LIVRE II OPÉRATIONS ANALYTIQUES (continued 2)
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III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive « préoccupation des petites choses », en particulier par des personnes dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des érudits modestes et bienveillants : c’est une question de caractère ; la préoccupation » professionnelle « des petites choses » ne suffit pas à modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. « Ce bon monsieur Du Cange », comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès : « Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des doigts pour en faire autant et plus » ; il ne blâmait jamais personne, par principe : « Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129]. » Il est certain, cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs moindres lapsus sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont — comme les « savants » proprement dits, physiciens, chimistes, etc. — un vif sentiment de la vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques, quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique, grossièrement désireux de succès positifs, se disent in petto : « L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché plus ou moins gravement contre les règles ? Ces auteurs n’en sont-ils pas moins estimés ? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui inspirent le plus de considération ? Le savoir-faire ne peut-il pas suppléer au savoir ? » Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on réussisse. — Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs ? — Eh hien ! c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable calcul.
Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est alors que les fondateurs de la Revue critique d’histoire et de littérature entreprirent de réagir contre cet état de choses ; qu’ils jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques, propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la Revue n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.
Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion longtemps. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur, avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard, aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti : il serait très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de « rendre des services », et convaincus apparemment que l’on peut procéder là, comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez, par approximation, « sans connaissances spéciales » ; ils ont à s’en repentir. Les malins ne s’y risquent pas : les travaux d’érudition, d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui vaille ; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général peu bienveillants pour les intrus, se les réservent ; ils se rendent compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts désagréables que les « historiens » proprement dits ont encore, quelquefois, à subir.
En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes chances d’impunité. — Cependant, elles diminuent : un jour, qui n’est pas très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour par la critique ? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis, condamnés.
Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des désagréments, travailler mal.
SECTION II CRITIQUE INTERNE
CHAPITRE VI CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)
I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais quand Tacite dit des Germains : Arva per annos mutant, on ne sait d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en quel sens il a pris les mots arva et mutant ; il faut pour s’en assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique interne.
La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc analyser le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les résultats. Ainsi l’analyse est nécessaire à la critique ; toute critique commence par une analyse.
Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les opérations que l’auteur a dû faire et les examiner une à une, afin de chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement de sa main qui a tracé les lettres du document ; ou plutôt il faudrait remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de l’appliquer.
La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133] ; elle ne procure aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes : 1o l’analyse du contenu du document et la critique positive d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu dire ; 2o l’analyse des conditions où le document s’est produit et la critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur. Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses impressions[135] ; dans le document il est frappé par les phrases ou les mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée a priori qu’il s’est formée des faits ; sans même s’en apercevoir, il détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il met à la place du texte réel de l’auteur[136].
II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le texte en lui-même, avant de se demander ce qu’on en peut tirer pour l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode : l’étude de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur.
Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante. L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode d’un récit ; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur. On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront caractéristiques de la pensée de l’auteur.
Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement : on n’a pas toujours besoin d’écrire matériellement une fiche d’ensemble ; on se bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer parti. — Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre ; aussi fera-t-on bien de l’ériger en règle : s’astreindre à ne faire des extraits ou des analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale.
Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la critique d’interprétation.
L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens réel.
III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération linguistique ; aussi a-t-on classé la Philologie (Sprachkunde) parmi les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance générale de la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est pas assez de savoir en général le latin ; il faut encore une interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance générale au latin de Grégoire de Tours.
La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique ; là, toute expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable ; elle exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle sont écrits les documents, est une langue flottante ; chaque mot exprime une idée complexe et mal définie ; il a des sens multiples, relatifs et variables ; un même mot signifie plusieurs choses différentes ; il prend un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui l’entourent ; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours du temps. Vel signifie toujours ou en latin classique, il signifie et à certaines époques du moyen âge ; suffragium, qui veut dire suffrage en latin classique, prend au moyen âge le sens de secours. Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation historique fondée sur l’examen du cas particulier.
La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document ; elle repose sur quelques principes très simples.
1o La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes. Pour comprendre un document, on doit donc savoir la langue du temps, c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a été écrit. — Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où il est employé : il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des dictionnaires historiques tels que le Thesaurus linguæ latinæ ou les Glossaires de Du Cange ; dans ces répertoires, l’article consacré à chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre, accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.
Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a apprise dans des écrits, — ce qui est le cas des textes latins du bas moyen âge, — il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance : par exemple consul (comte), capite census (censitaire), agellus (grand domaine).
2o L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre ; on doit donc connaître la langue du pays où le document a été écrit, c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays.
3o Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier la langue de l’auteur, le sens particulier qu’il donnait aux mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur, tels que le Lexicon Caesarianum de Meusel, où sont réunis tous les passages où il a employé chaque mot.
4o Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve ; on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément, mais en tenant compte du sens général du morceau (le contexte). C’est la règle du contexte[141], règle fondamentale de l’interprétation. Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le texte dans son ensemble ; elle interdit de ramasser dans un travail moderne des citations, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le contexte[142].
Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail s’il fallait pour chaque mot déterminer par une opération spéciale le sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte ! C’est le travail qu’exige une traduction bien faite ; on s’y est résigné pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire ; pour la masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un procédé abrégé.
Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens ; la plupart conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens variables : 1o les expressions toutes faites qui, étant fixées, n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées ; 2o et surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à évoluer : classes d’hommes (miles, colonus, servus) ; — institutions (conventus, justitia, judex) ; — usages (alleu, bénéfice, élection) ; — sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait imprudent de présumer la fixité de sens ; c’est une précaution indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à interpréter.
« Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source de grandes erreurs[143]. » Il lui a suffi en effet d’appliquer méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour renouveler l’étude des temps mérovingiens.
IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans un sens détourné ; cela arrive, pour plusieurs motifs très différents : l’allégorie ou le symbole, — la plaisanterie ou la mystification, — l’allusion ou le sous-entendu, — même la simple figure de langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut, à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a dissimulé volontairement sous une forme inexacte.
La question est logiquement très embarrassante : il n’existe pas de criterium extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné ; l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris ; on court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels, les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens littéral.
On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux, des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large place dans la théorie de l’herméneutique[145] (c’est le nom grec de la critique d’interprétation), et dans l’exégèse des textes sacrés et des auteurs classiques.
Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel : quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un sens détourné.
Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue d’un auteur : on compare les passages où se trouvent les morceaux auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans l’Apocalypse. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution, on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte ; et même quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de conclusions d’une interprétation forcément conjecturale.
En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de cette hyperherméneutique ; mais on n’est pas à l’abri de la tendance analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète que de résultats utilisables pour l’histoire.
V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les conceptions de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue tout un groupe de sciences historiques[146] : les histoires des arts figurés et des littératures, — l’histoire des sciences, — l’histoire des doctrines philosophiques et morales, — la mythologie et l’histoire des dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie les doctrines officielles sans rechercher si elles sont crues), — l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles (en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la pratique), — l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom de folklore.
Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance et de la critique d’interprétation ; elles exigent un degré d’élaboration de moins que l’histoire des faits matériels ; aussi sont-elles parvenues plus vite à se constituer méthodiquement.
CHAPITRE VII CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE
I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir menti ; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun auteur n’a menti ou ne s’est trompé ; et il faut que cette crédulité spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de mensonge.
La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en présence de documents qui se contredisaient les uns les autres ; dans ce conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à admettre l’erreur ou le mensonge ; ainsi s’est imposée la nécessité de la critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à examiner si l’auteur a été en général contemporain des faits, s’il en a été témoin oculaire ; s’il a été sincère et bien informé, s’il a su la vérité ou s’il a voulu la dire ; ou même, résumant tout en une formule, s’il a été digne de foi.
Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique. Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux ; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute méthodique devient la défiance méthodique.
L’historien doit a priori se défier de toute affirmation d’un auteur, car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, ch. I). — Contre cette tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les affirmations des documents, il doit commencer par douter. Il doit n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit une affirmation.
Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible. Le mouvement naturel est de faire en bloc la critique de tout un auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à droite les brebis, à gauche les boucs ; d’un côté les auteurs dignes de foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance, on reproduit sans discussion toutes les affirmations du « bon document ». On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe les témoins en recevables et non recevables : dès qu’on a accepté un témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires ; on n’ose douter d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que « la charge de faire la preuve » incombe à celui qui récuse un témoignage valable[150].
La confusion est encore accrue par l’expression authentique empruntée à la langue judiciaire ; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au contenu ; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé d’attendre des preuves écrasantes avant de « s’inscrire en faux » contre le témoignage de l’auteur : les historiens eux-mêmes emploient cette expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.
II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc ; il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner en bloc tout un document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il contient ; la critique ne peut se faire que par une analyse.
Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales :
1o Une vérité scientifique ne s’établit pas par témoignage. Pour affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas, une raison suffisante ; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera donc d’examiner toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature à constituer une raison suffisante de croire.
2o La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera d’analyser le document en ses éléments, pour dégager toutes les affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple, on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le prix, chacune des stipulations.
La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.
C’est dire que la critique consiste logiquement en un nombre énorme d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire un mouvement d’escrime et pour l’exécuter ; comparez la longueur de la grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes ; pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les mouvements : aussi les fait-on tous lentement et péniblement ; mais aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment ils s’abrègent dans la pratique.
III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement. — La position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution directe et définitive ; il manque la donnée essentielle, qui serait la manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui exigent une dernière élaboration.
L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle « l’accent de sincérité » ou « l’impression de vérité ». C’est une impression presque irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. « L’accent de sincérité », c’est l’apparence de la conviction ; un orateur, un acteur, un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails, bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152] ; elles ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit circonstancié : « Des choses de ce genre ne s’inventent pas. » Elles ne s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre. — Aucun caractère extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique.
La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit de répondre à une seule question : si l’auteur a opéré correctement ou non ? — La question peut être abordée de deux côtés.
1o On connaît souvent par la critique de provenance les conditions générales où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut que l’attention y soit attirée d’avance. Le seul procédé est donc de dresser un questionnaire général des causes d’incorrection. On l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi, — même dans les cas exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien connues, — que des indications générales insuffisantes pour la critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation particulière.
2o La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par un seul procédé, singulièrement paradoxal : l’étude des conditions universelles de composition des documents. Les renseignements que ne fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain ; car, étant universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des causes habituelles d’incorrection.
Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux questionnaires, — l’un pour se représenter les conditions générales de composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance ou de confiance, — l’autre pour se représenter les conditions spéciales de chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon à diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque affirmation en particulier ; et comme il est le même pour tous les documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes.
IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document s’est constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement ce que l’auteur a voulu dire ; il reste à déterminer : 1o ce qu’il a cru réellement, car il peut n’avoir pas été sincère ; 2o ce qu’il a su réellement, car il peut s’être trompé. — On peut donc distinguer une critique de sincérité destinée à déterminer si l’auteur du document n’a pas menti, et une critique d’exactitude destinée à déterminer s’il ne s’est pas trompé.
Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un auteur ; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère, l’auteur n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique est de déterminer si l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par mensonge ou par erreur : on compliquerait inutilement l’opération en cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion de pratiquer séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d’inexactitude. Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux séries les questions à se poser.
La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque motif de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si l’auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un homme à n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces conditions, en général pour l’ensemble d’un document, en particulier pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l’expérience. Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de l’auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.
1er cas. L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique ; il veut tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en détourner ; il donne sciemment un renseignement faux : on dit alors que l’auteur a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes officiels. Même dans les documents qui n’ont pas été rédigés pour un motif pratique, toute affirmation intéressée risque d’être mensongère. Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se demander quel a pu être le but de l’auteur en général en écrivant l’ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut résister à deux tendances naturelles. — L’une est de chercher quel intérêt avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher l’intérêt que nous aurions eu à sa place ; il faut au contraire se demander l’intérêt que lui-même croyait y avoir et on doit le chercher dans ses goûts et son idéal. — L’autre tendance est de tenir compte seulement de l’intérêt individuel de l’auteur ; il faut prévoir au contraire que l’auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt collectif. C’est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit ; il faut savoir démêler le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour lequel il aura travaillé.
2e cas. L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un document conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces habitudes ; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait dans les conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur tous les points où il n’était pas en règle. Dans presque tout procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications. Mais nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du passé. Le caractère authentique du document contribue à faire illusion ; instinctivement on prend authentique pour synonyme de sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document authentique semblent une garantie de sincérité ; elles sont au contraire une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les circonstances accessoires. De ce qu’un personnage signe un acte on peut conclure qu’il l’a consenti, mais non pas qu’il a été réellement présent à l’heure où l’acte mentionne sa présence.
3e cas. L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un auteur ; aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs avaient déjà donné des noms (studium et odium) ; c’était dès l’antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester qu’ils avaient évité l’un et l’autre.
4e cas. L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a affirmé ce qu’il croyait de nature à produire sur le lecteur l’impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il faut donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif de vanité. Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur d’après la nôtre ou celle de nos contemporains. La vanité n’a pas partout les mêmes objets, il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité ; il se peut qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement d’avoir préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui attribue à l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le monde[153].
5e cas. L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la morale ou à la mode de son public ; même quand il en avait personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher, comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa libéralité[154].
Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études d’ensemble : l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de convenance ; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait sa morale ou sa mode.
6e cas. L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal. Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire. — La déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes, des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles ; c’est une disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares : c’est le travers commun des chroniqueurs du moyen âge[155]. — La déformation épique embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de personnages ; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent l’illusion de la vérité[156]. — La déformation dramatique consiste à grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire « plus vrai que la vérité ». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la Renaissance. — La déformation lyrique exagère les sentiments et les émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus intenses : on doit en tenir compte dans les études qui prétendent reconstituer « la psychologie » d’un personnage.
La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle) ; mais elle altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou manifestent des sentiments très intenses.
Cette première série de questions aboutira au résultat provisoire de discerner les affirmations qui ont chance d’être mensongères.
V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper ? — Comme en matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.
La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé scientifique pour connaître un fait, c’est l’observation ; il faut donc que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une observation, et que cette observation ait été faite correctement.
Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.
1er cas. L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est imaginé l’avoir réellement observé ; mais il en a été empêché par quelque motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi ; il suffit de reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer. — Il n’est guère possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension générale à ces genres d’erreur.
Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace de ses préjugés dominants ; on doit pour chaque affirmation particulière se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond en partie avec la recherche des motifs de mensonge : l’intérêt, la vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité. Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à une question ? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse ; ou du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui qui a eu à y répondre.
2e cas. L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte. L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un système de notation précis ; il doit indiquer avec précision sa méthode. Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais toutes remplies par les auteurs de documents.
Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances d’incorrection ; il y en a toujours (c’est justement ce qui distingue un document d’une observation). Il ne reste qu’à chercher les causes évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation : si l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires) ; — si son attention a été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer ne l’intéressaient pas ; — s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou l’intelligence générale pour comprendre les faits ; — s’il a mal analysé ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se demander quand il a noté ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le plus important : la seule observation exacte est celle qu’on rédige aussitôt après avoir observé ; c’est toujours ainsi qu’on procède dans les sciences constituées ; une impression notée plus tard n’est déjà plus qu’un souvenir, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres souvenirs. Les Mémoires, écrits plusieurs années après les faits, souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de traiter les Mémoires avec une défiance spéciale, comme des documents de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains.
3e cas. L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics. La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui n’y ont pas assisté ! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.
4e cas. Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple, un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un usage, d’un événement. — Ce sont là des sommes ou des conséquences d’observations : l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques, abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données insuffisantes ? A-t-il opéré incorrectement sur ses données ?
Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des renseignements généraux ; on peut en examinant son œuvre voir comment il opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce d’erreurs il commettait. — Pour établir la valeur des données il faut critiquer chaque affirmation en particulier : on doit se représenter les conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer les données nécessaires à son affirmation. La précaution est indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions des usages d’un peuple ; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres partiels qui ne sont pas tous exacts ; il y a chance qu’il ait étendu à tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159].
VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des observations directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain, on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres observations, mais celles de ses officiers ; son récit est déjà en grande partie un « document de seconde main »[161].
Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document : cet auteur n’est plus qu’un instrument de transmission ; le véritable auteur de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du renseignement a opéré correctement ; et si celui-là tenait son renseignement d’un autre, — ce qui est le cas le plus fréquent, — il faut remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un observateur correct.
Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas inconcevable ; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur ; l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale. Comment faire la critique d’une affirmation anonyme ? Il ne s’agit pas seulement des « documents anonymes » dont la rédaction d’ensemble a eu pour auteur un inconnu ; la question se pose même sur un auteur connu pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.
La critique opère en se représentant les conditions de travail de l’auteur ; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du document. — On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens ayant mêmes préjugés ou mêmes passions : en ce cas la tradition suivie par l’auteur est « colorée » ; la tradition d’Hérodote a une couleur athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la vanité, les préjugés du groupe. — On peut se demander, sans même considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation : par exemple, quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur les Scythes au temps d’Hérodote.
De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission des affirmations anonymes appelée tradition. Toute affirmation de seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source ; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être éliminé ; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation. La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont conservé ou déformé l’affirmation primitive ; surtout si la tradition recueillie par le document a été écrite ou orale. L’écriture fixe l’affirmation et en rend la transmission fidèle ; au contraire l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres impressions ; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la déformation.
La tradition orale est par sa nature une altération continue ; aussi dans les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier. Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne reste donc qu’un procédé indirect ; c’est de constater qu’il ne peut pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se demander : à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude de mettre par écrit des faits de ce genre ? Si la réponse est négative, c’est que le fait vient de tradition orale.
La forme la plus frappante de tradition orale est la légende. Elle se produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’ensemble des faits qui est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine de chaque peuple une période légendaire : en Grèce, à Rome, chez tous les peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.
Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas ; mais son domaine se restreint : elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est l’anecdote ; on l’a surnommée « la légende des civilisés ». Elle se forme comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires, rapportées arbitrairement à des personnages historiques ; elles font partie du folklore, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des « parcelles » de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses éléments ; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, « un mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction inconnue ».
Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux, contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du marquis de Carabas un personnage historique. — Une méthode plus raffinée, mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes pour en tirer le fond historique commun. — Grote[166], à propos de la tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende, par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un peuple ; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter toute affirmation d’origine légendaire ; et il ne s’agit pas seulement des récits de forme légendaire : un récit d’apparence historique fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de Thucydide, doit être écarté aussi.
En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule possible. — Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur. — Puis il faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources et dans quel sens ; en particulier, pour chacune de ses affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement. On le reconnaît à la forme : un morceau d’un style étranger qui détonne dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur ; plus la reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa source.
VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste anonyme.
Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des faits difficiles à constater.
La notion de fait, quand on la précise, se ramène à un jugement d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers, très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation. Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.
Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper. — La dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de discerner, d’après la nature des faits, ceux qui, étant très peu exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions favorables, on peut donc dresser un questionnaire général ; on l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il rentre dans un des cas prévus.
1er cas. Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce cas on a plusieurs questions à poser.
1o Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que l’auteur voulait produire ? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité, aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe ? ou à l’opinion qu’il cherchait à ménager ? La sincérité devient alors probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux ; on en a abusé souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy). Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169] ; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’effet que l’auteur a cru utile de produire et le groupe auquel il s’est intéressé.
2o Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur, même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être découvert ? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables ; surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur tous les points où l’auteur a un motif de tromper ; elle agit inégalement sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.
3o Le fait affirmé était-il indifférent à l’auteur, au point qu’il n’ait eu aucune tentation de le déformer ? C’est le cas des faits généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer exclusivement de mensonges ; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous tromper.
2e cas. Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si « gros » qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si le fait était facile à constater : 1o A-t-il duré très longtemps, de façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un usage, un événement de longue durée) ? — 2o A-t-il été très étendu, de façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage de tout un peuple) ? — 3o Est-il exprimé en termes si généraux qu’une observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage) ? Ce sont ces faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance historique.
3e cas. Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès). — Mais il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de l’auteur d’après les nôtres : quand des hommes habitués à croire au merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.
VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations critiques ; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble. Voici maintenant comment on procède, en fait.
Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en deux actes : le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement ; l’étude critique des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les documents dont le sens est évident, — réserve faite des passages de sens discutable qu’on doit étudier à part, — on peut dès la première lecture procéder à l’examen critique.
On commence par réunir les renseignements généraux sur le document et sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont pu agir sur la production du document : l’époque, le lieu, le but, les péripéties de la composition, — la condition sociale, la patrie, le parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés, les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de l’auteur, — la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance ; on les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général ; mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.
Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la critique impossible.
Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions de l’auteur et d’affirmations sur les faits.
Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque ; mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de document, il finira par devenir inconscient ; en lisant un texte, tous les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup, réunis en une impression totale.
Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives, on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme mystique « le sens critique », et qui est seulement l’habitude inconsciente de la critique.
CHAPITRE VIII DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS
L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.
I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver. L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences, des doctrines[171]. — La critique externe est chargée de localiser ces faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque conception. — La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique interne n’a pas de place ici ; le fait se tire directement du document.
On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont que des faits psychologiques ; mais l’imagination ne crée pas ses objets, elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques, romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté à oublier.
1o Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à l’idéal artistique ; la conception morale ou esthétique d’un document exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur ; on n’a pas le droit d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.
2o La description même de faits matériels peut être une combinaison personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les éléments seuls en sont sûrement réels ; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent ; mais seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur destination, les actes usuels).
3o La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non qu’il fût fréquent ; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du moins restreint à un très petit cercle ; les poètes et les romanciers prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.
4o Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni dans le lieu : l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un autre pays que le sien.
Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi : avant de tirer d’une œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.
Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés d’autres fait semblables ; ce qui est l’œuvre de la synthèse.
On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les faits de ce genre établis par un seul document ; et c’est ce qu’on fait en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite. Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.
II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173] ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives ; indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la vérité.
La critique ne peut prouver aucun fait, elle ne fournit que des probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable : affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.
De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive : l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait qu’il affirme est nulle, on doit la rejeter comme on rejette un document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls résultats fermes de la critique sont des résultats négatifs. — Tous les résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire : « Il y a des chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont que des chances : une affirmation suspecte peut être exacte, une affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les conditions de l’observation pour savoir si elle a été bien faite.
Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de simples probabilités : le pas décisif qui doit les transformer en une proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire ; une proposition scientifique est une affirmation indiscutable, et celles-ci ne le sont pas. — En toute science d’observation c’est un principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par une observation unique : on attend, pour affirmer une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une observation médiocrement faite ; elle a besoin d’être confirmée par d’autres observations.
Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations : les faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement ; mais si plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit en commettant la même erreur ; la raison la plus probable de la concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce sont les observations exactes qui concordent.
Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les opérations de synthèse : la comparaison des affirmations.
On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état de nos connaissances sur le fait ; la conclusion définitive dépend du rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas qui peuvent se présenter.
III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres sciences en pareil cas suivent une règle invariable : une observation isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes, mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que) : c’est tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’autorité de Thucydide ou de César ; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à discussion que les événements de la Révolution, décrits par des centaines de contemporains. — Pour tirer l’histoire de cette condition honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens.
IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent bien sur le même fait : deux affirmations en apparence contradictoires peuvent n’être que parallèles ; elles peuvent ne pas porter exactement sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176]. Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment ; chacune rentre dans la catégorie des affirmations uniques.
Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2 font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 ½ ; on doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique. Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est suspecte ; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure ; de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule non suspecte[177].
V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement. On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents, on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations ? Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés d’un même livre. Mais le respect des « documents historiques » est parfois plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de plusieurs affirmations ; un même fait relaté dans dix documents différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante qu’autant que les affirmations concordantes expriment des observations indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des observations indépendantes ; ce qui comporte deux opérations.
1o On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178] ; mais la critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs différents ou du moins d’observations différentes.
Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune chance de se rencontrer sur tous les points ; quand deux affirmations présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent d’une observation commune ; les observations différentes divergent toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe a priori : si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de cas d’observations reproduites.
Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait scientifiquement correct : tant que l’indépendance des affirmations n’est pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit concluante.
C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète ; il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques scientifiquement établis.
2o Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations différentes du même fait sont pleinement indépendantes ; car elles peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants :
1er cas. Les observations différentes ont été faites par le même auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des documents différents ; il faut alors des raisons spéciales pour admettre que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à répéter une observation unique.
2e cas. Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un d’eux de rédiger un document unique : c’est le cas des procès-verbaux d’assemblées ; il faut s’assurer si le document représente seulement l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa rédaction.
3e cas. Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des documents différents, mais dans des conditions semblables ; il faut appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité, ou mêmes préjugés, etc.).
Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans les périodes modernes.
La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que les documents se soient conservés ; ainsi s’explique la part du hasard dans la constitution de l’histoire.
Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et durables (appelés parfois faits généraux), usages, doctrines, institutions, grands événements ; ils ont été plus faciles à observer et sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce qu’on appelle faits particuliers), une parole, un acte d’un moment. Il suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a prononcée à la Diète de Worms ; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes et des dépôts de documents.
Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits particuliers. — Le public s’imagine le contraire ; il se défie des faits contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir augmentent.
VI. La concordance entre les documents conduit à des conclusions qui ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’accord entre les faits pour compléter ou rectifier les conclusions.
Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est vrai, se produire sans l’autre ; la certitude que l’un s’est produit ne permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de certitude ; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict, mais ils se confirment[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se dissipe ; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses, s’établit un ensemble moralement certain. — Dans un itinéraire de souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils s’accordent de façon à former un tout cohérent. — Une institution ou un usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.
Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains) ; ils ne prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide (par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà le commencement de la construction historique ; ainsi se fait le passage des opérations analytiques aux opérations synthétiques.
VII. Mais il reste à étudier le cas du désaccord entre les faits établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes sciences mal constituées, il est appelé seulement invraisemblable ; s’il est en conflit avec une science, il devient un miracle. — Que doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux ? Faut-il l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible par la question préalable ?
L’invraisemblance n’est pas une notion scientifique ; elle varie avec les individus : ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il n’est pas habitué à voir ; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus invraisemblable qu’un revenant ; un roi de Siam a refusé de croire à l’existence de la glace. Il faut donc préciser à qui le fait paraît invraisemblable. — Est ce à la masse sans culture scientifique ? Pour elle la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que le spiritisme ; sa notion d’invraisemblance est sans valeur. — Est-ce à l’homme cultivé scientifiquement ? Il s’agit alors de l’invraisemblance pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre les observations directes des savants et les renseignements indirects des documents.
Comment doit se trancher ce conflit ? La question n’a pas grand intérêt pratique ; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181].
La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n’avons pas un seul mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate ; des milliers de « témoins oculaires » déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées.