L’UN D’EUX COMMENCE
Reading edition
I
Il est superflu d’affirmer que je ne cacherai rien, sauf les noms. Qu’importent ceux-ci ? le fond seul est en cause. Je n’ai pas non plus été témoin de tout : j’ai vu certaines choses, j’en ai deviné d’autres… Qu’importe encore ? on n’est jamais en somme le témoin complet d’une pensée : cela empêche-t-il d’en inférer des conclusions que nous jugeons certaines ? En revanche, je ne ferai point mystère du lieu où l’aventure se déroula. Une maison, une rue, une ville sont des éléments essentiels à défaut desquels on n’explique pas des actes parfaitement clairs : et tel dénouement, impossible à Paris, avenue de Messine, devient au contraire seul acceptable à Semur.
Mais j’oublie qu’en bons Dijonnais vous ne connaissez pas Semur ou ne l’avez parcouru qu’en passant…
Imaginez donc une falaise hérissée de donjons, cernée par une rivière de toutes parts, sauf en un point qui est un isthme étroit par où la falaise se rattache au plateau. Le plateau lui-même, pris entre les pinces de la rivière, a peine à s’approcher et n’y parvient qu’en s’effilant en pointe.
Il va de soi que, dans les temps anciens, une forteresse couronnait la falaise, tandis que la ville, collée de son mieux au réduit tutélaire, tassait pêle-mêle à l’extrémité du plateau son beffroi, sa cathédrale et ses maisons ventrues. Puis une époque vint où la forteresse parut moins redoutable. Déjà, sous Louis XI, elle comptait peu. Henri IV fit mieux et, pour se venger de quelques ligueurs retardataires, la démantela. Aujourd’hui, seules, une ligne de murailles et quatre tours colossales subsistent encore, témoignant de la vengeance du roi aux yeux d’un peuple qui ne s’en soucie plus.
Ne jugez pas inutile ma digression… Sans elle, vous n’auriez pas compris la séparation de Semur en deux parties distinctes et devenues rivales : celle du plateau ou vieille ville, fleurie de maisons du XIVe et du XVe siècle ; celle du château, bâtie à la fin du grand siècle, composée de demeures solennelles à son image. Comme sous le bon duc Philippe, la première uniquement s’obstine à vivre. L’autre qui a nom le Rempart dort dans sa grandeur sans témoins, et son pavé, quand on le foule, rend le son d’une dalle de cloître.
Au total, une cité qui agonise. Le pays alentour est délicieux, les terres parmi les plus riches, mais le rucher se vide, insecte par insecte, au fil des jours. Pourquoi ? on ne sait pas… Dans les rues, aucun bruit, sinon celui qui arrive des maisons. Ni passants, ni voitures. On s’étonne qu’il y ait encore des marchandises aux étalages. Un chat dort à la vitre du libraire, entre des cartes de visite jaunies par le soleil, une photographie de l’hôpital et d’antiques porte-monnaies. Tel quel, cependant, je trouve adorable mon coin natal. Pas une pierre qui n’y parle d’histoire, une église pareille à un joyau, des rues en labyrinthe à l’issue desquelles se découvre chaque fois un horizon surprenant, enfin partout un air de discrétion, une manière distinguée de vous envelopper dans du silence, sans que vous vous sentiez tout à fait solitaire. Ce n’est que chez nous que se rencontrent pareille ardeur à ne jamais paraître, et tant d’ingéniosité à tout savoir, quitte ensuite à tirer de l’humble fait divers journalier une leçon générale, voire des lois à appliquer à l’univers.
Et maintenant, venons au fait.
En 1907, de retour chez mon père, à Semur, je commençais à prendre sa clientèle. Or, un soir, vers onze heures, un coup de marteau frappé à la porte avec une vigueur inaccoutumée, nous fit tressaillir l’un et l’autre. Les domestiques étaient couchés. Mon père, qui lisait près de moi, dit :
— Ouvre la fenêtre, et vois ce qu’on nous veut.
J’obéis. A peine avais-je penché la tête au dehors qu’une voix de femme s’éleva :
— C’est pour avoir le docteur tout de suite. Madame Lormier s’est trouvée mal ; on croit qu’elle va passer.
Je me retournai vers mon père :
— Tu as entendu ?
Il répliqua :
— Naturellement, il faut y aller. Je n’ai jamais soigné les Lormier, mais puisqu’on vient à pareille heure, le cas doit être sérieux.
En hâte, j’allai donc passer un vêtement convenable et, trois minutes après, je trouvais en bas une servante qui, redevenue paisible une fois sa commission faite, allait et venait sur le trottoir. On partit.
Tout en marchant, je m’informai et démêlai, à travers des réponses assez embrouillées, qu’il s’agissait probablement d’une attaque, — un de ces cas, en effet, où la présence immédiate du médecin peut être utile, mais où, hélas ! la médecine est parfois, quoi qu’on tente, d’un bien pauvre secours.
Je ne connaissais pas de nom les Lormier : encore moins savais-je où ils gîtaient. Très vite, je compris que ce devait être au Rempart. En effet, quelques minutes plus tard, nous passions devant l’hôpital, et cinquante mètres au delà, nous nous arrêtions devant une porte. La servante prit une clé dans son trousseau, la serrure grinça, le battant s’ouvrit : nous étions au but.
Pour vous représenter ce qu’était la maison Lormier et l’étonnement qu’elle me donna, rappelez-vous qu’au Rempart, la moindre bâtisse fait figure de palais. Celle-ci était au contraire étroite et haut sur pattes. Elle n’avait que deux fenêtres de façade ; en revanche, trois étages, dont le dernier mansardé, lui donnaient un air de gratte-ciel, exagéré par la pénombre de la nuit. Pareillement on voit des plantes privées de soleil allonger le cou démesurément, sans que les feuilles, le long de la tige, parviennent à s’étaler.
A l’intérieur, l’impression était pire : un corridor étroit qui tenait lieu d’antichambre, un escalier juste large pour laisser passer une personne, des plafonds bas à les toucher de la main, bref un arrangement tel que, dans tout le Rempart, on n’en devait point trouver de pareil.
— Attendez là, dit la servante, je vais prévenir.
Elle indiquait une pièce éclairée vaguement par une bougie, dont on se demandait si elle était atelier ou salon. A côté de meubles anciens y voisinaient en effet un tour, une table à dessin et nombre d’outils de mécanicien, le tout dans un parfait désordre et dans la poussière.
Je songeai : « Suis-je chez de petites gens, un ouvrier arrivé ou un bourgeois avare ? » Je n’eus d’ailleurs pas le loisir de décider. Déjà, une femme venait de paraître.
— Ah ! c’est vous qui venez ? fit-elle d’une voix sourde. — Elle s’attendait sans doute à voir mon père. — Je crains que vous n’arriviez bien tard… allons…
Et je suivis encore, guidé par la lueur vacillante de la bougie qu’elle avait prise aussitôt. Nos pas firent crier les marches de l’escalier. En vain avançais-je avec précaution, on aurait pu croire qu’une troupe de gens montait. Puis, au premier, j’aperçus une chambre ouverte, un corps étendu sur un lit défait… La malade était là : je cessai d’observer l’extérieur, pour ne plus m’occuper que de la sauver, si l’on pouvait…
Je ne m’étais pas trompé : au premier coup d’œil, je reconnus une attaque qui, sans doute, ne pardonnerait pas. Toutefois j’avais besoin de détails, et c’est à ce moment qu’il faut placer ma première vision des acteurs du drame, vision à ce point inoubliable que le temps n’en a rien effacé.
Imaginez, je vous en prie, le décor où nous sommes, une pièce vaste, très basse de plafond, où la nuit règne. Les meubles sont à peine distincts, à peine la cheminée : sur une paroi seulement l’alcôve se détache en lumière, et dans celle-ci, le lit, car à la tête de ce dernier, la servante tient une lampe levée juste au-dessus de la malade qui, de son regard fixe, semble vouloir dévorer la clarté hallucinante… Moi, je n’interroge d’abord que ce visage : figure sèche et longue, cheveux gris épars, regard terne et bleu. Mais voici qu’avant de rien décider, je lève la tête pour demander comment la chose est venue, et tout à coup je les vois… Ils sont, tous deux, à l’autre bout du lit. Ce n’est pas la mourante, c’est moi qu’ils surveillent avec une telle acuité d’attention que je crois sentir une morsure. Légèrement inclinés, eux aussi reçoivent en pleine face le choc de la lumière, cependant qu’en arrière le noir reprend, les murs s’effacent.
L’homme, lui, porte cinquante-cinq ou soixante ans. Il est en chemise de nuit et gros veston de laine. Autant qu’on en peut juger encore, il a dû jadis être assez beau, mais on ne s’en aperçoit pas, tant il n’y a place sur ses traits que pour une discordance frappant jusqu’au malaise. D’une part, le front, la courbe du nez, les contours de la bouche, tout le modelé des chairs expriment la timidité ou peut-être la peur, et d’autre part, les yeux ont un éclat insupportable. L’iris et la pupille y étant rigoureusement du même noir, on dirait des yeux vernis ; ce sont à la fois des yeux où on ne lit rien, et des yeux volontaires : exactement le contraire du reste du visage.
A côté, la fille… Sans âge visible, et laide. Il est très difficile d’expliquer à quoi tient la laideur d’une femme. Maintes fois depuis lors, j’ai revu mademoiselle Lormier ; pas plus aujourd’hui qu’hier je ne saurais définir d’où venait sa disgrâce. Je répète que sa laideur frappait… et pourtant, là encore comme pour le père, une discordance éclatait entre l’âme et l’étui ; derrière cet écran de muscles tirés comme une chevelure de pensionnaire, jaunes comme des feuillets d’incunable, on pressentait la flamme, je ne sais quoi de hardi, peut-être des passions sans frein, de toutes manières une vie ardente qui cache ses ardeurs sans tout à fait y parvenir.
Soudain, lasse de tenir le bras levé, la servante déposa la lampe sur la table de nuit : la vision disparut.
— Qu’augurez-vous ? dit en même temps M. Lormier.
Je me contentai de hocher la tête. Aucun mot nouveau, aucun geste n’accueillit ma réponse décourageante. Bien mieux, je crus sentir qu’un autre verdict aurait déçu. La malade intéressait moins, peut-être, que sa disparition. Que de drames muets j’aurai ainsi côtoyés, et qu’il faut ignorer, après les avoir entrevus !
Je passe sur la suite qui n’eut rien de particulier. Vainement je pratiquai la saignée d’usage et le reste. A trois heures du matin, madame Lormier expirait. Aucun de nous, cela va de soi, n’avait quitté la chambre.
A l’annonce de la fin, mademoiselle Lormier vint s’agenouiller aux pieds de sa mère, mais ne l’embrassa point. M. Lormier abandonna la fenêtre où il surveillait le jour naissant, contempla gravement les yeux qui ne verraient plus jamais et s’incline en murmurant :
— Que la paix soit avec elle !
Après quoi, je m’éloignai. Le spectacle de la mort laisse toujours un malaise. Mais cette nuit-là, avouerai-je que j’eus plus de peine que d’ordinaire à le dissiper ? C’est qu’aussi, en dépit des apparences, j’avais assisté rarement à une fin plus solitaire…
Le lendemain, j’interrogeai autour de moi. Qu’étaient ces Lormier ? D’où venaient-ils ? Pourquoi ne les rencontrait-on jamais ?
En réalité, on en connaissait peu de chose. Établis depuis quelques années à Semur, ils n’y avaient pas noué de relations. Madame, très pieuse, passait pour conduire sa maison avec maîtrise, mais peu de douceur. On tenait au contraire Monsieur pour un original sans conséquence. Il s’occupait, paraît-il, de travaux scientifiques et eût certainement fait partie de la Société des Arts et des Sciences, si l’on n’avait craint de se heurter à un refus imposé par sa femme. Mademoiselle, enfin, ne comptait pas. On se bornait à la plaindre de n’être pas jolie.
— Quelle fortune ?
— Aucune, probablement, ou fort mince.
Ce que je vis au service funèbre de madame Lormier ne put que confirmer ces dires sans y ajouter rien. Dans le cortège ne figuraient que des ecclésiastiques et quelques voisins. On s’y contenta d’une messe basse. A la minute des serrements de main, M. Lormier, qui ne pleurait pas, me remercia en termes mesurés. Sa fille ne parut pas me reconnaître. Ni l’un ni l’autre ne paraissaient souhaiter me revoir. Je n’avais aucune raison non plus pour y tenir. Si bien que je les laissai, convaincu d’avoir eu affaire à une clientèle de hasard, celle que nous nommons sans grâce les profits et pertes de profession.
J’avais mal compté puisque, deux mois plus tard, un matin cette fois, la même servante vint de nouveau frapper à ma porte et me réclamer d’urgence pour Mademoiselle : désormais les Lormier étaient devenus mes clients.
En arrivant devant leur maison, je ne sais si je ressentis plus la satisfaction d’être ainsi rappelé, malgré les tristes souvenirs attachés à ma première venue, ou celle de contenter une curiosité demeurée entière, malgré les apparences. Toujours est-il que la servante n’eut pas à me prier de presser le pas. Il n’y eut pas besoin non plus de tirer des clés devant la porte ; au bruit de notre approche, celle-ci s’ouvrit d’elle-même et M. Lormier parut.
Tout de suite, à un air tendu, au timbre de sa voix, à cette attente même dès le seuil, je compris que l’impassibilité d’antan n’était plus de saison. J’en fus même effrayé : allais-je me heurter à un nouveau désastre ?
— Je tremblais que vous ne fussiez déjà sorti, murmura-t-il.
Et m’entraînant aussitôt vers l’escalier, il m’expliqua brièvement comment sa fille avait été prise une demi-heure auparavant d’une crise de suffocations et de douleurs telles qu’il redoutait une angine de poitrine. Par bonheur, depuis un instant, le mal venait de s’apaiser… Tout cela exprimé en termes concis. J’admirais la netteté de l’analyse. Mais en même temps, je sentais, derrière la façade des explications spéculatives, la houle d’un immense émoi. Ah ! nous étions loin du premier soir !
Heureusement pour tous, la supposition de M. Lormier était absurde. Je trouvai sa fille étendue sur une chaise longue, dans la chambre du dernier étage. Bien qu’assez lasse, elle m’expliqua à son tour ce qu’elle avait éprouvé. Elle aussi s’exprimait clairement, comme son père, et d’une manière encore plus nette.
Après avoir écouté, j’eus plaisir à rassurer tout le monde. Rien de sérieux, des névralgies passagères, il paraissait même inutile que je revinsse. Je joignis à mon avis quelques propos d’usage, tout en considérant la pièce, — juste le temps de découvrir que des fenêtres on apercevait l’hôpital et les deux rues du Rempart, — et je m’empressai de partir, d’autant plus décidé à me montrer discret que je me sentais moins disposé à le rester.
J’étais déjà dans le corridor d’entrée quand la voix de M. Lormier me rappela.
— Docteur ! encore un mot…
Étonné de le trouver derrière moi, je répondis :
— De quoi s’agit-il ?
— Entrons d’abord dans mon cabinet que voici…
Sans attendre mon acquiescement, il ouvrit la porte de la pièce bizarre où j’avais attendu le premier soir, entre des outils de serrurier et des sièges Louis XVI authentiques et m’obligea à passer le premier.
De plus en plus surpris, je me laissai faire, acceptai le siège qu’il m’offrait et attendis qu’il s’expliquât.
Cependant, après avoir soigneusement vérifié que personne ne nous avait suivis, il revenait devant moi et, silencieux, me considérait. J’ai déjà dit quels yeux étaient les siens. A ce moment, je me sentis fouillé par eux jusqu’à l’âme.
— Qu’y a-t-il de vrai dans ce que vous nous avez dit ? murmura-t-il enfin.
Si calme qu’il s’efforçât de paraître, un imperceptible tremblement agitait sa voix. De même, ses mains qu’il tenait cachées dans les poches du veston, devaient se crisper pour résister à l’assaut nerveux que subissait son corps.
— Ce qu’il y a de vrai ?… répétai-je. Mais… tout… naturellement.
Encore ses yeux s’appesantirent sur moi, mesurant la capacité de mensonge professionnel dont j’étais capable. Il approcha ensuite d’un pas.
— Êtes-vous seulement capable de la sauver ? Les médecins peuvent si rarement quelque chose !
Je haussai les épaules.
— Si c’est là votre inquiétude, fis-je assez rudement, il était fort inutile de me retenir et de perdre votre temps. Je répète qu’avant quinze jours ce sera une affaire oubliée.
Du coup, ses yeux m’abandonnèrent.
— Quinze jours !… quel délai !…
Puis il se mit à déambuler à travers la pièce. Il semblait avoir oublié ma présence, absorbé tout entier par je ne sais quelle préoccupation qui le dévorait. Quand il revint en face de moi, je m’aperçus avec étonnement qu’il pleurait.
— Excusez-moi, dit-il. Que voulez-vous ? je n’ai plus que ma fille…
— En effet, murmurai-je, je comprends qu’après le malheur qui vous a déjà frappé…
Il m’interrompit :
— Vous n’y êtes pas… pas du tout…
Et s’asseyant brusquement :
— Quand j’affirme n’avoir plus que ma fille, j’entends par là que je n’ai jamais eu qu’elle. Le reste…
D’un geste nerveux, il sembla vouloir balayer à travers l’espace le reste dont il parlait ; sa main ensuite s’arrêta, désignant la table à dessin :
— Même cela ne compte plus !
Il vit à mon air incertain que je comprenais de moins en moins.
— Vous vous demandez ce qu’est cela ?… Ma vie depuis vingt ans, simplement… Oui, monsieur, pendant vingt ans, je n’ai pas quitté cette table, choisie d’abord comme un refuge, et devenue peu à peu la confidente de mes espoirs. Quand je m’y installai, je ne songeais vraiment qu’à m’effacer. J’étais marié depuis six mois à peine. Il se trouvait que j’avais rêvé d’un certain mariage, d’une certaine tendresse, enfin de choses qui n’existent pas, puisque précisément on en rêve. Par bonheur, la réalité est là qui vous redresse sans tarder, et comprenant mon tort, j’avais décidé de me faire oublier et d’oublier moi-même… Un homme qui s’enferme toute la journée dans une pièce, qui n’ouvre la bouche que pour répondre : « Comme il vous plaira ! » ou bien : « Faites à votre gré », cet homme vous l’avouerez, peut bien passer pour absent de chez lui ? On finit même par ne plus s’apercevoir qu’il est en vie. Donc, au début, je ne prétendais que m’effacer. Je perdais le temps, sans but. Je ne travaillais pas, je flânais… J’ai flâné jusqu’à l’heure où une pensée vint transformer le flâneur que j’étais en chercheur obstiné. Cette pensée, — n’en souriez pas, vous auriez tort, — cette pensée était la suivante : si l’on m’interdisait d’élever à mon gré ma fille, si je passais à ses yeux pour un homme mort, ou insignifiant, ce qui est pire, du moins avais-je le pouvoir de lui procurer la fortune. Comment ?… Mais avec cela, monsieur !… Avec cela, vous dis-je, soulevé par la chimère, dans la fièvre, dans le désespoir, dans l’ivresse, je n’ai plus cessé de poursuivre la découverte qui devait doter ma fille ! Et le plus extraordinaire n’est pas encore dit : cette découverte, je l’ai réalisée !… Tenez, c’était quelques jours à peine avant la nuit où vous fûtes appelé… Subitement la lumière s’est faite. On tâtonne, on erre, on doute pendant un quart de vie : puis, tout à coup, l’idée, — une toute petite idée qui semble insignifiante, — passe, et c’est fini, on tient le miracle au bout du doigt. Je voulais la fortune pour Geneviève : elle est là, sur la table !… Hé bien ! monsieur, croyez-m’en, si vous pouvez, depuis trois mois qu’elle y est, je l’y laisse et je ne m’en soucie plus ! Ah ! c’est qu’aussi depuis trois mois, j’ai repris possession de ma fille ! Trois mois d’un rapprochement… ineffable… Vous ne connaissez pas Geneviève, cela va de soi : une âme de feu, un cerveau dont les éclairs me déconcertent, un cœur de cristal… enfin elle m’aime ! Elle m’avait plaint ! Ah ! trouver cela est autre chose, je pense, qu’inventer une mécanique quelconque, dût-elle rapporter des millions ! Je vous demande un peu à quoi ils serviraient aujourd’hui ? On nous offrirait l’univers, qu’en ferions-nous, puisque désormais nous sommes là, tous les deux, tout près ?… Autant proposer de traîner la jambe dans la plaine, à qui respire l’air sur un sommet ! Un sommet, voilà le mot qui exprime exactement où nous en sommes. Seulement, il est de règle que le sommet attire la foudre. Ce matin, elle est tombée. Comment rendre ce que j’ai senti ? J’ai vu le sol s’effondrer, j’ai roulé dans le vide, j’en tremble encore et c’est pourquoi je vous demande, je vous conjure en grâce de ne pas me leurrer : est-il vrai, absolument vrai, que j’ai le droit de me rassurer, et que bientôt, dans quelques jours, mais en toute certitude, nous nous retrouverons comme avant ?
Il s’arrêta enfin. Il avait joint les mains à la manière d’un suppliant. Il ne se rendait probablement pas compte d’avoir parlé aussi longuement. Et moi, je l’écoutais, abasourdi par ces confidences imprévues où transparaissaient à la fois l’aveu d’une vie de ménage invraisemblable et celui d’une passion paternelle telle que je n’en avais pas encore rencontrée. Divaguait-il ? D’un inventeur tout est possible, surtout quand il prétend tenir des millions au bout de son compas ; mais le reste eût-il été un rêve que son angoisse, elle, demeurait certaine et poignante. Touché de compassion, je répondis donc :
— Je vous jure que vous n’avez rien à craindre. Si cela peut d’ailleurs aider à vous rassurer, je reviendrai.
Il eut un cri :
— Oui, souvent… tous les jours… ne fût-ce que pour me le répéter !
Puis je le vis rougir. La conscience du présent lui revenait.
— Je vous demande pardon, poursuivit-il d’un air gêné, j’en ai peut-être trop dit.
— Bah ! répliquai-je, un médecin peut tout entendre, puisqu’il se tait.
Nous nous levâmes ensuite avec une hâte involontaire. Il me reconduisit jusqu’à l’entrée.
Sur le seuil, pris d’un doute, je demandai encore :
— Y a-t-il indiscrétion à savoir sur quoi porte la découverte ?
Il haussa les épaules :
— Peu de chose, une lampe électrique nouvelle qui, à prix égal, donne le double de lumière. A demain, peut-être ?
— A demain, puisque vous y tenez.
II
Fidèle à ma promesse, je revins, durant quatre ou cinq jours, chaque matin. S’il faut l’avouer, un si beau zèle n’avait pas pour objet unique de calmer des inquiétudes reconnues illusoires dès le début, mais, après avoir entrevu le père, j’étais devenu curieux de la fille.
Hasard ou calcul réfléchi, M. Lormier, hélas ! s’attachait à mes pas dès l’arrivée, pour ne me lâcher qu’à la sortie. Quant à mademoiselle Lormier, aussi calme que son père l’était peu, elle se montrait avare de paroles et toujours désireuse de couper au plus court. A ce régime, je pouvais revenir indéfiniment sans découvrir en elle autre chose qu’une intelligence évidente et une froideur qui ne l’était guère moins.
Tant de réserve, loin de me décourager, m’excita au jeu. Loin de me tenir pour battu, quand le jour vint de signifier à ma malade que je lui rendais sa liberté, je n’hésitai donc pas à annoncer que je reviendrais encore m’assurer de la parfaite convalescence, mais je n’eus garde de fixer une date.
— Je profiterai, dis-je, de la première occasion qui me ramènera dans le quartier.
On acquiesça, et je laissai passer une semaine environ, jusqu’au jour où, apercevant depuis ma fenêtre M. Lormier, canne en main et l’allure preste, en train de se diriger vers la rue Bourg-Voisin qui est à l’opposé du Rempart, je songeai : « Voici l’occasion de trouver la fille seule. » Aussitôt je partis à mon tour. A supposer que mademoiselle Lormier fût demeurée chez elle, j’étais bien sûr cette fois de rattraper mon avance et d’éclairer la nuit qui m’intriguait.
Non seulement mademoiselle Lormier n’était pas sortie, mais je fus accueilli par un : « Je comptais vous voir paraître » qui, à défaut de sourire, me donna tout de suite à penser.
Je répliquai, de l’air le plus naturel du monde :
— J’avais promis de profiter de la première course au Rempart pour vérifier que votre guérison est complète. Me voici fidèle à la parole donnée. Comment vous trouvez-vous ?
— Tout à fait bien.
— Rien de particulier à signaler ?
— Absolument rien.
— Allons ! voilà de quoi enchanter votre père !
Et parfaitement décidé à ne point lâcher la place, toutefois avec un air de complète bonhomie, je pris le siège qu’on ne m’offrait pas.
— Mais, repris-je, je n’entends pas M. Lormier ; aurais-je la malchance de ne pas le rencontrer ?
Mademoiselle Lormier me regarda fixement :
— Ne le saviez-vous pas ?
Je fus surpris en même temps de constater combien son regard à ce moment rappelait celui de la morte.
— Comment l’aurais-je appris ?
— Je pensais que, demeurant sur la place, vous l’aviez vu passer.
Une telle clairvoyance ne parvint pas à me déconcerter.
— Tant pis, expliquai-je en affectant un entier détachement : il en sera quitte pour se contenter du rapport que vous lui rendrez d’ailleurs avec votre précision coutumière.
Puis, achevant de m’installer sur ma chaise, paisiblement je commençai de regarder autour de nous.
Au fait, je n’ai pas encore dit où nous étions. Il s’agit toujours de la chambre du troisième étage où je n’avais cessé de soigner mademoiselle Lormier. Ayant cette fois le loisir de l’inspecter, je tentai d’analyser les raisons de l’impression revêche qu’elle produisait. Ceci frappait à première vue qu’on n’y apercevait, en guise d’ornements, aucune des niaiseries chères aux jeunes personnes. Pas de vide-poches : point de photographies encadrées avec des rubans, encore moins de filet brodé, mais des meubles nus, qui manquaient de style : sur la cheminée, un Christ entre deux torchères de bronze coulé ; sur le sol, une simple sparterie. Bref l’ensemble d’un garni de couvent, et sur toutes choses l’air glacé de celle qui vivait là.
Autre remarque : lorsque j’étais entré, mademoiselle Lormier ne travaillait pas des doigts ainsi qu’il sied, en province, chaque fois qu’une demoiselle reçoit. Installée à sa fenêtre comme à un observatoire, elle tenait un livre à la main, et quand elle l’eut déposé sur le guéridon qui nous séparait, me surprise fut grande à déchiffrer son titre. C’était le Discours sur les passions de l’amour, c’est-à-dire de beaucoup l’œuvre la plus inattendue chez une fille vivant sans relations à Semur, tout au fond du Rempart.
Je note ces détails au passage. Ils aideront, je pense, à vous orienter à travers les sinuosités de l’entretien qui va suivre. Si décousu que celui-ci paraisse, croyez aussi que j’en ai gardé un souvenir très fidèle, tant il me parut révélateur.
Quand mademoiselle Lormier eut reconnu que non seulement je m’installais, mais prétendais en outre me taire et laisser venir, elle haussa les épaules et reprit :
— J’imagine, puisque vous ne dites rien, que vous avez une communication à me faire. N’hésitez plus. J’aime aller au but sans détours inutiles.
Il m’apparut, en l’écoutant, qu’elle savait prêcher d’exemple : mais il y a des façons qui coupent court aux meilleures volontés d’entretien.
— Oui et non, répliquai-je.
— Puisque j’ai deviné l’essentiel, rassurez-vous et parlez.
— Il est vrai, mademoiselle, et bien que vous ne paraissiez pas beaucoup m’y encourager, que j’avais résolu de profiter de cette visite du médecin, — la dernière d’ici longtemps, espérons-le, — pour vous faire part de sentiments amicaux probablement déjà devinés. Au cours d’épreuves récentes, je n’ai pas été sans m’attacher vraiment à votre père. Ce que j’ai vu de lui me prouve qu’il vous aime… au delà des mesures habituelles. J’imagine que vous le lui rendez. De tels sentiments sont rares : ils peuvent, suivant les circonstances, devenir une source de joies exceptionnelles et de douleurs sans égales. De toutes manières, vous me trouverez prêt à les servir. Si donc vous avez jamais à utiliser mon dévouement, pour votre père ou pour vous-même, je vous serai obligé de n’y pas apporter de scrupules.
Il va de soi que j’avançais assez péniblement dans mes phrases. Je n’ai pas coutume d’improviser. De plus, je me sentais suivi sans indulgence. Tournée vers moi, mademoiselle Lormier avait moins l’air d’écouter ce que je disais, que de chercher quelle arrière-pensée me guidait.
— Qu’entendez-vous par là ? dit-elle enfin.
— Mais… rien que ce que j’exprime : n’en ôtez rien, n’y ajoutez rien.
Puis j’affectai de regarder, moi aussi, par la fenêtre et pour changer de sujet :
— Vous commandez ici, je le vois, toutes les rues d’accès. On ne saurait approcher, sans être signalé du haut de votre tour !
Mademoiselle Lormier redemanda, paisible :
— Oui, que faut-il entendre par « amitié » et ces offres vagues auxquelles, je l’avoue, le passé ne m’a pas préparée ?
Je m’efforçai de sourire.
— Mon Dieu ! mademoiselle, n’allons pas supposer plus qu’il n’y a : je répète qu’un jour ou l’autre, vous pouvez avoir besoin soit d’une aide amicale, soit d’une démarche, enfin d’un de ces riens, fréquemment à la portée d’un habitant du pays, et au contraire, délicats si c’est une jeune fille seule qui s’en occupe. Dans ce cas, rappelez-vous que j’existe, usez de moi, vous et votre père… c’est tout.
Un pli d’ironie tendit les lèvres de mademoiselle Lormier.
— En cas de mariage, par exemple, vous vous chargeriez des enquêtes ?
Je répétai, sans relever la raillerie :
— En cas de mariage ou en tout autre.
Subitement, je vis les yeux traversés par une lueur :
— Voyons, cher monsieur, n’êtes-vous plus sérieux ? Je sais lire dans ma glace.
Et comme j’esquissais un geste de protestation :
— Parfait ; vous demeurez poli, mais n’en pensez pas moins. Qui songerait à épouser le laideron que je suis ?
— Cependant, mademoiselle, sans accepter ce que vous dites, ne puis-je rappeler qu’on n’épouse pas qu’un visage ?
— Alors une dot ? La mienne est mince.
— Qu’en savez-vous ?
— Vous croyez aux inventions de mon père ?
— Je vois que vous êtes au courant.
— Mon père ne me cache rien, pas même ses illusions… Pauvre père ! il s’en fera jusqu’à la mort.
— A mon tour, interrompis-je, me permettrez-vous de craindre que vous ne vous en fassiez pas assez ?
Elle eut un mouvement de tête singulier.
— Vous vous trompez. Les miennes sont assez grandes pour diriger ma vie.
Et elle conclut :
— Enfin, merci pour vos bonnes intentions : soyez certain qu’il vous en sera tenu compte.
Je me levai, croyant à un congé, mais il paraît qu’elle n’était plus pressée de me renvoyer.
— Pourquoi n’attendez-vous pas ? Mon père sera ici dans cinq minutes et vous seul parvenez à le rassurer.
Je répliquai sans conviction :
— C’est que… j’ai encore beaucoup à faire.
— Tant que cela ? Je ne m’en doutais pas…
— Soit, encore un instant.
Je revins à ma chaise. J’étais à la fois retenu et intrigué par l’attitude de cette étrange fille, tour à tour accueillante et hostile.
— Vous avez dû très mal me juger, fit-elle, voyant que j’hésitais à renouer l’entretien.
— Quand ?
— A la mort de ma mère.
— Je ne me le serais pas permis. Je suis trop convaincu qu’il y a toutes les formes de chagrin. Les silencieuses ne sont pas les moins vives.
Ses yeux semblèrent soudain se perdre au loin.
— Ma mère avait une manière à elle de nous aimer. On ne choisit pas toujours celle que les autres souhaitent : cela n’empêche pas d’aimer vraiment…
— Il y a même des bonnes volontés qui font beaucoup souffrir, murmurai-je.
Mademoiselle Lormier haussa les épaules.
— Elles valent mieux que rien. En somme, j’adore mon père, mais je comprends aussi très bien ma mère.
Pour le coup, c’est moi qui ne suivais plus. Elle dut le sentir, car elle poursuivit :
— Si jamais je m’avisais d’aimer, je crois que, moi non plus, je ne regarderais pas aux moyens.
— Le bonheur de l’autre vient ensuite, s’il peut, continuai-je, un peu railleur. Votre père, par exemple…
— Oh ! je ne prétends juger personne, mais j’imagine que mon père, s’il s’y était prêté, aurait pu être heureux.
Je m’abstins de répondre. Elle-même, sans doute, ne tenait pas à insister, car elle était revenue à sa croisée.
Il se fit un silence. M. Lormier décidément ne rentrait pas.
— Quoi ! reprit mademoiselle Lormier, déjà quatre heures ! Voici l’abbé Valfour qui sort de l’hôpital.
— Je vois que vous connaissez les habitudes de chacun.
— C’est vous-même qui l’avez dit : j’observe, du haut de ma tour.
— L’abbé Valfour était, je crois, aux obsèques de votre mère ?
— Nous le connaissons un peu et il la confessait.
— Votre mère était très pieuse, n’est-ce pas ?
— Oui, plus que moi.
— Ne le seriez-vous pas ?
— Vous avez envie d’être scandalisé ?
— En aucune manière.
— Avant de répondre, qu’entendez-vous par être pieuse ?
Je ne pus retenir un sourire.
— C’est difficile à préciser, en effet. J’imagine qu’être pieuse consiste principalement à suivre avec conscience les prescriptions de l’Église.
— Et à faire maigre le vendredi ?
— Par exemple.
Mademoiselle Lormier eut un nouveau coup d’œil ironique de mon côté.
— Là encore, nous ne parlons pas de même. Si j’étais vraiment pieuse, j’aimerais Dieu à la folie, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême et sans réserve.
— Ce qui signifie que vous en mettez une pour le moment ?
— Il est possible.
Mais en même temps, elle examinait le Christ qui décorait la cheminée. Curieuse fille, décidément, tenant tour à tour des propos de vieillard désabusé et d’amoureuse exaltée.
— Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à l’extrême et sans réserve ? continuai-je, songeur.
Mais cette fois, elle m’arrêta vivement :
— Vous n’êtes pas l’abbé Valfour ; ne comptez pas le remplacer. Je déteste d’ailleurs me confesser.
— Vous avez raison : ce sont là matières secrètes. On en disserte, tant qu’elles sont loin : on se tait, dès qu’elles paraissent.
— Alors, soyez rassuré : vous êtes témoin que j’ose en parler.
— Nous serons même deux à pouvoir témoigner, acheva M. Lormier derrière moi.
Je me retournai vivement : il avait poussé la porte sans bruit et nous écoutait déjà depuis un instant.
Il y a des choses qu’on ne dit point et qui s’entendent plus clairement que si on les prononçait. L’accent de M. Lormier, son visage, son maintien n’exprimaient rien de particulier : et cependant, avant qu’il eût achevé sa phrase, j’avais déjà compris que, se méprenant au sens de nos paroles, et convaincu d’interrompre une tentative de déclaration, il avait envie de me jeter par la fenêtre.
Résolu de faire tête à cette situation absurde, je montrai le livre déposé sur le guéridon :
— Votre fille, monsieur, me paraît s’adonner à des lectures bien dangereuses, lui dis-je gaiement. Pascal a mal fini : prenez garde qu’elle ne l’imite !
M. Lormier tenta en vain d’esquisser un rire qui répondit au mien.
— Craindriez-vous que le jansénisme ne lui monte à la tête ?
— Pis que cela : l’amour de Dieu ! c’est elle qui vient de l’affirmer. Soyons justes toutefois : il n’est plus question d’autre danger. J’ai ainsi le plaisir de vous promettre que je ne reparaîtrai que sur convocation spéciale.
Soit pour couper court à l’incident, soit qu’elle n’eût point remarqué que j’étais déjà levé, mademoiselle Lormier, de son côté, demanda sans transition :
— Hé bien ! père, quelles nouvelles du notaire ? Tu n’as pas l’air content.
M. Lormier se détourna vivement.
— Si… si… absolument.
Et je sentis encore qu’il aurait souhaité que la question ne fût pas posée en ma présence. Il était écrit que nous manquerions tous d’à-propos.
— Adieu, dis-je, il s’agit d’affaires. Je ne veux pas être indiscret.
Les serrements de main d’usage s’échangèrent ; je m’esquivai. Contrairement à son habitude, M. Lormier n’avait pas tenté de m’accompagner.
Dehors, la promenade du Rempart s’offrait toute proche ; je ne sus pas résister à son appel et, installé sur un banc, laissai courir ma rêverie.
Devant moi ne s’élevaient que des collines riantes. Deux enfants demi-nus s’ébattaient à l’extrémité de la pelouse. En ce lieu plein de silence, leurs rires éclataient comme une fleur rouge au centre d’un parterre sombre. Partout ailleurs un calme doux et la sérénité poignante des ombrages qui ont vu les générations disparaître l’une après l’autre, sans cesser de reverdir. Devant cette magnifique indifférence de la nature, qu’étaient les Lormier, les petites curiosités qui m’avaient tourmenté à leur égard, et même l’imperceptible désillusion que je ramenais de ma visite ? Cependant je n’aurais pu songer à autre chose.
Il est rare que se découvre tout de suite le mobile profond qui a guidé nos actes. En voulant connaître mieux mademoiselle Lormier, j’avais cru d’abord n’obéir qu’à un goût d’indiscrétion désintéressée que je confesse, et qui s’irrite d’autant mieux qu’on affecte de le défier. La vérité, autrement complexe, était, je le reconnaissais maintenant, que j’espérais découvrir beaucoup plus que des précisions sur un caractère, la nature même du lien unissant entre eux des êtres aussi dissemblables que le père et la fille. Inconsciemment, j’avais pressenti que, différents à ce degré, ils devaient vivre sous la perpétuelle menace de conflits irrémédiables. Mademoiselle Lormier m’intéressait moins encore que le drame souterrain minant peut-être deux vies, en apparence si parfaitement unies.
Vous souriez : je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs, n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin ?
Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la barque restait en vue : je devais encore longtemps suivre ses passagers.
Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.
— Hé quoi ! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une ordonnance ?
Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial : par contraste, son expression soucieuse n’en devint que plus visible.
— Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez pas trop pressé, j’aurais voulu aussi… enfin je tiendrais à vous entretenir de choses… particulières…
— Rien de plus simple : voici une place qui nous attend.
En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.
— Merci, je préfère marcher.
— A votre gré… De quoi s’agit-il encore ?
Et prenant son bras, je l’entraînai vers la terrasse. Il hésita, puis avec un peu d’effort :
— Je suis sans fausse honte, commença-t-il, et tiens d’abord à m’excuser.
— De quoi, grand Dieu ?
— Oh ! vous le savez aussi bien que moi. En ne m’obligeant pas à préciser, vous me prouverez que vous ne m’en voulez plus… A peine étiez-vous parti que ma fille me contait votre entretien : — elle ne me cache jamais rien, cela va de soi. Mis au courant des sentiments que vous veniez de témoigner pour tous les deux, il m’a semblé désirable de ne pas remettre mon remerciement. Elle et moi, croyez-le, sommes touchés… extrêmement.
Je me contentai d’acquiescer d’un signe de tête. Excuses et remerciements ne me paraissaient ni si urgents ni même utiles.
— … Le plus délicat enfin reste à dire… acheva-t-il avec un embarras croissant. Consentiriez-vous à me laisser mettre à l’épreuve sur l’heure le dévouement que vous nous offrez et dont je ne doutais pas, quoi qu’il y parût ?…
Cette fois, du moins, le but véritable de son retour apparaissait. Je répondis, intrigué :
— Mais… certainement !… Que désirez-vous que je fasse ?
— Rien que répondre à ma question : qu’avez-vous appris chez le notaire ?
Je l’abandonnai stupéfait :
— Quel notaire ?
— Le mien… cela va de soi.
— En vérité, cher monsieur, vous me voyez tout à fait dérouté. J’ignore qui est votre notaire. Personne ne m’a jamais parlé de vous. Si donc vous désirez que je sache quelque chose, c’est à vous de me l’apprendre.
Il parut réfléchir.
— Soit… je vous crois…
Son visage parut ensuite se détendre. A coup sûr, sans savoir de quelle manière, je venais de dissiper en lui une prévention dernière, demeurée en dépit des protestations qui avaient précédé.
— A défaut du notaire, ce sera donc moi qui vous mettrai au courant, reprit-il d’un ton plus libre. Je vous ai avoué, l’autre jour, que j’avais jadis rêvé la fortune pour ma fille. Admirez l’ironie de la vie : je viens d’apprendre que cette fortune existe et qu’il est inutile de la conquérir. Grâce à ma femme, qui s’occupait de tout sans me rien dire, nous sommes riches, trop riches, et non seulement je n’en éprouve aucune satisfaction, mais je tremble… au point de vous supplier, si le bruit en courait, de vouloir bien le démentir. Pour tout le monde, Geneviève doit rester pauvre.
Il n’exagérait pas : il tremblait, en effet.
— Et pourquoi ce mensonge ? murmurai-je interdit.
— Pourquoi ?… parce que si Geneviève se marie un jour, — ce qui est possible et je ne songe pas à m’y opposer, — je ne veux pas ajouter, aux risques courus normalement, celui d’un calcul intéressé chez l’homme qui me la prendra.
Il tremblait toujours, mais à travers les derniers mots avait passé je ne sais quelle vibration de colère ; j’eus la sensation que de toutes les forces de son être il se dressait à l’avance contre le ravisseur inconnu qu’il évoquait.
— N’y a-t-il pas danger, pour le moins équivalent, à donner à votre fille figure de parti sans dot ? répondis-je froidement.
Il haussa les épaules :
— La préserver de la plus basse des duperies, d’abord !
— Sans la consulter ?
— Ne suis-je pas le meilleur juge, ayant, hélas ! une expérience qu’elle n’a pas ? Le notaire, bien entendu, a juré qu’il se tairait : mais, dans une étude où tout le monde passe, quel secret voulez-vous qu’on garde ?
Il s’interrompit, hésita de nouveau, puis brusquement :
— Et tenez, l’avouerai-je ? si tout à l’heure j’ai paru troublé en vous découvrant en tête-à-tête avec Geneviève, vous qui auparavant n’aviez jamais cherché seulement à la mieux connaître, c’est que tout de suite j’ai pensé : « Voilà ! il sait et il commence ! » Absurde, n’est-ce pas ? Oui, je m’en rends compte, et je vous demande encore pardon… Mais demain ! un autre paraîtra, et ce sera vrai ! Que dis-je, demain ?… Suis-je assuré qu’il n’a pas pris les devants, qu’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille ?… Pour me rendre un peu de sécurité, il faut, je le répète, qu’aux propos qui vont courir, un homme comme vous, autorisé, reconnu pour être au fait de la situation, puisse répondre hardiment : « Les Lormier ? Évidemment ils ont hérité, mais de dettes ! Le père est un vieux fou qui avait tout mangé d’avance ; ils n’ont rien… absolument rien ! » Cet homme, voulez-vous l’être ? Y consentirez-vous ?
J’écoutais, moins attentif à ce qu’il demandait qu’au spectacle d’une telle passion désordonnée et aux lumières qu’elle me livrait. N’y avait-il pas déjà une contradiction tragique entre le cri qui venait de lui échapper : « Sais-je s’il n’est pas dès ce soir installé dans l’âme de ma fille ? » et la certitude dont il se targuait, cinq minutes avant : « Elle ne me cache rien, cela va de soi ! »
Effrayé peut-être de mon retard à lui répondre, il reprit :
— Qu’y a-t-il ? vous vous taisez… Serait-ce donc là ce dévouement…
Je l’arrêtai :
— Rassurez-vous, j’accepte le mandat, à condition toutefois de n’être, ni de près, ni de loin, responsable de l’issue.
— Ah ! s’écria-t-il, vous êtes donc bien l’ami que j’espérais !
Je hochai la tête et poursuivis :
— Je voudrais aussi vous poser une simple question : qu’arrivera-t-il le jour où se trouvera sur votre chemin le prétendant, officiel ou caché, choisi par la destinée pour prendre votre place dans le cœur de votre fille ?
Il recula, comme au reçu d’un choc :
— On ne prend pas la place d’un père !
— On ne prend pas la même, c’est entendu, mais vous croirez qu’elle l’est.
Je vis un flux de sang colorer ses joues.
— Vous ne craignez pas, j’espère, que je devienne jaloux de ma fille ?
— Vous ne le deviendrez pas : vous l’êtes.
— C’est fou !
— Ce ne sont jamais les choses raisonnables qui arrivent.
Il parut se recueillir.
— Non, vraiment, assura-t-il d’une voix pesante, si j’étais sûr qu’un être existât, capable de rendre ma fille heureuse, j’aurais le courage… il me semble que je n’hésiterais pas à lui ouvrir notre porte.
— Alors, tout va bien, répliquai-je.
Et en même temps, une phrase de mademoiselle Lormier me revint en mémoire : « Si je m’avisais d’aimer, je crois que je ne regarderais pas aux moyens. » Avais-je eu tort, tout à l’heure, quand, sur mon banc, j’envisageais la possibilité d’un drame ? J’étais sûr désormais qu’un jour viendrait où, dressés passionnément l’un contre l’autre, le père et la fille se porteraient des coups mortels.
Cependant, côte à côte, nous cheminions le long de la terrasse, devant le beau paysage indifférent ; invisible et chuchotant, l’Armançon faisait monter vers nous sa chanson paisible qui se mariait au bruit des feuilles. Soudain, j’eus l’impression d’une solitude plus grande. Ayant probablement tout dit, M. Lormier venait de me quitter.
Je le regardai s’éloigner et murmurai :
— Le malheureux ! que deviendra-t-il plus tard ?…
Pauvre chose que l’imagination humaine ! Je pensais à un avenir éloigné, et le ver était dans le fruit ! J’appréhendais un éclat terrifiant : pour se torturer, ces deux êtres déjà avaient commencé de se taire !
III
Il faut ici faire un détour et en venir à des gens qui, en apparence, sembleront étrangers à l’histoire. Qu’ils aient été au cœur de celle-ci, c’est possible, et même probable : mais qu’ils y aient tenu au moins d’une certaine manière et par des fils ténus, j’en suis certain. Au surplus, puisqu’il s’agit de comparses dont les silhouettes seules se profilèrent à l’horizon, je me contenterai de l’essentiel. Admettez aussi que pour eux, plus encore que pour les Lormier, je laisse dans l’ombre les noms véritables.
A quelques pas de la maison Lormier, en bordure de la falaise et dominant l’Armançon, s’élevait l’hôtel de Thil.
Les touristes les moins avertis le remarquent au passage. C’est un spécimen magnifique du style parlementaire bourguignon. Il comprend un corps central, flanqué d’ailes en saillies, et reculé au fond d’une cour d’honneur qu’achèvent de dessiner le porche monumental et des communs reliés aux ailes. Du côté de la rivière, une longue façade, dans le goût de Versailles, domine des terrasses en étages dont chacune tend, comme une guirlande au-dessus du ravin, son parterre à la française. L’ensemble est d’ordonnance sobre, grandiose, et un peu nu.
Au temps dont je parle, l’hôtel de Thil était en propre aux Traversot qui, en dépit du nom roturier, l’avaient recueilli par voie de cousinage. Il faut aller au fond de la province française pour trouver ainsi des propriétés maintenues dans une même tradition, à travers deux siècles de convulsions sociales. Chez nous, on change de régime, mais il est rare qu’on touche au fond.
De mémoire d’homme, les Traversot ont toujours occupé à Semur une situation considérable. Non du fait de leur fortune, — celle-ci, médiocre et composée de biens fonciers, ne cesse de s’amoindrir, — mais parce qu’étrangers aux dissensions locales, et gardant avec jalousie le culte de leur passé, ils ornent la ville au même titre que la tour Lourdeau. Et cela, également, est bien un phénomène de chez nous : on y clame l’égalité, on ne vénère que ce qui s’en éloigne…
Les Traversot étaient au nombre de quatre : monsieur, madame et deux enfants dont un fils, officier de cavalerie, vivant on ne sait dans quelle garnison, et une fille, Annette, alors âgée de dix-neuf ans ou à peu près.
Il va de soi qu’aucun rapport n’existait entre le train des Traversot et le cadre où ils vivaient. Comme ils prétendaient garder intact leur palais et y ajouter au besoin des embellissements nouveaux, on peut dire qu’à la lettre, la demeure dévorait ses habitants. D’où la nécessité impérieuse de rechercher pour Annette un établissement avantageux. Il était à craindre, hélas ! que l’occasion ne s’en présentât jamais. Réduits au cercle étroit du Semurois, les Traversot avaient inutilement fait le tour des partis acceptables. De plus, très entichés de noblesse, ils désiraient un titre : avantage qui va rarement avec la fortune quand il s’agit d’une fille pauvre. Jeune et assez jolie pour ne passer nulle part inaperçue, Annette Traversot semblait donc destinée à vieillir solitairement sous les lambris du palais auquel on la sacrifiait, ce qui, après tout, est une façon de finir aussi grande que bien d’autres.
Jugez maintenant de l’émoi dans Semur quand le bruit se répandit tout à coup des fiançailles probables de mademoiselle Traversot avec un jeune homme, nouveau venu dans la ville et répondant au nom de La Gilardière.
Émoi est un terme qui rend mal ma pensée…
Il y a, en effet, dans nos cités provinciales, quelque chose de plus étonnant que l’apparence morne et l’indifférence affectée pour toute forme de vie sociale : c’est le besoin exaspéré de connaître la vie privée de chacun. Non content d’atteindre les faits et gestes quotidiens et comme si le présent ne suffisait pas, il remonte aux origines, fouille dans la famille, et de proche en proche, finit par joindre les grands-oncles et les arrière-cousins. Comment des êtres qui ne se rencontrent presque jamais, ne se communiquent rien, n’écrivent pas, lisent encore moins, comment, dis-je, parviennent-ils à connaître ce que des familiers ou des parents ne soupçonnent pas ? Là est le mystère.
Impossible pourtant de nier l’existence et le pouvoir de cette police officieuse, qu’on ne saisit nulle part, que chacun ignore et que tout le monde suit. Si loin qu’on prétende s’en tenir, si hostile qu’on lui soit, à l’heure propice, elle surgit, souffle à l’oreille la nouvelle importante ou niaise, tantôt éclaire une aventure inexpliquée, tantôt d’une chiquenaude démolit l’œuvre de longues patiences, enfin toujours affirme son droit de contrôle et de justice sans appel.
Qui l’incarne ? Où découvre-t-elle ses documents ? Quels agents la servent ? Ne cherchez pas : c’est vous, moi, tout le monde… Il m’est arrivé d’apprendre le même fait, et le même jour, par l’entremise d’un cordonnier, du vicaire, de l’adjoint radical et d’une dame royaliste. Elle est partout et elle s’occupe de tout, sans indulgence, avec férocité. Mais s’agit-il de l’étranger, de celui-là surtout qui tente de forcer la confiance de la communauté ou de prendre place parmi les habitants, elle devient sans pitié. Pour un mot l’homme est compromis ; une démarche, le plus souvent innocente, l’achève ; pris à la gorge par l’opinion, il n’a plus qu’à partir, laissant derrière lui la ville indemne, et délivrée.
Que les fiançailles d’Annette Traversot eussent suffi par elles-mêmes à émouvoir Semur, vous n’en doutez pas : mais la qualité du fiancé, l’ombre dont il avait réussi à s’envelopper allaient faire bien autrement bouillonner les cervelles.
Qu’était, en somme, ce La Gilardière ?
Débarqué depuis cinq mois à peine, tout de suite introduit dans la banque Chasseloup, il y figurait en qualité d’associé libre, c’est-à-dire que, sans être rien en titre, il passait déjà pour futur successeur. Ses références étaient diverses. Au mieux avec le sous-préfet, il avait aussi pour lui le clergé de Notre-Dame et recevait à dîner l’abbé Valfour. Élégant, il menait un train qui, modeste à Paris, offusquait à Semur la parcimonie générale. On assurait qu’il avait une mère, mais celle-ci n’avait jamais paru. Son nom enfin était sonore. Toutefois, nul dans le pays ne connaissait des La Gilardière, si bien que le titre, la famille et la fortune demeuraient sans gérants : un aventurier en quête d’héritière n’eût pas semblé très différent.
Chose curieuse, on n’en savait littéralement rien de plus. Interrogé, le clergé se bornait à louer un jeune homme si bien élevé. Les Chasseloup restaient muets. Quant au sous-préfet, les recommandations venues de Paris lui paraissant des ordres, il se moquait du reste.
L’annonce qu’un tel homme osait prétendre à la main d’une Traversot provoque un déchaînement. Personne qui, à propos de rien et de n’importe quoi, ne vous en entretînt. Les gamins dans la rue, l’épicier à son comptoir, les dames en visite, tous en jasaient. Si bien que moi-même, gagné par la contagion, mais désireux de remonter aux sources, je décidai de faire visite aux Traversot.
Quinze jours environ s’étaient écoulés depuis mon entretien avec les Lormier, quand je me rendis ainsi à l’hôtel de Thil.
Reçu fort aimablement par madame Traversot, et après un certain nombre de détours préalables, je réussis à aborder le sujet délicat. N’ayant nourri de son côté aucune illusion sur la raison de ma politesse, madame Traversot s’empressa aussitôt de me décocher en plein visage un éloge de M. de La Gilardière, où je fus libre d’admirer à volonté comme il était fait avec ardeur et combien cette ardeur manquait de conviction. J’en conclus sans effort que la situation de La Gilardière était moins solide que le bruit n’en courait, mais qu’à défaut des parents, il avait dû conquérir la fille. L’aventure est fréquente.
En manière de péroraison, madame Traversot termina d’un air moitié figue, moitié raisin :
— Annette a la candeur des personnes de son âge : j’ai confiance toutefois dans sa raison. Et puis… de tels projets ne sauraient se préciser qu’avec l’aide d’une mère : madame de La Gilardière n’est pas encore venue chez son fils, que je sache ?…
— Quel que soit l’heureux élu, répliquai-je poliment, le choix de mademoiselle Annette sera toujours accueilli avec sympathie. Elle est de celles à qui chacun souhaite le bonheur.
Madame Traversot, qui m’avait accompagné jusqu’au perron, mit le doigt sur sa bouche pour m’inviter une dernière fois à une discrétion qu’elle estimait illusoire :
— Nous ne sommes pas pressés, croyez-le bien. Annette non plus… Elle est si jeune encore !
Et nous nous quittâmes sur cet adieu dont la diplomatie résumait assez bien le mélange d’espoirs et de craintes à travers lequel les Traversot devaient s’égarer pour le moment.
Je m’apprêtais à quitter le Rempart quand, machinalement, je levai les yeux vers l’observatoire de mademoiselle Lormier. Je ne pouvais penser à elle sans me la figurer là : il ne me venait pas à l’esprit qu’elle fût libre de se trouver ailleurs, comme tout le monde. J’eus la déception de n’apercevoir personne.
Bien entendu, je ne m’y arrêtai pas autrement, et j’allais dépasser la porte Lormier, quand celle-ci s’ouvrit pour livrer passage à une dame en noir que j’hésitai un instant à reconnaître, tant son visage était caché par une voilette épaisse. Tandis que je cherchais en haut mademoiselle Lormier, c’était elle en personne qui paraissait au bas.
Amusé par la coïncidence, je n’hésitai pas à m’approcher.
— Admirez, mademoiselle, la puissance mystérieuse de nos désirs secrets : je songeais à vous !
Elle fit un geste de surprise et, négligeant de tirer la porte derrière elle :
— Singulière occupation ! Quel prétexte vous y incitait ?
— La vue de votre tour… Mais vous sortiez ; moi-même, je rentrais ; me permettrez-vous de faire route avec vous ?
Elle se mit à rire :
— Vous souhaitez donc bien me compromettre ?
Elle demeurait devant sa porte ouverte : impossible ainsi de savoir si elle acceptait. Elle poursuivit, toujours riant :
— Et… qui est malade chez les Traversot ?
Je haussai les épaules.
— A quel propos pareille demande ?
— Parce que je vous vois revenir de l’hôtel de Thil.
— Allons, répondis-je égayé par ce contrôle, que vous soyez au pied de la tour ou au sommet, je vois que rien ne vous échappe. Rassurez-vous, les Traversot sont tous en bon état.
— Même la fille ?
Ceci était parti si net que j’en fus d’abord interloqué.
— Mademoiselle Annette, comme les autres.
Mais déjà un nouveau sourire éclairait mademoiselle Lormier.
— Alors, plus de mariage à l’horizon ?
— Quoi ! vous vous intéressez aussi ?…
— J’en ai entendu parler, probablement moins que vous ; et d’ailleurs, cela m’est indifférent.
— Vous êtes une sage !
— Ce qui signifie que, ne l’étant pas au même degré, vous venez de vous informer à la source.
Je la regardai avec inquiétude.
— Décidément, murmurai-je, je ne cesserai pas d’admirer votre perspicacité. S’y mêlerait-il de la rancune ?
— Non, fit-elle d’une voix un peu moins claire, je ne suis que désœuvrée et m’amuse quelquefois à plaider le faux pour découvrir le vrai. Voici d’ailleurs qui vous donnera la mesure de mes ignorances : qu’est-ce au juste que mademoiselle Traversot ?
— Ne l’avez-vous jamais aperçue ?
— Si.
— Hé bien ! vous en savez autant que moi. C’est une jeune fille, et elle paraît charmante.
— Dans ce cas, une girouette au vent ?
— N’en avez-vous jamais vu qui, une fois orientées, restaient calées ?
— Vous croyez que celle-ci ?…
— Mais, mademoiselle, je ne crois rien : pas même que le vent souffle !
Elle ne répondit pas. Tout à coup, elle s’était mise à surveiller la rue : encore le faisait-elle distraitement.
Je repris :
— Vous ne me demandez pas qui est l’autre ?
— Quel autre ?
— Le futur… conditionnel.
— Un temps dont je n’use pas.
— Sérieusement, que pensez-vous de ce La Gilardière, qui doit passer à vos pieds chaque jour ? Au surplus…
Je n’achevai pas ; celui dont nous parlions venait de paraître.
Il arrivait, une badine à la main, l’allure allègre. Je ne vous le décrirai pas. Il me suffira de vous dire qu’il était beau, d’une beauté peut-être un peu efféminée, peut-être pas régulière, mais telle qu’elle provoquait l’envie. Il était beau comme mademoiselle Lormier était laide. Ni pour l’un, ni pour l’autre, on ne pouvait ignorer cela.
Comme nous nous taisions, nous étions, aussi, bien obligés d’entendre son pas. C’était, on n’en pouvait douter, le pas d’un homme qui aime et qui se sait aimé. Pourquoi sent-on de la sorte l’amour autour d’un être ? Parce que les talons de La Gilardière frappaient avec une certaine cadence les pavés du Rempart, je compris tout à coup que madame Traversot se leurrait d’illusions et que sa fille ne lui appartenait plus.
Quand il passa, il nous jeta un bref regard ; mais nous aperçut-il ? Il était clair qu’à ses yeux, nous comptions autant que deux cailloux sur la route. Il remarquait l’obstacle matériel que nous pouvions être : rien de plus, rien de moins.
Et puis, arrivé à l’hôtel de Thil, il poussa la porte sans même sonner. Il rentrait vraiment chez lui ; on devinait que rien n’aurait pu s’opposer à sa venue, et qu’une hâte pareille répondait à la sienne, derrière les murs silencieux. Ensuite, on ne le vit plus.
Je me tournai vers mademoiselle Lormier. Elle continuait de contempler la rue redevenue déserte.
— Qu’augurez-vous de cette marche en fanfare ? demandai-je.
Mademoiselle Lormier tressaillit, rappelée à elle-même.
— Ah ! fit-elle, excusez-moi ; j’étais en train de songer à mon père qui m’inquiète depuis quelque temps. Je le sens nerveux et il a cessé tout travail.
Je répliquai distraitement :
— Ne vous tourmentez pas : je crois savoir pourquoi ses inventions ne l’intéressent plus.
Et revenant à mon idée :
— Si j’en crois les apparences, avant huit jours, vous verrez passer aussi la mère du beau fiancé.
Au même instant, mademoiselle Lormier qui s’appuyait, sans y penser, à la porte demeurée entre-bâillée, faillit tomber en arrière. Quand elle eut repris son équilibre, elle parut hésiter, puis brusquement :
— Vous appréciez beaucoup la jeune fille ?
— J’ai déjà répondu qu’elle me paraît charmante.
— Tant pis ! à sa place, j’aurais moins de confiance dans un inconnu.
Frappé du ton qu’elle y avait mis, j’attendis qu’elle complétât sa phrase ; mais elle n’ajouta rien.
— Si vous avez appris quelque chose de sérieux, repris-je enfin, peut-être serait-il bon d’éclairer mieux la lanterne.
— Non, dit-elle, je formulais une opinion que je croyais répandue à Semur. Au surplus, cher docteur, j’aperçois mon père : fermons le feuilleton.
Et tout en répondant aux signes de reconnaissance que nous adressait M. Lormier :
— Aidez-moi à obtenir qu’il vous consulte : je vous assure que sa santé me préoccupe.
Puis s’adressant à celui qui nous rejoignait :
— Cette fois, père, j’ai retenu le docteur : tu ne peux plus lui échapper.
M. Lormier balbutia :
— Elle veut, en effet… je comptais…
Je ne sais pourquoi, j’eus tout de suite l’impression qu’il n’irait pas plus loin.
— N’est-ce pas demain jour de consultation ? reprit mademoiselle Lormier.
— Certainement.
— Hé bien ! comptez que mon père ira vous voir.
— Entendu, je l’attends. D’ailleurs, il n’a pas l’air souffrant.
— Je ne le suis pas, interrompit M. Lormier.
— Alors, visite d’ami : ce n’en sera que plus agréable.
Je regardais en même temps M. Lormier avec plus d’attention. Qui avait raison ? sa fille, ou lui ? Point changé évidemment : la même mine que l’autre jour, au Rempart… Mais quand approchent les grandes crises de l’organisme, n’est-ce pas à d’autres signes indéfinissables qu’on les dépiste : une modulation nouvelle dans la voix, des modes de penser inaccoutumés, parfois un changement de caractère ? La fêlure commence toujours par l’âme. Et je m’avisai soudain d’un symptôme grave : ce jaloux semblait avoir perdu sa jalousie. Me retrouvant en tête-à-tête avec sa fille, il n’en manifestait aucun souci. Résolu de vérifier si je ne me trompais pas, et sous couleur de changer de conversation, je poursuivis :
— Savez-vous, cher monsieur, que nous étions en train, mademoiselle et moi, de parler encore d’amour ?
Il ne broncha pas :
— L’amour de Dieu ne m’inquiète pas.
— Il s’agit bien de cela ! M. de La Gilardière venait de passer.
— Tant mieux pour mademoiselle Traversot !
— Ah ! m’écriai-je, je vous prends aussi à en parler, comme tout le monde !
Mais à ma grande surprise, il ne sourit pas :
— Non, dit-il, je n’en parle pas comme tout le monde et même, à ce propos, peut-être demain vous demanderai-je…
— Rentrons-nous ? interrompit mademoiselle Lormier. Tu parais fatigué.
Nous échangeâmes de rapides serrements de main.
— Demain donc, vers deux heures…
— Oui, répondit mademoiselle Lormier pour son père.
Je me retrouvai seul. Je m’expliquais mal les dernières paroles de M. Lormier. Y avait-il donc un lien entre La Gilardière et lui ? et encore, de quelle manière, sous quel prétexte, prétendait-il me mêler à l’histoire ?
— Bah ! murmurai-je, je verrai demain ce qu’il en retourne !
Ensuite, à grands pas, je m’éloignai du Rempart. Cependant, parvenu à la hauteur de l’isthme qui rejoint la ville, je me retournai de nouveau, peut-être pour chercher une réponse anticipée aux questions que j’agitais, et voici le spectacle que j’aperçus.
Sur la chaussée passaient un monsieur, la badine à la main, et les dames Traversot. En arrière, mademoiselle Lormier, oubliant qu’elle devait sortir, et remontée à sa tour, avait ouvert ses fenêtres toutes grandes ; accoudée à l’une d’elles, elle regardait les promeneurs…
IV
M. Lormier ne parut pas le lendemain, malgré sa promesse. Une semaine s’écoula. J’avais cessé de l’attendre et ne songeais plus à sa visite, quand j’eus la surprise de l’entendre annoncer. En l’apercevant, je me rappelle avoir éprouvé même un peu d’humeur, ayant, je ne sais pour quelle raison, besoin de ma fin d’après-midi. Je ne me doutais guère en revanche que, grâce à lui, j’allais découvrir un aspect de la vie, et me heurter pour la première fois à des idées qui, depuis lors, n’ont plus cessé de me hanter.
Il entra, l’air résolu, et sans montrer l’hésitation habituelle.
— Me voici, dit-il ; me portant à merveille, je ne viens pas consulter, mais remercier l’ami que vous avez été pour nous. Il y a longtemps déjà que j’avais décidé de le faire. Si ma démarche est tardive, cela tient à ce que personne n’est jamais tout à fait maître d’agir comme il le voudrait.
Je répondis :
— J’espère que vous ne vous êtes pas dérangé pour si peu, et je compte bien que vous satisferez, par-dessus le marché, ma curiosité.
— Votre curiosité ?
— Ne deviez-vous pas me parler des Traversot ?
J’allais ainsi droit au but. J’ai toujours trouvé que la méthode est bonne. Il prit, au contraire, un air évasif :
— Ah ! oui, j’oubliais… seulement cela n’a plus d’importance.
— Que comptiez-vous m’en dire ?
— Rien en vérité. Je croyais l’autre jour avoir besoin d’un conseil. Il se trouve qu’il arriverait trop tard, la décision étant prise et… exécutée.
— Et moi qui rêvais de révélations sensationnelles ! m’écriai-je.
— J’hésitais précisément à les porter à qui de droit. Partagé entre le scrupule de me mêler de choses qui ne me concernent pas, et le désir de ne pas laisser duper des gens honorables, je comptais vous soumettre mon embarras. Mais hier, conversant avec mon notaire, j’eus l’idée de lui sortir mon cas. Jugez de ma chance : il gère aussi les intérêts des Traversot, chose que j’ignorais. Sans que je l’aie voulu, ma conscience s’est donc trouvée libérée, et le cas qui me troublait a cessé d’exister.
Je répliquai, désireux d’en tirer au moins le peu que je pourrais :
— Tant pis : cela prouve du moins que vous connaissez M. de La Gilardière.
— Moi ?… pas du tout.
— Alors comment étiez-vous renseigné sur lui… car il s’agissait de lui, n’est-ce pas ?
— Oh ! un hasard trop long à expliquer… Une compagne de couvent de ma femme qui, devenue dame de compagnie chez la mère du jeune homme, a voulu s’informer près de nous des Traversot et qui, du même coup… bref des histoires ; fort heureusement, elles ne m’intéressent plus.
— Allons ! fis-je déçu, il reste que vous aviez songé à moi pour vous éclairer dans une circonstance délicate : je vous en remercie.
Tout ceci, échangé sans qu’il prît seulement la peine de choisir un siège. Je crus qu’il allait repartir aussitôt ; mais non, après avoir regardé l’heure, il reprenait :
— Si je ne dérange pas, puis-je m’asseoir ? Depuis quelque temps, je me sens vite las.
Sans attendre la réponse, il s’affala ensuite sur un fauteuil. Du même coup, l’air du début fit place à un autre, accablé. Ainsi qu’il arrive fréquemment aux nerveux, après avoir paru prêt à tout renverser sur son passage, il ne semblait plus capable que de crier grâce, comme un coureur à bout d’étape.
— Est-il bien sûr, demandai-je, que votre fille ait tort quand elle vous pousse à vous soigner ?
— Oh ! murmura-t-il, ma fille ne s’inquiète pas de moi autant que vous le croyez…
Et sa main, qui avait tenté de se soulever, retomba lourdement sur l’accoudoir.
— Je suis témoin pourtant du souci que lui donne votre état.
— On parle, les mots s’envolent, l’âme est ailleurs…
— Vous n’allez pas prétendre que votre fille soit indifférente à ce qui vous concerne ?
Il releva la tête, me considéra un instant :
— Non, soupira-t-il, je crois qu’elle m’aime encore.
— Vous n’en êtes pas sûr ?
Il ne répondit pas. Je n’osai insister : j’attendais qu’il lui plût de reprendre la conversation, là où il voudrait. Et ce fut alors un silence d’autant plus pesant qu’à Semur, et sur la place que j’habite, il n’y a jamais de bruits au dehors : les seuls que je connaisse sont au moment des offices ou quand l’heure sonne à Notre-Dame.
En même temps que j’attendais, j’eus aussi l’étonnement de m’apercevoir que le visage de M. Lormier avait repris exactement l’expression de la première nuit, au chevet de la mourante. Même aspect de relâchement total, souligné par la torpeur du regard fixe. Il faut croire que les traits humains disposent de bien peu d’éléments pour extérioriser l’âme : ils ne diffèrent pas, qu’il s’agisse d’escompter la fin d’une catastrophe ou d’en appréhender la venue !
Soudain, il parut prendre une résolution définitive. Le regard redevint net, se fixant sur le mien. Je compris que le sujet véritable de la visite, encore inexpliqué, allait paraître.
— Docteur, recommença-t-il d’une voix qui s’efforçait d’être posée, y a-t-il des cas où l’on soit fou, tout en gardant la conscience nette de sa folie ?
— Ouais ! m’écriai-je, à quel propos ces balivernes ?
— Parce qu’obsédé par une pensée que la raison des autres jugerait démente et qui doit l’être par conséquent, je ne la discute plus et l’accepte.
— Et peut-on connaître de laquelle il s’agit ?
— Entre ma fille et moi, il y a quelqu’un.
— Qui ?
— J’ai dit quelqu’un : si je savais qui, je ne serais pas ici.
De nouveau, son visage changeait. J’y déchiffrai une telle angoisse que brusquement une pensée m’étreignit. Le drame — que, l’autre jour, candide, j’attendais seulement pour des temps à venir, — aurait-il déjà paru ?
Ne sachant plus très bien si je voulais le confesser ou le consoler, je pris ses mains dans les deux miennes, et m’efforçant de ne rien laisser voir de mes appréhensions :
— Vous êtes fou, en effet, cher monsieur, mais d’une folie sans fièvre et dont je vous ai donné le nom, quand nous étions au Rempart : la jalousie.
Il secoua les épaules.
— Je vous affirme que je ne me trompe pas.
— Je vous affirme aussi que la jalousie est un état dans lequel on s’épuise à interpréter le réel à la lueur d’une chimère. Qu’on écarte celle-ci, tout redevient clair. Dès qu’on se sait jaloux, d’ailleurs, la moitié de la cure est réalisée : la seule difficulté est de le reconnaître. Essayez.
Il avait paru m’écouter attentivement : cependant, à peine eus-je achevé qu’arrachant ses mains prisonnières, il répéta :
— Non, je ne me trompe pas…
Puis martelant les mots, comme s’il prétendait les graver mieux dans mon cerveau :
— Aucune chimère ne me trouble ; j’ai des yeux et ils voient. Ma fille n’est plus à moi : quelqu’un me l’a prise. Nous avons l’air encore de vivre en tête-à-tête : ce n’est pas vrai, entre elle et moi, il y a lui !
Convaincu que plus je garderais de ménagements et plus il s’entêterait dans ses affirmations sans les éclairer d’aucune manière, je ripostai alors rudement :
— Pour prendre votre fille, il faudrait d’abord pouvoir en approcher ! Vous ne vous quittez pas. Elle sort si vous sortez, et rentre quand vous rentrez. Et qui connaissez-vous ici ? Quelques prêtres, des voisins, personne… Nulle maison plus fermée que la vôtre ! Songez que, lorsque vous m’avez appelé, j’avais à peine entendu prononcer votre nom ! Ma venue a été un fait tellement extraordinaire que vous en avez conçu, un instant, les pires craintes ; celles-ci se sont dissipées, soit, mais jugez des autres ! Le voilà, le réel ! Y ajouter quoi que ce soit est inductions et sottises. Quant au traitement, il dépend de vous seul. La jalousie n’est pas une maladie : elle est un vice. On ne s’en guérit pas avec des drogues : on s’en corrige. A vous de la dompter, comme on y arrive pour la morphine ou le vin.
Il s’était remis à m’écouter avec l’avidité de l’enfant qui tente de se rassurer auprès d’une grande personne. Peut-être aurait-il été déçu si je ne lui avais pas dit ces choses qu’il s’était déjà dites, et précisément de cette manière ; mais, comme auparavant, je sentais aussi que mes paroles glissaient sur lui sans l’atteindre, telle une averse sur des ardoises. Quand il comprit que j’avais fini, ce fut cette fois sur un ton rectiligne qu’il reprit :
— Vous avez raison, le réel est cela : deux êtres qui matériellement ne se quittent pas, que jamais ou très rarement un tiers visible ne distrait ; deux êtres encore qui mangent à la même table, sont abrités par le même toit, échangent des apparences de confidences avec une apparence d’abandon… Seulement, est-ce tout ?… Quand ma fille ne croit pas que je la surveille, avez-vous vu ses yeux ?… des yeux d’absente !… Quand, après un long silence, je m’avise de lui parler, avez-vous vu l’effort de son visage pour revenir au présent ? Quand nous sommes à table, avez-vous vu avec quelle attention elle surveille le moindre bruit de rue, et, si par hasard quelqu’un passe, avec quel art elle invente un prétexte pour approcher de la fenêtre et vérifier si par bonheur ce serait lui ? Pas de tiers visible, c’est exact : mais à quel moment celui dont je parle consent-il à nous quitter ? A lui, les seuls vrais sourires de ma fille ! Essaie-t-elle de livrer un peu d’elle-même, comme elle s’adresse à lui ! Pas une phrase qui ne passe alors par-dessus moi, pour l’aller retrouver, je ne sais où ! Il est là, vous dis-je, sans répit, dans nos silences douloureux, nos causeries importunes ; non seulement il a violé la demeure, mais il s’étonne de m’y trouver : avant longtemps, il tentera de m’en chasser !
Il conclut :
— Et puis, qu’ai-je besoin de voir ? Si par hasard vous avez jamais aimé, ce dont je vous plaindrais, fallait-il que vous vissiez pour apprendre quand on était las de votre présence ? Vous le sentiez ! Ce que l’on sent est autrement certain que ce que l’on voit. Sentir, c’est happer l’impondérable, tâter l’invisible, atteindre là où le regard ne pénètre pas. Dans un doute poignant, je vous le demande, est-ce vos yeux que vous consultez ou la perception intime, continue, que la raison méprise et qui, heureusement, veille à sa place pour notre garde ?
Tandis qu’il parlait ainsi, j’avoue qu’une partie de son discours m’échappait ; j’étais trop à la découverte de l’homme nouveau qui se révélait. Je ne savais pas encore que l’âme s’abrite toujours derrière de fausses apparences, comme l’amande derrière une coque et qu’il faut le marteau de la souffrance pour les briser. J’avais connu jusqu’alors un Lormier un peu falot, un peu rêveur, et dont l’unique originalité consistait dans une tendresse paternelle qui confinait à l’état maladif : c’était un autre que j’écoutais, certainement le seul vrai, un autre, maître de sa pensée et de sa parole, soulevé par la passion et l’analysant comme si elle lui demeurait étrangère, tour à tour s’exprimant avec la monotonie d’un greffier et plongeant brusquement dans le détail subtil de sentiments inexprimés, mais toujours avec une telle force logique que je commençais à subir l’entraînement de ses raisons. Se trompait-il d’ailleurs ? Sans aller jusqu’à le croire tout à fait, je me sentais ébranlé. Déjà, je ne criais plus à l’impossible. Après tout, qu’il fît erreur ou non, le fait de deux êtres amenés à vivre ainsi l’un près de l’autre, en simulant une confiance qui n’existe plus, n’était-il pas déjà par lui-même un drame certain ?
— Admettons, répondis-je enfin après une courte réflexion. Il est entendu que le cœur de votre fille ne vous appartient plus, ou plutôt qu’il se partage entre vous et un autre. Il existe, semble-t-il, un moyen assuré d’obliger l’autre à découvrir son visage et, — très probablement, — de l’écarter. Votre fille a l’audace de la vérité : interrogée, elle répondra. Ayez le courage d’aller droit à l’ennemi, demandez le nom, et après…, après, suivant ce qu’il sera, vous chasserez l’homme, ou, s’il est digne d’elle, donnez-le lui !
— Inutile. J’ai posé la question : Geneviève s’est tue.
— Ah ! murmurai-je, voilà qui est plus grave ; il y aurait donc un obstacle qui vient d’elle ou de lui. Le soupçonnez-vous ?
— Il n’y en a pas. J’ai osé aussi tout dire à ma fille, même qu’elle était riche, même que je pardonnais à cet homme !
— Et s’il aimait ailleurs ?
— Allons donc ! Croyez-vous ma fille de taille à se contenter des restes d’une autre ?
— Dans ce cas, j’en suis fâché pour votre clairvoyance : le sentiment vous trompe, votre fille n’aime pas, et je reviens au premier diagnostic : des chimères !
— Chimères étrangement réelles, puisque nous en serons bientôt à ne plus nous connaître sous un même toit !
— De grâce, pas de grands mots : vous n’en êtes pas là.
— Croyez-vous ?
Il me considérait avec un air de défi. Je pensai qu’il allait entrer dans de nouveaux détails, mais non : ses paupières s’abaissèrent, et comme, pressentant la discussion sans issue, je ne répliquai rien, nous eûmes la sensation que tout s’arrêterait à ce point.
Quelques secondes s’écoulèrent dans une indécision pénible. Je m’attendais à la voir tranchée par un départ. De fait, M. Lormier se leva : seulement, ce fut pour se promener à travers mon cabinet. Nous imaginions n’avoir plus rien à nous dire, et ce qui allait suivre devait nous plonger au cœur même des questions que je vous ai posées tout à l’heure…
Oublieux de ma présence, M. Lormier, à ce moment, était en effet en train de se replier sur sa propre vie, pour découvrir quelles lois la conduisaient.
L’homme est toujours ainsi, rebelle au cas particulier. Parce qu’il place en lui-même le centre de l’univers, il prétend ne subir que des lois universelles, et s’indigne de ne pouvoir conclure de son aventure misérable à la destinée de tous.
Quand il eut marché un assez long temps, M. Lormier s’arrêta brusquement devant moi :
— Si je savais au moins pourquoi je souffre ! s’écria-t-il. Il y a des gens pour croire en Dieu : sérieusement, que penseriez-vous d’un homme apportant à ses rigueurs la dixième partie de l’incohérence qui préside à nos vies et que ces gens taxent de providentielle ?
J’allais tenter de répondre ; il m’arrêta d’un geste rude.
— De grâce, ne m’interrompez pas ! J’ai besoin de crier. Je ne suis même venu que pour cela. Dans une heure d’abandon, j’ai commencé l’autre jour de me livrer à vous : autant continuer jusqu’au bout. De cette façon, il n’y en aura jamais qu’un à être informé !… Oui, qui décide du lot de bonheur ou de malheur attribué à chacun ? Au nom de quelle justice y a-t-il des êtres comblés, et d’autres toujours broyés ? Tenez, moi, par exemple…
Il jeta autour de nous un coup d’œil circulaire, comme s’il dominait une foule suspendue à son récit :
— Voulez-vous le compte de ce qui me fut octroyé ? Dès mon enfance, gêne, misère et maladie. Mes parents étaient de pauvres vanniers qui allaient de village en village, gagnant au jour le jour de quoi manger. Encore, si humble soit-elle, pareille origine pouvait-elle rester honorable ? Point : mon père, faussement accusé de grivèlerie, est mort en prison. Quant à ma mère, j’ignore comment elle a fini : personne, cela va de soi, n’a paru autour de moi pour entretenir son souvenir. Ainsi, un début de gueux, et l’aurore d’une vie que je n’avais point sollicitée, tarée avant même que j’aie pu m’en rendre compte. Où est mon délit jusque-là ? Pour quelle dette suis-je déjà recherché par le sort ?… Mais continuons… Donc, on me recueille dans une ferme pour garder les bêtes ; je vais à l’école ; le curé fait de moi un enfant de chœur ; finalement, je suis expédié au petit séminaire, tant on me trouve intelligent. L’intelligence ! Ah ! cette fois, vais-je me plaindre ? Je pouvais n’être qu’un berger idiot, et grâce à une cervelle que je n’ai pas plus choisie que je n’avais désiré l’existence, je vais devenir apprenti curé ! Je suis honnête aussi, — le sort, vous le voyez, me prodigue les dons de qualité supérieure, — et ne pouvant me résoudre à vivre d’une vocation que je n’ai pas, je m’enfuis à Paris, honni par mes bienfaiteurs, sans autre désir que de satisfaire une soif d’apprendre qui m’a été injectée comme un venin, que je croyais exceptionnelle, et qui était celle de tout le monde. Nouvelle chance, direz-vous : comptez vite, nous arrivons au bout. Aussi bien, peu importe comment je devins, non pas un savant, non pas même un ingénieur de talent, simplement un bon ouvrier de laboratoire, honnête, ingénu grâce à la pauvreté, et dont on disait que peut-être il ferait fortune. C’est à ce moment que j’ai rencontré ma femme et que l’amour a paru dans ma vie…
Il eut une sorte de hoquet convulsif.
— L’amour… Regardez-moi : ce mot, dans ma bouche, a l’air d’une gageure. Cependant toute l’humanité, belle ou laide, grande ou vulgaire, tout ce qui pense et tout ce qui sent sur notre boule de terre, ne le prononce-t-il pas de même et avec un égal frémissement ? Si j’avouais qu’en découvrant l’amour, j’ai trouvé l’existence un bienfait et cru qu’elle a de quoi se faire pardonner le reste ? Il était donc possible de mettre contre son cœur un autre cœur battant à l’unisson, et, côte à côte, des pensées qui, pareilles à une fonte en fusion, ne seraient plus qu’un grand jet lumineux ! Entrevoir une telle ivresse, soupçonner seulement qu’on en approche, n’est-ce pas assez, je vous le demande, pour rendre le présent ineffable, et le passé inconsistant ? En revanche, que j’aie attendu ce miracle, que j’aie cru le pouvoir vivre, de quel nom nommerez-vous cette cruauté, vous qui savez que cela n’a pas été ? Paix à la morte ! j’ai trouvé dans mon mariage les rations de confort que beaucoup auraient souhaitées et je ne souhaite à personne la misère et la soif qui m’y ont consumé… Paix à la morte, encore un coup ! Mais pourquoi la passion d’aimer qui m’a dévoré, et ce don fatal attaché à l’être, comme une robe de Nessus, sinon pour mieux faire souffrir ? Souffrir !… enfin, voici le mot lâché ; il n’explique rien mais commence et conclut tout. La souffrance est injuste, bête, incompréhensible ; elle ne conduit nulle part, elle est inutile ; et, pareille à une bête de proie, elle ne guette que certains, s’en repaît, s’en amuse et va pour prolonger son plaisir jusqu’à négliger tous autres gibiers à sa portée… Ma femme n’est plus là pour me séparer de ma fille : Dieu merci ! c’en est fini des heures cruelles, je vais être libre d’adorer mon enfant ? Sottise ! La bête m’ayant pris au début sous sa griffe ne me lâchera point : non seulement ma fille m’échappe, mais j’en suis à redouter qu’un inconnu ne la torture. Cependant, ailleurs, d’autres s’obstinent à être heureux ! vous, ce La Gilardière dont nous parlions, ce boutiquier peut-être que j’aperçois là, au seuil de sa boutique… Je connais des voleurs triomphants, des cœurs que l’amour comble, bien qu’ils soient à soulever de dégoût… Alors je demande : au nom de quoi ceux-ci plutôt que ceux-là ? Quelle est la règle qui protège ? On parle d’un Dieu : où est-il ? d’une justice : où la trouve-t-on ?
Je me suis efforcé de reproduire ce long discours tel que je l’entendis. Ce que je ne puis rendre, c’est l’impression extraordinaire que donnaient la mimique de cet homme, la variété du ton, les alternances d’une voix tantôt basse comme pour confier un secret, tantôt éclatant sous la révolte ou brisée par un sanglot mal contenu. Et quelle sensibilité exaspérée dans ces aveux arrêtés à mi-route ! car il était évident que plus le récit approchait de l’intime de sa douleur, moins il parvenait à s’exprimer. A peine quelques mots sur le naufrage de son amour, rien sur le drame actuel.
Au dernier cri, enfin, il passa la main sur son front, de l’air d’un homme qui s’éveille. Peut-être ne se rendait-il pas compte de tout ce qu’il avait dit. Puis, s’interrompant soudain :
— Je vous demande pardon, balbutia-t-il, je crois que je me suis égaré…
Et de nouveau, nous demeurâmes silencieux.
Que répondre en effet aux questions qu’il posait ? Quelle justification lui donner de la souffrance imméritée qui l’avait amené, pantelant, dans mon cabinet habitué jusqu’alors à n’entendre que le cri de la chair douloureuse ? Cependant, si impuissant que je fusse à l’éclairer, pouvais-je aussi continuer de me taire ? A de certains moments, et quoi qu’elle prononce, la parole humaine est source d’apaisement. Après avoir hésité, j’approchai de lui, et prenant ses mains comme au début :
— Cher monsieur, combien je vous plains ! Les problèmes que vous soulevez sont, hélas ! sans solution. D’ailleurs, à quoi bon la chercher ? Nous vivons dans l’inexpliqué. Que la souffrance soit un don divin ou l’œuvre d’un destin malfaisant, qu’elle perde ou non son mystère, elle pèse du même poids. En revanche, je doute qu’un bilan, tel que vous tentiez tout à l’heure de l’établir, puisse être exact : il y manque toujours quelque chose, et parfois l’essentiel. On ne néglige aucune douleur, on ne compte pas les joies. S’efforce-t-on de le faire, il n’est pas de commune mesure entre les unes et les autres. J’ajoute que, s’il en existait…
Il m’interrompit :
— Je devine que vous allez dire : tout se compense. Ce n’est pas vrai.
— J’entends bien, repris-je à mon tour, vous croyez au voleur triomphant : accepteriez-vous pourtant de prendre sa place ? Pour changer de sort, changeriez-vous d’âme avec lui ?
Il haussa les épaules.
— Vous pensez que je refuserais ?… La vérité est que je ne sais pas… on ne sait jamais rien.
— Si, on sait parfaitement qu’il existe, jusque dans la pire, un bien qui le balance. Par exemple, imaginez une seconde que, d’une manière ou d’une autre, votre fille cesse d’exister…
Il eut un cri :
— Taisez-vous !
— Vous voyez bien ! Même s’il n’était pas imaginaire, votre supplice actuel se double encore de joies dont la seule pensée qu’elles pourraient disparaître vous fait pâlir d’effroi. Alors, cessons de discuter. Que votre cœur s’apaise ! qu’il tue la chimère ! et…
Je le regardai avec une pitié sincère. Son accablement me touchait.
— … Et quand vous aurez encore envie de crier, comme tout à l’heure, n’hésitez pas à revenir. Vous trouverez ici, je vous l’affirme, une compréhension affectueuse et le secours d’un ami.
Ayant remercié d’un signe de tête, il prit son chapeau sans répliquer et se dirigea vers la porte.
Je compris qu’arrivé à ce point, il n’aurait pu poursuivre. Moi-même, changeant d’attitude pour l’accompagner, m’efforçai de reprendre un ton plaisant.
— Admirez, dis-je tandis que nous descendions ensemble, combien c’est toujours l’imprévu qui vient. J’avais compté apprendre grâce à vous des merveilles sur La Gilardière, et je ne saurai rien, pas même s’il est amoureux de votre fille !
Un pâle sourire erra sur la face désolée de M. Lormier.
— Oh ! pour celui-là, je suis tranquille ! Tout le fâcheux que j’en ai su me venait par Geneviève.
Sur le seuil, il dit encore :
— Je reviendrai peut-être… probablement…
Je songeais de mon côté :
— Pauvre homme ! je le reverrai avant huit jours.
Or, non seulement il ne devait plus reparaître dans ce lieu, témoin de notre amitié naissante, mais convaincu d’avoir atteint au sommet de son calvaire, à peine commençait-il d’en gravir les premières marches.
V
J’ai toujours pensé que si une intelligence humaine était en mesure de percevoir les millions d’aventures individuelles qui s’entrecroisent à une heure donnée, la notion du hasard s’effacerait pour elle. L’enchevêtrement de tant de faits, dus en apparence aux seules fantaisies du sort, est en réalité le produit d’une logique implacable. C’est pourquoi je demande à interrompre une seconde fois mon récit, au profit d’une poussière de menus événements tous relatifs encore au mariage de La Gilardière. Précisément parce qu’il est resté dans l’aventure Lormier une part de mystère, je m’en voudrais de négliger rien. A vous ensuite de juger du fond et de lier entre elles des parties que vous jugeriez devoir l’être.
Donc, après la visite que je viens de raconter, un temps s’écoula durant lequel je m’attendais chaque jour à voir reparaître M. Lormier. Attente parfaitement vaine. Il ne vint pas. Je cessai même d’en avoir des nouvelles, n’allant pas du côté du Rempart, et ne l’ayant plus rencontré dans Semur. En revanche, il sembla brusquement que l’aventure Traversot-La Gilardière remplît l’horizon visible.
Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées, elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.
Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison ? Un conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à patronner dans Semur le nouvel arrivant.
Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte à compromettre la famille la plus notable du pays ? Ici les explications variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître, sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière, c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.
Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet, madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.
Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman ? Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement « à défaut duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées ». Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin quelles inductions je me risquai même à en tirer…
On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin, quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le dénouement.
Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps, et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata…
Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie. N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait rien.
Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier rapidement la corvée que le hasard m’imposait.
Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.
— Voilà, dis-je, une heureuse coïncidence. Il faut venir ici pour avoir de vos nouvelles. Êtes-vous mieux, au moins, et vos soucis se sont-ils un peu dissipés ?
Tiré d’une rêverie profonde, M. Lormier ne put réprimer un léger sursaut, puis, revenant à lui, non sans peine :
— Ah ! c’est vous, docteur ? En effet, je suis bien… tout à fait bien…
— Votre fille ?
— Ma fille aussi.
— Toujours à sa tour ?
Il eut d’abord l’air de ne pas comprendre.
— Vous voulez dire dans sa chambre ?… Oui… c’est-à-dire, non… enfin elle y est en ce moment.
— J’entends bien qu’elle n’y saurait demeurer sans cesse ! Rappelez-lui de ma part que l’exercice est excellent pour son cas.
— Inutile : elle ne vous obéit que trop. Depuis une semaine, elle est toujours par voies et par chemins.
— Parfait. L’accompagnez-vous ?
— Moi ?
Il hésita. Une ombre passa sur son visage.
— Non, je n’ai plus le temps… Imaginez-vous que je me remets au travail.
— De mieux en mieux : rien ne peut être plus favorable.
— Cela réussit aussi à Geneviève : je l’ai rarement vue si gaie.
— Allons, m’écriai-je en guise de conclusion, j’avais donc raison ! vous voyez que tout s’arrange.
Il me regarda encore, mais de l’air d’un homme qui n’y est pas.
— En effet.
Puis, comme las de l’effort d’avoir tant parlé :
— Charmé de la rencontre… A une autre fois !
Il inclina la tête et repartit.
En dépit de ses assurances, il ne semblait pas, à le voir, qu’il fût sorti de soucis. Je rentrai obsédé malgré moi par la pensée de l’extraordinaire dissentiment qui torturait désormais ce père et cette fille. J’avais en même temps l’espoir irraisonné qu’une chose surviendrait bientôt qui me ramènerait au cœur de l’aventure, ou bien y mettrait fin. Je ne me trompais qu’à demi : vingt-quatre heures plus tard, on apprenait l’affaire du vol.