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Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3), 1823-1850

EUGÈNE DELACROIX (continued 2)

Reading edition

Je suis chez mon frère; il est neuf heures ou dix heures du soir qui viennent de sonner à l'horloge du Louroux. Je me suis assis cinq minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, pour tâcher de me recueillir; mais quoique je sois heureux aujourd'hui, je ne retrouve pas les sensations d'hier soir... C'était pleine lune. Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j'ai goûté des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui avaient dîné et fait le tour de l'étang, nous rentrâmes. Il lisait les journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j'ai apportés avec moi: la vue de ce grand dessin m'a profondément ému et m'a disposé à de favorables émotions. La lune, s'étant levée toute grande et rousse dans un ciel pur, s'éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma rêverie et pendant que mon frère me parlait d'amour, j'entendis de loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur; sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, car elle n'est point véritablement jolie; mais elle a un grain de ce que Raphaël sentait si bien; ses bras purs comme du bronze et d'une forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n'est véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur de volupté et d'honnêteté... de fille..., comme il y a deux ou trois jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert: c'était dimanche. Quoique je ne l'aime pas dans ses atours qui la serrent trop, elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de l'émotion; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix; car, en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait sous le mouchoir. Je crois que c'est ce soir-là que je l'ai embrassée dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le jardin; les autres étaient passés devant, j'étais resté derrière, avec elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement; mais tout cela est peu de chose. Qu'importe? Son souvenir, qui ne me poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui d'Élisabeth, dont le souvenir commence à s'effacer.

—J'ai reçu dimanche une lettre de Félix[3], dans laquelle il m'annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg[4]. Aujourd'hui mardi, j'en suis encore fort occupé; j'avoue que cela me fait un grand bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement mes journées. C'est l'idée dominante du moment et qui a activé le désir de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l'envie déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, mais point une Lisette comme celle d'ici, ni la paix et le clair de lune que j'y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d'hier lundi soir, je n'ai pu résister à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j'ai fait dans mon album, de la simple vue que j'avais, du banc où je me suis si bien trouvé. J'espère remonter le plus que je pourrai à mes idées et à mes jouissances intérieures..., mais au nom de Dieu, que je continue!—Me rappeler les idées que j'ai eues sur ce que je veux faire à Paris en arrivant pour m'occuper, et sur les idées qui me sont venues pour des sujets de tableaux.

—Faire mon Tasse en prison[5] grand comme nature.

Jeudi 5 septembre.—J'ai été à la chasse avec mon frère par une chaleur étouffante; j'ai tué une caille, en me retournant, d'une manière qui m'a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule pièce de la chasse, quoique j'aie tiré trois coups sur des lapins[6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder mes chemises. S'étant trouvée un peu en arrière, je l'ai embrassée; elle s'est débattue de manière à me faire peine, parce que j'ai vu résistance de son cœur. A une deuxième reprise, je l'ai retrouvée. Elle s'est nettement défaite de moi, en me disant que si elle le voulait, elle me le dirait tout de même. Je l'ai repoussée avec une humeur douloureuse et j'ai fait un tour ou deux dans l'allée, devant la lune qui se levait. Je la retrouve encore: elle allait prendre de l'eau pour le souper; j'eus envie de bouder et de n'y pas retourner; cependant je cédai encore... «Vous ne m'aimez donc pas?—Non!—En aimez-vous un autre?—Je n'aime personne», réponse ridicule, qui voulait dire assez. Cette fois j'ai laissé tomber avec colère cette main que j'avais prise et j'ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a laissé expirer un rire qui n'était pas un rire. C'était un reste de sa protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu'il y a d'odieux lui en reste! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la point regarder.

Je désire vivement n'y plus penser. Quoique je n'en sois pas amoureux, je suis indigné et désire plutôt qu'elle en ait des regrets. Dans ce moment où j'écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais auparavant de l'aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir? Mais dès lors, tout n'est donc pas fini, et je serais assez lâche pour revenir? J'espère et désire que non.

—Causé tard avec mon frère.

L'anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés: sujet à transmettre et beau nom à sauver de l'oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même les prisonniers, ils leur disent: «Nay bos» (N'ayez pas peur), et leur donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait baisser la tête, ils la leur font voler.

—Peu de chose remarquable, hier 4... C'était avant-hier l'anniversaire de la mort de ma bien-aimée mère...[7]. C'est le jour où j'ai commencé mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l'écrirai, et que rien ne l'y fasse rougir de son fils!

—J'ai écrit ce soir à Philarète[8].

—Cette idée ne s'était jamais présentée à moi comme hier, et elle m'a été suggérée par mon frère: nous venions de tuer un lièvre et, la fatigue disparue, nous en prîmes occasion d'admirer combien le moral a d'influence sur le physique. Je citais le trait de l'Athénien qui expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats français à Malplaquet, et mille autres! C'est d'un grand poids en faveur de l'élévation de l'âme humaine, et je ne vois pas ce qu'on peut y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours battant la charge!

*

7 septembre.—J'ai lu dans le jardin des passages de Corinne[9] sur la musique italienne qui m'ont fait plaisir; elle décrit aussi le Miserere du vendredi saint:

«Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante dans le poème du Purgatoire rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant jusqu'à ce que leur gardien le rappelle» (sujet admirable de tableau)..........

«La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n'est point une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l'imagination; au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l'écoutant; la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir.»

*

12 septembre.—L'oncle Riesener et son fils[10], avec Henri Hugues [11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées amusantes. J'ai été ému d'un grand plaisir, quand, nous trouvant à dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu'ils étaient là.

J'ai pris ces jours-ci la résolution d'aller chez M. Gros[12], et cette idée m'occupe bien fortement et agréablement.

—Nous avons parlé ce soir de mon digne père...[13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie: mon père en Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés excités par le gouvernement lui-même; il harangue les soldats ivres et brutaux, sans la moindre émotion. Un d'eux le met en joue, et le coup est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, veut lui donner une escorte; il répond qu'il refuse l'escorte des traîtres.

L'opération[14]—faisant déjeuner auparavant ses amis et les médecins, donnant l'ouvrage à ses ouvriers. L'opération se fit en cinq temps. Il dit, après le quatrième: «Mes amis, voilà quatre actes, que le cinquième n'en fasse pas une tragédie.»

Je veux, l'année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon père.

—Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se vantait de n'avoir jamais eu peur de rien: «Monsieur, vous n'avez donc jamais mouché «la chandelle avec vos doigts!»

—Pense à affermir tes principes.—Pense à ton père et surmonte ta légèreté naturelle; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience souple.

*

13 septembre.—Voilà la lettre que j'écris à ma sœur[15] la veille au soir de mon départ du Louroux:

«J'ai tardé jusque ce jour à te répondre, parce que je comptais t'aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma conduite, sois persuadée que mes sentiments n'ont point changé; j'espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que notre amitié soit de plus fondée à l'avenir sur l'intelligence claire de nos droits respectifs... Je vais donc très incessamment retourner à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes pas d'avis. J'ai été bien peiné de voir que tu n'aies pas cru devoir répondre à la lettre que mon frère t'avait écrite, en même temps que moi. J'en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait mon plus grand bonheur. Adieu, etc.»

—J'ai reçu ce soir une lettre de Piron[16] et de Pierret[17]: j'ai pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas assez d'avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa lettre, me parle de ce que Félix m'avait touché dans sa dernière. Je me trouve calmé sur tous ces articles, et je m'abandonne un peu à ce que m'amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma sœur, surtout lorsqu'elle est abandonnée et malheureuse; je pense que je n'aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et de le prier de m'indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour avoir l'œil à mes affaires et à celles de mon frère.

—Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon frère[18]. Je suis libre et jeune, moi; lui si franc et loyal, et que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles... Cette femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu'il devait espérer pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée? Henri Hugues m'a présenté sa position d'une manière que j'avais toujours sentie ainsi, mais dont le sentiment s'était émoussé par l'habitude; je n'ose prévoir qu'avec déchirement l'avenir qui l'attend... Quelle triste chose que de ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d'être réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu'il arrive à nommer des préjugés!... Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé d'un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa position.

Ce matin l'oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette séparation, qui doit cependant être courte, m'a été pénible. Je me suis attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d'une façon qui le fait juger peu favorablement au premier abord, mais c'est un honnête homme. Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette et Henry: j'ai éprouvé de fâcheuses impressions. J'ai du respect pour les femmes; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait obscènes. Quelque idée que j'aie de leur avachissement, je me fais rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce n'est pas la bonne route pour réussir auprès d'elles...

*

Paris, mardi 24 septembre.—Je suis arrivé hier dimanche matin. J'ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l'impériale par un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le plaisir que je me promettais à revoir Paris s'affaiblissait à mesure que j'approchais. J'ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste: les nouvelles du jour en sont la cause. J'ai été dans la journée voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le lendemain, j'ai vu Édouard[19] avec bien du plaisir; il m'a appris qu'il cherchait avec ardeur d'après Rubens. J'en suis enchanté. Il lui manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort lui voir obtenir. Il n'a rien obtenu au Salon: c'est pitoyable! Nous nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j'ai rencontré Champion[20], je l'ai revu avec un vrai plaisir; puis j'ai revu Félix; nous nous sommes embrassés bien tendrement.

Le soir au concours de l'académie.

—J'ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, près du bourg de Louans. J'étais très ému, il l'était aussi. J'ai plus d'une fois tourné la tête; je me suis assis plus loin sur des bruyères, l'âme remplie de sentiments divers. J'ai passé une soirée assez ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n'a passé que fort tard.

*

Paris, 5 octobre.—Bonne journée. J'ai passé la journée avec mon bon ami Édouard.

Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé: elles lui ont fait plaisir.

Je lui ai montré des croquis de Soulier[21].

J'avais été le matin avec Fedel[22] voir mon oncle Riesener, qui m'a invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m'en promets du plaisir.

Nous avons été tous trois et Rouget[23], que nous avons pris chez lui, voir d'abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay[24], élève de Gros, élève couronné, m'ont dégoûté de l'école de son maître, et hier encore j'en avais envie!...

Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent d'aller seul, et je m'en sens aujourd'hui une grande envie.

Chose unique, qui m'a tracassé toute la journée, c'est que je pensais toujours à l'habit que j'ai essayé le matin et qui allait mal; je regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la séance de l'Institut, où l'on a couronné les prix. Je suis revenu en hâte dîner et ai retrouvé Édouard.

—J'aime beaucoup Fedel. Je regrette qu'il ne travaille pas plus activement.

—Mon oncle m'a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle d'après le Paysage d'hiver, d'Ostade, et le Peintre dans son atelier, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.

—Voir à la poste pour étudier les chevaux.

—Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père... Au milieu de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères mystérieux et inintelligibles l'arrêt de ce prince, qui lui fut expliqué par le prophète Daniel[25].

—Gédéon défait les Madianites en faisant prendre à trois cents de ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le signal avec une trompette; ses soldats firent retentir le son de leurs trompettes dans tout le camp des Madianites qu'ils entouraient. En même temps ils brisèrent les vases de terre qu'ils avaient dans l'autre main et ils élevèrent la lampe qu'ils y avaient cachée. À cet éclat et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d'épouvante et, tournant leurs épées contre eux-mêmes, s'entre-tuèrent.

—Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux.

—Booz amène Ruth, qui glanait auprès des moissonneurs qui se reposaient et prenaient leur repas.

—Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise par les douleurs de l'enfantement et accouche; le père prend dans ses bras le nouveau-né[26].

—Le comte d'Egmont conduit au supplice. Tout ce peuple qui l'aime se tait par peur. Le duc d'Albe, avec sa tête longue et sèche, peut être là. L'échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.

—Alqernon Sidney condamné à mort.

*

Mardi 8 octobre.-Édouard me dit qu'il avait trouvé dans la même maison deux ateliers qui pourraient nous convenir[27]. J'ai passé ma journée dans les plus tristes quartiers du monde. J'étais tout trempé de mélancolie.

J'ai vu Pierret le soir et j'ai pu apprécier plus à mon aise les charmes de sa jolie bonne.

J'ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l'oncle Pascot[28], la tante, Hugues, etc. Bonne journée.

Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable souvenir. Champion est bon, malgré ses travers; il a bon cœur, et je désire vivement le voir sortir de son bourbier.

Jeudi dernier, j'avais vu Tancrède[29] pour la troisième fois. J'y ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par une lettre de mon frère, que j'ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir m'en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j'ai éprouvé, ni étendre ici ce qu'il m'a dit.

—Il ne faut pas croire que parce qu'une chose avait été rebutée par moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd'hui qu'elle se présente. Tel livre où on n'avait rien trouvé d'utile, lu avec les yeux d'une expérience plus avancée, portera leçon.

J'ai porté ou plutôt mon énergie s'est portée d'un autre côté; je serai la trompette de ceux qui feront de grandes choses.

Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l'influence de l'intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique que l'autre. Sans elle, je succomberais..., mais elle me consumera (c'est de l'imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me mène).

Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l'âme n'avait à combattre que le corps! mais elle a aussi de malins penchants, et il faudrait qu'une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de l'âme qui sont viles sont les vrais cancers: envie, etc.; la lâcheté est si vile, qu'elle doit participer des deux.

Quand j'ai fait un beau tableau, je n'ai point écrit une pensée... C'est ce qu'ils disent!... Qu'ils sont simples! Ils ôtent à la peinture tous ses avantages. L'écrivain dit presque tout pour être compris. Dans la peinture, il s'établit comme un point mystérieux entre l'âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent un corps en l'écrivant, mais en altérant son essence déliée; aussi les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens et des peintres. L'art du peintre est d'autant plus intime au cœur de l'homme qu'il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et à ce qui est infini, c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.

*

Paris, 12 octobre.—Je rentre des Nozze[30] tout plein de divines impressions.

—J'ai vu M. H*** ce matin; je suis toujours troublé comme un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit! Un instant, une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus avancées... Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon? Chaque homme s'inquiète bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités d'une nation tout entière.

—Ne fais que juste ce qu'il faudra.—Tu t'es trompé: ton imagination t'a trompé.

—Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand désir de faire, quand je l'entends; ce qui me manque, je crains, c'est la patience. Je serais un tout autre homme, si j'avais dans le travail la tenue de certains que je connais; je suis trop pressé de produire un résultat.

—Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron; puis aux Italiens. Comme toutes ces femmes m'agitent délicieusement! Ces grâces, ces tournures, toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois[31].

—Je voudrais bien refaire du piano et du violon.

—J'ai repensé aujourd'hui avec complaisance à la dame des Italiens.

Même soir, une heure et demie de la nuit.—Je viens de voir au milieu de nuages noirs et d'un vent orageux briller un moment Orion dans le ciel. J'ai d'abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes suspendus; ensuite j'ai pensé à la justice, à l'amitié, aux sentiments divins gravés au cœur de l'homme, et je n'ai plus trouvé de grand dans l'univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas exister? Quoi! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait jaillir les vertus, reflets d'une grandeur inconnue! Si le hasard eût fait l'univers, qu'est-ce que signifieraient conscience, remords et dévouement? Oh! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. Car, avoue que c'est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir!

Il faut quitter cela et se coucher: mais j'ai rêvé avec grand plaisir...

—J'ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.

*

Mardi, 22 octobre.—J'ai passé la soirée chez Félix, où j'ai dîné. J'éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec deux autres amis.

—En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis reposé un moment; je voyais sa bonne de profil presque perdu: il est d'une pureté, d'une beauté charmantes. Qu'un nez droit de cette façon est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme! Il fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d'estimer comme dispartagés de la nature les nez retroussés: le nez droit était une compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu'ils sont fort laids; c'est un instinct.

—Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne vois pas sans un sentiment d'envie la beauté de mon neveu...[32]. Je suis ordinairement souffrant; je ne peux pas parler longtemps.

—J'ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de Riesener: il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil!

—Mardi dernier, c'était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans, appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.

Je fus voir le soir Henri Hugues. J'ai lu avec lui la prise de Constantinople, admiré l'héroïque courage de l'empereur Constantin dernier.

—Le mercredi, lendemain, j'ai eu mes amis le soir. Nous avons bu eau-de-vie brûlée et vin chaud.

—Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, Milton soigné par ses filles[33].

—J'ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j'avais été consulter quelques jours avant; je m'y suis amusé. Nous avons chanté la partition des Nozze.

—J'ai acheté Don Juan. J'ai repris mon violon.

—Je me laisse toujours aller à changer de couleur; je n'ai pas non plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle; je n'observe pas assez avant de rendre.

*

Dimanche 27 octobre.—Mon cher *** est de retour: je l'ai embrassé aujourd'hui; le premier moment a été tout au bonheur de le revoir. J'ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d'une maudite lettre dont l'écriture eût pu être reconnue... J'ai hésité... Cela a déchiqueté le plaisir que j'avais à le revoir: j'ai usé de subterfuges; j'ai feint d'avoir perdu ma clef, que sais-je? Enfin, j'ai remis ordre. Il m'a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été faire une promenade. J'espère que mon tort envers lui n'influera pas sur ses relations avec.... Dieu veuille qu'il l'ignore toujours!

Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la vanité satisfaite? S'il apprenait quelque chose, il serait désolé.

Il s'occupe de musique; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes soirées. J'avais remarqué qu'il était difficile que des bonheurs sentis vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces charmantes intimités passées avec lui et dont j'ai si bien conservé la mémoire. J'éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une classe d'hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C'est ce pourquoi je me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible... J'en ai parlé hier à X...; il pense comme moi: il y a de la duperie. Il nous considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis plus libre de soucis.

J'ai dîné avec lui; puis Mme Pasta[34] dans Roméo[35], que j'ai revu avec bien du plaisir.

—Hier, j'ai vu Édouard et Lopez[36] à l'atelier de Mauzaisse[37]. Superbe atelier. Il m'est venu à l'idée qu'il n'y avait pas besoin d'en avoir de si beau pour faire de bonnes choses...; peut-être le contraire!

—J'étais encore à balancer ces jours-ci si j'irais voir la Dame des Italiens; toutes les fois que j'y vais, j'y pense avec délices; j'en rêve. C'est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu'on n'a qu'à rêver, un souvenir de l'autre vie. Ce bonheur était peu vif quand je le possédais, aujourd'hui il se colore par mon imagination; c'est elle qui fait mes douleurs et mes joies.

—C'est, je crois, vendredi dernier que j'ai dîné chez l'oncle Pascot; je n'avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi: c'est un doux état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était; Henri y est venu.

1823

Paris, mardi 15 avril 1823[38].—Je reprends mon entreprise après une grande lacune: je crois que c'est un moyen de calmer les agitations qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de moi. Je m'effarouche comme un enfant; tous les désordres s'y joignent, celui de mes dépenses aussi bien que l'emploi de mon temps. J'ai pris aujourd'hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n'eût servi qu'à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d'une manière à la position de ma sœur, je me loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, c'est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette résolution extrême qu'inspire une position malheureuse et gênée. D'ici à ce que cela se décide, je veux faire des armes; cela contribuera à régler ma vie habituelle.

—J'ai aujourd'hui bien admiré la Charité d'André del Sarte. Cette peinture, en vérité, me touche plus que la Sainte Famille de Raphaël. On peut faire bien de beaucoup de façons... Que ses enfants sont nobles, élégants et forts! Et sa femme, quelle tête et quelles mains! Je voudrais avoir le temps de le copier; ce serait un jalon pour me rappeler qu'en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit avoir un style bien plus grand.

—Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une écurie tous les matins; se lever de bonne heure et se coucher de même.

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«Je ne devais pas vous revoir, et tout s'est réveillé en moi! Par bonté, vous ne m'avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi? Un partage! Quels que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu'il sera près de vous?... J'avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout détruit. N'importe! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d'un tendre ami.»

«Que prétendez-vous en m'accueillant comme vous avez fait? Me rendre ma folie!»

*

Vendredi 16 mai.—C'est samedi 10 que je l'ai revue; je ne mettrai pas comment elle m'a reçu: je m'en souviendrai. Cela m'a troublé...

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. J'ai le jour même dîné avec Pierret.

—Le lendemain matin, Bompart vient m'entretenir du concours projeté qu'il m'a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd'hui, vendredi, 16 mai, j'ai vu Laribe et lui ai porté la rédaction que j'avais tirée de l'histoire de France. Ce que je prévoyais arrive; on retardera, on amoindrira l'idée, et on élaguera parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en homme qui n'y compte guère; il m'a répondu en homme qui ne veut guère faire de même.

—Fortifie-toi contre la première impression; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de service des puissants, ni l'intérêt qu'un homme de mérite te témoigne ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu'ils te diront; quant à l'effet, j'entends, parce que beaucoup de prometteurs ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute l'effervescence se calme considérablement à l'approche de l'action. De ton côté, sois prudent dans l'accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition du moment.

—L'habitude de l'ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur; et pour y arriver, l'ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.

—Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir le dire par l'action!... Mais y en a-t-il, et ne m'a-t-on pas pris souvent pour un homme ferme?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains; et est-il rien de plus flétrissant que d'avoir peur? L'homme le plus ferme par nature est poltron, quand ses idées sont flottantes; et le sang-froid, la première défense, ne vient que de ce que la surprise n'a point d'accès dans une âme qui a tout vu d'avance. Je sais que cette détermination est immense, mais à force d'y revenir, on fait naturellement une grande partie du chemin.

—J'ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. Qu'elle était bien, nue et au lit! Surtout des baisers et des approches délicieuses...

Elle revient lundi.

—Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J'ai été ému à son abord[39]: sottise! De là au manège royal, dont je n'attends pas grand fruit; puis été voir Cogniet.

—Le soir chez les Fielding[40].

—Hier jeudi, Taurel[41] venu me voir; il m'a donné envie de l'Italie et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées ci-dessus en sont le fruit.

—Aujourd'hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

—Voici quelques-unes des folies que j'écrivais, il y a quelques jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de Phrosine et Melidor.[42] C'était à la suite d'une narration de jouissances éprouvées qui m'avait donné une dose passable de mauvaise humeur.

«Pourquoi ne m'avez-vous pas reçue froidement comme vous m'aimez? Quels droits ai-je sur vous? Pourquoi avoir demandé de m'amener? Vous me dites de vous aller voir! Quel partage, ô ciel! Quelle folie! en sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m'avaient dit vrai. Il fallait me traiter en ami: c'était bien le moins. D'ailleurs qu'ai-je demandé? Je serais un misérable, si j'étais revenu chez vous avec l'espoir de vous aimer et d'être aimé. Je croyais avoir tout surmonté; je comptais surtout sur votre aide. Qu'est-ce qu'ont voulu dire vos yeux? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser! Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous aimer?... et que je le souffrirai près de vous? Ou par pitié, sans doute, vous lui accorderez tout? Cette pitié-là n'accommode pas un cœur aimant... mon cœur n'est pas si compatissant... Vous me méprisez donc?...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici je ne suis plus fou.—Socrate dit qu'il faut combattre l'amour par la fuite.

—Il faudrait lire Daphnis et Chloé: c'est un des motifs antiques qu'on souffre le plus volontiers.

—Ne pas perdre de vue l'allégorie de l'Homme de génie aux portes du tombeau, et de la Barbarie qui danse autour des fagots, dans lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables et l'homme lui-même. Un œil louche l'escorte à son dernier soupir, et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême: son regret est extrême, car il laisse l'erreur et la stupidité après lui, mais il va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du Tasse: ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de ses lèvres sur les pages du poème.

*

Samedi, mai 1823.—Je rentre d'une bonne promenade avec mon cher Pierret; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme ***. Depuis qu'elle est installée dans la maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard; je venais de faire des visites infructueuses; elle donnait le bras aune femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m'éloignais toujours d'elles, en me disant que j'étais un sot et qu'il fallait profiter de l'occasion... lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je?... Enfin faire quelque chose... Mais sa camarade..., mais deux femmes de chambre sous le bras... Je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d'un pas plus précipité jusque chez M. H***, où je m'informai de son retour; puis enfin..., quand il n'était plus temps de les retrouver, je courus sur leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

—Hier, je fus avec Champmartin[43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière; je m'installe, je cause une grande heure et je m'arrange pour remonter en même temps qu'elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la première marche de l'escalier, je ne savais encore ce que je dirais, ce que je ferais, mais je pressentais qu'il y aurait quelque chose de décisif; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, je l'embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres; elle ne me repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d'être vue. Aurais-je dû pousser plus avant? Mais que les mots sont froids pour peindre les émotions! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à moi; enfin je l'abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. Hélas! c'est aujourd'hui, je n'ai eu tout le jour que cette pensée; je l'ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à moi ou feindre de ne pas me voir... Ce soir, dans ce moment, ma porte est entr'ouverte... J'espère je ne sais quoi,... ce qui peut arriver. J'entrevois une infinité d'obstacles. Mais que ce serait doux!... Ce n'est pas de l'amour. Ce serait trop pour elle; c'est un singulier chatouillement nerveux qui m'agite, quand je pense qu'il est question d'une femme, car elle n'est vraiment pas séduisante... Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un autre; il ne faut rien écrire qu'elle puisse prendre au sérieux. Je lui dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m'écrire quand je pourrai voir ce portrait qu'elle a promis de me faire voir. O folie! folie! folie qu'on aime et qu'on voudrait fuir. Non! ce n'est pas le bonheur! C'est mieux que le bonheur, ou c'est une misère bien poignante. Malheureux! Et si je prenais pour une femme une véritable passion! Mon lâche cœur n'ose préférer la paix d'une âme indifférente à l'agitation délicieuse et déchirante d'une passion orageuse. La fuite est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu'il sera temps de fuir, et l'on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

—J'ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que le pauvre père Petit finissait en mourant. J'ai éprouvé un sentiment pénible au milieu de ce modeste asile d'un pauvre vieux peintre qui ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa vieillesse languissante.

—Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du Massacre de Scio[44].

Lundi 9 juin.—Pourquoi ne pas profiter des contrepoisons de la civilisation, les bons livres? Ils fortifient et répandent le calme dans l'âme. Je ne puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la réserve.

—On se reproche trop souvent d'avoir changé: c'est la chose qui a changé. Quelle chose plus désolante? J'ai deux, trois, quatre amis: eh bien! je suis contraint d'être un homme différent avec chacun d'eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu'il comprend. C'est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme; et quand j'y pense, je crois que c'est là la souveraine plaie de la vie: c'est cette solitude inévitable à laquelle le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, plutôt que le contraire.

*

Dimanche 9 novembre.—Revu l'amie. Elle est venue à mon atelier; je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. Je lui suis médiocrement cher (comme amant s'entend), car je suis convaincu qu'elle a pour moi presque tout le tendre attachement que j'ai pour elle. Singulière émotion! Chère femme, au moins ne réveille pas dans mon cœur de nouveaux tourments... Je trouvai tant de choses à lui dire, quand je ne l'eus plus. Il m'a semblé qu'avec le secret tout était dit, puisqu'il s'agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne veux plus qu'on me dise qu'on m'aime et qu'on ait en même temps des procédés pour un autre... J'ai vu Piron également ce soir-là... Je la reverrai jeudi.

Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Émilie[45]... Elle est déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux moments...

C'est lundi dernier que j'avais été chez elle: ce jour, j'avais été voir Regnier[46], chez qui j'ai revu une esquisse de Constable[47]: admirable chose et incroyable!

—J'ai arrêté cette semaine une composition de Scio et presque celle du Tasse.[48]

*

10 novembre.—«Je voudrais qu'une femme ait la franchise, avec un homme qui est son ami, de s'expliquer comme le font deux hommes ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle? C'est plus que des procédés. Ce que je hais le plus, c'est l'incertitude. Dis-moi, chère amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir? La femme est-elle autrement faite que nous? Est-ce que nous nous faisons grand scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément? Enfin, fais ta profession d'amour. Dis que ton cœur est assez vaste pour deux amis, car ni l'un ni l'autre n'est amant; je ne serai pas jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. C'est de toutes les manières que je voudrais m'emparer de toi. Avec quelles délices je t'ai pressée sur mon cœur! Toi-même, tes accents étaient vrais. Tu me dis: «Qu'il y a longtemps, cher ami, que je ne t'ai vu ainsi!» Mais quoi, ne jamais te voir! Ne pourrai-je, du moins, si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles? N'y a-t-il pas quelque moyen?.....»

Et toi, mon pauvre ami? tu es à plaindre. On n'éprouve pas ce que tu éprouves... Je crois être plus heureux, parce que je me contente de moins... Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant l'un à l'autre. «Je me mets à votre discrétion», a-t-elle dit.

Ce que je désire vivement, c'est qu'il puisse cesser de l'aimer. Ce jeudi, je l'attends avec bien de l'impatience; mais après, il n'y en aura plus; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer de moi! Qu'elle me le dise elle-même, et je serai tranquille.

*

Même jour.—«Bonne et chère J..., j'use de tous les privilèges de mes vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant celle de vous voir. Ce jeudi, j'y pense beaucoup trop pour un homme qui n'en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments pour moi, bonne amie! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. N'imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, bien tristement (dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc.) et chèrement méditées, hélas! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n'ai pas insisté. Soyez assez bonne pour venir demain...

«Je suis un grand et indigne indiscret: mais pensez que vous devez m'oublier après ce jeudi..... Ah! pourquoi, bonne J..., n'être pas entièrement franche avec moi? Pourquoi n'être pas tout à fait l'amie de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui donnerait tout pour vous? Quel doux sentiment vous m'inspirez! Mais n'appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d'affections délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s'y perd, quand on veut s'en rendre compte: il n'y a que le cœur dont l'instinct soit sûr; il ne m'a jamais trompé sur le degré d'intérêt qu'on me porte.

«Adieu! Adieu donc! Je compte beaucoup sur vos bontés: vous savez aussi que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire, dont je ne me suis souvenu qu'au moment où je vous ai quittée. Tout cela demande bien du temps.

«Mes sottises me font rougir de pitié... Que cette vie est triste! toujours des entraves à ce qui serait si doux! Quoi! si vous tombiez malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et vous voir à votre chevet! Enfin! il en est ainsi... et adieu encore une fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie.»

17 décembre.—«Je n'ai reçu qu'à présent votre lettre. Depuis quelques jours je me tenais chez moi et n'étais pas allé à mon atelier. Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je le souffre avec vous; j'ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir contre des adversités de plus d'une espèce. Le temps, la nécessité, tout me presse et me harcèle: Ne joignez pas à ces maux celui de croire que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J'aurais été vous voir si je n'avais craint qu'à cette occasion vous ne preniez ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde s'en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous pouvez croire que je n'ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos nouvelles. Votre pauvre enfant! Je vous plains bien! Adieu! Ma triste figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu et tendre attachement.»

*

22 ou 23 décembre, mardi, à minuit.—Je rentre chez moi dans des sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J'ai passé la soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous prenons notre parti sur notre pauvreté: et au fait, quand je m'en plains, je suis hors de moi, hors de l'état qui m'est propre. Il faut, pour la fortune, une espèce de talent que je n'ai point, et quand on ne l'a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité; n'éprouvons d'émotions que devant les beaux ouvrages ou les belles actions... Travaillons avec calme et sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à s'impatienter, tiens-toi en garde: la peinture lâche est la peinture d'un lâche.

—Je vais demain chez Leblond[49], le soir. J'aime bien ces soirées et aussi beaucoup Leblond, c'est un bon ami.

—J'ai été en soirée chez Perpignan[50], samedi dernier. Thé à l'anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes...

—Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j'ai Émilie.

*

Mardi 30 décembre.—Aujourd'hui avec Pierret: j'avais rendez-vous aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque tous italiens, parmi lesquels est le Marcus Sextus de M. Guérin; nous nous sommes attardés, pensant n'avoir que ce seul tableau à voir, et que nous trouverions ces vieux tableaux à l'ordinaire. Au contraire, peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et par-dessus tout un carton de Michel-Ange... O sublime génie! que ces traits presque effacés par le temps sont empreints de majesté!

J'ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles productions! J'ai repris ce soir mon Dante; je ne suis pas né décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens m'avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens admirables... Un Raphaël et un Corrège... Oh! la belle Sainte Famille de Raphaël!

—Ce soir, Félix est venu chez moi; il était arrivé ce matin ou hier soir. Le bon ami! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

—La Saint-Sylvestre.[51] L'année va finir.

—C'était le 27... Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le soir ils m'ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami.[52] J'ai reconduit Édouard jusqu'à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d'amitié.

—J'ai vendu ces jours-ci à M. Coutan[53], l'amateur de Scheffer, mon tableau exécrable de Ivanhoë... Le pauvre homme! et il dit qu'il m'en prendra quelques-uns encore; je serais d'autant plus tenté de croire qu'il n'est pas émerveillé de celui-ci.

—Il y a quelques jours, j'ai été le soir chez Géricault[54]. Quelle triste soirée! il est mourant; sa maigreur est affreuse; ses cuisses sont grosses comme mes bras; sa tête est celle d'un vieillard mourant. Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère plus. Quel affreux changement! Je me souviens que je suis revenu tout enthousiasmé de sa peinture: surtout une étude de tête du carabinier... s'en souvenir; c'est un jalon. Les belles études! Quelle fermeté! quelle supériorité! et mourir à côté de tout cela, qu'on a fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui!...

*

Sans date[55].-La question sur le beau[56] se réduit à peu près à ceci: Qu'aimez-vous mieux d'un bon ou d'un tigre? Un Grec et un Anglais ont chacun une manière d'être beau qui n'a rien de commun.

C'est l'idée morale des choses qui nous effraye; un serpent nous fait horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis d'ornements de ce genre: tous les animaux en pierre que nous ont laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu de prononcé ou même de caractère qu'elle semble avoir au premier coup d'œil.

Le docteur Bailly met en principe: «La preuve que nos idées sur la beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c'est que la nature semble donner plus d'intelligence aux races qui ont davantage ce que nous regardons comme la beauté.» Mais les arts ne sont pas ainsi; car si le Grec était plus beau à représenter que l'Esquimau, l'Esquimau serait plus beau que le cheval, qui a moins d'intelligence dans l'échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d'étranges bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en cela, c'est notre propre goût; car nous savons aussi que tous les autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d'avoir un beau idéal tout fait et en poche qu'ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour donner de l'idéal à une tête d'Égyptien, ils la rapprochent du profil de l'Antinoüs. Ils disent: «Nous avons fait notre possible, mais si ce n'est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s'en prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont des choses intolérables à voir.» Les têtes de Girodet sont un exemple divertissant dans ce principe; ces diables de nez crochus, de nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. Que lui coûtait-il... de faire tout droit? Pourquoi des draperies se permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues antiques?... Telle n était pas la méthode antique. Ils exagéraient au contraire, pour trouver l'idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime nature... Le laid, ce sont nos têtes embellies, nos plis embellis, l'art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l'olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L'atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de préférence, parce que c'est notre misérable ouvrage.

1824

Jeudi 1er janvier.—Je n'ai rapporté, comme je crois que c'est toujours, qu'une profonde mélancolie de cette bonne Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret; ces aubades, ces trompettes surtout et ces cors ne sont propres qu'à vous affliger sur ce temps qui passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour est le plus-triste de l'année, j'entends aujourd'hui; hier, l'année n'était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J'ai revu Gouleux[57]; nous avons rappelé nos souvenirs de collège... Plusieurs sont devenus des filous ou sont démoralisés.

*

Dimanche 4 janvier.—Malheureux! que peut-on faire de grand, au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire? Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions [58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau: «Porté sur une barque fragile au milieu d'une mer orageuse, je termine le cours de ma vie; je touche au port commun où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu'il a fait. Ah! je reconnais bien que cet art qui était l'idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans l'erreur: tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m'approche de deux morts, l'une qui est certaine, l'autre qui me menace...? Non, la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une âme qui s'est tournée vers l'amour divin et que le feu sacré embrase.» (Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

*

Lundi 12 janvier.—-Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec distinction, et qui va y retourner. C'est un bel homme, il a l'air d'un Grec; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais vifs, et il semble plein d'énergie. Ce qu'il a vu cent fois, avec une nouvelle admiration, c'est le soldat grec qui, après avoir renversé son ennemi et l'avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme: Tito Eleutheria! Au siège d'Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs ouvrages jusqu'à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa belle tête.

—Massacres de Scio durant un mois. C'est à la fin de ce mois que le capitaine Georges d'Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit incendier le vaisseau-amiral; tous les principaux officiers y périrent et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s'était paré de son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave Balleste eut un tombeau digne de lui.

—En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant arrivée peu après, j'ai de suite fait quelques ensembles pour mon tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce jour.

—Le soir, Dimier[59] nous donne un punch chez Beauvilliers[60].

—Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la fille du colonel, son frère[61]. Elle n'a pas de beaux traits, mais je désire vivement conserver longtemps l'impression de sa physionomie italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un beau teint), et cette pureté de formes. J'entends cet arrêté, ce tendu de la peau qui n'appartient qu'à une vierge. C'est un souvenir précieux à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s'efface.

—Hier dimanche 11, dîné chez la maîtresse de Leblond; aucune impression que vulgaire.

—C'est donc aujourd'hui lundi 12 que je commence mon tableau.

*

Dimanche 18 janvier.—Dîné aujourd'hui chez M. Lélièvre avec Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de Raphaël et de Michel-Ange.

—Aujourd'hui, Émilie Robert.

—Hier samedi et avant-hier vendredi, fait en partie ou préparé la femme du devant.—Leblond venu à mon atelier.

—Hier samedi, D. Giovanni joué par Zuchelli[62].

—Vendredi, soirée passée chez Taurel.

—J'ai eu Provost, modèle, mardi 13, et commencé par la tête du mourant sur le devant.—Le lendemain mercredi et le jeudi 15, chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard; elle m'a invité à dîner pour aujourd'hui.

A Provost, environ............................ 8 fr. A Émilie Robert, aujourd'hui.................. 12 fr.

—J'ai lu ces jours-ci dans le Journal des Débats, à propos d'un ouvrage original où l'on traite de toutes sortes de sujets, par le pseudonyme Philemnestre, qu'un juge anglais, désirant vivre longtemps, s'était mis à interroger tous les vieillards qu'il rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois réveillés. Chose très importante.

*

Samedi 24 janvier.—Aujourd'hui je me suis remis à mon tableau; dimanche dernier 18, j'ai cessé d'y travailler. J'avais commencé le lundi précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le mardi 13; j'ai dessiné et fait aujourd'hui la tête, la poitrine de la femme morte qui est sur le devant. A l'exception de la main et des cheveux, tout est fait.

—Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à l'aide de leur lecture, il m'arrive de ne lire que pour confirmer ceux que je fais à part moi, car depuis que j'ai quitté le collège je n'ai point lu; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans les livres; je n'en suis aucunement blasé.

—Hier vendredi 23, en sortant de dîner chez Rouget[63], il m'a pris une paresse qui m'a conduit au cabinet littéraire, où j'ai parcouru la vie de Rossini; je m'en suis saturé et j'ai eu tort. Mais au fait, ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l'année où Mozart mourut.

—Jeudi 22 janvier. Passé chez moi la soirée et une partie de la journée chez Soulier, où fait l'aquarelle du Turc par terre[63]. Il m'a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

—Le mercredi 21, passé en partie aussi chez Soulier et vu ma sœur.

—Été pour l'affaire du général Jacquinot chez M. Berryer[64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez Soulier.

*

Dimanche 25 janvier.—Aujourd'hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable de colonel, tout plein de ses hauts faits d'Espagne, nous y a ennuyés beaucoup.

En revenant avec Édouard, j'ai eu plus d'idées que dans toute la journée. Ceux qui en ont vous en font naître; mais ma mémoire s'enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j'oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque toujours tellement occupé d'une chose, que je perds de vue, ou je crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l'avenir, puisque je ne suis jamais assuré de n'avoir pas d'avance disposé de mon temps. Je désire prendre sur moi d'apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi compter; tout le trahit. Beaucoup de choses que j'aurais voulu me rappeler de notre conversation, en revenant, m'ont échappé...

Je me disais qu'une triste chose de notre condition misérable, était l'obligation d'être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C'est ce qui rend si douce la société des gens aimables: ils vous font croire un instant qu'ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste unité. Quoi! l'ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de l'être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids? Oui, quelques instants seulement; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées: c'est celle qui a précédé cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l'état d'un homme à qui sont arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un chaos qui m'étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus incapable, je crois, de m'occuper des affaires les plus ordinaires, qu'un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard qu'on s'attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que vous-même; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n'étaient plus bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s'étaient passées; témoins encore les amis d'enfance qu'on revoit longtemps après.

—J'ai reçu, aujourd'hui que j'ai commencé la femme traînée par le cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité mon pauvre ouvrage[65], qu'ils ont vu justement dans le moment du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment? disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m'est naturelle, il faut qu'avec de l'enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux qui ne voudraient pas être Rubens! Par un bonheur dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en moi. Pierret même m'a fait quelques observations qui ne m'ont point touché, parce que je sais ce qu'il y a à faire. Henri n'était pas si difficile que ces messieurs.

A leur départ, j'ai soulagé mon cœur par une bordée d'imprécations à la médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient... Il m'emprunte, en attendant, mon étude, et j'ai eu tort de la lui promettre, elle me sera peut-être utile.

J'ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse qui taille une plume, debout devant une table.

*

Lundi 26 janvier.—J'ai donné à Émilie Robert, pour trois séances de mon tableau, 12 francs.

—J'ai oublié de noter que j'avais envie de faire par la suite une sorte de mémoire sur la peinture[66], où je pourrais traiter des différences des arts entre eux; comme, par exemple... que, dans la musique, la forme emporte le fond; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du génie.

—Dufresne[67] est venu me voir à mon atelier.

—Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, sont au-dessus de la pensée; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

*

Mardi 27 janvier.—J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault[68]; je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui... Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d'imagination? Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur; il m'a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j'avais fait.

J'ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin[69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail... Adieu, pauvre jeune homme!

—D'après ce que m'a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d'une manière tout avantageuse.

Mardi matin 2 février.—Je me lève à sept heures environ, chose que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, qui vont si loin qu'ils doutent de leur pensée même?... Leur ami meurt-il? Comme il leur semble qu'ils comprennent la mort, ils ne joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne pouvoir se figurer un événement aussi naturel... Il vivait, il ne vit plus; il me parlait, son esprit entendait le mien; rien de tout cela n'est là. Mais ce tombeau... Repose-t-il dans ce tombeau aussi froid que la tombe elle-même? Son âme vient-elle errer autour de son monument? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient secouer ma mémoire? L'habitude remet chacun au niveau du vulgaire. Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien! la chose ne nous tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n'est pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu'est-ce que: Je? qu'est-ce qu'un homme? Ils passent la moitié de leur vie à attacher pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé; l'autre à poser les fondements d'un édifice qui ne sort jamais de terre.

*

Mardi 17 février.—Aujourd'hui dîner chez Tautin avec Fielding et Soulier. Je fais des progrès dans l'anglais.

—Fait aujourd'hui la draperie de la femme de coin; hier, retouché elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.

Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault....................... 7 ou 8 fr. A la mendiante qui m'avait posé pour l'étude dans le cimetière ....... 7 " A Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14,15 et 16 février.. 12 "

—J'ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table: dîner d'apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu: bonne petite conversation. Dimanche prochain, je vais y dîner.

J'avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me rappelle: c'était le 13 février, il n'avait pas de bureau. Je faisais le jeune homme du coin d'après la mendiante. Quelque temps avant, nous avions dîné ensemble chez Tautin. Je l'aime toujours beaucoup.

Minuit passé! couchons-nous.

*

Illustration from Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Méphistopheles, (détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.

Vendredi 20 février.—Toutes les fois que je revois les gravures du Faust[70], je me sens saisi de l'envie de faire une toute nouvelle peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature; on rendrait intéressantes par l'extrême variété des raccourcis, les poses les plus simples; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner le sujet et l'ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de mon tableau.

Aujourd'hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.

J'ai donné à Mélie........................... 3 fr.

*

Dimanche 22 février.—Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est venu me prendre à l'atelier.

—Ébauché, avec Soulier, le fond.

*

Mardi 24 février.—Fait d'après Bergini un croquis pour l'homme à cheval et refait l'homme couché. Ivresse de travail.

—Le Salon retardé.

Aujourd'hui, à Bergini......................... 5 fr.

*

Vendredi 27 février.—Ce qui me fait plaisir, c'est que j'acquiers de la raison, sans perdre l'émotion excitée par le beau. Je désire bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus tranquillement qu'autrefois, et j'ai le même amour pour mon travail. Une chose m'afflige, je ne sais à quoi l'attribuer; j'ai besoin de distractions, telles que réunions entre amis[71], etc. Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n'en ai jamais été bien inquiété, et aujourd'hui moins que jamais. Qui le croirait? Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

—Hier et aujourd'hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de charlatan, qui en imposent au genre humain!... Au moins je peux en rire.

*

Jeudi 28 février.—Fait la tête du jeune homme du coin.

A Nassau............................... 11 fr. 50 A Prévost.............................. 1 50

—Je pensais au bonheur qu'a eu Gros d'être chargé de travaux si propres à la nature de son talent....

J'ai ce soir le désir de faire des compositions sur le Gœtz de Berlichingen de Gœthe[72], sur ce que m'en a dit Pierret.

*

Dimanche gras, 29 février.—Fait l'autre jeune homme du coin, d'après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.—Dîné chez la mère de Pierret.

—Henri Scheffer venu chez moi. Il m'a parlé de Dufresne comme d'un homme très distingué; je l'ai jugé de même, je désire qu'il soit mon ami.

Illustration from Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Pauvre Crane... (Lith., détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.

Lundi 1er mars.—Je n'ai point travaillé de la journée.

—J'ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

—Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante:

«Je m'attends à te voir d'une surprise extrême: Lui! m'écrire, un peintre: che improvisa novella!... et devine ce qui me fait t'écrire: c'est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple à imaginer ne te sera pas venu.

«Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions mieux autrefois. Mais nous sommes avancés l'un et l'autre dans cette carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. J'ai passé une soirée à relire toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu'un Sénat, qui n'a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez au bal de l'Opéra, au moins j'ose le penser, je suis à deux heures de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la vie; aujourd'hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d'alors. Mais qu'en fais-je et S***? Mon cœur a saigné tout à l'heure au souvenir de tout ce que cet homme m'a inspiré. Cette vie d'homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d'amis et surtout d'amis pour la vie comme nous l'étions avec Sousse, avant qu'en effet la vie eût été retournée pour chacun de nous... Si tu en trouves, tant mieux, tu es plus heureux que moi.

«Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu'il faut de loin en loin, pour quelques figures passagères, se conserver les anciens. Profitons-en surtout pendant que l'amitié peut encore entre nous être désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t'aurais pas écrit ce soir. J'aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j'aurais dit: «C'est un homme mort, n'y pensons plus.» Je ne dis pas non plus que je l'aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c'était moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine porcherie; ce n'est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi? Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de la jeunesse, qui ne revient plus; quand ce ne serait qu'une illusion, ce serait encore un plaisir. Adieu, etc.»

—J'ai relu aussi des lettres d'Élisabeth Salter... Étrange effet, après tant de temps!

—Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R..., âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d'un ami accusé d'un crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

*

Mercredi 3 mars.—Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de l'incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du Déluge. Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

—Été chez Émilie Robert; mal disposé. Malade de l'estomac.

—Composé, ne sachant que faire, les Condamnés à Venise.—Émilie est venue un instant.

—Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le continuellement; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n'ai que des idées vulgaires?

—Hier, couru et été chez D***; exécrable peinture.

—Repris l'envie de faire les Naufragés, de lord Byron, mais de les faire au bord de la mer même, sur les lieux.

—Été le soir chez Henri Scheffer[74].

—Aujourd'hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée; il avait fait un extraordinaire: Punch, etc.. Quelque musique qui m'a fait plaisir... Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

—Je suis donc comme un sabot? Je ne suis remué qu'à coups de fourche; je m'endors sitôt que manquent ces stimulants.

*

Jeudi 4 mars.—Aujourd'hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

—Fedel est venu me voir à l'atelier. Dîné ensemble. Le soir à Moïse, et seul: j'y ai trouvé des jouissances. Admirable musique! Il faut y aller seul pour en jouir[75]. La musique est la volupté de i'imagination; toutes leurs tragédies sont trop positives.

—Médée m'occupe.—Aussi quelque sujet de Moïse, par exemple, les Ténèbres.

*

Vendredi 5 mars.—Fait la tête et le torse de la jeune fille attachée au cheval.—Dîné avec Soulier et Fielding et été à l'Ambigu voir les Aventuriers; beaucoup d'intérêt et manière neuve. Naturel [76].

—L'impression de Moïse reste encore, et j'ai le désir de le revoir.

*

Samedi 6 mars.—J'ai passé la journée à mon atelier.—Mauvaise besogne.—Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

—Pensé à faire des compositions sur Jane Shore et le théâtre d'Otway [77].

—Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s'en allaient. Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de l'Inquisition.

—Philippe II.

*

Dimanche 7 mars.—Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. Ce n'est pas ça.

—Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m'a arrangé mon fond.

—Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret: Excellent thé et calembours toute la soirée.

*

Lundi 9 mars.—A mon atelier.—Émilie.—Dîné avec Fielding.—Scheffer aîné[78] est venu me voir.—Le soir chez Henri Hugues. Fumé avec lui.

A Émilie Robert......................... 13 fr. 50

*

Samedi 13.—Aujourd'hui fait le Turc à cheval.

—Hier et avant, draperie de la femme.

A Bergini.................................. 5 fr.

—Dîné avec Soulier et Fielding. Le soir au petit café. Reçu le soir une lettre de Philarète.

—Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

*

Dimanche 14 mars.—Aujourd'hui chez ma sœur.

—Le Sermon anglais.

—Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Coutan m'a donné envie de faire Mazeppa.

—Faire pour frontispice au Dante, lui se promenant dans le Colisée au clair de lune.

*

Lundi 15 mars.—Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le charmant livre anglais d'histoire naturelle.—Chez Scheffer.—Aux Champs-Élysées. Bonne promenade.—Rouget à dîner. Pierret le soir.—Fait le trait d'un Turc montant à cheval[79].—Superbe temps de printemps.

*

Mardi 16.—Pauvre frère! je reçois à l'instant ta lettre. Que je désire être utile à tes intérêts! Quel sera ton sort, si tout te manque ainsi!

—Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. And after to english Brewery and drink Gin and Water.

—Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

*

Mercredi 17.—Perdu la matinée en allées et venues relatives à la lettre de mon frère.—Travaillé à l'atelier à la petite esquisse, depuis midi jusqu'à deux heures et demie.—Avant, chez Lopez.—A la préfecture, en sortant de chez Lopez; de là chez M. Jacob[80]. Puis, chez Fielding.—Dîné chez Rouget.—Rencontré Henri Scheffer au Palais-Royal. Chez Leblond. J'ai fait un cheval blanc à l'écurie.

—Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine particulièrement; puis, plus générale, sur les lois, etc.—Sorti avec tous et enfin Pierret, que j'ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein d'un bonheur philosophique bien innocent.

—Le matin chez Mme J... Probablement manqué l'occasion. Il semble qu'aussitôt qu'elle se présente, elle me fasse peur,—l'occasion s'entend... Toujours réfléchir à tout, sottise extrême!

—Penser, en faisant mon Mazeppa, à ce que je dis dans ma note du 20 février, dans ce cahier, c'est-à-dire calquer en quelque sorte la nature dans le genre de Faust.

*

Jeudi18 mars.—Rencontré Mage sur le boulevard.—Été chez Gihaut [81] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault.—A la caisse de la préfecture, puis aux Champs-Élysées.—Recherché mes lithographies.

—Achevé le Turc montant à cheval.

*

Vendredi 19 mars.—Passé une excellente journée au Musée avec Édouard... Les Poussin!... Les Rubens!... et surtout le François 1er du Titien!... Velasquez!

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. Rencontré Fedel. Dîné ensemble. Bonne journée.

*

Samedi 20 mars.—A mon atelier assez tard. Retravaillé la Femme morte.—Henry, Fielding et Soulier.

—Dîné à la barrière au bord de l'eau. Puis à la Brewery.

*

Dimanche 21 mars.—Fait une étude au manège avec Scheffer[82].—Le soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

*

Lundi 22 mars.—Aujourd'hui, atelier. Commencé le cheval,—mal disposé.—Le soir chez Pierret.

*

Mardi 23 mars.—Perdu la journée; excepté chez Leblond vers midi.—Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud[83] y était. Bonnes idées sur la médecine.

—Commencé une Jane Shore.[84]

*

Mercredi 24 mars.—Déjeuné le matin chez la cousine.—Composé à l'atelier.—Le soir, Leblond.

*

Jeudi 25 mars.—Été avec Leblond voir des tableaux: surtout tête de femme; la Marquise de Pescara du Titien[85] et un Velasquez admirable, qui occupe tout mon esprit.

—Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner.—Le soir chez Pierret, punch.

*

Vendredi 26 mars.—Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble dans le quartier de son atelier.—Passé la journée à son atelier.—Dîné chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey[86].

*

Samedi 27 mars.—De bonne heure à l'atelier. Pierret venu.—Dîné chez lui; lu de l'Horace[87].—Envies de poésie, non pas à propos d'Horace.

—Allégories.—Rêveries. Singulière situation de l'homme! Sujet intarissable. Produire, produire!

*

Dimanche 28 mars.—Chez Scheffer.—Au manège. Peint le cheval gris.—Le soir chez Pierret.

*

Lundi 29 mars.—Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama[88]. J'ai dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

*

Mardi 30 mars.—A mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m'a fait faire une promenade au Musée: admiré Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

—Essayé de repeindre la tête du mourant.

—Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

*

Mercredi 31 mars.—Chez Leblond.—Revenu le soir avec Dufresne: il m'a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse: il peint aussi la passion.

—Il faut dîner peu et travailler le soir seul[89]. Je crois que le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, est moins à redouter pour le progrès et le travail de l'esprit, quoi qu'en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation; il faut en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen que l'enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, on est accessible à une partie? quand on a toujours besoin de la société des autres? Dufresne a bien raison: les choses qu'on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s'expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l'impression de chacun. Puisqu'il me conseille et que je reconnais la nécessité de voir l'atelier seul et de vivre seul, quand j'y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l'habitude: toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et l'esprit présent fera place à celui d'ordre.

—Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n'était pas assez naïf de manière de faire: on voit l'adresse et le procédé. Y penser[90].

Illustration from Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850

Meph. "Pourquoi tout ce vacarme?... (détail) Faust, tragédie de M. de Goethe, traduite en français par M. Albert Stapfer C. Motte (Paris) 1828.

Jeudi 1er avril.—Été le matin avec Champmartin chez Cogniet, où j'ai déjeuné.

J'ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. O monument vénérable! J'ai été tenté de le baiser... sa barbe... ses cils... Et son sublime Radeau! Quelles mains! Quelles têtes! Je ne puis exprimer l'admiration qu'il m'inspire.

—Vu Fedel chez lui.—Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller voir l'Italiana in Algeri.[91] Endormi toute la soirée.

—Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l'huile.

—Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle! et quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire!

*

Vendredi 2 avril.—A l'atelier toute la journée. Arrêté en partie mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m'a donné envie de voir les dessins de Demeulemeester[92].

—Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc.—Chez Pierret le soir.—Je lis à présent.

*

Samedi 3 avril.—Été avec Decamps chez le duc d'Orléans[93], voir sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz[94]. Rencontré Steuben[95].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à la vente de Géricault.

—Le soir, Jane Shore.

*

Dimanche 4 avril.—Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus précieux instants de ma vie s'écoulent dans des distractions qui ne m'apportent au fond que de l'ennui. La possibilité ou l'attente d'être distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le temps mal employé de la veille. La mémoire n'ayant à s'exercer sur rien d'important périt ou languit. J'amuse mon activité avec des projets inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me dévorent, ils me mettent au pillage. L'ennemi est dans la place... au cœur; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met incessamment hors de toi-même: une satisfaction intérieure et une mémoire ferme; le sang-froid que donne la vie réglée; une santé qui ne sera pas délabrée par les concessions sans fin à l'excès passager que la compagnie des autres entraîne; des travaux suivis et beaucoup de besogne.

—J'ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte... C'était, l'année dernière, l'habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, qui étaient funestes!

—Le soir chez Mme Guillemardet, où j'ai appris la nouvelle infortune de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille?

—Se procurer la Panhypocrisiade.[96] On pourrait en faire des dessins.—Une suite aussi sur René, sur Melmoth.[97]

*

Lundi 5 avril.—Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

—Rencontré Dufresne et chez Gihaut.—A l'atelier. Travaillé peu.—Rouget.—Le soir chez Pierret.

*

Mardi 6 avril.—Déjeuné chez Soulier et Fielding.—A l'atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit Don Quichotte.[98]—Dîné avec Dupont et été chez Devéria[99].

—Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

*

Mercredi 7.—Encore un mercredi... Je n'avance guère... Le temps beaucoup.

Travaillé au petit Don Quichotte.—Le soir, Leblond, et essayé de la lithographie[100]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre de Goya.

—La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s'ils y sont, la peinture est ferme et terminée. J'ai plus qu'un autre besoin de m'observer à ce sujet: y songer continuellement et commencer toujours par là.

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

—Je viens de relire en courant tout ce qui précède: je déplore les lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que j'ai inscrits, quoiqu'ils soient passés; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s'ils n'avaient point été[101].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé? Faut-il qu'un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d'existence qui me reste? L'avenir est tout noir. Le passé qui n'est point resté, l'est autant. Je me plaignais d'être obligé d'avoir recours à cela;, mais pourquoi toujours m'indigner de ma faiblesse? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l'histoire de mon âme, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m'en rester à l'obligation de l'écrire; au contraire, cela devient une bonne chose que l'obligation d'un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie: tout vient tourner autour de cela. En conservant l'histoire de ce que j'éprouve, je vis double; le passé reviendra à moi ... L'avenir est toujours là.

—Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps: du Michel-Ange et du Goya.

—Lire la Panhypocrisiade.

*

Jeudi 8 avril.—L'argent me pressera bientôt. Il faut travailler ferme. Pioché au Don Quichotte.

—À Tancrède le soir, médiocrement amusé.

—Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

*

Vendredi 9.—Aujourd'hui Bergini. Refait l'homme au coin.—Le soir, Pierret... le Leicester.

Il me vient l'envie, au lieu d'un autre tableau d'assez grande proportion, d'avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

—Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.

Aujourd'hui, déjeuné œufs et pain........... 0 fr. 30 A Bergini................................... 3 fr. " Belot, couleurs............................. 1 fr. 50 Dîner....................................... 1 fr. 20 6 fr. "

*

Samedi 10.—Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses camarades.—Bergini. Retouché l'homme qui s'accroche au cheval; à lui 3 francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Comairas, Soulier et Fedel. Été chez Comairas: étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine à écrire...

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2fr. gr ... 1 fr. 16.

*

Dimanche 11 avril.—Le matin, Pierret en passant.—Comairas pour tête de cheval[102].

Au Luxembourg: Révoltés du Caire[103], pleins de vigueur: grand style. Ingres charmant[104]... et puis mon tableau qui m'a fait grand plaisir[105]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais[106], spécialement dans la femme attachée au cheval; cela manque de vigueur et d'empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs; il faut continuellement avoir cela en vue.

—Travaillé à l'atelier à retoucher la femme à genoux.

—Vu le Velasquez et obtenu de le copier; j'en suis tout possédé. Voilà ce que j'ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. Ce qu'il faut principalement se rappeler, ce sont les mains; il me semble qu'en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son manteau, qu'il ne voulait même pas me laisser regarder! Quoi qu'il en soit, j'en ai à peu près la coupe.

—Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, et plein d'entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l'avenir de prétendus sujets plus beaux que d'autres!

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on fait toujours des choses dont on n'est pas entrain, et par conséquent mauvaises; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me vient d'excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l'imagination dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet de le faire plus tard, mais quand? On oublie, ou ce qui est pis, on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à inspirer. C'est qu'avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l'autre plus vite que le vent ne tourne dans l'air et ne tourne la voile dans le sens contraire..., il arrive que j'ai nombre de sujets; eh bien, qu'en faire? Ils seront donc là en magasin à attendre froidement leur tour, et jamais l'inspiration du moment ne les animera du souffle de Prométhée; il faudra les tirer du tiroir, quand la nécessité sera de faire un tableau! C'est la mort du Génie..... Qu'arrive-t-il ce soir? Je suis, depuis une heure, à balancer entre Mazeppa, Don Juan, le Tasse, et tant d'autres. Je crois que ce qu'il y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c'est non pas d'avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi de plus bête? Parmi les sujets que j'ai retenus, parce qu'ils m'ont paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l'un ou pour l'autre, maintenant que je sens même une disposition égale pour tous? Rien que de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d'inspiration. Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j'en meurs de besoin, le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu'il faudrait donc pour trouver un sujet, c'est d'ouvrir un livre capable d'inspirer et se laisser guider par l'humeur. Il y en a qui ne doivent jamais manquer leur effet: ce sont ceux-là qu'il faut avoir, de même que des gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J'ai vu ce matin chez Drolling[107] un dessin de plusieurs fragments de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling... Dieu! quel homme! quelle beauté! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait la réunion du style dé Michel-Ange et de Velasquez! Cette idée-là m'est venue de suite, à la vue de ce dessin; il est doux et moelleux. Les formes ont cette mollesse qu'il semble qu'il n'y ait qu'une peinture empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont vigoureux. Les gravures d'après Michel-Ange ne donnent pas l'idée de cela: c'est là le sublime de l'exécution. Ingres a de cela: ses milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait la besogne, surtout pour les petits tableaux! Je suis content de me rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour les copier. Les mains bien remarquables! Les grands enchâssements... Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c'est là ce que j'ai toujours cherché! Il y avait de cela dans ce petit portrait de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[108] un peu et dans mon neveu. Je l'aurais atteint plus tôt, si j'avais vu que cela ne pouvait aller qu'avec des contours bien fermes. Cela est évidemment dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c'est très différent de Van Dyck: on y voit trop l'huile, et les contours sont veules et languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d'analogue et bien séduisant dans le fameux dos du tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et dans un pouce du Gerfaut couché à l'extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu'il a faite d'après moi[109].—Quel bonheur ce serait d'avoir à sa vente une ou deux copies de lui d'après les maîtres! Son tableau de famille d'après Velasquez.

*

Lundi 12 avril.—Le matin passé chez Soulier. Il n'y était pas. Je voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et disposé l'homme près du cheval et l'homme à cheval. Entrain complet. H. Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

—Il m'a pris fantaisie de faire des lithographies d'animaux, par exemple: un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

—Dîné chez M. Guillemardet. Mme C... venue le soir est charmante. Maudit insolent que je suis! Il faut avouer que ma vie est passablement remplie; je suis toujours possédé d'une petite fièvre qui me dispose facilement à une émotion vive. Elle m'a bien plu: ce chapeau noir et ces petites plumes. Elle a l'air bienveillant avec moi... Il faut que je pense à lui envoyer le marchand d'ombrelles, demain autant que possible.

—Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l'abîme, au jour de la fin de toutes choses.

—Il faut faire une grande esquisse de Botzaris[110]: les Turcs épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres.

*

Mardi 13 avril.—Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec lui; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. Travaillé le Don Quichotte.

Pierret venu, dîné avec lui; mené ses femmes chez M. Pastor, chez Leblond.—Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

—Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux contentement philosophique, que ne puis-je te brider! Je ne me plains pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un temps plus opportun. Ce que j'aurai fait ne pourra m'être enlevé. Et quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu'on peut faire... Non, voilà le vice radical! c'est là le recoin de sottise qu'il faut attaquer. Vain mortel, tu n'es borné par rien, ni par ta mémoire qui t'échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à mesure qu'elles t'arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque chose qui te dit: «Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[111].» Au reste, je sais ce que je veux dire... Je crois qu'au fait tout le monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

Notes in this chapter

Note 1 · A propos de cette «Lisette» qui occupait l'attention du jeune peintre, Delacroix écrivait à son ami Pierret, le 18 août 1822: «Je t'écris à Note 2 · Félix Guillemardet, un des amis les plus intimes de Delacroix. Son nom revient presque à chaque page, au commencement de ce journal.Note 3 · Le Dante et Virgile, exposé au Salon de 1822, a été au Luxembourg et est maintenant au Louvre. Il fut acheté par l'État 1,200 francs. DelacrNote 4 · Cette idée l'a poursuivi longtemps et à plusieurs reprises. Dès 1819, dans une lettre à Pierret, le malheur du Tasse le passionne. Voici lesNote 5 · Avec sa fougue ordinaire, Delacroix s'était tout d'abord pris de passion pour la chasse. «Je me plais beaucoup à chasser. Quand j'entends leNote 6 · Victoire Œben, femme de Charles Delacroix, était la fille de l'ébéniste Œben, qualifié de fameux dans les catalogues des grandes ventes du sNote 7 · Philarète Chasles, le brillant et inconsistant journaliste, le collaborateur fécond des Débats, de la Revue des Deux Mondes et de la Revue dNote 8 · Dès les premières années de son développement, Delacroix consacrait à la lecture tout le temps que ses travaux lui laissaient libre. Dans unNote 9 · Henri-François Riesener, peintre miniaturiste, élève de Hersent et de David, était fils de Jean-Henri Riesener, l'ébéniste célèbre par ses bNote 10 · Henri Hugues était un cousin de Delacroix; son nom reparaîtra à maintes reprises dans le cours du Journal. Il existe de lui un très beau porNote 11 · Dans le volume tiré à un petit nombre d'exemplaires et qui contient les œuvres critiques d'Eugène Delacroix, on trouve ce fragment extrait dNote 12 · Voir Introduction, p. vi et vii.Note 13 · Delacroix fait allusion à une opération cruelle que son père dut subir et durant laquelle il montra une énergie stoïque: c'était une opératiNote 14 · Sa sœur Henriette Delacroix, plus âgée que lui de vingt ans, avait épousé M. de Verninac Saint-Maur, ambassadeur de France à Constantinople.Note 15 · Piron était un des ami les plus intimes de Delacroix. Il fut administrateur des Postes, et à raison de son entente des affaires, Delacroix dNote 16 · Il nous paraît utile de rappeler, au début de ce Journal, les liens d'étroite affection qui unissaient Eugène Delacroix à Pierret. La lecturNote 17 · Il s'agit ici du général Delacroix, qui avait vingt ans de plus que le peintre. Ce passage serait incompréhensible, si l'on n'y ajoutait, enNote 18 · Probablement Édouard Guillemardet, frère de Félix Guillemardet.Note 19 · Champion, camarade d'atelier de Delacroix, resté inconnu. Il ne devait pourtant pas être sans valeur comme peintre, car nous trouvons dans lNote 20 · Soulier fut, avec Pierret et Félix Guillemardet, l'ami le plus intime de Delacroix. Il le connaissait depuis 1816 et correspondait assidûmenNote 21 · Fedel, architecte de grand mérite. «C'était un homme très actif, très passionné en faveur de toute la jeunesse romantique et qui se faisait Note 22 · Georges Rouget, né en 1784, mort en 1869, élève de David, qu'il aida même, dit-on, dans l'exécution de quelques-uns de ses grands tableaux. Note 23 · Peintre et sculpteur, né à Nantes, en 1804, Debay remporta le grand prix de peinture en 1824. L'opinion de Delacroix sur lui semble s'être mNote 24 · Dans tout le court de son Journal, Delacroix note à la suite de ses lectures tous les sujets qui l'intéressent. Beaucoup de ces sujets n'ontNote 25 · C'est le sujet du tableau «Les Natchez» commencé à cette époque et qui ne parut qu'au Salon de 1835. Il fut mis en loterie à Lyon au profit Note 26 · Vert 1820, Delacroix avait établi son atelier, 22, rue de la Planche, aujourd'hui rue de Varenne. Il ne quitta cet atelier qu'en octobre 182Note 27 · Charles Pascot, négociant, puis intendant de la duchesse de Bourbon, avait épousé Adélaïde-Denise Œben, sœur cadette de la mère d'Eugène DelNote 28 · Tancrède opéra italien de Rossini.Note 29 · On sait quelle admiration Delacroix professait pour le génie de Mozart. Cette reprise des Noces le préoccupait, et il l'attendait avec impatNote 30 · Ces préoccupations amoureuses le hantaient depuis sa première jeunesse. On pourrait rapprocher ce passage d'un fragment de lettre adressée àNote 31 · Son neveu, Charles de Verninac, fils unique de sa sœur Henriette, fut envoyé comme consul en Amérique et mourut en cinquantaine à New-York, Note 32 · Ce tableau fut, en effet, exposé à la Société des Amis des arts et au Salon de 1827. Il fut acheté par le duc de Fitz-James et passa en AnglNote 33 · «... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume à écouter leur belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous avons uNote 34 · Roméo e Giuletta, opéra italien de Zingarelli.Note 35 · Lopez ou Lopès, peintre, demeuré inconnu. On trouve mentionné dans les catalogues des Salons de 1833 et 1835 le nom d'un Lopès, élève de....Note 36 · Jean-Baptiste Mauzaisse, peintre de portraits et lithographe, élève de Vincent, né en 1784, mort en 1844.Note 37 · Delacroix, dans sa jeunesse, écrivait son journal d'une manière intermittente. Le décousu de sa vie, ses préoccupations d'art, un labeur incNote 38 · Delacroix a retracé d'autre part, dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, le caractère de ses relations avec Géricault: «QuoiquNote 39 · Il s'agit ici des quatre Anglais, les frères Fielding, Théodore, Copley, Thalès et Nathan, tous artistes, aquarellistes de talent. Le plus cNote 40 · François Taurel, peintre de marines, né à Toulon en 1787, mort à Paris en 1832.Note 41 · Le tableau dont parle ici Delacroix est sans doute resté inachevé, car il ne se retrouve pas dans l'œuvre du maître et ne figure pas au cataNote 42 · Peintre de portraits, né à Bourges en 1797, élève de Guérin. Ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix se lia avec Champmartin.Note 43 · Ici apparaît pour la première fois l'idée de ce tableau, il fut exposé au Salon de 1824, acheté par l'État 6,000 francs; il reparut à l'ExpoNote 44 · Émilie Robert était son modèle favori qui posa pour le torse de la femme traînée par le giaour à la queue de son cheval dans le Massacre de Note 45 · Peintre, camarade d'atelier de Delacroix, demeuré inconnu.Note 46 · L'admiration de Delacroix pour Constable se maintint égale dans tout le cours de sa carrière. Dans une très belle lettre sur l'École anglaisNote 47 · Le Journal marque suffisamment l'intérêt qu'il prenait à cette composition du Tasse. Dès 1819 il écrivait à Pierret: «N'est-ce pas que cetteNote 48 · Frédéric Leblond fut un des intimes de Delacroix. Il était assidu aux réunions d'amis en compagnie desquels le peintre se reposait du labeurNote 49 · Camarade d'atelier de Delacroix. Dans sa correspondance, Delacroix le traite assez rudement. A Soulier il écrit en 1821, lui reprochant de nNote 50 · Dans sa Correspondance, Delacroix parle à maintes reprises de la Saint-Sylvestre, qui, par une joyeuse habitude de jeunesse, était pour lui Note 51 · Lelièvre, peintre de portraits, demeuré inconnu. Il faisait partie avec Charlet, Chenavard, Comairas, d'un petit cercle intime, aux réunionsNote 52 · M. Coutan, l'amateur, dont parle ici Delacroix, a légué au Louvre un grand nombre de tableaux et de dessins de sa collection.Note 53 · Géricault allait succomber aux suites d'un accident de cheval. Il est facile de comprendre la tristesse qui envahissait Delacroix en présencNote 54 · Tout ce passage est extrait d'un petit cahier, qui porte cette seule mention: Fin 1823 et commencement 1824.Note 55 · Cette question du Beau inspira à Delacroix une de ses plus remarquables études critiques qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillNote 56 · Sans doute un camarade du lycée Louis-le-Grand où Delacroix avait fait ses études.Note 57 · «Au milieu de mes occupations dissipantes quand je me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque sublime peinture, mon espriNote 58 · Probablement Abel Dimier, sculpteur, né en 1794.Note 59 · Restaurant du Palais-Royal, qui eut son heure de réputation avant la Révolution, jusqu'en 1793, et reprit ensuite sa vogue sous l'Empire et Note 60 · Sans aucun doute le général Charles Jacquinot, cousin germain de Delacroix. Son frère, le colonel Nicolas Jacquinot, devint sénateur sous l'Note 61 · Zuchelli, chanteur du théâtre Italien, qui débuta le 20 octobre 1822 dans le rôle de Pharaon de Moïse en Égypte, opéra de Rossini.Note 62 · Voir le Catalogue Robaut, n° 54.Note 63 · Berryer était parent de Delacroix, petit-cousin, croyons-nous. Il est probable que c'est à ce titre que le général Jacquinot avait prié DelaNote 64 · Delacroix fait ici allusion, comme nous l'avons déjà dit dans notre étude, à l'un des fragments les plus fougueux de son Massacre de Scio auNote 65 · Cette idée de mémoire sur la peinture le poursuivit toute sa vie; elle se transforma par la suite en dictionnaire où chaque terme d'art est Note 66 · Il s'agit très probablement ici de Jean-Henri Dufresne, peintre, né à Étampes en 1788. Dufresne avait d'abord été magistrat à l'époque des CNote 67 · Dans le cahier manuscrit dont nous avons déjà parlé, Delacroix donne sur la mort de Géricault des détails qu'il nous a paru intéressant de rNote 68 · Ce devait être quelque guinguette de la banlieue où les jeunes artistes aimaient à aller festoyer. Plus tard, en 1850, écrivant à Soulier, DNote 69 · On trouve ici l'idée première de cette illustration de Faust que Delacroix exécuta par la suite en dix-sept lithographies admirables d'origiNote 70 · Un des traits caractéristiques de la nature de Delacroix, à l'époque de sa première jeunesse, fut ce besoin de distractions, cette rechercheNote 71 · Cette pièce de Gœthe a souvent inspiré Delacroix. Voici les différentes œuvres que cite le Catalogue Robaut: Année 1828, Selbitz blessé (IIINote 72 · Cicéri, peintre décorateur, né en 1782; encore enfant il dirigea l'orchestre du théâtre Séraphin et entra à dix-sept ans au Conservatoire. ONote 73 · Henri Scheffer, peintre français, frère d'Ary Scheffer, né en 1798. Il fut élève de Guérin, et ce fut à l'atelier de Guérin que Delacroix fiNote 74 · Cette observation nous paraît intéressante à rapprocher d'un autre passage du journal, dans lequel Delacroix fait la remarque, toujours à prNote 75 · Les Aventuriers, ou le Naufrage, mélodrame à spectacle, en trois actes, en prose, de MM. Léopold Chandezon et Antony Béraud, représenté pourNote 76 · Thomas Otway, poète dramatique anglais, né en 1651, mort en 1685. Acteur et soldat tour à tour, dissipé et besogneux, il eut la vie irréguliNote 77 · Ary Scheffer.Note 78 · Voir Catalogue Robaut, n° 283.Note 79 · S'agit-il ici de Henri Jacob, lithographe, né en 1781, qui fut dessinateur du prince Eugène et qui ouvrit un atelier à Paris sous la RestaurNote 80 · Éditeur d'estampes, très connu à cette époque.Note 81 · Delacroix, très préoccupé dès cette époque, comme il le fut toute sa vie, d'étudier la nature sur le vif, soucieux avant tout de vérité et dNote 82 · Menjaud était un acteur célèbre de l'époque. Il se livra d'abord à la peinture, puis entra au Conservatoire. Il joua avec Talma et Mlle MarsNote 83 · Probablement la petite aquarelle mentionnée au Catalogue Robaut, n° 211.Note 84 · Vittoria Colonna, marquise de Pescara, célèbre par sa beauté, ses vertus et son talent de poète. On connaît d'elle deux portraits célèbres, Note 85 · Lamey, cousin de Delacroix, devint président de cour à Strasbourg.Note 86 · Dès sa vingtième année, Delacroix avait compris, comme tous les hommes supérieurs, que la véritable instruction n'est pas celle que l'on reçNote 87 · Le premier Diorama fut établi en 1822, rue Samson, derrière le Château-d'Eau.Note 88 · Ces questions d'hygiène favorable au travail intellectuel préoccupaient Delacroix. Baudelaire, qui le fréquentait dans l'intimité, nous le mNote 89 · Il est intéressant de rapprocher cette appréciation sur Charlet formulée en 1824, de l'article que Delacroix lui consacra, après sa mort, enNote 90 · Italiana in Algeri, opéra italien de Rossini.Note 91 · Charles Demeulemeester, graveur belge, élève de Bervic, né à Bruges en 1771, mort en 1836. Il avait fait à Rome en 1806 des copies à l'aquarNote 92 · Le duc d'Orléans, qui manifesta toujours un goût très vif pour les arts, s'était constitué le protecteur des artistes de son temps. Il entreNote 93 · Jean-Hector Schnetz, peintre, né à Versailles en 1787, mort en 1870, élève de David, de Gros et de Gérard. Il fut directeur de l'Académie deNote 94 · Charles Steuben, peintre d'histoire et portraitiste, né à Manheim. Delacroix le connut à l'atelier de Gérard, chez lequel Steuben se présentNote 95 · La Panhypocrisiade, de Népomucène Lemercier, poème satirique en seize chants, singulier ramassis de scènes sans liaison, mais dont quelques-Note 96 · On voit ici la première idée d'une composition qui devait être une de ses plus belles œuvres, connue sous ces noms: Melmoth ou Intérieur d'uNote 97 · Don Quichotte dans sa librairie.(Voir Catalogue Robaut, n° 138.)Note 98 · Achille ou Eugène Devéria, car Delacroix était également lié avec les deux frères.Note 99 · Delacroix ne considérait pas comme sérieux ses premiers essais, remontant à 1817: mais on sait que plus tard il devint un maître du dessin lNote 100 · Une des raisons qui sans doute contribuèrent le plus à la rédaction du Journal, du moins dans les premiers temps de la carrière artistique dNote 101 · Comairas avait peint des études vraiment remarquables; il possédait également quelques œuvres d'anciens maîtres.Note 102 · Tableau de Girodet, exposé au Salon de 1810, et qui se trouvait alors au Luxembourg. Le tableau est actuellement au musée de Versailles. Le Note 103 · Probablement Roger délivrant Angélique, qui figura au Salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre.Note 104 · Dante et Virgile.Note 105 · Massacre de Scio.Note 106 · Drolling, peintre d'histoire, né en 1786, mort en 1851, élève de David, prix de Rome en 1810.Note 107 · Portrait-étude d'Élisabeth Salter, modèle connu de l'époque.Note 108 · Il ressort clairement de ce passage que Delacroix avait posé lui-même dans l'atelier de Géricault pour une figure d'homme placée sur le devaNote 109 · Marcos Botzaris, l'un des héros de la Grèce moderne, qui contribua à l'insurrection de 1820. Il se signala dans de nombreux combats et s'enfNote 110 · Ces conseils d'hygiène mentale, qui reviennent à chaque page du Journal et au sujet desquels nous avons insisté dans notre étude, Delacroix
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