EUGÈNE DELACROIX (continued 3)
Reading edition
Rentré très fatigué, et, après un sommeil presque léthargique et insurmontable, reposé tout à fait, et dîné avec Mme de Forget. Nous avons été voir les Cerfbeer aussitôt après, et promené un peu sur les boulevards.
*
Mardi 12 avril.—Dîné chez Riesener avec Gautier[120], qui a été aimable; il me boudait depuis quelque temps.
J'ai été voir en revenant le dernier acte de Sémiramis.
Dans la journée, Mme Villot, Mme Barbier et Mme Herbelin sont venues voir mes tableaux. Cette dernière s'est affolée des Pèlerins d'Emmaüs[121], et veut l'avoir au prix que j'avais demandé.
*
Mercredi 13 avril.—Il faut toujours gâter un peu un tableau pour le finir. Les dernières touches destinées à mettre de l'accord entre les parties ôtent de la fraîcheur. Il faut paraître devant le public en retranchant toutes les heureuses négligences qui sont la passion de l'artiste. Je compare ces retouches assassines à ces ritournelles banales qui terminent tous les airs et à ces espaces insignifiants que le musicien est forcé de placer entre les parties intéressantes de son ouvrage, pour conduire d'un motif à l'autre ou les faire valoir. Les retouches pourtant ne sont pas aussi funestes au tableau qu'on pourrait croire, quand le tableau est bien pensé et a été fait avec un sentiment profond. Le temps redonne à l'ouvrage, en effaçant les touches, aussi bien les premières que les dernières, son ensemble définitif.
*
Jeudi 14 avril.—Dîné chez M. Fould[122]. Le Moniteur[123] a envie d'avoir de ma prose: cela tombe mal au milieu de mes occupations.
Été chez R... finir la soirée pour entendre la répétition et le choix que Delsarte fait des morceaux de son concert. Cette éternelle musique primitive, sans interruption, est bien monotone; un air de Cherubini risqué au milieu de tout cela m'a paru un foudre d'invention.
*
Vendredi 15 avril.—Le préfet nous dit ce matin à notre comité, où on débattait une question de cimetière, qu'à propos de l'insuffisance des cimetières de Paris il existait un projet d'un sieur Lamarre ou Delamarre, qui proposait sérieusement d'envoyer les morts en Sologne, ce qui aurait l'avantage de nous en débarrasser et de fortifier le terrain.
J'avais été, avant la séance, voir les peintures de Courbet[124]. J'ai été étonné de la vigueur et de la saillie de son principal tableau[125]; mais quel tableau! quel sujet! La vulgarité des formes ne ferait rien; c'est la vulgarité et l'inutilité de la pensée qui sont abominables; et même, au milieu de tout cela, si cette idée, telle quelle, était claire! Que veulent ces deux figures? Une grosse bourgeoise, vue par le dos et toute nue sauf un lambeau de torchon négligemment peint qui couvre le bas des fesses, sort d'une petite nappe d'eau qui ne semble pas assez profonde seulement pour un bain de pieds. Elle fait un geste qui n'exprime rien, et une autre femme, que l'on suppose sa servante, est assise par terre, occupée à se déchausser. On voit là des bas qu'on vient de tirer: l'un d'eux, je crois, ne l'est qu'à moitié. Il y a entre ces deux figures un échange de pensées qu'on ne peut comprendre. Le paysage est d'une vigueur extraordinaire, mais il n'a fait autre chose que mettre en grand une étude que l'on voit là près de sa toile; il en résulte que les figures y ont été mises ensuite et sans lien avec ce qui les entoure. Ceci se rattache à la question de l'accord des accessoires avec l'objet principal, qui manque à la plupart des grands peintres. Ce n'est pas la plus grande faute de Courbet. Il y a aussi une Fileuse[126] endormie, qui présente les mêmes qualités de vigueur, en même temps que d'imitation... Le rouet, la quenouille, admirables; la robe, le fauteuil, lourds et sans grâce. Les Deux Lutteurs montrent le défaut d'action et confirment l'impuissance dans l'invention. Le fond tue les figures, et il faudrait en ôter plus de trois pieds tout autour.
O Rossini! O Mozart! O les génies inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce qu'il faut en montrer à l'esprit! Que diriez-vous devant ces tableaux? Oh! Sémiramis!... Oh! entrée des prêtres, pour couronner Ninias!
*
Samedi 16 avril.—Dans la matinée, on m'a amené Millet[127]... Il parle de Michel-Ange et de la Bible, qui est, dit-il, le seul livre qu'il lise ou à peu près. Cela explique la tournure un peu ambitieuse de ses paysans. Au reste, il est paysan lui-même et s'en vante. Il est bien de la pléiade ou de l'escouade des artistes à barbe qui ont fait la révolution de 1848, ou qui y ont applaudi, croyant apparemment qu'il y aurait l'égalité des talents, comme celle des fortunes. Millet me paraît cependant au-dessus de ce niveau comme homme, et, dans le petit nombre de ses ouvrages, peu variés entre eux, que j'ai pu voir, on trouve un sentiment profond, mais prétentieux, qui se débat dans une exécution ou sèche ou confuse.
Dîné chez le préfet avec les artistes qui ont peint à l'Hôtel de ville récemment et tutti quanti. Germain Thibaut[128] qui était là, je ne sais pourquoi, me parlait à table de peinture, et me disait qu'il n'avait jamais pu comprendre la peinture de Decamps[129]: il est parti de là pour faire, au contraire, un éloge magnifique de la Stratonice, d'Ingres.
Ensuite chez Mme Barbier. Riesener retournait prendre sa femme, et nous avons été à pied. M. Bourée, l'ancien consul à Tanger, me disait que les Yacoubs, quand ils se font mordre par les serpents, lesquels sont venimeux, à ce qu'il m'a affirmé, appliquent vivement sur leur bras, par exemple, la gueule ouverte du serpent, de manière à aplatir les crochets qui contiennent le poison. J'aime mieux croire qu'ils ne risquent pas à ce point de devenir victimes d'une maladresse, et que ces serpents sont moins venimeux qu'on ne le suppose.
J'ai travaillé toute la journée aux habits du portrait de M. Bruyas. J'aurai une séance demain, qui, j'espère, sera la dernière.
*
Dimanche 17 avril.—Sur l'École anglaise[130] d'il y a trente ans: Lawrence, Wilkie.—Les Mille et une Nuits, Reynolds, Gainsborough.
Sur Oudry[131] et les Discours de Reynolds[132] à l'occasion: sa prédilection pour les dessinateurs.—Lettres du Poussin.
Sur la différence de l'ébauche et de l'esquisse avec objet fini; sur l'effet en général de ce qui n'est pas complet et du manque de proportions pour contribuer à agrandir.
*
Lundi 18 avril.—Le jour des opérations du jury. J'ai vu, après le jury, ce pauvre Vieillard; il était au lit. Je le trouve bien affaibli et j'ai beaucoup de craintes. Quand je l'ai quitté, il m'a serré fortement la main et m'a accompagné d'un regard comme je ne lui en ai jamais vu.
*
Mercredi 20 avril.—Après la journée fatigante du jury, qui est la troisième, et réveillé à grand'peine d'un terrible sommeil après mon dîner, je suis parti vers dix heures pour aller chez Fortoul[133], que j'ai trouvé au moment où son salon se vidait, et quoiqu'il fût alors près de onze heures, je n'ai pas hésité à aller voir la princesse Marcellini.
Je suis arrivé à temps pour avoir encore un peu de musique. Mme Potocka y était, et assez à son avantage. En revenant avec Grzymala, nous avons parlé de Chopin. Il me contait que ses improvisations étaient beaucoup plus hardies que ses compositions achevées. Il en était pour cela, sans doute, comme de l'esquisse du tableau comparée au tableau fini. Non, on ne gâte pas le tableau en le finissant! Peut-être y a-t-il moins de carrière pour l'imagination dans un ouvrage fini que dans un ouvrage ébauché. On éprouve des impressions différentes devant un édifice qui s'élève et dont les détails ne sont pas encore indiqués, et devant le même édifice quand il a reçu son complément d'ornements et de fini. Il en est de même d'une ruine qui acquiert quelque chose de plus frappant par les parties qui manquent. Les détails en sont effacés ou mutilés, de même que dans le bâtiment qui s'élève on ne voit encore que les rudiments et l'indication vague des moulures et des parties ornées. L'édifice achevé enferme l'imagination dans un cercle et lui défend d'aller au delà. Peut-être que l'ébauche d'un ouvrage ne plaît tant que parce que chacun l'achève à son gré. Les artistes doués d'un sentiment très marqué, en regardant et en admirant même un bel ouvrage, le critiquent non seulement dans les défauts qui s'y trouvent réellement, mais par rapport à la différence qu'il présente avec leur propre sentiment. Quand le Corrège dit le fameux: Anch'io son'pittore, il voulait dire: «Voilà un bel ouvrage, mais j'y aurais mis quelque chose qui n'y est pas.» L'artiste ne gâte donc pas le tableau en le finissant; seulement, en fermant la porte à l'interprétation, en renonçant au vague de l'esquisse, il se montre davantage dans sa personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais aussi les bornes de son talent.
*
Jeudi 21 avril.—A la vente de Decamps[134]... J'ai éprouvé une profonde impression à la vue de plusieurs ouvrages ou ébauches de lui qui m'ont donné de son talent une opinion supérieure à celle que j'avais. Le dessin du Christ dans le prétoire, le Job, la petite Pêche miraculeuse, des paysages, etc. Quand on prend une plume pour décrire des objets aussi expressifs, on sent nettement, à l'impuissance d'en donner une idée de cette manière, les limites qui forment le domaine des arts entre eux. C'est une espèce de mauvaise humeur contre soi-même de ne pouvoir fixer ses souvenirs, lesquels pourtant sont aussi vivaces dans l'esprit après cette imparfaite description que l'on fait à l'aide des mots. Je n'en dirai donc pas davantage, sinon qu'à cette exposition, comme le soir au concert de Delsarte, j'ai éprouvé, pour la millième fois, qu'il faut, dans les arts, se contenter, dans les ouvrages même les meilleurs, de quelques lueurs, qui sont les moments où l'artiste a été inspiré.
Le Josué, de Decamps, m'a déplu au premier abord, et quand je le regardais de près, c'était une mêlée confuse et des indications de formes lâches et tortillées; à distance, j'ai compris ce qui faisait beauté dans ce tableau: la distribution des groupes et de la lumière touche au sublime.
Le soir, dans le trio de Mozart, pour alto, piano et clarinette, j'ai senti délicieusement quelques passages, et le reste m'a paru monotone. En disant que des ouvrages comme ceux-là ne peuvent donner que quelques moments de plaisir, je n'entends pas du tout que ce soit toujours la faute de l'ouvrage, et, quant à ce qui concerne Mozart, je suis persuadé que c'était de la mienne. D'abord, certaines formes ont vieilli, été ressassées et gâtées par tous les musiciens qui sont venus après lui, première condition pour nuire à la fraîcheur de l'ouvrage. Il faut même s'étonner que certaines parties soient restées aussi délicieuses après tant de temps (le temps marche vite pour les modes dans les arts), et après tant de musique bonne ou mauvaise calquée sur ce type enchanteur. Il y a une autre raison pour qu'une création de Mozart saisisse moins par cette abrupte nouveauté que nous trouvons aujourd'hui à Beethoven ou à Weber: premièrement, c'est qu'ils sont de notre temps, et en second lieu, c'est qu'ils n'ont pas la perfection de l'illustre devancier. C'est exactement le même effet que celui dont je parlais à la page précédente: c'est celui que produit l'ébauche comparée à un ouvrage fini, de la ruine d'un monument ou de ses premiers rudiments, au monument terminé. Mozart est supérieur à tous par sa forme achevée. Les beautés comme celles de Racine ne brillent point par le voisinage de traits de mauvais goût ou d'effets manqués; l'infériorité apparente de ces deux hommes les consacre pourtant à jamais dans l'admiration des hommes, et les élève à une hauteur où il est le plus rare d'atteindre.
Après ces ouvrages, ou à côté si l'on veut, sont ceux qui réellement offrent des négligences considérables ou des défauts qui les déparent peut-être, mais ne nuisent à la sensation qu'à proportion du plus ou moins de supériorité des parties réunies. Rubens est plein de ces négligences ou choses hâtées. La sublime Flagellation d'Anvers, avec ses bourreaux ridicules; le Martyre de saint Pierre, de Cologne, où on trouve le même inconvénient, c'est-à-dire la figure principale admirable et toutes les autres mauvaises. Rossini est un peu de cette famille.
Après la nouveauté qui fait souvent tout accepter d'un artiste, ainsi qu'on l'a fait avec lui, après le temps de lassitude et de réaction où l'on ne voit presque que ses taches, arrive celui où la distance consacre les beautés et rend le spectateur indifférent aux imperfections. C'est ce que j'ai éprouvé avec Sémiramis.
*
26 avril.—Je disais hier à R..., au bal des Tuileries, à propos du mariage d'un auguste personnage, que l'un des plus grands inconvénients du caractère français, celui qui a plus contribué peut-être que quoi que ce soit aux catastrophes et déconfitures dont notre histoire abonde, c'est l'absence, chez toutes les têtes, du sentiment du devoir. Il n'y a pas un homme ici qui soit exact à un rendez-vous, qui se regarde comme lié absolument par une promesse; de là, cette élasticité de la conscience dans une foule de cas. L'imagination place l'obligation dans ce qui nous plaît ou nous porte intérêt. Chez la race anglaise, au contraire, qui n'a pas au même degré cette force d'impulsion qui entraîne à tout moment, la nécessité du devoir est sentie par tout le monde. Nelson, à Trafalgar, au lieu de parler à ses matelots de la gloire et de la postérité, leur dit simplement dans sa proclamation: «L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir.»
En sortant de chez Boilay, ce soir à minuit et demi, je cours jusqu'aux Italiens pour trouver une glace, car tous les cafés étaient fermés. J'en trouve au café du Passage de l'Opéra, sur le boulevard. J'y vois M. Chevandier[135], qui m'accompagne chez moi; il me raconte, entre autres particularités sur Decamps, d'abord son impossibilité de travailler d'après le modèle dans ses tableaux; en second lieu, ce qui me paraît la conséquence de cette disposition, sa timidité extrême, quand il travaille d'après nature. L'indépendance de l'imagination doit être entière devant le tableau. Le modèle vivant, en comparaison de celui que vous avez créé et mis en harmonie avec le reste de votre composition, déroute l'esprit et introduit un élément étranger dans l'ensemble du tableau.
*
Mercredi 27 avril.—Dîné chez la princesse Marcellini avec Grzymala. Délicieux trio de Weber, qui a malheureusement précédé un trio de Mozart: il fallait intervertir cet ordre. J'avais une grande envie de dormir, qui a été tenue en respect par le premier morceau; mais je n'ai pas pu tenir devant le second. La forme de Mozart, moins imprévue et, j'ose le dire, plus parfaite, mais surtout moins moderne, a vaincu mon attention, et la digestion a triomphé.
*
Jeudi matin 28 avril.—Il faut une foule de sacrifices pour faire valoir la peinture, et je crois en faire beaucoup, mais je ne puis souffrir que l'artiste le montre. Il y a pourtant de fort belles choses qui sont conçues dans le sens outré de l'effet: tels sont les ouvrages de Rembrandt, et chez nous, Decamps. Cette exagération leur est naturelle et ne choque point chez eux. Je fais cette réflexion en regardant mon portrait de M. Bruyas[136]; Rembrandt n'aurait montré que la tête; les mains eussent été à peine indiquées, ainsi que les habits. Sans dire que je préfère la méthode qui laisse voir tous les objets suivant leur importance, puisque j'admire excessivement les Rembrandt, je sens que je serais gauche en essayant ces effets. Je suis en cela du parti des Italiens. Paul Véronèse est le nec plus ultra du rendu, dans toutes les parties; Rubens est de même, il a peut-être dans les sujets pathétiques cet avantage sur le glorieux Paolo, qu'il sait, au moyen de certaines exagérations, attirer l'attention sur l'objet principal, et augmenter la force de l'expression. En revanche, il y a dans cette manière quelque chose d'artificiel qui se sent autant et peut-être plus que les sacrifices de Rembrandt, et que le vague qu'il répand d'une manière marquée sur les parties secondaires. Ni l'un ni l'autre ne me satisfait, quant à ce qui me regarde. Je voudrais,—et je crois le rencontrer souvent,—que l'artifice ne se sentît point, et que néanmoins l'intérêt soit marqué comme il convient; ce qui, encore une fois, ne peut s'obtenir que par des sacrifices; mais il les faut infiniment plus délicats que dans la manière de Rembrandt, pour répondre à mon désir.
Mon souvenir ne me présente pas dans ce moment, parmi les grands peintres, un modèle parfait de cette perfection que je demande. Le Poussin ne l'a jamais cherchée et ne la désire pas; ses figures sont plantées à côté les unes des autres comme des statues; cela vient-il de l'habitude qu'il avait, dit-on, de faire de petites maquettes pour avoir des ombres justes? S'il obtient ce dernier avantage, je lui en sais moins de gré que s'il eût mis un rapport plus lié entre ses personnages, avec moins d'exactitude dans l'observation de l'effet. Paul Véronèse est infiniment plus harmonieux (et je ne parle ici que de l'effet), mais son intérêt est dispersé. D'ailleurs, la nature de ses compositions, qui sont très souvent des conversations, des sujets épisodiques, exige moins cette concentration de l'intérêt. Ses effets, dans ses tableaux où le nombre des personnages est plus circonscrit, ont quelque chose de banal et de convenu. Il distribue la lumière d'une manière à peu près uniforme, et, à ce sujet, on peut chez lui, comme chez Rubens et chez beaucoup de grands peintres, remarquer cette répétition outrée de certaines habitudes d'exécution. Ils y ont été conduits sans doute par la grande quantité de commandes qui leur étaient faites; ils étaient beaucoup plus ouvriers que nous ne croyons, et ils se considéraient comme tels. Les peintres du quinzième siècle peignaient les selles, les bannières, les boucliers, comme des vitriers. Cette dernière profession était confondue avec celle du peintre, comme elle l'est aujourd'hui avec celle des peintres en bâtiment.
C'est une gloire pour les deux grands peintres français, Poussin et Lesueur, d'avoir cherché, avec succès, à sortir de cette banalité. Sous ce rapport, non seulement ils rappellent la naïveté des écoles primitives de Flandre et d'Italie, chez lesquelles la franchise de l'expression n'est gâtée par aucune habitude d'exécution, mais encore ils ont ouvert dans l'avenir une carrière toute nouvelle. Bien qu'ils aient été suivis immédiatement par des écoles de décadence, chez lesquelles l'empire de l'habitude, celle surtout d'aller étudier en Italie les maîtres contemporains, ne tarda pas à arrêter cet élan vers l'étude du vrai, ces deux grands maîtres préparent les voies aux écoles modernes, qui ont rompu avec la convention, et cherché, à la source même, les effets qu'il est donné à la peinture de produire sur l'imagination. Si ces mêmes écoles qui sont venues ensuite n'ont pas exactement suivi les pas de ces grands hommes, elles ont du moins trouvé chez eux une protestation ardente contre les conventions d'école, et par conséquent contre le mauvais goût. David, Gros, Prud'hon, quelque différence qu'on remarque dans leur manière, ont eu les yeux fixés sur ces deux pères de l'art français; ils ont, en un mot, consacré l'indépendance de l'artiste en face des traditions, en lui enseignant, avec le respect de ce qu'elles ont d'utile, le courage de préférer, avant tout, leur propre sentiment.
Les historiens du Poussin,—et le nombre en est grand,—ne l'ont pas assez considéré comme un novateur de l'espèce la plus rare. La manie au milieu de laquelle il s'est élevé et contre laquelle il a protesté par ses ouvrages, s'étendait au domaine entier des arts, et, malgré la longue carrière du Poussin, son influence a survécu à ce grand homme. Les écoles de la décadence en Italie donnent la main aux écoles des Lebrun, des Jouvenet, et plus loin encore, à celle des Vanloo et de ce qui les a suivis. Lesueur et Poussin n'ont pas arrêté ce torrent. Quand le Poussin arrive en Italie, il trouve les Carrache et leurs successeurs portés aux nues et les dispensateurs de la gloire... Il n'y avait pas d'éducation complète pour un artiste sans le voyage en Italie, ce qui ne voulait pas dire qu'on l'y envoyait pour étudier les véritables modèles, tels que l'antique et les maîtres du seizième siècle. Les Carrache et leurs élèves avaient accaparé toute la réputation possible, et ils étaient les dispensateurs de la gloire, c'est-à-dire qu'ils n'exaltaient que ce qui leur ressemblait, et ils cabalaient avec toute l'autorité que leur donnait l'engouement du moment contre tout ce qui tendait à sortir de l'ornière tracée. La vie du Dominiquin, issu lui-même de cette école, mais porté par la sincérité de son génie à la recherche des expressions et des effets vrais, devient l'objet de la haine et de la persécution universelles. On alla jusqu'à menacer sa vie, et la fureur jalouse de ses ennemis le força à se cacher et presque à disparaître. Ce grand peintre joignait à la vraie modestie, presque inséparable des grands talents, la timidité d'un caractère doux et mélancolique il est probable que cette conspiration universelle contribua à abréger ses jours.
Au plus fort de cette guerre acharnée de tout le monde contre un homme qui ne se défendait pas, même par ses ouvrages, le Poussin, inconnu encore, étranger aux coteries[137],..............................
Cette indépendance de toute convention se retrouve fortement chez Poussin, dans ses paysages, etc. Comme observateur scrupuleux et poétique en même temps de l'histoire et des mouvements du cœur humain, le Poussin est un peintre unique!...
*
Vendredi 29 avril.—Au conseil de bonne heure, pour la sotte affaire du bois de Boulogne. Le préfet me demande de faire tout de suite le rapport. Je l'ai lu à la fin de la séance, et il a été adopté.
Revenu à l'Exposition avec E. Lamy[138] pour informations; de là chez Decamps, que j'ai trouvé dans un atelier bouleversé; il m'a montré des choses admirables.
Il y avait là la répétition plus grande de son Job pour le ministère, aussi beau que le petit, et, je crois, plus avancé. Il m'a fait voir un Samaritain dans l'auberge: le malade est porté pour être introduit dans l'hôtellerie; on emmène sur le devant les chevaux qui ont porté le malade et son bienfaiteur; les gens de la maison mettent la tête à la fenêtre, enfin tous les détails caractéristiques. Effet de soleil toujours le même et toujours séduisant. Cette force constante d'impression dans la monotonie est un des grands privilèges du talent.
Autre tableau ébauché dans ce genre: Intérieur d'un potier en Italie.
Sur le chevalet, une grande Fuite de Loth, que je n'approuve pas autant. Puis, petite esquisse charmante de l'Agonie du Christ, millier de figures, effet charmant.
Mais ce qui passe tout pour moi, aujourd'hui, c'est son David en déroute fuyant devant Saül et rencontré par un partisan de ce dernier égaré dans les solitudes, et qui, de l'autre côté d'un torrent, l'injurie et lui jette des pierres: le site, la composition admirables; la description s'arrête devant mon souvenir.
*
Samedi 30 avril.—Ébauché le Christ dans la tempête[139], pour Grzymala.—Avancé le Christ montré au peuple, esquissé Mme Herbelin, et quelques touches à celui de M. Roche; tout cela avec assez succès, quoique dans une mauvaise disposition de corps et d'esprit... Qu'est-ce que cette inquiétude, pour une raison tantôt fondée, tantôt vague, et ne se prenant à rien?
Dîné chez Chabrier avec son ami Chevigné[140], dont il me vante les talents en poésie: il n'a pas celui de l'éloquence, il ne s'exprime point comme tout le monde, et il cherche ses mots pour la moindre phrase. Ce dîner à quatre n'était pas suffisamment animé.
Le soir, Mme L... m'a plu, quoiqu'elle ne soit pas jeune. Elle était près de Mme de F..., en grands frais de toilette. Le mari de Mme de F... est un homme charmant. Il s'étonne que je n'aille pas en Italie[141]; il me cite les lacs du nord de l'Italie comme des merveilles qu'il faut voir absolument, et qu'on voit très facilement; on peut même faire son excursion en deux fois, s'il le faut: une fois, Florence, Rome et Naples; une autre fois, Milan, Venise, etc.
Dimanche 1er mai.—J'ai été mené le soir par M. et Mme Mancey chez M. Gentié, où j'ai vu la belle Mariette Lablache[142], et entendu de la musique assez choisie, mais surtout vu la belle Mariette. Elle diminuait tout autour d'elle, comme une déesse au milieu de simples mortelles. Toutes ces natures du Nord étaient bien chétives, en comparaison de cette splendeur méridionale. Rentré très tard, et sorti sans que ce fût fini.
*
Lundi 2 mai.—Boissard me dit qu'il a vu à Florence Rossini, qui s'ennuie horriblement.
Ce jour, dîné chez Pierret avec Riesener, son ami Lassus, Feuillet[143], Durieu. J'en ai rapporté cette triste impression, qui dure encore le lendemain et que le travail a pu seul atténuer, celle de la secrète inimitié de ces gens-là pour moi. Il y a là-dessous une foule de sentiments, qui, par moments, ne prennent pas seulement la peine de mettre un masque... Je suis isolé maintenant au milieu de ces anciens amis!... Il y a une infinité de choses qu'ils ne me pardonnent point, et en première ligne les avantages que le hasard me donne sur eux.
—Le protégé de David se nomme Albert Borel-Roget, fils d'Émile Roget, graveur en médailles de talent, mort sans fortune. Il a obtenu le 1er février 1852 une demi-bourse d'élève communal au lycée Napoléon; sa mère ne peut payer les cinq cents francs de surplus et demande une bourse entière.
—«Voltaire, dit Sainte-Beuve prenant Gui Patin sur l'ensemble de ses lettres, l'a jugé sévèrement et sans véritable justice.» Voici ce qu'en dit Voltaire: «Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l'histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité; d'ailleurs, cette multitude de petits faits n'est guère précieuse qu'aux petits esprits.»—« Petits esprits, ajoute Sainte-Beuve[144], je n'aime pas qu'on dise cela des autres, surtout quand ces autres composent une classe, un groupe naturel; c'est une manière commode et abrégée d'indiquer qu'on est soi-même d'un groupe différent.»
Je crois pour ma part que Sainte-Beuve, qui fait partie de ce groupe d'anecdotiers antipathiques à Voltaire, a tort de lui en vouloir de ce qu'il attaque, dit-il, un groupe. Certes, les sots forment un groupe qui n'est pas plus respectable pour être plus nombreux. Il est naturel qu'on attaque ce qu'on n'aime pas, sans considérer si ce quelque chose forme un groupe ou non. Je suis, pour moi, de l'avis de Voltaire: j'ai toujours détesté les collecteurs et raconteurs d'anecdotes, celles surtout de la veille et qui sont précisément de la nature de celles qui déplaisaient à Voltaire. Le pauvre Beyle[145] avait le travers de s'en nourrir. C'est un des faibles de Mérimée[146], et qui me le rend ennuyeux. Il faut qu'une anecdote arrive comme autre chose dans la conversation; mais ne mettre d'intérêt qu'à cela, c'est imiter les collectionneurs de choses curieuses, autre groupe que je ne puis souffrir, qui vous dégoûtent des beaux objets pour vous en crever les yeux par leur abondance et leur confusion, au lieu d'en faire ressortir un petit nombre en les choisissant et en les mettant dans le jour qui leur convient.
*
Mardi 4 mai.—Invité par Nieuwerkerke[147] à aller entendre au Louvre un discours sur l'art ou les progrès de l'art d'un sieur R...
Grande réunion d'artistes, de moitiés d'artistes, de prêtres et de femmes. Après avoir attendu convenablement l'arrivée, d'abord de la princesse Mathilde[148] et ensuite très longtemps encore celle de M. Fould, le professeur a commencé d'une voix altérée, avec un accent légèrement gascon. Il n'y a que les gens de ce pays-là pour ne douter de rien et faire un discours comme celui dont je n'ai, du reste, entendu que la moitié. Ce sont des idées néo-chrétiennes dans toute leur pureté: le Beau n'est qu'à un point donné, et il ne se trouve qu'entre le treizième et le quinzième siècle presque exclusivement; Giotto et, je crois, Pérugin sont le point culminant; Raphaël décline à partir de ses premiers essais; l'Antique n'est estimable que dans une moitié de ses tentatives; il faut le détester dans ses impuretés; il le querelle à propos de l'abus qu'on en a fait dans le dix-huitième siècle. Les saturnales de Boucher et de Voltaire, qui, à ce que dit le professeur, ne préférait décidément que les peintures immodestes, suffisent pour faire haïr tout ce côté malheureusement inséparable de l'antique, des satyres, des nymphes poursuivies et de tous les sujets érotiques. Il n'y a pas de grand artiste sans l'amitié d'un héros ou d'un grand esprit dans un autre genre. Phidias n'est aussi grand que par l'amitié d'un Péricles... Sans le Dante, Giotto ne compte pas. Quelle affection singulière! Aristote, dit-il en commençant, met en tête ou à la fin de ses traités d'esthétique que les plus beaux raisonnements sur le Beau n'ont jamais fait et ne feront jamais rencontrer le Beau à personne. Tout le monde a dû se demander ce que venait alors faire là le professeur. Après avoir parlé de l'opinion de Voltaire sur les arts, il cite à son tribunal le pauvre baron de S..., qui lui en eût répondu de bonnes, s'il avait pu lui répondre. Ce pauvre baron, selon lui, ne voit l'avènement du Beau moderne que quand le gouvernement des deux Chambres aura fait le tour de l'Europe, et que la garde nationale sera installée chez tous les peuples. Ç'a été la plaisanterie capitale de la séance, et qui a excité cette explosion de gaieté de sacristie particulière aux gens d'Église, dont on voyait çà et là les robes noires dans cet auditoire fort mélangé.
Je m'en suis allé peut-être un peu scandaleusement après cette première partie, dont je ne donne qu'un pâle résumé. J'y ai été encouragé par l'exemple de quelques personnes qui se sont trouvées, ainsi que moi, suffisamment édifiées sur le Beau.
De là, j'ai été à pied trouver Rivet, par un temps magnifique, et avec une grande jouissance de remuer les jambes en liberté, après ma captivité de tout à l'heure.
*
Vendredi 6 mai.—J'étais invité par le ministre d'État à assister ce soir à une représentation du Conservatoire donnée par des élèves.
Dîné chez Mme de Forget avec le jeune X..., et promené le soir: j'ai renoncé à la partie. J'avais passé ma journée à faire mes paquets pour aller à Champrosay; j'ai fait des provisions énormes de couleurs et de toile, et malheureusement cet article[149] maudit que je me suis engagé à faire me fera renoncer à toute peinture pendant mon séjour.
*
Champrosay, samedi 7 mai.—Parti hier à huit heures et demie pour Champrosay. Enfermé dans le compartiment avec M. X..., que j'ai cru reconnaître d'abord, et auquel je n'ai pas parlé, m'étant ensuite convaincu que ce n'était pas lui. Ensuite, à Juvisy, il m'a adressé la parole, et nous avons regretté de n'avoir pas plus tôt renouvelé connaissance. Je ne l'ai vu que deux fois, et très peu de temps, encore était-ce le soir.
Broklé est venu avec nous poser les glaces et nous a rendu toutes sortes de services. Je suis heureux du plaisir qu'a eu ce brave homme à jouir de la bonne réception qu'on lui a faite.
J'ai été un instant dans la forêt et me suis couché de très bonne heure et fatigué.
*
Dimanche 8 mai.—L'homme est capable des choses les plus diverses...
La Bruyère dit: «C'est un excès de confiance dans les parents d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en attendre rien et de la négliger...» Et plus bas: « Quand il serait vrai, ce que plusieurs disent, que l'éducation ne donne pas à l'homme un autre cœur ni une autre complexion, qu'elle ne change rien dans son fond et ne touche qu'aux superficies, je ne me lasserais pas de dire qu'elle ne lui est pas inutile.»
Je suis tout à fait de son avis, et j'ajoute que l'éducation dure toute la vie[150]; je la définis: une culture de notre âme et de notre esprit par l'effet de soins et par celui des circonstances extérieures. La fréquentation des honnêtes gens ou des méchants est la bonne ou mauvaise éducation de toute la vie. L'esprit se redresse avec les esprits droits; il en est de même de l'âme. On s'endurcit dans la société des gens durs et froids, et s'il était possible qu'un homme de vertu seulement ordinaire vécût avec des scélérats, il faudrait qu'il finît par leur ressembler, pour peu qu'il n'en soit pas éloigné dès le premier moment.
Essayé pendant toute cette journée de débrouiller mon article du Poussin. Je me persuade qu'il n'y a qu'un moyen d'en venir à bout, si toutefois j'y parviens: c'est de ne point penser à la peinture, jusqu'à ce qu'il soit fait. Ce diable de métier[151] exige une contention plus grande que je ne suis habitué à en mettre à la peinture, et cependant j'écris avec une grande facilité; je remplirais des pages entières sans presque faire de ratures. Je crois avoir consigné dans ce cahier même que j'y trouve plus de facilité que dans mon métier. La peine que j'éprouve vient de la nécessité de faire un travail dans une certaine étendue, dans lequel je suis obligé d'embrasser beaucoup de choses diverses; je manque d'une méthode fixe pour coordonner les parties, les disposer dans leur ordre, et surtout, après toutes les notes que je prends à l'avance, pour me rappeler tout ce que j'ai résolu de faire figurer dans ma prose.
Il n'y a donc qu'une application assidue au même objet qui puisse m'aider dans ce travail. Je n'ose donc point penser à la peinture, de peur d'envoyer tout au diable. Je ne fais que rêver à un ouvrage dans le genre de celui du Spectateur: un article court de trois ou quatre pages et de moins encore, sur le premier sujet venu. Je me charge d'en extraire ainsi à volonté de mon esprit, comme d'une carrière inépuisable.
Promenade le soir assez insipide dans la plaine; traversé la route qui va au pont; été jusqu'au terrain de Delarche, et revenu par la ruelle avec Jenny, qui avait voulu aussi régaler Julie de la promenade pour son dimanche.
*
Lundi 9 mai.—J'ai été le lendemain, vers dix ou onze heures, me promener vers les coupes nouvelles qu'on a faites le long des murs des propriétés de Quantinet et de Minoret, etc. Matinée délicieuse.
Arrivé au chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas, tant il m'a paru petit; fait de nouvelles réflexions, que j'ai consignées sur mon calepin, analogues à celles que j'ai écrites ici, sur l'effet que produisent les choses inachevées: esquisses, ébauches, etc.
Je trouve la même impression dans la disproportion. Les artistes parfaits étonnent moins à cause de la perfection même; ils n'ont aucun disparate qui fasse sentir combien le tout est parfait et proportionné. En m'approchant, au contraire, de cet arbre magnifique, et placé sous ses immenses rameaux, n'apercevant que des parties sans leur rapport avec l'ensemble, j'ai été frappé de cette grandeur... J'ai été conduit à inférer qu'une partie de l'effet que produisent les statues de Michel-Ange est dû à certaines disproportions ou parties inachevées qui augmentent l'importance des parties complètes. Il me semble, si on peut juger de ses peintures par des gravures, qu'elles ne présentent pas ce défaut au même degré. Je me suis dit souvent qu'il était, quoi qu'il pût croire lui-même, plus peintre que sculpteur. Il ne procède pas, dans sa sculpture, comme les anciens, c'est-à-dire par les masses; il semble toujours qu'il a tracé un contour idéal qu'il s'est appliqué à remplir, comme le fait un peintre. On dirait que sa figure ou son groupe ne se présente à lui que sous une face: c'est le peintre. De là, quand il faut changer d'aspect comme l'exige la sculpture, des membres tordus, des plans manquant de justesse, enfin tout ce qu'on ne voit pas dans l'Antique.
—Les soirs, je me promène avec Jenny; je dîne de bonne heure et suis bien forcé de me coucher de même: cela fait la nuit trop longue. Plus je dors, moins je veux me lever le matin... Toujours triste dans ce moment-là... Il faut le travail pour secouer cette mauvaise disposition, qui est purement physique.
*
Sans date[152].—Je suis à Champrosay depuis samedi.—Je fais ce matin une promenade dans la forêt, en attendant que ma chambre soit en état pour me remettre au fameux Poussin.—En apercevant de loin le chêne d'Antain que je ne reconnaissais pas d'abord, tant je le trouve ordinaire, mon esprit s'est reporté sur une note de mon cahier de tous les jours que j'ai écrite, il y a quinze jours environ, sur l'effet de l'ébauche par rapport à l'ouvrage fini. J'y dis que l'ébauche d'un tableau, d'un monument, qu'une ruine, enfin que tout ouvrage d'imagination auquel il manque des parties, doit agir davantage sur l'âme, à raison de ce que celle-ci y ajoute, tout en recueillant l'impression de cet objet. J'ajoute que les ouvrages parfaits, comme ceux d'un Racine et d'un Mozart, ne font pas, au premier abord, autant d'effet que ceux des génies incorrects ou négligés, dont les parties saillantes le sont d'autant plus qu'il y en a d'autres à coté qui sont effacées ou complètement mauvaises.
En présence de ce bel arbre si bien proportionné, je trouve une nouvelle confirmation de ces idées. À la distance nécessaire pour en embrasser toutes les parties, il paraît d'une grandeur ordinaire; si je me place au-dessous de ses branches, l'impression change complètement: n'apercevant que le tronc auquel je touche presque et la naissance de ses grosses branches, qui s'étendent sur ma tête comme d'immenses bras de ce géant de la forêt, je suis étonné de la grandeur de ses détails; en un mot, je le trouve grand, et même effrayant de grandeur. La disproportion serait-elle une condition pour l'admiration? Si, d'une part, Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause de l'admirable proportion de leurs ouvrages, Shakespeare, Michel-Ange, Beethoven ne devront-ils pas; une partie de leur effet à une cause opposée? Je le crois pour mon compte.


L'antique ne surprend jamais, ne montre jamais le côté gigantesque et outré; on se trouve comme de plain-pied avec ces admirables créations; la réflexion seule les grandit et les place à leur incomparable élévation. Michel-Ange étonne[153] et porte dans l'âme un sentiment de trouble qui est une manière d'admiration, mais on ne tarde pas à s'apercevoir de disparates choquants, qui sont le fruit d'un travail trop hâté, soit à cause de la fougue avec laquelle l'artiste a entrepris son ouvrage, soit à cause de la fatigue qui a dû le saisir à la fin d'un travail impossible à compléter; cette dernière cause est évidente. Quand les historiens ne nous diraient pas qu'il se dégoûtait presque toujours en finissant, par l'impossibilité de rendre ses sublimes idées, on voit clairement, à des parties laissées à l'état d ébauche, à des pieds enfoncés dans le socle et où la matière manque, que le vice de l'ouvrage vient plutôt de la manière de concevoir et d'exécuter que de l'exigence extraordinaire d'un génie fait pour atteindre plus haut, et qui s'arrête sans se contenter. Il est plus que probable que sa conception était vague, et qu'il comptait trop sur l'inspiration du moment pour les développements de sa pensée, et s'il s'est souvent arrêté avec découragement, c'est qu'effectivement il ne pouvait faire davantage.
*
Mardi 10 mai.—Les matins, je me débats avec Poussin... Tantôt je veux envoyer tout promener, tantôt je m'y reprends avec une espèce de feu. Cette matinée n'a pas été trop mauvaise pour le pauvre article.
Après avoir commencé à disposer clairement sur de grandes feuilles de papier, et en séparant les alinéas, les objets principaux que j'ai à traiter, je suis sorti vers midi, enchanté de moi-même et de mon courage à monter à l'assaut de mon article.
La forêt m'a ravi: le soleil se montrait, il était tiède et non pas brûlant; il s'exhalait des herbes, des mousses, dans les clairières où j'entrais, une odeur délicieuse. Je me suis enfoncé dans un sentier presque perdu, environ au coin du mur du marquis; je désirais trouver là une communication entre cette partie et l'allée qui remonte de la route pour rejoindre celle qui va au chêne Prieur: j'ai livré bataille aux ronces, aux arbrisseaux qui se croisaient devant mes pas, et je n'ai pas réussi néanmoins à atteindre mon but. Je suis retourné par un sentier plus facile, mais très couvert, à travers la partie de bois qui dépend, je crois, de la maison du marquis.
En retournant, je me suis assis le long des murs de son enclos, mais sur la partie qui mène à l'entrée de la forêt, et j'ai fait un croquis d'un chêne, pour me rendre compte de la distribution des branches.
Je me suis mis à lire le journal en rentrant. La littérature a eu le dessous, mais, au demeurant, je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel.
Vers quatre heures, au lieu de sortir, j'ai fait le vitrier, et j'ai peint une vieille glace.
Le soir, promenade vers Soisy. Descendu par une ruelle qui m'a conduit dans des endroits très solitaires et assez attrayants; j'ai fait amitié à un chat angora charmant qui me suivait et qui s'est laissé caresser.
*
Jeudi 12 mai.—J'ai beaucoup travaillé au damnable article. Débrouillé comme j'ai pu, au crayon, tout ce que j'ai à dire, sur de grandes feuilles de papier. Je serais tenté de croire que la méthode de Pascal,—d'écrire chaque pensée détachée sur un petit morceau de papier,—n'est pas trop mauvaise, surtout dans une position où je n'ai pas le loisir d'apprendre le métier d'écrivain. On aurait toutes ses divisions et subdivisions sous les yeux comme un jeu de cartes, et l'on serait frappé plus facilement de l'ordre à y mettre. L'ordre et l'arrangement physique se mêlent plus qu'on ne croit des choses de l'esprit. Telle situation du corps sera plus favorable à la pensée: Bacon composait, à ce qu'on dit, en sautant à cloche-pied; à Mozart, à Rossini, à Voltaire, les idées leur venaient dans leur lit; à Rousseau, je crois, en se promenant dans la campagne.
Habituellement, promenade avant dîner, après avoir secoué les paperasses et l'encre, et aussi après le dîner, pour chasser le sommeil. Mais comme je dîne toujours entre cinq heures et cinq heures et demie, la soirée ne peut aller sans de grandes difficultés jusqu'à neuf heures.
*
Vendredi 13 mai.—J'ai essayé de l'article, et après avoir écrit quelques lignes que je veux mettre en tête de la première partie (car j'ai envie de le faire en deux fois, une partie biographique, une autre sur l'examen du talent et des ouvrages), après avoir écrit ces quelques mots, une mauvaise disposition m'a saisi, et je n'ai fait que lire et même dormir jusqu'au milieu de la journée; puis j'ai emmené Jenny, par le plus beau temps du monde auquel nous n'étions plus accoutumés, faire une grande promenade dans la forêt. Nous avons suivi l'allée de l'Ermitage jusqu'au grand chêne, au pied duquel nous nous sommes reposés; nous étions entrés auparavant à l'Ermitage, dont une partie est à vendre. C'est un manoir comme cela qu'il me faudrait! Le jardin, qui n'est qu'un potager, est charmant: il est encore rempli de vieux arbres qui ont donné leurs fruits aux environs. Ces troncs noueux, tordus par les années, se couvrent encore de magnifiques fleurs et de fruits, au milieu de ces bâtiments ruinés, non par le temps, mais par la main des hommes. On est attristé, devant ce spectacle inhumain, de la rage stupide de démolition qui a signalé les époques de nos discordes.
Abattre, arracher, brûler, c'est ce que le fanatisme de liberté sait aussi bien faire que le fanatisme dévot; c'est par là que l'un ou l'autre commence son œuvre, quand il est déchaîné; mais là s'arrête l'impulsion brutale... Élever quelque chose de durable, marquer son passage autrement que par des ruines, voilà ce que la plèbe aveugle ne sait point faire; et, en même temps, je remarquais combien les ouvrages qui sont dus à l'esprit de suite, conçus dans une grande idée de durée et exécutés avec le soin nécessaire, apportent un cachet de force jusque dans des débris qu'il est presque impossible de faire disparaître complètement. Ces corporations anciennes, les moines surtout, se sont crus éternels, car ils semblent avoir fondé pour les siècles des siècles. Ce qui reste des vieux murs fait honte aux ignobles bâtisses plus modernes qu'on leur a accolées. La proportion de ces restes a quelque chose de gigantesque, en comparaison de ce que des particuliers font tous les jours sous nos yeux.
Je pensais, en même temps, qu'il en était un peu de même pour l'ouvrage d'un homme de talent... Pour la sculpture, c'est incontestable, car les restaurations les plus maladroites laissent encore apercevoir clairement ce qui appartient à l'original; mais dans la peinture elle-même, toute fragile qu'elle est, et quelque fois toute massacrée qu'elle est par des retouches inhabiles, la disposition, le caractère, une certaine empreinte ineffaçable montrent la main et la conception d'un grand artiste.
Reçu dans la soirée une lettre de Riesener, qui me demande de le recevoir avec Pierret; aussi de Mme de Forget, dont le fils est parti pour voyager avec un médecin, mais sur l'état duquel elle n'est pas rassurée, d'après les lettres qu'elle a reçues.
*
Samedi 14 mai.—J'ai beaucoup travaillé toute la matinée à extraire des notes, pour la partie historique du Poussin. Il y a peu de jours où je me livre à ce travail avec beaucoup d'entrain; d'autres où il me répugne horriblement. Quoi qu'il en soit, je persévère et j'espère que j'en viendrai à bout: ce sera une raison de rester ici un peu davantage.
Vers trois heures, j'ai fait une promenade à travers le village, pour aller à l'autre extrémité; je comptais, en passant, voir le maire et acheter des cigares; je n'ai eu de succès que dans cette dernière tentative; mais j'ai fait en chemin toutes sortes de rencontres, qui m'ont donné de l'ennui, parce qu'elles me présagent la fin de la tranquillité dont je jouis. Toute la maison Barbier va venir demain, et s'installer pour deux jours; Mme Villot peut-être demain... Que le ciel les conduise!
—L'entrée de la forêt, celle que je prenais quand j'étais dans mon premier logement, m'a paru charmante, surtout l'allée qui conduit au chêne d'Antain. Les coupes qu'on a faites à droite et à gauche, et qui vont s'étendre encore, malheureusement, donnent des aspects qui varient toute cette partie.
Le soir, descendu vers la rivière, et promenade au bord de l'eau, en allant vers le pont. J'étais ravi de la grandeur et de l'aspect paisible de cette eau: jamais je ne l'avais vue si pittoresque. Du côté du couchant, elle rappelait tout à fait les teintes à la Ziem... Quelques tours encore dans le jardin, par un petit clair de lune, qui se confondait avec le jour finissant.
J'ai trouvé dans cette promenade solitaire quelques instants de bonheur. Les sentiments mélancoliques qu'inspire le spectacle de la nature m'ont paru, plus que jamais, au bord de cette rivière, une nécessité de notre être. Ce sentiment mal défini, que chaque homme peut-être a cru lui être particulier, s'est trouvé avoir un écho chez tous les êtres sensibles. Les modernes n'ont eu que le tort de lui faire tenir trop de place dans leurs compositions; aussi les poètes des contrées du Nord, les Anglais particulièrement, sont-ils les pères du genre. Tout porte à la rêverie chez eux: les mœurs plus recueillies, et la nature plus sévère dans son aspect.
*
Dimanche 15 mai.—Barbier et sa femme venu pour faire divers travaux.
Mauvaise journée.
Promenade dans la forêt vers dix heures et prolongée sous l'impression d'idées désagréables. Rentré au milieu du sens dessus dessous que ce brave homme a occasionné dans la maison pour ses travaux; j'ai fait le vitrier et j'ai achevé de mastiquer la glace.
J'ai eu pourtant des moments de plaisir à continuer la lecture de l'aventure de la femme arabe délivrée au milieu de la traite des nègres, de la Revue britannique.
J'ai commencé aussi et continué, en dînant dans l'atelier, l'article sur Charles-Quint dans le cloître[154]; je suis très impressionné par chaque chose intéressante qu'il m'arrive de rencontrer dans les livres. Les grands hommes en déshabillé et étudiés à la loupe, s'ils ne relèvent pas beaucoup la nature humaine dans ses plus nobles échantillons, consolent du moins de leur propre faiblesse les hommes mécontents d'eux-mêmes par trop de modestie, ou par un trop grand désir de la perfection. Ce grand empereur était un gourmand déterminé, et il ressent à tous moments les inconvénients de ce défaut, sans en être corrigé, ni par le sentiment de sa suprême dignité, ni par la faiblesse de son estomac... La goutte, punition ordinaire des gourmands, ne peut mettre un frein à sa sensualité.
Je vois avec plaisir, dans cet article, que c'était grand homme doué de beaucoup d'énergie en même temps de qualités aimables. Ce n'est pas sous cet aspect que l'histoire prise en gros le considère; on le croit communément un être froid et perfide. Les historiens, ou plutôt l'imagination de tout le monde, qui exagère tout, qui veut toujours des contrastes tranchés, en fait en tout l'opposé de François Ier, qui ne nous apparaît qu'avec les qualités d'un joyeux compère, très brave et très étourdi. Charles-Quint a eu, comme un autre, ses faiblesses; il était très brave aussi et plein de bonté et d'indulgence pour ceux qui l'approchaient. Le chagrin qu'il conçut de la mort de sa dernière femme contribua beaucoup à lui faire prendre la résolution qui mit fin à son rôle sur la scène du monde.
—Le soir de ce jour, sorti après dîner pour faire une promenade. Encore tout échauffé de mon repas et de cette lecture, j'ai cheminé dans les petits sentiers du coteau, encore tout mouillés par la pluie.
J'ai éprouvé un sentiment de malaise, qui ne s'est calmé que quand je suis rentré à la maison, où je me suis promené en tous sens, pendant près d'une heure, avant de me coucher.
*
Lundi 16 mai.—Passé toute la journée dans ma chambre à paresser délicieusement, à écrire un peu sur ce livre, et à lire la Revue britannique, surtout le morceau de la nièce blanche de l'oncle Tom, quand l'Américain Jonathan traverse l'Afrique, sur un dromadaire, pour aller chercher sa maîtresse arabe, au centre de ce continent.
Je me suis arraché avec peine à cette lecture, pour m'habiller et aller dîner avec Mme Barbier et Mme Parchappe[155], M. et Mme Béal et M. Barbier, qu'on n'attendait pas et qui est arrivé au moment du dîner. En revanche, Mme Villot, qu'on attendait, a manqué de parole. Nous avons fait un fort bon dîner, avec le vin de Champrosay, que j'ai trouvé fort bon. M. Barbier a été au Salon, et j'ai vu en lui le goût bourgeois dans tout son lustre; il n'a remarqué que ce qui lui allait, par conséquent peu de choses remarquables. Les portraits de Dubufe[156] ont emporté toutes ses prédilections, et ce nom a provoqué, parmi ces dames, une explosion d'admiration... Je me suis amusé médiocrement.—Rentré vers dix heures par un clair de lune délicieux, et promené un peu sur la route, avant de rentrer.
—M. Barbier m'a communiqué ses projets, pour faire quelque chose, dit-il, du jardin qui suffisait à son père. Un grand planteur de jardins lui élèverait à droite et à gauche, à partir de la maison, de grands monticules, et ne ferait qu'une pente jusqu'en bas, en supprimant la terrasse, le seul endroit où l'on puisse se promener, sans monter ou descendre. J'ai essayé de lui faire comprendre cet avantage, mais l'absurde l'emportera, comme infiniment plus... fashionable.
Girardin[157] croit toujours fermement à l'avènement du bien-être universel, et l'un des moyens de le produire, sur lequel il revient avec prédilection, c'est le labourage à la mécanique, et sur une grande échelle, de toutes les terres de France. Il croit grandement contribuer au bonheur des hommes, en les dispensant du travail; il fait semblant de croire que tous ces malheureux, qui arrachaient leur nourriture à la terre, péniblement, j'en conviens, mais avec le sentiment de leur énergie et de leur persévérance bien employée, seront des gens bien moraux et bien satisfaits d'eux-mêmes, quand ce terrain, qui était au moins leur patrie, celle sur laquelle naissaient leurs enfants et dans laquelle ils enterraient leurs parents, ne sera plus qu'une manufacture de produits, exploitée par les grands bras d'une machine, et laissant la meilleure partie de son produit dans les mains impures et athées des agioteurs. La vapeur s'arrêtera-t-elle devant les églises et les cimetières?... Et le Français qui rentrera dans sa patrie après plusieurs années, serait-il réduit à demander la place où étaient son village et le tombeau de ses pères? Car les villages seront inutiles comme le reste; les villageois sont ceux qui cultivent la terre, parce qu'il faut bien demeurer là où les soins sont réclamés à toute minute; il faudra faire des villes proportionnées à cette foule désœuvrée et déshéritée, qui n'aura plus rien à faire aux champs; il faudra leur construire d'immenses casernes où ils se logeront pêle-mêle. Que faire là, les uns près des autres, le Flamand auprès du Marseillais, le Normand et l'Alsacien, autre chose que consulter le cours du jour, pour s'inquiéter, non pas si dans leur province, dans leur champ chéri, la récolte a été bonne, non pas s'ils vendront avec avantage leur blé, leur foin, leur vendange, mais si leurs actions sur l'anonyme propriété universelle montent ou descendent? Ils auront du papier, au lieu d'avoir du terrain!... Ils iront au billard jouer ce papier contre celui de ces voisins inconnus, différents de mœurs et de langage, et quand ils seront ruinés, auront-ils au moins cette chance qui leur restait, quand la grêle avait détruit les fruits ou les moissons, de réparer leur infortune à force de travail et de constance, de puiser au moins dans la vue de ce champ arrosé tant de fois de leurs sueurs, un peu de consolation ou l'espoir d'une meilleure année?...
O indignes philanthropes!... O philosophes sans cœur et sans imagination! Vous croyez que l'homme est une machine, comme vos machines; vous le dégradez de ses droits les plus sacrés, sous prétexte de l'arracher à des travaux que vous affectez de regarder comme vils, et qui sont la loi de son être, non pas seulement celle qui lui impose de créer lui-même ses ressources contre le besoin, mais celle qui l'élève en même temps à ses propres yeux et emploie d'une manière presque sacrée les courts moments qui lui sont accordés... O faiseurs de feuilletons, écrivassiers, faiseurs de projets! Au lieu de transformer le genre humain en un vil troupeau, laissez-lui son véritable héritage, rattachement, le dévouement au sol! Que le jour où des invasions nouvelles de barbares menacent ce qu'ils appellent encore leur patrie, ils se lèvent avec joie pour la défendre. Ils ne se battront pas pour défendre la propriété des machines, pas plus que ces pauvres Russes, ces pauvres serfs enrégimentés ne travaillaient pour eux, quand ils venaient ici venger les querelles de leurs maîtres et de leur empereur... Hélas! les pauvres paysans, les pauvres villageois! Vos prédications hypocrites n'ont déjà que trop porté leurs fruits! Si votre machine ne fonctionne pas sur le terrain, elle fonctionne déjà dans leur imagination abusée. Leurs idées de partage général, de loisir et même de plaisir continuel, sont réalisées dans ces indignes projets. Ils quittent déjà à qui mieux mieux, et sur le plus faible espoir, le travail des champs; ils se précipitent dans les villes, pour n'y trouver que des déceptions; ils achèvent d'y pervertir les sentiments de dignité que donne l'amour du travail, et plus vos machines les nourriront, plus ils se dégraderont!... Quel noble spectacle dans ce meilleur des siècles, que ce bétail humain engraissé par les philosophes!
*
Mardi 17 mai.—Fait encore le paresseux, toute journée, à lire l'article de Charles-Quint et un peu de l'Essai sur les mœurs, sur ledit et sur François Ier et Louis XI aussi.
Vers trois heures, embarqué vers Draveil, mais la pluie presque tout le temps, et en revenant, acheté une quantité de cigares.
Je trouve dans la Presse un article de Gautier, sur une nouvelle création de Frédérick, le Vieux Caporal[158]: «Il parcourt d'un bout à l'autre le clavier de l'âme humaine, don admirable, qui se rencontre rarement chez la même personne; il a la passion, la foi, l'ironie et le scepticisme; il sait rendre tous les beaux mouvements du cœur et s'en railler avec une verve diabolique; il peut être, dans la même soirée, Roméo et Méphistophélès, Ruy Blas et Robert Macaire, Gennaro et le Joueur. Le manteau lui sied comme la souquenille, la pourpre comme le haillon; mais, quel que soit le personnage qu'il représente, il lui donne la vie, et infuse aux veines du mélodrame le plus débile un sang rouge et généreux. Frédérick Lemaître est de la race des Hugo, des Dumas, des Balzac, des Delacroix, des Préault; il appartient à cette forte et puissante génération romantique dont il a partagé le succès et soulevé les enthousiasmes; c'est l'acteur shakespearien[159] par excellence, la plus complète incarnation du drame moderne.»
*
Jeudi 19 mai.—Promenade l'après-midi par la porte du jardin avec Jenny, et délicieux aspect de tout le côté de Corbeil: grands nuages à l'horizon éclairés en face par le soleil.
Admiré la petite source près du lavoir et des grands peupliers, puis remontés ensemble pour dîner.
*
Vendredi 20 mai.—Parti pour aller au conseil par l'omnibus du chemin de fer de Lyon; cela m'a rappelé les voyages de ma jeunesse. La nature, en chemin de fer, ne fait pas le même effet; cette rêverie délicieuse qui s'empare de vous, quand on se sent installé dans son coin de coupé, sans cet ennui perpétuel de voir de nouvelles figures monter et descendre, le mouvement des chevaux, et surtout moins de rapidité à traverser tous les aspects.
Arrivé dans une mauvaise disposition au Jardin des Plantes, j'ai redouté la pluie un moment; cela m'avait fait presque résoudre de revenir aussitôt le conseil fini. Mais arrivé à l'Hôtel de ville, j'ai appris qu'il n'y avait pas de séance; j'ai déjeuné sur la place et, me trouvant réconforté, j'ai été à pied au Jardin des Plantes; fait des études de lions et d'arbres, en vue du sujet de Renaud[160], par une chaleur très incommode, et au milieu d'un public très désagréable. Enfin, reparti à deux heures moins un quart et revenu par le bord de l'eau jusqu'à la maison.
L'aspect de la rivière et de ses bords toujours ravissant quand je reviens; c'est là où je sens que mes chaînes me quittent. Il semble qu'en traversant cette eau, je laisse derrière moi les importuns et les ennuis.
Lu, en déjeunant, l'article de Peisse[161] qui examine en gros le Salon et qui recherche la tendance des arts à présent. Il la trouve très justement dans le pittoresque, qu'il croit une tendance inférieure. Oui, s'il n'est question que de faire de l'effet aux yeux par un arrangement de lignes et de couleurs, autant vaudrait dire: arabesque; mais si, à une composition déjà intéressante par le choix du sujet, vous ajoutez une disposition de lignes qui augmente l'impression, un clair-obscur saisissant pour l'imagination, une couleur adaptée aux caractères, vous avez résolu un problème plus difficile, et, encore une fois, vous êtes supérieur: c'est l'harmonie et ses combinaisons adaptées à un chant unique. Il appelle musicale cette tendance dont il parle; il la prend en mauvaise part, et moi, je la trouve aussi louable que toute autre...
Son ami Chenavard lui a insinué ses principes sur les arts: celui-ci trouve que la musique est un art inférieur; c'est un esprit à la française, auquel il faut des idées comme celles que les mots peuvent exprimer; quant à celles devant lesquelles le langage est impuissant, il les retranche du domaine des arts. Même en admettant que le dessin soit tout, il est clair qu'il ne se contente pas de la forme pure et simple. Il y a, dans ce contour qui lui suffit, de la grossièreté ou de la grâce: ce contour fait par Raphaël ou par Chenavard ne charmera pas de la même façon. Qu'y a-t-il de plus vague et de plus inexplicable que cette impression? Faudra-t-il établir des degrés de noblesse entre les sentiments? C'est ce que fait le docte et malheureusement trop froid Chenavard... Il met au premier rang la littérature; la peinture vient ensuite, et la musique n'est que la dernière. Cela serait peut-être vrai, si l'une d'elles pouvait contenir les autres ou les suppléer; mais devant une peinture ou une symphonie que vous aurez à décrire avec des mots, vous donnerez facilement une idée générale où le lecteur comprendra ce qu'il pourra; mais vous n'aurez vraiment donné aucune idée exacte de cette symphonie ou de cette peinture. Il faut voir ce qui est fait pour les yeux; il faut entendre ce qui est fait pour les oreilles. Ce qui a été écrit pour être débité fera même plus d'effet dans la bouche d'un orateur que par un simple lecteur. Un grand acteur transformera, pour ainsi dire, un morceau par son accent... Je m'arrête.
F... me conseille d'imprimer, comme elles sont, mes réflexions, pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des articles ex professo. Il faudrait les récrire pour cela à part, chacune sur une feuille séparée, et les mettre au fur et à mesure dans un carton... Je pourrais ainsi, dans les moments perdus, en mettre au net une ou deux, et au bout de quelque temps, j'aurais fait un fagot de tout cela, comme fait un botaniste, qui va, mettant dans la même boîte les herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent endroits, et chacune avec une émotion particulière.
*
Samedi 21 mai.—Jour où Pierret et Riesener sont venus.
Toute la matinée, fait des pastels d'après les lions et les arbres que j'avais étudiés la veille, au Jardin des Plantes; vers deux heures un quart, j'ai été au-devant d'eux; je trouve Pierret bien changé...
Pourquoi la vue de deux amis si anciens, et dans ce lieu en pleine liberté, sous le ciel et au milieu des beautés du printemps, ne me donne-t-elle pas une plénitude de bonheur que je n'eusse pas manqué de sentir autrefois?... Je sentais en moi des mouvements irrésistibles de ce sentiment qui n'était pas en eux: j'étais devant des témoins, et non pas avec des amis.
Je les ai menés à la maison, puis à la forêt. Riesener a repris sa critique de la recherche d'un certain fini dans mes petits tableaux, qui lui semble leur faire perdre beaucoup, en comparaison de ce que donne l'ébauche ou une manière plus expéditive et de premier jet. Il a peut-être raison, et peut-être qu'il a tort. Pierret a dit, probablement pour le contredire, qu'il fallait que les choses fussent comme le sentait le peintre, et que l'intérêt passait avant toutes ces qualités de touche et de franchise. Je lui ai répondu par cette observation, que j'ai mise dans ce livre il y a quelques jours, sur l'effet immanquable de l'ébauche comparée au tableau fini, qui est toujours un peu gâté quant à la touche, mais dans lequel l'harmonie et la profondeur des expressions deviennent une compensation.
Au chêne Prieur, je leur ai montré combien des parties isolées paraissaient plus frappantes, etc.; en un mot, l'histoire de Racine comparé à Shakespeare. Ils m'ont rappelé ma chaleur d'il y a quelques mois, quand je m'étais repris à relire ou à revoir au théâtre Cinna et quelques pièces de Racine; ils ont confessé le souvenir de l'émotion que je leur ai communiquée, quand je leur en ai parlé.
Après dîner, ils ont regardé les photographies que je dois à l'obligeance de Durieu. Je leur ai fait faire l'expérience que j'ai faite moi-même, sans y penser, deux jours auparavant: c'est-à-dire qu'après avoir examiné ces photographies qui reproduisaient des modèles nus, dont quelques-uns étaient d'une nature pauvre et avec des parties outrées et d'un effet peu agréable, je leur ai mis sous les yeux les gravures de Marc-Antoine. Nous avons éprouvé un sentiment de répulsion et presque de dégoût, pour l'incorrection, la manière, le peu de naturel, malgré la qualité de style, la seule qu'on puisse admirer, mais que nous n'admirions plus dans ce moment. En vérité, qu'un homme de génie se serve du daguerréotype comme il faut s'en servir, et il s'élèvera à une hauteur que nous ne connaissons pas. C'est en voyant surtout ces gravures, qui passent pour les chefs-d'œuvre de l'école italienne, qui ont lassé l'admiration de tous les peintres, que l'on ressent la justesse du mot de Poussin, que «Raphaël est un âne, comparativement aux anciens». Jusqu'ici, cet art à la machine ne nous a rendu qu'un détestable service: il nous gâte les chefs-d'œuvre, sans nous satisfaire complètement.
*
Dimanche 22 mai.—Mauvaise disposition, sommeil, lectures prolongées, néant complet...
M. Beck venu me surprendre dans le jardin: visite prolongée, vers cinq heures et demie, chez Mme Villot, qui n'était pas encore rentrée. J'ai été dans le jardin de la grande maison admirer les lilas, et je n'ai pu résister au désir d'aller jusqu'au bas, à la fontaine. Que les objets changent peu, malgré l'instabilité des choses humaines, si on les compare à nous-mêmes et à nos sentiments! Cependant, en revoyant ces beaux arbres, je me suis reporté avec vivacité à quelques années en arrière... La petite fontaine du bon père Barbier ne coulait plus: un des côtés était cultivé, et j'ai vu dans l'intérieur les tuyaux en plomb qui épanchaient, sans se montrer, l'eau de la source limpide. Cet aspect prosaïque n'a pas suffi pour me désenchanter: je suis remonté rapidement, mais avec regret, en abandonnant cet endroit agréable.
Causé à dîner des tables tournantes: Mme Villot a vu et fait des expériences; elle en vient à croire presque au surnaturel. J'ai effectivement, après dîner, éprouvé par mes yeux, sinon autrement, cette fameuse découverte. Geneviève, la femme de chambre, a fait tourner un chapeau...; un guéridon a sensiblement tourné et levé le pied d'un côté; mais après nous être mis une demi-heure autour de la grande table à manger, il a été impossible de l'arracher à son immobilité de nature. Ces dames ont prétendu que j'étais un sujet peu propre: de même, d'une ou deux personnes présentes...
L'homme fait des progrès en tous sens: il commande à la matière, c'est incontestable, mais il n'apprend pas à se commander à lui-même. Faites des chemins de fer et des télégraphes, traversez en un clin d'œil les terres et les mers, mais dirigez les passions comme vous dirigez les aérostats! Abolissez surtout les passions mauvaises, qui, dans les cœurs, n'ont pas perdu leur empire détestable, en dépit des maximes libérales et fraternelles de l'époque! Là est le problème du progrès, et même du véritable bonheur. Il semble, tout au contraire, que nos instincts de convoitise ou de jouissance égoïste soient infiniment plus excités par toutes ces matérialistes améliorations.
Le désir d'un bonheur impossible, puisqu'il serait obtenu indépendamment de la satisfaction que donne la paix de l'âme, vient toujours se placer à côté de chaque nouvelle conquête et semble faire reculer la chimère de ce bonheur des sens. La fourberie et la trahison, l'ingratitude et la bassesse intéressée veillent toujours dans les cœurs! Vous n'avez pas même pour les inventeurs de ces perfectionnements ingénieux la reconnaissance qu'il semble que vous leur devriez, si réellement vous vous trouvez heureux par leur moyen. Au lieu de leur dresser des statues et de les faire jouir les premiers de ce bien-être tant souhaité, vous les laissez mourir dans l'obscurité, ou vous permettez qu'on leur conteste, sous vos yeux, le mérite de leurs inventions.
*
Lundi 23 mai.—Toujours la même apathie le matin...
Quelques extraits de Balzac, mais c'est à cela que s'est borné mon effort. Je suis mécontent de moi, et cela me gâte bien des moments qui seraient agréables dans cette douce solitude.
Vers trois heures, promenade avec Jenny, qui est souffrante, vers le chêne Prieur.
Le soir, chez M. et Mme Beck, et revenu par un clair de lune délicieux. Les exhalaisons des plantes sont, en ce moment de la saison et à cette heure-là, d'un charme enivrant.
*
Mardi 24 mai.—Passé la journée presque seul: Jenny a été à Paris avec Julie, au-devant du vin. Travaillé toute la matinée et paperassé ou pris d'une belle ardeur.
La langueur est arrivée vers deux heures. Promenade vers Soisy, par les champs. J'ai été plus loin qu'à l'ordinaire, mais pas encore jusqu'à la grande allée; je vais à la découverte comme Robinson; je finirai par connaître les environs dans le rayon où mes jambes peuvent me porter.
Jenny revenue au moment où j'allais dîner avec un dîner froid. Mon dîner a été installé autrement, et j'ai dîné plus gaiement.
Le soir, extases nombreuses devant les étoiles. Quel silence! que de choses la nature accomplit au milieu de ce charme si majestueux! Que de bruits, chez nous, qui doivent cesser sans laisser de traces!
*
Mercredi 25 mai.—Journée de travail complète. Je suis à flot: je sors des fatras et je rédige; j'espère définitivement m'en tirer.
Après une journée fatigante, écrivant près de la fenêtre, par un soleil qui m'avait obligé, de mettre un store de toile, je suis sorti vers quatre heures, et j'ai été délicieusement jusqu'au bout de l'allée de l'Ermitage. J'étais ravi...
Revenu dîner, et, après dîner, descendu vers la rivière; côtoyé jusqu'auprès du pont, et revenu à travers le pré, dans le petit sentier tracé. Au lieu de prendre la ruelle, continué sur le coteau et revenu par le petit chemin habituel, au milieu des vignes et des blés verts. Le temps était orageux: les éclairs, quelques tonnerres, qui ont bien fini sans secousse.
*
Dimanche 29 mai.—Tous ces jours derniers se sont écoulés rapidement, moitié travaillant et moitié sortant, mais beaucoup moins le dernier, à cause de la pluie que nous avons depuis deux ou trois jours. Tantôt je veux jeter Poussin par les fenêtres, tantôt je le reprends avec fureur ou par raison.
Mme Barbier, qui est venue passer la journée, malgré cet affreux temps, m'a invité à dîner; j'ai éprouvé dans la causerie de cette femme, qui a de l'esprit, le plaisir et le besoin que j'éprouve dans la conversation; mais il faut avec l'esprit les petites manières du monde que les rustres de nos jours peuvent critiquer, mais qui ajoutent le piquant nécessaire. Nos pères devaient prodigieusement s'amuser, car ces manières étaient infiniment plus répandues, et ce qui reste encore de politesse dans notre nation, malgré la grossièreté qui envahit tout, prouve ce que la société a dû être. Pour ceux qui éprouvent cette sorte de charme, il n'y a pas de progrès matériels qui puissent le compenser. Il n'est pas étonnant qu'on trouve insipide le monde à présent. La révolution qui s'accomplit dans les masses le remplit continuellement de parvenus, ou plutôt ce n'est plus le monde comme il était: ce qu'on appelle ainsi est effectivement tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis, qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd'hui les classes supérieures? Les idées rétrécies du comptoir en lutte avec l'ambition de paraître distingué est le contraste le plus sot... Que dirai-je à M. Minoret, par exemple, qui n'a ni instruction, ni envie de plaire, ni envie de parler?
Il faudrait cultiver les gens aimables, pour le peu qu'il s'en trouve; avec les gens aimables, la frivolité est charmante, mais la frivolité dans le salon des gens qui ont rangé les comptoirs et mis leurs livres de comptes dans leur armoire pour donner un bal, et qui ont fait endimancher leurs commis pour offrir la main aux dames! Je préfère une réunion de paysans[162]!
Revenu vers dix heures; la pluie donnait à toute cette verdure toute fraîche une odeur délicieuse; les étoiles brillantes, mais surtout cette odeur! Vers le potager de Gibert, jusqu'à celui de Quantinet, une odeur de ma jeunesse, si pénétrante, si délicieuse, que je ne peux la comparer à rien. Je suis passé et repassé cinq ou six fois: je ne pouvais m'en arracher. Il m'a rappelé l'odeur de certaines petites plantes de potager,—que je voyais à Angerville, dans le jardin de M. Castillon le père,—qui portent une espèce de fruit qui fait explosion dans la main.
Dans la conversation de ce soir, Mme Barbier m'a parlé de P...; quoiqu'en laissant percer l'animosité qu'elle conserve peut-être justement, comme elle l'a fait valoir, elle m'a fait réfléchir profondément sur ses qualités, sur son dévouement à sa manière, sur l'affection quelle a pour moi, et que je retrouve chez moi pour elle; il y a des êtres qui naissent accouplés: son souvenir me plaît et me remue toujours.
*
Lundi 30 mai.—Lu dans le feuilleton de Gautier, sur un jeune violoniste prodige, le mot d'Alphonse Karr[163], qui se trouvait également en présence d'un petit prodige de cette espèce. On lui demande après le morceau comment il le trouve; il répond qu'il l'aimait mieux auparavant, parce qu'il était plus vieux... Quelle drôle d'idée et amusante!
Suite de ce que j'ai écrit hier dimanche.—Il y a peu de gens avec qui je ne puisse me plaire; il y en a peu, quand on a le désir de leur plaire soi-même, qui ne vous rendent quelque chose pour vos frais; j'ai beau chercher dans ma mémoire les gens les moins amusants, il me semble que par le moyen de ce simple désir d'être avec eux le mieux possible, ce qu'ils ont eux-mêmes de chaleur, et je parle des plus froids et des plus revêches, revient à la surface, se montre à vous, vous répond et entretient votre bonne disposition. De ce qu'on les oublie vite et de ce que leur souvenir ne réveille pas en vous la moindre parcelle de sentiment, il ne faut pas conclure que vous soyez un ingrat, ni eux plus intéressants... Ce sont deux métaux, deux corps quelconques qui sont inertes chacun séparément, et qui jettent un peu de flamme quand ils sont en contact. Éloignez-les l'un de l'autre, ils rentrent très justement dans leur insensibilité.
Quand je pense à P..., à R...[164], et que je ne les vois pas, je suis comme le métal insensible... Quand je suis près d'eux, après les premiers instants pour réchauffer cette glace, je retrouve peu à peu les mouvements d'autrefois: je me fonds près d'eux... peut-être qu'ils sont eux-mêmes étonnés de se sentir amollir, mais je parie que je garde plus longtemps qu'eux la secousse de cette étincelle du souvenir. Nul vil intérêt ne m'éloigne d'eux. Quand je vois dans mes rêves des gens qui sont mes ennemis, et dont la vue m'offense, quand je suis éveillé, je les trouve charmants, alors je m'entretiens avec eux comme avec des amis, je me' sens tout étonné de les trouver si aimables: je me dis, dans ma simplicité de somnambule, que je ne les avais pas assez appréciés, et que je ne leur rendais pas justice; je me promets de les rechercher et de les voir. Est-ce qu'en rêvant, je devine leurs qualités, ou est-ce qu'en étant éveillé, ma méchanceté, si j'en ai réellement autant qu'eux, s'obstine à ne voir que leurs défauts, ou bien suis-je tout simplement meilleur quand je dors?
*
Mardi 31 mai.—Pluie toute la journée ou brouillard. Je n'ai pas quitté ma chambre et m'en suis tiré en travaillant à l'article: j'ai écrit ou copié beaucoup.
Après dîner, continuation de la même disposition; ce paysage tout embaumé, pendant que je me promenais en long, en large, dans le logement, tout plein d'idées et de bonnes dispositions, me ravissait chaque fois que je tournais la tête pour le regarder... Quelques fables de La Fontaine m'ont enchanté.
Sorti, qu'il faisait encore soir, et promené sur la route de Soisy, dans le même état d'esprit. Le brouillard et le temps mauvais ne font rien pour la tristesse de l'esprit; c'est quand il fait nuit dans notre âme que tout nous paraît ou lugubre ou insupportable, et il ne suffit pas d'être libre de vrais sujets de tristesse; il suffit de l'état de la santé pour tout changer... L'infâme digestion est le grand arbitre de nos sentiments.
Mercredi 1er juin.—En ouvrant la fenêtre de l'atelier, le matin, toujours avec ce même temps brumeux, je suis comme enivré de l'odeur qui s'exhale de toute cette verdure trempée de gouttes de pluie et de toutes ces fleurs courbées et ravagées, mais belles encore.
De quels plaisirs n'est pas privé le citadin, le cancre d'employé ou d'avocat, qui ne respire que l'odeur des paperasses ou de la boue de l'infâme Paris! Quelles compensations pour le paysan, pour l'homme des champs! Quel parfum que celui de cette terre mouillée, de ces arbres! Cette forte odeur des bois, qu'elle est pénétrante, et qu'elle réveille aussitôt des souvenirs gracieux et purs, souvenirs du premier âge et des sentiments qui tiennent au fond de l'âme! O chers endroits où je vous ai vus, chers objets que je ne dois plus revoir, chers événements qui m'avez enchanté et qui êtes évanouis!... Que de fois cette vue de la verdure et cette délicieuse odeur des bois ont réveillé ces souvenirs qui sont l'asile, le saint des saints où on se réfugie, si on peut, sur les ailes de l'âme, pour se tirer du souci de chaque jour! Cette affection qui me console et, seule, me donne ces mouvements du cœur comme autrefois, combien de temps le sort me les laissera-t-il?
*
Dimanche 5 juin.—Tous ces jours derniers, à peu près même vie.
Travaillé et presque terminé l'article; sorti ordinairement vers trois heures, deux ou trois fois, entre autres, par l'allée de l'Ermitage: vue ravissante... jardin d'Armide, la verdure nouvelle... Les feuilles, étant à toute leur grandeur, donnent une grâce, une frondaison d'une richesse admirable; le touffu, le rond domine, les troncs garnis de feuilles...
Ce soir, après dîner, sorti par le crépuscule; au lieu d'aller chez les Barbier, promenade sur la route de Soisy. Charmantes étoiles au-dessus des grands peupliers de la route. En allant, fraîcheur délicieuse. La veille, promenade avant dîner avec Jenny. J'étais ravi du plaisir qu'elle avait, toute souffrante qu'elle était.
II y a deux jours, avant dîner, par la même grande allée vers Soisy, à partir du grand rond, par une très grande allée couverte remplie de bruyères. Sorti sur de grandes plaines vertes vers Soisy. Carrières reboisées. C'est le jour où j'avais trouvé le troupeau de moutons dans la grande allée; je l'ai retrouvé là, au loin. Rentré dans la forêt par l'allée qui va au chêne Prieur, où il y a de l'eau.
*
Lundi 6 juin.—En ouvrant ma fenêtre ce matin par le plus délicieux temps du monde, qui donne tant de regrets de se plonger dans les paperasses, je vois deux hirondelles se poser dans l'allée du jardin; je remarque qu'elles ne marchent que très lentement et en se dandinant. Quand elles veulent franchir un espace de deux pieds seulement, elles se mettent à voleter. La nature, qui les a si bien douées avec leurs grandes ailes, ne leur a pas donné des pieds aussi agiles.
Ce spectacle qu'on a de ces fenêtres est délicieux à toutes les heures du jour: je ne puis m'en arracher... L'odeur de la verdure et des fleurs du jardin ajoute encore à ce plaisir.
*
Mardi 7 juin.—Achevé l'article.
Vers quatre heures, promenade dans la forêt. J'y ai revu les mêmes objets que l'autre jour, dans cette allée qui va à l'Ermitage, éclairés de même; et cependant ils ne m'ont pas fait le même plaisir.
Dîné chez Mme Barbier; toute la soirée, on n'a parlé que de l'amour et de ses singularités. Elle a eu l'idée la plus drôle du monde: on parlait de la quantité d'enfants qu'on rencontre à Soisy... «Au fait, dit-elle, que pourraient-ils faire dans un endroit si triste? On n'y a pas de vue: il faut bien se distraire par quelque chose.»
Le soir, en revenant, les étoiles, qui n'avaient pas paru depuis quelques jours, ont brillé de tout leur éclat. Quel spectacle au-dessus de ces masses noires que forment les arbres, ou aperçues à travers les branches! J'ai été au jardin de Gibert, et j'ai retrouvé la même odeur divine qui m'avait déjà charmé, mais un peu affaiblie... Je m'en suis éloigné avec peine.
Je crois enfin que je partirai demain. J'ai peut-être un peu moins de plaisir, non pas parce que je suis ici depuis longtemps, mais parce que j'ai arrêté de partir. Je me dis souvent, en pensant à l'amertume qui se joint toujours à tous les plaisirs: Peut-on être véritablement heureux dans une situation qui doit finir? Cette appréhension de la rapidité et du néant, à la fin, gâte toute jouissance.
*
Mercredi 8 juin.—Parti le soir à huit heures.—Toute la journée disposition décousue, à cause du départ.—Vu le maire vers trois heures; dîné à quatre heures. Après dîner, sorti un peu par la porte du jardin. Été jusqu'à la source aux peupliers.
*
Paris, vendredi 10 juin.—Au Salon le matin, avant le conseil. Je ne remarque rien de très extraordinaire. Le petit Meissonier charmant: le Jeune homme qui déjeune.—Le portrait de Rodakowski, de même. C'est aussi beau que tout.
—Au Palais-Royal, Vu Varcollier, en sortant du conseil. Il est installé admirablement. L'occupation et le mouvement lui rendent de la santé.
—Vu Mme de Forget, le soir, qui m'apprend que Vieillard est installé à Saint-Cloud.
*
Samedi 11 juin.—Travaillé enfin avec assez d'entrain. Il me semblait que je ne pourrais plus peindre. Je finis l'homme qui ferre le cheval.
Le soir chez Chabrier.
*
Jeudi 16 juin.—Je crois que c'est aujourd'hui que j'ai dîné avec la bonne Alberthe, en société de Saint-Germain, avec lequel j'ai beaucoup causé: il m'a parlé des commencements de Mme Sand, qu'il a connue à ses débuts. Il y avait là une dame russe assez bien.
Alberthe me retient pour aller dimanche voir les pièces du Palais-Royal à la salle Ventadour.
*
Dimanche 19 juin.—Le soir, avec Alberthe, à la salle Ventadour: le Bourreau des crânes[165]. Nous nous sommes trouvés là en tête-à-tête, et revenu avec tous les accidents du mauvais temps.
Dimanche 26 juin.—Ce matin, l'article du Poussin a paru. Hier encore j'écrivais à Mérimée que je n'avais pas de nouvelles, et le soir, à mon dîner, on est venu me faire corriger les épreuves à la hâte.
J'ai fait ma journée de travail à l'Hôtel de ville; je suis revenu à pied.
Arrêté longtemps à Saint-Eustache, à entendre les vêpres: cela m'a fait comprendre, quelques instants, le plaisir qu'il y a d'être dévot... J'ai vu passer et repasser tout le personnel de l'église, depuis l'éclopé donneur d'eau bénite, affublé comme un personnage de Rembrandt, jusqu'au curé dans son camail de chanoine et sa chape de cérémonie.
Tout ce retard a été cause de la contrariété que ai éprouvée de trouver pour aujourd'hui, en rentrant, l'invitation d'aller dîner à Saint-Cloud. Elle y était depuis neuf heures du matin, avec une lettre de Vieillard. Je me suis pourtant remonté malgré ma fatigue et je m'en suis bien tiré.
*
Mardi 28 juin.—Depuis que je suis de retour de Champrosay, je ne peux plus écrire ici; il m'a fallu employer tous mes moments pour terminer les tableaux que j'avais promis; et depuis samedi 25, je suis retourné travailler à l'Hôtel de ville. J'ai fini, plus promptement que je ne l'aurais cru, le Christ en croix[166] pour Bocquet, la répétition du Christ au tombeau, du Belge[167], pour Thomas, le Christ dormant pendant la tempête pour Grzymala[168].
Je suis sorti aujourd'hui, vers deux heures, de mon travail où j'avais peint pour la première fois au plafond; j'ai été voir la chapelle de Signol[169] à Saint-Eustache: c'est toujours la même chose que ce que font tous les autres. J'ai été ensuite chez Henry, pour la question de l'Institut[170], qui se présente fort mal.
*
Mercredi 29 juin.—Musique délicieuse chez l'aimable princesse Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, morceau grave et touchant au terrible, par moments, et dont le titre est plus léger que ne le comporte le caractère de morceau. Sonate de Beethoven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup sans doute, surtout à la partie douloureuse de l'imagination. Cet homme est toujours triste. Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-dire qui ne craint pas de toucher au côté mélancolique des choses, comme les hommes de son temps (gaieté française, nécessité de ne s'occuper que de choses attrayantes, bannir de la conversation et des arts tout ce qui attriste et rappelle notre malheureuse condition), Mozart réunit ce qu'il faut de cette pointe de délicieuse tristesse à la sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le bonheur de voir aussi les côtés agréables. Je me suis élevé contre leur ami R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec une certaine satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre homme que cela! Voyez, leur ai-je dit, comme il est de son temps, comme il se sert des progrès que les autres ont fait faire à son art! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble peu! Son ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des Bellini, etc... C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs!
1er juillet.—En commission chez M. Fould, pour l'Exposition universelle de 1855.
*
Samedi 2 juillet.—Travaillé ce matin à la figure de l'Abondance[171]. Mme Cavé à l'Hôtel de ville.
À Saint-Cloud; ensuite M. Vieillard.—Chabrier venu tout à coup.
Rencontré le soir Véron, qui m'a fait compliment et invité pour vendredi. Je suis rentré la tête tout échauffée.
—Il y a à faire quelque chose sur le romantisme[172].
—M. Meneval avait raconté à Vieillard, qui me le redit aujourd'hui, ce trait de l'empereur Napoléon Ier: il visitait un monument en construction dont, sans doute, il avait examiné les mémoires; en passant sur un sol couvert de dalles de marbre, il frappa du pied, et répétant avec une canne qu'il demanda, l'espèce d'expérience qu'il semblait faire, il demanda de quelle épaisseur était chaque dalle de marbre. Sur la réponse qui lui fut faite, il envoya chercher un ouvrier, et lui fit desceller, en sa présence, un des morceaux de marbre, qui fut trouvé de la moitié de l'épaisseur qui avait été annoncée.
*
Mercredi 6 juillet.—J'ai été ce soir voir la princesse Marcellini; par extraordinaire, elle était seule... son fils un peu malade. Elle a eu la bonté de ne me jouer que du Chopin, et tout admirable. Elle m'invite à dîner pour mercredi prochain.
*
Jeudi 7 juillet.—Travail tous ces jours-ci au maudit plafond par une chaleur étouffante, qui me fait bénir mon étoile d'être né dans un climat où on n'éprouve ce martyre que quelques jours de l'année.
*
Vendredi 8 juillet.—Dîné chez Véron, que j'avais rencontré il y a quelques jours sur le boulevard. Il m'avait complimenté sur mon article du Poussin. Jusqu'à présent, j'ai récolté un assez grand nombre de compliments à cette occasion. Cela me payera-t-il de l'ennui que j'ai eu à le faire?
Véron me demande des notes sur moi et quelques pis de ma connaissance, dont il se servirait pour desMémoires sur l'époque de la Restauration[173].
Adam[174] nous conte, entre autres traits de Cherubini, qui était inépuisable en boutades chagrines ou désobligeantes, qu'un graveur, ayant fait son portrait dans une médaille qu'il avait publiée, lui en apportait un certain nombre qu'il avait de reste, pensant qu'il en pourrait gratifier ses parents et amis; il lui répond: «Je ne donne rien à mes parents et je n'ai pas d'amis.»
J'ai, ce matin, été à une commission à l'instruction publique, pour renouveler l'enseignement du dessin.
*
Dimanche 10 juillet.—J'ai été, après, mon travail, au Salon, pour examiner les tableaux, relativement à la distribution des médailles. Ce mode de les donner me paraît des plus vicieux. Tous ceux qui, comme moi, sont chargés de ce choix auront été frappés du même inconvénient. Il arrive presque toujours que chaque peintre qui me paraît mériter une troisième, une deuxième, ou une première médaille, l'a déjà obtenue.
Voilà, par exemple, un homme qui a déjà eu la deuxième; lui donnera-t-on la première parce qu'il mérite la deuxième qu'on ne peut pas lui donner? Il arrive ainsi qu'un artiste reçoit rarement une récompense pour celui de ses ouvrages qui la mérite davantage. C'est au moment où il fait un chef-d'œuvre qu'on n'a rien à lui offrir pour le récompenser ou l'encourager. Celui qui fait bien deux fois a plus de mérite que celui qui fait bien une fois. Si les femmes donnaient la médaille, elles seraient de cet avis; Mlle Rosa Bonheur[175] a fait cette année un effort supérieur à tous ceux des années précédentes; vous êtes réduit à l'encourager de la voix et du geste. M. Rodakowski, qui a fait un chef-d'œuvre cette année[176], est obligé de se consoler avec la médaille qu'il a obtenue l'année dernière pour un ouvrage inférieur. M. Ziem, avec sa Vue de Venise, se maintient à la hauteur de ses tableaux de l'année dernière; mais il est interdit au jury de lui témoigner sa satisfaction[177]. Par contre, voici une Annonciation de M. Jalabert[178], qui est un tableau de deuxième médaille. Or, M. Jalabert l'ayant obtenue déjà, lui donnera-t-on la première, qui est une récompense supérieure au mérite de son tableau de cette année? Si vous êtes juste et si vous suivez le règlement, vous ne lui donnerez rien, et cependant il mérite quelque chose. Doit-on assimiler les artistes qui mettent au Salon à ces élèves de petites pensions, dans lesquelles le maître, pour encourager les parents encore plus que les élèves, donne des prix à tout le monde? Si le but des récompenses est de s'adresser à ce qui est supérieur dans une exposition, il faut récompenser tout ce qui s'élève, mais dans la juste proportion du mérite de l'œuvre, et si l'artiste présente dans son ouvrage la dose de talent qui lui attribue la troisième, la deuxième ou la première médaille, il est juste qu'il l'obtienne, quand même il l'aurait déjà obtenue; ce serait un meilleur moyen d'entretenir l'émulation et de donner quand même des récompenses, de telle sorte que tout homme doué d'une dose de talent raisonnable puisse se flatter d'arriver aux récompenses à son tour.
Mardi 16 août.—Jenny partie pour Dieppe; elle me manque fort ici.
*
Dimanche 28 août.—Tous ces jours derniers, travaillé à l'Hôtel de ville; j'achève le plafond. Aujourd'hui, je suis resté à la maison jusqu'à midi et demi. Avancé le petit Christ portant sa croix et le Berlichingen ou Weislingen.
À une heure, à la distribution de l'École gratuite.—Revenu avec Fleury[179]... La chaleur est tombée tout à fait. Le jour où je l'ai vu, quelques jours avant l'élection, et où il m'a avoué qu'il ne votait pas pour moi, ce n'étaient que protestations pour la prochaine fois; aujourd'hui, le voilà planté là avec tous les honneurs de la guerre, membre s'il en fut, professeur, etc.; il n'a plus qu'une faible estime pour les infortunés qui sont encore sur le terrain de tout le monde.
Le soir, j'ai été voir Britannicus et l'École des maris, et tous les deux m'ont enchanté. Beauvallet a été très bon dans Burrhus; j'ai trouvé là avec plaisir Thierry[180].
Vendredi 2 septembre.—Dîné chez Véron; je lui avais rapporté ses épreuves.
*
Lundi 26 septembre.—Plafond de Saint-Sulpice.—Samson et Dalila[181].
Dessins d'après des costumes et armures pour la Jérusalem.—Les deux Marocains.—Le Christ portant sa croix.[182]—Tableau de Beugniet (Berlichingen.)—Lion.(id.)—Christ dans le bateau.
*
Mercredi 28 septembre.—Sept heures du matin, en me levant.—On ne se figure pas à quel point la médiocrité abonde: Lefuel[183], Baltard, mille exemples, qui se pressent, de gens chargés de grosses affaires dans les arts, dans le gouvernement, dans les armées, dans tout. Ce sont ces gens-là qui enrayent partout la machine lancée par les hommes de talent. Les hommes supérieurs sont naturellement novateurs. Ils arrivent et trouvent partout la sottise et la médiocrité qui tient tout dans sa main, et qui éclate dans tout ce qui se fait. Leur impulsion la plus naturelle les jette à redresser, à tenter des routes nouvelles, pour sortir de cette platitude et de cette sottise. S'ils réussissent et qu'ils finissent par avoir le dessus sur les routines, ils ont pour eux, à leur tour, les incapables, qui se font un mérite d'outrer leurs pratiques, et qui gâtent encore tout ce qu'ils touchent. Après ce mouvement, qui porte les novateurs à sortir de l'ornière tracée, vient presque toujours celui qui les porte, à la fin de leur carrière, à retenir l'impulsion indiscrète qui va trop loin et qui ruine par l'exagération ce qu'ils ont inventé. Ils se prennent à vanter ce qu'ils ont été cause qu'on a abandonné, en voyant le triste usage qu'on fait des nouveautés qu'ils ont lancées dans le monde. Peut-être y a-t-il un secret mouvement d'égoïsme qui les porte à régenter à ce point leurs contemporains, que personne ne puisse qu'eux-mêmes toucher à ce qui leur paraît critiquable? Ils sont médiocres par ce côté; cette faiblesse leur fait jouer souvent un rôle ridicule et indigne de la considération qu'ils ont acquise.
Champrosay.—Jeudi 6 octobre.—Parti pour Champrosay à onze heures. J'ai eu cette fois deux fiacres pour me transporter et faire transporter mes bagages; moyen préférable et plus économique que celui de la voiture du commissionnaire.
J'étais souffrant depuis plus d'une semaine. Dimanche, j'ai pris un froid aux oreilles qui m'a donné des douleurs dont je souffre encore: c'était pendant mon équipée du Jardin des Plantes. J'ai pu dire, en arrivant comme Tancrède, ce que je dis toujours en arrivant ici:
Qu'avec ravissement je revois ce séjour!
Avant dîner, le temps était fort beau, contre son habitude; j'ai fait un grand tour de forêt au détriment de ma chaussure et de mon pantalon. Pris par l'allée qui mène au chêne Prieur; mais, à moitié chemin, pris l'allée qui descend vers le milieu, pour tomber sur la grande route qui croise celle de l'Ermitage. Sentiment délicieux de la solitude et de l'indépendance, en rentrant dans mon ermitage et en m'attablant... Je l'ai bien éprouvé le lendemain, et j'espère qu'il sera ainsi tout le temps que je serai ici.
*
Vendredi 7 octobre.—Grande promenade dans le jardin. Ravi par les odeurs de fleurs et du raisin. Mais étant remonté dans une situation paresseuse, elle s'est prolongée toute la journée que je suis resté à lire le Spectateur, à dormir, à le reprendre.
Le soleil s'était montré dans la journée, et j'ai eu l'esprit d'attendre qu'il fût passé, pour me mettre en route, vers trois heures seulement, ou deux heures. Une pluie battante m'a pris dans la forêt; heureusement, elle s'est calmée au moment où j'allais rentrer, et j'ai continué par une allée que je n'avais jamais prise, partant de ce même centre qui va au chêne Prieur et à l'allée descendante, mais plus à droite, et remplie de bruyères. Remonté ensuite au chêne, etc.
Rentré avec appétit, ce qui est le grand point pour que la digestion se fasse convenablement. Dîné dans mon atelier, où je suis mieux pour cela, et arpenté toute la soirée le logement en tous sens, car la pluie et l'obscurité rendent toute sortie bien difficile, le soir.
*
Samedi 8 octobre.—J'ai lu hier l'excellent passage du Spectateur sur la vieillesse. Je me réserve de le copier tout entier.
Je crois me rappeler qu'il met au premier rang des avantages quelle nous donne sur la jeunesse, la tranquillité. Effectivement, c'est là le véritable bien dont le vieillard doit jouir, s'il vit selon l'état où il est arrivé. Quoiqu'on dise que la vieillesse est l'âge de l'ambition, ce ne peut être que celui d'une ambition légitime ou facile, en comparaison, à satisfaire. En effet, quand on voit un homme mûr aspirer aux honneurs, ce ne peut être, à moins de folie complète de sa part, qu'à ceux auxquels il a le droit d'espérer comme étant la suite des avantages qu'il a su déjà se faire et de la position qu'il a prise par les travaux de toute sa vie. Certes, on ne se fait pas une carrière à cinquante ans. On goûte alors les fruits de celle qu'on s'est faite; les honneurs vont trouver naturellement celui qui possède déjà la considération. Il faut donc au vieillard, je ne dirai pas dans la poursuite, ce mot sent encore trop la jeunesse, mais dans la recherche calme des prérogatives auxquelles il a droit, la même tranquillité que je regarde comme le souverain bien à cet âge. Que si la fortune n'a pas favorisé les efforts de la jeunesse, car je ne parle toujours ici que de celui qui a fait preuve de mérite ou de constance, si la position est médiocre, une longue habitude de cette médiocrité doit la lui rendre moins pénible, de même que la perspective de la continuation du même état jusqu'à la fin de sa vie.