EUGÈNE DELACROIX (continued 5)
Reading edition
Aujourd'hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux: neige, gelée, gâchis. Il faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu'il y a des maladies à prendre. J'ai travaillé aux hommes du milieu.
Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture. Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.
—Ton local de la nymphe debout dans l'Orphée[274]: vert émeraude, vermillon et blanc; plus de blancs dans les clairs.
Deuxième Nymphe: ton orangé et vert émeraude.
*
11 février.—Je devais retourner à la Chambre. J'écrirai à Henry [275], pour suspendre jusqu'à la semaine prochaine. Le froid est trop incommode. J'ai besoin de repos.
*
12 février.—Mis au net la composition de Foscari.[276]
Essayé avec une toile de 80; je crois que cela ira ainsi.
—Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. J.-J... y était.
*
14 février.—Le Beau est assurément la rencontre de toutes les convenances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu hier.
Quelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du bouffon, du terrible, du tendre, de l'ironique! chacun dans sa nature. Cuncta fecit in pondere numero et mensura. Chez Bossini, l'Italien l'emporte, c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression. Dans beaucoup d'opéras de Mozart, le contraire n'a pas lieu, car il est toujours orné et élégant; mais l'expression des sentiments tendres prend une mesure mélancolique qui ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le Don Juan, il ne tombe pas dans cet inconvénient; le sujet, au reste, était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères: D. Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers surtout; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même; la paysanne, d'une coquetterie inimitable; Leporello, parfait d'un bout à l'autre.
Rossini ne varie pas autant les caractères.
*
15 février.—Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre l'ébauche du Christ au tombeau.[277] L'attrait que j'y ai trouvé a vaincu le malaise, mais je l'ai payé par une courbature le soir et le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère; c'est l'inconvénient de l'ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer l'esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local du Christ est terre d'ombre naturelle, jaune de Naples et blanc; là-dessus, quelques tons de noir et blanc glissés çà et là, les ombres avec un ton chaud.
Le ton local des nuances de la Vierge: un gris légèrement roussâtre, les clairs avec jaune de Naples et noir.
—Essayé Foscari, sur la toile de 80... Décidément, cela est trop noyé. J'essayerai sur toile de 60.
*
18 février.—Aujourd'hui été voir le Christ de Préault, à Saint-Gervais[278]. J'avais été au Luxembourg auparavant pour m'informer de la cause des refus d'entrée.
*
19 février.—T... me dit très justement que le modèle rabaisse son homme. Une personne sotte vous assotit. L'homme d'imagination, dans son travail pour élever le modèle jusqu'à l'idéal qu'il a conçu, fait aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu'il a sous l'œil[279].
—Vu deux actes des Huguenots... Où est Mozart?
Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et la science? le bouffon et le terrible...? Il sort de cette musique tourmentée des efforts qui surprennent, mais c'est l'éloquence d'un fiévreux, des lueurs suivies d'un chaos.
Piron m'y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.
Charles[280] très affligé.
*
20 février.—Les moralistes, les philosophes, j'entends les véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que sous le rapport humain; n'ont jamais parlé politique. L'égalité des droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n'ont recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à cet obscur fatum des anciens, mais à cette nécessité éternelle que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. Ils n'ont demandé autre chose au sage que de s'y conformer et de jouer son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l'harmonie générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de l'âme, sont éternelles et tourmenteront l'humanité sous tous les régimes; la forme, démocratique ou monarchique, n'y fait rien.
—Dîné chez M. Moreau[281]; revenu avec Couture: il raisonne très bien, il est surprenant... Quel regard nous avons pour caractériser les défauts les uns des autres! Tout ce qu'il m'a dit de chacun est très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités; surtout il ne voit et n'analyse, comme tous les autres, que des qualités d'exécution. Il me dit, et je le crois bien, qu'il se sent surtout propre à faire d'après nature. Il fait, dit-il, des études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le morceau qu'il veut peindre et s'y met ensuite avec chaleur: ce moyen est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se servait du modèle, c'est-à-dire librement, et cependant faisant poser rigoureusement. Nous nous sommes récriés l'un et l'autre sur son immense talent!
Quelle force que celle qu'une grande nature tire d'elle-même! Nouvel argument contre la sottise qu'il y a à y résister et à se modeler sur autrui.
*
21 février.—Aujourd'hui, fermé ma porte par excès d'ennui des visiteurs.
Repris les Comédiens arabes[282] de bonne heure, à cause du concert de Franchomme[283], où je devais aller à deux heures. En y allant, trouvé Mme Sand, qui m'a fait achever la route dans sa voiture. Je l'ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d'Haydn, des derniers qu'il ait faits. Chopin me dit que l'expérience y a donné cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n'a pas eu besoin de l'expérience; la science s'est toujours trouvée chez lui au niveau de l'inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez Boissard. Le trio de Rodolphe de Beethoven: passages communs, à côté de sublimes beautés.
Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.
Le soir chez M. Thiers; il n'y avait que Mme Dosne.
*
22 février.—Continué les Comédiens arabes et avancé beaucoup.
—Chez Asseline[284] à sept heures et demie, pour aller à Vincennes; le prince paraît fort aimable[285].
Revenus de bonne heure; nous étions avec Decamps et Jadin[286]. Ce dernier ma dit que Mme D... remarquait avec mécontentement que je n'allasse pas la voir, et cela m'a beaucoup affligé. Asseline m'a présenté à sa femme: elle a l'air très simple et bon enfant.
Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané; on lui a prêté une cravate blanche. J'ai intercédé, mais inutilement, pour qu'il ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes.
J'ai rencontré, chez le prince, Ch. His[287], en grand sautoir de commandeur, l'Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d'ordres turcs; j'y ai vu Boulanger[288], L'Haridon[289], qui m'a l'air d'un fort aimable garçon.
*
Chez Alberthe, le soir; petite réunion. Je l'ai revue avec grand plaisir, cette chère amie; elle était rajeunie dans sa toilette et a été infatigable toute la soirée; sa fille aussi était très bien, elle danse avec grâce, surtout l'insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la Baume. Cet homme ne vieillit pas.
Mareste[292] nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien: «Citoyen Ministre, j'ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n'ai pas un fagot à mettre dans le mien; le fait est que je meurs de faim.» Signé: «Une vieille actrice qui n'est pas de votre temps.»
«Mlle de Châteauvieux,... Mlle de Châteauneuf... Qu'est-ce, lui disait-on, que toutes ces demoiselles-là?» Elle répondit: «Autant de châteaux branlants!»
Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon[293] était retirée à Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment à sa porte; elle ouvre après quelques hésitations; un homme vêtu en charbonnier se présente: c'était son camarade Larive, qui dépose un sac contenant du riz ou de la farine et s'en va sans mot dire.
*
24 février.—Travaillé aux Arabes comédiens.
Le soir, chez M. le duc de Nemours: vu Pelletan[294], qui m'a fait des éloges de mon plafond, Philarète[295], Rivet. Désordre en sortant.
*
25 février.—Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m'a joué d'infâme musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les voisines du jardin ont écorchés tout l'été.
*
26 février.—Dauzats[296] m'avait prévenu la veille que Mme la duchesse d'Orléans irait à l'Exposition de la rue Saint-Lazare et désirait m'y voir. Elle a été fort aimable pour moi.
En sortant, j'ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une Exposition, rue Grange-Batelière: un Titien magnifique, Lucrèce et Tarquin, et la Vierge, de Raphaël, levant le voile... Gaucherie et magnificence du Titien! Admirable balancement des lignes de Raphaël! Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c'est sans doute à cela qu'il doit sa plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui fait faire le besoin d'obéir à son style et à l'habitude de sa main. Exécution vue à la loupe: à petits coups de pinceau.
*
27 février.—Lassalle[297], puis Arnoux[298], sont venus. Ce dernier cherche à se caser, après le naufrage de l'époque. J'ai écrit à Buloz[299] pour lui.
Grenier[300] est venu faire une étude au pastel d'après le Marc-Aurèle. Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout une peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres; nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me ranger dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine. Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n'ouvre pas cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a vraiment reflété davantage le caractère moderne des arts, tourné à l'expression de la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on appelle romantisme; cependant, Don Juan est plein de ce sentiment.
Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux.
Rêvé de Mme de L... Décidément il ne se passe presque pas de nuit que je ne la voie ou que je ne sois heureux près d'elle, et je la néglige bien sottement: c'est un être charmant!
*
28 février.—Tracé au blanc le Foscari et couvert la toile avec grisaille, noir de pêche et blanc; ce serait une assez bonne préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de Saint Benoît[301], que j'ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile à obtenir par un autre moyen; ma composition me paraît offrir des difficultés de perspective, que je n'attendais pas.
En somme, journée mal employée, quoique je n'aie pas été interrompu.
Gaultron est venu un seul moment pour l'affaire de Bordeaux[302].
Dîné chez M. Thiers; j'éprouve pour lui la même amitié et le même ennui dans son salon.
A dix heures avec d'Aragon chez Mme Sand; il nous parle d'un ouvrage très intéressant, traduit par un M. Cazalis: La douloureuse Passion de N. S., par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela. Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à cette fille.
1er mars.—L'Afrique vaincue, nos soldats se jetant à la mer pour en prendre possession.
—La bataille d'Isly traitée poétiquement.
—L'Égypte soumise au génie de Bonaparte, etc.
—Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le Christ au tombeau.[303] C'est la troisième séance d'ébauche; et, malgré un peu de malaise au milieu de la journée, je l'ai remonté vigoureusement et mis en état d'attendre une quatrième reprise.
Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant des détails, cette impression d'ensemble qui résulte des masses très simples? La plupart des peintres, et j'ai fait ainsi autrefois, commencent par les détails et donnent l'effet à la fin.
Quel que soit le chagrin que l'on éprouve à voir l'impression de simplicité d'une belle ébauche disparaître à mesure qu'on y ajoute des détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d'une façon inverse.
—Projeté toute la journée d'aller m'enterrer dans une loge en haut, au Mariage secret. Après dîner, le courage m'a manqué, et je suis resté lisant Monte-Cristo, qui ne m'a pas préservé du sommeil.
*
2 mars.—Le ton des rochers du fond, dans le Christ au tombeau.
Clairs; terre d'ombre et blanc à côté de jaune de Naples et noir; ce dernier ton ôte la teinte rose.
Autres clairs dorés exprimant de l'herbe: le ton d'ocre jaune et noir, modifié en sombre ou en clair.
Ombre: terre d'ombre et terre verte brûlée.
La terre verte naturelle se mêle également à tous les tons ci-dessus, suivant le besoin.
—Ce matin, s'est présenté un modèle qui m'a rappelé la nature de la pauvre Mme Vieillard (c'est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 bis.) Elle n'est pas bien et a cependant quelque chose de piquant; c'est une nature originale.
Dufays est venu; puis Colin[304]. Le premier des deux est frappé de la nécessité d'une révolution; l'immoralité générale le frappe, il croit à l'avènement d'un état de choses où les coquins seront tenus en bride par les honnêtes gens.
Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.
—Mal disposé. J'ai essayé, très tard, de travailler au fond du Christ. Retravaillé les montagnes.
Un des grands avantages de l'ébauche par le ton et l'effet, sans inquiétude des détails, c'est qu'on est forcément amené à ne mettre que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les figures. Réciproquement, quand j'achèverai les figures, la simplicité des fonds me permettra, me forcera même de n'y mettre que ce qu'il faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l'ébauche amenée à ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s'abstenant d'avancer le tableau en entier: je suppose toujours que l'effet et le ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu'on s'attacherait à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop jurer avec les voisines, qui ne seraient qu'à l'ébauche. Il est évident que si, le tableau arrivé par l'ébauche à un état satisfaisant pour l'esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler jusqu'au bout dans le même sens, c'est-à-dire en ébauchant toujours en quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande simplicité d'impression qu'on a trouvée dans le principe; l'œil s'accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche dans chacune des figures et dans toutes en même temps; le tableau ne semble jamais fini. Premier inconvénient: les détails étouffent les masses; deuxième inconvénient: le travail devient beaucoup plus long.
—Bornot[305] le soir.
*
3 mars.—Ce mercredi, repris les rochers du fond du Christ et achevé l'ébauche de la Madeleine[306]: la figure nue du devant. Je regrette que cette ébauche manque un peu d'empâtement. Le temps lisse incroyablement les tableaux; ma Sibylle[307] me paraissait déjà toute rentrée en quelque sorte dans la toile. C'est une chose à observer avec soin.
—Vu les Puritains[308] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette musique m'a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de la terre d'ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité d'effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l'huile. Sur le ciel très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine modifié, pour toucher les clairs.
*
4 mars.—Ce matin, Villot venu; je l'ai vu avec plaisir.
M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand vient un étranger; c'est incroyable d'indiscrétion.
—Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de peintre moi-même; je m'en suis fort bien tiré et j'y gagnerai de la liberté. C'était la onzième fois que j'y retournais, et le tableau est déjà bien avancé. Travaillé surtout à l'Orphée.
Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple, préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont justes, les traits se dessinent comme d'eux-mêmes. Ce tableau prend de la grandeur et de la simplicité; je crois que c'est ce que j'ai fait de mieux dans le genre.
—Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.
Vieillard est venu aussi pendant la journée. J'ai bien regretté d'être absent.
*
5 mars.—Hier, en travaillant l'enfant qui est près de la femme de gauche dans l'Orphée, je me souvins de ces petites touches multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la Vierge de Raphaël, que j'ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. Dans ces objets où l'on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau libre et fier de Vanloo ne mène qu'à des à peu près. Le style ne peut résulter que d'une grande recherche, et la belle brosse est forcée de s'arrêter quand la touche est heureuse.
Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège: je crois qu'elles sont faites à très petites touches.
—Arnoux sort d'ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se trouvent dans la position d'écrire sur leurs confrères, et il me rapporte le mot d'un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet: «On ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière.»
—Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier. Fatigue.
—Arnoux est venu me trouver ce matin; il n'est pas agréé pour le Salon, à la Revue[309].
—Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins avancé beaucoup.
—Le soir, fatigué et humeur affreuse; je suis resté chez moi. En vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.
—Reçu en rentrant une lettre de Mme R..., avec un bon de 300 francs payable le 15; elle m'écrit aussi pour me demander comment il faut placer les fenêtres de son atelier, que je n'ai jamais vu.
*
6 mars.—Reposé par ma nuit.
Rentré dans mon atelier, j'y ai retrouvé de la bonne humeur; je regarde les Chasses de Rubens: celle de l'hippopotame, qui est la plus féroce, est celle que je préfère. J'aime son emphase, j'aime ses formes outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M. Verdi.
Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration pour les deux charmants dessins de Prud'hon qu'a son mari.
—Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m'a assuré de son amitié.
—J'écris enfin à M. Roché[310].
—J'ai fait quelques croquis d'après les Chasses de Rubens; il y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes boursouflées que dans des imitations exactes.
—Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Cayrac et sa fille, qui a fait un peu de musique.
*
7 mars.—Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j'allais m'habiller pour aller au Conservatoire.
Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge; Mme Sand n'arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau d'Onslow[311], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m'a pas ravi; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m'a plu médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J'ai dit à Mme Sand, au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu'il est l'homme de notre temps: il est romantique au suprême degré. Dîné avec elle: elle a été fort aimable; nous devions aller ensemble voir le Luxembourg et la Chambre des députés.
D'Arpentigny venu le soir et rentré très tard.
La vue du Jugement de Paris, de Raphaël, dans une épreuve affreusement usée, m'apparaît sous un jour nouveau, depuis que j'ai admiré, dans la Vierge au voile, de la rue Grange-Batelière, son admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une qualité qui efface complètement tout ce qu'on voit après. Il n'y faut même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.
Est-ce que l'espèce de froideur que j'ai toujours sentie pour le Titien ne viendrait pas de l'ignorance presque constante où il est relativement au charme des lignes?
*
8 mars.—Repris l'Othello toute la journée; il est très avancé. A cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par chez M. Delessert[312]. Dîné entre deux hommes qui m'étaient inconnus; mon voisin de droite est un vieux major d'artillerie, qui est à moitié sourd, par l'effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu Spontini, auquel j'ai été présenté[313].
*
9 mars.—Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu'il me demande une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de parler pour Arnoux. Hoffmann, m'a-t-il dit, ayant lu les premiers ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé; il se regardait comme incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des qualités tout opposées qui forment son talent.
Paresse extrême et lassitude de la veille.
Monte-Cristo me prend une partie de la journée.
*
10 mars.—Hésitation jusqu'à midi et demi. Je suis allé à la Chambre à cette heure et j'ai travaillé raisonnablement: les hommes à la charrue, la femme et les bœufs.
J'apprends, à mon retour, que mon vieux maître d'écriture Werdet est passé pour me voir. J'ai été heureux de ce souvenir.
Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye: ce malheureux va se trouver bien triste et bien seul.
*
11 mars.—Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.
Au convoi de la fille de Barye. Il ne s'y trouvait aucun des artistes ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l'église sont venus Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois: petite figure noire et rechignée. De l'église, chez Vieillard, que j'ai trouvé au lit; il souffre d'un rhume. Il est toujours inconsolable. Nous avons beaucoup causé de l'éternelle question du progrès que nous entendons si diversement. Je lui ai parlé de Marc-Aurèle; c'est le seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui; d'abord c'est sa fille, ensuite il a certainement moins d'amis. Son caractère réservé, pour ne pas dire plus, écarte l'épanchement. Je lui ai dit qu'à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous les systèmes la destinée de l'homme, c'est-à-dire la résignation. Marc-Aurèle n'est pas autre chose.
—Vu Perpignan pour toucher. Il m'a parlé de l'usine de Monceau comme placement.
Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine Lafarge a trente mille francs de rente; il a cent ans. C'est un peu tard pour en jouir beaucoup.
—Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez M. Delessert. Trouvé Colet dans l'omnibus[314]; il ne paraît pas ébloui par la gloire de Rossini; il me dit qu'il n'était pas assez savant, etc... Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu; il nous a parlé de la fin de son frère. J'ai vu avec grand plaisir le Samson tournant ta meule, de Decamps: c'est du génie[315].
Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.
—Après mon dîner,J'ai été chez Mme de Forget; c'était son jeudi. Larrey[316] et Gervais sont venus; David[317]... Comme j'allais partir, il m'a fait des compliments sur ma coupole[318], mais ces compliments-là ne signifient rien.
—Perpignan m'avait raconté l'anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu'il venait d'être battu par son père, pour n'avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.
Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les excès; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu'on lui racontât le moindre événement capable d'impressionner.
J'éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action, même de prêter une attention soutenue à la pensée d'un autre.
*
12 mars.—Journée de fainéantise complète... J'ai essayé, au milieu de la journée, de me mettre au Valentin: j'ai été obligé de l'abandonner; je suis retombé sur Monte-Cristo.
Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c'est en pataugeant que j'ai gagné la rue Saint-Lazare.
Le bon petit Chopin[319] nous a fait un peu de musique que... Quel charmant génie! M. Clésinger, sculpteur, était présent; il me cause une impression peu favorable. Après son départ, d'Arpentigny m'a commencé son apologie dans le sens de mon impression.
*
13 mars.—Lacroix Gaspard[320] venu un instant. Il m'a beaucoup loué du dessin de mon Christ de la rue Saint-Louis. C'est la première fois qu'on m'en fait compliment.
Hier, Clésinger m'a parlé d'une statue de lui qu'il ne doutait pas que je n'aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu'il y a mise. La couleur étant, à ce qu'il paraît, mon lot exclusif, il faut que j'en trouve dans la sculpture, pour qu'elle me plaise, ou seulement pour que je la comprenne...!
—Repris le Valentin.
—Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j'ai été chez M. Moreau; Couture y était.
*
14 mars.—Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n'ont peut-être pas tort, que, malgré mon désir de systématiser, l'instinct m'emportera toujours.
Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J'ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j'avais vus au Musée, et qui m'avaient frappé médiocrement. Son grand Baptême du Christ plein de beautés naïves; ses arbres sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j'ai à faire dans l'Orphée. Il m'a dit d'aller un peu devant moi, et en me livrant à ce qui viendrait; c'est ainsi qu'il fait la plupart du temps... Il n'admet pas qu'on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à la vérité que ce qu'ils savaient bien; seulement leur registre était plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées lui viennent, et il ajoute en travaillant; c'est la bonne manière.
—Chez M. Thiers, le soir.
Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux! que cette tristesse est cruelle!... Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m'a accordés?... L'hypocondrie offusque tout.
*
15 mars.—Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après avoir servi d'enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.
LeSénèque est une de ses préférences; il aime le Socrate pour la couleur.
C'était la quatorzième fois!... J'ai peu travaillé, à cause de cette interruption; j'ai pris le groupe des déesses en l'air.
—Ensuite chez Mlle Mars; elle était mourante[321]. Je l'ai vue: c'était la mort!
—Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m'a montré des aquarelles du temps de nos soirées; j'ai été étonné de celles de Soulier; elles font toutes une impression sur l'imagination bien supérieure à celle que font les Fielding, etc.
*
16 mars.—Peu disposé ce matin.
J... venue dans la journée, en sortant du Salon; mes tableaux n'y font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard; il venait de l'Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de Cléopâtre admirée par lui et par M. Lefebvre[322], qui trouvait que c'était la seule qui eût cette force... Et d'où vient qu'ils ne voyaient pas cela il y a dix ans? Il faut donc que la mode se mêle de tout!...
M. Van Isaker[323] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux à vendre: le Christ, l'Odalisque lui convenaient. Je lui ai montré les Femmes d'Alger et le Lion en train avec le Chasseur mort; il me prend les premiers pour quinze cents francs; l'autre pour huit cents francs.
Le prévenir quand j'aurai achevé.
Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline, mais j'ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.
—Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du tableau des Marocains endormis aurait fait également la lumière de la lampe, étant orangé. Je crois qu'il a raison, témoin le terrain dans l'Othello[324], qui était violâtre et que j'ai massé d'un ton orangé. L'observer dans le Valentin.
*
17 mars.—Travaillé à la Chambre. J'ai éprouvé combien ce lieu est malsain; j'y suis trop resté.
Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.
Malade ce soir et la journée suivante.
Grenier venu le matin; il m'a donné des nouvelles du Salon.
Lacroix venu ensuite pour me donner l'adresse d'un maître de dessin, pour des gens qui m'ont été adressés par Mme Babut.
*
18 mars.—Je devais aller le soir chez Bertin[325], j'y ai renoncé; mal d'oreille, joint au mal de gorge.
Sorti vers quatre heures; cette promenade, au lieu de me disposer favorablement, a fait le contraire.
*
19 mars.—Chez J..., vers midi et demi; elle allait sortir avec Mme de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m'ont mené chez M. Barbier[326]; j'y ai vu Mme Robelleau; je suis rentré chez moi, en passant chez Mme Sand, que je n'ai pas trouvée.
Resté le soir et souffrant.
*
20 mars.—Resté toute la journée chez moi lire le Chevalier de Maison-Rouge, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du mélodrame.
*
21 mars.—Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour m'excuser de ne pas dîner avec lui; nous partons ce matin.
*
27 mars.—Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin, promenade charmante: pris par la petite rue qui longe le parc de M. Barbier, puis un sentier à gauche; continué sur le côté de la colline jusqu'à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante, que je ferai souvent, si je puis, jusqu'à la mare aux grenouilles, et revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.
M. Barbier est venu dans la journée.
*
28 mars.—Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer, Gaultron, Riesener et sa femme.
*
29 mars.—Dîné chez J... Hier, repris le Lion et l'Homme mort, et remis dans un état qui me donne envie de l'achever.
Le lendemain, repris les Femmes d'Alger[327], la négresse et le rideau qu'elle soulève.
*
30 mars.—Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture: le premier acte du Mariage secret; deuxième de Nabucho; deuxième et troisième d'Othello[328].
Le Mariage m'a paru plus divin que jamais; c'était la perfection... il fallait bien descendre... mais quelle chute jusqu'à Nabucho! Je m'en suis allé avant la fin.
*
31 mars.—Chez Mme Sand le soir. Convenus d'aller le lendemain au Luxembourg.
Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les deux premiers jours; je suis pris d'une lassitude ou fièvre, vers deux heures.
1er avril.—A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la coupole. Ils m'ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger; elle m'a proposé d'y aller, mais j'étais très fatigué, et suis rentré.
*
2 avril.—Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé, sauf un presto.—Un des beaux morceaux de Cherubini, de la Messe de Louis XVI.—Fini par une symphonie de Mozart, qui m'a ravi.
La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé ce que je n'ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m'a paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fût suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l'âme et du goût.
Elle m'a ramené dans sa voiture.
*
3 avril.—Je suis sorti de bonne heure pour aller voir Gautier [329]. Je l'ai beaucoup remercié de son article splendide fait avant-hier, et qui m'a fait grand plaisir; Wey[330] y était.
Il m'a donné l'idée (Gautier) de faire une exposition particulière de tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir.... Il pense que je peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de l'argent.
—Chez M. de Morny. J'ai vu là un luxe comme je ne l'avais vu encore nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau magnifique; j'ai été frappé de l'admirable artifice de cette peinture. La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de quelques Ruysdaël, surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m'ont paru le comble de l'art, parce qu'il y est caché tout à fait. Cette simplicité étonnante atténue l'effet du Watteau et du Rubens; ils sont trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa chambre, serait la jouissance la plus douce.
Chez Mornay.
—Chez Mme Delessert, par le quai, où j'ai acheté le Lion de Denon [331], ne l'ayant point trouvé chez Maindron[332]. J'ai été reçu en son absence par sa vieille mère, qui m'a montré son groupe. Ce petit jardin a quelque chose d'agréable; il est peuplé des infortunées statues dont le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide; cet entassement de plâtres, de moules, etc.
Il est revenu et a été sensible à ma visite; son groupe en marbre qu'il a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre; le bloc seul a coûté 3,000 francs.
—Le soir chez Mme Sand. Arago[333] m'a parlé du projet qu'il retourne avec Dupré, pour vendre avantageusement nos peintures et nous passer des marchands.
*
4 avril.—Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte.
—M. Dufays, 150 francs, qu'il me demande pour deux mois.
—Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu'il m'a achetées il y a quelques mois.
—M. Dufays, le matin; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa présence, malgré la coquetterie de l'autre.
—Journée nulle, et le même malaise.
—Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire: La Symphonie pastorale—Agnus de Mozart—Ouverture entortillée de Léonore par Beethoven[334], et Credo du Sacre de Cherubini, bruyant et peu touchant.
—Pierret venu après dîner. J'ai été fâché de le renvoyer pour m'habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le Christ de la rue Saint-Louis et il l'admire en entier.
*
5 avril.—Chez Mme de Rubempré[335] le soir; et puis chez Mme Sand, qui part demain; j'ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m'anéantit.
*
6 avril.—Je voulais aller chez Asseline; mon rhume me retient. Dans la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille Saint Sébastien à terre et les Saintes femmes[336].
*
7 avril.—Travaillé quelque peu à l'esquisse des Bergers chaldéens, que j'achève un peu d'après le pastel[337], qui m'avait servi. J'ai été forcé de l'interrompre.
Dîné chez Pierret; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué.
*
23 avril.—Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers; mais le froid et la fatigue m'ont fait rentrer.
—Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien, à la fin de sa vie, disait qu'il commençait à apprendre le métier.
Il y a dans les châteaux de l'État de Venise beaucoup de fresques de Paul Véronèse.
Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses tableaux; il a copié des centaines de fois certaines têtes de Vitellius, dessins de Michel-Ange.
*
24 avril.—Scheffer venu le matin.
—En parcourant dans la journée le livre des Emblèmes de Bocchi[338], je retrouve encore une foule de choses ravissantes d'élégance à étudier. J'essaye avant dîner, mais la fatigue me prend; je ne suis pas encore remis.
*
25 avril.—Lassalle venu ce matin: il me prévient peu en faveur d'Arnoux.
Riesener venu, et Boissard; puis Mme Beaufils, qui m'a fort fatigué avec son insistance pour me faire promettre d'aller chez elle cet automne.
Riesener dit une chose très juste, à propos de l'enthousiasme exagéré que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce que m'avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages; Riesener dit très bien que le gigantesque, l'enflure, et même la monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce qu'on peut mettre à côté. L'Antique mis à côté des idoles indiennes ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre...; à plus forte raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse. Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que chaque chose est bien à sa place.
—Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit; j'ai eu beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le crois, n'est pas dangereuse.
Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l'omnibus.
—Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens; une petite toile, idem, peinte à l'huile; une feuille de croquis, aquarelle de la salle du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d'après un tableau de Rubens qui est à Nantes.
*
26 avril.—Reçu une lettre de V..., qui m'a fait plaisir et montré, par cette prévenance, qu'il était sous l'empire du même sentiment que moi.
—Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi; je suis revenu assez gaillardement.
—Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme, bonne journée.
Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J'en ai entrepris l'apologie.
Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière. Ils veulent de l'art sans convention préalable. Ces prétendues invraisemblances ne choquaient personne; mais ce qui choque horriblement, c'est, dans leurs ouvrages, ce mélange d'un vrai à outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères ou les situations les plus fausses et les plus outrées... Pourquoi ne trouvent-ils pas qu'une gravure ou qu'un dessin ne représente rien, parce qu'il y manque la couleur?.... S'ils avaient été sculpteurs, ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.
*
27 avril.—Barroilhet[339] venu: il a envie du Lion et l'Homme, justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose dans ce genre; je l'ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi chez J.... J'y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers deux heures.
Revu une dernière fois le portrait de Joséphine de Prud'hon[340]. Ravissant, ravissant génie! Cette poitrine avec ses incorrections, ces bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d'or, tout cela est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.
—Carrier[341] était venu ce matin; il m'a beaucoup parlé de Prud'hon. Il préférait beaucoup Gros à David.—Reçu une lettre de Grzimala[342] le soir, qui me demande la Barque.
*
28 avril.—Malaise le matin.
Sorti vers une heure pour voir M. Thiers; il était sorti, ou ne recevait pas.
Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais; ensuite M. de Geloës[343], qui venait me demander le Christ ou le Bateau. Entré dans mon atelier, il me demande le Christ au tombeau[344], et nous convenons de 2,000 francs, sans la bordure.
*
29 avril.—Prêté à Vieillard la Révolution de Michelet; il m'a rendu la Mare au diable.
Hédouin et Leleux venus ce matin; ils vont en Afrique.
Mornay et Vieillard dans la journée; ils se sont encore rencontrés.
*
30 avril.—J'essaye de travailler et j'éprouve toujours cette irritation intérieure; il faut de la patience.
Vers trois heures j'ai été chez Mme Delessert: je l'ai trouvée changée. Je suis parti avec elle: elle m'a déposé chez Souty[345], où j'ai été voir le tableau de Susanne, attribué à Rubens. C'est un Jordaens des plus caractérisés et un magnifique tableau.
On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles, c'est l'absence absolue de caractère; on voit dans chacun celui qu'ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet; il faut en excepter l'Alée d'arbres, de Rousseau, qui est une œuvre excellente dans beaucoup de parties; le bas est parfait; le haut est d'une obscurité qui doit tenir à quelques changements; le tableau tombe par écailles.—Il y a un tableau de Cottreau[346], déplorable: la tête d'un certain sultan qui rit est l'ouvrage du plus sot des hommes, et il s'en faut bien que l'auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession dans laquelle son esprit lui est inutile?
Le Jordaëns est un chef-d'œuvre d'imitation, mais d'imitation large et bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu'il est propre à faire!... Que les organisations sont diverses! Cette absence complète d'idéal choque malgré la perfection de la peinture: la tête de cette femme est d'une vulgarité de traits et d'expression qui passe toute idée. Comment ne s'est-il pas senti le besoin de rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu'avec les admirables oppositions de couleur qui en font le chef-d'œuvre?... La brutalité de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes délicates, qu'il semble que l'œil lui-même ne dût point voir, tout cela eût été chez Prud'hon, chez Lesueur, chez Raphaël; ici elle a l'air d'intelligence avec eux et il n'y a d'animé chez eux que l'admirable couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette peinture est la plus grande preuve possible de l'impossibilité de réunir d'une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur à la grandeur, à la poésie, au charme. J'ai d'abord été renversé par la force et la science de cette peinture, et j'ai vu qu'il m'était également impossible de peindre aussi vigoureusement et d'imaginer aussi pauvrement; j'ai besoin de la couleur, j'en ai un besoin égal, mais elle a pour moi un autre but; je me suis donc réconcilié avec moi-même, après avoir reçu d'abord l'impression d'une admirable qualité qui m'est refusée; ce rendu, cette précision sont à mille lieues de moi, ou plutôt j'en suis à mille lieues; cette peinture ne m'a pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m'eût ému davantage; mais quelle différence entre ces deux hommes! Rubens, à travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal des plus puissants. La force, la véhémence, l'éclat le dispensent de la grâce et du charme.
1er mai.—Été chez J... vers midi; nous avons été promener au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.
*
2 mai.—Je ne me sens pas encore en train de travailler.
—Martin[347], ancien élève, sot parfait, revient d'Italie, tout bouffi de ce qu'il a vu, et encore plus sot à raison de cela.
—Journée insipide sans travail, et nullité complète.
—Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid; revenu assez tard et à pied, ce en quoi j'ai eu tort, car je me suis fatigué.
—Planet était venu le matin; je lui ai promis une étude pour la mansarde qu'il fait maintenant.
—Mme Marliani venue dans la journée; elle est toujours au même point avec son mari. Elle me parle de Glésinger comme d'un prétendant pour Solange[348]; cette idée ne m'était pas venue.
*
3 mai.—Resté au lit jusqu'à onze heures. Grenier est venu pour m'acheter le Naufrage: c'est trop tard. Il voulait l'emporter dans sa retraite, à la campagne, pour en jouir.
Dufays ensuite; j'ai tort de dire si librement mon avis avec des gens qui ne sont pas mes amis.
Le docteur Laugier[349] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle; il est d'avis d'un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont, suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il faut vivre.
—Femme nue et debout: la Mort s'apprête à la saisir.
—Femme qui se peigne[350]; la Mort apprête son râteau.
—Adam et Ève: les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur le point de fondre sur l'humanité.
—Chez Jacquet[351]: le petit Faune, un pied environ. La Vénus grecque, trois pieds. Bas-relief: Combat d'Hercule et d'Apollon. Minerve au serpent, bas-relief.
—Sorti dans la journée; passé voir un dessin de Lacroix[352] chez Aubry[353]. Revenu chez moi par le boulevard.
—Le soir, sorti pour aller chez Leblond; il sortait. Fatigué de ces deux courses.
*
4 mai.—Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de la fièvre. Je crois qu'elle revient un peu à l'heure qu'elle venait dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et l'état fiévreux était complètement passé.
Aubry était venu le matin. Ce que j'ai vu hier chez lui est fort triste pour l'avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces; mais il y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût. Une niaise adresse de la main est le but suprême.
—Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j'y ai dîné: bonne et douce soirée.
—Je vois dans la presse l'annonce du mariage de Solange; cette précipitation est incroyable!
*
5 mai.—Resté au lit jusqu'à dix heures et demie. Villot m'a trouvé au lit; j'ai eu du plaisir à le voir.
Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne contenance, mais chacun est dévoré... Il rencontre l'autre jour Colet, qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le quitte bientôt et lui dit avec accablement: «Je rentre chez moi... Et pourquoi, et comment cela se peut-il autrement?»
De là nous passons à la nécessité de s'occuper pour échapper passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les vieillards n'éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier, père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu. Ils vivent avec leurs souvenirs, et l'ennui ne les gagne pas. Il me rappelle que Bataille[354], qui était désœuvré comme eux, en apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.
—Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.
Ensuite chez Leblond; Garcia y était. Il m'a chanté un superbe air de Cimarosa, du Sacrifice d'Abraham. Mme Leblond m'a chanté quelque chose et m'a fait plaisir.
Je n'ai dans la tête qu'accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple et élégant! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.
*
6 mai.—Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu'à cinq heures et demie.
Vu de l'anatomie; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[355] et son ouvrage gravé de l'anatomie de Gamelin[356], peintre de Toulouse en 1779. J'ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau apporte du pain.
J'ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou d'amitié est une bonne chose.
—Sujets: La Mort planant sur un champ de bataille: des squelettes.
La Mort dans sa caverne, qui entend la trompette du jugement dernier.
*
7 mai.—Reçu une lettre de Mme Sand... La pauvre amie m'écrit la lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.
—J'ai été voir la figure de Clésinger. Hélas! je crois que Planche a raison: c'est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c'est la faiblesse de ses autres morceaux: nulle proportion, etc. Le défaut d'intelligence comme lignes, dans sa figure; on ne la voit entière de nulle part.
—J'ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit. Le tableau de Couture m'a fait plaisir[357]; c'est un homme très complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu'il ne l'acquerra jamais; en revanche, il est bien maître de ce qu'il sait. Son portrait de femme m'a plu.
J'ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les Musiciens juifs et le Bateau.[358] Le Christ[359] ne m'a pas trop déplu.
Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.
*
8 mai.—Dîné chez Mme de Forget.—Repris le Christ au tombeau dans la journée.
*
9 mai.—Chez Mme Marliani le soir. Elle m'apprend la maladie de Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très gravement. Il va un peu mieux à présent.
D'Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes revenus côte à côte une partie du chemin.
*
10 mai.—Été le matin chez Chopin, sans être reçu.
Travaillé dans la soirée au Christ et à la figure du devant.
*
11 mai.—Lessore[360] venu le matin.—Chez Chopin vers onze heures.
Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit la bataille de Coutras: Henri IV dans sa maison, etc.
—Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami Herbaut.
*
12 mai.—Vu M. Boileux[361], de Blois. Est venu me demander avec empressement mes Juifs du Salon pour un amateur de son pays; c'est un peu tard.
J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le mauvais temps, la paresse me font remettre.
Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les Mousquetaires jusqu'à cette heure-là; fort amusé.
M. L. Ménard[362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la Chambre des députés.
Champrosay, lundi 22 mai.—Le matin, assis dans la forêt.—Je pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance, ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses, etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui manquait autour de soi.
C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques, augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure, les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à dédaigner ce qu'ils possèdent.
Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière. De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité, le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement. Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens. Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en faisant la même interprétation.
Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la sauvegarde des sociétés.
—Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.
*
23 mai.—Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté chez moi tout abattu.
*
25 mai.—Repris le Christ.
*
26 mai.—Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments.—Femmes d'Alger.—Composé un Intérieur d'Oran avec figures.—La Femme gui se lave les pieds, paysage de Tanger.
—Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.
—Villot venu le matin: je l'ai trouvé changé.
—Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le Canot naufragé.[363]
—Chopin venu dans la journée; il repart vendredi pour Ville-d'Avray.
*
27 mai.—Travaillé avec plaisir aux Femmes et Alger: la femme du devant.
—Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.
Bonne journée, soirée charmante: conversation toujours intéressante. Le génie, l'esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce qui est si rare. Il adore Voltaire, c'est tout simple; je lui ai trouvé des idées justes sur tout.
5 juin.—Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget.—Le matin, Planet est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la Cléopâtre.[364] Petite réussite.
*
6 juin.—Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s'use pas, chez Ricois, rue des Petits-Augustins.
*
7 juin.—Au Père-Lachaise, avec Jenny[365], pour arranger les tombes et voir l'ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour, l'arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre arrangement avec lui pour recreuser l'inscription de ma mère et nettoyer la pierre.
*
*
9 juin.—Chez la plupart des hommes, l'intelligence est un terrain qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s'étonner en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la raison, la faculté d'imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour produire si peu de fruits. La paresse, l'ignorance, la situation où le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand ennemi du développement de nos facultés. Le Connais-toi toi-même serait donc l'axiome fondamental de toute société, où chacun de ses membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son étendue.
*
13 juin.—Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du Four-Saint-Germain, 23.
—Dîné avec Villot et Pierret.
—Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des Arabes d'Oran.[368]
*
14 juin.—Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du devant[369].
*
15 juin.—A Neuilly. Revenu avec Laurent Jan. «...Une pareille manière d'écrire qui transporte dans le style l'abandon familier ou cynique de la conversation (le style de Michelet, les mots de polisson, etc.) est blâmable à plus d'un titre, car elle dénote chez l'auteur qui se la permet non moins de prétention que d'impuissance. Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par l'audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l'allure débraillée de ses phrases; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force, en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes les difficultés de l'art d'écrire? C'est dans l'accord des qualités individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu'éclate la véritable originalité.» (LERMINIER, Sur Michelet, Lamartine.—Revue des Deux Mondes, 15 juin 1847.)
*
17 juin.—Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia, Guasco, etc. Halévy m'invite pour mercredi.
*
20 juin.—Chez Boissard. Reprise de la musique.
Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié, plus sublime, plus plein de ressources que jamais.
J'ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant un Christ, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l'instant même, de ce principe, qui veut qu'un objet, même très clair, s'enlève presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient pour cela qu'on en fît des esquisses.
—Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent à la Chambre.
*
25 juin.—Ce jour, probablement à l'heure de mon dîner, est venu Grzimala. Il m'a dit sur ma peinture des choses qui m'ont plu, entre autres: l'idée le frappant toujours plus que la convention de la peinture; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans les miens. Aurait-il vraiment raison? Pourrait-on inférer de là que moins l'élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de grandeur?... Développer ceci.
*
27 juin.—Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers[370].
Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia, Guasco, Ronconi[371].
*
28 juin.—Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n'ai pas vu depuis un an au moins. Sa vue m'a fait beaucoup de plaisir.
—L'Académie des sciences morales et politiques remet au concours la question suivante:
Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple.—Le prix est de 1,500 francs.
*
29 juin.—Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, Villot, Pierret. Bonne soirée.
J'ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd'hui et hier.
—Repris du goût pour l'allégorie de la gloire. Ugolin[372], etc.—Saint-Marcel[373] venu dans la journée.
*
30 juin.—Triqueti[374] venu dans la journée. Nous devons aller lundi chez le duc de Montpensier.
Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à Monceaux; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées. Vu son ancienne pension sur le quai[375] et la maison de Riesener; elle est encore pleine de maçons.
1er juillet.—A la Chambre le matin.—Séance chez Chopin à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il l'a exécuté lui-même et de main de maître.
—Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance, qui va aux Eaux-Bonnes.
*
9 juillet.—Travaillé au Christ au tombeau.
—A Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour Plombières; je l'avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux ou trois jours auparavant. C'est en revenant de cette course à Passy que j'ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m'a fait une plaisanterie au sujet d'une rose que j'avais à la main.
*
10 juillet.—Le cousin Delacroix[376] venu dans la journée: sa vue m'a fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu'il y était.
Fait la Madeleine dans le tableau susdit.
Se rappeler l'effet simple de la tête: elle était ébauchée d'un ton très gris et éteint. J'étais incertain si je la mettrais dans l'ombre davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs: j'ai légèrement prononcé ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée; et, quoique le clair et l'ombre soient presque de même valeur, les tons froids de l'un et chauds de l'autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions avec Villot, le lendemain, qu'il faut bien peu de chose pour faire de l'effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus frappants; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable simplicité.
Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c'est celui de faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière, par la masse de l'objet et dans l'ébauche par le ton local établi dès le principe. Je n'en comprends pas l'application autant que lui. A rechercher.
Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l'absence de détails qui lui permet l'établissement du ton local, dès le commencement. La détrempe l'a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux qu'il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter l'effet de la simplicité de ses oppositions d'ombre et de lumière, et achève et relève le tout.
Paul Véronèse n'affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention de faire un chef-d'œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas faire trop partout, cette insouciance apparente des détails qui donne tant de simplicité est due à l'habitude de la décoration. On est forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.
Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la transparence de la peau établit cet effet.
*
11 juillet.—Remarquer combien la prétendue civilisation émousse les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le combat: «Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit, qui met un terme aux travaux des hommes.»
*
20 juillet.—Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle de sa querelle avec sa fille.
Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée où j'avais reçu la commande de la copie du Corps de garde.[377] Il m'a parlé de la lettre qu'il a reçue; mais il me l'a lue presque tout entière depuis mon retour. Il faut convenir qu'elle est atroce. Les cruelles passions, l'impatience longtemps comprimée s'y font jour; et, par un contraste qui serait plaisant, s'il ne s'agissait d'un si triste sujet, l'auteur prend de temps en temps la place de la femme et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une homélie philosophique.
—Le matin au Louvre, chez M. de Cailleux[378], qui m'a demandé la répétition du Corps de garde.[379]
—Je me suis occupé pendant ce séjour de Lara, Saint Sébastien et Arabes jouant aux échecs.[380]
—Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un bon après-dîner.
*
30 juillet.—Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.
12 août.—Vu au ministère la Sainte Anne, de Riesener.
*
24 août.—Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de canaux et faire le versement des actions du Nord.
*
28 août.—Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir; je l'ai invité à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq heures; je l'ai retenu à dîner.
*
29 août.—Refait la tête du Christ. Mornay et Piron sont venus dîner avec moi.
*
30 août.—Travaillé à la Chambre. Resté le soir.
*
31 août.—Travaillé à la copie du Corps de garde.—Repris la petite Lélia et une ancienne esquisse de Médée[381] que j'ai métamorphosée.
—Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la Victoire.
1er septembre.—Sur les distances à Londres, j'écrivais à Vieillard:
«Car c'est par lieues qu'il faut compter; cette disproportion seule entre l'immensité du lieu que ces gens-là habitent et l'exiguïté naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui renfermait tant d'intelligence, de vie, de force, de grandeur dans les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si étriquée dans ses immenses États.»
—Travaillé à la Chambre.
*
2 septembre.—Travaillé à la Chambre.
Je ne sortirai pas, je crois, de cet Attila et de son cheval.
—Fait route dans l'omnibus avec deux religieuses: cet habit m'a imposé au milieu de la corruption générale, de l'abandon de tout principe moral; j'ai aimé la vue de cet habit qui impose, au moins à celui ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.
—Mornay venu dans la journée.
—Je n'ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de bonne heure.
*
5 septembre.—Travaillé dans la journée à rajeunir une petite esquisse de Mater dolorosa faite alors pour M. D...
Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans sentir la! pédante.
—Leroux[382] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour sauver l'humanité et la tirer du bourbier: «L'homme est né libre», dit-il, après; Rousseau. Jamais on n'a proféré une pareille sottise, quelque philosophe qu'on puisse être.
Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la création un être plus esclave que n'est l'homme? La faiblesse, les besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C'est encore peu des objets extérieurs. Les passions qu'il trouve chez lui sont les tyrans les plus cruels qu'il ait à combattre, et on peut ajouter que leur résister, c'est résister à sa nature même. Il ne veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit; c'est en quoi il trouve surtout le christianisme odieux; c'est, à mon sens, ce qui en fait la morale par excellence: soumission à la loi de la nature, résignation aux douleurs humaines, c'est le dernier mot de toute raison (et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).
*
13 septembre.—A Versailles; j'y ai repris la fièvre.
*
17 septembre.—Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.
*
18 septembre.—M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup Mendelssohn.
La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi l'exécution comme au violon.
*
19 septembre.—Je vois dans les peintres des prosateurs et des poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc. Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées, qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur l'imagination dans l'art de la peinture. Les Thermopyles de David sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive ne vous frappe pas au premier coup d'œil.
*
20 septembre.—Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.
*
22 septembre.—Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.
*
24 septembre.—Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent de change.
*
25 septembre.—Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du Soleil.
*
26 septembre.—M. Cournault[384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier, qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements, regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider. Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.
—Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.
2 octobre.—Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la vie de Marie de Médicis, la Paix mettant le feu à des armes... des monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de Janus.
*
5 octobre.—Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de Gautier sur Töpffer.
—Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de l'Italie.[385]
J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12 septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.
Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient; de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier; on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles, comme Cournault me disait qu'était la Bataille d'Ivry de Rubens, à Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.
La manière appliquée à la figure de l'Italie est très propre pour faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination le désire sans cesser d'être colorées, etc.
La manière de Prud'hon s'est faite en vue de ce besoin de revenir sans cesse, sans manquer à la franchise. Avec les moyens ordinaires, il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est lâché dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur. Dans le portrait de même: si l'on veut arriver à une extrême force d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le résultat est presque infaillible.
La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le vernis copal peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.
Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.
Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la Nymphe endormie[386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le fond de forêt, après que je l'eus glacé de laques jaunes et de vert malachite, etc., sur une préparation blanche que j'avais remise sur l'ancien affreux rocher de terre d'ombre, etc.
Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le jaunissement et l'ardent des teintes.
J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y a quelque dix ans, de Femmes enlevées par des hommes à cheval,[387] d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette Nymphe avec du blanc pur, que le fond qui était derrière, fond de rochers faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait, mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc couvert de blanc ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.
*
6 octobre.—La Desdémone, la Femme à la rivière, la Lélia[388] feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus grande dimension sera le mieux.
—Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.
*
8 octobre.—Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand [389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la vie, la grâce, l'abondance.
Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition, montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.
*
9 octobre.—J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons, etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.
*
14 octobre.—Parti pour Champrosay.
*
15 octobre.—Vieillard est venu passer une partie de la journée avec moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m'a conté l'anecdote de l'officier des hussards anglais, qui entend dire que le tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de congé pour s'embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.
*
28 octobre.—Revenu de Champrosay, où j'ai eu presque constamment le plus beau temps du monde.
*
29 octobre.—Lenoble m'a apporté les quatorze actions du chemin de fer de Lyon qu'il a dû placer dans la caisse de l'agent de change, M. Gavet, attendu qu'elles sont au porteur[390].
2 novembre.—Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d'anatomie, partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)
Prêté à Villot des calques de faïences d'Alger.
*
14 décembre.—Élie s'étant enfui dans le désert pour fuir la colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé par un ange qui lui apporte un pain et de l'eau, en lui enjoignant de prendre courage et de se nourrir. (Bible, p. 241.)
—Abigaïl vient apaiser David par des présents comme il s'apprêtait à tirer vengeance de Nabal, son mari. (Bible, p. 189.)
—Saint Étienne[391], après son supplice, recueilli par les saintes femmes et des disciples.
*
15 décembre.—Alexandre faisant violence à la Pythie.
—Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d'or, ferait bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme l'escalier de la Chambre des députés.
—L'Encan de Pertinax. Il vend la cour de Commode, choses et hommes, esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.
—Voir la préface de Raison et folie.
—Deux emblèmes de la Force persévérante.
—Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil.
1849
6 janvier.[392]—À M. Jame, à Lyon.
«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière, pour trois ou quatre mois, mon tableau de la Liberté de 1830.[393] J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter, etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc[394], votre ami; vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me compter une somme de mille francs, quel que fût le résultat de votre entreprise. Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.
«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne, à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré, c'est-à-dire en votre présence.
«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre; cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.
«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma considération.»
*
14 janvier.—Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante, galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal; mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en rendre compte.
Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis rentré chez moi.
*
24 janvier.—A la commission à neuf heures. Bonne journée.
—Vu Mornay chez lui.
*
29 janvier.—Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.
—Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures. Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand[395], de cette bizarre destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire. Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, ou qu'il tournât mal.
Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»
—Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles des Italiens, pour l'Italiana. Nous arrivons et nous avons l'Elisire.[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement dans la musique.
5 février.—M. Baudelaire[397] venu comme je me mettais à reprendre une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa, entreprise pour Thomas[398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des difficultés qu'éprouve Daumier à finir.
Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.
Continué la petite figure après son départ et repris les Femmes d'Alger.
Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?
—J'éprouve sur le tableau des Femmes d'Alger combien il est agréable et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.
*
10 février.—Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu Lassus[399], perdu de vue depuis longtemps.
Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.
*
11 février.—Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher[401]. J'ai reconduit ce dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus extraordinaire, car tout Paris semble dehors.
*
Mercredi 14 février.—Dîné chez le président du Corps législatif [402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu. Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon Faucher.
J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les fleurs, à propos de mes tableaux: je lui ai promis d'aller le voir au printemps. Il me montrera les serres et me fera obtenir toute permission pour l'étude.
Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes sentiments... Tant pis pour lui assuré.
Je n'ai pu causer avec Poinsot[403], ni l'entendre causer. Ces hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un des plus remarquables qu'on puisse voir...
Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des Capucins, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.
—Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son compte. A la bonne heure..
—Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec de la pâte de papier; il me semble effectivement que ce sera un dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre avec colle de pâte, terre de pipe, etc.
*
Dimanche25 février.—Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec Lamartine.
Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de peu sympathique.
Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est atteinte de noirs, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul. L'âge y est pour quelque chose.
Vendredi 2 mars.—Pelletier[404], que j'ai rencontré en omnibus, en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura; j'ai pensé aux Ardennes.
Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera difficile sans dorure.
De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au moment où je me remettais au tableau des Hortensias, est arrivé Dubufe pour me demander d'aller voir sa République. M. de Geloës survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure au tableau.
—Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard[405]. Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche [406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même... de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans beaucoup d'adresse.
Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les distances, et se mettant lui-même de la partie.
Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.
Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher, il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous, disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt: il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»
Lundi 5 mars.—Le matin, Dubufe[407] est venu me chercher pour voir à la Chambre des députés sa République; il m'a ramené.
Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez Boissard.
J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de l'endormement. Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à fait faites pour les peintres.
En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier[408] chez lui, voir son dessin de la Barricade. C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne sais quoi qui fait un objet d'art d'un objet odieux. J'en dis autant de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.
J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos de l'Homme dévoré par un lion[409], lorsqu'il voyait ce tableau à côté des vaches de Mlle Bonheur[410], à savoir qu'il y a dans la peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures de mon atelier et entre autres mon triste Marc-Aurèle[411], que je me suis accoutumé à dédaigner, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.