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L'appel de la route

UN AUTRE RÉPOND (continued 2)

Reading edition

Il parut accepter la leçon, s’inclina… et se présenta le lendemain. Seulement, le lendemain, en mère prudente, madame Traversot avait pris le train du matin et emmené sa fille : par un heureux hasard, une cousine de Dijon s’était trouvée assez malade pour que la présence de ces dames fût exigée d’urgence…

Ce même jour, à Paris, Lapirotte prenait aussi le train pour rendre service à sa parente, et à Semur le chœur entrait en scène.

Je dis : le chœur. Où découvrir, en effet, sinon dans la tragédie antique, l’analogue de ce personnage insaisissable, omniscient et malfaisant, qui discute, commente, au besoin souffle le conseil perfide ou la nouvelle qui égare, tour à tour s’indigne, persifle, rit, et, victorieux en fin de compte, reste seul debout au dénouement ? Police anonyme, affirmait Duclos : oui, sans doute, mais aussi beaucoup plus, car dans le cas de René se manifestèrent une continuité d’effort, une sûreté de direction telles que n’en comportent pas d’ordinaire des groupements fortuits ou des voix dispersées. Quelqu’un, dans l’ombre, marquait la mesure, — quelqu’un, renseigné mieux que les intéressés eux-mêmes, sur le présent, qu’il se déroulât rue Monsieur ou à Semur, et même sur le passé. Seulement, qui aurait eu l’idée de le chercher là où il était, et comment supposer qu’en remontant plus loin encore on trouverait une Lapirotte à la source ?

Bien entendu, je ne vais pas recommencer le récit de Duclos que je rejoins ici ; je voudrais cependant marquer ce qu’il semble n’avoir pas suffisamment observé, et c’est la gradation savante, l’art souverain que mit ainsi le chœur à détruire à l’avance les projets de René, dès qu’ils furent soupçonnés au dehors. On ne mit en doute tout d’abord que la fortune ; puis on parla vaguement des noms différents portés par les deux frères, et l’honorabilité passa au premier plan. Le titre usurpé semblait ne pouvoir que couvrir une tare ; la famille prit couleur d’aventurière. Enfin, de proche en proche, l’opinion étant préparée d’avance à tout admettre, on put en venir à l’essentiel qui, pensait-on, allait arrêter les Traversot ; et l’histoire courut de la naissance illégitime de René… Tout cela, je le répète, mesuré, distillé avec une méthode et une sûreté marquées au coin de l’intelligence supérieure. Au départ des Traversot, il n’y avait rien encore contre René ou à peine l’hostilité de rigueur dès qu’il s’agit d’un étranger ; quand ils revinrent, la partie était jouée sans que René en eût seulement le soupçon, et les précautions si bien prises, qu’à peine débarquée, madame Traversot courait chez son notaire où l’appelait une convocation d’urgence.

Saisissez-vous qu’un tel enchaînement ne pouvait être le produit inconscient de quelques-uns, mais, au contraire, résultait d’une volonté unique ? Commencez-vous de soupçonner, derrière le chœur, et dirigeant sa marche, l’acteur principal dont je parlais tout à l’heure ? Plus tard, il se découvrira de lui-même ; pour le moment, contentons-nous d’admirer l’œuvre et arrivons au résultat, imprévu de tous comme il convient.

Madame Traversot, après s’être rendue en toute hâte chez son notaire, rentra chez elle, le visage décomposé. Elle était de ces femmes qui ne cessent d’envisager les difficultés, quand un projet leur tient au cœur, car elles imaginent de la sorte et par avance désarmer la mauvaise chance. Hélas ! parmi les obstacles prévus, celui qu’on venait de lui révéler n’avait point figuré : il n’en était que plus infranchissable. Le mariage d’Annette était perdu : ajoutez que l’année s’annonçait avec des récoltes mauvaises, que l’abandon d’Annette risquait de troubler la confiance des créanciers : ainsi tout croulait, présent et avenir.

A la vue de sa mère bouleversée, Annette tenta en vain de l’interroger.

— Il n’y a rien, ou peu de chose, répondit celle-ci, évasive et redoutant d’aborder tout de suite le conflit qu’elle pressentait inévitable.

En prétendant séparer Annette de celui qu’elle aimait, on n’était parvenu en effet qu’à mieux l’attacher à lui.

Une heure plus tard, René, qui ne cessait de surveiller l’hôtel de Thil, informé du retour des Traversot, accourait. Annette parut aussitôt.

— Enfin ! vous voici !

Mais elle ne put en dire plus. Madame Traversot s’était également précipitée, et sans laisser à René le loisir de se reconnaître :

— Votre visite, cher monsieur, tombe à merveille : j’avais hâte de m’entretenir avec vous.

Elle l’entraîna vers le salon. Annette voulut suivre. Un geste l’arrêta.

— Non, pas toi. Ta présence ne pourrait que nous gêner.

Alors, interdite, elle se pencha vers sa mère :

— Quoi qu’il arrive, rappelle-toi que je serai sa femme.

Elle ne s’était jamais expliquée avec pareille franchise. Madame Traversot lui jeta un regard angoissé :

— Qui peut répondre de ce que l’avenir réserve ?

— Quoi qu’il y ait, mon choix est fait.

René, lui, s’étonnait qu’on le reçût au salon. Il n’y était plus entré depuis le soir du premier dîner ; quelle différence d’aspect et d’accueil ! Aujourd’hui les meubles gisaient sous des housses. Une partie d’entre eux, groupés sous un drap, érigeait dans la pénombre un catafalque ; aucun feu ne brûlait dans la cheminée.

— Quelles nouvelles de votre mère ? demanda madame Traversot dès qu’elle eut fermé la porte derrière elle.

— Hélas ! balbutia René, interdit par cette brusque entrée en matière.

— Toujours souffrante ?

— Je le crains. Pour ne pas m’inquiéter, elle me laisse sans détails. Le principal suffit, puisqu’elle n’est pas en état de se mettre en route.

— Ah ! c’est fâcheux… tout à fait fâcheux…

Et le visage de madame Traversot acheva de se fermer. René rougit :

— Bien que ce soit une affaire de quelques jours au plus, attendre ainsi ne m’est pas moins pénible qu’à vous, mais voyez-vous autre chose à tenter ?

Il comptait qu’on lui répondrait non ; il n’en fut rien.

— Autre chose ?… En effet, à défaut du voyage, votre mère ne pourrait-elle écrire ? Nous entendre serait au plus l’affaire de trois courriers.

Posant ses yeux sur ceux de René, madame Traversot attendit ensuite la réponse, comme assurée d’avance d’un refus.

Il fallut à René un petit instant pour maîtriser l’embarras où le jetait pareille proposition.

— Vous n’y songez pas, fit-il ; si grande que soit la confiance que m’accorde ma mère, elle souhaite connaître Annette avant que d’acquiescer à des projets qui lui paraissent engager un avenir dont elle se tient, — bien à tort, — pour responsable.

On ne sait pourquoi, cette phrase longue et mal tournée eut l’air de tomber dans un air raréfié. Les mots en tintaient comme du bois sec.

Madame Traversot parut se recueillir, bien qu’elle ne pût ignorer ce qui devait suivre.

— Alors, cher monsieur, reprit-elle d’un air incertain, je n’aperçois plus très bien où nous allons. Dès lors que madame votre mère ne peut ni venir, ni écrire…

— Mais elle viendra ! interrompit vivement René.

— Quand ?

— Bientôt !

Madame Traversot eut un hochement de tête entendu :

— Et si je vous disais, moi, que je ne crois pas à ce voyage ?

René sursauta : aurait-elle appris l’opposition de sa mère et qu’il mentait en parlant de maladie ?

— En vérité, madame, balbutia-t-il, je ne vois pas pour quelles raisons…

Madame Traversot, encore, l’interrompit nerveusement :

— Pour quelles raisons ?… Mon Dieu ! je me ferais scrupule de vous les communiquer, et même je m’en garderai : mais elles courent les rues, semble-t-il : je n’étais pas de retour depuis une heure qu’on me les donnait, comme à tout le monde. Vous n’aurez donc aucune peine à les apprendre, à supposer que vous y teniez. Interrogez, renseignez-vous, et si vous n’êtes point convaincu, attendez du moins, pour nous en informer, que les faits donnent tort à mon sentiment présent.

Elle s’était levée, le visage devenu de glace. René sentit passer le souffle avant-coureur de la catastrophe. Il répliqua d’une voix tremblante :

— Je comprends, madame… il s’agit d’une mise en demeure. Sans m’attacher outre mesure à ce qu’elle peut avoir de blessant, me permettez-vous de demander si vous parlez ainsi au nom d’Annette ?

— Ceci, monsieur, est affaire entre ma fille et moi et ne vous concerne pas.

Il respira.

— Ce qui revient à dire qu’elle, pas plus que moi, n’est au courant des appréhensions que vous donne le retard de ma mère. Oserai-je aussi faire remarquer que, si je n’étais pas entièrement d’accord avec les miens, j’ai l’âge de passer outre à des volontés mal informées ?

Madame Traversot riposta sèchement :

— Je n’ai point dit que madame votre mère s’opposait au mariage : je suis même convaincue du contraire. J’estime simplement qu’elle ne se soucie pas de venir s’entretenir avec moi de certaines choses… qui importent entre familles honorables. Quant à votre liberté d’action vis-à-vis d’elle, j’en doute aujourd’hui moins que jamais…

René, cette fois, ne comprenait plus. Puisqu’on croyait toujours sa mère d’accord avec lui, que signifiaient ces phrases énigmatiques ? Plutôt que de prononcer des paroles peut-être ineffaçables, il domina sa colère et s’inclinant :

— Il suffit, madame ; avant demain, j’aurai percé le mystère auquel je me heurte ici : je ne doute pas à mon tour que vous ne m’exprimiez alors des regrets pour un traitement que je ne méritais pas.

— C’est tout ce que je souhaite, conclut madame Traversot.

Et elle l’accompagna jusqu’à la cour d’honneur, ne se souciant pas d’une nouvelle rencontre avec Annette : mais celle-ci ne parut pas. Quant à René, il ne songeait plus qu’à foncer sur l’obstacle inconnu inopinément surgi sur sa route. Il n’avait encore aucune crainte et croyait bien, ainsi qu’il l’avait annoncé, revenir le lendemain.

Il est curieux de constater comme les événements avancent par soubresauts. Durant des jours rien n’arrive, les heures traînent, on a l’air d’attendre sur un banc la venue d’un passant qui ne passera jamais : soudain, le tumulte succède au silence, la foule à la solitude ; on est happé, roulé, on n’a plus le loisir de se reconnaître et moins encore celui de se défendre…

En quittant l’hôtel du Thil, René se disait : « Je vais me renseigner. » Mais où ? Auprès de qui ? Les raisons mystérieuses qui motivaient la mise en demeure de madame Traversot couraient les rues, soit : encore fallait-il s’adresser à quelqu’un pour les connaître.

Or, c’était l’heure où, chaque après-midi, M. Valfour s’en retournait par le Rempart après sa visite d’hôpital. René n’avait pas fait cent mètres qu’il aperçut devant lui l’abbé en train de regagner la ville. La rencontre de cet homme lui parut providentielle. Aussitôt, doublant l’allure, il le rejoignit.

— Hé quoi ! monsieur l’abbé, s’écria-t-il en affectant la gaîté, vous ne regardez même pas si des amis vous suivent ?

Tels mouvements imperceptibles se sentent, à défaut de les voir. Tout de suite, avant que d’achever, René comprit ainsi qu’il tombait mal, ou encore que sa compagnie, dans la rue et à cette heure, ne procurait pas d’agrément. Raison de plus pour s’obstiner.

L’abbé, pourtant, toujours poli, répondait déjà :

— Je ne demande pas, mon cher enfant, d’où vous venez. Nous avons, chacun, nos occupations dans ce quartier… pas les mêmes… évidemment… Puisse Dieu les bénir avec une pareille indulgence !… Toutefois les miennes m’ont mis en retard : vous m’excusez, n’est-ce pas, de ne pas m’arrêter ? On m’attend à Notre-Dame.

Pour mieux marquer sa hâte, non seulement il ne ralentit pas, mais parut prendre un élan supplémentaire. En même temps son calme visage avait rougi et ses yeux trahissaient un désarroi.

René, sans se démonter, lui prit le bras.

— Pressé, je le veux bien, murmura-t-il : serait-ce au point de ne pouvoir m’accorder audience ?

— Pas dans la rue, je pense ? s’écria l’abbé visiblement effrayé.

— Dans la rue, à Notre-Dame, où il vous plaira enfin, pourvu que ce soit sur l’heure !

— Impossible ! D’ailleurs de quoi s’agit-il ?

— D’une chose importante à laquelle sont suspendus tous nos projets.

— Vos projets, mon cher enfant : ce n’est qu’une nuance, toutefois bonne à rappeler, fût-ce au passage.

René le considéra, interdit :

— Bigre ! vous aussi ?…

Il n’acheva pas, mais serrant de plus près l’abbé pour bien marquer qu’il se refuserait à lâcher prise :

— Raison de plus : cela prouve que vous êtes au courant.

— Vous me désolez. Je vous sens résolu d’obtenir satisfaction, et pourtant… Enfin, soit… à la sacristie… rien qu’un instant…

— Parfait. Du coup, pour vous témoigner ma reconnaissance, je cesse de vous compromettre.

René en même temps lâcha l’abbé : ceci encore le frappait que son dernier mot n’attirait aucune protestation.

A grands pas et en silence, ils poursuivirent leur route. M. Valfour donnait vraiment l’idée qu’il ignorait son compagnon : il semblait, à force de serrer les épaules, devenu une chose noire, toute ronde, sur laquelle les yeux n’ont pas de prise. Dans Notre-Dame, il choisit pour monter au chœur le bas-côté opposé à son confessionnal et, après une courte révérence au maître-autel, gagna la sacristie. René ne cessait pas de suivre.

Une sacristie est un lieu propice aux entretiens rapides, car on s’y tient debout. Nul doute que M. Valfour n’eût escompté cette incommodité pour abréger des propos dont la perspective l’importunait. A peine entré, il déposa son bréviaire sur l’armoire aux ornements et, adossé à celle-ci, les deux mains dans ses manches, les yeux à terre :

— Qu’y a-t-il ? je vous écoute, reprit-il d’une voix terne.

René, que l’attitude imprévue de l’abbé achevait d’irriter, lança son chapeau près du bréviaire.

— Il y a, déclara-t-il, que je reviens de l’hôtel de Thil.

— Ah ! fit l’abbé comme s’il apprenait une nouvelle extraordinaire, ces dames sont de retour ?… Mademoiselle Annette toujours satisfaite ?

— Je l’espère : je ne l’ai pas vue.

— Ah !… répéta l’abbé, un demi-ton plus bas.

— Madame Traversot seule a consenti à me recevoir : recevoir est d’ailleurs une manière de s’exprimer, puisque je suis sommé de ne plus reparaître tant que ma mère ne sera pas venue.

— Oh ! soupira l’abbé, continuant de descendre la gamme.

Son visage cependant n’exprimait pas de surprise.

— On dirait que vous le trouvez naturel ?

— Naturel, non… explicable plutôt…

L’abbé Valfour poussa ensuite un nouveau soupir, sans cesser de contempler le sol. Tout dans son attitude ajoutait : « Que voulez-vous que j’y fasse ? »

René répéta d’un ton rude :

— Explicable… c’est bien vous qui l’affirmez… donc il y a des raisons, et vous les connaissez. Il ne reste plus qu’à me les dire : après quoi, je vous tiendrai quitte et vous serez libre de retourner à vos ouailles.

Cette fois plus de réponse, mais un bruit de pas s’étant fait entendre dans l’église, l’abbé Valfour jeta un regard vers la porte : il espérait l’entrée d’un importun. Fausse alerte : personne ne parut.

— Hé bien ? reprit René, décidément exaspéré.

— Eh bien, en vérité, je me demande… Il est possible que des sottises aient couru… mais sont-ce les mêmes ? et quel besoin avez-vous…

— Quel besoin !

— Plus bas, jeta vivement l’abbé, n’oubliez pas dans quel endroit nous sommes !

Et soudain il abandonna l’appui de l’armoire. Ses mains libérées des manches esquissèrent ensuite un geste de retraite :

— Je comprends d’ailleurs votre état, poursuivit-il : oui, je comprends… Moi-même, vous l’avouerai-je, et vous l’avez dû voir, je me sens troublé… extrêmement… par une lettre de madame Traversot reçue ce matin.

— Que dit-elle ?

— Oh ! mon cher enfant, les femmes n’expliquent jamais à fond leur pensée.

— Dans ce cas, c’est à vous, l’abbé, de m’expliquer la vôtre ! Après quoi j’aviserai.

— En effet… en effet… Notez avant tout que madame Traversot, pas plus que moi, ne croit… Seulement, voilà : il est de certaines questions qui ne devraient jamais être posées. Cela ne les empêche pas d’exister, certes ! et même les gens sont libres de s’en entretenir, s’ils le veulent, pour l’agrément ; mais enfin, tant qu’on ne s’est pas avisé de demander officiellement : « Cela existe-t-il ? » on est libre d’agir comme si elles n’étaient pas.

— Allez donc au fait ! interrompit de nouveau René, impuissant à maîtriser la colère que tant de précautions achevaient de déchaîner au fond de lui.

— J’y viens… j’y suis déjà !

Puis, secouant les épaules, comme un homme décidé à brûler ses vaisseaux, l’abbé reprit très vite :

— Justement, dès le début de nos relations, madame Traversot m’avait exprimé à diverses reprises son désir de mieux connaître votre famille. Simple souhait d’elle à moi : satisfaction facile à obtenir et qui n’intéressait que nous… Qui, hélas ! à Dijon ou ailleurs, s’est avisé ces jours derniers de lui dire… ou encore de lui suggérer ?… bref, la question qui n’existait pas, brusquement a pris corps et, du coup, madame Traversot, devenue inquiète, a pensé… enfin elle se demande dans quelle mesure vous avez droit au titre que vous portez.

René abasourdi recula :

— Quel titre ? je n’en ai pas, que je sache !

— Oh ! poursuivait maintenant l’abbé définitivement lancé, je sais bien qu’il s’agit là de puérilités ! Qu’importe au bonheur de ma charmante petite Annette, que vous soyez La Gilardière, tandis que votre frère n’est que Manchon ? Curiosités de province, scrupules de vieille bourgeoisie : rien de plus. Il est probable d’ailleurs, je suis même assuré que les deux noms appartiennent à chacun, et encore qu’ils figurent l’un et l’autre sur le registre d’état civil… Au fait avez-vous jamais eu seulement l’occasion de lire votre acte de naissance ?

Enfin arrivés là, les yeux de l’abbé, qui jusqu’alors n’avaient cessé de contempler le sol, s’étaient levés : tout ce qui précédait, tant d’hésitations, de détours, simples manœuvres pour aboutir à poser, — et de quel ton détaché ! — cette unique question, la seule utile.

Déconcerté par le jeu, mais incapable d’en soupçonner les dessous, René ne put que répliquer :

— Quelle est cette plaisanterie, et pourquoi n’aurais-je pas lu mon acte de naissance ? En souhaitez-vous un double ?

M. Valfour saisit les mains de René :

— Ainsi vous l’avez lu… ce qui s’appelle lu… et vous n’y avez rien remarqué de particulier ?

— Comptiez-vous par hasard sur la mention : père et mère inconnus ?

Alors, subitement changé, la face éclaircie, l’abbé acheva d’attirer à lui René. Il soupirait, il riait, il retrouvait la bonté de la Providence :

— Ah ! mon enfant !… mon cher enfant !… quel poids vous m’enlevez ! Et puisque vous avez cette pièce chez vous, de grâce courez la chercher. Je me charge d’éclairer tout… Après cela, madame Traversot…

Mais René se dégageant, coupa la phrase :

— Je vous demande pardon, mon cher abbé : pourrai-je savoir auparavant quel rapport imprévu existe entre mon acte de naissance, madame Traversot, et le motif qui, au dire de celle-ci, interdirait à ma mère de jamais paraître ici ?

Tout entier à sa joie de retrouver une situation correcte, là où il avait redouté la pire aventure, M. Valfour rit encore :

— Quant à cela, inutile de vous en battre les oreilles : l’essentiel n’est-il pas que madame Traversot revienne sur son sentiment ? et dès lors que j’en fais mon affaire…

Pour la seconde fois, René l’empêcha d’achever :

— Non, l’abbé, j’exige d’être éclairé.

— Des sottises !

— Raison de plus pour n’en rien perdre.

L’abbé riait toujours, bien qu’un peu du bout des lèvres.

— Soit : admirez donc où peuvent en venir des gens inoccupés que tourmente la soif d’aventures chez les autres. La différence de nom entre votre frère et vous, avait frappé : de là à supposer que vous n’étiez peut-être que le fils adoptif de votre mère…

— Il n’y avait qu’un pas, conclut René d’une voix glacée.

— Naturellement, on l’a franchi…

— Vous le premier.

— Ah ! mon enfant, ne me calomniez pas : j’y ai cru si peu que j’ai tenu à prévenir votre frère du bruit qui courait.

— Et mon frère a répondu ?

— En ne m’en parlant pas, ce qui était la plus spirituelle des réponses.

De nouveau, un bruit de marche sonna sur les dalles. Une dame en noir parut sur le seuil.

— A la minute… je suis à vous…, jeta l’abbé.

Et revenant à René :

— Vous le voyez, on s’impatiente, mais qu’importe ? Tout à l’heure, n’est-ce pas, apportez l’acte, et demain…

— Oh ! demain, dit René, impossible ; je ne serai pas ici.

— Vous partez pour Paris ? J’espère bien que vous n’y conterez pas…

— Que vous avez cru, au roman chez la portière ? Rassurez-vous : toutefois il est urgent de couper court à cette littérature. J’en connais un moyen radical et prétends y recourir dès ce soir.

Sans ajouter rien, René ensuite s’éloigna. Il avait la démarche un peu saccadée. A mesure qu’il s’en allait, le sourire de l’abbé s’évanouissait aussi. C’est qu’après avoir cru faire une lumière complète, M. Valfour se demandait si les voies de la Providence ne sont pas quelquefois beaucoup plus tortueuses qu’il n’y paraît.

VI

René sonna le même soir rue Monsieur. Il devait être minuit ou environ. A ce moment, madame Manchon dormait. Il défendit qu’on la prévînt, et, réfugié dans sa chambre, tenta de reposer.

On rencontre chaque jour des gens qui vivent dans des conditions extraordinaires et ne s’en aperçoivent pas, car l’extraordinaire ne l’est jamais que par rapport à nos habitudes. Toutefois, qu’un hasard insignifiant éveille leur défiance, sans être mieux éclairés qu’avant, ces mêmes gens perdent soudain la sécurité dont ils étaient jusqu’alors les bénéficiaires inconscients. Désormais, pour René, ce hasard était venu.

Insignifiant, évidemment, ou plutôt sans valeur : quel crédit en effet accorder à des racontars de petite ville en mal de nuire ? Que des bruits aient couru dans Semur assez précis pour inquiéter M. Valfour ou incliner madame Traversot à juger impossible un entretien direct avec madame Manchon, voilà qui n’avait en soi-même aucune importance et n’aurait pas dû retenir un instant la pensée de René. Cependant, parmi tant de calomnies possibles, pourquoi celle-là, de préférence à d’autres ? Et René, malgré lui mal à l’aise, non seulement ne savait que répondre, mais s’étonnait de questions nouvelles, surgies à la suite comme d’elles-mêmes, et sans que Semur, cette fois, y fût pour rien.

L’attitude de son frère, d’abord. Hostile, ou indifférente ? impossible d’en décider. A coup sûr réservée et suggérant l’idée d’une arrière-pensée continue qui interdisait jusqu’à l’esquisse d’une familiarité.

Autre énigme : pourquoi René n’entendait-il jamais parler de son père ? Pas une image pour l’évoquer. On aurait voulu qu’il oubliât, qu’on n’aurait pas agi d’autre manière.

Bien singulier enfin, le désir de madame Manchon d’appeler un de ses fils uniquement La Gilardière cependant qu’elle et l’abbé restaient Manchon ! Pareille vanité s’accordait mal avec le dédain des petits sentiers et des petits moyens, souvent affiché et toujours pratiqué par elle dans le courant de l’existence…

J’expose cela d’une manière précise ; gardez-vous de croire pourtant que ce fût aussi net pour René. Des inquiétudes confuses, des lueurs passagères perçant une brume dense, il ne percevait rien de plus : trop déjà pour échapper à un irrésistible malaise, pas assez pour aborder la vérité corps à corps. Au trouble de sa nuit d’attente, correspondaient ainsi, dans des proportions diverses, le souci d’un passé incertain et celui d’un avenir encore très cher : mais à la perspective du oui ou du non que madame Manchon devrait prononcer au matin, qui sait si déjà il ne s’épouvantait pas moins de perdre Annette que de se heurter à un constat redouté ?

Une à une, les heures et les demies scandèrent ces rêveries. Quand, épuisé par elles, il succomba enfin au sommeil, le jour commençait, les premiers charrois retentissaient dans les rues voisines, et madame Manchon s’éveillait…

Depuis la réponse folle de René, elle s’éveillait ainsi tous les jours, dès l’aube. Après avoir si longtemps envisagé le temps qui vient avec une entière sérénité, elle ne renaissait plus au présent que l’âme trouble et sous le coup d’appréhensions intolérables.

— Aujourd’hui, songeait-elle, que va-t-il arriver ?

Mais il n’arrivait rien, ou du moins rien qui comptât.

Un soir, vous l’avez vu, son fils aîné avait prononcé des paroles singulières qui l’avaient fait trembler sur le moment : elle n’y pensait plus, ou si parfois le souvenir lui en revenait, elle s’en détournait. D’ailleurs l’abbé, depuis lors, était redevenu muet. Aucun indice nouveau n’avait renouvelé des craintes probablement mal fondées. Et puis, qu’importe devant le reste, c’est-à-dire la rupture avec René ? Depuis dix jours déjà, René avait cessé d’écrire : elle de son côté, s’obstinait dans l’attente d’une soumission qui ne venait pas. Quand on s’est accoutumé à ne vivre que pour un être, quand toute ambition, toute tendresse n’ont cessé de graviter autour de lui, imaginez ce que deviennent dix jours de silence ! Hier, il n’y en avait que neuf : aujourd’hui, un de plus, demain un autre… Ah ! ne pouvoir dire si le fossé cessera de s’élargir, ni quelles pensées, là-bas, répondent à celles qui dévorent ici !…

Machinalement madame Manchon consulta sa montre : six heures. Elle écouta ensuite le trottis du rouage. Étrange machine, si compliquée, toujours en mouvement ; et que d’efforts pour mesurer l’insaisissable, en donnant une réalité à ce qui peut-être n’en possède aucune ! Dix minutes font parfois la durée d’une existence ; en d’autres cas, vingt années coulent sans qu’on les voie.

Madame Manchon ferma les yeux : les années mortes auxquelles elle songeait, la séparaient d’autres dont le souvenir demeurait cher : hélas ! celles-là aussi lui échappaient ; depuis son entretien avec l’abbé, elle n’osait plus y revenir.

Premier fracas d’omnibus, bavardage des gens de service sur le trottoir, Paris qui, après l’accablement de la nuit, s’étire, bâille au soleil levant et peu à peu se remet à gronder… Quelle solitude, quand on écoute, au fond d’une chambre, rideaux tirés et rêves en dérive !

Dans la pièce voisine, un réveil lâcha brusquement sa sonnerie. C’était un crissement aigu qui n’épargnait personne. Sous prétexte d’aller à la messe de sept heures, Lapirotte en remplissait la maison, chaque matin. Madame Manchon fit un geste d’agacement.

— Pourquoi gardai-je cette fille ?

Elle ne l’avait jamais que tolérée, et depuis quelque temps ne la supportait plus. Elle méditait de s’en débarrasser.

Le réveil persistant, madame Manchon frappa contre la cloison.

— Cessez donc ce tapage !

Mais Lapirotte affirmait ne se réveiller jamais qu’à la fin, tout à la fin de la sonnerie, qui roula jusqu’au bout, avant de s’achever en hoquets pareils aux halètements d’un asphyxié.

Des minutes passèrent : puis un coup discret fit tressaillir madame Manchon.

— Qu’y a-t-il ?

De l’autre côté de la porte, Lapirotte jeta :

— Je voulais annoncer tout de suite à madame…

Ici un temps d’arrêt. Madame Manchon, n’ayant aucun désir de faire entrer Lapirotte, restait sans souffler mot. Il fallut bien se décider à poursuivre, puisqu’on avait commencé :

— M. René est arrivé cette nuit !…

Comme soulevée par une lame de fond, madame Manchon se dressa sur le lit.

— Il est dans sa chambre… il doit dormir encore…, continuait Lapirotte, surprise de ne recevoir aucune réponse.

Madame Manchon dit enfin :

— Merci ! j’étais au courant… surtout, qu’on le laisse reposer !

Sans qu’on pût l’entendre, elle s’habillait déjà. Ses mains avaient peine à retrouver les agrafes. Un tremblement de fièvre la secouait tout entière. Puis, approchant de la porte, elle devina que Lapirotte n’avait pas bougé, retint son souffle, attendit que, lasse d’épier des événements qui ne venaient pas, celle-ci voulût bien s’éloigner. Le cœur de madame Manchon, en ces instants, recouvrait tous les bruits, et cependant aucun bruit ne lui échappait. Si légère qu’ait été la démarche de Lapirotte abandonnant sa faction, elle sut ainsi tout de suite quand le passage devint libre. Alors, enveloppée dans un peignoir, encore coiffée de nuit, à son tour elle s’évada, pénétra chez René avec des précautions infinies, et s’assit dans le fauteuil au pied du lit. Accablé de fatigue, René dormait toujours…

Elle le regarda dormir. Elle le contemplait avec avidité. Elle n’avait même plus la pensée de lui en vouloir, dès lors qu’il était présent. Jamais, non plus, il ne lui avait paru si beau.

Puis, elle imagina que puisqu’il avait accepté de revenir, il lui revenait tout à fait, et une joie sourde, inexprimable, la baigna toute. Si, dès la première heure, elle s’était dressée si rudement contre le projet de René, ce n’était pas qu’elle en voulût aux Traversot ni à n’importe qui : simplement, elle ne consentait pas qu’on lui volât son fils. Elle se refusait à le partager. Peut-être aurait-elle toléré une maîtresse : mais une femme, — c’est-à-dire la vie de René loin d’elle, en dehors d’elle, sans doute même tournée contre elle, — elle n’aurait pu. Dieu merci ! lui semblait-il, l’alerte était finie ! il ne restait plus qu’à attendre l’éveil, à se plaindre pour la forme et à pardonner. Oh ! comme elle pardonnerait tout à l’heure !

Après cela, durant un long moment, il n’y eut dans la pièce que le murmure de deux souffles réguliers, symbole d’une paix indicible. Enfin un bruit léger déchira le silence. René, tel un plongeur qui revient à la surface, aspirait l’air, détendait ses bras, et se redressait…

A la vue de sa mère, il eut un tressaillement qui acheva de l’arracher au sommeil.

— Quoi ! dit-il, déjà levée, maman ?

D’un geste de main apaisant, madame Manchon lui fit signe de ne pas bouger.

— Oui, il est très tôt… dors encore… tu es fatigué… j’ai le temps.

Il ne répondit pas tout d’abord, en proie à l’effarement qui succède aux fins de nuit écrasées. Une seconde auparavant, le repos de la mort ; subitement, la rentrée dans le réel ; au fond de l’âme, les lourdeurs et l’obscurité se retrouvent intactes, avivées par le contraste.

— Bonjour, murmura-t-il, comment vas-tu ?

Madame Manchon renouvela le même signe apaisant. Bien qu’elle n’eût aucune crainte, elle souhaitait retarder les explications qu’elle sentait devoir suivre, et qui d’avance lui semblaient si inutiles !

A demi soulevé sur l’oreiller, René cependant poursuivait :

— Rien de changé dans la maison ?… Lapirotte toujours en sucre ? mon frère toujours acide ?…

Et madame Manchon encore hocha la tête : non, rien n’était changé, pas même son désir de se taire qui la tenait assise au bout du lit, sans se pencher seulement pour embrasser son fils.

Étonné, René fronça les sourcils :

— M’en voudrais-tu au point de ne plus vouloir répondre ?

Alors se décidant enfin :

— Trois semaines sans te voir, soupira-t-elle : bientôt dix jours sans nouvelles !…

Il riposta d’un ton léger, bien qu’en réalité dépourvu d’assurance :

— Mais il me semble que toi aussi…

— Ne continue pas ! Laisse-moi d’abord reprendre possession de toi. Que je te sente redevenu mon fils et point changé !

— Oh ! maman, répliqua-t-il en riant, tu vas me faire croire qu’on aurait pu me voler en route : heureusement que, me tâtant, je me sens vraiment le même.

Elle sourit à ce mot qui le lui montrait, comme elle s’y attendait, dégrisé, repentant, et répéta :

— Le même ?… pas tout à fait, j’espère ?

Une seconde s’écoula, encore joyeuse… et tout à coup la chimère qui s’écroule, la vérité qui s’abat sur le rêve.

— Pas tout à fait… tu l’as dit, maman, puisque je viens te chercher et veux te ramener auprès de celle que j’aime, sûr que tu l’aimeras aussi dès que tu la connaîtras.

Anéantie, madame Manchon contemplait René, tandis que les syllabes légères tombaient sur elle, pareilles à des gouttes de plomb, et que René, de son côté, les prononçait d’un ton résolument détaché, ayant l’air de supposer que les choses ne pourraient suivre un autre cours.

Quand ce fut terminé, elle joignit les mains :

— Ainsi, fit-elle d’une voix éteinte, ce n’est pas fini ?

— Pouvais-tu en douter ?

Elle ne répondit pas. Elle venait de baisser la tête. On aurait pu la croire échappée ailleurs : et de fait, toute sa jalousie revenue, éperdue devant l’imminence du péril, elle se demandait : « Au nom de quoi refuser de nouveau mon consentement ? — Quelles raisons lui donner, puisque la vraie ne peut se dire et qu’il n’y a rien contre cette femme ? » Elle se le demandait, ne trouvait pas, et désespérée se taisait.

Enhardi, René reprit :

— Voyons, maman, il est temps de renoncer à des silences qui n’ont servi qu’à nous faire souffrir l’un et l’autre. Dès lors que tu t’obstinais à tenir ta plume au sec, le meilleur était de prendre le train : c’est ce que j’ai fait. Maintenant, il n’y a plus qu’à tirer au plus court en nous expliquant sans ambages… Tu m’as écrit que tu me désapprouvais : mais tu as omis de m’en donner les motifs. Hé bien ! reconnais ma bonne foi : je ne demande qu’à les entendre, et même à m’incliner devant eux, s’ils tiennent. Quels sont-ils ?

Toujours tête basse, madame Manchon continuait de se taire. René poursuivit encore :

— Est-ce la famille qui ne te plaît pas ? elle vaut au moins la nôtre. La fortune ? médiocre, j’en conviens : combien de fois, cependant, ne m’as-tu pas assuré que j’en avais pour deux ? Annette ? mais tu ne sais qui elle est, et que te demandais-je, sinon précisément de venir la juger ?

— Tu prétends ?… interrompit cette fois madame Manchon.

— Je ne prétends pas : je suis sûr que mieux éclairée, et ravie d’aider à mon bonheur, tu vas consentir à m’accompagner, aujourd’hui même, là-bas… où tu es attendue, soit dit sans reproche, avec une patience que d’autres peut-être n’auraient pas eue. Tu ne réponds toujours pas ? Faut-il m’expliquer mieux en…

— Inutile, interrompit madame Manchon d’un ton bref.

Puis, pensive :

— Je croyais cependant m’être exprimée assez clairement dans ma lettre pour que tu connusses d’avance l’accueil que je ferais à pareille demande.

— Tu refuses ?

— Évidemment.

Chose curieuse, à mesure qu’ils précisaient leur dissentiment définitif, leurs voix, au lieu de s’irriter, s’apaisaient, et leurs regards s’éteignaient. Il semblait qu’au fond d’eux-mêmes d’autres sujets plus importants se substituaient au premier. De toute son âme, en effet, madame Manchon, au lieu d’écouter, continuait de chercher le prétexte avouable, qui, arrêtant son fils, la sauverait du dépouillement dont elle était menacée. René, de son côté, parlant de son avenir, ne s’occupait déjà plus que du passé. Ainsi, chacun était ramené à son instinct profond : ici, la passion maternelle résolue à toutes les ruses plutôt que d’être dépossédée ; là, le souvenir des gênes insaisissables qui, tolérées hier, risquaient demain de ne pouvoir être supportées.

Ni l’un ni l’autre ne s’aperçurent qu’ils avaient cessé de parler.

Soudain, René parut obéir à une impulsion nouvelle, et avec l’expression distraite de quelqu’un qui ouvre une parenthèse sans importance :

— Au fait, maman, pendant que j’y songe, et avant de revenir à ce qui nous occupe, voudrais-tu me donner la réponse à une question qui m’a été posée, il y a quelques jours, et devant laquelle je suis demeuré perplexe ?

— Quelle question ? répéta madame Manchon qui, à mille lieues des pensées de René, voyait avec bonheur dans ce détour une occasion de gagner du temps pour réfléchir encore.

— Pourquoi m’avoir imposé un nom que je suis seul à porter dans la famille ?

Toujours ignorante du chemin qu’elle suivait, madame Manchon sourit :

— Mais rien de plus simple, mon enfant… c’est ton frère qui m’en a donné l’idée.

— Ah ! c’est mon frère…

Et soudain, le visage de René se ferma.

— Cela te surprend ?

— Un peu.

— Tu as tort. Ton frère s’occupe de tes intérêts, à sa manière, il est vrai, qui est assez froide, mais pleine de sens quelquefois.

— Et sous quel prétexte a-t-il souhaité ?…

— Rien de plus simple encore. Il me voyait ambitieuse pour toi. Qu’il eût ou non raison, il estimait qu’une apparence de titre fait bien en république. Je me suis laissée convaincre. En fin de compte, tes enfants, à défaut de mieux, en profiteront.

Ceci d’une voix nette ; le regard posé sur René semblait ajouter : « A quel propos de l’inquiétude quand il s’agit de choses évidentes ? » Cependant, pourquoi madame Manchon s’apercevait-elle tout à coup que ces choses évidentes le devenaient déjà moins ? pourquoi surtout suffisait-il d’en parler pour évoquer l’abbé et le cortège d’appréhensions dû à l’un de ses entretiens ?

— Qui t’a interrogé à propos de cette sottise ? reprit madame Manchon, poussée malgré elle à aller au delà.

— Oh ! dit vivement René, quelqu’un… à la banque peut-être… je ne sais plus.

— Pas l’ami de ton frère, je pense ?

— L’abbé Valfour n’y est vraiment pour rien.

En ce moment, l’apparition du nom de M. Valfour aurait pu paraître puérile : mais tous deux suivaient une logique intérieure qui leur interdisait de s’étonner.

— C’est tout ? conclut madame Manchon après une courte pause durant laquelle il lui parut qu’un danger, dû à son fils aîné, venait de la frôler.

— Non, maman, dit René subitement dressé sur l’oreiller.

Elle frémit :

— Qu’y a-t-il encore ?

— Il y a que, puisqu’il en est ainsi, tu dois m’accompagner là-bas.

Elle ne comprit pas tout d’abord, ou plutôt elle se refusait à admettre un lien quelconque entre la question posée par René et le conflit qui recommençait :

— Faut-il te répéter que ma décision est prise ?

— C’est que tu ignores les bruits qui courent !

— A Semur, il court des bruits sur nous ?

— On dit… on ose dire que, quoi qu’il arrive, tu ne consentiras jamais à revenir avec moi.

— On ne se trompe pas.

— Seulement, on en donne pour raison précisément cette différence de nom entre mon frère et moi. C’est tout juste si l’on n’exige pas que je sorte mon acte de naissance pour prouver que je suis vraiment ton fils !

Madame Manchon, aux derniers mots, promena un regard épouvanté sur les murs, comme si, aspirée par une trappe, elle voulait, avant de disparaître, leur jeter un dernier adieu. Tout à coup elle venait d’apercevoir un dépouillement devant lequel l’autre ne comptait plus. Mais qui avait osé cela ? De qui René tenait-il ses soupçons ?

Dans les instants de grand émoi, on ne saurait mesurer ni la vitesse ni le nombre des pensées diverses fulgurant à travers un cerveau. En une seconde, je le répète, madame Manchon, eut le temps de supputer la douleur d’être jugée par le fils de son âme, de chercher à qui elle le devait, et d’en accuser son autre fils. Elle eut le temps encore de songer : « C’est bien un crime de prêtre : je ne pardonnerai jamais. » Puis brusquement, une autre perspective s’ouvrit à elle, celle-là rayonnante. Non seulement, René ne savait rien, puisqu’il interrogeait, mais grâce à lui, la raison tant cherchée pour écarter définitivement les Traversot venait de paraître !

— Et c’est cela… cela… que ces gens ont pensé de ta mère ! murmura-t-elle presque à voix basse, tandis que de la main elle semblait écarter une affreuse vision.

— Maman ! jeta René décontenancé par l’attaque, je n’ai pas dit…

— Allons donc !

De nouveau, la main de madame Manchon fendit l’air. Il semblait qu’elle achevât de débarrasser l’espace des intrus qui depuis une heure volaient ici l’air respirable.

— Allons donc ! si ce n’était venu par eux, aurais-tu retenu, fût-ce une minute, ces ordures ? Admirable, en vérité, la délicatesse d’une famille qui, pour mieux t’accaparer, n’hésite pas à salir la tienne et, férue d’honneur, offre pourtant de s’accommoder de nos restes ! Ne caches-tu plus rien au moins ? S’en est-on bien tenu là pour te détacher de moi ? Et tu veux que j’accoure en pénitente, prouver que grâce au ciel… Ce serait imbécile si ce n’était risible !

Comment rendre l’accent de ces phrases ? Il y passait même du triomphe ! Ce ne devait être, hélas ! qu’une ivresse passagère. Désormais tout à son angoisse, déjà René répondait :

— Tu te trompes : ce n’est ni imbécile, ni risible. Il ne s’agit plus des Traversot, ni d’Annette, mais de moi ! En apprenant ces bruits, j’ai ressenti un malaise que je ne parviens pas à exprimer. La pensée qu’ils persistent me trouble plus encore. Crois-moi, je ne trouverai la paix qu’en leur infligeant un démenti par ta venue, et c’est pourquoi tu dois… je te supplie de repartir avec moi !

Butée, elle répéta :

— Non, c’est toi qui vas rester !

— Maman ! n’as-tu pas entendu ? il est impossible de laisser affirmer que tu ne peux m’accompagner là-bas parce que tu ne peux expliquer des choses du passé.

— Que t’importe, puisque tu sais que les autres se trompent !

— Maman ! les autres ne comptent plus : c’est moi maintenant que je te demande de rassurer !

— Te rassurer !… tu en es là ?…

Et cette fois, madame Manchon se renversa sur son fauteuil. En trombe, le doute de son fils venait de passer sur elle et l’écrasait. Elle avait redouté de voir le cœur de René pris par une passante : mais cela, ce n’est que l’épreuve d’un Lormier ! il s’agissait de bien autre chose !

Le mot de René, d’ailleurs, avait été prononcé, comme il arrive souvent, sans que fût mesurée sa portée réelle. Dans ces cas-là, est-ce encore nous qui parlons, ou un autre enseveli au fond de nous-même et qui prend place d’office parce qu’il voit mieux ? A peine eut-il compris ce qu’il venait de dire, que René aussi s’effraya autant que sa mère. Leurs deux regards se croisèrent. Celui de madame Manchon était pesant, chargé de stupeur : par-dessus tout, il y paraissait l’immense désarroi d’une âme ; celui de René mendiait de la lumière ou peut-être un pardon — comment le savoir ? — Puis on entendit un bruit à peine perceptible : madame Manchon se levait.

On n’est jamais plus proches que lorsqu’on a conscience de s’être fait beaucoup de mal.

A la vue de sa mère debout et qui sans doute allait partir, René tendit les bras :

— Maman ! appela-t-il d’une voix défaillante.

Elle se retourna, secouée jusqu’au plus intime de l’être, aperçut le geste, et s’arrêta.

— Maman, j’ai tant de chagrin !

— Et moi donc !

Le double cri de leurs effrois devant la douleur souveraine. Pourtant, tout au plus en avaient-ils senti passer l’ombre sur eux.

— Maman ! tu ne vas pas m’abandonner ainsi ?

— T’abandonner !

Encore un cri, mais combien différent du premier ! Subitement projetée vers René, redevenue tendresse vivante, enfin madame Manchon cédait à l’appel des bras ouverts, se précipitait vers eux. Elle et lui s’étreignirent. Ils ne se parlaient plus. Ils auraient eu peur de troubler ce moment ineffable où, rapprochés, fondus, ils avaient conscience d’échapper à la tourmente en oubliant ce qui n’était pas eux. Ce fut un moment unique, l’ivresse sur la cime : mais on ne demeure jamais longtemps sur la cime. Avant même que l’étreinte ne devînt plus lâche, l’un et l’autre étaient déjà redescendus dans la plaine : René pour sentir qu’un double désastre continuait d’emporter à la fois le passé et l’avenir, madame Manchon pour ne découvrir autour d’elle que des abîmes. Que se passa-t-il ensuite en celle-ci ? Sans doute dut-elle songer : « Avec ou sans moi, il partira ; si je vais avec lui, non seulement je le rassure, mais il me reste la chance de tout rompre sur place. » Quand on en est à sentir trébucher l’effort entier d’une vie, on cesse de vouloir tout sauver : régler la part du feu suffit. Quoi qu’il en soit, elle reprit soudain très bas :

— Maintenant lève-toi… Ce qui précède était pour t’éprouver… Tu persistes : je ne résiste plus. Demain… ce soir… quand tu voudras !…

Le miracle n’étonne pas, dès qu’il est conforme à nos désirs. Sans desserrer l’étreinte, René répondit simplement :

— Ah ! maman ! je savais bien que tu voudrais me rendre heureux !

VII

Il faut avoir cru son bonheur perdu pour le savourer dans sa plénitude. Les heures qui suivirent furent pour René et madame Manchon la lueur suprême d’une intimité que les événements s’apprêtaient à détruire. Jamais René n’avait eu plus conscience d’être le fils d’élection de sa mère : jamais madame Manchon, sacrifiant en apparence sa passion jalouse aux désirs de son enfant, ne s’était crue aussi près de le posséder tout entier.

Toutes choses pesées, une demande officielle fut adressée sur l’heure à madame Traversot. On convint de remettre le voyage décidé à la réception de la réponse ; René, lui, partirait seul, le lendemain.

Quand l’abbé parut pour le repas du soir, il ne marqua d’étonnement ni de la présence de son frère, ni de l’accueil glacé de madame Manchon. Celle-ci, durant les intervalles de liberté que procurait la conversation joyeuse de Lapirotte avec René, jetait de temps à autre sur le prêtre un regard aigu.

A la sortie de table, René crut bon de le remercier :

— Il paraît, dit-il, que tu m’as approuvé dès le début. Je ne l’oublierai pas.

L’abbé répondit avec simplicité :

— Dans cette occasion comme en toute autre, je m’efforce d’accomplir mon devoir. Il ne faut pas me savoir gré de ce qui est d’obligation.

A peine débarqué à Semur, René courut à l’hôtel de Thil. La lettre qui le précédait et sans doute une visite de l’abbé Valfour y avaient tout changé. René fut accueilli par le premier vrai sourire de madame Traversot. On le retint à dîner. Annette seule avait pris un air grave. Un dénouement si prompt l’effrayait : c’est maintenant qu’elle commençait d’avoir peur.

Deux jours plus tard, René aperçut à la devanture de l’unique bijoutier de Semur une perle montée sur bague et qui était d’une eau rare. Il eut la fantaisie de l’acheter et, dès qu’il fut avec Annette, lui offrit ce bijou, se réservant de le remplacer plus tard par un autre plus digne.

— Vous m’aviez accordé votre main, quoi qu’il arrive : que ceci soit de même le gage de nos fiançailles pour nous seuls.

Annette, inquiète des moindres signes, essaya l’anneau qui se trouva trop large.

— Qu’importe ! dit René : j’aimerai vous le voir, quand nous serons en tête-à-tête.

— Mais je craindrai de le perdre…

— Qu’importe encore, dès lors que je ne vous perdrai pas !

Et ce fut, là aussi, une minute heureuse. Ils erraient sur la terrasse. Alentour, les collines vertes tendaient vers eux les prémices d’un été précoce. A leurs pieds, l’Armançon chuchotait son approbation rieuse. On n’apercevait que lumière, on ne respirait que parfums ; mais quelle parure plus belle la terre eût-elle souhaitée, que ces deux êtres frissonnant au souffle de l’amour ?

La nouvelle de la demande officielle, de l’arrivée certaine de madame Manchon, et de l’acquisition chez le bijoutier d’une bague qu’on ne voyait pas encore au doigt d’Annette, fusa à travers la ville avec une rapidité qui tient du prodige. René s’en rendit compte aux compliments que lui adressa, dès le lendemain de son achat, M. Chasseloup avant d’entamer le travail du matin. Et ceci nous ramène à la banque, dont je n’ai pas encore parlé…

Le moment vient d’indiquer en quelques mots quelles y étaient les attributions de René et d’en faire une description, telle du moins que je m’en suis fait idée. Duclos rectifiera mes dires, s’il en est besoin.

Située rue Buffon, la banque Chasseloup occupait une maison ancienne dont on avait aménagé, tant bien que mal, le rez-de-chaussée et le premier. Le rez-de-chaussée servait aux employés et au public, le premier abritait la direction. Trois portes donnant sur le palier de l’étage y desservaient l’une le cabinet de René, l’autre une pièce banale réservée au gardien, et la dernière enfin, située entre les deux précédentes, le bureau de M. Chasseloup. Au fond, à droite, une sortie dérobée permettait de gagner le bas par un petit escalier intérieur. Entre le bureau de Chasseloup et le cabinet de René existait en outre une communication directe. Vous jugerez dans un instant combien ces détails ont d’importance.

Le travail de René se réduisait à étudier, chaque matin, de concert avec M. Chasseloup, la cote du dernier marché, à suivre le mouvement des fonds et à parler ensuite interminablement des menues affaires que les spéculateurs en mal d’argent s’efforcent de passer à la province, quand Paris a refusé de les suivre.

La force de Chasseloup en ces matières était son extrême défiance. Il traitait la banque avec des méthodes de paysan, sans audace mais sans risques. Cela ne l’empêchait pas de jouer en imagination. Il se procurait ainsi la satisfaction de dire : « Si j’avais voulu, j’aurais gagné ceci… » ou bien : « Sans mon coup d’œil, j’aurais perdu cela… » Plaisir sans danger, qui joint à des bénéfices réguliers, suffisait à le rendre d’humeur joviale.

L’espoir de vendre la banque, à un prix inespéré, et la séduction de René avaient, comme il sied, mis très vite les relations des deux hommes sur un pied de confiance réciproque. En l’absence de Chasseloup, le personnel, qui en avait conscience, s’adressait donc à René. Des clients prirent même l’habitude de frapper directement chez lui. En cas d’hésitation, René passait chez Chasseloup par la porte de communication et, de toutes manières, l’affaire était réglée.

Un dernier détail, enfin : une maison telle que celle-ci est un établissement régional dont le public se trouve repéré d’avance et demeure à peu près invariable. Or, deux mois environ avant l’époque qui nous occupe, la banque Chasseloup s’accrut d’un compte important, — plusieurs centaines de mille francs, — déposé par une demoiselle Lormier, inconnue de Chasseloup autant que de René. C’était là une aubaine point négligeable ; le nom de Lormier figura dès lors sur la liste des personnes à traiter avec égards.

Ceci dit, René venait à peine de recevoir les félicitations de Chasseloup que survint l’abbé Valfour, monté à tout hasard pour s’enquérir.

— Est-il exact que vous ayez acheté déjà l’anneau de fiançailles ? demanda-t-il.

René ne put cacher son agacement :

— Je commence à craindre, répondit-il, qu’on ne puisse éternuer dans cette ville sans qu’y réponde le tocsin.

M. Valfour sourit avec indulgence.

— Rançon des grandeurs : on les contrôle. Cela ne gêne pas, en somme, et pourquoi vous en occuper ?

— Peste ! s’écria René avec une nuance de rancune, vous ne teniez pas le même langage lors de mon départ pour Paris !

— C’est qu’aussi, que voulez-vous qu’il arrive ? riposta l’abbé sans se démonter.

Au même instant, le gardien de bureau entra : mademoiselle Lormier désirait parler à M. Chasseloup.

— Hé bien, introduisez-la !

— Mais M. Chasseloup vient de sortir, et il s’agit, paraît-il, d’un renseignement urgent.

— Soit : qu’elle attende !

Et se tournant vers M. Valfour :

— Connaissez-vous ?

Toujours prudent, l’abbé fit une moue incertaine.

— Un bon prêtre doit connaître chacun de ses paroissiens, au moins de vue.

— Qui est-ce ?

— Une personne fort bien, je crois, intelligente, pieuse, et qui vit avec son père. Toutefois que vient-elle faire ici ?

— J’en sais autant que vous. C’est une recrue nouvelle. M. Chasseloup tient à la satisfaire.

L’abbé prit un air entendu :

— Je reconnais les procédés de la maison : les petits ruisseaux font…

— Les gros, voulez-vous dire.

— Pas possible !

— C’est ainsi.

L’abbé considéra René avec étonnement, puis ramassant son chapeau :

— Au genre de vie des Lormier, je ne l’aurais pas cru… Par où puis-je m’évader sans être vu ?

— Vous avez peur d’une rencontre ?

— Non : pourtant, quand c’est réalisable, je préfère n’être aperçu qu’aux lieux convenant à mon ministère.

— Parfait ! Allez avec Broquant (René désignait en même temps le gardien de bureau) : il vous mènera au petit escalier.

Laissé seul, René revint ensuite attendre à sa table la cliente annoncée. Corvée de métier, dépouillée d’imprévu. Chasseloup serait désolé de ne pas recevoir lui-même cette Lormier. Au fait, peut-être celui-ci rentrerait-il sous peu ? Alors, autant ouvrir la porte de communication, de manière à ne point le manquer : et s’étant levé, René fit comme il disait. Quand il revint sur ses pas, la visiteuse entrait.

— Je vous en prie, mademoiselle, prenez place…

Il avança un fauteuil, et s’installant lui-même, poursuivit :

— Vous désiriez un conseil ? A quel propos et en quoi pouvons-nous vous être utiles ?

Déjà plié au métier, il s’exprimait avec le ton détaché d’un marchand d’épices prêt à ouvrir ses tiroirs au gré de la demande. Il ne regardait même pas celle à qui il s’adressait : toutefois, en terminant, il se sentit brusquement retenu par un détail stupide.

La personne qui était là, tenait dans une main un paquet de récépissés et dans l’autre un parapluie, inutile par ce jour de beau temps, mais dont le bec avait une forme que René croyait avoir aperçue déjà en d’autres circonstances.

— Avant de vendre quelques-unes de ces valeurs, j’aimerais avoir l’opinion de la banque, répondit mademoiselle Lormier.

Déposant ensuite les récépissés devant René, elle prit à deux mains le parapluie, en promena l’extrémité sur le tapis et parut s’absorber dans les dessins qu’elle traçait. Plus de doute : René reconnaissait aussi la voix. L’inconnue de la gare et mademoiselle Lormier ne faisaient qu’un.

Il est parfaitement désagréable de se rendre compte qu’on s’est mépris en certaines occasions : il est aussi d’usage qu’on affecte alors d’ignorer ce qui a pu se passer. René reprit donc :

— De quelles valeurs s’agit-il ?

Il fit mine en même temps de parcourir les récépissés : puis, parce qu’aucune réponse ne venait, il se tourna de nouveau vers la visiteuse. Celle-ci continuait de jouer avec le parapluie.

— C’est bien le même, dit-elle enfin, à l’instant où, entraîné par l’exemple, René en regardait la pointe.

Aucune ironie perceptible, d’ailleurs. Mademoiselle Lormier semblait évoquer ce souvenir comme une chose indifférente de sa vie.

Il balbutia, décontenancé :

— Mon Dieu ! mademoiselle, croyez bien que, de moi-même, je ne me serais jamais permis… Aussi bien, je sens en ce moment quelles excuses…

Elle l’interrompit :

— Vous plaît-il de me rendre ceci ?

Elle désignait les papiers. Il crut que pour couper court à une explication gênante, elle souhaitait y chercher tout de suite un renseignement, et obéit. Mais elle en refit un paquet et de l’air le plus naturel :

— La vérité est que je n’ai besoin d’aucune indication financière. J’avais envie tout simplement de revoir mon compagnon d’un soir et de m’entretenir avec lui. Êtes-vous disposé à reprendre une conversation… qui fut, je l’avoue, un peu vivement interrompue ?

Le plafond se serait écroulé aux pieds de René qu’il n’eût pas éprouvé une moindre surprise.

— Il est clair, mademoiselle, que je ne puis que m’incliner devant ce désir… inattendu ; les souvenirs que j’ai dû vous laisser rappellent par trop une inconvenance dont je sollicite humblement le pardon, balbutia-t-il.

— Je conçois qu’ils vous gênent, surtout en ce moment, répartit mademoiselle Lormier toujours paisible. C’est sans doute la raison pour laquelle, passant tous les jours devant moi, vous ne m’avez jamais aperçue.

Il protesta du geste :

— De cela, du moins, vous ne sauriez m’en vouloir, puisque je n’avais pas entrevu votre visage !

— Mettons que vous êtes surtout occupé par un autre.

Et la pointe du parapluie sembla tenter de percer le tapis, cependant que René s’inquiétait soudain.

Mademoiselle Lormier poursuivit :

— On annonce vos fiançailles : mes compliments… A quand la noce ?

René, de plus en plus gêné, secoua les épaules :

— Mais… en vérité, rien n’est fixé… Cela dépendra.

— Oui, de beaucoup de choses : avec vous, il est prudent de ne rien arrêter d’avance, car vos sentiments changent assez vite, si je m’en rapporte à ma propre expérience.

Et mademoiselle Lormier, détournant la tête, sans doute pour ne point voir l’accueil reçu par sa remarque cruelle, considéra la pièce voisine, c’est-à-dire le bureau de M. Chasseloup. René trembla qu’elle ne voulût fermer la porte ; mais il n’en fut rien. Mademoiselle Lormier, maintenant, était occupée à relever sa voilette. La chose faite, elle revint à sa position primitive.

Durant un court moment se déroula ensuite une scène muette et singulière. Tandis que le regard de mademoiselle Lormier, planté droit sur René, semblait commander qu’il daignât au moins examiner les traits qu’on lui montrait, René, tout à l’inquiétude du présent, persistait à ne pas les voir, et devenu on ne sait quoi de fuyant, ajoutait sans le vouloir un grief cuisant à ceux contre lesquels il prétendait se défendre. Mademoiselle Lormier parut la première se lasser du jeu :

— Nous disions donc, reprit-elle, que la noce est retardée…

— Non, rectifia René, que la date n’en est pas arrêtée.

— Hé bien, je crois justement me rappeler qu’en entrant ici, je m’étais proposé de vous inviter à l’ajourner tout à fait.

René accueillit, impassible, la menace que ces mots recouvraient.

— Me permettrez-vous, mademoiselle, de remarquer que, si réels que soient mes torts à votre égard, vous n’avez aucun titre à me donner pareil avis ?

Mademoiselle Lormier eut un léger haussement d’épaules :

— Vous ferez bien pourtant de tenir compte de mon avertissement.

— Ah !… ce n’est plus déjà qu’un avertissement ?

— Croyez-moi. Si vous ne vous résignez à la rupture, les Traversot en prendront l’initiative.

— J’ignorais que vous eussiez le don de prophétie.

— Ce que je sais de vous me suffit.

— Vraiment ! vous savez de moi…

— Beaucoup de choses… plus que vous n’en savez vous-même.

— Vous m’étonnez. Peut-on savoir lesquelles ?

— Non.

On entendit un bruit sec : René jetait sur la table le coupe-papier avec lequel il jouait machinalement.

— En tout cas, et si compromettant que puisse paraître l’abri momentané offert par un parapluie, je doute que la divulgation en soit de nature à me gêner !

— Si je désirais autre chose que votre bonheur, il eût été bien simple de ne pas vous avertir, répliqua mademoiselle Lormier d’un ton paisible.

Et le jeu des yeux, les uns cherchant René, les autres fuyant devant un appel qu’ils ne remarquaient pas, recommença silencieux.

On peut trouver surprenant que parvenus à ce point, René n’ait pas tenté de rompre ou mademoiselle Lormier se soit obstinée à poursuivre un but qui, à l’évidence, prétendait se dérober : c’est qu’il y a, quoi qu’on pense, d’autres modes que la parole ou le regard pour communiquer. Dans les circonstances importantes, les âmes recourent au contact direct. Ils savaient tous les deux que, loin d’être épuisé, l’entretien n’avait pas encore abordé l’essentiel.

Soudain, mademoiselle Lormier se raidit : enfin ! René venait de l’apercevoir.

Une seconde s’écoula, puis douloureusement :

— Vous n’aviez pas voulu me croire : suis-je assez laide ?

— Oh ! répliqua-t-il sans parvenir à cacher que cela lui était indifférent, une femme ne se prétend jamais laide que lorsqu’elle ne l’est pas.

— Vous êtes bien demeuré le même !…

Et un sourire bizarre éclaira les lèvres de mademoiselle Lormier. On n’aurait pu démêler quelles parts de satisfaction et d’ironie y figuraient.

— Le même ? interrogea René.

— Si j’étais tentée de vous croire, je n’aurais qu’à rassembler mes souvenirs pour m’assurer, grâce à eux, qu’entre deux déclarations, vous mettez au plus un intervalle d’une heure. Supposons que, pour mon malheur, j’aie pris autrefois la vôtre au sérieux…

— Mais vous ne l’a avez pas fait ?

— Que je l’aie fait ou non, en quoi cela excuserait-il votre façon de jouer avec le cœur des autres ? A vos yeux, révéler à une pauvre fille les premiers troubles de l’amour, l’enivrer de perspectives qui la détacheront des bonheurs qu’elle avait, quoi de plus simple et pourquoi s’en soucier ? Par contre, il se trouve que je suis de votre monde ou à peu près ; que ma fortune est suffisante pour me valoir l’accueil empressé de Chasseloup et Cie : aussitôt votre conscience s’inquiète : avec très peu d’effort, vous songeriez à réparer !

— Êtes-vous donc si sûre qu’il n’y ait eu qu’un coupable ? dit brusquement René.

— Rassurez-vous, je ne m’épargne pas non plus.

— Alors, nous voilà quittes !

— Qu’en savez-vous ? On ignore toujours le retentissement de certains actes dans une âme, acheva mademoiselle Lormier tandis que son regard allait chercher le sol.

L’accent et la phrase étaient si singuliers qu’aussitôt une pensée effleura René. N’oubliez pas qu’il était accoutumé de conquérir et de plaire.

— Vous ne prétendez pas ?… commença-t-il, baissant subitement la voix.

Aucune réponse. Il était possible que mademoiselle Lormier se tût parce qu’elle refusait de s’expliquer mieux, possible aussi qu’elle n’eût pas écouté.

— Allons donc ! reprit René, votre éducation, votre intelligence, votre fortune même, tout affirme… je ne puis admettre qu’un bavardage d’une heure ait suffi pour faire de moi autre chose qu’un passant !…

Mademoiselle Lormier releva brusquement la tête :

— Le regretteriez-vous, si cela était ?

Il la contempla, à la fois désarçonné et satisfait. Il craignait aussi d’être entraîné dans un piège.

— A quoi bon vous le dire, puisque cela ne peut être ?

— Supposons pourtant… Il y a tant de gens dont la destinée s’oriente en une minute ; pourquoi pas la mienne ?

— Dans ce cas, vous auriez su me retrouver. Je ne vous connaissais pas, mais vous me connaissiez, n’est-ce pas ? Vous m’auriez vu, parlé…

— Vous auriez même daigné me faire confidence de la dernière passion en cours…

Un rire nerveux ponctua la réplique. Puis, soudain, changeant de visage et redevenue pensive :

— Non, vraiment, surtout alors, je crois que je n’aurais pas reparu. De loin, plutôt, sans me découvrir, je me serais d’abord attelée à vous séparer de l’autre. La place nette, vous auriez accusé le hasard, maudit les circonstances, jusqu’au jour où, me découvrant enfin, avec ou sans votre consentement, je vous aurais conquis !

— Permettez-moi d’en douter, murmura René presque malgré lui.

— Parce que vous ignorez comment on aime ! L’amour pour vous n’est que caprice passager, dont la mémoire s’évapore avec le temps : pour moi, c’est le monde où ceux qui se donnent ne se donnent qu’une fois. Ah ! comme je serai bien tout entière à celui que je choisirai ! J’adore mon père : il ne comptera plus. Je crois en Dieu : je ne saurai plus s’il existe ! Une seule volonté au fond de moi : vivre pour lui, avec lui… Et ne croyez pas que je m’illusionnerai : à l’avance, j’aurai mesuré tout ce qui nous sépare, et jusqu’à son cœur ! Cependant, ayant appris déjà à quel point il peut oublier, je n’aurais pas peur, tant je serais assurée de faire toujours précisément ce qu’il souhaite. Je me sens de taille à le rendre célèbre s’il en avait envie, et à vivre au fond d’un bois, si cette ombre lui plaisait mieux. Pour le conquérir, pour le garder, j’oserais… tout…

— Même le lui dire ! interrompit René effrayé par la violence que de tels mots trahissaient.

— Pourquoi pas ?

Dédaignant désormais les faux-fuyants, abattant le jeu sans honte, elle s’était dressée, le couvrait d’un regard impérieux ; mais il arrêta du geste les paroles qu’elle allait dire :

— Mademoiselle, n’estimez-vous pas que pour vous comme pour moi, il convient d’interrompre ici un entretien qui ne peut être… qu’inutile ?

En même temps, il s’était levé. Les yeux de mademoiselle Lormier s’éteignirent.

— En effet, dit-elle, pour un peu, vous alliez prendre au sérieux mes… suppositions, et moi oublier le reste…

— Le reste ? répéta René.

A son tour, elle se leva sans répondre et abaissa sa voilette. Elle faisait cela sans effort apparent : cependant, elle avait tant de peine à se tenir debout, qu’elle dut prendre contre la table un appui momentané.

— De grâce, interrompit René, se rassurant déjà, allons-nous ainsi nous quitter sur des paroles amères ? Oh ! je comprendrais très bien que vous m’eussiez haï : mais puisque vous êtes venue, puisque j’espère vous avoir témoigné mon sincère repentir, ne pourrions-nous, avant de nous séparer, nous tendre amicalement la main, et de nos deux brèves rencontres, garder au moins le regret de ne pas nous être mieux connus ?

Il avait repris, sans y penser, les mêmes inflexions de voix caressantes qu’au retour de la gare. Il était de ceux qui ne peuvent supporter de n’être pas aimés, et qui, même sur le pas d’une porte, s’efforcent de gagner quelqu’un qui ne reviendra plus.

— Mais où prenez-vous que nous ne nous reverrons pas ? répliqua mademoiselle Lormier.

— C’est peu probable.

— Vous avez tort, puisque je voulais précisément vous donner rendez-vous ici dans huit jours.

— Pour quoi faire ?

— Pour m’annoncer que, tenant compte de mes avertissements, vous avez renoncé à l’idylle.

— Sinon ?…

— Je m’engage à la rompre d’office.

René la contempla, se demandant s’il avait entendu.

— Quelle comédie jouons-nous ? interrogea-t-il, se refusant à prendre au sérieux la menace.

Mais les yeux de mademoiselle Lormier heurtèrent les siens :

— Aucune. Je finis seulement par où je comptais commencer : oubliez le détour… et suivez mon avis.

— Quoi que vous pensiez de ma prétendue légèreté, imaginez-vous que mon cœur va se déprendre dans la huitaine, parce qu’il vous plaît de vous venger ? riposta René, soulevé par une brusque colère.

— Je n’imagine rien. Je vous défends contre vous-même : cela suffit.

Elle continuait de le défier du regard. On la sentait implacable et décidée à briser l’obstacle, quel qu’il fût, qui s’opposerait à ce qu’elle avait résolu.

— Alors, c’est la guerre ?

— Ou la paix… à votre choix.

— Jusques à quand ?

Elle eut une brève hésitation et dut s’appuyer de nouveau contre la table ; puis, gravement :

— Jusqu’au jour où, ayant découvert la vérité, vous découvrirez aussi qu’un grand amour vaut bien le sacrifice d’un peu de souffrance et même les risques de la haine !

Une entrée bruyante l’empêcha de poursuivre : Chasseloup, revenu dans son bureau, approchait brusquement et, pris de curiosité, dévisageait l’inconnue.

— Mademoiselle Lormier, dit René froidement, qui vous attendait pour vous entretenir de ses titres.

La haute taille de Chasseloup fit un plongeon :

— Ah ! mademoiselle, désolé…

Ce fut ensuite l’entretien muet de trois visages. Celui de Chasseloup s’offrait avec l’obséquiosité des grands jours ; celui de René exprimait le soulagement que donne l’arrêt, fût-il momentané, d’un entretien dont on ignore s’il vaut mieux le poursuivre ou l’abandonner ; mademoiselle Lormier redevenue impassible toisait tour à tour les deux hommes.

— Vous désiriez, mademoiselle ?… reprit soudain Chasseloup.

— Je ne souhaite plus rien, monsieur, puisque, grâce à M. de La Gilardière, je pars aussi renseignée que je le pouvais souhaiter.

Et s’adressant à René :

— Il est donc entendu qu’à défaut de nouvelles, je serai fidèle au rendez-vous. D’ici là, j’aurai pris mes mesures pour aider au résultat.

— Vous oubliez les récépissés, fit René d’une voix sourde.

— En effet…

— Accompagnez donc mademoiselle ! dit Chasseloup.

— Inutile, je connais le chemin. Je ne l’oublierai pas.

Et l’allure hautaine, elle atteignit le seuil.

— Bigre ! déclara Chasseloup, en voilà une qui me paraît savoir ce qu’elle veut. De quoi s’agissait-il ?

— Rien de sérieux… des indications d’avenir…

La voix de René était mal assurée. Tant que mademoiselle Lormier avait été présente, elle ne lui avait pas fait peur : tout à coup, il commençait de trembler pour Annette.

— L’avenir !… grommela Chasseloup, comme si vous ou moi étions capables de le prévoir ! Qu’elle le fabrique elle-même, si elle tient à l’avoir à son gré !

René ne répliqua rien : n’était-ce pas cela précisément que mademoiselle Lormier venait d’annoncer qu’elle ferait ?

VIII

Et les huit jours commencèrent…

Le soir même de la visite de mademoiselle Lormier, René m’écrivit pour me communiquer son anxiété. Au vrai, il se demandait : « Que cherche-t-elle ? Est-ce une femme qui venge son orgueil blessé ? Est-ce, au contraire, une détraquée en quête de chantage ? »

Je répondis : « Un chantage m’effraierait moins ; elle aime. » Et c’était bien ma pensée : je ne doutais pas que mademoiselle Lormier aimât René. J’allais plus loin : précisément parce qu’elle se manifestait de cette manière, tardive, maladroite et violente, j’étais assuré qu’il s’agissait là d’une passion sincère qui ne reculerait devant aucune extrémité.

Quoi ! direz-vous, de la passion pour un homme qu’on approcha quelques instants, qui n’a pas reparu, dont le peu qu’on apprit a seulement révélé qu’il adorait ailleurs ? Admettons un caprice de fille perverse, un goût passager qui flambe ainsi qu’un papier mince, et dont le moindre souffle dissipera ensuite la cendre légère : mais de l’amour !

Erreur : seul l’amour, et, j’ose affirmer, le grand amour, est capable d’agir de la sorte. Remontez aussi dans vos souvenirs, cherchez autour de vous les vrais amants : à l’origine du bouleversement de leur existence, vous trouverez toujours le même fait inexplicable et souverain : on aperçoit un être, on ne sait pas quel il est, on ignore parfois le son de sa voix, on ne soupçonne rien de son âme, et, instantanément, on est sûr de le retrouver, sûr de ne pouvoir suivre désormais que son sillage. Se heurterait-on ensuite à toutes les tares, cela n’arrête pas. Une seconde, un regard ont fixé le destin. La langue usuelle donne au phénomène un nom dont on abuse : le coup de foudre. Il n’y a jamais de coup de foudre au départ d’une fantaisie ou des longues tendresses ; l’amour total, au contraire, ne débute que par lui. Presque toujours encore le coup de foudre qui atteint l’un épargne l’autre. La réciprocité immédiate existe rarement. La vie est faite ainsi de courses d’aveugles, tragiques, où chacun, poursuivant sa propre chimère, est en même temps la chimère vainement poursuivie par un autre qui suit : et tels m’apparaissaient déjà mademoiselle Lormier et René. Inconscient, René avait passé : éblouie par la terre promise, une âme courait après lui, et, dût-elle expirer sur la route, tenterait tout pour le joindre !…

René, dans sa lettre, ajoutait : « Quand elle se vante d’en savoir sur moi plus que moi-même, est-ce bravade ou moyen d’égarer ma défiance ? Je crains qu’Annette ne soit la seule visée. »

Là encore, je répondis : « Parce qu’elle vous aime, c’est vous seul qu’elle tentera d’atteindre ; il est vrai qu’on ne peut soupçonner par quelle voie. » Hélas ! combien je voyais juste !

Quoi qu’il en soit, René, qui avait songé d’abord à prévenir les Traversot, y renonça. Une communication à l’abbé Valfour, intermédiaire avisé et conseiller discret, lui parut de même inutile. D’ailleurs, à la lettre suivante, et parce que la moitié du délai s’était passée sans incident, il semblait déjà rasséréné : « Le plus sage, concluait-il, n’est-il pas d’attendre les événements ? » Bien que l’attente m’ait toujours paru la ressource des tempéraments légers, c’était là peut-être le plus raisonnable.

Rarement, d’ailleurs, semaine s’écoula plus vide d’incidents. Autour d’Annette et de René, la ville même avait fait trêve. Le chœur semblait s’être évanoui. A Paris seulement, madame Manchon eut un accès de grippe, qui retarda une fois de plus sa venue. La logique des choses veut que, lorsqu’un premier mensonge a paru vrai, la vérité prenne à son tour air de mensonge. Madame Traversot, qui avait cru à l’indisposition imaginaire de madame Manchon, conçut de l’inquiétude à l’occasion de celle qui était véritable ; toutefois, comme la correspondance continuait, ce contretemps perdit sa signification menaçante.

Tant de calme endormait ; à mesure que, pareilles au sable de la clepsydre, les heures glissaient d’un cours égal et sûr, malgré lui René se prenait à croire que l’apparition de mademoiselle Lormier aurait été une alerte sans lendemain. Je ne ressentais pas, je l’avoue, la même confiance ; mais qu’importe ? Pour nous départager, il aurait fallu pénétrer auprès de l’intéressée, et qui de nous pouvait se vanter de connaître les pensées de mademoiselle Lormier ?

On atteignit ainsi le huitième jour.

Le récit que j’en ferai vous paraîtra sans doute plus obscur encore que celui de Duclos ; mais, rassurez-vous, il s’éclairera dans peu d’instants.

Ce huitième jour, donc, René se rendit à la banque, à l’heure du matin habituelle et, à tout hasard, recourut dès l’arrivée à la précaution des faibles, qui est de tenter de se dérober au danger.

— Mademoiselle Lormier se présentera peut-être, dit-il au gardien de bureau Broquant. Dans ce cas, conduisez-la chez M. Chasseloup ; je ne veux pas la recevoir et n’y suis pour personne.

A onze heures, rien n’avait encore troublé le travail coutumier. Chasseloup et René prolongeaient une conversation que la venue d’un chargement interrompit à peine.

D’ordinaire, quand Chasseloup recevait des billets, — fait assez rare, — il s’empressait de les envoyer au caissier ; mais, ce jour-là, entraîné par ses propos, il mit machinalement à côté de lui la liasse de dix coupures de mille francs retirée de l’enveloppe.

Vers onze heures et quart, quelqu’un frappa à la porte. René crut que Broquant venait annoncer mademoiselle Lormier. Il se trompait : c’était le teneur de livres, amené par un incident d’écritures.

— On ne peut s’en tirer sans les livres eux-mêmes, dit Chasseloup après avoir suivi l’exposé des difficultés rencontrées ; descendons. Venez-vous, La Gilardière ?

Mais René qui ne se souciait pas d’errer au hasard dans la maison, s’excusa :

— Encore une lettre à finir : je vous rejoins dans une minute…

— Soit : dépêchons, reprit Chasseloup.

Et il sortit précédé par le teneur de livres. Il avait négligé de ramasser les billets qui restèrent sur sa table, cependant que René repassait lui-même dans son bureau, laissant ouverte par habitude la porte de communication.

Ici, j’aimerais à m’arrêter pour constater combien exacte est la conception de Duclos quand il prétend toujours trouver, à l’origine de la douleur, l’homme créateur inconscient d’une souffrance qu’il ignore.

Si Chasseloup n’avait pas eu de distraction, et si le teneur de livres n’avait pas réclamé sa présence, il est clair qu’aucun des événements qui suivirent n’aurait été possible : il n’y aurait pas eu de drame, ou en tous cas, le drame, uniquement dirigé par des volontés calculées, eût perdu la majeure partie de sa cruauté. Au contraire, Chasseloup oublie par mégarde un geste usuel, un employé l’entraîne, et ces actes indifférents de gens, eux-mêmes indifférents, vont déchaîner sur tout un groupe humain, totalement inconnu d’eux, une tragédie mortelle.

J’entends bien qu’on répond : « Retardons de cinq minutes les événements, la tragédie n’existait plus ! » Il est probable : toutefois, ce qui se passe compte seul et non ce qui aurait pu se passer ! Or ce qui se passe est toujours dans le sens que je montre. Tant pis si l’explication fait défaut : les lois inexplicables, et surtout insoupçonnées, ne s’imposent-elles pas comme les autres, je dirai même plus que les autres, puisque, les ignorant, nous ne pouvons essayer de nous défendre contre elles ? Mais revenons à René.

Cinq minutes après la sortie de Chasseloup, Broquant enfin apparaissait :

— Mademoiselle Lormier est repartie. En apprenant que vous n’y étiez pas et que M. Chasseloup la recevrait, elle a préféré remettre sa visite à un autre jour.

— Ainsi, précise René, elle n’est plus là ?

— Non.

— Parfait.

Il attendit encore un peu, puis convaincu que les voies étaient libres, rejoignit Chasseloup. Toutefois, par excès de prudence, il prit l’escalier dérobé. Broquant, lui, avait déjà regagné sa case depuis quelques instants.

Arrivé au bas, René trouva l’affaire des livres réglée, et Chasseloup qui s’apprêtait à remonter.

— Si vous le voulez bien, fit-il, et comme nous n’avions plus rien d’important à nous dire, je m’en irai tout de suite. Ne comptez pas non plus sur moi, ce soir.

— A votre gré.

Les deux hommes échangèrent encore quelques vagues propos avant de se séparer. René, qui tenait à fuir la banque, se glissa ensuite dans la rue, non sans avoir au préalable scruté les alentours : Chasseloup, de son côté se rappela qu’il avait laissé des billets sur sa table, et du coup se hâta de reprendre l’escalier dérobé.

Sept à huit minutes en tout avaient suffi pour ces allées et venues. Quand Chasseloup rentra dans son bureau, les billets n’y étaient plus…

Duclos, doutes-tu encore que ton récit et le mien soient les deux faces de la même médaille ? C’est ici la croisée des chemins. Pour un instant, à l’heure du vol, nos héros piétineront si bien les mêmes sentiers, que me voici contraint de répéter ce qui fut dit déjà, — toutefois en y portant une première clarté.

Donc, Chasseloup rentré s’aperçoit que la place des billets est vide, procède à une recherche sommaire et, tout de suite persuadé qu’il y a eu vol, sonne Broquant.

— Qui a passé ici dans les dernières dix minutes ?

Seule mademoiselle Lormier s’était présentée à l’étage, mais sans entrer nulle part. Broquant l’avait vue redescendre aussitôt ; on ne pouvait songer à elle. D’ailleurs l’idée de la soupçonner était inacceptable. La même raison écartait René.

Restait que Broquant fût le coupable : ses antécédents rendaient la chose incertaine, mais possible.

Une scène violente suivit. On perçut jusqu’en bas les éclats de Broquant, ivre de fureur à la pensée d’être accusé. Chasseloup, obstiné, ne sortait point du dilemme initial :

— La Gilardière ou vous !

Broquant finit par jeter :

— Pourquoi pas La Gilardière ?

— Vous savez bien que c’est absurde !

— Alors les billets sont ici, quelque part, dans un coin où on ne les voit pas… Êtes-vous sûr seulement de ne pas les avoir égarés vous-même ?

— J’ai cherché.

— Il faut recommencer !

— Soit.

Et de nouveau Broquant bouleversa tout, mais, notez bien ceci : dans le seul bureau de Chasseloup.

Aucun résultat : les billets demeuraient introuvables. Pourtant l’heure avançait. Décidé, à part lui, de faire surveiller les dépenses de Broquant, Chasseloup dit :

— Soit ; nous reprendrons à deux heures. D’ici là, je vous interdis d’en parler à personne.

Il ferma lui-même les trois portes, mit les clés dans sa poche et partit.

Quand Broquant retrouva des employés dans la rue, il semblait à demi-fou. Aussitôt on s’empresse, on l’interroge. Sans se soucier des ordres de Chasseloup, il éclate en récits entrecoupés et conclut : « La Gilardière ou moi, d’accord : mais puisque je sais que ce n’est pas moi, il faut bien que ce soit lui… avec quoi paierait-il ses bagues en perle ? » Autour, on s’écriait : « Évidemment ! » Broquant, d’ailleurs, de la maison depuis sa fondation, jouissait des sympathies. On était sûr de son innocence.

Une heure après, grâce aux employés, Semur, mis au courant, et contrairement à tout bon sens, prenait parti et accusait René…

Personne en revanche n’apprit que dans l’après-midi, profitant de l’absence de René, Broquant, toujours mené par son idée, s’avisa de fouiller dans le bureau de celui-ci et en ramena triomphalement les billets, découverts dans la corbeille à papier.

Du coup, cependant, l’hypothèse du vol s’évanouissait. Il est vrai que pour la remplacer, on avait le champ libre. Pourquoi les billets avaient-ils été jetés là ? Était-ce pour les y abriter provisoirement ? ou pour permettre, toute réflexion faite, de les retrouver ? ou bien encore à la suite d’une étourderie ? Chasseloup reprit la somme sans insister, se promettant d’interroger René le lendemain ; quant à Broquant, il demeura convaincu plus que jamais que René l’avait cachée lui-même, avec l’intention de l’emporter dès que l’éclat, dû à la disparition, se serait apaisé.

René, pendant ce temps, ignorait tout, le vol supposé, les billets égarés dans sa corbeille, la fureur de Broquant, et surtout la rentrée du chœur dans l’aventure. Réfugié chez lui, il attendait…

Par une inconséquence normale en pareil cas, après avoir tout fait le matin pour éviter mademoiselle Lormier, il s’étonnait qu’elle ne reparût pas. Pendant près d’une semaine, il s’était bercé de l’espoir qu’au terme fixé, rien ne surviendrait : maintenant que son espoir semblait réalisé, il s’en effrayait plus que d’un acte défini. Que signifiait pareil silence ? Il en était à ressasser sans trêve la question, quand, vers le soir enfin, l’abbé Valfour se présenta, inquiet des propos qui couraient.

René fut stupéfait d’apprendre la disparition des billets, perçut immédiatement qu’un lien devait exister entre elle et le passage de mademoiselle Lormier, mais se garda d’en souffler mot. Quant à l’opinion de Semur à son sujet, il la trouvait à juste raison bouffonne et négligeable.

L’abbé, cependant, avait repris l’air soucieux de la sacristie.

— Je commence à me demander, dit-il, si quelqu’un n’a pas intérêt à répandre en ville des bruits sur vous, dans l’espoir qu’il en restera toujours quelque chose.

— Dois-je entendre, l’abbé, que vous allez me soupçonner aussi ?

M. Valfour haussa les épaules :

— A Dieu ne plaise ! mais, croyez-moi, il y a contre vous je ne sais qui ou je ne sais quoi, dont l’action est à rechercher et à supprimer au plus tôt.

— Peut-être avez-vous raison, répondit René sans s’expliquer plus.

Je passe sur la soirée, — la dernière, — chez les Traversot. A l’hôtel de Thil, rien n’avait encore pénétré et la paix régnait.

Rentré chez lui, René voulut en vain dormir. On n’est jamais plus clairvoyant qu’au sein de l’ombre et quand, les yeux fermés, on s’efforce de ne point raisonner. Aiguillé par les propos de l’abbé Valfour, il ne cessait de réfléchir à des choses qui auraient dû le frapper dès le début, et qui, alors seulement, lui apparaissaient.

Si mademoiselle Lormier n’avait pas renouvelé sa démarche du matin, qu’en conclure sinon qu’elle avait achevé son œuvre ? Dans quelle mesure l’histoire des billets s’y trouvait liée, peu importe ; les heures prochaines sauraient bien le dire : mais ne fallait-il pas remonter plus haut, et attribuer à la même origine les calomnies atroces sur la naissance douteuse ?

A cette pensée, René ressentit un trouble extraordinaire, puis une colère rétrospective, enfin le besoin de démasquer, coûte que coûte, l’adversaire auquel il devait la première angoisse profonde de sa vie. Assez de manœuvres obliques ; le seul mode assuré de lutter contre elles, n’était-il pas justement de briser l’anonymat de leur auteur ? Ainsi vont et viennent les volontés humaines ; après avoir souhaité ardemment éviter toute rencontre avec mademoiselle Lormier, René allait se lever, souhaitant non moins ardemment de la rencontrer. D’ailleurs, si contradictoires que soient les solutions successives adoptées, on ne cesse point de marcher au destin.

Mais où trouver mademoiselle Lormier ?

Ici, point de difficulté. Il suffirait de consulter son compte chez Chasseloup, l’adresse y figurait. Et là encore, sans qu’on le sût, c’était la marche au destin.

Au matin, René quitta ainsi sa maison, avec deux décisions prises : s’informer à la banque, forcer ensuite l’ennemi, où que soit son domicile… A l’avance, la lutte lui donnait des ailes ; il se sentait en vue de la mer libre, et humait la brise qui apporte la victoire.

Je vous demande pardon de courir à travers les événements : je les donne aussi sans justifications, tels qu’ils parurent alors se présenter à un simple témoin : dans quelques instants, une part au moins des mobiles intérieurs se dévoilera, mais, en ce moment, que l’extérieur suffise : et comme les acteurs du drame, sans en savoir plus qu’eux, laissons-nous rouler par le torrent…

Un quart d’heure plus tard, René, muni de l’adresse désirée, quittait son bureau quand il se heurta contre Chasseloup :

— Quoi, vous repartez ?

— Oui, je reviens dans un instant.

— J’aurais voulu auparavant…

— Me raconter ce qui s’est passé hier ? Nous avons le temps. D’ailleurs on m’a mis au courant, dès l’arrivée.

— Ainsi, vous savez que c’est dans votre panier…

— Hé, cher monsieur, mon panier ou le vôtre, voilà qui est indifférent, dès lors que les billets sont retournés à la caisse !

— A moi, en revanche, il ne serait pas inutile de savoir par quelle voie…

— Vous ne comptez pas sur moi, je pense, pour vous la révéler ?

— Au contraire ; je pensais être sûr qu’en rassemblant vos souvenirs, vous éclairciriez tout.

A tort ou à raison, René crut en même temps lire dans les yeux du bonhomme que sa certitude n’était pas feinte.

— Vous êtes fou ! s’écria-t-il ; mais pour le moment, j’ai autre chose à faire. Bonsoir.

Et il descendit exaspéré, se dirigeant vers le Rempart, non plus cette fois pour gagner l’hôtel de Thil, mais pour joindre enfin celle qu’il jugeait responsable de toutes les traverses qu’il venait de subir, y compris ce dernier et ridicule incident. Si mademoiselle Lormier avait jamais rêvé pareille venue, à coup sûr, ce n’était pas pour cette cause ni avec de tels sentiments. Il était écrit aussi que la visite n’aurait pas lieu, car à la même heure, les yeux lourds d’insomnie, la face ravagée par un désespoir inexplicable, mademoiselle Lormier quittait également sa tour, et soi-disant pour une course nécessaire, gagnait la ville.

A l’entrée du Rempart, il y eut alors deux ombres hâtives allant l’une vers l’autre, cependant qu’alentour le reste était désert, silence, et calme des matins provinciaux. Elles allaient, escortées chacune par l’écho sonore de son pas, plus solitaires au sein de leurs pensées que la rue même : et tout à coup, elles s’aperçurent !

Chose inattendue, on aurait cru les rôles changés. Mademoiselle Lormier parut décidée à fuir : René, au contraire, eut un élan pour la joindre. Mademoiselle Lormier, qui occupait le centre du trottoir, voulut céder la place et obliqua vers le mur : René agit de même, mais pour barrer le chemin. Inversement, il ne s’aperçut pas qu’une détresse sans nom paralysait les traits de mademoiselle Lormier, tandis qu’avant qu’il eût rien dit, elle avait déjà lu dans son regard l’arrêt qu’il lui apportait.

— Je pense, commença-t-il aussitôt, que vous ne vous plaindrez pas de mon exactitude : ayant manqué hier votre visite, je me rendais chez vous.

L’accent qu’il avait pris était comme le regard : âpre au point que, sans répondre et s’acculant au mur, elle joignit les mains. Quelle qu’en fût la raison inconnue, l’orgueil de cette fille n’existait plus : loin de menacer comme l’autre jour, elle implorait. Malheureusement, la colère de René l’empêchait de rien voir.

— Il est vrai, poursuivit-il ironique, que je vous trouve sur le chemin de la banque… Si vous ne souhaitiez que savoir quelles traces y a laissées votre passage, inutile d’aller plus loin, j’en viens.

Elle pâlit sous se voilette noire, mais toujours sans répondre.

— Allons, reprit-il, d’autant moins maître de ses mots qu’aucune réplique ne l’arrêtait. Ayez le courage de vos actes : c’est vous, n’est-ce pas ?

Ce qui suivit fut rapide comme toutes les catastrophes où sombrent des vies humaines. Le récit que j’en donne ne peut qu’en atténuer l’allure foudroyante.

Subitement redressée, mademoiselle Lormier se décidait à parler enfin et d’une voix nette :

— Je ne renie jamais ce que j’ai fait : c’est moi.

— Aviez-vous par hasard l’illusion que je serais pris pour un voleur ?

— Mes intentions m’appartiennent.

— C’est vous aussi, n’est-ce pas, l’inventeur du bruit qui a couru sur ma naissance ?…

De nouveau, un silence.

— Ah ! plus de faux-fuyants ! J’ai juré, ce matin, que les masques tomberaient. Ce roman vient de vous ?

— Non.

— Par vous ?

— Il est possible.

— Enfin ! les aveux commencent ! Ne vous arrêtez plus : pourquoi ce mensonge ?

— Je n’ai non plus jamais menti !

— Pourquoi ces inventions démentes ?

— Je n’ai rien inventé !

— Vous osez…

René s’interrompit. Tout à coup, il s’apercevait que, loin de nier, chaque réplique affirmait. A travers chaque mot, ce qu’il avait cru définitivement aboli, ressuscitait !

Une riposte siffla :

— Mais qu’ai-je à faire de vous écouter ? Vous espérez naturellement que je discuterai ces folies : elles ne me touchent pas.

— Peu importe en effet, pourvu que vous gardiez l’argent avec le nom !

Et défaillante, mademoiselle Lormier, les yeux baissés, attendit le coup qui l’abattrait, qu’elle avait cherché peut-être.

Un instant suivit si prodigieusement riche en mouvements intérieurs qu’aucun temps ne l’aurait mesuré, et qu’à sa suite tout pouvait paraître, même la folie. Puis les bras de René qui, tout d’abord, s’étaient bien levés pour frapper, retombèrent :

— Il suffit, dit-il. Vous êtes une misérable. Ayez soin que je ne vous retrouve jamais sur ma route. Une autre fois, je vous tuerais !

— Avant de me condamner, vous feriez mieux peut-être d’interroger votre frère…, répliqua encore la voix désespérée de mademoiselle Lormier, mais si bas qu’on avait peine à l’entendre.

René, qui allait s’éloigner, s’arrêta net, cloué au sol.

— Mon frère… pourquoi mon frère ?…

Si, à ce moment, mademoiselle Lormier avait relevé les paupières, elle aurait vu sans doute ce qu’est l’invasion d’une lumière mortelle sur un visage : de tous les mots possibles, un seul pouvait faire cela ; il était dit. Ah ! croyez-m’en, le destin ne se trompe pas dans ses choix ! Ne prétendant sans doute que se justifier, mademoiselle Lormier venait de tuer René et de se tuer elle-même.

Tout à coup ébloui par la clarté que le mot lui apportait, René rassembla ses forces et, oubliant jusqu’à l’existence de mademoiselle Lormier, repartit pour la ville.

Il allait, sans détourner la tête, uniquement occupé de suivre jusqu’au bout l’effroyable route qui s’ouvrait.

Quand, étonnée du silence persistant qui l’enveloppait, mademoiselle Lormier, de son côté, rouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était seule.

Ensuite, il n’y eut plus qu’une chaussée déserte, paisible comme avant et, contre le mur, la tache noire d’une femme immobilisée par la stupeur. Deux âmes venaient ici de se frapper à mort : mais quelles traces laisse un mot jeté dans l’air dansant au soleil de mai, et vaut-il de s’émouvoir parce que, grâce à lui, la souffrance a pu atteindre enfin les victimes de son choix ?

IX

Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé : cependant, il sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des cris d’appel inutiles.

En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait, mais triomphant.

« Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère ! » Une phrase, rien de plus… et l’indicible rejette ses voiles ; ce qui échappait, éclate aux yeux ; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de volontés impérieuses.

Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti : l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé jusqu’alors comme si la chose était vraie : de là à conclure qu’elle devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne se disait déjà plus : « C’est possible », mais, parce que l’âme au choc de certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait : « N’est-ce pas certain ? » et sans attendre la réponse, courait aux conséquences.

Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources de son effort et brusquement prit peur.

Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal ; le code était pour lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment. L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires ; la nuit ne subsistait qu’au départ : mademoiselle Lormier avait-elle parlé au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve ? Question sans issue : ah ! pourquoi le seul être capable d’y répondre, était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger ! En même temps l’image de sa mère se dressa devant lui : le reste s’effaça, la vraie douleur commençait…

C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.

A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui :

— Impossible ! ce n’est pas vrai !

Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander pardon.

Soudain, devant lui, sa rue, sa maison… L’instinct venait de le ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de dix minutes, murmura :

— Essayons de n’y plus penser : il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou… tout le monde est fou, ce matin…

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