TROISIÈME PARTIE
Reading edition
VOYAGE A GHADAMÈS
CHAPITRE PREMIER
DANS L’ERG
26 juillet.
Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès.
Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin, et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau.
Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch. ’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de maisons et de nombreuses cabanes en palmes (zérība, pl. zeraīb), formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le nom de « nezla », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques échantillons de palmiers.
Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes.
Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier de troubler le sommeil d’un voyageur.
ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un haouli blanc accroché sur les épaules, soit avec un haouli bleu suspendu de la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure.
27 juillet.
Nous partons d’assez bonne heure, et rencontrons sur la première partie de la route des partis de Toroud avec leurs bagages, femmes, enfants, troupeaux rentrant à El-Ouad. Une de ces dames, assez jolie, demande, en faisant la mine à Ahmed, où nous allons. Ahmed lui répond : « Comment, toi tu vas faire paître tes chameaux dans le Sahara et nous, nous n’irions pas faire paître les nôtres ? »
Nous rencontrons aussi un nègre occupé à ramasser des crottes de chameaux sur la route pour fumer les palmiers. Ce travail, je dois le dire, a une grande importance dans le Souf et occupe beaucoup de monde ; on va jusqu’à une et deux journées de marche pour en ramasser. Ces crottes servent à entourer la racine des jeunes plants de palmier ; ensuite on n’en met plus.
Nous laissons bientôt sur la droite un chemin qui passe d’abord au puits de Zerrīt et se continue ainsi jusqu’à Ghadāmès. Nous passons la gaïla dans le pays appelé Drā el Khezīn, ce sont des dunes plus régulières et moins accidentées que les autres, il y avait là un puits que M. de Bonnemain[220] a vu donnant de l’eau. Nous reprenons, le soir, notre route et allons coucher près de Moui Bel Rhīt.
Nous avons vu aujourd’hui deux plantes nouvelles pour moi : le goseyba, graminée, et le godhām ou guedhām, plante dans le genre du dhomrān.
28 juillet.
Avant de partir, je mesure la direction de l’arête de la dune sous laquelle j’ai dormi ; je la trouve égale à 150° (boussole) ; les grains de sable sont chassés par le vent de l’est vers l’ouest. Presque au début de la journée, nous arrivons aux Haouād el Azoūl où nous nous séparons de la route de Mouï ’Aissa qui reste sur la droite. La végétation de cet endroit est composée principalement de drin, arta et ārfij. Nous passons ensuite le puits mort de Mouï el Arneb. Tous ces puits morts que nous allons rencontrer ne le sont ainsi que momentanément ; ainsi, dès que les bergers trouvent de bons pâturages dans un endroit, ils refont le puits le plus voisin et y restent jusqu’à ce que bon leur semble.
Une bonne marche de la matinée nous amène à Choūchet el Guedhām, puits de bonne eau, où nous arrivons au moment où on allait abreuver un troupeau de moutons et de chèvres. Les pasteurs de la tribu des Mesăaba (celle d’Ahmed) lui laissent choisir le plus bel agneau qu’il peut trouver et ne veulent pas en recevoir le prix ; ils viennent plus tard me rendre leurs hommages. Après avoir fait notre provision d’eau, nous rétrogradons un peu pour venir passer la sieste sous de petites huttes de broussailles faites probablement par une caravane qui a passé avant nous. Après une longue sieste, une courte marche nous amène au puits mort de Mouï er Rebăya el Gueblaoui[221] (par opposition au puits de même nom qui se trouve entre le Souf et l’Oued-Righ).
29 juillet.
Après avoir longé dans toute son étendue une petite chaîne de dunes (Zemlet Ahmed Ben ’Aād), nous arrivons à un puits appelé Bīr ez Zouāīt, dont l’eau de couleur verdâtre est lourde et légèrement saumâtre. Nous nous arrêtons ici une heure, et en me promenant aux environs, je vois à mon grand étonnement, dans un petit bas-fond semblable à celui du puits, la surface du sable couverte par endroits de petites coquilles minces et fragiles ressemblant en tous points à des coquilles d’eau douce, telles que celles des genres Limnæa ou Bulla[222]. Je m’abstiens de toutes notices et dissertations sur cette trouvaille. Je remarquerai cependant qu’aujourd’hui nous avons ensuite rencontré un grand nombre de petits bas-fonds de ce genre, mais que je n’ai pu examiner ; ils ont au plus 100 mètres carrés de superficie et ne peuvent pas être pris en considération sur la carte.
Nous voyageons le reste de la journée dans une plaine unie de sable avec végétation variée d’alenda, arta, ezal, drin, etc... Nous rencontrons un jeune ourân, des cigales et un petit oiseau gris que j’ai déjà rencontré dans le Sahara et qui a pour cri la gamme en sautant une note sur deux, chant à intervalles écartés de six à huit pauses.
Nous faisons la sieste dans un endroit qui ne présente rien de remarquable, et après la sieste nous atteignons facilement, quoique à la nuit tombante, le puits de Maleh ben ’Aoūn. Nous y rencontrons deux Toroūd avec une dizaine de chameaux venant de Berresof et qui ne font que prendre de l’eau au puits.
30 juillet.
Notre marche d’aujourd’hui n’a été que fort peu de chose ; nous allons simplement à Mouï Rebah ; le pays qui sépare ce puits de celui où nous avons couché hier est une plaine de sables unis légèrement ondulés et couverts d’une assez riche végétation (comme hier) de drin, arta, ’alenda, baguel, ezal. Nous passons plusieurs puits morts et un puits d’eau saumâtre.
Pendant la marche, mes gens prennent une gerboise des sables, que je dépiote en arrivant. Au puits de Mouï er Rebah, Ahmed tue une sorte de petit corbeau ou de grande corneille à tête et à nuque d’un brun bois pourri foncé ; le reste du plumage est tout noir. Les chameliers et mes gens mangent cet oiseau. En route une autre prise, celle d’un gros mâle de cherchimāna (Scincus .....) à bandes latérales brun foncé, séparées par des bandes de jaune gomme gutte. Tête d’un noir brunâtre clair.
Nous arrivons au puits de Mouï er Rebah que l’on me dit avoir été creusé par les Djohāla[223] ; le fait est que ce puits est très célèbre dans le Sahara. L’eau en est bonne, mais a dans ce moment un goût de renfermé et de corrompu, qu’elle doit à ce qu’il n’y a pas de troupeaux dans le voisinage, et que l’eau n’a pas l’occasion de se renouveler par suite de grandes quantités absorbées au dehors. Dans la soirée nous voyons arriver deux ou trois chameaux chargés en partie de « jell » (crottes de chameau) ; on vient en prendre bien loin pour fumer les jardins du Souf !
J’ai oublié de noter qu’hier, peu de temps après notre départ, nous fûmes rejoints par un nègre marron qui demanda la permission de nous suivre à Ghadāmès ; je lui accorde cette permission, car je ne puis que favoriser l’émancipation des esclaves. Cependant Ahmed et mes autres compagnons ne partagent pas mes principes. Le nègre nous suivra donc et si son maître ne vient pas à temps à Berresof, il ira à Ghadāmès et sera là en sûreté. Le motif de la fuite de ce nègre (qui est de Kanō) est que son maître lui donne toujours les plus pénibles tâches à remplir, et qu’il lui défend d’aller aux fêtes des nègres.
Je ne fais pas une longue sieste, et, le soir, je veille un peu pour tâcher de faire des observations astronomiques.
31 juillet.
Nous passons plusieurs puits et nous arrêtons pour faire la sieste en sortant d’une ligne de dunes, à un endroit où le hād apparaît pour la première fois. Nous traversons un immense sahan[224] uni parsemé de petits morceaux de calcaire (vétusté) ; si j’osais le penser, je croirais que c’est un bassin d’eau desséché. Il est bordé en partie de petits bourrelets de dunes. Nous couchons à une ogla très profonde appelée Dakhlet Sidi-’Aoūn, qu’il ne faut pas confondre avec El ’ogla ech Cherguiya de Berresof.
1er août 1860.
Aujourd’hui les dunes apparaissent à droite et à gauche de notre route sous forme de petits chaînons. Nous passons plusieurs puits et rencontrons des troupeaux de chameaux et aussi une ou deux huttes habitées par des Ferdjān qui ont là un cheval ; on nous apporte un peu d’une boisson composée pour cet animal de lait de chamelle coupé d’eau. Nous arrivons à la sieste à Bir er Reguia’t[225] où nous trouvons une douzaine de « zeraïb » occupées par des Roubaa’ya[226]. Ces gens prennent plaisir à effrayer mes hommes, déjà si impressionnés par l’idée d’aller au-devant d’un inconnu. Ils finissent par me faire croire à la possibilité que les Touāreg campés autour de Ghadāmès nous empêcheraient d’y entrer.
Une marche moyenne dans l’après-midi nous amène à Berresof, le dernier puits sur notre route. Nous trouvons ici plusieurs groupes de huttes habitées par des Roubaa’ya. La caravane partie peu de jours avant nous avec le Ghadāmsi est encore ici ; elle attend son guide qui est dans les dunes à la chasse du « beguer », antilope oryx ou leucoryx. Elle nous rassure sur les bruits que nous avons entendus ce matin.
Je reçois dans la soirée la visite des principaux Roubaa’ya campés ici ; ils se mettent entièrement à ma disposition, et se plaignent en même temps de ce que, depuis le gouvernement des Français, ils ne peuvent pas aller razzier leurs voisins et sont, au contraire, exposés aux attaques de tous. Je leur explique de mon mieux la politique des Français à cet égard. Ils craignent ici les Ourghamma, les Beni-Zid et les Oulād Yagoub, qui tous ne sont pas loin de ce point. Dans la soirée il y a noce chez les Roubaa’ya ; étant un peu fatigué, je n’y vais pas, mais mes serviteurs me racontent que des femmes y faisaient une sorte de danse ayant leur chevelure dénouée, qu’elles jettaient à droite et à gauche.
2 août.
Dans la matinée on m’annonce qu’un petit parti de méhara est en vue, je m’empresse de monter sur une dune et bientôt je distingue que ce sont des Touāreg. C’est le cheikh Othman, monté sur son haut méhari blanc et son entourage. Nous nous saluons, et bientôt il vient dans ma tente où nous avons un long entretien public. Il me remet deux lettres de France, et une du kaïd Si Ali Bey[227]. Il me donne à lire aussi une lettre de Hadj Ikhenoukhen dans laquelle ce chef des Azdjer lui reproche de rester dans un doux loisir tandis que ses frères les Touareg sont en guerre les uns avec les autres, et lui dit que son devoir à lui marabout est de rapprocher les ennemis et de cimenter la paix.
Le cheikh Othman me conseille quatre choses : la première, d’avoir beaucoup de patience ; la seconde, d’être libéral en présents ; la troisième, de ne pas intervenir au désert dans le conseil des guides ; la quatrième, d’emporter beaucoup d’eau. Le cheikh Othman a connu le major Laing (er Raīs) ; il sait encore compter en anglais, ce que le major lui avait appris. Il reconduisit de Timbouktou (?) à Insalah un des garçons de service de Laing qui était du Fezzān. J’expose la politique française vis-à-vis du Sud au cheikh Othman et lui demande son avis ; ce qu’il m’en dit sera le sujet d’une dépêche que je ferai demain au général de Martimprey.
Le soir, je vais voir la noce qui est à son dernier jour. On a mis la mariée dans une « djahfa » ou cage recouverte de haoulis rouge sur le dos d’un chameau blanc. Derrière le chameau sont quelques femmes assez bien, qui frappent sur un tambourin attaché à la bête en chantant une de leurs chansons monotones. Devant la mariée les jeunes gens de la nezla, en très grand nombre et tous bien mis, font la fantasia avec leurs longs fusils orientaux dans lesquels ils fourrent des quantités de poudre de sorte que leurs détonations ressemblent au bruit de l’artillerie. C’est ridicule. Un des performants ayant tiré un coup faible, j’entends un des jeunes gens dire : « C’est une femme ! » — Je remarque un des assistants qui sous son haouli s’est entouré la figure d’une pièce de « çay » bleu. C’est une mode qui, à ce que l’on me dit, est usitée chez les Hamamma.
Le cheikh Othman a amené cinq Touareg avec lui ; ce matin ; on leur a donné la diffa des Roubaa’ya qui m’était destinée. Le soir, ils ont leur diffa à eux. — Je vais au puits pour le mesurer, et j’y trouve des Touareg qui sont de bons garçons ; l’un d’eux, encore jeune, a la tête nue et rasée, sauf une ligne de cheveux longs depuis le milieu du front jusqu’au cou derrière la tête. Ils sont étonnés de voir que je connais leurs divisions de castes et un peu leur alphabet. Ils admirent le chapelet que m’a donné Si Mohammed el’Aïd.
Pendant que j’étais au puits, deux jeunes femmes des Roubaa’ya emplissaient leurs outres. Elles laissent tomber leur « delou »[228] dans le puits. Toutes deux sont vêtues de blanc et ont une petite pièce d’étoffe de laine bleu foncé jetée sur la tête, qu’elles ramènent de côté devant leur figure pour ne pas être aperçues des hommes. Malgré cela, je puis voir qu’elles ne sont pas mal. L’une d’elles, en se baissant pour prendre son outre, nous donne quelques instants le spectacle d’un joli petit sein bien rond qu’elle n’a pas d’objection à laisser exposé aux regards tandis qu’elle prend tant de soin à cacher sa figure. On me dit que les Ourghamma, qui étaient venus sous prétexte de cimenter la paix avec El-Ouad, ont fait un mauvais coup en s’en allant et ont emmené un chameau qu’ils ont trouvé sur leur route.
3 août.
Aujourd’hui il n’y a d’autres choses de remarquable que la demande du Ghadamsi et de ses compagnons d’El-Ouad de partir avant nous. Le cheikh Othman leur refuse net cette permission. Ces gens sont effrayés du sort qui peut nous attendre et ne veulent le partager en aucune façon. Il y a avec le Ghadamsi deux gens d’El-Ouad qui se rendent à Tripoli.
Le puits est toute la journée le rendez-vous des Roubaa’ya et Oulad Hamed campés ici autour et qui sont divisés en trois petites nezlas ; c’est là que la djemaa se tient, et l’on cause tandis que les femmes puisent de l’eau et qu’un joueur de flûte joue des airs. Le puits n’est pas un instant inoccupé tant il y a de monde, de chameaux, de moutons de chèvres et d’ânes à abreuver. On m’apporte un agneau dont j’envoie la moitié à Othman, qui vient passer une partie de la journée avec moi. On veut reprendre le nègre. Hier et une partie de la journée, il est resté caché dans les dunes et n’a mangé que quelques dattes qu’il avait emportées.
J’ai eu des conversations très intéressantes avec Othman ; j’écris au général de Martimprey[229] et à Paris.
Observations astronomiques comme hier soir.
5 août.
Aujourd’hui nous devons partir. Les chameaux et les méhara arrivent des pâturages et on les mène au puits ; ces malheureuses bêtes en reviennent avec le ventre rond comme un tonneau et un corps aussi large que haut. On dirait qu’elles savent en buvant qu’elles vont traverser un désert sans eau et qu’elles reconnaissent les puits qui précèdent les routes de la soif. Les mehara seuls ne boivent peut-être pas assez. Les chameaux que le khebir Mohammed m’a amenés de Sahan el Kelb[230] sont les plus beaux animaux de cette espèce que j’aie encore vus ; ce sont de vrais monstres par leurs proportions gigantesques. Je prends un peu de repos à la gaïla, mais pas assez, au milieu du bruit de l’emballage. Je ferme mon courrier et je plie bagage.
Nous partons. Nous traversons un pays tout à fait analogue à celui qui précède Berresof, immédiatement au nord. Ce sont des espaces sablonneux, couverts d’une végétation dense de drīn, appelé par les Roubaa’ya et les Arabes de l’est sebot, et de halma, enfin de hād et de seffār. Ces espaces sablonneux sont coupés par des chaînons de dunes à cime régulière, qui prennent le nom de Zemla. Avant la nuit nous trouvons du baguel.
La première nuit de marche fut pénible pour moi ; le sommeil me vint d’autant plus vile que j’étais accoutumé, depuis l’été, à faire la sieste au milieu du jour. Je ne puis m’empêcher d’admirer, quand la lune s’est levée, les Touareg sur leurs méhara. Avec leurs armes desquelles tombent des lanières de peau diversement ornementées ; leur vêtement fantastique et leur immobilité sur ces grands animaux au pas lent et régulier, ils ont quelque chose qui me reporte en pensée aux temps de notre chevalerie. Et réellement les Touareg ont dans le caractère quelque chose de chevaleresque qui me plaît beaucoup. Au départ, tous mes Arabes invoquent Dieu, le prophète et tous les saints de leur paradis pour qu’ils nous protègent sur cette route dangereuse par sa longueur et son manque d’eau absolu. Nous dépassons Ghourd el Liyya derrière lequel arrive la route de Djedid à laquelle nous nous joignons. Cette route est, au dire de mes guides, la plus ancienne et la plus directe. Autrefois le dernier puits était précisément celui de Djedid ; mais depuis quelque temps on en a creusé un un peu plus au Sud, c’est le puits de Bou Khalfa. La fatigue me fait commander l’arrêt d’un peu bonne heure pour mes guides, qui sont scandalisés de cet acte de despotisme.
6 août.
Après trois heures de sommeil nous repartons. Les guides aiguillonnent mes domestiques un peu mous en leur disant : « Il faut fuir devant la mort ! » Le pays continue à garder le même aspect, nous rencontrons par endroits des pierres noires et grises (dolomies ?) identiques à celle de la chebka des Beni Mzāb, ce qui se trouve confirmé plus tard par l’apparition d’affleurements de ce plateau et par l’assertion du cheikh Othman que l’on trouve près de Ghadāmès, près de notre route, une dune très élevée au sommet de laquelle perce un rocher.
Une tête de gazelle que nous trouvons me montre que la gazelle commune du pays est de la variété nommée rim, caractérisée par ses cornes plus droites et très rapprochée : je crois que c’est l’antilope Corinna. L’autre gazelle commune (dorcas ?) est plus rare, mais se trouve cependant aussi quelquefois dans ces dunes. Les chasseurs Toroud la nomment el himed parce qu’elle affectionne plutôt les hamada.
Nous faisons la sieste à l’heure habituelle et avons fait dans nos 24 heures 13 h. 4 m. de marche. Depuis ce matin, comme par un fait exprès, le sirocco s’est levé et a remplacé le vent d’est qui nous avait favorisé sans cesse depuis El-Ouad. Nous repartons à peu près à la même heure qu’hier, cependant pas d’aussi bonne heure à cause de la chaleur qui accompagne le sirocco.
Nous rencontrons sur la route trois charges de chameaux de vêtements et d’autres menus objets rassemblés en un tas. Ces sortes de dépôts, occasionnés le plus souvent par la mort d’un chameau, sont religieusement respectés sur cette route, et j’apprends d’Othman qu’il en est de même sur les routes de Ghadāmès au Touat et au Soudan par l’Aïr ; elles restent quelquefois des années sans que le propriétaire trouve une occasion pour les faire enlever.
Un peu plus loin, nous trouvons les premières traces de cet animal que les chasseurs des dunes appellent « beguer », mais dont le vrai nom arabe est مَهَى[231] et qui est notre antilope oryx ou leucoryx.
Près de Ghourd et Trouniya la nuit nous surprend, et peu après nous arrive un accident qui manque de nous causer un retard sérieux. Un des chameaux des Touareg s’était mêlé aux miens, et soit qu’il eût été effrayé par quelque chose, soit qu’il voulût rejoindre ses frères, il prit tout d’un coup le galop en faisant des sauts et des gambades dont je n’aurais pas cru un chameau capable et il disparut dans les dunes. Quand les Touareg arrivèrent, nous constatâmes que sur quatre outres qu’il portait deux avaient été crevées et ne contenaient plus rien. Othman attribua cet accident à l’aïn[232], en disant qu’un de ses suivants, Ihemma, venait de dire tout à l’heure que l’on ne manquerait pas d’eau, et cela avait porté malheur. Après bien des discussions, il fut convenu que le maître du chameau irait sur son méhari à sa recherche et tâcherait de nous rattraper. On lui fit une petite part d’eau dans une outre et il partit, tandis que nous continuâmes notre route.
Lorsque la lune se leva, je pus remarquer que la végétation avait notablement diminué de force et de nombre ; nous n’avons plus que de rares pieds de seffār et de hād. Dans l’obscurité complète (lueur des étoiles) je puis continuer presque aussi bien qu’en plein jour le levé des distances et des directions, seulement le détail des dunes à droite et à gauche de la route souffre de cette route de nuit. Je remarque des affleurements du plateau calcaire. Nous voyageons entre des rangées de dunes, qui tantôt s’éloignent tantôt se rapprochent et quelquefois nous barrent la route ; mais elles sont alors très diminuées. De temps en temps aussi nous trouvons des sahan analogues à ceux dans lesquels les puits sont creusés, mais ici on trouve parsemées sur leur surface des pierres (dolomies appartenant au plateau).
7 août.
Après un repos beaucoup moins long que celui d’hier nous repartons, et rencontrons bientôt de nouveaux affleurements de calcaire. Nous arrivons au commencement de la chaleur du jour à des dépressions irrégulières allongées courant à peu près du E. 1/4 S. à l’O. 1/4 N., et séparées par des chaînons de dunes. Othman m’assure que ces dépressions s’en vont jusque sur la route de Ouarglā à Ghadāmès où elles prennent le nom de Oudiān el Halma[233]. Je commence à remarquer qu’Othman a le sens géographique très développé et qu’il possède, ce que je n’ai remarqué chez aucun Arabe, la connaissance du rapport des différents accidents du sol et de leur enchaînement. Nous faisons la sieste dans un de ces derniers oueds, après une marche totale de 13 h. 46 m.
Dans la soirée, un de mes Arabes m’apporte une corne de meha[234] qu’il a ramassée sur la route. Nous rencontrons des traces de chacals, ce qui me donne l’occasion d’apprendre du cheikh Othman que partout, dans son pays, les chacals boivent et ne s’éloignent pas de plus d’un ou deux jours de la source qui les abreuve, qu’il ne connaît que l’Erg où le chacal vive naturellement sans boire[235]. Le fenek au contraire ne boit jamais, et aussi se trouve-t-il presque exclusivement dans ces sables. Un proverbe arabe dit : Trace de chacal, eau proche ; trace de fenek, ceins-toi et marche.
Mon serviteur Ahmed a encore des accès de fièvre, ce qui dérange tout, mes deux autres Arabes n’étant bons à rien ou à très peu de chose. La végétation est toujours presque nulle[236]. Nous arrivons dans la nuit au Sahan Tángăr où la route de Moui ’Aissa vient rejoindre celle de Djedid ; près de là il y a, à droite, un petit ghourd[237] appelé Gherīd Tángăr. Mes chameliers me font remarquer que la marche est devenue plus rapide parce que les chameaux commencent à avoir diminué notablement leur provision d’eau et ont le ventre allégé. Nous faisons la halte de nuit à Ghourd es Sīd.
8 août.
Après un sommeil d’environ une heure et demie, nous nous remettons en marche, et suivons des sortes de boyaux entre deux dunes ; quelquefois ces boyaux s’élargissent et ressemblent à de petits oueds (style du Souf). Nous faisons la sieste dans une dépression après avoir fait une marche de 14 h. 11 m. depuis hier à pareille heure.
Ahmed, au départ le soir, est encore pris par la fièvre.
Le cheikh Othman me dit que nous sommes ici au Dhahar el ’Erg, c’est-à-dire au point culminant de la région des dunes, qu’à partir d’ici le sol va en s’abaissant vers Ghadāmès et vers El-Ouād[238]. Cet avis a besoin d’être pesé, mais le fait sur lequel s’appuie mon compagnon targui est indubitable, c’est la forme nouvelle que prennent les dunes. Les ghourds sont encore petits, pas aussi hauts que le Ketef, à mon avis, mais leurs formes ont changé ; ils ont pris des formes de montagnes pointues, anguleuses sur toutes les faces ; les ghourds sont moins allongés. Nous rencontrons de temps en temps en travers de la route des dunes en cordons hauts de 1 à 3 mètres seulement, mais longues de 400 à 700 mètres et très régulières, que le vent change sans cesse de force et de direction. Ces endroits sont toujours un obstacle pénible pour les chameaux et tout le monde se met à l’ouvrage pour leur frayer un chemin oblique avec une pente légère. Le vieil Othman est toujours le premier à l’ouvrage.
Deux des Arabes ont des symptômes d’ophtalmie.
Le khebir me dit que Ghourd Meçaouda est, selon lui, à moitié route de Ghadāmès à Berresof. Au ghourd Rouba que nous avons passé il y a longtemps, vient se joindre à notre route une des routes de Bīr Ghardāya ; d’autres viennent ici et d’autres plus loin encore. Cette route est peu stable, comme on le voit, et dépend du caprice du guide. La végétation est toujours presque nulle. Nous arrivons au ghourd Ben ’Akkou, qui est le point très connu anciennement comme faisant le point du milieu entre le puits de Djedid et Ghadāmès.
Dans le Haoudh[239] es Sefār je remarque une petite butte d’un blanc éclatant. Nous nous arrêtons pour dormir un peu dans un endroit appelé Ma’dhema.
9 août.
Nous partons comme toujours de bonne heure, et marchons entre les ghourds et les zemlāt[240]. Nous arrivons bientôt dans une série de bas-fonds entre les dunes, que l’on a désignés sous le nom générique d’El-Hiádh[241]. De temps en temps des pierres de calcaire gris plus ou moins décomposé. Nous allons faire la sieste à l’extrémité sud du Haoudh El-Hadj S’aīd, aussi nommé Hoūdh el Belbelāt à cause de la plante nommée belbal qui y croît. Le sol de ce terrain est très ferme, composé de détritus de calcaire. Othman et les guides me désignent cet endroit comme étant celui où l’on devrait tenter le forage d’un puits. La présence de belbal, disent-ils, est un signe que l’eau ne doit pas être loin. L’endroit me paraîtrait, à moi aussi, bien choisi.
Nous avons rencontré avant l’étape deux Souāfa venant de Ghadāmès avec un chameau ; ils apportent la nouvelle que la plus grande partie des Touareg ont quitté les environs de la ville par suite de la petite vérole qui y règne et qui les décime. Si Othman me dit : « Dieu a créé la petite vérole ennemie des Touareg et aussi la craignent-ils très fort ». On me dit plus tard à Ghadāmès que si elle est si fatale pour les Touareg, c’est qu’ils sont sales, et que même quand ils ont de l’eau, ils font leurs ablutions en se frottant les mains sur une pierre.
Nous avons marché 14 h. 50 m. depuis la dernière étape. A notre départ, la végétation, presque nulle comme toujours, se compose d’álenda, de drīn et de hād. A la nuit nous passons deux tombeaux d’individus assassinés par les Arabes, dont l’un nommé Mîdi de Ghadāmès a donné son nom à un ghourd voisin. Le vent a tourné à l’est. Nous marchons toute la nuit et ne nous arrêtons qu’à 6 h. 65 m. du chronomètre le 10 août pour faire la sieste. Cette deuxième étape a été de 13 h. 30 m. de marche.
10 août 1860.
Nous nous arrêtons pour la sieste épuisés de fatigue[242] ; je n’ose pas comparer celle de mes domestiques à la mienne tant j’aurais pitié d’eux. On verse dans le nez d’un chameau qui souffre de la soif une gamelle d’eau. Cela vaut beaucoup mieux que donner à boire, parce que le peu d’eau dont on peut disposer ne fait rien dans l’estomac de l’animal. Nous arrivons près du ghourd Mámmer, à une dépression où je reconnais la roche blanc d’argent dont j’ai parlé. Je trouve que c’est une terre très savonneuse et salissant les doigts, toute imprégnée de coquilles de planorbis, signe évident qu’il y avait là un petit lac autrefois. Tout à côté de cette terre se trouve sous le sable une poussière noire, qui m’intrigue beaucoup et dont je prends une petite quantité[243].
A la tombée de la nuit, le chameau sur lequel je suis monté, sur un lit formé de mon matelas jeté sur les caisses, prend peur et part au galop en sautant ; je suis lancé en l’air et un peu plus loin tombent les cantines. Rien n’est cassé heureusement ni sur moi ni dans les caisses. J’aurais été tué ou estropié si j’étais tombé sous les cantines.
Les dunes diminuent notablement et rapidement de hauteur, elles reprennent la forme de zemlat. Nous traversons un petit hamada, nommé Hameida, et nous reprenons les dunes, redevenues simples ondulations de sables. Nous voyageons toute la nuit ; de bonne heure nous entrons sur la hamada de Ghadāmès qui est d’abord recouverte de sable, puis apparaît comme la chebka des Beni Mezāb, semée de pierres de dolomies violettes, noires ou grises.
Peu après nous descendons dans une dépression profonde[244] de la chebka ; c’est un chott à sol de heicha, tout semblable à celui de l’Oued-Righ ; nous dépassons une grande dune située au milieu et enfin nous arrivons à l’autre extrémité à une petite ghaba[245], appartenant à la zaouiya de Sidi Maābed.
Marche de cette étape, 15 h. 36 m.
CHAPITRE II
ARRIVÉE A GHADAMÈS
11 août.
Nous trouvâmes dans cette ghaba un jeune homme de la zaouiya, vêtu de pantalons blancs descendant jusqu’à la cheville, d’une sorte de blouse blanche et d’un turban blanc. Ce jeune homme ne me reconnut pas pour chrétien parce qu’il est rare de rencontrer un Français jambes, pieds et bras nus et en chemise. Il me salua, croyant probablement que j’étais Tunisien, et nous aida à débarrasser les chameaux. Je m’établis sur mon matelas, à l’ombre d’un palmier ; la chaleur, le sirocco violent qui nous avait fouettés dans le chott, nous avaient épuisés et brûlés.
La nouvelle de l’arrivée d’Othman fut bientôt portée à Ghadāmès et une foule de Touareg Ifoghas, à pied ou montés à méhara, vinrent au-devant de lui. Il leur expliqua loin de moi qui j’étais et pourquoi j’étais venu et plusieurs d’entre eux demandèrent s’ils pouvaient venir me saluer. Ils vinrent en effet, et je leur fis des compliments. Tout ceci est bien poli et n’aurait jamais lieu en pays arabe. La foule des Touareg augmenta beaucoup, et, quand nous partîmes, nous avions une nombreuse escorte en très beaux habits de parade. Tout ce monde se comporta bien et ne fit aucune remarque sur ce que je relevais le pays. Nous laissâmes d’abord le zaouiya de Sidi Maābed à droite avec ses palmiers ; c’est non seulement une zaouiya, mais encore un petit village. Plus loin, nous passons à une plus grande distance la zaouiya de Sidi Mohammed es Senoūsi, bâtie depuis trois ans par cet ennemi mortel des Français et des chrétiens. Dans le petit bassin dans lequel se trouve la zaouiya, les puits sont comme à El-Guettar (Tunisie). On creuse un puits près du bord élevé de la dépression ; on y trouve de l’eau coulant légèrement ; on creuse plus loin un autre puits dans la direction du courant, et ainsi de suite ; de sorte que l’eau d’un puits passe dans l’autre. De la zaouiya nous marchons dans la chebka, dans un labyrinthe, et nous arrivons en vue de Ghadāmès, qui est située au haut du plateau. Nous laissons en même temps à gauche le commencement de la ghaba et à droite des ruines gigantesques que je crois romaines.
Nous arrivons à la porte de Ghadāmès, qui est tout entourée par les palmiers, sauf à cet endroit. Nous laissons en face de la porte plusieurs nezla de petites tentes de peau des Touareg. Arrivés en dedans des murs, on me dit que le moudir est dans les jardins ; j’envoie un de mes domestiques, qui arrive avec la réponse qu’il faut que je vienne en personne ou que j’envoie mon firman.
Je me rends en personne dans le jardin où je trouve le moudir, un vieux turc abruti, en chemise et gilet de coton et une calotte idem, assis sur un tapis, par terre. Il a avec lui de petits serviteurs turcs mulâtres, un interprète assez bien et assez beau et un qawwas, qui est venu de Tripoli pour une affaire à part. Ce dernier, habillé à l’européenne, porte, entre autres, des pantalons blancs, des escarpins et des cheveux. Le moudir Hadj Ibrahim me reçoit sans daigner se lever, mais il est obligé de me souhaiter la bienvenue lorsqu’il a lu le firman du Pacha. Je reste là, il fait chercher une maison pour m’y loger et y fait conduire le bagage après m’avoir interrogé sur le contenu des cantines et des gherair[246]. Je dîne avec lui ; il mange à table le premier ; je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins. Ce vieux squelette à moustaches ne fait pas un changement de place de cinq pas sans traîner après lui ses immenses pistolets. La conversation roule sur le Iemen où il a vécu longtemps, et Saouakim où il a connu, il y a deux ans et demi, le voyageur Hadj Iskander[247] allant au Soudan.
Le soir, je vais à la maison qui m’est destinée, en attendant mieux, et qui se trouve près de la ghaba. Je suis heureux de me reposer. De la ghaba à Ghadāmès, 1 heure 2 minutes.
12 août.
Ce matin, de bonne heure, je suis encore dans mon lit, lorsque vient me trouver un des petits négroturcs frisés du moudir, armé d’un sac en toile et d’un billet très aimable, mais très inintelligible. Le petit négroturc est plus clair et m’exprime que son noble maître désire une bouteille d’araki. Or, en fait de liqueurs, je possède une bouteille entamée d’absinthe, et une d’eau de noix. Je remets au petit l’eau de noix et on l’emporte avec de grandes précautions.
Je vais ensuite chez le moudir pour lui parler de la maison que je dois habiter et que je veux louer ; il me retient à déjeuner. Je vois la maison qu’on m’a destinée ; elle ne peut pas me convenir ; on m’en montre une seconde, qui est moins mal et que je prends.
Le moudir me retient à dîner et j’accepte, quoique je commence à avoir assez de sa société et de ses repas. Mais, pendant l’après-midi, je vois revenir le négroturc qui, après bien des caresses, me montre une damejeanne qu’il a apportée et que son maître voudrait avoir remplie d’araki, contre remboursement bien entendu. Ceci me paraît trop fort, et je renvoie le bonhomme avec le « non » le plus formel et le plus véridique. Je fais suivre Ahmed, qui va dire au moudir, qu’étant indisposé, je ne viendrai pas dîner chez lui. Le moudir cependant prétexte qu’il s’est mis en frais et qu’il faut que je fasse honneur à son repas.
A l’heure dite, je ne me rends à son habitation que lorsqu’on vient me chercher. Je trouve tout le monde en prières de l’air le plus contrit du monde. On sert plusieurs plats, parmi lesquels une poule pour cinq personnes ; le moudir s’excuse sur ce « qu’il n’a pas pu trouver de viande en ville ». J’avais vu un mouton et plusieurs chèvres dans les rues. Le stupide homme me demande : « Y a-t-il de la viande dans votre pays ? — Oui, nous autres Français, nous en mangeons deux fois par jour. — En France ou bien en Alger ? — En France, à Alger et même à Ghadāmès. » Notez qu’au déjeuner nous n’avions eu que des légumes. Je n’ai lâché mot que de force à dîner, et, sans attendre le café, je suis revenu chez moi. Or le moudir avait dit qu’il se chargeait de mon dîner et de celui de mes gens. On apporte en effet ce dernier, et il se compose de deux assiettes, l’une contenant un peu de légumes qui ne dépassent pas le fond de l’assiette, l’autre contient la même quantité de vermicelle. Enfin quelques onces de pain. Je fais renvoyer le tout chez le donateur. Ahmed et Brahim dans les rues sombres et couvertes de Ghadāmès manquent l’un de renverser une femme, l’autre de se casser la tête.
Je vois deux fois Othman ; bonnes nouvelles de chez les Touareg. Il trouve le moudir ce que j’ai dit. Le moudir a des soldats sous ses ordres. Ce sont des Djebaliya, depuis l’âge le plus jeune jusqu’aux vieillards à barbe blanche. Ils ont pour se vêtir un haouli, de sorte qu’ils laissent leurs poitrines, y compris les tétons, nues, ce qui, je n’ai pas besoin de le dire, serait plus gracieux chez une belle femme que chez ces squelettes affamés.
C’est la nuit que les femmes des Ghadamsya sortent pour aller à la fontaine et à leurs affaires. Celles que j’ai vues sur les toits portaient un haïk bleu tourné comme chez les femmes des Beni-Mezab. J’ai vu dans les rues d’autres femmes sans voiles et portant un diadème de cuivre doré : ce sont ce qu’on appelle ici des ’Atriya, c’est-à-dire de la caste mélangée de sang noir. Ce sont les mulâtresses.
Les maisons de Ghadāmès sont hautes, ayant quelquefois un rez-de-chaussée et deux ou même trois étages[248] ; les murs, bâtis en briques de terre crue, sont blanchis à la chaux. L’architecture ressemble à celle des Beni-Mezab. Les rues sont couvertes et fort obscures en plein jour, à plus forte raison de nuit. La ville et les plantations sont entourées de murailles et l’on reconnaît en certains endroits que ces murailles ont été détruites deux fois avant celles qui existent aujourd’hui.
La ville possède un citronnier ; il y a maintenant des pastèques en quantité, mais elles sont dures ; les melons sont aussi en grand nombre ; ce sont les meilleurs que j’aie trouvés dans le Sahara. Il y a des citrouilles, gauráa, tomates, etc. Les dattes de la petite espèce noire sont mûres, mais on ne les a pas encore cueillies.
La ville est remplie de Touareg. Il paraît qu’ils m’ont tous très bien vu, d’après les discours d’introduction qu’a faits Othman. Ceux qui sont venus hier me voir dans la Ghaba avaient demandé à Othman : « Pouvons-nous venir le saluer ? »
Le moudir fait donner la bastonnade devant moi à un nègre colossal qui avait commis le crime d’aller voir deux fois cette année une négresse dans une maison particulière.
13 août.
Le matin, je change de demeure ; le pauvre cheikh Ali[249], qui bégaye tant qu’on ne peut pas se moquer de lui, est presque toute la journée chez moi ; il va me chercher tout ce qui me manque.
Je fais la sieste et écris quelques lettres. A l’heure du Medjelès, qui a lieu toutes les semaines à pareil jour et une autre fois par semaine, le moudir fait envoyer chercher mon firman. Je trouve bon de donner aussi celui du Bey de Tunis et le décret des douanes, qui sont tous lus, et sont le sujet d’un commentaire de la part du moudir. Dans la soirée, on m’annonce sa venue ; j’ai une explication avec lui, mais il est si bête, si borné, si entiché de son osmanlisme que l’on n’arrive à rien avec lui. Enfin, il dîne avec moi. Il vient ici avec un armement complet. Il me promet que, partout où j’irai, il me fera accompagner par deux de ses fameux soldats.
J’apprends aujourd’hui que les nobles Ghadāmsia (sang blanc) qui épousent une ’Atriya sont mal vus, que les ’Atriya mâles ne trouvent jamais à épouser une femme noble.
14 août.
De bonne heure, le cheikh Ali vient m’apporter un panier de légumes. Il m’apprend que chaque grande famille de nobles a ses ’Atriya nés depuis longtemps des négresses de ses aïeux, et doit les protéger, leur fournir du travail et de la nourriture s’ils sont dans le besoin. Il paraît que les femmes ’Atriya n’ont pas toujours des mœurs très chastes.
On m’apporte des dattes mûres ; elles sont toutes petites et noirâtres, mais je ne les trouve pas mauvaises.
Des Touareg viennent à l’heure du déjeuner frapper à la porte pour me voir, mais je ne fais pas ouvrir. Le cheikh Othman m’approuve. Du reste, ils n’ont pas insisté. Dans l’après-midi, le petit Abyssin m’apporte un panier de légumes de la part du moudir. On sème en ce moment une graminée, céréale, appelée ici El-Gossob[250], et dans le nord dra’ ; on ne la récolte qu’à la fin de l’automne.
Visites de quelques grands de la ville.
15 août.
Je sors accompagné de deux soldats et je vais voir d’abord les Esnām[251], ces restes de constructions que je crois être les ruines de la ville ancienne du temps des Romains. Ce sont des supports de vastes arcades, je le crois du moins ; tout à l’entour, s’étendent des débris de pierres, et des fondations comme on en voit dans toutes les ruines romaines de ce pays. Les pierres ne sont pas taillées ; quelquefois cependant elles sont dégrossies ; elles sont unies par un ciment de plâtre. Au milieu des décombres sont quelques tentes touareg, mais leurs occupants n’étaient pas là et nous n’eûmes à disputer le chemin qu’à deux lévriers qui gardaient les tentes.
Je vais voir la source ; elle forme un bassin profond d’une eau transparente et d’un bleu charmant ; l’eau donne naissance à quelques mousses aquatiques qui paraissent au fond en plusieurs endroits. Des libellules rouge brique planent au-dessus de l’eau. Je ne vois pas de poissons. Le bassin a une forme inégale : il est garni de pierres. L’eau s’écoule d’une manière insensible à l’œil par un canal souterrain près de l’endroit où l’on vient puiser l’eau. Le kaïd el mā, chargé de distribuer l’eau, est loin de là dans une petite niche sur le marché.
Je passe la soirée couché sur un banc de la rue, où j’ai fait porter une couverture et des coussins. Je regarde le mouvement autour de moi. Il y a plusieurs négresses qui paraissent à poste fixe près d’ici ; elles jacassent toute la journée. Quelques nobles Ghadamsia passent devant moi ; les uns me saluent, les autres ne me disent rien. Je rends les saluts à ceux qui me parlent. Les noirs dépassent de beaucoup parmi les passants le nombre des blancs. Presque pas de Touareg.
Un de mes voisins possède une jument du Touat ; c’est le seul cheval qu’il y ait en ce moment à Ghadāmès.
J’obtiens le soir la latitude de Ghadāmès par le passage de Mars au méridien : j’ai 30° 6′ 33″ N.
16 août.
Je vais me promener dans la ville. Il y a près d’ici, je crois dans le quartier d’El Aouina[252], un petit marché où l’on vend des liqueurs ; il est remarquable aussi sous un autre point de vue. D’un côté il est bordé d’arcades, et je remarque un tronçon de colonne qui me paraît être évidemment romain. Du côté opposé coule sous terre une petite rigole auprès de laquelle est un abreuvoir et un lavoir. Plusieurs petites auges carrées, en pierres de différentes grandeurs, sont encore ici en souvenir de l’ancienne Ghadāmès. Mais j’étudierai tout cela systématiquement un peu plus tard.
Je rends une visite au moudir et je le trouve très bien. Cependant, j’apprends plus tard qu’il a eu une violente dispute avec sa femme turque à la suite de laquelle celle-ci a demandé du poison pour le tuer. De là rupture, et la femme répudiée s’en est allée à Dérdj. Le fils du moudir qui est à Sinaoun est parti pour Tripoli aussitôt qu’il a appris cette nouvelle. De sorte que le moudir est d’une humeur de chien pour tout le monde. Je donne de l’opium au moudir, qui est dérangé à état permanent. Il m’envoie le soir une excellente pastèque.
Il est curieux de voir les Ghadāmsia savoir presque tous le haoussa ; rarement ils parlent à leurs esclaves dans une autre langue. Les enfants blancs et les esclaves apprennent d’abord le ghadāmsia[253], et ce n’est que plus tard qu’ils se mettent à l’arabe.
On a toutes les peines du monde à se procurer ici des légumes, des melons et de la viande. Tout est pris d’avance : les acheteurs vont chercher les fruitiers jusque dans leur ghaba, et le peu qui arrive au marché est de suite accaparé. Quant à de la viande, depuis que je suis ici, les Arabes n’ont pas apporté de moutons, il se passe quelquefois quinze jours sans qu’il en vienne. On est réduit aux poules, pigeons et à quelques chevreaux.
Le soir, je fais porter mon lit sur la terrasse et j’y dors en compagnie de mon fusil chargé à balles. J’ai la distraction de voir les ombres de mes voisines, blanches et noires, se promener sur les terrasses d’alentour et d’entendre leur caquet à voix basse.
17 août.
Ihemma, le petit bandit targui qui accompagnait Si ’Othman, m’apporte quelques lignes de tefinagh que m’ont écrites ses sœurs auxquelles j’avais envoyé à chacune un miroir.
Je vais voir le marché qui a lieu toutes les semaines à pareil jour. Il a lieu immédiatement après la prière à la mosquée au dohor. On prend ses places d’avance ; le moudir m’a envoyé deux soldats qui sont postés à côté de moi pour écarter les badauds. Je vois arriver le moudir, avec son page abyssin et ses longs pistolets, puis le qawwas ; ils entrent dans la mosquée par une porte à part donnant sur le marché. La prière ne dure qu’un instant ; je suis ensuite rejoint par le cheikh de la ville (Cheikh Ali) et il se rassemble autour de moi plusieurs Ghadāmsia, entre autres Abd el Aziz, bel homme à barbe grisonnante et à beaux vêtements, qui connaît de vue Tombouctou, Oualata, Tichit, le Soudan et le Touat, ainsi que les pays intermédiaires. C’est un homme intelligent et d’autant plus poli qu’il connaît Tunis et Tripoli. Nous nous tenons sous un corridor, près de la boutique du gomrekdji[254]. Nous voyons passer beaucoup de Touareg, dont plusieurs sont d’une taille colossale. Quelques-uns me saluent ; d’autres me regardent et passent ; deux Sakomāren[255] seulement se permettent de dire : « Fi ! c’est lui qui a amené Cheikh Othman ». Mais cette parole de la bouche d’Imrhad n’a pas beaucoup de poids.
Le marché n’est pas brillant ; on y vend des cotonnades anglaises et maltaises, des étoffes de coton bleu à rayons rouges, du Soudan, dont les unes servent de couverture et les autres de vêtements de dessus aux femmes de Ghadāmès. On vend quelques fusils, des chameaux et un coffre. On me dit que d’ordinaire le marché est plus beau.
Les Sakomaren qui sont ici sont des chameliers qui doivent amener au Touat la grande caravane des Ghadāmsia dont les bagages sont déjà exposés hors de la ville en attendant que les affaires soient arrangées avec Ikhenoukhen.
18 août.
De bon matin, un Targui m’amène un enfant parent de Si ’Othman, qui est affecté d’un œdème très avancé provenant d’un anévrisme du cœur. Cet enfant, âgé de 12 ans, fait mal à voir ; outre sa maladie qui l’a rendu presque impotent, et qui a répandu une couleur jaune uniforme sur ses chairs molles, il a eu encore dernièrement la petite vérole, qui a laissé sur lui des traces profondes. Je déclare après l’examen que, lorsque Si ’Othman viendra, je lui dirai mon avis sur la maladie. Je crains toujours que les gens ignorants ne pensent que j’ai le remède de telle ou telle maladie et que je ne veux pas la guérir.
Quelque temps après, je reçois la visite bienvenue de trois dames targuies, l’une d’elles est jeune, assez grande et d’une blancheur rare ; elle est de plus très bien peignée. Sa coiffure est, sur le devant, identique à nos bandeaux plats d’Europe, mais ces derniers se terminent derrière les oreilles par deux nattes courtes et épaisses. Les ornements de ces Targuiāt sont sobres ; la belle porte trois légers bracelets à chaque bras ; le tout est de bon goût et serait bien vu en Europe. Ainsi ce ne sont plus les ornements grossiers des Arabes.
La conversation roule sur très peu de choses parce que ces dames me font la malice de prétendre ne pas comprendre l’arabe, de sorte que je suis à m’éreinter à chercher de rares expressions dans le cinquième volume du Dr Barth. — Elles partent d’un éclat de rire formidable quand je parviens à leur désigner « ulhi »[256] et « teraouen »[257] comme étant le siège primitif de la maladie du jeune Targui qui est le frère de l’une d’elles. Lorsque nous étions ainsi aux prises, arrive Si’Othman qui, en voyant les Targuiāt, s’écrie : « Bism Illah er Rahman er Rahim », expression que les Touareg emploient lorsqu’ils sont affectés d’une surprise pénible. Nous parlons de nos affaires et, pendant ce temps, les Targuiāt veulent s’en aller ; l’une d’elles retrouve son arabe pour me demander du tabac. Je leur dis que je n’en ai pas, mais que, si elles veulent bien revenir, j’espère être plus riche.
Aujourd’hui, on vend au marché tous les moutons qui sont arrivés hier. Le cheikh Ali me dit qu’on en vend quelquefois 300 en un seul jour. Les occasions sont si rares que l’on fait ses provisions. Le même homme me raconte qu’à la dernière vente il acheta trois moutons, que cinq jours après il en vendit deux, et qu’il eut le troisième pour profit de sa spéculation. J’achète un mouton, hier j’en avais acheté un autre engraissé en ville. Les moutons se vendent, comme du reste tout ce qui passe sur le marché, par l’entremise de « dellāl », crieurs, et tout est cédé à l’enchère. Les principaux marchands, et en général tous ceux qui ont besoin de quelques-uns des articles en vente, se tiennent assis autour du marché ; et les crieurs passent en exposant la marchandise et en indiquant le dernier prix offert.
J’apprends qu’autrefois, les Ouled Hamed d’El-Ouad prélevaient un petit tribut, « ghefara », sur les marchands de Ghadāmès qui passaient par le Souf se rendant à Tunis ; depuis l’occupation française, cela n’a plus lieu.
Autrefois, la route de Ghadāmès à Gabès était très fréquentée, maintenant personne ne fait plus ce voyage de crainte des Ourghemma. Je vois plusieurs Ghadāmsia qui ont fait chacun une demi-douzaine de fois cette route.
Les nouvelles d’Ikhenoukhen sont qu’il est arrivé à Māsīn avec ses chameaux altérés (les puits de cette région sont presque tous à sec cette année). A Māsīn, ils ont trouvé le puisard contenant très peu d’eau (le mot Māsīn ne signifie pas autre chose) ; il faut qu’il séjourne là jusqu’à ce que les chameaux aient bu pour pouvoir franchir les dernières étapes jusqu’à Ghadāmès. Le puits d’Inguelzām[258] est aussi tari.
Toujours des difficultés pour trouver des légumes et des fruits. Santé parfaite.
19 août.
Je reçois dans la matinée la visite de Si ’Othman et d’un vieux Targui qui semble être de ses intimes ; je leur fais voir les livres arabes que je destine à Cheikh el Bakkay de Tombouctou. Parmi ces livres est mon Coran doré sur tranche ; Si ’Othman en est épris. Il commence à chanter la sourate de la vache et j’ai peine à l’arrêter. Voyant que ce livre faisait tant de plaisir à mon ami, je lui en fais présent. Si ’Othman ne peut contenir des démonstrations de joie enfantine. Là-dessus, il s’en va pour prévenir le crieur, qui est en train de lui procurer une « Neskha » manuscrite, qu’il n’en a pas besoin.
A peine Othman était-il sorti qu’au milieu de mon déjeuner arrive ma belle Targuie d’hier, accompagnée cette fois d’une belle jeune femme seulement. Elles me disent qu’Othman leur a défendu de venir et que c’est pour cela qu’elles ont attendu sa sortie. J’apprends aujourd’hui que Télengui, c’est le nom de la belle Targuie, est mariée, mais elle me dit que son mari part demain pour le Touat. Je leur fais cadeau à chacune d’un foulard de coton et d’un miroir, et d’un peu d’argent pour acheter du tabac, car toutes les Targuiāt fument. En échange de mes présents, Télingui me demande du papier pour m’écrire du tefinagh. Télengui me distrait beaucoup ; je l’engage à revenir. Son vêtement se compose d’une blouse bleu de ciel, à manches courtes, n’atteignant pas le coude, et d’une couverture de coton blanc dont elle s’enveloppe tout entière, sauf la figure.
Les moutons des Arabes d’ici ont tous la grosse queue ; au Souf ils n’en ont pas de cette espèce, mais les Nemēmcha et les Hamamma en possèdent.
Dans la soirée, Ikhenoukhen envoie à Othman deux Targuis, pour lui dire de venir apporter de l’eau à une demi-journée de Ghadāmès. Ikhenoukhen, à ce qu’il paraît, veut avoir des nouvelles ; il sait maintenant que je suis venu. Dans la soirée Othman vient me dire adieu ; il part cette nuit. Il ne sera absent qu’un jour, deux au plus.
J’apprends que le district de Dérdj est très malsain, des fièvres très violentes y règnent. C’est une terre de labours avec des sources ; on y cultive du blé et du guessob. Othman me dit qu’il y a des fièvres jusqu’à Ghadāmès, et me demande de la quinine pour deux femmes targuies qui sont fiévreuses.
20 août.
Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse de remettre les pieds ici.
Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir.
Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force, et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de spiritueux.
Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais, comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces messieurs se retirent après avoir pris le café.
J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait était de l’argent anglais ; mais il me dit qu’il avait calculé le profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même espace de temps et prêté son argent avec le même profit.
Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh.
J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que j’ai fondu des balles de revolver.
CHAPITRE III
IKHENOUKHEN
21 août.
Dans la matinée vient me voir le petit brigand Ihemma ; il me raconte encore qu’il veut assommer un Targui qui s’est servi d’un de ses chameaux sans sa permission. Il m’annonce le premier qu’Ikhenoukhen est arrivé, avec très peu de monde et deux chameaux seulement.
Ikhenoukhen est arrivé d’un côté et Othman est parti de l’autre, de sorte qu’ils se sont croisés ; cependant Othman revient lui-même dans l’après-midi, et me dit que les nouvelles sont bonnes. Ikhenoukhen est très occupé ; il est encombré de visites ; le moudir va le voir et une foule de Ghadāmsia ; on traite l’affaire du vol des chameaux et puis celle du départ de la caravane du Touat. Il paraît qu’il n’est pas bien disposé pour les Hogar, et qu’il défend aux Ghadāmsia de prendre des chameliers Sakomaren qui sont ici (ils sont imrhad des Hogar) ; il veut que les chameliers soient Azgar ou Ifoghas[259] ; les Hogar sont ennemis. Il déclare qu’il brûlerait les charges des chameaux de la caravane si elle partait avec les Sakomaren. La nouvelle arrive de Rhat, que l’Aïr a envoyé deux députés à Rhat pour dire que la route du Soudan était de nouveau ouverte, ce qui cause grande joie aux Ghadāmsia, et fait espérer qu’il y aura cette année un marché à Rhat, ce dont on commençait à désespérer. On apporte en même temps la nouvelle que le Hadj Ahmed, frère de Si ’Othman et chef des Touareg Hogar, va arriver ici sous peu.
Othman vient me prier, de la part du cheikh Ali, de lui pardonner ce qu’il a fait avant-hier.
22 août.
Othman vient me prendre dans la matinée et me mène chez Ikhenoukhen. Le sultan des Azgar est campé au loin, hors des plantations, tant il craint la petite vérole qui règne à Ghadāmès. (quoiqu’elle ait beaucoup diminué). Je trouve Ikhenoukhen entouré de quelques Touareg, de deux Ouled Hamed, et de deux Ghadāmsia. Il me fait asseoir d’un geste imperceptible et, sans se mouvoir, me fait, ainsi qu’à Othman, les questions de politesse targuie : « Mattoullid ? Māni ouinnek ? » — Comment vous portez-vous par cette chaleur ? Grâce à Dieu vous êtes venu ici, et les circonstances m’y ont aussi amené, etc., etc.
Ensuite, Othman fait lire les lettres adressées au cheikh Ikhenoukhen lui-même, et les firmans de Tripoli et de Tunis que j’ai. On est obligé de traduire les passages importants, car Ikhenoukhen comprend à peine l’arabe et ne le parle pas. Après cette cérémonie, Ikhenoukhen, qui a montré tout le temps la plus grande réserve, me souhaite froidement la bienvenue, puis nous prenons congé de lui. Othman trouve que l’accueil qu’il m’a fait est bon, quoique j’aie presque été tenté d’abord de croire le contraire. Il me dit que l’habitude des Touareg est de paraître fuir d’abord une nouvelle connaissance, mais que les autres Touareg qui assistent à notre entrevue ont certainement dit en eux-mêmes : Ikhenoukhen se réjouit déjà du cadeau qu’il obtiendra de ce Français.
J’ai ensuite une très longue conversation avec Othman au sujet de mes projets ; je leur donne une plus grande extension et pense aller de Rhat à Insalah. Il me dit que cela se décidera à l’arrivée de son frère Hadj Ahmed[260].
Je demande à deux des Hamed d’El-Ouad, qui ont été trois fois d’El-Ouad à Rhat, ce qu’ils ont emporté. C’est des douros. Ils en ont rapporté des ânes touareg ; prix à Rhat, 6 1/2, 7 et 8 douros, et à El-Ouad 60, 61, 80 fr. Des chameaux (petites chamelles) achetés 100, 105, 110 francs et vendus à El-Ouad 150, 160 francs. — Zebed (civette), achetée l’once 26 fr. 50 et vendue 33 francs. Outres du Soudan achetées 3 fr. 40 à 4 francs et vendues 6 fr. Peaux de buffles (kelābo), achetées 10 fr. les grandes, vendues 11 fr. 40 et 15 fr.
23 août.
Aujourd’hui, pas d’événements ; je cause avec un Ghadamsi, Mohammed ben Mohammed, qui connaît très bien Rhat. Il m’explique plusieurs des particularités du commerce de Ghadāmès.
L’ivoire, et les principales autres denrées du Soudan qui viennent ici, ne sont jamais vendues sur place, mais sont dirigées sur Tripoli. Elles ne pourraient être obtenues ici que pour un prix très approché de celui de Tripoli, comme par exemple 2 % en moins. L’or est quelquefois vendu en petites quantités sur le marché, par des individus qui ont besoin d’argent immédiatement. Les peaux de panthères et les autres petits articles se trouvent aussi de temps en temps.
Les Ghadāmsia qui vont à Rhat donnent un cadeau de 10 douros[261] à Ikhenoukhen, et ils peuvent alors commercer comme bon leur semble. A Rhat même, les charges d’ivoire ne font que passer ; sauf dans de rares cas, par exemple quand un marchand du Soudan a besoin de quelques objets qui se trouvent sur le marché de Rhat, il envoie un peu d’ivoire qui se vend là et dont le prix sert à acheter ce dont il a besoin. La plupart des marchands Ghadāmsia du Soudan envoient leurs caravanes à des correspondants à Rhat et à Ghadāmès et leurs produits ne sont vendus qu’à Tripoli même. A Rhat, les maisons se louent 6 douros pour le temps qu’on y reste à la foire, soit 15 jours, soit un an.
Les Ghadāmsia ne prennent pas de commission entre eux, ils se rendent de petits services commerciaux sans exiger de rétribution.
Aujourd’hui, il est arrivé une petite caravane de Rhat avec un chargement d’ivoire. Les nouvelles qu’elle apporte sont bonnes, l’Aïr a fait la paix avec Rhat, et l’on espère avoir un marché cette année, ce dont on avait d’abord douté. Les Ghadāmsia confient leurs marchandises aux chameliers touareg, qui les transportent à destination avec le plus grand scrupule.
24 août.
Dans la matinée, je suis encore obligé de me fâcher « tout rouge » contre mes domestiques.
Je reçois la visite de quelques Touareg. Dans la soirée, je vais voir Ikhenoukhen. Il sort de sa tente seul et vient nous rejoindre dans la dépression où il campe, à part de toute oreille indiscrète, et nous nous asseyons. Il me salue, cette fois comme une vieille connaissance, et commence, en bon Targui, par des questions de politesse. « Comment allez-vous ? Comment trouvez-vous le temps ? Supportez-vous bien cette chaleur ? Êtes-vous rétabli de votre voyage dans l’Erg ? C’est là que nous voyions du merveilleux lorsque nous allions sur nos méhara piller les Chaanba et les Souâfa, etc. » Puis, après avoir rendu ces politesses, je commençai à parler ; Si ’Othman traduisait mes paroles en Temāhaght[262].
Je dis à Ikhenoukhen que le sultan d’Alger qui lui avait envoyé Si Ismail[263] était rentré en France, mais que son successeur, qui était mû par les mêmes idées, m’avait envoyé à lui comme gage de son amitié et de son grand désir de lier des relations amicales avec les chefs touareg et en particulier lui Ikhenoukhen. Je lui expliquai nos intentions de commerce avec le Soudan, et notre désir de le voir l’intermédiaire entre nous et les noirs. Je l’assurai que tous les Touareg qui viendraient chez nous seraient reçus avec honneur et empressement ; qu’on les traiterait selon leur rang et qu’on leur ferait de beaux cadeaux ; que, si lui-même Ikhenoukhen voulait se décider à faire le voyage d’Alger, il pouvait compter sur toute la sincérité, tous les égards et toutes les marques d’amitié qu’il pourrait désirer.
Ikhenoukhen me répondit qu’il était devenu vieux et qu’il ne pouvait s’absenter du milieu des siens, qu’il avait déjà tant de peines à les tenir d’accord et à apaiser leurs querelles naissantes, qu’il ne pouvait pas penser à s’éloigner d’eux. Puis, passant à un autre sujet, il causa pendant quelque temps à Othman en temahaght et je les vis rire ensemble. Ils ne voulurent pas me dire de quoi il s’agissait ; mais, plus tard, je le sus par Othman et j’en parlerai à l’occasion.
Se retournant vers moi, il me fit la question insidieuse : « Pourquoi les Anglais sont-ils bien reçus partout et pourquoi les Français, quand ils envoient même leurs domestiques, sont-ils en butte à toutes sortes de difficultés et toujours mal reçus ? » Je lui répondis : « Cette demande m’étonne, car j’aurais cru que vous saviez cette raison mieux que moi-même. Mais je vais vous l’expliquer brièvement. Vous ne connaissez les Anglais que comme marchands et voyageurs riches et prodigues ; vous ne les avez donc rencontrés que vous offrant des profits et des gains considérables ; il est naturel que l’accueil qu’on leur fait soit bon. Mais nous, Dieu nous a mis maîtres d’Alger, nous avons été sans cesse forcés de combattre, toujours malgré nous, et ce que vous savez de nous, la connaissance que vous avez de notre administration et de nos vues, vous l’avez reçue à travers une digue d’ennemis. Sans vous parler du chérif, la digue ennemie nous l’avons au milieu de nous, ce sont les Chaanba, ce sont les Souāfa, les Beni-Mezab et enfin tous ceux qui sont nos voisins. Moi-même, à El-Goléa, j’ai été menacé de la mort par des Chaanba qui avaient été faire leur soumission à Alger. Je crains plus les Chaanba que les Iboguelan[264]. »
Ikhenoukhen approuva énergiquement mon avis par un « hakk » significatif. Il me dit que c’était précisément là la différence, mais que pour lui il n’ouvrait pas son oreille à ces mauvais bruits, et qu’il s’était fait une ligne de conduite, dans toute sa vie, de ne faire que le bien, de ne jamais léser le faible et de redresser les torts ; que, puisque j’étais venu à lui, il me mènerait partout où je voudrais dans l’étendue de son commandement.
Pour persuader encore plus le chef de notre « non-ogrerie », je lui fis la remarque que le sultan de Constantinople, celui du Caire, celui de Tripoli, de Tunis et de Fez étaient nos amis, comme aussi celui des Anglais, qu’ils avaient la plupart des officiers et des industriels français chez eux, et que nous étions sur le meilleur pied ; que si réellement nous étions si mauvais, ces hommes puissants et éclairés ne manqueraient pas de se tenir éloignés de nous. Ikhenoukhen fit alors une allusion aux événements de Syrie qui me désappointa ; il me donna la nouvelle d’une intervention anglaise et française, mais je lui objectai que je n’avais pas de nouvelles aussi neuves. Il mentionna aussi l’entreprise du canal de Suez dont il ne comprenait pas le but. Je le lui expliquai en particulier au point de vue du pèlerinage de la Mekke et lui dis que le chef de l’entreprise était un Français et l’ami intime de mon père.
Passant à mon voyage, je dis à Ikhenoukhen que mon but était de voir le marché de Rhat et de revenir par In-Salah. Rhat, me répondit-il, c’est très facile, mais In-Salah, je ne peux pas mentir, ma puissance ne s’étend pas jusque-là ; les gens du pays même ne sont pas mes amis. Mais, ajouta-t-il : « Voilà le sultan d’In-Salah », et il me montra Si ’Othman. Othman se défendit de toutes ses forces, mais Ikhenoukhen revint au moins trente fois à la charge pour me faire comprendre que c’était lui qui pouvait me mener à In-Salah. Othman tint ferme.
En terminant, Ikhenoukhen me dit qu’il voudrait bien me voir recevoir de Tripoli un firman qui recommanderait qu’on me traitât bien et que le pacha y fît la remarque que ce qui serait fait pour moi serait fait pour lui. Je dis au chef targui : « Bien, je vais demander ce firman, mais je dois te dire, en toute franchise, notre amour-propre est blessé de voir que tu nous aimes pour un autre et non pas pour nous-mêmes ». Ikhenoukhen, prenant quelques pierres et les lançant négligemment de côté, dit : « Les Turcs, voilà le cas que nous en faisons, nous savons que ce sont vos esclaves ; partout où vient un conseil de vous, c’est lui qui gouverne réellement le pays et le gouvernement turc ne peut plus rien d’arbitraire ; nous autres, nous n’avons pas besoin du firman, mais nous serons bien aises de le montrer à d’autres. »
Je terminai en priant Ikhenoukhen de consentir à échanger un traité d’amitié. Il me répondit que cela ne pressait pas et que nous nous retrouverions encore souvent. Puis, je lui fis dire par Othman que je n’avais pas apporté de présents en nature, craignant de ne pas tomber sur ce qui lui plairait, mais que je lui destinais 100 douros et une bague, avec une pierre précieuse, que je lui laissais en souvenir. Il répondit que le profit n’était rien pour lui et qu’il agissait ainsi envers moi parce qu’il le trouvait bon (je compris plus tard que la somme offerte lui paraissait peut-être un peu faible[265] en comparaison des présents anglais), que du reste rien ne pressait et que ce que je remettrais à Othman lui parviendrait. Là-dessus, nous nous saluâmes amicalement et nous revînmes chacun de notre côté.
Dans la nuit, je prends des renseignements sur les exactions du kaïd Ali Bey[266] et de son cousin le khalifa.
25 août.
Hier au soir, en allant voir Ikhenoukhen, j’ai remarqué que le sol de la grande dépression où il est campé est composé, sauf une légère couche superficielle, de cette roche terreuse, blanche et savonneuse déjà notée dans les dunes, et j’y trouvai des planorbes et des limnées, ces dernières un peu plus fortes que celles rencontrées au puits de Zouait.
Visite de Telingui, qui vient avec son brigand de frère et sa vieille sœur. Telingui est toujours aussi belle et aussi gaie ; elle ne reste pas longtemps. Je lui donne une feuille de papier pour qu’elle me la remplisse de mots targuis en Tefînagh.
J’ai été obligé de rosser deux de mes serviteurs à coups de bâton ; ce sont de vrais sauvages et ils ont la tête dure ! J’ai été forcé de les menacer de mort dans le cas où ils s’en iraient. Ils trouvent le voyage dur et s’imaginent qu’ils peuvent me planter là et s’en retourner chez eux. Ahmed a repris la fièvre.
Les melons ont fini ; les pastèques sont à leur fin. J’achète aujourd’hui des citrons verts pour faire de la limonade. J’ai déjà dit qu’il y a un seul citronnier à Ghadāmès.
J’apprends que les pauvres Touareg, principalement les femmes, se retirent à Ghadāmès ; dans chaque maison où ils se présentent et demandent, on leur donne des vivres, de sorte qu’ils peuvent vivre sans rien faire. C’est une coutume très ancienne, et une obligation des Ghadāmsia qui rappelle les conditions de vie des habitants du Djérid.
L’eau d’ici est très lourde, les indigènes l’ont pesée comparativement à celle des endroits voisins. Le moudir, moi et mes domestiques, nous sommes à l’état permanent au nec plus ultra de la diarrhée[267]. Mes domestiques trouvent aussi l’air lourd.
26 août.
Voici la raison pour laquelle, pendant ma conférence avec Ikhenoukhen, ce chef s’est entretenu avec Othman, à part, en targui et en riant. Ikhenoukhen a reçu la nouvelle qu’une lettre était arrivée ici, engageant la personne, à qui elle est adressée, à me tuer, moi et Si ’Othman ou, au moins, à chercher quelqu’un qui exécutât la commission. Or, on a dit à Ikhenoukhen que la lettre vient de Sidi Hamza, ce qui déroute un peu Othman parce qu’il serait étonnant qu’il eût déjà reçu avis de notre départ ensemble. Othman, en homme fin, me fait part d’un soupçon que cela pourrait bien venir de Sidi Ali Bey qui aurait mis le nom de Sidi Hamza en avant pour cacher le sien. Cela me paraît aussi possible parce qu’Ali Bey doit savoir que j’ai donné avis à l’autorité de ses exactions dans le Souf. Mais alors pourquoi vouloir la mort de Si ’Othman ? Je noterai ici un fait qui m’apparaît significatif aujourd’hui : M. Margueritte, alors commandant supérieur de Laghouât, me dit à mon retour d’El Goléa[268], lorsqu’il eut connaissance de tous les détails de cette entreprise : « Écoutez, autant que je connais l’homme (Sidi Hamza), je ne trouverais pas impossible qu’il vous eût envoyé une lettre de recommandation pressante pour les gens d’El Goléa tout en les prévenant directement de vous traiter le plus mal possible afin d’ôter l’envie à tout autre de revenir. » En effet, il est très connu que Sidi Hamza voudrait que nous ne vissions le Sud que par ses yeux[269]. J’ai voulu écrire cette nouvelle, avant que son authenticité fût tout à fait établie, afin que, dans le cas où elle serait vraie et que je dusse succomber, l’on pût trouver dans mes papiers des indications pour tomber sur la vraie trace du crime. Toutefois, je le déclare, cette nouvelle m’a peu ému, et m’amuse plutôt qu’elle ne me chagrine.
On me raconte qu’Ikhenoukhen reste quelquefois deux jours sans manger par fantazia ; il affecte de se faire apporter de bons repas et invite ceux qui sont présents à s’attabler, refusant lui-même de rien prendre. De même, lorsqu’il alla chez les Hoggar, il resta deux jours et une nuit, accroupi à l’arabe, à recevoir des visites et sans demander le temps de se reposer. Toujours par fantazia.
Si ’Abd el Aziz, qui alla à Tombouctou avec le major Laing, me dit qu’ils prirent la route d’Inzize (partis d’Aqàbli) et que, de là, ils coupèrent le Tanezrouft obliquement sur Am Rannān où ils prirent de l’eau.
CHAPITRE IV
GHADAMÉSIENS ET TOUAREG
27 août.
Voici quelques renseignements sur la soie de tsámia[270].
L’insecte qui la produit vit sur le tamarinier dont le fruit est appelé aussi tsámia en haoussa. Il émigre tous les deux ou trois ans, d’une province du Haoussa à l’autre, pour reparaître au bout de quelque temps dans celle d’où il est sorti. Ce ver n’est pas cultivé. Il vit sauvage et les gens du pays attendent l’époque où il devient chrysalide pour aller faire la récolte dans la campagne. On détache les cocons pêle-mêle avec les chrysalides et on les jette dans de l’eau bouillante pour tuer les insectes. C’est dans cet état que la soie est vendue à Kanō. On la vend à Kanō par petites portions appelées nōnō de quatre ou cinq fois la quantité que j’en possède (7 gr. 65), c’est-à-dire 34 gr. 5 et au prix de 15-20 oud’a[271], lorsqu’elle est bon marché, ou de 50 oud’a lorsqu’elle est chère. Les acheteurs secouent alors la soie et en font tomber les chrysalides, et cette soie est filée à la main comme bourre ; on ne dévide pas les cocons. Cette soie a le défaut, me dit-on, de ne pas prendre les couleurs, cependant je vois ici des tissus du Soudan, coton et tsámia, où cette dernière est teinte en rose. On ne fait pas de vêtements de tsámia pure, mais de petites bandes alternatives coton et tsámia. Les chrysalides, pilées et infusées dans de l’eau, sont un remède contre les douleurs d’oreille ; on verse la décoction dans l’oreille du malade. On n’apporte pas de tsámia brute à Rhat ni à Ghadāmès.
La « nila » ou teinture bleue qui sert à teindre les cotonnades du Soudan est estimée par les Touareg comme ornement et comme hygiénique. Ils l’achètent ici à la livre aux Ghadāmsia et s’en frottent les bras et les mains ; les femmes, les lèvres, les joues et le front. C’est, comme je le dis, un ornement sans lequel un homme n’est pas considéré et une femme n’est pas belle et, de plus, un préservatif contre le froid et un émollient ou lénitif pour la peau.
Aujourd’hui, Othman va à Tābia où Ikhenoukhen s’est rendu de son côté, ils ont une longue discussion avec Eg ech Cheikh[272] qui est campé là. On discute les moyens de faire la paix avec les Hoggār ; naturellement, il n’y aurait qu’un moyen, c’est de rendre de chaque côté les chameaux qui auraient été volés.
28 août.
Après ma leçon de targui, Ihemma me raconte qu’à Tabia il y a une inscription qu’un Ghadāmsi a copiée et apportée en ville que, l’ayant montrée aux Touareg, ils n’ont pas pu la lire parce que nos Tefinaghen ne sont pas tout à fait pareils aux leurs. Ce serait donc une inscription latine ? Ihemma a été chargé par moi de faire des recherches.
Il me raconte qu’il y a aux environs des tombeaux des Djohāla[273] où les Touareg vont dormir lorsqu’ils veulent avoir une inspiration, comme, par exemple, savoir où un voleur s’est enfui, et que le lendemain, à leur réveil, les maîtres des tombeaux leur ont dit ce qu’ils cherchaient.
Aujourd’hui part une petite compagnie de gens du Souf qui emportent des lettres de moi ; je crois aussi que mes lettres au Consul de Tripoli partent aujourd’hui.
29 août.
Les Touareg ont presque tous leur amie. Ils la prônent comme les chevaliers prônaient leur dame, et ils inscrivent sur les rochers ou sur les murs à Ghadāmès des louanges à leur adresse en Tefinaghen. Si je dois les croire, l’amie n’est que pour les yeux et non pas pour le lit, comme chez les Arabes. Ils se vêtissent de leur mieux et vont causer avec elle et là se bornent leurs relations. La nuit les Touareg veillent longtemps ; j’entends toujours un son semblable au violon, et j’apprends que ce sont les Targuiāt qui jouent du rebāb en s’accompagnant de la voix ; lorsqu’une femme chante, les hommes s’accroupissent en cercle autour d’elle et écoutent. Presque tous et toutes savent improviser.
Il y a au Dhâhara (endroit où campent les Touareg) des prostituées qui vivent sous la tente ; je sais cela parce que j’ai aujourd’hui un malade syphilitique et que je le questionne sur la manière dont sa maladie lui est venue.
Je reste à la maison, prends ma leçon de targui. Ihemma me dit que sa sœur Télingui ne pourra plus venir parce que son mari l’a beaucoup grondée de venir me voir.
Mon cordonnier qui me fait une belle paire de souliers brodés en soie, est situé dans le quartier des Beni-Ouazit et nous, nous sommes dans celui des Beni-Oulid ; c’est le marché qui fait la limite entre les deux tribus, et il n’y a jamais eu de mur entre eux, pas de سور, mais un سوڧ, ce qui a pu causer l’erreur de C. Ritter[274]. Or, je désire avoir des bottes molles, et j’envoie à mon cordonnier pour le prier de venir prendre mesure ; il me fait répondre qu’il ne sortira pas pour 100.000 rials de son quartier pour venir dans le mien. J’apprends que les hommes nobles « harār » ne sortent de leur quartier pour aller dans l’autre qu’à de rares exceptions et qu’il y en a qui n’ont jamais vu l’autre quartier. Ils envoient les nègres et les mulâtres en commissions. Autrefois les deux tribus étaient ennemies, mais maintenant, quoiqu’elles aient fait la paix, l’ancienne retenue respective existe très forte. Les Beni Oulid ont deux chará ou rues voûtées ; les Beni Ouazit en ont quatre.
30 août.
Les retards qu’éprouve la caravane du Touāt sont des suites de la razzia des Oulad Ba Hammou sur les Azgar, laquelle razzia fut rattrapée à deux jours du Touāt par Ikhenoukhen et à la suite de laquelle on parla de rendre les chameaux enlevés de part et d’autre. Il y a ici des Sakomaren[275], imrad des Hoggar et des Oulad Ba Hammou ainsi que des gens d’In-Salah, mais en petit nombre. Tous ces gens craignent de se mettre en route avant d’avoir été autorisés par Ikhenoukhen, sans cela ils pourraient bien être attrapés en route et dévalisés. D’un autre côté, la caravane des Ghadāmsia, conduite par les Ifoghas ne veut pas aller au Touāt avant de voir les affaires arrangées ici, de crainte qu’on use de représailles sur eux à In-Salah.
La nouvelle arrive que les Ourghamma sont montés à cheval pour aller en expédition et on ne sait pas où. Ikhenoukhen part à cheval pour aller voir où sont ses chameaux, qu’il trouve au Tabia ; tout le monde se tient sur le qui-vive. On envoie une vigie à Mézezzem.
Ihemma a été au Tabia ce matin et a cherché partout l’inscription en question, mais ne l’a pas trouvée. L’individu qui l’a apportée est fou actuellement (il a plus de 150 ans, disent les Touareg).
31 août.
Aujourd’hui, dans l’après-midi, part une caravane pour le Touāt ; il arrive depuis quelques jours des nouvelles de Tripoli.
Il paraît que chez les Touareg une femme, pour être « comme il faut », doit avoir beaucoup d’amis et n’en préférer aucun. Elle leur donne des témoignages d’amitié comme, par exemple, d’écrire sur leurs voiles rouges en broderie ou sur leurs boucliers et anneaux de bras des inscriptions Tefinagh. Si une femme n’a qu’un ami, on se moque d’elle et on lui dit que c’est son mari et qu’elle est pervertie. Cependant les maris sont jaloux de la préférence et ils tueraient leur femme si celle-ci leur disait : « Un tel est mieux que toi », à plus forte raison s’ils apprenaient qu’elle commet des infidélités. De son côté, la femme ne peut pas supporter de rivale, et elle divorce, car elle a ce droit, quand elle apprend que son mari en courtise une autre. Les Touareg ne prennent jamais une nouvelle femme sans divorcer avec l’ancienne. Quoique la femme donne souvent son avis dans les conseils, dans le ménage le mari est tout à fait le maître et il peut tuer sa femme, si elle le mérite, sans que ses parents lui demandent compte de son action. Mais d’un autre côté les parents de la femme exigent qu’elle soit bien habillée, bien nourrie et pas délaissée.
Un Ghadāmsi estime à 3.000 le nombre des habitants de la ville y compris les femmes ; ce nombre est bien trop faible[276].
L’impôt de Ghadāmès est de 2.500 mitcals d’or, ou bien, au taux moyen de 16 1/2 rials tounsi le mitcal, 30.937 fr. 50. Je prends des renseignements sur la douane ; en moyenne, elle prélève ici ou à Tripoli 13 % de la valeur des objets importés du Soudan. La poudre d’or seule ne paie rien. Les Ghadāmsia dansent dans les rues les jours de fête ; les Touareg ne dansent jamais, ni les hommes, ni les femmes ; les tribus assujetties des Imrad seules ont cette coutume en commun avec les nègres.
1er septembre 1860.
Je vais de bonne heure chez un commerçant nommé Brahim ben Ahmed, qui est revenu du Soudan au mois de Ramadhan dernier. Je m’y rends avec le cheikh Ali. Nous sommes reçus dans une chambre haute entourée de petits réduits à portes en bois peint en rouge et à tapisseries. La chambre est blanchie, le parquet est couvert de nattes et de coussins touareg ; les murs sont presque cachés par des grands plats en métal doré, cloués au mur, et par des multitudes de petites corbeilles rondes sans anses de toutes grandeurs. En somme, cette chambre est très jolie, et j’étais loin de m’imaginer que les Ghadāmsia avaient un intérieur aussi attrayant.
Nous trouvons ici rassemblées les principales marchandises du Soudan ; j’examine chacune d’elles en détail et je prends note de sa nature et du prix qu’elle atteint ici. Par la même occasion j’apprends que le tarif de la douane pour les objets du Soudan n’est que de 9 % ; cependant je dois m’informer de cela auprès de l’amine. Après le travail en question on nous sert du thé, qu’on apporte dans une théière anglaise, et que nous buvons avec des trempades de « biscuit ». Je m’amuse beaucoup du jeune fils mulâtre que mon hôte a ramené du Soudan et qui ne sait pas encore un mot d’arabe. Il y a aussi de nombreux esclaves.
’Aissa, le petit Targui malade d’un œdème, meurt tranquillement. On ne manque pas de remarquer que j’avais prédit qu’il ne vivrait pas longtemps.
Les caravanes qui sont parties aujourd’hui et hier peuvent avoir 300 chameaux ; ce nombre n’est pas normal ; il est causé par l’insécurité de la route, qui régnait depuis trois mois et qu’Othman vient de faire cesser. Les gens d’In-Salāh qui étaient ici avaient attendu trois mois sans pouvoir partir.
2 septembre.
Je m’amuse à recueillir des notes sur les coutumes intimes des Ghadāmsia et des Touareg.
Les Ghadāmsia ne mangent pas devant leurs femmes. Celles-ci font la cuisine, leur apprêtent la viande et la leur servent. Les Ghadāmsia mangent à leur gré et ne laissent que les os à leurs femmes. Ceci est littéral ; il est même considéré comme inconvenant à une femme de manger de la viande. Les Touareg, au contraire, mangent en compagnie de leur épouse ; s’ils mangeaient à part, ce serait la mépriser. Ils lui donnent même la meilleure part. Dans la viande, il y a certaines parties que les femmes Targuiāt considéreraient comme inconvenant de manger, ce sont le cœur, l’intestin gras ; le café aussi et le thé sont dans cette catégorie d’aliments. Les Targuiāt, au contraire, se réservent le foie et les reins qu’aucun Targui ne mangerait.
Quand quelqu’un meurt, on ne pleure pas chez les Touareg, on ne vient pas comme chez les Arabes faire des visites de condoléances et des singeries. Les Touareg disent à ceux qui pleurent dans ces occasions : « Réserve tes larmes pour toi ». Comme aujourd’hui meurt une des proches parentes d’Othman, vieille femme malade de la petite vérole, je puis me convaincre qu’ils supportent très bien les pertes de leurs proches. Les Ghadāmsia, au contraire, font le deuil à l’arabe. Les « Atrîyat » surtout se montrent dans ces occasions. Elles courent à la maison du mort et pleurent en disant « Ya Sidi » ! Manaaraf chey » ! etc., puis viennent rire à la porte du mort. Elles sont de véritables pleureuses et n’accourent que pour recevoir un peu d’argent.
Je reçois la visite de deux Targuiāt, dont l’une est Tekiddout qui doit être ma maîtresse de Tefinagh. Elle emporte le papier et viendra demain me donner ma première leçon. Ces deux dames sont très dégourdies et je suis de plus en plus frappé des rapports qu’il y a entre l’esprit des Targuiāt, leurs relations avec les hommes, leurs idées de convenance et celles qu’ont mes concitoyennes. Tekiddout ramène si habilement son voile (haïk) sur sa figure, que je ne puis voir ses traits, j’ai beau user de tous les moyens possibles, je ne puis l’amener à se découvrir. Elle donne pour prétexte que je suis jeune et beau ! Chez les Touareg, c’est du reste une manière de montrer le respect ou la timidité que de se couvrir la bouche, la figure entière, même de tourner le dos à la personne à qui l’on parle.
Le soir, je reçois la visite d’Othman et d’un Arabe Kounta, de la suite du parent du cheikh el Bakkay qui est ici et qui a épousé la fille de Ikhenoukhen. Je suis frappé des manières polies de cet Arabe qui n’est cependant pas de la première classe. En s’en allant et emportant le petit présent que je lui fais, il me prie de rester assis.
3 septembre.
Aujourd’hui vient un express de Rhat qui donne de bonnes nouvelles. Le Hadj Ahmed est retourné au Hoggar. La paix règne partout. On attend à Rhat de grandes caravanes du Soudan.
D’un autre côté, arrive une ambassade des Ghorīb et des Merazig à Ikhenoukhen. J’apprends à cette occasion que les Ghorīb paient à ce chef chaque année un tribut de haoulis pour prévenir les razzias que les Touāreg faisaient sur eux autrefois. Les Merāzig paient de même un tribut à mon ami Othman. Or, cette fois, les deux tribus ont envoyé leurs députés à Ikhenoukhen, et Othman en est jaloux. Nous allons voir comment se passera cette aventure.
Je reçois la visite de Tekiddout et peu après celle d’Othman qui reproche à cette Targuie de venir ici, mais elle paraît se moquer pas mal de son avis. Après le départ de Tekiddout, Othman reste longtemps avec moi et me raconte plusieurs chansons qu’il a faites ou qu’on a faites à son sujet. J’en écris une avec sa traduction.
Les Touareg, surtout les chefs et les amateurs de femmes, considèrent comme mal de manger d’une bête plumée ; ils ont raison en parlant de l’autruche qui a une mauvaise odeur, mais ils n’ont pas d’excuses pour les autres oiseaux. Les marabouts et Othman, par conséquent, mangent de tout ce que les Arabes mangent.
Les Ghadāmsia prennent presque tous le thé, même les plus pauvres ; le café est peu estimé d’eux.
Les Touareg ne se lavent presque jamais ; je suis fâché de le dire ; et, comme ils ne changent pas de vêtements, la plupart exhalent une odeur écœurante de sueur concentrée. Il y a cependant des exceptions. Ils prétendent que l’eau ne leur va pas et leur donne des maladies. Les Touareg prétendent, avec raison, que les villes ne leur vont pas ; en effet, ici à Ghadāmès, il règne parmi eux des maladies nombreuses dont les principales sont la dysenterie, diarrhée, fièvres et petite vérole. Quant aux fièvres, il paraît que ce pays n’en est pas exempt, ainsi les soldats qui gardent la porte sont en ce moment tous pris de la fièvre, et ils grelottent toute la journée ; les Touareg en souffrent aussi, et Ahmed, mon premier domestique, en a encore des attaques, surtout ces jours derniers. Maintenant, je vais le mettre à un traitement régulier jusqu’à parfaite guérison.
4 septembre.
Aujourd’hui partent encore environ 55 chameaux pour In-Salah. La plupart des charges sont des cotonnades anglaises.
J’ai probablement négligé de noter une coutume des Touareg qui est de ne jamais coucher en ville. Cela est encore considéré A’ïb ou péché, tant pour les hommes que pour les femmes. Jamais ils ne manquent à cette règle. Quand les Touareg arrivent à Ghadāmès, ils vont trouver leur ami Ghadāmsi, c’est-à-dire le marchand qui leur confie ses charges de marchandises, etc. Celui-ci sort une tente de toile ronde pour son ami targui et la lui prête pendant tout le temps de son séjour.
Othman se moque chez moi des Merazig et des Ghorib ; les Arabes, me dit-il, sont si avares du bien de ce monde, que l’ambassade du Nefzaoua, composée de sept hommes, est arrivée sur trois chameaux ! Ils ont apporté un présent de haoulis, mais tous les parents et amis d’Ikhenoukhen viennent lui demander leur part du tribut, de sorte qu’il n’en conservera probablement rien pour lui.
Je vais voir le moudir dans son jardin ; comme il est là, seul avec le cheikh, il est très aimable et m’explique qu’il a des dettes occasionnées par ses longs voyages dans les dernières années, que c’est pour cela qu’il désire rester à Ghadāmès quelques années pour se refaire. — Ce Turc est à crever de rire avec ses airs d’importance. Je ne vais pas le voir qu’il ne me répète plusieurs fois avec une grimace dégoûtée : « Mon cœur est fatigué des affaires de ce monde ».