UN AUTRE RÉPOND (continued 3)
Reading edition
Tout le monde, en effet : ce Chasseloup qui avait eu l’air de le suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore menacer ou si elle demandait grâce… Et de nouveau la phrase qui tinte, suprême défense de l’âme :
— Impossible, je n’y crois pas !
Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve, assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre : trop tard, le doute était en lui…
Telle est la règle : plus on se débat pour arracher le trait, mieux on déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui, doutant, se soit arrêté en route ?
René, dis-je, répétait : « Je n’y crois pas », et en même temps il commençait de scruter ses souvenirs d’enfant ! Oui, déjà il y cherchait un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable père ! Effort inutile au surplus : si loin qu’il remontât, seuls apparaissaient autour de lui son frère et sa mère… En revanche, la vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait d’interrompre : se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant laquelle on rougit ? Et quelle raison toujours, si continue que le poids en semblait lourd parfois !…
Il le croyait, l’affirmait… Cependant et à mesure, loin de s’apaiser, il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en lui.
Pourquoi ?… Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on sent, dans certains cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la vision même ? C’est alors comme une invasion de l’être par une réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix arrivent, — observations inconscientes, étonnements de trop courte durée pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne les avait pas entendues ; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître ! Rapidement ensuite, il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs, gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre conviction : tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire de nous un jouet sans résistance.
Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.
Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur exécution, le cours des événements paraît suspendu : et cela va de soi, puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route, René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et cadencés.
Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.
Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau, contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus vite.
Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée René. C’était madame Manchon…
Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout entier à l’ivresse de retrouver René.
Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le découvrir sur le quai. Il n’y était pas.
— Voilà bien les règlements ! songea-t-elle : il doit me guetter à la sortie…
Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.
A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha pour offrir ses services.
— Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.
L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un, les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient. On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des abois de chien. Personne à l’horizon…
Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu ! Il ne viendrait pas… Se serait-il trompé d’heure ?… Justement un nouvel horaire avait paru, modifiant les arrivées… Mais non : pourquoi se leurrer ? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie : elle se trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule : elle se trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.
Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin :
— La rue Saint-Jean ? C’est difficile… Droit jusqu’à l’église : après, vous vous ferez indiquer…
— Bien, merci.
Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait, comme son cœur palpitait au rythme de la cloche !
Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à une maison fermée ? Madame Manchon tira la poignée une première fois, puis une seconde… Elle se demandait si elle rêvait. En même temps, elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une pauvresse…
— Madame cherche ?…
Une voisine intriguée s’empressait à son secours.
— Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez ! je vais vous la chercher.
— C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.
Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.
La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle accourut.
— Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.
— Peu importe : je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame Manchon de la même voix blanche.
Et comme la domestique hésitait :
— Je suis sa mère.
Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter. C’était le sien.
— Ah ! murmura-t-elle, tout s’explique.
Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait ; en effet la domestique reprenait :
— Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours quand il ne déjeune pas ; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac, comme pour un voyage.
— Hé bien, ma fille, vérifiez : c’est facile.
Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la sonorité spéciale aux demeures vides.
Soudain, la domestique reparut :
— En effet, le sac n’y est plus.
Madame Manchon frissonna :
— Vous en êtes sûre ?… S’il prévenait pour un repas, à plus forte raison l’eût-il fait pour une absence.
La domestique glissa d’un ton niais :
— Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque…
Puis, sans insister :
— Madame veut-elle déjeuner ? Le repas de monsieur est encore là.
Madame Manchon répondit comme en rêve :
— Soit, bien que je n’aie pas faim.
Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était pas décidé brusquement à retourner à Paris ? En effet, c’était cela ; seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage ?
— Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son inquiétude ; à quel propos ?
Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame Manchon, avait réfléchi :
— Oh ! je ne sais pas, moi… des idées en l’air… Madame pourrait, en tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.
— M’informer de quoi ?
— Si monsieur est parti.
— Que voulez-vous qu’il en sache ?
— En effet.
Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement. Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté, se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois heures sonnèrent…
Quoi ! rien que trois heures ? Que faire pour tuer le temps ? Une lassitude de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même, morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une photographie parut : Annette… Longuement madame Manchon interrogea ce visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence de René posait d’autres problèmes.
— Ah ! madame regarde ?
Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image :
— C’est la petite Traversot…
Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.
— La banque est-elle loin d’ici ? interrogea-t-elle ensuite.
Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à supporter mieux l’attente.
— La banque ? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle est à deux pas.
— Vous alliez me proposer ?… répéta madame Manchon, frappée cette fois par l’insistance de cette fille.
Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté ? Les Chasseloup menaçaient-ils de sauter ? Raison de plus pour aller voir sur place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.
Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir, les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner, c’est-à-dire quand celle-ci fermait.
Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup. Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la fuite ?
Elle insista :
— Peut-on savoir au moins quand il sera visible ?
— Pas avant demain matin, bien sûr !
— Et M. de La Gilardière ? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent qu’elle n’avait pas dit qui elle était.
A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.
— Oh ! pour celui-là ! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre plus !
La voix de madame Manchon s’étrangla subitement :
— Que racontez-vous ? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir ?
Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai :
— Pas possible ! Vous dites qu’il a pris le train ?… Quand j’affirmais qu’il a fait le coup !
Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre :
— Mais oui, madame, c’est comme cela ! Dix billets de mille, hier, volatilisés, soufflés sur la table même du patron… Pour un rien, j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer : « Puisque ce n’est pas moi, c’est lui ! » personne pour me croire. Et puis, patatras ! qui est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille ? Ils y étaient, madame, aussi vrai que je suis devant vous !… Je n’ai eu qu’à fouiller un peu pour les ramener au jour… Ah ! il est parti ? Hé bien ! bon voyage ! On ne le rappellera pas ! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de la tête…
— Taisez-vous ! je suppose que vous êtes ivre !… parvint à dire enfin madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.
Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle ? On accusait René d’un vol… Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler de la banque ? Passe qu’on calomnie : encore faut-il respecter les vraisemblances ! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le vol est un acte qui ne se peut concevoir !
Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui, parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de sa naissance : on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé… Et madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les lumières ; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René avait été là ! Ah ! ne pas même savoir où le retrouver ! Il était possible qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans esprit de retour…
Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle paraissaient des lumières. La gare ! l’oasis ! Elle, du moins, est faite pour les passants : on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus dont la malveillance effraye ; qui sait même si on ne s’y souvient pas d’avoir vu partir René et dans quelle direction ? L’élan de madame Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine…
Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le matin pourtant, l’avait désespérée : joie d’atteindre enfin le hall désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en train de tricoter… Et ce bref colloque suivit :
— M. de La Gilardière ?… Attendez… oui… je connais. En effet, il a pris un billet pour Paris.
— Oh ! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même direction ?
— Pas avant minuit.
— Pour arriver ?
— Vers neuf heures.
— Ah ! merci encore, madame.
Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle, madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.
Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien : elle resterait là jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas ! n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce qui l’attendait ? A la même heure, en effet, René, sans passer rue Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.
X
L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire qu’on exigeait moins d’elle.
La vue de René lui fit lever les bras au ciel :
— Grand Dieu ! Monsieur viendrait-il pour dîner ?
René dit rapidement :
— Rassurez-vous : je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.
— Quoi, monsieur ne sait pas ? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé allait se mettre à table.
— Alors je vais le rejoindre.
Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé : tant pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence : depuis son départ, il était moins une volonté qu’un rouage.
Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table, tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre, mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de distinguer les arrivants.
— Qu’est-ce ?
— C’est moi.
En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante auparavant, ne put maîtriser sa surprise.
— Quoi ! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur, tu es ici ?
— Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.
— Ah ! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe sur la cheminée.
Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille, quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler le contraste qu’ils faisaient ? Toutefois une telle émotion creusait les traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.
— Assieds-toi : tu n’as pas l’air bien.
Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.
— En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué : c’est le moment qui veut cela.
A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée : bien qu’il fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.
— Tu as laissé ta fiancée en bonne santé ? reprit l’abbé.
René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée ? Qu’elle était loin déjà ! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois deux grands émois.
Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore :
— Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère, veux-tu partager mon repas ?
Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.
— Attends, dit René, du coup ramené au présent ; j’aurais auparavant une question à te poser.
— Eh bien, pose-la…
Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un pénitent.
— Pourquoi… commença René.
Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut à un détour :
— Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère ?
— Oh ! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes : j’ai toujours agi à ton égard du mieux que j’ai pu.
— Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.
— Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es venu ?
— Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi : tu n’as toujours pas répondu.
— N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et, plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.
— Henri ! reprit brusquement René, regarde-moi…
L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même apparente tranquillité…
— Henri ! il n’est plus temps de nous rien cacher : je sais tout !
Un léger frisson agita le prêtre : pourtant le timbre de sa voix ne fut pas modifié.
— Qu’est-ce que tu sais ?
— Le passé.
— Le passé de qui ?
René inclina la tête.
— Est-il nécessaire de m’obliger à le dire ? murmura-t-il d’un air accablé.
— Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de poursuivre.
Et le silence s’abattit sur eux : un silence qui, pareil à un voile épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait. Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau, attendent que la mine saute.
— Henri ! recommença René.
L’abbé eut un geste nerveux.
— N’insiste plus.
— Impossible ! Laisse de côté tes manières habituelles : à l’heure la plus grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.
— Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.
— Je te supplie de me parler en frère !
— Je m’y efforce : est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et l’autre à la volonté de Dieu ?
René se redressa :
— Encore des phrases de sermon ! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître : c’est inexact, ou plutôt, je soupçonne… j’interroge… je me perds dans les ténèbres… enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu repasser chez nous, et moins encore, aborder…
Pour la seconde fois, l’abbé interrompit :
— N’achève pas : j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent qu’à troubler inutilement. Écartons-les : et que Dieu nous garde !
Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.
René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules :
— Non, dit-il, il n’est plus temps ! Ne devines-tu pas que si je suis là, c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de l’être à mon tour ? Ainsi, plus de faux-fuyants ! les yeux dans les yeux, maintenant !… comme cela… et réponds : notre père… non… ton père est-il le mien ? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne ?…
L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté ? Il était probable, puisqu’un rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas encore un défi à l’adversaire ?
La voix de René alla en s’éteignant :
— Henri ! n’as-tu pas entendu ?… un mot suffit pour la réponse : oui, ou non… moins que cela : un signe de tête… Tu restes immobile ?… tu te tais ?… Cela aussi est une manière de s’exprimer : j’ai compris…
Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin la vérité.
Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait. Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant ? Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler, regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix, ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître…
Disparaître ! un mot excessif, évidemment : mais n’oubliez pas que René était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend, d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême. Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère ? A la pensée de la revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce qu’il savait ? Plus tard, seulement, — oui, beaucoup plus tard — quand l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder, ayant l’air d’ignorer : mais d’ici-là, où se réfugier ? Quelle solitude désormais !
Ah ! voici bien la vraie douleur qui paraissait ! Devenir pauvre, n’est presque rien : la torture est de se trouver seul tout à coup, si effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel nom inscrire sur votre fosse.
Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait : devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il considérait son frère. Stupide ironie du sort : celui-là s’était par goût détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu : cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour le mériter ? Qu’avait fait René pour être frappé ? Des rancunes, accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir…
L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence : on l’aurait cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger : René s’était levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui, demandait :
— Alors… qui est mon père ?
Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se tournait vers elle.
Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules, en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet aveu, René aurait dû désespérer : mais dès que l’homme tente d’échapper au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.
— Comment ! tu te dérobes ?… tu ignores ?… Cependant, ne viens-tu pas d’affirmer que tu connaissais la vérité ? Alors, quelles raisons de te croire ?… Qui me prouve que tu n’as pas menti ?
— Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains pas à oublier l’habit que je porte !
Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René cependant continuait :
— Oublier qui tu es ? Dieu m’en préserve ! Je sais trop bien que tu m’as toujours détesté. Oh ! à ta façon… c’est-à-dire en te taisant !… Tout à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter un regard de mon côté ! ou plutôt, tu semblais satisfait… Quelle chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la chimère qui me hantait ! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des preuves… Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe… « Des preuves ?… Voilà, il n’y en a pas !… » Tu avais espéré me voir mordre à l’hameçon : cet espoir est déçu : quel dommage ! Mais ne pourrai-je, au moins une fois, entendre tes paroles ? Ne serait-ce que pour apprendre pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu à répondre ?
Il s’exaltait : il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme. Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu ? Il n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger ?
Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur lui.
— Il suffit : plus un mot ! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute ma vie.
L’abbé cependant souriait : dédain pour ces injures, à moins que ce ne fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait. Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon :
— En effet… je t’ai détesté… il y a longtemps… très longtemps… A prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des plaies anciennes : crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.
— Oh ! riposta René, toujours des mots de prêtre !
L’abbé frémit.
— Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.
— J’ai demandé des preuves : tu n’en as pas !
— J’en ai.
— Je te défie de les donner !
— A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit ?
— Prétexte facile ! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je ne crois plus !
— Encore ?… Alors, écoute !…
Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée ; une tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle une fois, chez Lormier : mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres au nom d’un Dieu : ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.
— Alors, écoute !… Sais-tu seulement comment est mort mon père ? Non. J’avais seize ans : tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais parlé de cela ! Cela, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a ramené de la chasse, expirant… Tout le monde a déploré l’accident… mais moi… oh ! moi ! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir, il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te chasser du foyer ?…
René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena vers lui :
— Ah ! il n’est plus temps ! Tu as voulu m’entendre : désormais, nous irons jusqu’au bout !… Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé : Dieu m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le suicide de mon père, une heure après…! Qu’elles te satisfassent ou non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard et ta victime !
Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre commença de marcher.
— Je dis bien : ta victime ! J’adorais mon père et tu l’as tué ! Si je suis devenu prêtre, c’est à toi que je le dois ! Je ne supportais plus ta présence dans ma maison : désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en chasser moi-même. Calcul vain : tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en moi !… Tant pis ! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en doutais pas, j’y consens : mais est-ce que les hommes ont besoin de vouloir pour faire souffrir : il leur suffit d’exister !… Donc, tu te croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me torturer ! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh ! je vois clair en moi-même ! j’ai louvoyé… J’avais la prétention d’être un vrai prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La Gilardière : à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur… Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une horreur me soulève, je ne puis plus te voir ! C’est un duel au fond de moi qui toujours recommence, que rien n’apaise… non, pas même ces aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus ? Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords ? Crois-moi, fût-ce en ce moment, ne souhaite pas de changer avec moi : tu y perdrais. Il n’y a au monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse… ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de comprendre et prions… si tu le peux… si je le puis moi-même…
Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On se demandait s’il respirait encore.
Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu ? Deux hommes, l’un agenouillé, l’autre attendant la fin de l’oraison : entre les deux, un Christ, symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces hommes, qu’aurait-il appris encore ? qu’ils étaient frères, menaient des existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé ; même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le remords d’avoir éclairé son frère ? Ainsi, présents ou absents, ignorants ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal ; et nous touchons enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation : la question que je pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer d’abominables conflits ? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur et la nécessité de toujours tuer pour vivre ?
L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à la loi farouche, dont ils étaient victimes ? Plus probablement, et comme nous tous, se jugeaient-ils une exception ? L’un en appelait à Dieu qui gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux côtés, même désastre, et point de secours.
Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi intérieur un instant lui avait volée.
— Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider ?
René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de son frère traqueraient sa souffrance.
— Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien…
L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il faisait :
— En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es venu.
René le considéra avec surprise.
— Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir ?
— Oh ! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc : va rejoindre notre mère. Elle t’attend là-bas.
Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité que son frère s’efforçait d’effacer.
— Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.
Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.
La voix du prêtre devint suppliante :
— Je te le demande… comme une grâce…
Un sourire navré passa sur les lèvres de René.
— Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte tout de suite !
Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser. Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.
Il était devenu très pâle.
— Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses ?
René, au contraire, prenait une expression apaisée.
— Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console : je ne le suis pas moins et je me demande pourquoi…
— On se demande toujours pourquoi : est-ce parce que nous sommes sourds, l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche sur de l’éternité !
L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René n’était plus là.
XI
Dans la même nuit, on sonna chez moi vers deux heures. Je me levai en sursaut et, stupéfait, me trouvai devant René.
— C’est moi, dit-il, qui viens dormir chez vous. L’hôtel m’a fait peur : j’avais besoin d’un toit ami.
Cinq minutes plus tard, il me racontait tout. J’écoutai son récit, détaillé avec une simplicité parfaite et le calme tendu qui, chez les nerveux, marque l’extrême limite de l’émotion. A l’inverse de ce que vous devez supposer, le rôle de mademoiselle Lormier y paraissait réduit à rien. Cette fille, aux yeux de René, n’avait été que l’occasion du destin. Il ne lui en voulait pas : il l’ignorait. On ne s’occupe pas non plus de la pierre qui a provoqué un déraillement. De mon côté, je ne songeai que plus tard à ce qu’il y avait de singulier dans les attitudes successives de l’auteur, volontaire ou non, de la catastrophe. J’avais à ce moment, un bien autre souci !
— En quittant mon frère, acheva René, j’ignorais à quoi me résoudre, mais il y a des grâces d’état. J’ai réfléchi, j’ai vu, et j’arrive avec une décision prise. Elle tient compte de tous, de ma mère que je ne puis me décider à aborder en ce moment, de mon frère qui sera débarrassé de ses scrupules pieux, enfin de moi-même qui tiens à laisser derrière moi le souvenir d’un homme probe.
Je tremblai : il s’en aperçut.
— Oh ! rassurez-vous : aucune tragédie en perspective. Si compliquée que soit une situation, il existe toujours une solution pour la dénouer et la plus simple est la meilleure. Dès ce matin, je gagne Marseille : après quoi, départ pour le Maroc. La légion étrangère est, dit-on, un asile parfait pour qui prétend se passer d’état civil. J’espère y trouver l’anonymat auquel je tiens, l’oubli, à tout le moins le pouvoir de vivre, bref ce que je cherche…
C’était bien, comme il l’avait annoncé, une volonté définitive : mes objections échouèrent devant elle.
Il me demanda ensuite la permission d’écrire et fit trois lettres. A son frère, il expliquait en détail son projet. A sa mère, il adressa un bref adieu, sans donner d’autres motifs de son départ que la soudaine rupture de son mariage et le besoin d’étourdir une déception cruelle. La dernière, la plus longue, était pour Annette. J’ignore ce qu’elle contenait : on peut l’imaginer.
Quand il acheva, l’aube pointait. Nous échangeâmes ensuite des promesses de revoir et de fréquentes correspondances. Nous avions l’air d’y croire, sans parvenir à être dupes. Pareillement les grands malades se livrent au jeu des projets avec d’autant plus d’ardeur qu’ils savent ne devoir jamais les réaliser.
A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner. Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son adieu :
— A bientôt des nouvelles !
Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la détresse.
L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait aucune explication et elle avait l’air de crier : « Voyez quel prophète je suis : rien de ce qui arrive ne m’a surprise ! »
Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne. Madame Manchon était très malade : lui-même avait décidé de quitter Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter durant une convalescence qui — si elle venait — serait fort longue. Comme j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta :
— Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en seriez averti. Sinon… je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne peuvent que lui apporter des émotions inutiles.
Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner : je ne revins plus.
Que se passa-t-il ensuite durant trois mois ? Je le répète, le rideau était tiré : libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme Duclos après la disparition des Lormier : pas tout à fait pourtant, car je suivais encore René.
« Suivre », me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition progressive au fond de terres mystérieuses ? Sans doute, il ne cesse pas d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas : cependant chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais !
Deux billets brefs comme des dépêches : voilà tout le lien me rattachant à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp : le second annonçait un départ en colonne, vers le Sud ; les deux répétaient : « Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile ». Pauvres courts billets ! les derniers… Comment rendre l’extraordinaire sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent ? Je me représentais le désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me quittait. Vous connaissez cette impression : on se dit : « Le voilà encore ! » Les yeux se troublent, les plans se mêlent : « C’est lui : je ne cesse pas de l’apercevoir ! » Le point dès longtemps n’est plus visible : on se flatte de le distinguer quand même.
Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su retenir René ! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas ! de tels regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami. Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de madame Manchon !
Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de la revoir : mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son hôtel. J’entrais alors chez la concierge :
— Comment va madame ?
— Mieux, monsieur.
— Monsieur l’abbé est toujours là ?
— Oui monsieur.
— Et mademoiselle Lapirotte ?
— Toujours aussi.
Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies ! quelle frénésie peut-être ! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce remords vivants…
Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou étouffent les cris tragiques d’une mère ? Arrivons au dénouement, ou plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.
XII
Il vint, brutal, rapide et, comme de coutume, échappant à mes prévisions.
Un matin, je lus dans les journaux l’annonce qu’une colonne française venait d’être surprise et dispersée aux environs de N…, c’est-à-dire précisément dans la région où devait opérer René.
Saisi d’inquiétude, je courus au ministère. Mes craintes n’étaient que trop réelles : René figurait parmi les disparus.
Je dis bien : disparu.
Depuis la guerre, la plupart des femmes et des mères ont savouré les virtualités de souffrance qu’apporte cette solution, pire que n’importe quelle certitude. S’agit-il désormais d’un mort ou d’un vivant ? Faut-il prendre le deuil ou se réjouir, chercher un cadavre sans sépulture ou guetter un retour et fêter une délivrance ? Mais, alors, madame Manchon a-t-elle compris tout de suite ?
Disparu… Les bureaux ignorent le reste. Ils affirment seulement que du coup de main tenté là-bas, des hommes sont revenus et d’autres pas. René est de ceux qu’on n’a point revus et dont le corps ne fut pas retrouvé. Prisonnier, peut-être, ou mis à mort après avoir été torturé, ou fugitif… Tous les possibles subsistent, la pire douleur alternant avec les confiances les plus chimériques.
J’écoutai les explications qu’on me donnait, les paroles d’espoir que l’on tentait d’y joindre, car on s’imaginait avoir affaire à un parent ; mais je n’eus aucun doute. Pour moi, René avait cherché la mort et n’était plus.
En revenant du ministère, je ne pleurai pas. Je me rappelle par contre qu’une colère intérieure me soulevait contre cette conclusion stupide d’une vie où n’avait passé, j’aurais pu le jurer, aucune pensée basse. Jamais l’injustice souveraine du destin ne m’était apparue avec une pareille évidence. En même temps, et par un jeu naturel de la pensée, j’évoquais les causes du drame, les acteurs qui s’y étaient trouvés mêlés et me demandais : « Que sauront-ils ?… Annette Traversot va-t-elle se consoler, ou veuve sans avoir eu d’époux, s’éteindra-t-elle, silencieuse et fidèle, sous les lambris de l’hôtel de Thil ? Et l’autre, mademoiselle Lormier, cette énigme ?… » Ah ! celle-là, qu’avait-elle vraiment cherché ? N’était-ce qu’une fille qui s’ennuie et que le mal distrait ? ou victime d’une passion véritable, fallait-il voir en elle une amante jalouse et maladroite ? Ironie du sort : mariée et satisfaite, peut-être ignorerait-elle toujours la mort de René : désastre ici, là-bas oubli total, ou même bonheur instauré sur des ruines… Ainsi, au spectacle de cette injustice supplémentaire, trop probable pour n’être pas, ma peine s’exaltait. Pouvais-je supposer que le passé, si vainement interrogé, m’attendait à l’arrivée, prêt à lever la plupart des incertitudes dont il était chargé ?
Et je rentrai chez moi…
Il faut ici me recueillir. Parviendrai-je, aussi bien que Duclos, à évoquer la scène qui terminera mon récit, et à laquelle je dois d’avoir pu, sans l’ombre d’une hésitation, identifier nos deux histoires ? Essayons cependant…
Je rentrai donc. Aussitôt, la domestique, qui me guettait, vint à moi.
— Il y a au salon une dame pour monsieur et qui attend depuis une heure. J’ai eu beau répéter que monsieur peut-être ne reviendrait pas, elle s’est contentée de répondre : « Je resterai le temps qu’il faut, pourvu que je le voie. »
— La connaissez-vous ?
— Non.
Assez intrigué, bien que mal disposé aux aventures un pareil jour, je dis :
— Soit : débarrassons-nous-en.
Et sans plus tarder, je me rendis dans la pièce où se trouvait l’inconnue. A ma vue, elle se leva. Vêtue de noir et le visage caché par une voilette épaisse, on ne pouvait lui donner d’âge. Toutefois, malgré la simplicité de la mise, il apparaissait au premier coup d’œil que j’avais affaire à une femme de bonne compagnie, et d’une distinction de manières peu commune.
— M. Tinant ? demanda-t-elle.
Puis, sur mon signe affirmatif :
— Excusez-moi, monsieur, d’avoir insisté pour vous entretenir : je ne vous retiendrai d’ailleurs que le temps d’obtenir un renseignement qu’il est pour moi nécessaire de posséder sans délai, et que vous serez sans aucun doute en mesure de me communiquer.
Je m’apprêtais à répliquer par les politesses d’usage : elle ne m’en laissa pas le loisir et poursuivit :
— J’ai appris hier soir, — vous voyez combien mes informations sont récentes, — que vous aviez été l’ami très intime de M. de La Gilardière : vous serait-il possible de me donner son adresse ?
Le nom de René, prononcé à cette heure et d’une manière si imprévue, me bouleversa. D’instinct, aussi, je me sentis pris de défiance, et m’efforçant de garder un ton neutre :
— Il est exact, répliquai-je, que j’ai été lié avec M. de La Gilardière et que j’ai su son adresse : toutefois, en raison de circonstances qui importent peu, jusqu’à ce matin, je ne me serais pas reconnu le droit de livrer un secret qui ne m’appartenait pas.
Je parlais : j’allais ajouter qu’aujourd’hui, hélas ! ce secret n’avait plus d’importance ; mais à mesure, une autre pensée s’emparait de moi, une de ces intuitions qui semblent à la fois jaillir du fond de l’être et vous être soufflées par un étranger dont la voix sans timbre couvre irrésistiblement les bruits humains. Et tout à coup m’interrompant :
— D’ailleurs, vous ne vous êtes pas nommée, madame… bien que je craigne de vous reconnaître… Mademoiselle Lormier, n’est-ce pas ?
Elle ne répondit pas, ce qui était un aveu. Je poussai un cri sourd :
— Vous ! et à un pareil moment !
Cette fois, elle murmura :
— Que voulez-vous dire ?
En même temps, à travers la voilette, je découvris ses yeux ; une terreur les agrandissait, non pas celle que vous pourriez croire, puisque le fait de demander l’adresse de René prouvait qu’elle ne soupçonnait rien ; uniquement, elle songeait que l’ayant reconnue, et probablement au courant, j’allais désormais refuser de répondre.
— Ce que je veux dire ?
Je reculai malgré moi. Après avoir découvert les yeux, que n’aurais-je pas donné pour apercevoir le visage. Voilà donc celle par qui René venait de mourir ! Qu’elle fût venue chez moi, et précisément ce jour-là, me remplissait d’une frayeur religieuse. Il me semblait que la volonté de mon ami avait seule commandé une telle rencontre, et que de même que mademoiselle Lormier avait obéi, j’allais à mon tour prononcer des paroles vengeresses qui me seraient dictées.
— Mais, vous-même, repris-je avec une subite colère, que prétendiez-vous tenter encore ? Ignorez-vous donc que ce serait peine inutile, puisque tout est fini ?
— Fini ?… répéta mademoiselle Lormier d’une voix blanche.
— Mort, il vous échappe !
— Mort !
Je jetai :
— Songez que, sans vous, il serait là et que, pas plus que lui, je ne soupçonne pourquoi vous avez commis ce crime !
Aucune réponse, cette fois. En revanche, je vis le corps de mademoiselle Lormier osciller comme un arbre au souffle de l’orage. Puis, tout à coup, elle s’abattit : et stupéfait, je n’eus plus devant moi qu’une loque humaine secouée par des sanglots. Était-ce le remords ? Cependant, pouvait-on ne pas être frappé par l’intensité de cette douleur inattendue ? J’avais vu pleurer souvent : jamais, je vous le jure, de cette manière silencieuse et désespérée ! Ce n’était pas de la révolte ; ce n’étaient pas non plus des plaintes : on percevait seulement qu’au delà de la souffrance abattue sur l’être il n’y avait rien. La limite était atteinte ; après cela, impossible de descendre…
Dans un éclair, j’entrevis que peut-être, elle aussi, mademoiselle Lormier pouvait n’être qu’une victime : toutefois la colère, je vous l’ai dit, m’aveuglait.
Je continuai, impitoyable :
— Vous pleurez ! Trop tard ! Du moins, il ne sera pas écrit que vous êtes venue inutilement. J’exige… la lumière va se faire… qu’au moins je sache pourquoi vous l’avez poussé à un pareil suicide !
Le mot la fit se redresser frémissante :
— Ce n’est pas vrai ! Taisez-vous ! vous me faites mal.
— Nierez-vous que, sans vous, il eût toujours ignoré le secret de sa naissance ? Qui a rempli Semur de racontars ineptes ? vous. Qui lui a donné l’idée de consulter son frère ? vous. A l’heure où son amour pour Annette Traversot triomphait, qui s’est dressée devant lui, avec la menace d’un scandale suprême ? vous toujours… En vérité, quel rôle est le vôtre et que vous fallait-il, à vous qui ne le connaissiez pas, que vouliez-vous encore aujourd’hui, en venant ici, m’escroquer son adresse ? Ah ! tant pis, je m’exprime sans y mettre les formes. Mais le temps est passé où il pouvait se défendre, et c’est moi, son ami, moi qui maintenant le venge de tout ce qu’il a souffert !
Tandis que je m’exprimais ainsi, elle continuait de sangloter ; à chacune de mes affirmations, elle tendait simplement les mains en avant, comme pour en éviter le choc douloureux. Elle ne niait pas : elle demandait grâce. Toutefois, vers la fin, je vis ses yeux se sécher, son attitude changer. Elle avait cessé d’être une suppliante pour devenir un auditeur qui se détache. Elle écoutait toujours : elle ne comprenait plus. Moi-même, parvenu à cet excès d’émoi, je chancelai et dus m’asseoir, hors d’haleine. Je renonçais à poursuivre. Elle persistait à se taire. On se demandait où nous allions ; plus que des cris, le silence qui s’établissait, qui menaçait de rester, et même de tout conclure, donnait le vertige.
— Que ne suis-je morte avec lui ! dit soudain mademoiselle Lormier.
Elle venait d’appuyer ses coudes sur ses genoux, sa tête sur ses mains, et, dans cette attitude, regardait devant elle, très loin, peut-être le passé, peut-être les lendemains qui l’attendaient. Elle me paraissait à ce moment moins occupée de ma présence et de ce que je pourrais ajouter que du spectacle se déroulant sous ses yeux.
Elle répéta :
— Morte…
Puis, se rejetant brusquement en arrière :
— Comme je l’aimais !
Je ne pus retenir une exclamation :
— Étrange façon d’aimer ! où nous a-t-elle conduits !
Mais elle n’entendit pas : elle continuait de ne suivre que ses pensées. Je repris :
— Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? En ce cas…
Ma phrase ne s’acheva pas, arrêtée par un geste violent :
— De grâce, ne voyez-vous pas que je cherche… que j’ai besoin de me recueillir ? S’il m’entend, qu’une fois au moins il apprenne quel martyre je lui dois !
En même temps, elle se redressa : elle avait pris une expression nouvelle : on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme qui s’abat sur le cadavre de son amant : c’était autre chose encore, plus poignant, — un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer ! J’avais cru, en exigeant qu’elle parlât, venger mon ami ; nous ne savons jamais où nous mène la volonté des morts ! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement prodigieux de ne plus se taire !
Il y eut un arrêt, — le dernier. — Je trouvais inutile désormais d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand elle commença, elle avait aussi changé de voix ; son récit s’adressait vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un témoin ; le juge était ailleurs.
Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel, sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses certainement connues, ou encore évidentes… Comme elle l’avait aimé ! de la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.
— J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je ne vivrais plus que pour lui…
Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est riche, de famille noble ; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en prison ! De plus René est beau ; elle s’exagère sa laideur. Cependant, elle s’informe : elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est demoiselle de compagnie chez une dame Manchon : qui sait s’il n’existe pas une parenté entre cette dame et René ? Elle écrit… La même semaine, son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond…
— Ah ! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines : avec quelle joie l’ai-je accueilli ! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel s’ouvrir ! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et jusqu’au roman de sa naissance ! Ainsi, rien ne nous séparait plus : la route libre… Je rêvais… Rêve encore, quand un soir, dans la gare, pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le sien… Mais pourquoi me suis-je tue ? Quelle absurde foi dans une chance qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le désir me bouleversait ?… Une heure après, le cœur de René se fixait ailleurs : tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait…
Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît : mais au contraire, c’est à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se justifierait.
— Et d’abord j’avoue ! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas : on se bat. Fiancé ailleurs ? soit ; hé bien ! patiemment, de loin, sans paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète : oui, j’ai voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant au moyen, qu’importe ! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de près ? Ce moyen était là, devant moi : je l’ai pris. L’histoire de la naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh ! ne croyez pas que ç’ait été simple ! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une ville… Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable ; songez qu’il s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René ! Je ne prétendais que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une certitude… Et voici la merveille, j’ai failli réussir !… Coup sur coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René… madame Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître… Une courte patience, enfin mon tour venait !… Soudain, l’écroulement. Quelles explications René avait-il reçues, données ? je l’ignore ; mais madame Manchon retirait son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures, quelle torture ! J’ai souhaité mourir : surtout, j’étais devenue folle. C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez l’autre ! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue ! Et je décidai qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait… J’allai chez lui : je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais…
Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre :
— Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté…
Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite d’entendre près d’elle une voix humaine ; puis, haussant les épaules :
— Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais calculé ce qui suivrait ? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui laissai, je n’y ai seulement songé ! J’étais folle, vous dis-je, puisque je comptais qu’il aurait peur ! folle puisque cela seul occupait ma pensée que dans huit jours, je le reverrais encore ! Pouvais-je d’ailleurs me douter vers quoi j’allais ? On va… on va… chaque seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de l’approcher ! Cela, c’était ce que j’espérais et voilà ce qui fut. Je me présente : on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas d’un escalier que les abords redeviennent muets ; puis je remonte, vais droit à son bureau et pousse la porte sans frapper… On ne m’avait pas trompée : personne ! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé ! Que je me dérobe à mon tour, tout est fini… Ah ! faire quelque chose… mais quoi ?… Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit que je n’y avais jamais réfléchi ? Comprenez-vous au moins où j’en étais ? Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs, les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes, alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut ! Je restais là et ma cervelle demeurait vide ; mes mains fouillaient, agitaient des papiers que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur pour m’orienter, pas un projet viable ! Non contente de chercher sur la table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande ouverte, a l’air de m’appeler : mêmes gestes inutiles… Savais-je seulement ce que je cherchais, et pourquoi ?… Tout à coup, des pas dans le corridor, quelqu’un vient : affolée, je quitte la table. Pour fuir, machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse dans la main, je la jette au hasard… Il paraît que c’était de l’argent, des billets… Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas ! Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant d’effroi ; je tentais déjà de me dire : « Tout à l’heure, oui, tout à l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution : on aborde toujours, quand le port est en vue ! » Je le répétais, je parvenais presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la fosse où mon amour allait crouler !
Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le puis ; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais ! Grâce à lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber René.
Mademoiselle Lormier reprit :
— Oui, j’avais fait cela… moi seule… sans le savoir… On s’imagine que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis, cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées : duperie ! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à nouveau, mais sans moi, et malgré moi ! Et savez-vous ce qu’elle annonçait ? qu’on avait volé la banque ! que René était le voleur !
Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.
— Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là ? Je déplace des papiers par hasard : un courant d’air entré par la fenêtre aurait pu produire le même résultat : il ne s’est rien passé, et sans que j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie jusqu’alors, s’emparent de ce néant, en font le scandale qui va nous emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou : je ne compris pas d’abord, puis je criai : « C’est imbécile ! Vous savez bien qu’un homme de son rang ne vole pas ! » Mais un autre suit, encore un autre, chacun riposte : « Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui ! Il ne change pas : c’est vous qui avez changé ! » Ah ! voilà l’abominable ! pas un qui ne dresse contre moi mon propre témoignage ! Et le néant qui s’enfle, grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par y croire, et m’accuse à son tour ! Je l’avais menacé : j’étais revenue ; tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses yeux qu’une voleuse !… Après… après, en vérité, je perds le fil, je ne parviens plus à préciser… J’ai souffert, comme au moment d’une mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre ! Je n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur ; cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il m’a retenue. Je voulais me taire : cinglée par son mépris, je n’ai pas retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce n’était pas assez de le perdre : je le tuais !
Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.
J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le passé, en n’ayant plus à lui demander : « Que contenais-tu ? »
— Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer votre souffrance à la sienne : vous êtes très malheureuse…
Au son de ma voix, elle tressaillit, puis sans répondre fit un effort pour se lever. J’approchai, mais elle refusa d’un signe l’aide que j’offrais et parvint à se mettre debout. Cependant, elle ne paraissait pas décidée à partir, et au contraire, me regardait.
— Vous ne me demandez plus pourquoi je tenais à son adresse ?
Je fis un geste las :
— A quoi bon ?
Elle sembla recueillir de nouvelles forces avant de poursuivre :
— Vous vous trompez : quand je me suis arrêtée, nous n’étions pas au bout.
J’eus une exclamation :
— Que pourrait-il y avoir de pire ?
— Depuis hier, j’ai découvert… la femme dont j’ai parlé et qui me renseignait…
— Lapirotte !
— Cette femme, poussée à bout de questions, a dû reconnaître qu’elle avait menti pour se venger. Tous ses renseignements étaient faux ! tous, l’histoire de la naissance comme le reste !
— Quoi ? m’écriai-je, elle a osé…
D’un geste tragique, mademoiselle Lormier m’empêcha d’achever :
— Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis ici ? Ne fallait-il pas lui écrire que, moi aussi, j’ai menti ? Oh ! toujours sans le savoir, mais qu’importe ! J’ai menti ! J’accourais le sauver et j’apprends…
Elle se tordit les mains :
— Désormais comment vivre ?
Jusqu’alors, l’avouerai-je, j’étais demeuré partagé entre ma rancune et l’étonnement de la trouver si différente de ce que j’avais imaginé. A ce moment, j’entrevis tout ce que l’âme de la malheureuse renfermait de sincérité passionnée et de réelle grandeur. Je fus saisi de pitié.
— Lapirotte est une misérable ; c’est aujourd’hui seulement qu’elle vous trompe, dis-je doucement : car aujourd’hui, craignant de votre part un éclat, elle a trouvé le moyen bon pour se débarrasser de vous.
Mademoiselle Lormier me considéra incertaine.
— Ah ! murmura-t-elle, où trouver la vérité ?
— Ici, répondis-je encore.
Elle hésita, puis tristement :
— Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont je l’avais dépouillé ; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.
— Se tuer n’est pas une solution.
— N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi ? Je n’en dispose pas.
Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir. Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.
— Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec des larmes de sang celui que j’avais choisi ! Dieu n’est pas bon ; espérons qu’il sera juste !
Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et son attente.
Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne. Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond ; ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et la mer garde son secret.
Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier. J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces trois êtres, vivant d’une existence en apparence sans rides, dans une maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du disparu.
Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois. Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée, son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se demande : « Pourquoi ? »
Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la douleur qu’il ne peut consoler ? Tente-t-il de convertir sa mère à une religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même ? Ah ! le temps doit être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation ; et, s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui le rend nécessaire ?
Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.
L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier ! Lui, du moins, savait qu’il y avait eu l’autre ! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes ! Supprimez Lormier et sa fille : René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse, l’abbé — qui le sait ? — aurait désarmé peut-être ; Lapirotte, certainement, aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone a passé.
On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie, se torturer jusqu’à la mort ! Justifie cela qui voudra ! Quant au résultat, jugez-en : Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut… Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce ! Une loi, évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle ?
J’entends qu’on va répondre : « Et Lapirotte ? »
En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte ait paru triompher est certain ; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des humains que leur avenir : « Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr. »