison qui touche la mienne, et je ne la reverrai jamais, fût-ce dans son cercueil ! » Moi, je l’ignorais… Je ne suis même pas sûr de l’avoir compris tout de suite. Il faut du temps pour s’accoutumer à l’énormité du mal. Si on le percevait en entier dès qu’il paraît, on cesserait de souffrir en cessant de vivre, et l’on assure que la bonté de Dieu s’y oppose… Mais je m’égare… Je ne veux que raconter des faits. Le reste, mon délire, le conflit au cours duquel, trois semaines durant, nos misères se sont heurtées, les larmes qui ont brûlé mes yeux, — car je pleurais, en ce temps-là, — mes cheveux blanchis, tout cela n’est que l’accessoire. Revenons à l’essentiel.
Un matin, je me réveillai dans un appartement vide. Enfin, l’autre avait gagné la victoire. Geneviève était partie. Je n’avais plus d’enfant…
Ensuite, un temps vague, aboli dans mon souvenir… Geneviève était entrée au Carmel de Versailles. Je vendis mes meubles, mes instruments, mes livres, — pour fuir le passé, j’aurais vendu jusqu’à mes vêtements ! — et je vins ici. C’était il y a trois ans : c’est d’hier.
Quand j’entrai dans ce garni, mon existence, ne pouvant être pire, semblait aussi défier le sort. L’excès du désespoir a ceci de consolant qu’on se croit à sa limite.
Ah ! si ma fille s’était faite carmélite, j’étais bien devenu, moi, un religieux laïque, dépouillé de tout, même de l’espoir en Dieu. Nul intérêt à rien, un détachement absolu, le dégoût du bien comme du mal, de la journée qui passe et du lendemain qu’on souhaite ne point voir. Une seule chose vivait encore au milieu de ces ruines : la pensée que ma fille était là, — tenez, on aperçoit d’ici le couvent, — qu’elle était là, presque à portée d’appel, et que, cependant, elle était morte !
Au début, je tentai de la voir. Vous connaissez le rite. Les demandes s’engouffrent dans un rideau qui double les barreaux ; les réponses, surveillées par une sœur écoute, ne répondent à rien. Pour savoir si votre fille est heureuse, si elle est bien portante, si votre présence lui est importune, rien d’autre qu’un son de voix. Encore celui-ci n’est-il plus comme autrefois. Toutes les écritures de couvent sont identiques, toutes les voix s’y ressemblent. A chaque visite, j’assistais ainsi à l’effacement progressif de celle qui avait été ma fille. L’ombre du cloître, comme celle de la nuit, dévorait par degrés insensibles son apparence visible. Positivement, j’en arrivais à me demander parfois si c’était encore elle qui répondait, ou une remplaçante. Bientôt, découragé, je cessai de venir. Je n’assistai même pas à la prise de voile. On m’assurait que ma fille était heureuse ; que demander de plus, et tous les pères ne devraient-ils pas renoncer à leur enfant pour lui assurer pareille chance ?
Hélas ! monsieur, il paraît que je n’en étais pas là, puisque, non content de repousser d’un cœur révolté ce dénouement bienfaisant, je me suis mis à haïr Dieu !
Songez qu’un amant m’aurait du moins permis de voir ma fille ! Tôt ou tard, d’ailleurs, les hommes se lassent ; un jour ou l’autre, ma fille abandonnée me serait revenue ! Tandis que Dieu !… un Dieu qu’on n’aperçoit pas, qui n’existe pas, peut-être… un Dieu qui a pour festin de choix la douleur humaine… ah ! celui-là, quand lâcherait-il sa proie ? Il prend et garde tout.
Que de fois, alors, me suis-je rendu, l’après-midi, à la chapelle du Carmel. J’y arrivais à l’heure de l’office, avec l’espoir que, parmi les chants, je distinguerais, qui sait ! le seul qui m’importât : mais, à peine assis, je n’étais plus frappé que par le symbole du spectacle : derrière une toile noire, des femmes s’obstinant à prier devant un tabernacle qu’elles ne voient pas, et vide comme la nef. « Voilà donc, pensais-je, pourquoi je n’ai plus de fille : un rideau l’empêche de voir ! » Et pris de rage, je repartais, puisque jamais ce rideau ne devait se relever, puisque rien non plus ne peut suspendre l’appel à un Dieu qui ne répond pas !…
Pardon… Je parle encore de moi. Quelque volonté qu’on en ait, on a peine à faire abstraction de certains souvenirs. Et pourtant que sont ceux-là, auprès du reste !…
Deux ans passèrent.
Le 10 juillet dernier, un mot de la Supérieure m’avisait que Geneviève était tombée malade. On me mentait d’ailleurs : j’ai appris depuis lors que, dès son entrée, la phtisie l’avait minée.
Je ne sais si vous imaginez exactement ce qu’est la situation d’un père auquel on fait part du danger grave couru par sa fille, et qui, en même temps, n’a ni le droit, ni la possibilité d’approcher d’elle ? Durant une quinzaine, je dus me contenter d’aller au couvent solliciter des nouvelles. Nanti d’un bulletin verbal et sommaire, la famille ainsi satisfaite, je n’avais plus qu’à repartir, laissant à des indifférents la charge de soigner mon enfant. Libre à moi d’ailleurs de participer à la joie mystique des religieuses qui me renseignaient. Une fin rapide et pieuse n’est-elle pas la récompense suprême à laquelle toutes aspirent ?
De retour ici, terré le reste du jour comme une bête touchée à mort, libre encore à moi soit de me jeter par la fenêtre, soit de supplier la divinité avec l’ardeur du sauvage qui conjure le tonnerre de ne plus tonner. Ceci aurait de me rendre fou : même cette grâce m’a été refusée !
Enfin le 27 juillet, arrivé à l’heure habituelle, je fus accueilli par la Supérieure en personne. Grâce à Dieu ! sœur Thérèse du Sacré-Cœur s’était heureusement endormie dans le Seigneur, au jour levant. Une sainte de plus venait d’entrer dans le ciel. Vous le voyez, la mort prise de la sorte n’est qu’allégresse. On se demande même pourquoi la Bible en fait un châtiment.
Vous croyez aussi, peut-être, que j’ai tenté de rompre les barreaux qui me séparaient du corps de ma fille ? Je suis parti sans répondre, sans un geste, sans une larme. Tout à coup j’étais devenu exactement pareil à ce bois de fauteuil… insensible… je le suis encore. D’ailleurs, de quoi me plaindre ? Depuis si longtemps déjà, ma fille était morte pour moi ! Alors, n’est-ce pas, il n’y avait rien de nouveau, rien sinon que, derrière le voile, les survivantes prieraient encore avec plus de joie ?…
Hé bien ! non… Tout est changé : avant, je ne la voyais plus, elle était perdue pour moi, mais je la sentais vivante ! Avant, ce n’était qu’un couvent qui me la prenait, c’est-à-dire d’autres êtres humains capables, comme vous et moi, de changer d’idée, et même de lâcher leur proie ; tandis que cette fois, le voleur ne rendra pas ! Un vol, voilà le mot ! et dans quelles conditions !…
Si rude que soit le jeu de la vie, il y a des conventions qui le régissent. Les parents, par exemple, disparaissent avant les enfants. L’inverse est une tricherie. Or, pour moi, la mort a biseauté les cartes ! Elle m’a volé, vous dis-je, contrairement aux règles, volé comme on détrousse un provincial dans un tripot ! Et il n’y a pas de police pour interdire cela, pas de magistrat pour le punir !… Étonnez-vous, maintenant, si des pensées atroces se lèvent dans mon cerveau ! La vue d’une mère avec son mioche me fait serrer les poings. Quand une jeune fille passe, je me demande : « Pourquoi n’est-ce pas elle qui est morte ? » Je hais la jeunesse qui s’étale, les infirmes qui prennent au soleil la place de ma fille : la lumière, la joie des autres me crucifient… Ce n’est rien encore : retourné vers le passé, je prétends y traquer le misérable que j’y pressens, et qui, sans se découvrir, nous a poussés, elle et moi, sur le chemin où la mort attendait !…
Mais vous hochez la tête… Attendez ! je n’ai pas achevé… Sans ce qui va suivre, aurais-je tenté l’incroyable effort de ce récit, et que feriez-vous ici ?…
Trois jours après, je revenais du cimetière. Un homme se présente ici, — un prêtre qui est, paraît-il, l’aumônier du couvent…
A sa vue, je fus tenté de refermer la porte. Bien que je ne le connusse pas, j’aurais juré que lui aussi arrivait de là-bas : il portait encore dans sa soutane des relents d’encens, de terre mouillée et de cire mortuaire. Cependant, il insiste, exige presque d’être reçu : enfin il pénètre, et le voici, là, exactement à votre place.
Il m’adresse d’abord de vagues consolations que je n’écoute pas, s’excuse de me déranger dès les premières heures de mon deuil, puis soudain s’interrompt : s’il est venu, c’est qu’il est chargé d’une mission et a promis de s’en acquitter ce jour-là même.
— Voici, acheva-t-il, le papier que sur l’ordre de madame la Supérieure, et en conformité du désir exprimé par votre fille, je suis chargé de vous remettre. Lisez-le. Sachant ce qu’il contient, je compte qu’il vous aidera dans votre épreuve. Il est le dernier acte d’humilité d’une carmélite dont je n’ai jamais cessé d’admirer les vertus et, — je voudrais au moins l’espérer, — la preuve éclatante qu’après Dieu, vous avez eu la part de choix dans l’âme d’une sainte.
Il me tend l’enveloppe. Je la dépose sur cette table.
— C’est bien, monsieur l’abbé, je vous remercie.
Il attend un instant, croyant que je vais lire, mais je ne bouge point. Après quoi, il se lève :
— Je comprends, monsieur, que vous préfériez être seul pour en prendre connaissance. Que Dieu vous aide ! Si vous le permettez, je reviendrai dans quelque temps.
La porte bat : je me retrouve seul. Et je contemple l’enveloppe blanche sur laquelle mon nom n’est même pas écrit, cette enveloppe qui, paraît-il, vient de ma fille, où elle a mis peut-être sa vraie pensée, où je trouverai, m’assure-t-on, ma première consolation.
Près de quarante-huit heures s’écoulèrent, le croiriez-vous ? durant lesquelles je n’y touchai pas, tant j’avais l’effroi de ne trouver que des phrases pieuses, l’espoir d’y découvrir que j’étais encore aimé, et une crainte sourde de me heurter à de nouvelles douleurs.
Enfin, vaincu par le désir d’approcher une dernière fois ma fille, je sortis, en tremblant, le feuillet, et je lus.
Que je dise tout de suite que je n’ai plus la possibilité de montrer cette lettre, cette confession plutôt : je l’ai brûlée. Elle n’était pas d’ailleurs de la main de Geneviève, trop faible déjà pour écrire elle-même. Le contenu, cependant, en reste gravé là… Il y a des phrases qu’on lit une fois et qui s’impriment au fer rouge. Ces phrases, non plus, je ne les répéterai pas. Trop souvent, depuis lors, je me suis demandé s’il n’eût pas été mieux de les ignorer !… En revanche, pour vous éclairer, il est nécessaire de résumer l’essentiel…
Et d’abord, ma fille me demandait pardon ! oui, — pardon de m’avoir quitté, pardon de s’être dérobée à l’immense tendresse qu’elle savait lui être donnée, pardon de n’avoir pas dit comme elle me la rendait…
Je sais bien qu’à la veille de sa vêture, elle m’avait écrit les mêmes choses : mais alors, elle obéissait à une règle, tandis que maintenant rien ne l’obligeait à rappeler ainsi notre passé, rien surtout ne l’obligeait à le justifier. Or, monsieur, la suite n’avait pas d’autre objet.
Acte d’humilité, avait dit l’aumônier. Suprême élan de contrition ? possible encore… Avant tout, besoin de m’expliquer, à moi le père, pourquoi j’avais été torturé et quelle fatalité supérieure dicte les événements.
Si ma fille, en effet, est morte carmélite, si vous me voyez là, dépouillé, solitaire et révolté, c’est que ma fille, ayant cru tuer une âme, n’a vu, pour la racheter devant Dieu, qu’un sacrifice possible : le sien. Supposez une seconde qu’il n’y ait pas eu l’autre, ma fille n’eût jamais été religieuse, je n’aurais pas souffert, et probablement je bénirais la vie. Laissons de côté la phraséologie pieuse, les remords de pécheresse accablée sous le fardeau d’une faute problématique, que reste-t-il de la confession de ma fille ? L’autre. Car, à Semur, mes yeux avaient bien vu. De toutes les forces de son être, ma fille adorait l’autre ! A la suite de quel drame l’autre a-t-il disparu en menaçant de se tuer, comment ma fille a-t-elle perdu sa trace, cru la menace réalisée, comment surtout en est-elle venue à se traiter en justicier ? je l’ignore ; et à quoi bon d’ailleurs ? Ah ! si seulement elle m’avait alors ouvert son cœur, ensemble, n’est-ce pas ? nous aurions vu clair, j’aurais dissipé ces folies : je lui aurais ramené l’autre, à coup sûr demeuré bien vivant ! tandis que maintenant… Maintenant, monsieur, ma fille est morte, je voudrais être mort, et c’est un autre qui a fait cela, un autre dont ma fille a probablement ignoré ce qu’il est devenu, un autre dont je ne connais toujours pas le nom… Auparavant j’accusais Dieu : désormais, je dois accuser, haïr dans le vide !
Ainsi, quelque part un homme existe, que ma fille a aimé, qui a dédaigné ma fille, pour lequel ma fille a tout sacrifié, y compris moi : et cet homme m’échapperait ? Allons donc ! dussé-je y consumer ce qui me reste de fortune et de vie, je prétends, j’exige de l’atteindre !
Comprenez-vous aussi pourquoi vous êtes là, pourquoi vous m’écoutez ?
Depuis deux mois, je fouille le passé, je scrute, je tâtonne… Ah ! tous les gens que nous avons pu connaître, comme je les ai déjà interrogés, soupçonnés, jaugés !… Rien encore, pas même la pauvre lueur qui, sans éclairer, marquerait au moins la voie ! Et voici que, soudain, vous reparaissez… vous qui avez dû savoir… qui savez peut-être… Du coup, j’ai vu l’horizon se rouvrir. Il me semblait que ma fille elle-même vous amenait pour mettre fin à ma dernière angoisse. Elle était là, me commandant de ne rien omettre, assurée d’éclairer ainsi vos soupçons, ou mieux, de justifier votre certitude. Alors, à votre tour ! Quand on a été mêlé comme vous à la vie quotidienne d’une ville, on n’ignore rien de ce qui s’y passe. Je sens, je suis sûr que vous, du moins, n’hésitez pas… Donc, répondez ! qui est l’autre ? A qui dois-je l’enfer où je descends ? Oh ! ne détournez pas les yeux… Même si c’était vous, par hasard, vous ne devez pas vous taire ! parlez… j’ai tout dit… j’attends… »
VIII
Arrêtons-nous un instant, avant de poursuivre la scène.
Il est clair que n’importe quel auditeur eût senti son indifférence fondre au rayonnement de douleur qui émanait de M. Lormier. Qu’était-ce, quand on avait mesuré, comme moi, la passion jalouse dont ce père avait vécu ?
Admirez aussi l’ingéniosité de la souffrance, une fois la blessure faite, à se renouveler. Quelle gradation savante ! Pour une indisposition sans gravité, j’avais vu M. Lormier trembler d’épouvante à la pensée de perdre sa fille : il l’avait maintenant perdue deux fois. A un autre, qui eût aimé son enfant d’une manière ordinaire, cela ne serait pas arrivé ; mais au père exceptionnel, l’exceptionnelle aventure. Pour être choisi, il suffit qu’on soit entre tous le plus apte à goûter l’amertume du breuvage…
Restait qu’au milieu de tant de ruines, un vague désir agitait le cœur du malheureux. Que ce désir fût ou non déraisonnable, il était. A tort ou à raison, M. Lormier voulait connaître l’autre. Allais-je lui répondre, et m’abandonnant à mon tour à l’intuition qui, brusquement, illuminait mon esprit, devais-je, pour l’apaiser, lui livrer celle-ci ?
Ici, en effet, se place pour moi une série de phénomènes mentaux que je ne tenterai pas d’expliquer et dont il me suffit que je les aie subis. Et d’abord, à peine M. Lormier achevait-il son récit, que, brusquement, une image avait surgi devant mes yeux : La Gilardière.
Pourquoi lui ? quelles preuves en apporter ? Un seul jour, il avait passé devant nous, et mademoiselle Lormier avait semblé ne pas le voir. Une autre fois, M. Lormier en avait parlé et c’était pour en dire du mal, précisément sur la foi de sa fille. Enfin La Gilardière parti, les Lormier étaient partis à leur tour : coïncidence, rien de plus.
Cependant, aujourd’hui encore, j’ai la conviction de ne pas errer : La Gilardière dut être l’autre. Si, comme l’imaginait M. Lormier, sa fille m’avait conduit ici pour l’éclairer, elle faisait mieux encore : elle me criait le nom ! Je ne pouvais pas ne pas l’entendre !
Mais il y a plus : à la minute même où ceci s’imposait à moi, alors que j’allais ouvrir la bouche pour accorder à M. Lormier le pauvre soulagement momentané qu’il mendiait à grands cris, aussi impérieuse que la suggestion du nom, une force intérieure m’ordonna de me taire.
Le comprenne qui voudra ! il semblait positivement que la lumière ne m’eût été révélée que pour mieux la préserver. Mademoiselle Lormier serait apparue soudain pour me commander le silence, que j’eusse senti la même impossibilité à livrer ce que je tenais désormais pour certain. J’ignore si les morts parviennent à nous parler : s’ils le font, ce ne peut être que de cette manière invisible et secrète, sous forme d’une volonté à laquelle on désespère d’échapper… Et c’est ainsi que, voulant de toute mon âme satisfaire M. Lormier, je tentai au contraire de lui brouiller la piste ; quand il eut jeté : « Parlez, j’ai tout dit, j’attends ! » ce ne fut pas non plus le nom de La Gilardière que je prononçai, mais des paroles qui m’étonnèrent moi-même, tant elles m’étaient étrangères.
— Hélas ! cher monsieur, il était écrit que je vous apporterais une désillusion nouvelle. Après votre récit, et m’efforçant d’en tirer des conclusions, je ne rencontre qu’une pensée, plus désespérante qu’utile. Non, l’autre, comme vous le nommez, n’habitait pas Semur. Vivant à Semur, pour habile qu’on l’imagine, il n’aurait pas esquivé les curiosités d’alentour. Ouvertement ou non, on aurait parlé de lui. Or, j’affirme que jamais je n’entendis prononcer un nom en même temps que le vôtre. Bien mieux, j’ai toujours été surpris du silence total dans lequel on vous laissait. La malignité des petites villes a des instincts sûrs : il est probable que, dès le premier jour, on vous a sentis occupés ailleurs… Ailleurs est le terme exact : croyez-moi, l’autre vivait ailleurs, probablement à Paris, ou plus loin encore… Ailleurs, ce peut être la France, c’est partout… Mais qu’est-ce qu’une recherche destinée à se perdre ainsi à travers le monde ? Ne serait-il pas plus sage d’envisager tout de suite la déception qu’elle doit donner et de renoncer à poursuivre un mystère, que, sauf le cas d’une chance bien improbable, on ne saurait atteindre ?
J’évitais en parlant de rencontrer le regard de M. Lormier. En revanche, je pouvais suivre sur sa poitrine le rythme de ses impressions. Après avoir été suspendu un instant, le souffle de M. Lormier recommença, d’abord doucement, puis de plus en plus rapide. Quand j’achevai, j’eus l’impression que le corps tout entier se ramassait pour un élan. Je m’attendis à un bond. Il ne bougea pas.
— Ainsi, vous estimez, vous, que l’autre est à Paris ?
Je hochai la tête, et toujours sans regarder :
— J’ai dit Paris… ou ailleurs.
— C’est tout ce que vous trouvez ?
— Tout… je le regrette…
Les épaules se levèrent ; un sourire sardonique contracta la bouche :
— Mon compliment ! vous êtes discret.
Je ne pus maîtriser un tressaillement :
— Pourquoi discret ?… ignorant suffit.
Il fit quelques pas dans la pièce, l’air songeur. Revenu ensuite vers moi, il s’arrêta. Je me sentis dépouillé par un examen aigu.
— Et pourtant, reprit-il, je lis dans vos yeux que vous gardez quelque chose que vous ne voulez pas dire !
Effrayé par sa clairvoyance, je compris en même temps qu’il prétendait passer outre à mes défaites. Je n’avais qu’à faire front.
— En effet, répliquai-je résolument, il y a autre chose, mais je m’abstiens de le formuler, crainte de vous blesser.
Il secoua les épaules ironiquement :
— En serais-je là que quoi que ce soit puisse encore me blesser ? Je ne le crois pas vraiment… Hé bien ?… reprit-il, voyant que je tardais à m’expliquer.
— Supposons, dis-je, que vos recherches aient abouti, que vous connaissiez l’autre… A quoi cela vous avancera-t-il ?
Ses joues devinrent pourpres :
— Vous oubliez que cet homme a tué ma fille !
— Mais s’il est mort lui-même, ou disparu ?
— Il ne l’est pas : les gens de sa sorte ne passent jamais à l’acte !
— Cependant, c’est possible.
— Non.
— Soit : admettons-le vivant. Alors, que ferez-vous ?
Je vis, comme auparavant, son corps se ramasser pour un élan et toujours sans bouger.
— Ce que je ferai ? J’irai à lui, où qu’il soit. Face à face, je le confronterai avec son œuvre, puis…
Les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Je ne le laissai pas achever.
— Et puis, déclarai-je froidement, vous rappelant que votre fille l’aima au point de vous sacrifier à lui, vous prendrez la fuite, avec le remords d’en avoir trop dit et la pensée que mieux valait respecter le dernier vœu de celle qui, jusqu’au bout, souhaita le laisser inconnu !
Il m’écoutait peut-être. Il tentait surtout de découvrir sous mes phrases la réticence qu’il était assuré d’avoir surprise tout d’abord. Après que j’eus achevé, il attendit encore un peu afin de s’assurer que je n’ajouterais rien, puis d’une voix coupante :
— Non, répliqua-t-il, je ne fuirai pas. Je ne croirai pas non plus que ma fille me désapprouve. Il faudrait pour cela que les morts ne fussent pas morts, et ils le sont… tout à fait… Où serait la justice, si les vivants renonçaient à l’établir eux-mêmes ? Songez à l’autre qui ne sait rien, ou qui s’en moque, et qui est heureux !
Et approchant de moi soudain :
— … Car vous ne niez plus qu’il vive, n’est-ce pas ?
Je me redressai avec violence :
— Je l’ignore absolument !
— Il vit, et vous savez où !
— J’affirme…
— Ah ! plus de faux-fuyants ; je veux le nom, le lieu…
— Faut-il jurer que je ne les soupçonne pas ?
— Allons donc ! voici là, dans vos yeux, la lueur qui me renseigne. Mon récit ne vous a rien appris : vous saviez tout !
— Vous rêvez.
— Je vois !
Nous parlions désormais sans mesurer les mots. Je me demandais où nous allions, quand le timbre retentit dans l’antichambre.
— Quelqu’un ! murmurai-je, le cœur bondissant à la pensée d’un arrêt dans le duel qui s’engageait.
M. Lormier regarda machinalement la pendule.
— Ce n’est personne : c’est la femme de service ; elle passe à cette heure-ci.
Et précisément parce qu’il s’agissait d’une chose habituelle, il trouva naturel de s’interrompre pour aller ouvrir : tant, aux instants les plus tragiques, nous demeurons serviteurs du geste coutumier.
Laissé seul dans la pièce, j’aspirai l’air comme on boit un verre d’eau. Si l’arrivée d’une femme de service n’était point la diversion espérée, elle apportait du moins un répit. Quand, dans quelques instants, le débat reprendrait, nous aurions eu le temps l’un et l’autre de nous ressaisir. Les emportements soudains risquent seuls de déchirer les voiles.
Cependant M. Lormier, ayant passé dans l’antichambre, approchait de la porte. Je perçus le gémissement de la serrure qui tournait sous sa main irritée. J’attendis ensuite le renvoi de l’importune. Un dialogue bref, au contraire, me parvint :
— Vous, monsieur !
— Au moins, ne suis-je pas indiscret ?
— Si… non… enfin, peu importe. Entrez.
Puis des pas qui piétinent, s’emmêlent, semblent traîner comme la pensée qui les dirige… Avez-vous noté avec quelle précision des pas, s’agît-il de traverser un couloir, révèlent un accueil, l’embarras de celui qui tombe mal, l’impatience de celui qu’on dérange ?
— Passez, monsieur.
— Après vous.
Et M. Lormier reparut. Un prêtre le suivait.
Il entra, timide, petit, les épaules effacées, son corps maigre perdu dans une soutane trop vaste, sans autre souci visible que celui d’éviter les meubles et de trouver un coin obscur où s’abriter. Bien qu’il ait dû m’apercevoir dès le seuil, il ne parut remarquer ma présence qu’une fois arrivé à la place qu’il s’était choisie, et, alors, son embarras redoubla. Tout en m’adressant une salutation suppliante, il balbutia :
— Ah ! voilà qui confirme mes craintes… je dérange…
— Point du tout, répliqua M. Lormier ; monsieur est un ami d’autrefois, notre médecin, à Semur.
Puis, me désignant le prêtre :
— Je vous présente monsieur l’aumônier… Aumônier du Carmel, bien entendu…
Je repris ma chaise ; l’abbé s’installa de l’autre côté de la table ; M. Lormier, lui, venu devant la cheminée, resta debout, et aucun n’ayant envie de commencer, nous attendîmes…
Brusquement l’irruption de ce tiers, si humble, modifiait tout. M. Lormier, l’air absent comme au début de notre rencontre, semblait avoir oublié ses projets. L’abbé souriait ingénument pour se donner une contenance. Moi-même, je savourais l’imprévu d’une accalmie, qui, si brève fût-elle, nous rendait au sang-froid. La pièce où nous étions ressemblait à ces maisons où un malade agonise : les voix se taisent, les pas se font discrets, et les cœurs battent affolés…
Je profitai de l’arrêt pour examiner l’abbé plus à loisir. A y mieux regarder, il me parut un personnage singulier : des yeux pâles, des joues couperosées, un nez volontaire qui descendait en flèche vers une bouche morne et encadrée de lèvres sereines, le tout faisant l’exacte contre-épreuve de M. Lormier. Au repos, on oubliait l’incertitude du geste pour l’ascétisme du visage ; l’expression d’anxiété peureuse se muait en immobilité réfléchie.
M. Lormier et moi nous obstinant à ne rien dire, il fallut bien pourtant que le troisième se décidât.
Prenant donc son parti et roulant d’un air gêné son chapeau dans ses mains, l’aumônier débuta :
— Je tenais d’autant plus, monsieur, à vous rendre mes devoirs que ma première visite ne comptait pas, étant uniquement consacrée à une fonction de fidèle commissionnaire.
Ainsi, il n’était pas revenu depuis le jour de l’enterrement.
— Puis-je espérer, poursuivit-il avec effort, qu’aujourd’hui votre cœur est un peu moins meurtri, sinon en voie d’apaisement ? Le désespoir où je vous ai trouvé, n’a pu qu’être adouci par la certitude que votre chère fille est au ciel. Je compte beaucoup sur l’intercession de sœur Thérèse. Priez-la souvent, comme je le fais moi-même… et vous verrez…
Le silence reprit, accablant. Les yeux du prêtre erraient avec angoisse autour de la chambre, en quête d’une réponse qui ne venait pas. On le sentait découragé de poursuivre. Il ne parlait que par devoir.
— Qu’est-ce que je verrai ? reprit enfin M. Lormier.
Lui aussi contemplait les murailles : évidemment, il posait la question sans se soucier d’une réponse.
— Peu à peu, le fardeau s’allégera : Dieu aidant, vous vous résignerez.
— Oh ! pour cela, monsieur l’abbé, je n’ai besoin de personne. Comment ne pas se résigner à ce que l’on sait ne pouvoir changer ? riposta M. Lormier.
Il s’était tourné vers le prêtre avec une sorte d’irritation. J’en avais fait autant, comme pour m’associer à des paroles qui résumaient si bien ma propre pensée : seule compte la douleur qui se sait définitive. Sans paraître remarquer notre mouvement, l’aumônier hocha la tête :
— Je me fais mal comprendre. J’ai entendu par « se résigner » accepter avec reconnaissance le don divin qui nous est accordé sous les espèces de la souffrance.
M. Lormier eut l’air de balancer entre l’étonnement d’un pareil propos et le découragement de parvenir à être compris à son tour :
— En ce cas, en effet, monsieur l’abbé, n’attendez pas de moi pareil effort.
— La foi, pourtant…
— La foi est un don que je n’ai jamais eu beaucoup, mais qui m’échappe entièrement aujourd’hui.
— Votre chère fille m’avait dit cependant… j’avais cru… c’est un malheur, monsieur… oui… le plus grand de tous !
— J’en supporte tant d’autres, que, dans le nombre, celui-là ne compte pas, dit encore M. Lormier.
Et l’on eut la certitude qu’il n’ajouterait rien. Désormais, il avait résolu d’ignorer cet homme qui, ayant renoncé à la paternité et ne risquant pas d’être dépouillé, affichait sans grâce une intolérable sécurité. Je ressentis au contraire une impression inverse. Il me semblait que grâce à lui, — qui en avait parlé pourtant si peu, — le souvenir de la morte tendait à s’installer au milieu de nous, d’une manière concrète. Sans doute nous nous trompions l’un et l’autre ; cela suffisait pourtant à nous donner l’apparence absorbée de gens qui, écoutant leurs pensées, se détachent de toute conversation.
Un nouveau silence ayant suivi, dont rien ne permettait d’entrevoir la fin, l’abbé, de plus en plus gêné, et toujours roulant son chapeau, se pencha cette fois de mon côté :
— Monsieur habite encore Semur ?
— En effet.
— Bien agréable ville, dit-on.
— Charmante.
— Vous y étiez déjà, naturellement, du temps de M. Lormier ?
— J’étais même son médecin, comme il le rappelait tout à l’heure.
— Alors, vous avez connu aussi sœur Thérèse du Sacré-Cœur, quand elle était dans le monde ?
Vous suivez, n’est-ce pas ? ces questions et ces réponses que nous jetions dans le vide de la pièce. Rien de plus inoffensif, en apparence. A moins de gémir sur le temps, quels autres propos tenir ? Cependant, grâce à eux, nous courions à l’abîme !
L’abbé n’avait pas terminé sa phrase que déjà M. Lormier intervenait :
— En effet, le docteur a connu ma fille, beaucoup plus que vous ne le pensez : il sait même qui est l’autre !
Incertain, l’abbé releva la tête pour considérer M. Lormier. Il cherchait à comprendre.
— C’est vrai, dis-je à mi-voix, j’oublie que vous ignorez… M. Lormier désigne ainsi la personne à laquelle sœur Thérèse fait allusion dans ses dernières confidences ; mais, contrairement à ce qu’il suppose, je ne pourrais lui fournir aucun renseignement à ce sujet.
— Ah ! répondit l’abbé, du moment que vous êtes au courant des confidences de sœur Thérèse, je me permettrai de remarquer qu’il y faut moins voir l’expression d’une réalité positive que celle d’une admirable humilité et de touchants scrupules.
Il s’adressait à moi ; néanmoins, il s’exprimait comme si son conseil devait aller ailleurs, et sa voix avait pris une assurance qui m’étonna.
— Compris, dit M. Lormier ; si bien que, venus l’un et l’autre m’offrir des consolations dont je n’ai que faire, vous êtes résolus à ne point répondre à la seule question qui m’intéresse !
Une double exclamation suivit :
— Quoi, monsieur ! vous cherchez…
— Allons-nous recommencer ?
— Si je ne prétendais pourtant connaître enfin la vérité, vous aurais-je laissés entrer chez moi ? s’écriait de son côté M. Lormier.
Puis, tragique, tant son ironie demeurait glacée :
— Avouez, poursuivit-il, que la situation est pour le moins piquante. Nous sommes trois ici, dont deux étrangers. Un drame intime a ruiné la vie de ma fille et la mienne. Qui devrait être au courant, sinon moi, le père ? Point ! Seuls, les étrangers possèdent ce privilège. Le docteur, j’en ai la conviction, sait tout. Quant à vous…
— Moi ? interrompit l’abbé.
— Oui, vous… osez nier que vous ayez été le confident de ma fille ! Bien mieux, du jour où elle devint votre pénitente, ai-je rien connu d’autre que ce qu’il vous a plu de l’autoriser à me dire ?
Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je crus en effet qu’il entrait ! L’abbé enfin se levait. Une volonté contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde, bien que libérée déjà des incertitudes antérieures :
— Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles, vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui… avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la pénitence, chacun s’occupe de soi : la Providence s’avise du reste !…
Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent ? Rejetant le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs : un front altier, des lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à baisser, un ton de maître… C’était une transformation telle qu’on hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait : « Est-ce toujours lui ? » On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.
Il poursuivit :
— Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr… Ceci pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt, l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident, oseriez-vous me résister ? Hé bien ! je vais plus loin : assuré de remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de celle qui l’a gardé !
Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec quelle puissance elles avaient retenti ! Après cela, qu’ajouter ? M. Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne meurent pas sans soubresauts.
— Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé, que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je le dois ?
Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité :
— Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent, celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a fait. Une seule chose compte : la souffrance en elle-même, et le mérite qu’elle nous acquiert.
Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.
— Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait !
— Une semence divine, oui, monsieur.
— Parce que vous croyez en Dieu !
— Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que par la souffrance.
— Il suffit, monsieur l’abbé : contemplez donc une fois au moins un homme en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne aujourd’hui, la vôtre demain…
L’abbé interrompit doucement :
— Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.
— Tant mieux pour vous ! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de l’autre, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici… et je suis là… (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors, n’essayons pas de nous rejoindre… et quittons-nous.
M. Lormier se tourna vers moi :
— Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me plains pas non plus ; simplement, pareil au chien qui va mourir, je demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et solitaire…
Après cela, il se tut. De nouveau, il y eut un grand silence. L’abbé, immobile, semblait redevenu le pauvre homme du début, timide et incertain. Moi, je m’étais levé, hésitant à obéir, et percevant avec découragement l’inanité de nouvelles paroles.
Je ne me rappelle plus ensuite quels furent nos adieux. Il est possible que l’abbé ait dit :
— N’importe ! je reviendrai.
A quoi M. Lormier dut répondre avec effroi :
— Que m’apporteriez-vous ?
Puis, je me revois tenant la rampe de l’escalier. En avant de moi, l’abbé, qui descend, balaye les marches avec sa soutane flottante. Derrière, la porte de M. Lormier est demeurée entr’ouverte, probablement pour permettre à la fille de service, quand elle viendra, d’entrer sans déranger. On ne voit plus M. Lormier ; mais ce qui paraît du garni devenu son refuge, clame la détresse. J’ai l’impression de laisser derrière moi la plus grande douleur humaine que j’aie encore connue, et je me demande : « A quoi sert-elle ? »
Oui, à quoi bon tant de souffrance ? Où mène-t-elle ? Vous prétendiez en commençant qu’elle épure et perfectionne : par elle M. Lormier n’a appris que la révolte, l’envie et l’incrédulité. Singulière moisson, si la semence est divine ! Pourquoi d’ailleurs Lormier plutôt que vous, ou moi, ou n’importe qui ? Le dieu qui préside au choix est-il le hasard aveugle ou un roi cruel qui s’ennuie ? Maintenant que le temps est écoulé, comme je comprends aussi qu’au naufrage d’une pareille existence une seule pensée ait d’abord survécu : vérifier ce qu’était devenu l’autre. Le bonheur de l’autre ! voilà bien le corollaire attendu, qui eût complété l’injustice universelle… Mais n’ai-je pas, moi-même, et le premier, contribué à priver Lormier d’une satisfaction si dérisoire ? Quand j’affirmais que tous, spontanément et sans volonté de mal faire, nous fabriquons de la douleur pour ce qui nous approche !
Si maintenant vous souhaitez apprendre ce qu’est devenu M. Lormier, je dois avouer que je l’ignore. Est-il mort comme il souhaitait « à l’abri des regards et solitaire » ? Peut-être. Vit-il toujours ? Il est possible… Et ceci aussi m’est un remords : des deux hommes qui le quittèrent ce jour-là, n’étais-je pas celui qui devait dire : « Je reviendrai », plutôt que l’abbé ?
Au fait, j’oublie que je n’en ai pas fini avec lui.
Sur le trottoir, et au moment de nous séparer, je l’entendis murmurer de sa voix tremblotante et gênée :
— Croyez-moi : sa fille le gardera demain comme elle le fit aujourd’hui ; le dernier mot n’en est pas dit…
— Quel dernier mot ?
Il ne répondit pas. Alors, cédant malgré moi à une curiosité absurde :
— En tout cas, monsieur l’abbé, très intéressé par notre rencontre, pourrais-je apprendre à qui j’ai eu l’honneur…
Il m’interrompit précipitamment :
— Abbé Manchon… aumônier du Carmel.
Puis reprenant son idée interrompue :
— Le dernier mot, le voici : le malade crie sous le bistouri, mais après, longtemps après parfois, le mieux commence et la guérison suit. Au revoir, monsieur.
Je ne tentai pas de le rappeler pour l’interroger : tout à coup cette idée venait de me clouer au sol que le confident de sœur Thérèse du Sacré-Cœur, le prêtre résolu à sauver M. Lormier, était le frère de La Gilardière ! Calcul suprême d’une amoureuse devenue sainte ? vaine coïncidence, ou jeu encore d’un destin avide de préparer de nouvelles souffrances ? A vous de choisir : on ne saura jamais !