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Histoire du Canada

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NOTES DU TRANSCRIPTEUR Ce document a été produit à partir d'un fichier PDF obtenu de la Bibliothèque Nationale de France (Gallica). La numérisation en était assez soignée, mais l'impression de l'édition de 1636 qu'elle reproduit ne peut se vanter de semblable qualité. Pour éviter la confusion, nous avons converti les grands S en caractères modernes. Nous avons également changés les i-j et les u-v pour les rendre conformes à la prononciation. Par contre nous avons conservé tous les autres attributs archaïques du texte, tels que l'orthographe, la ponctuation, l'accentuation et les erreurs de notation des chiffres romains.

HISTOIRE

DU CANADA

ET

VOYAGES QUE LES FRERES

Mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des Infidelles.

DIVISEZ EN QUATRE LIVRES.

Où est amplement traicté des choses principales arrivées dans le pays depuis l'an 1615 jusques à la prise qui en a esté faicte par les Anglois. Des biens & commoditez qu'on en peut esperer. Des moeurs, ceremonies, creance, loix, & coustumes merveilleuses de ses habitans. De la conversion & baptesme de plusieurs, & des moyens necessaires pour les amener à la cognoissance de Dieu. L'entretien ordinaire de nos Mariniers, & autres particularités qui se remarquent en la suite de l'histoire.

Fait & composé par le F. GABRIEL SAGARD, THEODAT, Mineur Recollect de la Province de Paris.

A PARIS,

Chez Claude Sonnius, rue S. Jacques, à l'Escu de Basle, & au Compas d'or, M. DC XXXVI. Avec Privilege & Approbation.

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A TRÈS-AUGUSTE ET SERENISSIME PRINCE

Henry de Lorraine, ARCHEVESQUE ET DUC de Rheims, premier Pair de France, nay Legat du S. Siege, & Abbé des deux Monasteres S. Denis, & S. Remy, &c.

ONSEIGNEUR, Il n'y a rien qui charme tant, les affections des hommes, & qui les attache plus puissamment aux grands Princes que la vertu & bon exemple qu'ils doivent à leurs sujets. Vostre naissance de la tres-ancienne, tres Auguste & royalle maison de Lorraine, vous est d'un si grand advantage que je ne m'estonne point de l'opinion de plusieurs que vostre grandeur sera un jour un sainct. La perfection peut estre petite au commencement, mais elle s'esleve comme les Cedres du Liban, & va tousjours croissant à mesure qu'elle est arrousée des benedictions du Ciel, que le Seigneur verse abondamment en vous dont on en voit tous les jours des effects. L'histoire nous apprend (Monseigneur) qu'autrefois il n'estoit pas permis à aucun d'aller saluer les Roys de Perse, que l'on n'eust quelque chose à leur donner, non pour les enrichir: car ils estoient des plus grands & puissans Princes de toute la terre, mais seulement pour obliger les sujets à rendre quelque tesmoignage de l'affection qu'ils portoient à leur Prince.

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C'est pourquoy considerant les grandes obligations & bienveillances tres-estroites que Vostre saincte & Royalle maison a acquis sur tous les Religieux du monde dont elle a tousjours esté le support & l'asyle asseuré, j'ay pris la hardiesse de presenter aux pieds de Vostre grandeur cest ouvrage avec son Autheur, qui sera s'il vous plaist pour un asseuré tesmoignage; de l'affection que j'ay à vostre service, & une foible recognoissance de l'obligation que vous ont les Recollects de vostre ville de fainct Denis, & moy en particulier m'ayant autrefois fait l'honneur me commander de luy discourir des moeurs des Sauvages, & du pays de Canada.

S'en est un traicté (Monseigneur) & des choses principales qui s'y sont passées pendant quatorze ou quinze années que nos Peres y ont demeuré pour la conversion du pays. Si vostre, grandeur le reçoit comme je l'en supplie en toute humilité (orné sur son frontispice de vostre Auguste nom) il sera bien venu & chery de tout le monde, & verra-on qu'à l'imitation de tous les Princes de vostre maison, vous cherissez la conversion des infidelles comme ils ont tousjours esté portez pour l'accroissement de l'Empire de Jesus-Christ, l'extirpation des heresies, la paix & le salut des peuples.

Ce sont ces vertus là (Prince tres-illustre) qui vous acquerront un grand Empire dans le Ciel, & vous feront aymer de tous les courtisans du Paradis. La terre n'est qu'un petit point, & ce petit point divisé en tant d'autres que je m'estonne comme les Princes, à qui Dieu a donné un coeur si relevé puissent mettre leur affection à chose si basse, & comme un néant devant les yeux de Dieu.

La vostre n'y est point attachée (Monseigneur) vos pensées sont toutes autres, & croy pour moy ayant considere la douceur & bonté de vostre naturel, qu'un jour on dira le coeur de ce Prince estoit tout en Dieu, ce n'est point ma croyance seule, mais de beaucoup d'autres qui sçavent qu'il est permis aux grands de paroistre avec un grand esclat extérieur, tandis, que leur intérieur traicte de paix avec ce Dieu duquel ils sont les images.

Agreez donc, Monseigneur, s'il vous plaist, mes bonnes volontez, & recevez ce petit present de la mesme, affection que ce grand Prince receut le verre, d'eau d'un pauvre villageois: ce n'est point à la valeur du don qu'on regarde, mais à l'affection du coeur d'où il part, mon histoire mal polie ne merite pas de vous estre offerte n'y qui employe aucune heure de vostre loisir, la lecture vous en seroit ennuyeuse comme mon stile grossier trop importun, mais puis que vostre clemence ne desdaigne personne pour petit qu'il soit & ne mesprise le donneur pour son petit don, suffit que vostre grandeur lui fasse l'honneur de le recevoir avec un doux accueil, & le protège à lencontre de tous les envieux, & les langues mesdisantes de ceux qui comme des araignes veneneuses tirent du venin de la fleur d'où l'abeille succe le miel. C'est la très-humble prière que je fais à vostre excellence qui est la sagesse, la bonté & la courtoisie mesme, & tellement accomplie que pour faire un Prince aussi parfait que vous estes, il faudroit recueillir ceste perfection de plusieurs. Ce sont dons que Dieu vous a faits lesquels je prie sa divine bonté vous accroistre, & conserver ses benedictions en vostre Auguste maison, qui suis,

MONSEIGNEUR,

A Paris ce 1 Septembre 1636.

Vostre tres-humble & tres-affectionné serviteur en J.-C. GABRIEL SAGARD Recollect.

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AU LECTEUR

E grand Appelles (amy Lecteur) que la venerable antiquité a admiré entre tous les plus excellens Peintres de son temps estoit tellement amateur de la perfection de ses oeuvres qu'il les exposoit à la censure d'un chacun, pour en cognoistre les fautes, & en corriger tous les deffauts, mais comme il arrive ordinairement que les plus impertinens s'emportent facilement en toutes choses, il arriva que le cordonnier fut de fort bonne grâce repris par cet admirable Appelles qu'ayant jugé du soulier, il vouloit encor controller le reste du vestement.

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A l'exemple de cet excellent Peintre j'ay librement presenté au publique le premier crayon de mon voyage des Hurons dedié au tres-valleureux & puissant Prince Monseigneur le Comte d'Harcourt Generalissime de l'armée Navale du Roy, lequel a esté parfaitement bien receu, & veu en diverses nations estrangeres, car tant s'en faut que les personnes sages & de bon esprit, & ceux qui ont quelque cognoissances dans le pays y ayent trouvé à redire, qu'au contraire ils m'ont supplié de l'amplifier, & de descrire l'histoire entiere des choses principales qui se sont passées en tout le Canada, pendant quatorze ou quinze années que nos freres y ont demeuré pour la conversion du pays, la lecture de laquelle vous sera d'autant plus utile qu'elle vous portera à une recognoissance envers ce Dieu de tout le monde qui vous a fait naistre dans un pays Chrestien, & de parens Catholiques. Les plus devots y trouveront de quoy occuper leurs bonnes oeuvres & charité à l'endroit de tant de pauvres âmes esgarées & esloignées du chemin de salut. Les affligez leur consideration endurant pour le Paradis, où les pauvres barbares ne souffrent que pour l'enfer. Les esprits curieux, & qui n'ont autre but que leur propre divertissement y verront dequoy se satisfaire allechez par l'aggreable aspect & diversité des choses y contenues, & ceux qui ont voyagé dans le pays comme a fait depuis moy le R. P. Brebeuf Jesuite, pourront avoir le mesme sentiment que ce bon Pere tesmoigna de mon premier Livre, lequel il jugea non seulement digne de voir le jour, mais s'offrit d'en donner son approbation s'il eut esté necessaire.

Je peux donc à bon droit dire que ce Volume peut profiter non seulement aux devots, & personnes portées à la pieté, mais à tous ceux qui ne sont portez que d'une simple curiosité de cognoistre les choses estrangeres & non communes. Pour les esprits blessez ou enyvrez du mal-heureux péché d'envie qui perce jusques aux plus fortes & secretes murailles du monde, il m'est indifferent qu'ils m'ayent en considération ou en mespris, suffit que l'on sçache que ce font personnes qui ne sçauroient souffrir en autruy le bien qu'ils ne peuvent faire eux mesmes.

On me pourra dire que je devois avoir emprunté une plume meilleure que la mienne pour polir mes escrits, & les rendre recommandables, mais c'est dequoy je me soucie le moins, & vous asseure que quand bien je l'aurois pu faire je ne l'aurois pas fait, car il n'est pas raisonnable qu'un pauvre frere mineur comme moy, se pare des riches thresors de l'éloquence d'autruy, & puis je n'ay pas entrepris de contenter les amateurs de beaux discours, mais d'édifier les bonnes ames qui verront en cette Histoire une grande exemple de patience & modestie en nos Sauvages, un coeur vrayement noble, & une paix & union admirable, car que servent tant de mots nouveaux & inventez à plaisir sinon pour vuider l'ame de la devotion & la remplir de vanité. Il n'y a pas jusques à de certaines devotes & petites servantes de Jesus-Christ, qui veulent pindariser & faire les sçavantes en matière de bien dire. Il vaudrait bien mieux, disoit saincte Therese, qu'elles usassent du langage des hermites, sceussent peu parler & bien operer, que de s'amuser à ces cajoleries, ou discours affectez.

On demanda un jour à Démosthenes par quel moyen il estoit plus excellent que les autres en l'art de bien parler, il respondit en consommant, plus d'huyle que de vin. Je pourrois rendre la mesme responce à ceux qui m'interrogeroient du moyen d'avoir pu travailler à mon Histoire, estant si occupé d'ailleurs en d'autres commissions. Que la lampe m'a servy de Soleil, & qu'à peine ses rayons m'ont ils veu composer mes escrits qui portent le pardon de mes fautes s'il s'en trouve dans le corps de ce Livre, car il est bien difficile qu'ayant l'esprit partagé en tant d'endroits & preocupé de tant de differentes affaires il ne s'y soit glissé quelques redites ou trop de sentences & d'exemples, qui portent la rougeur au front de ceux qui se qualifient du nom de Chrestiens, & vivent presque en payens. Tout le monde abonde en son sens & en ses sentimens, quelqu'un me dira que j'ay plustost allégué les sentences des sages payens que non pas des vertueux Chrestiens, je l'ay fait pour ce qu'elles me sembloient plus à nostre confusion, car quand je considere la vie & moeurs d'un Phocion ou d'un Socrates, où les riches documens d'un Marc Aurelle, & d'un Seneque Payens, je suis plus esmeu pour la vertu que non pas par la consideration d'un sainct Jean Baptiste où les belles sentences de quelque autre Sainct qui n'ayent point eu de vices. De mesme je reste plus confus en la pensée de la vie d'une saincte femme que d'un sainct homme, à raison de la fragilité du sexe féminin, qui me donne quelque esperance de pouvoir parvenir à la vertu, l'homme ayant naturellement plus de courage, & la femme moins de resolution.

Mon intention a tousjours esté bonne, & ne voudrois pour rien avoir offencé qui que ce soit, car pour la reprehension que je fais aux vices, personne ne s'en peut offencer que les vicieux mesmes desquels je ne dois pas craindre le mespris, n'y appeler les louanges. Si j'ay parlé advantageusement pour mes Sauvages contre ceux qui negligeoient leur conversion, ç'a esté par devoir, & non pour interest que de celuy de mon Dieu. J'ay blasmé le peu de soin qu'on a eu du pays, & je les ay deu faire pour la mesme intention, & faire veoir les choses comme elles se sont passées pour y apporter les remedes, car ça esté une chose bien déplorable que quelques Marchands des Compagnies anciennes, avant cette nouvelle, qui a pris tout un autre esprit y ayent apporté si peu de soin, & plustost nuits que favorisez nos pieux desseins de les convertir, rendre sedentaires, & peupler le païs.

Je remonstre avec raison combien il seroit necessaire pour le bien du public d'imiter en quelque chose les loix Chinoises, & regler les pauvres & vagabonds, non contre la charité que je dois aux vrais pauvres & membres de Jesus-Christ, mais pour remédier aux abus qui se glissent sous ce nom de pauvres; car en verité il se trouve en beaucoup de choses de la tromperie, qui seroit besoin de cognoistre pour le soulagement des vrays pauvres, & corriger les abus.

Je fais mention des trois Ordres establis par sainct François, non pour en relever le lustre; car il parle assez de soy-mesme, mais pour nostre repos & contenter ceux qui en desirent sçavoir les distinctions j'avois aussi dessein d'inserer en ce volume plusieurs pièces importantes touchant nostre establissement & mission és terres du Canada avec nos Dictionaires & phrases de parler és langues Canadoise, Algoumequine, & Huronne; mais l'ayant veu grossir suffisamment sous ma plume, j'ay creu avec le conseil de nos amis qu'il valloit mieux laisser toutes ces pièces & ces Dictionnaires pour un autre Tome à part, que de grossir trop inconsiderement ce livre, autrement il m'eust fallu contre le sentiment de plusieurs retrancher de mon livre de belles authoritez, lesquelles si elles ne plaisent aux uns, pourront contenter les autres, car il y a des esprits qui se delectent au meslange, & en la diversité, principalement les simples pour lesquels j'escris, & non pour les doctes qui n'ay dequoy leur satisfaire.

Voyla, amy Lecteur, mon petit labeur, l'Histoire du Canada que je vous prie d'aggréer & prendre en bonne part: Si elle ne mérite vostre entretient, qu'elle aye part à vostre amitié qui la deffendra contre tous ses envieux. La bonne vesve au temple ne fut pas mesprisée pour son petit denier, je n'ay pû faire mieux, où il m'eust fallu du temps pour r'appeller mon esprit, & mes pensées souvent esloignées du cours de ma plume, & embarassées aux devoirs de l'obeïssance que j'ay tousjours preferés à mes propres interests, pourveu que Dieu soit loué, & mes pauvres Canadiens assistez, c'est tout ce que je demande, & puis souhaiter avec vos bonnes prières, lesquelles j'implore à ce que Dieu me fasse la grâce de pratiquer pour son amour les mesmes vertus que les barbares exercent pour l'amour d'eux mesmes, & qu'à la fin je vous puisse voir dans le Paradis, où nous conduise le Pere, le Fils, & le sainct Esprit, Amen.

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Approbation des Docteurs.

Ous soubsignez Docteurs en Theologie de la Faculté de Paris, certifions avoir leu le livre intitulé, Histoire de Canada, Composé par le Frere Gabriel, de l'Ordre des Recollects, auquel nous n'avons rien trouvé contraire à la Foy Catholique, Apostolique & Romaine, ny aux bonnes moeurs, en foy dequoy nous avons signé le present tesmoignage, ce unziesme Juillet mil six cent trente-six.

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Le Maistre. Pean.

Permission du Commissaire general

Nous soubsignez Frere Cherubin de Marcigny de l'Ordre des Fr. Mineurs Recollects, Père des Provinces de S. François, & de S. Bernardin en France, & Commissaire General en cette Province de S. Denys du mesme Ordre, permettons à Fr. Gabriel Sagard, Profez dudit Ordre, & de ladite Province, de faire imprimer un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les FF. Mineurs Recollects y ont faicts en divers temps pour la conversion des Sauvages, avec un dictionaire, des langues Françoise, Huronne & Canadienne. En gardant ce qui est determiné par le sacré Concile de Trente, Ordonnances du Roy, & Constitutions de l'Ordre touchant l'impression des livres. Faict en nostre Convent de l'Annunciation de la glorieuse Vierge à Paris, sous nostre sein, & seau de la Province, le 19 jour du mois de May l'an de grace 1635.

De Cherubin de Marcigny, Commissaire General.

Permission des Superieurs.

J'Ay soubsigné Frere Antoine des Moynes, Diffiniteur de la Province de Paris, Ordre de S. François des FF. Mineurs Recollects, certifie avoir veu, & leu par le commandement de nostre Reverend P. Provincial, le R. P. Ignace Legault, un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les F F. Mineurs Recollects ont faits en dîners temps pour la conversion des Sauvages en l'Amérique, avec un Dictionnaire des langues Françoise, Algoumequine, Huronne, & Canadienne: faict & composé par Fr. Gabriel Sagard, Religieux de la mesme Province & du mesme Ordre, & n'y avoir trouvé rien de contraire à nostre saincte Foy, ny aux bonnes moeurs, ains l'ay jugé fort utile, & profitable d'estre mis en public, pour exciter les coeurs des fidels Catholiques, Apostoliques, & Romains, à assister ces pauvres idolâtres, touchant leur conversion au vray Dieu. Faict en nostre Convent de S. Germain en Laye, ce jour S. Denys Areopagite 9 Octobre 1635. Fr. Antoine des Moynes.

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J'Ay soubssigné Theologien, Predicateur, & Confesseur des Peres Recollects de la Province de sainct Denys en France, certifie avoir leu le livre intitulé Histoire du Canada, & voyages que les FF. Mineurs Recollects y ont faicts pour la conversion des Sauvages, avec un Dictionnaire des langues Françoise, Canadoise, Algoumequine, & Huronne: faict & composé par le Frère GABRIEL SAGARD. Religieux de nostre mesme Ordre & Institut. Auquel je n'ay rien trouvé contraire à la Religion Catholique, Apostolique, & Romaine, la lecture duquel fera recognoistre aux ames Chrestiennes l'extreme obligation qu'elles ont à Dieu du don de la Foy, voyans la barbarie és moeurs prophanes, & brutalité de vie de ces peuples: ce que les Chrestiens seroient si Dieu ne les avoit pollis par la cognoissance de son nom & lumière de la foy. J'ay juge que ce livre pourroit estre utile au public. En foy dequoy j'ay signé de ma main, ce vingt septiesme jour de Décembre 1634. A nostre Convent de Paris.

F. ANGE CARRIER, qui supra.

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Extraict du Privilege du Roy.

PAR Grace & Privilege du Roy, donné à Paris le 17 jour de May 1635, signé par le Roy en son Conseil, Croiset, & seellé du grand seau de cire jaulne, il est permis à Fr. Gabriel Sagard Theodat, Religieux Recollect, de faire imprimer un livre intitulé, Histoire du Canada, où les voyages que les Frères Mineurs Recollects y ont faicts en divers temps pour la conversion des Sauvages, avec un Dictionnaire des langues Françoises, Huronne, & Canadienne. Et deffenses à tous Imprimeurs & Libraires de ce Royaume, pays & terres de nostre obeyssance d'Imprimer ledit livre, d'en vendre, ny distribuer d'autre impression que de celle que ledit Fr. Gabriel Sagard Theodat, aura faict imprimer durant le temps de six ans, à compter du jour que la première impression sera achevée, sur peine de confiscation des exemplaires, de deux mille livres d'amende & de tous dépens, dommages, & interests, ainsi que plus au long est contenu audit Privilege.

Achevé d'imprimer pour la première fois le dernier Aoust 1636.

Et ledit Fr. GABRIEL SAGARD, a transporté le droict de son Privilege à CLAUDE SONNIUS Marchand Libraire à Paris, pour en joüyr selon la teneur d'iceluy.

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HISTOIRE

DU CANADA

ET

VOYAGES DES PERES

RECOLLECTS EN LA

nouvelle France.

LIVRE PREMIER

Divers motifs des voyageurs & de l'intention des FF. Mineurs Recollects à l'entreprinse de leurs voyages és pais des Canadiens & Hurons.

CHAPITRE I.

A pratique de voyager d'un païs en un autre est fondée sur divers motifs & desseins. Les uns y sont poussez par une certaine instabilité & inquiétude d'esprit qui ne leur permet d'arrester long-temps en un mesme lieu, comme un Cain, lequel aprés avoir commis ce meschant acte de fratricide, qu'il tua par envie de ce qu'il estoit plus homme de bien que luy, & favori de Dieu, en demeura tout troublé & plein d'inquiétude (effect du peché) qui le rendit vagabond & errant par le monde, sans sçavoir où il alloit que pour penser eviter le courroux & la vengeance de Dieu avec la mort, qui à toute heure il apprehendoit & luy advint en punition de son forfaict.

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Les autres voyagent par necessité comme un Abraham & son fils Isaac pour eviter la famine, sortent de la terre de Chanaan, l'un pour aller en Egypte, & l'autre en la terre des Philistins, car la famine & la necessité est une marastre si prenante & facheuse, qu'elle conduit les plus foibles au tombeau & contrainct les plus robustes à de longs voyages, pour trouver remède à leur necessité.

Les autres sortent de leur païs attirez par le profit & gain temporel, comme les Marchands qui courent d'un polle à l'autre, la mer & la terre, l'Orient & l'Occident, le Septentrion & le Midy, pour parvenir à leur desir insatiable d'amasser richesses.

D'autres sont portez d'un desir d'apprendre en voyageant, comme un Epimenide Peintre, lequel partit de Rhodes, & s'en alla en Asie, là où il demeura long-temps, puis s'en revint à Rhodes, sans que jamais personne luy entendit dire aucune chose de ce qu'il avoit vu & faict en Asie, dequoy s'esmerveillant les Rhodiens, le prierent qu'il leur voulust conter quels cas de ce qu'il avoit veus ausquels il respondit en telle sorte: j'allay dix ans sur la mer, pour me faciliter à patir, je demeuray autre dix ans en Asie pour apprendre à peindre, & six autres estudiay en Grece pour accoustumer à me taire, & partant n'esperez pas grand discours de moy; ce qu'ayant dit il se teut; & laissa les autres dans leur bon appetit, ce qui me fait resouvenir de ce qui m'a estè dit depuis peu, que la Royne d'Espagne à present regnante, ayant esté pour rentrer dans l'un de nos Convents & sçeut qu'il estoit l'heure du silence, se donna la patience d'attendre dans l'Eglise que les Religieux l'appellassent, sans s'en plaindre d'un petit mot.

Il y en a d'autres qui veulent courir les mers & la terre pour se rendre plus illustres & divins entre les hommes, par la cognoissance des choses les plus belles & magnifiques de l'univers, comme un Appollonius Thianeus, lequel ayant tournoyé toute l'Asie, l'Afrique & l'Europe, depuis le pont du Nil où fut Alexandre, jusques en Gades où sont les colomnes d'Hercules, estant arrivé en Ephese au Temple de Diane, les Prestres de la Deesse luy demandèrent, qui estoit la chose de laquelle il s'esmerveilloit plus par le monde; car il est certain que l'homme qui a beaucoup veu, note plus une chose que l'autre. Et combien que ce Philosophe fust plus estimée en fait qu'en parolle, si leur fit-il ceste responce digne d'estre nottée.

Prestres sacrés, j'ay cheminé longuement par le Royaume des Gaulois, des Anglois, des Espagnol, des Germains, des Latins, des Lidians, des Hebrieux, des Grecs, des Parthes, des Medes, des Phrigiens, des Corinthiens, & des Perses, mesme par le grand Royaume des Indiens, que j'appelle le Royaume sur tous les autres Royaumes, car luy seul vaut mieux que tous les autres joints ensemble; mais je vous advise qu'ils sont tous differens; à sçavoir, en langages, personnages, bestes, metaux, eaux, chairs, coustumes, loix, terres, edifices, vestemens, contenances, & sur tout en Dieux & en temples, pource qu'il y a autant de difference, d'un langage à autre, comme les Dieux & les temples d'Europe sont differens à ceux d'Asie. Toutefois entre toutes les choses que j'ay veuës, de deux seules suis esmerveillé. La première est; que par tout où j'ay esté, j'ay tousjours veu le superbe commander à l'humble, le querelleux au pacifique, le tyran au juste, le cruel au pitoyable, le couard au hardy, l'ignorant au sçavant, & le pis encores j'ay veu les plus grands larrons pendre les plus innocens. La seconde chose dont je me suis esmerveillé, est qu'en tant de païs que j'ay traversé, je n'ay sçeu parler d'un homme perpetuel, ains les ay trouvé tous mortels, prenans fin aussi-tost le moindre, que le plus grand: car maints sont mis du-soir en la sepulture, que le jour pensoient avoir la vie plus asseurée.

Il y en a d'autres qui voyagent: par une saincte devotion de visiter les Saincts lieux, comme un S. Hierosme la terre Saincte. Et les autres pour porter le flambeau de l'Evangile par tout le monde suivant le commandement que le Sauveur donna à ses Apostres. Allez, par tout le monde, & preschez l'Evangile à toute créature. C'est ce dernier motif qui sous la saincte obediance nous a fait entreprendre le voyage des Hurons & Canadiens, non à la manière d'Appollonius, pour y polir nos esprits & en devenir plus sages & considerables entre les hommes, mais pour en secourant nos freres du Canada, y porter le flambeau de la cognoissance du fils de Dieu, & en chasser les tenebres de la barbarie & infidelité, afin que comme nos pères de nostre Seraphique ordre de S. François avoient les premiers porté l'Evangile dans les Indes, Orientales & Occidentales, & arboré l'estendart de nostre redemption és peuples qui n'en avoient jamais ouy parler ny eu cognoissance, à leur imitation nous y portassions nostre zele & devotion, afin de faire la mesme conqueste & ériger les mesmes trophées de nostre salut, où le diable avoit demeuré paisible jusques à present.

Ce n'a donc pas esté pour aucun autre interest que celuy de Dieu & la conversion des Sauvages, que nous avons visité ces larges Provinces, où la barbarie & la brutalité y ont pris tels advantages, que la suitte de ce discours vous donnera en l'ame quelque compassion de la misere & aveuglement de ces pauvres peuples, où je vous feray voir quelles obligations nous avons à nostre bon JESUS, de nous avoir delivrez de telles tenebres & brutalité, & poly nostre esprit jusqu'à le pouvoir cognoistre, aymer, & esperer l'adoption de ses enfans: vous verrez comme un tableau de relief & en riche taille douce la misere de la nature humaine, viciée en son origine, privée de la culture de la foy, destituée des bonnes moeurs, & en proye à la plus funeste barbarie que l'esloignement de la lumière celeste peut grotesquement concevoir. Le recit vous en sera d'autant plus aggreable par la diversité des choses que je vous raconteray avoir remarquées pendant plus de quatorze années que nos freres y ont demeuré que je me promets que la compassion que vous prendrez de la misere de ceux qui participent avec vous de la nature humaine, tireront de vos coeurs des voeux, des larmes, & des souspirs; pour conjurer le Ciel à lancer sur ces coeurs des lumieres celestes, qui seules les peuvent affranchir de la captivité du diable, embellir leurs raisons de discours salutaires, & polir leur rude barbarie, de la politesse des bonnes moeurs, afin, qu'ayant cognu qu'ils sont hommes, ils puissent devenir Chrestiens, & participer avec vous de cette foy qui nous honore du riche tiltre d'enfans de Dieu, coheritiers avec nostre doux Jesus, de l'héritage qu'il nous a acquis au prix de son sang, où se trouvera cette immortalité veritable, que la vanité d'Appollonius après tant de voyages, n'avoit peu trouver en terre, où aussi elle n'a garde de se pouvoir trouver.

Comme les Religieux ont par tout esté les premiers employez à la conqueste des ames, & de la Mission de Peres Recollects en Canada.

CHAPITRE II,

LA divine providence a disposé ainsi des choses, que tous ceux qu'il a envoyé à la conqueste des ames fidelles, ont esté Apostres ou gens Apostoliques. La doctrine & saincteté desquels il a pleu à Dieu de confirmer par miracles authentiques & irréprochables & depuis l'an 600, à peine se trouvera il aucune conversion de peuples infidelles, à qui n'ait esté entreprise par des Religieux, faisans profession d'obeissance, pauvreté & chasteté, & si vous prenez la peine de lire les historiens vous verrez qu'il n'y a coin où l'Evangile ait esté presché depuis quatre cens ans, que ce n'ait esté des Religieux de sainct François, qui en ayent faict l'ouverture aux despens de leur propre vie.

Les Religieux ont donc cet advantage, & prerogative, par dessus tous les Ecclesiastiques seculiers, qu'ils ont par tout esté les premiers à passer les mers, s'exposer aux perils & porter l'Evangile de nostre Seigneur en toutes les Nations de la terre habitable, où ils ont exercé indifféremment toutes les fonctions de Curé ou de Pasteur, administrans tous les Sacremens, comme il estoit bien necessaire; puis qu'eux seuls s'estoient employez & s'employent à la conversion des infidelles barbares, de sorte que l'on peut dire que sans les Religieux, les deux Indes, & le reste des peuples barbares convertis, seroient encores à convertir, & que les Eveschés qui y sont à present, y ont esté establies de l'authorité des Papes par les Religieux qui y ont esté les premiers Evesques, comme ils y avoient esté les premiers Prédicateurs aprés les Apostres, & où les Apostres mesmes n'avoient point penetré.

A la vérité le temps qui devoit nous avoir rendu sages, n'a pu qu'après de longues années faire cognoistre à nos Marchands François, qui avoient la traicte & le gouvernement du grand fleuve de Canada (descouvert depuis l'an 1535 par Jacques Cartier) l'ayde de quelque colonies de bons & vertueux Catholiques, ils n'y pouvoient rien advancer. La seule avarice leur faisoit passer la mer pour en rapporter des pelleteries, & les huguenots & heretiques participoient egallement du profit avec les Catholiques; si les Catholiques avoient un Prestre, les huguenots avoient un Ministre, & pendant qu'ils s'amusoient à leur dispute, les Sauvages restoient confirmez dans leur irreligion pour voir se scandalizer des disputes de religion, car ils ne sont pas bestes jusques là, qu'ils ne voyent bien nos differents, & ceux qui font, le signe de la S. Croix ou non, comme ils m'ont eu dit quelquefois.

En ces commencemens que les François furent vers l'Acadie; il arriva qu'un Prestre & un Ministre moururent presque en mesme temps, les mattelots qui les enterrerent, les mirent tous deux dans une mesme fosse, pour veoir si morts, ils demeureroient en paix, puis que vivants ils ne s'estoient pû accorder, toutes choses se tournoient en risée, les Catholiques sans devotion s'accommodoient aysement à l'humeur des huguenots, & ces heretiques malicieux se maintenoient dans leur vie libertine, point d'obstacle ny d'empeschement à leur tirannie qui forçoit mesme les Catholiques d'assister à leurs prieres & chants de Maror, autrement ils n'estoient point admis dans leurs vaisseaux ny employez en leurs manifactures de quoy je me suis souvente fois plaint, mais en vain car Dieu n'est pas respecté jusques là, que son Eglise ait par tout le dessus.

C'estoit une chose digne de compassion de veoir tant de desordres, la terre ne se cultivoit point, le païs ne s'habituoit pas, & point du tout de conversion ny d'envie de convertir, & neantmoins à ouyr les Marchands vous eussiez dit qu'ils n'aspiroient rien tant que la gloire de Dieu, la conversion des Sauvages & le bien du païs, je veux bien croire qu'ils eussent quelque bonne volonté & eussent esté bien ayse d'y veoir de l'advancement, mais toujours sans effect, à cause de leur interest temporel auquel ils estoient attachez principalement.

Ces belles apparences firent resoudre le sieur Houel Secretaire du Roy, personnage tres-affectionné au service de nostre Seigneur d'estre de la partie, & s'associer avec eux, mais comme il estoit homme judicieux & dans le dessein d'une personne qui ne respiroit rien moins que ses propres interests, il recognut aussi-tost les deffauts de la Compagnie, à laquelle il proposa que sans Religieux rien ne se pouvoit advancer ny esperer, & que leur intention principale devoit estre la gloire de Dieu & la conversion des Sauvages, autrement Dieu ne beniroit point leur labeur, car il faut premièrement chercher le Royaume de Dieu & sa justice, & puis toutes choses nous seront administrées.

Ces Messieurs trouverent ces propositions bonnes, advouerent leur manquement, & le prierent de faire choix avec eux, des Religieux les plus utils & de moindre charge à la compagnie pour cette Mission. La memoire encore toute récente des grands fruicts que les Recollects avoient opéré dans l'Amerique Orientale & au Royaume du Toxu que d'autres disent Voxu, qu'ils, avoient depuis n'agueres converty à la foy, leur fist jetter l'oeil sur eux & s'adresser au R.P. Chapoin Provincial Recollects de la Province de S. Denis, pour obtenir de luy quelque Religieux pour une si necessaire & glorieuse Mission.

S'addressant à un Pere si zelé, ils n'en pouvoient esperer que tout contentement, aussi en receurent ils les fruicts qu'ils esperoient, j'avois l'honneur pour lors d'estre son compagnon & d'avoir part à ses soins, aussi me fist-il la faveur de m'en communiquer ses sentimens, & la bonne volonté qu'il avoit pour le service de nostre Seigneur en ceste affaire, j'eusse bien desiré deslors d'estre de la partie, si ma bonne volonté & mon insuffisance eussent mérité cette grâce, mais il en falloit de meilleurs que moy & capables d'un plus grand service, & par ainsi il me fallut avoir patience jusqu'en un autre temps, que Dieu couvrit d'un voile mes imperfections, & furent nommez pour la Mission le R. Pere Denis Jamet, pour Commissaire le P. Jean Dolbeau, pour successeur, en cas de mort, le P. Joseph le Caron, & le P. F. Pacifique du Plessis, qui furent les quatre premiers Religieux qui passerent la mer pour la conversion des peuples du Canada.

Mais pour ce que la chose estoit d'importance & qu'elle ne pouvoit estre bien faicte que par les voyes ordinaires & bien seantes aux Religieux de S. François. Nous eusmes recours à sa Sainteté pour en avoir les permissions necessaires, lequel agréant nostre zele en escrivit à son Nonce residant en Cour de France, duquel nosdits Religieux destinez pour la Mission receurent avec sa benediction, une permission verbale d'aller dans les terres infidelles & Canadiennes pour travailler à leur conversion, en attendant le Bref que par négligence on ne receut que deux ou trois ans aprés nostre entrée au Canada, comme il se verra cy-apres.

CUYDO BENTIVOLE, Par la grace de Dieu & du S. Siege Apostolique Archevesque de Rhodes, de la part de nostre S. Pere le Pape Paul cinquiesme au Tres-Chrestien Roy de France & de Navarre Louys treiziesme, Nonce Apostolique, &c. & specialement choisi, commis & deputé de par nostre S. Pere Paul cinq, pour juge ou Commissaire en ces quartiers. A N. bien aimé le Venerable Pere Joseph le Caron prestre, Religieux profez Recollect de l'Ordre de S. François, Province de Paris, ou S. Denis, & à tous autres Peres & Freres Recollects profez dudit Ordre de S. François & constituez en l'ordre sacré de Prestrise & Confesseurs approuvez par l'ordinaire, lesquels sont sur le point de recevoir Mission & obedience de leur Pere Provincial, pour s'acheminer avec vous en quelques contrées des Payens & infidelles pour moienner leur conversion à la vraye-foy & Religion Catholique, où que vous pouvez prendre avec la permission & licence du susdit Père Provincial, salut & sincère dilection en nostre Seigneur. Vous pourrez sçavoir qu'autrefois le Reverendissime Archevesque comte de Lyon, Ambassadeur de sa Majesté Tres-Chrestienne vers Nostre S. Pere, ayant requis le S. Siege Apostolique & supplié sa Saincteté, que sous le bon plaisir de sadite Saincteté, & avec les conditions cy-dessous escrites, il fut loisible au Reverent Pere Provincial des Religieux Recollects du susdit Ordre S. François, d'envoyer quelques Religieux du mesme Ordre & de sa Province de S. Denis en France, lesquels fussent suffisans & idoines pour prescher & estendre la foy Catholique dans les terres & regions infidelles & dautant que cest oeuvre estoit de soy meritoire, & qu'il avoit pleu à sadite Saincteté de nous donner plein pouvoir de conceder les moyens competens & necessaires pour l'execution de tout ce que dessus par les causes et raisons sus alleguées, par authorité & commission Apostolique, nous avons donné & accordé, donnons & accordons à vostre R. P. Provincial, & à vous qui avez esté nommez, choisis & deputez par luy, les facultez & privileges suivants, desquels vous pourrez vous servir & prevaloir au cas que dans ces lieux, il ne se trouve personne qui en aye de semblables & dont le temps ne soit encore expiré, pour le temps seulement que vous, frère Joseph Caron & vos associez demeurerez dans ces pays de payens & infidelles, & sont les susdit Privileges de la teneur vertu & pouvoir qui s'enfuit, sçavoir est, de recevoir tous les enfans nais de parens fidelles & infidelles & tous autres de quelque condition qui soyent, lesquels aprés avoir promis de garder, & observer tout ce qui doit estre gardé & observé par les fidelles, voudront embrasser la verité de la foy Chrestienne & Catholique de baptizer mesmes hors les Eglises en cas de necessité, d'entendre les confessions des penitens, & icelles diligemment entenduës, aprés leur avoir imposé une pénitence salutaire selon leurs fautes, & enjoint ce qui doit estre enjoint en conscience, les deslier & absoudre de toutes sentences d'excommunication & autres censures & peines Ecclesiastiques, comme aussi de toutes sortes de crimes, excez, & delicts, mesmes des reservez au Siege Apostolique, & de ceux qui sont contenus dans les lettres lesquelles ont accoustumé d'estre leües le jour du Jeudi sainct, d'administrer les Sacremens d'Eucharistie, Mariage & extrême Onction, de bénir toutes sortes de paremens, vases & ornemens où l'onction sacrée n'est pas necessaire, de dispenser gratuitement les nouveaux convertis qui auroient contracté ou voudroient contracter Mariage en quelque degré de consanguinité & affinité que ce soit, sauf au premier & second, ou entre ascendans & descendans, pourveu que les femmes n'ayent point esté ravies, que les deux parties qui auroient contracté ou voudroient, contracter soient Catholiques & qu'il y ait juste cause tant pour les mariages desja contractez, que pour ceux que l'on desire contracter, declarer & prononcer les enfans nais & issus de tels Mariages legitimes. D'avoir un Autel que vous puissiez porter avec bienseance, & sur iceluy celebrer és lieux decens & honestes où la commodité des Eglises vous manquera.

En foy & tesmoignage de tout ce que dessus, nous avons commandé les presentes lettres soubscrittes & soubsignées de nostre main, estre faites signées & seellées de nostre sceau par nos aimez Louys Savanutius, nostre Auditeur & Docteur en l'un & l'autre droict, & Messire Thomas Gallot Clerc à Paris licencié és droits canon & civil Notaire public & juré tant de l'authorité Apostolique que de la venerable Cour Episcopale de Paris, & suivant l'Edit du Roy de sorte & comme articulé és registres de l'Evesché & cour de Parlement de Paris, demeurant ausdit Paris rue-neuve Nostre-Dame & Notaire en ce quartier. Donné à Paris l'an de Nostre Seigneur, mille six cens dix-huict le vingtiesme du mois Mars. Ainsi signé & Archevesque de Rhodes Nonce Apostolique, & plus bas par commandement du susdit illustrissime & Reverendissime Seigneur, Nonce Apostolique & Commissaire delegué, Th. Gallot Notaire public comme dessus & Louis Savamitotius Auditeur.

En suitte de la permission de sa Saincteté donnée à nos Peres, j'ay trouvé coppie d'une lettre patente du Roy, par laquelle sa Majesté donne la mesme permission à nostre R. P. Provincial de la Province de S. Denis, privativement à tous autres, de pouvoir envoier des Religieux Mineurs Recollects dans les terres du Canada pour la conversion des Sauvages, & qu'aucun autre du mesme ordre n'y puisse aller qu'avec sa permission & sous son obédience, pour eviter aux desordres & confusions que la diversité des commissions & superiorité pourroit apporter, dont voicy la teneur de la patente.

LOUIS.--PAR LA GRACE DE DIEU Roy de France et de Navarre. A tous ceux qui ces presentes lettres verront, salut. Les feux Roys nos predecesseurs se sont acquis le tiltre & qualité de Tres-Chrestien en procurant l'exaltation de la saincte foy Catholique, Apostolique & Romaine, & en la deffendant de toutes oppressions, maintenant les Ecclesiastiques en leurs droits, & recevans en leur Royaume tous les Ordres de Religieux, qui avec une pureté de vie se mettoient à enseigner les peuples & les endoctriner tant de vive voix que par exemple. Et soit ainsi que nous soyons remplis d'un extreme desir de nous maintenir & conserver ledit tiltre de Tres-Chrestien, comme le plus riche fleuron de nostre couronne, & avec lequel nous esperons que toutes nos actions prospereront, voulans non seulement imiter en tout ce qui nous sera possible nosdits predecesseurs, mais mesmes les surpasser en desir d'establir ladite foy Catholique, & icelle faire anoncer és terres loingtaines, barbares & estrangeres où le S. Nom de Dieu n'est point invoqué. Nostre cher & devot Orateur, le Pere Provincial de la Province de S. Denis en France, des Religieux de S. François de l'estroicte observance vulgairement appellez Recollects, se soit cy-devant, & en secondant nos desirs, offert d'envoyer és païs de Canada, des Religieux dudit Ordre, pour y prescher le sainct Evangile & amener à la saincte foy, les ames des habitans dudit pays, qui sont errantes & vagabondes dans leurs fantasies, n'ayans aucune cognoissance de vray Dieu, & à cest effect y en ayant envoyé nombre leur labeur (par la grace de Dieu) n'auroit point esté inutil, au contraire quelqu'uns desdits habitans de Canada recognoissans leur vieil erreur ont embrassé avec ardeur la saincte foy, & y ont receu le sainct Baptesme, nouvelle qui nous a esté aussi aggreable qu'aucune qui nous peust arriver, & ne reste à present qu'à affermir ce qui a esté commencé par lesdits Religieux, ce qui ne peut mieux estre qu'en permettant ausdits Religieux de continuer, ensemble de s'habituer audit pays & y bastir autant de Convents qu'ils jugeront estre necessaires selon les temps & lieux, tous lesquels Convents, Monasteres & Religieux seront soubs l'obedience dudit Pere Provincial de la Province de sainct Denis en France & non d'autre, & ce pour empescher toute confusion qui pourroit survenir si chaque Religieux à son premier mouvement se portoit de passer audit pays de Canada, à quoy desirans remedier pour l'advenir nous avons dit & declaré, disons & déclarons par ces presentes signées de nostre main, nostre intention & volonté estre que le Père Provincial de ladite Province de sainct Denis en France seul, puisse & luy soit loisible d'envoyer audit pays de Canada, autant de ses Religieux Recollects qu'il jugera estre necessaire, & quand bon luy semblera ausquels Religieux Recollects nous avons permis & permettons par cesdites presentes de soy habituer audit, pays de Canada, & y faire construire, & bastir, un ou plusieurs Convents & Monasteres, selon, & ainsi qu'ils jugeront estre à faire, & auquel pays de Canada aucuns autres Religieux Recollects ne pourront aller, si ce n'est par l'obédience qui leur sera donnée par ledit Provincial de laditte Province de sainct Denis en France, & ce afin d'eviter toute dissention qui pourroit survenir faisant deffence à tous les Maistres des ports & havres de permettre qu'aucuns Religieux de l'Ordre de S. François s'embarquent pour passer & aller audit pays de Canada sinon soubs l'obedience audit Provincial & de celuy qu'il commettra pour superieur. Et en tesmoignant plus particulièrement nostre affection envers lesdits Religieux, nous avons iceux, ensemble leurs Convents & Monasteres pris en nostre protection & sauvegarde. SI DONNONS en mandement à nostre très-cher & aymé cousin le sieur de Montmorency Admiral de France ou ses Lieutenants sur tous les ports & havres de cestuy nostre Royaume, & à tous nos autres justiciers & officiers qu'il appartiendra, que le contenu cy-dessus ils ayent à faire garder & observer de point en point selon sa forme & teneur, & faire publier ces presentes par tous, les ports & havres, & lieux, de leurs jurisdictions, sans permettre qu'il y soit contrevenu. Mandons en outre à nostre Viceroy de Canada, les Lieutenans ou autres nos Officiers des lieux, qu'ils ayent à maintenir lesdits Religieux Recollects de ladite Province de sainct Denis en France audit pays sans qu'ils y en puissent recevoir aucuns qui n'ayent l'obédience du dit Provincial de la Province de France, tenant au surplus la main à l'exécution de ceste nostre volonté, nonobstant quelconque lettres à ce contraires, ausquelles nous avons desrogé & desrogeons par cesdites presentes. Car tel est nostre plaisir. En tesmoing dequoy nous avons faict mettre nostre seel à cesdites presentes. DONNE.

Voilà toutes les pieces principales & necessaires, que l'on pouvoit desirer des puissances souveraines jointes à l'authorité de nostre R. P. Provincial, pour pouvoir affermir & rendre asseurée une si glorieuse & meritoire Mission, de laquelle le S. Esprit avoit esté le premier autheur & inspirateur comme d'une oeuvre qui estoit toute de luy & non des hommes, car qui peut aller à JESUS si Dieu ne l'attire.

De l'embarquement des quatre premiers Recollects, qui annoncerent la parolle de Dieu en Canada. La maniere de cabaner des Montagnais, où le P. Dolbeau hyverna & le P. Joseph aux Hurons.

CHAPITRE III.

CEs bons Peres s'estant tous disposez par frequentes oraisons & bonnes oeuvres à une entreprise si pieuse & meritoire, se mirent en chemin pour commencer, leur glorieux voyage, à pied & sans argent à l'Apostolique selon la coustume des vrais freres Mineurs, & s'embarquerent à Honfleur l'an 1615 le 24 d'Avril environ les cinq heures du soir que le vent & la marée leur estoient favorables.

Dieu qui leur avoit donné ce bon sentiment & la volonté d'entreprendre ce penible voyage, leur fist aussi la grace de passer ce grand Ocean & d'arriver heureusement à la Rade de Tadoussac où ils prirent quelques heures de repos, & de là coulerent dans le port à la faveur de la marée où ils mouillerent l'anchre le 25 de May, jour de la translation de nostre Pere S. François qui fut pris à bonne augure.

Sitost que ces bons Peres furent à terre ils rendirent graces à Dieu de les avoir assisté & conduit si à propos au port de salut, & ayans donné un peu de respis à leur corps fatigué des tourmentes & vapeurs de la mer, ils considerent la contrée, laquelle ils trouverent d'abord fort sterile, seiche, deserte & pleine de montagnes & rochers avec une solitude si profonde qu'il leur sembloit estre au milieu des deserts de l'Arabie pierreuse, ils avoient desja veüs plus de cent cinquante lieuës de païs aussi miserable & affreux, & doutoient encore que le reste du Canada fut de mesme, neantmoins à tout evenement ils se resolurent d'y demeurer sous l'esperance que nostre Seigneur leur feroit descouvrir quelque lieu; propre pour si establir, comme il a faict avec le contentement & consolation interieure de tous ceux qui y ont faict quelque sejour.

Il me souvient que lors que j'estois en mer pour le mesme voyage, que plusieurs huguenots sembloient avoir pris à tasche de me descrier la laideur du païs, & disoient qu'à la première veuë j'en concevrois un desplaisir fort grand, à l'encontre de tous ceux qui m'avoient porté à un si laborieux voyage où rien n'estoit capable de pouvoir contenter en son object, les yeux n'y l'esprit de qui que ce fut; mais au contraire je m'y trouvay fort satisfait & prenois un singulier plaisir de voir ces sollitudes, comme j'eusse peu faire les aspres deserts de la Thebayde où residoient anciennement ces grands peres Hermites & Anacorettes.

Le R. Pere Dolbeau aprés avoir sejourné un jour ou deux à Tadoussac, partit pour Kebec dans la première barque qui se mit à voille, & les autres pères cinq ou six jours aprés dans d'autres vaisseaux pour le mesme lieu. Dés qu'ils arriverent au Cap de Tourmente & veu ces belles prairies esmaillées en Esté de quantité de petites fleurettes, les bonnes terres de Kebec, & l'agreable contrée où est à present basti nostre petit Convent, ils reprirent nouveau courage, jugerent la contrée bonne & capable d'y bastir, non seulement un Monastere de pauvres freres Mineurs, mais d'y establir des Colonies, voir de tres-bonnes villes & Villages s'il plaisoit au Roy d'y contribuer de ses liberalitez royales & aux Marchands une partie du profit qu'ils en retirent tous les ans, qui leur vaudroit au double à l'advenir.

La première chose que ce bon Pere fist estant arrivé à Kebec, fust de rendre graces à Dieu, disposer une Chapelle pour y celebrer la S. Messe, & des chambrettes pour se loger, mais comme en un païs tres-pauvre beaucoup de choses luy manquans, il avoit recours à la patience du pauvre Jesus dans la Creche de Bethleem. Il y dit la première Messe le 25e jour de Juin de la mesme année & nos autres Religieux en suitte, avec des contentemens d'esprit qui ne se peuvent expliquer, les larmes leur en decouloient des yeux de joye, il leur estoit advis d'avoir trouvé le Paradis dans ce païs sauvage où ils esperoient attirer les Anges à leur secours pour la conversion de ce pauvre peuple plus ignorant que meschant.

Mais comment & par qu'elle invention pourrons nous faire comprendre à une infinité de Prestres & Religieux, les mérites & les grâces qui accompagnent inseparablement ceste divine Mission, la pluspart craignent de patir & ne veulent mettre en compromis leur petite consolation. Toute la France bouillonne de Religieux, de Beneficiers & de Prestres seculiers, mais peu se peinent pour le salut des mescroyans. Il y en a une infinité qui demeurent icy oysifs mangeans le bien des pauvres & courans les benefices, que s'ils passoient aux Indes & dans les païs infidelles y pourroient profiter & pour eux & pour autruy, mais il y a tousjours ce mais, nous ne voulons rien endurer, fuyons le martyre & prenons des excuses qu'il y a assez à travailler icy où la vanité & le vice a pris tel pied qu'il semble incorrigible & se va dilatant comme une mauvaise racine. Il y resterait tousjours assez d'ouvriers neantmoins quand la moitié de tous les Religieux & des Prestres seculiers seroient envoiez prescher la foy aux Gentils, qui manquent de ce que nous avons trop icy, mais il faudroit que ceste eslection se fist des plus vertueux, pour qu'un aveugle conduit par un autre aveugle ne tombent tous deux dans la fosse.

Nos Religieux de Kebec, ayans tout leur petit faict disposé dans l'habitation, adviserent aux moyens de profiter non seulement aux François, ausquels ils servoient desja de Chappelains. Curez & Religieux leur conferans tous les Sacremens, mais principalement aux Sauvages, pour le salut & la conversion desquels ils s'estoient particulierement acheminez en leur païs.

Le P. Dolbeau tousjours plein de zele, prit le premier l'essor pour les Montagnais, car il ne pouvoit vivre sans exercer la charité laquelle Dieu avoit infuse dans son ame. Il partit le second jour de Décembre pour y cabaner, apprendre leur langue, les catechiser & courir les bois avec eux, mais ayans par la grace de Dieu surmonté toutes ses autres difficultez qui se rencontrent en semblables occasions, a fumée qui est en grande abondance dans leurs cabanes, notamment lors qu'il fait un temps nebuleux & de neige, luy pensa perdre la veuë qu'il n'avoit des-ja guere bonne, & fut plusieurs jours sans pouvoir ouvrir les yeux qui luy faisoient une douleur extreme, tellement que dans l'apprehension que ce mal augmentait il fut contraint de les quitter, après deux mois de temps & revenir à l'habitation vivre avec ses freres, car nostre Seigneur ne demandoit pas de luy la perte de sa veuë, ains qu'en le servant il mesnageat prudemment sa santé laquelle est necessaire dans un si grand travail.

Or quelqu'un me pourroit demander la raison pourquoy il avoit plustost choisi l'Hyver, temps fort incommode & fascheux pour aller avec eux, que la saison d'Esté plus gaye & supportable, à la piqueure des mousquites prés. La principale raison qu'on en peut donner est à mon advis, que les Montagnais n'ont pas de quoy vivre en Esté comme ils ont en Hyver, car l'Eslan qui est leur principale manne ne se prend que pendant les grandes neiges qui tombent en abondance dans les montagnes du Nord, où ils font leur chasse au poil, & à cause d'icelles montagnes les Sauvages qui les hantent sont appellez Montagnais.

Je ne sçay si je me trompe, mais il me semble que ces pauvres gens vivent encore de la mesme sorte de nos premiers parens après le peché. Ils n'ont ny maison ny buron & ne s'arrestent en aucun lieu qu'où ils trouvent de quoy vivre, la viande faillie ils levent le camp qu'ils posent en autre endroit, où ils croyent trouver de la beste, ou du poisson & quelques racines, qui est ce de quoy ils vivent principalement.

Le Père Joseph le Caron touché du mesme zele du Pere Dolbeau, choisit pour son lot le païs des Hurons auquel il s'achemina avec quelqu'uns de la nation qui estoient descendus à la Traicte. De la façon qu'il fut traicté en son voyage & receu dans le païs je n'en sçay pas les particularitez pour ne m'y estre pas trouvé, mais il m'a asseuré qu'il souffrit en chemin, autant que son naturel pouvoit porter, car outre toutes les difficultés des autres, qu'il luy fallut devorer, il eut tousjours l'aviron en main & nageoit comme les Sauvages, à quoy je n'ay jamais esté obligé, autrement je fusse mort en chemin, j'appelle mort en chemin non la mort, mais une peine qui m'eust esté insupportable, puis que exempt de cest incommodité arrivant au port il ne me restoit plus que la peau & les os, dont je m'estonne de la nature mesme, laquelle à son dire est toujours sur le point de mourir & peut mourir tant elle se flatte elle mesme. O mon Dieu que nous faisons souvent gaigner le Medecin sans cause vraye que de la seule imagination, qui nous persuade souvent des grands maux où il n'y en a que de bien petits.

Ce bon Pere fut grandement bien receu des Hurons à leur mode, & luy tesmoignerent l'ayse & le contentement qu'ils avoient de sa venue. Ils pensoient le loger dans leurs cabanes pour pouvoir joüir plus commodement de sa presence & de ses divines instructions, mais comme cela repugnoit à fa modestie religieuse aprés les en avoir humblement remercié, & remonstré que les choses qu'il avoit à traicter avec Dieu pour leur salut, devoient estre negotiées en lieu de repos & hors le bruit des enfans, ils luy en accommodèrent une à part à la portée de la flèche hors de leur village, où les Sauvages l'alloient journellement visiter & luy de mesme leur rendoit leur visite dans leurs cabanes & par les bourgades où il se trouvoit souvent avec eux.

Il se transporta jusques à la nation des petuneux où il eut plus de peine que de consolation en la conversation de ses barbares, qui ne luy firent aucun bon accueil ny demonstration que son voyage leur aggreat, peut estre par l'induction de leurs Medecins ou Magiciens, qui ne veulent point estre contrariez ny condamnez en leurs sottises. De maniere qu'après quelque peu de sejour ce bon Père fut contraint de s'en retourner à ses Hurons, où il sejourna jusque au temps qu'ils descendirent à la Traicte. Tellement que tout ce qu'il pû faire en ce premier voyage, fust seulement de cognoistre les façons de faire de ce peuple, d'apprendre passablement leur langue & les disposer à une vie plus honneste & civile, qui n'estoit pas peu travaillé en ce premier essay, car il ne faut pas tousjours reprendre & arguer au commencement, mais bien édifier & doucement captiver en attendant le temps propre à la moisson, qui doit estre arrousée des benedictions du Ciel & fomentée d'une saincte & aggreable conversation.

Comme le Pere Joseph revint en France, & de son retour en Canada avec le P. Paul Huet. Des dangers qu'ils coururent en chemin, & de la saincte Messe qu'ils celebrerent pour la première fois à Tadoussac.

CHAPITRE IIII.

LE Pere Joseph ayant passé une année entiere dans le païs des Hurons & faict tout ce qui estoit en luy pour les disposer à une vraye conversion à laquelle peu de choses repugnent. Il jugea par les choses qu'il avoit veuës & recognues estre expedient de faire un voyage en France, pour en donner advis à Messieurs de la compagnie, afin qu'ils y pourveussent & donnassent les ordres necessaires pour une si belle moisson de laquelle ils pourroient recueillir plus de couronnes & de gloire, que de toute autre action qu'ils embrassoient pour le Canada.

Ce bon Pere partit donc de son village, pour Kebec le 20 de May 1616 dans l'un des Canots Hurons, destinez pour descendre à la traicte, & firent tant par leurs diligences qu'ils arriverent aux trois Rivieres le premier jour de Juillet ensuivant, où ils trouverent le P. Dolbeau qui si estoit rendu dans les barques des Navires nouvellement arrivées de France pour la mesme Traicte.

Apres qu'ils se furent entresaluez & rendu les actions de graces à Dieu nostre Seigneur, le bon Pere Dolbeau leur aprit comme dés le 24e jour du mois de Mars passé, il avoit ensepulturé un François nommé Michel Colin, avec les ceremonies usitées en la saincte Eglise Romaine, qui fut le premier qui receut cette grace là dans le païs.

La Traicte estant finie, tous se rendirent à Kebec l'unziesme de Juillet, d'où au 20e du mesme mois après avoir invoqué l'assistance du S. Esprit. Le pere Joseph se mit en chemin avec le Pere Denis Jamet pour Tadoussac, & de là pour la France dans les mesmes Navires nouvellement arrivées, qui furent conduits d'un vent si favorable, qu'en moins de sept sepmaines ils se rendirent à Honfleur, où ayans rendu graces à ce Seigneur, qui les avoit préservé de tant de périls & hazards où ils s'estoient exposez pour son service, ils partirent pour Paris, où nous les irons reprendre presentement aprés que je vous auray dit, que le 15 du mesme mois, le P. Dolbeau donna pour la première fois l'Extreme-onction à une femme nommée Marguerite Vienne, qui estoit arrivée la mesme année dans le Canada avec son mary pensans s'y habituer, mais qui tomba bientost malade après son debarquement, & mourut la nuict du 19, puis enterrée sur le soir avec les ceremonies de la saincte Eglise.

Messieurs de la societé furent fort ayse de voir le bon Pere Joseph comme une personne de créance, & d'apprendre de luy mesme du succez de son Voyage, du bien qu'il leur faisoit esperer pour le spirituel & temporel du païs, & du zele qu'il avoit pour la conversion des Sauvages, neantmoins avec tout cela, il ne peut obtenir d'eux autre chose qu'un remerciement de ses travaux & une reiteration de leur bonne volonté à l'endroit de nos Peres, sans autre effect.

C'est ce qui obligea ce bon Pere de chercher ailleurs le secours qu'il n'avoit pû trouver en ceux qui y estoient obligez, & de penser de son retour en Canada en la compagnie du P. Paul Huet, puis que de parler de peuplades & de Colonies, estoit perdre temps, & glacer des coeurs desja assez peu eschauffez, jusques à ce qu'il pleut à nostre Seigneur inspirer luy mesme les puissances superieures d'y donner ordre, puis que les subalternes n'y voulaient entendre, & ne s'interessoient qu'à leur interest propre.

Tres-mal satisfaicts & avec peu d'esperance pour l'advenir, ils se mirent en chemin pour repasser la mer, & partirent du port de Honfleur dans le Navire du Capitaine Morel Dieppois l'unziesme jour de Mars 1617. Il est vray que l'on a quelque fois le temps propre & favorable navigeant en mer; mais c'est dans une inconstance si grande & une bonace si subitement changeante, que l'on n'a pas à peine gousté de l'agreable faveur d'un petit zephir qui enfle doucement vos voiles, que l'on experimente les furies de la mer, les flots bondissans, & la cholere de quelque orage qui vous va menaçant d'une prochaine ruine.

C'est l'humeur de la mer, & l'instabilité des vents, qui vous mettent souvent dans les extremitez du desespoir en l'esperance, & de la joye dans la tristesse; ô bon Jesus la Croix & la douceur s'entresuivent tousjours, & comme fidelles ne se quittent jamais que pour un peu, cest Lya & Rachelle, la laide & la belle, le bon & le mauvais temps, le Soleil & la gresle.

Nos pauvres voyageurs n'y pensoient pas lors qu'après avoir vogué heureusement un long-temps, ils se trouverent environnez des glaces, environ soixante lieuës au deça du grand banc, qui leur fermèrent entièrement le passage de plus de cent lieuës d'estenduës, sans qu'il y eut apparence aucune de pouvoir percer de si fortes murailles, ou d'exquiver le mal-heur de ses rencontres, car les vents en avoient détaché des pièces & morceaux, qui sembloient des villes & chasteaux, puissans au possible, & qui eut pû sans une assistance particulière de Dieu, eviter le choq de ses montagnes de glaces.

Tous pleuraient & s'affligeoient, & n'y avoit celuy, qui ne fut dans les affres de la mort: ô bon Dieu disoient ils, ayez pitié de nous, nous sommes perdus sans vostre secours, car les maux nous environnent de toutes parts, & puis les meilleurs Catholiques s'adressans à nos Peres, les prioient de les confesser & se mettoient en estat comme s'ils deussent mourir, la femme du sieur Hébert ne se contenta pas d'estre elle mesme bien disposée, elle esleva encore ses deux enfans par les coutils, pour recevoir leur benediction qu'un chacun imploroit.

Chose estrange, comme si le diable eut minuté la ruyne totale de tous, plus les Catholiques se mettoient en estat de salut, & s'humiloient devant Dieu; & plus les périls & dangers sembloient augmenter & les menacer d'une prochaine ruine.

Aux bons jours de Pasques mesme & à L'Ascension, Pentecoste & autres festes principales, c'estoit lors qu'ils n'esperoient plus autre sepulture que le ventre des poissons, puis que plus grands & eminents estoient les dangers & les tourmentes, que plus grandes estoient les festes.

On avoit desja prié Dieu pour eux à Kebec les croyoit morts & submergez, lors que Dieu leur fist la grace de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, où ils arriverent à bon port le 14e jour de Juin, aprés avoir esté treize semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus.

D'exprimer les actions de graces qu'ils rendirent à Dieu, à la Vierge & aux Saincts, il seroit impossible, puis que leur obligation estoit comme des morts ressuscitez en vie par leur beneficence. Le P. Joseph monta à Kebec dans les premieres barques appareillées, pour aller promptement asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin d'eux au milieu de leur plus grandes afflictions & les avoit protegé.

Le P. Paul resta à Tadoussac, où il celebra la S. Messe pour la première fois dans une Chappelle qu'il bastit à l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel, avec des rameaux & feuillages d'arbres le plus commodement que l'on peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes decemment vestus estoient à ses costés avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites & cousins, qui donnoient une merveilleuse importunité au Prestre, & l'eussent aveuglé ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remede qui est assez ordinaire & autant utile que facile.

Le Capitaine Morel fist en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grace & resjouissance de voir dire la saincte Messe où jamais elle n'avoit esté célébrée, & après les prières faictes, pour rendre le corps participant de la Feste aussi bien que l'esprit, il donna à disner à tous les Catholiques, & l'aprés midy on retourna derechef dans la Chappelle, chanter les Vespres solemnellement, de maniere que cet aspre desert en ce jour là fut changé en un petit Paradis, où les louanges divines retentissoient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes.

Lors qu'on batissoit la Chappelle, il y avoit plaisir de voir les Sauvages se mettre en peine pourquoy on vouloit là cabaner, (pensant que ce fut pour une habitation,) & disoient qu'est-ce que l'on pensoit faire de se mettre en lieu si miserable, où eux mesmes ne se cabanoient jamais (à cause des excessives froidures) sinon pour la traicte & la pesche, & aucunement pour la chasse, qui n'estoit bonne que dedans les bois; mais quand ils eurent appris que c'estoit pour y chanter les louanges de nostre Dieu, & pour le remercier d'avoir delivré nos frères du péril des glaces, ils approuverent nostre dessein & y voulurent assister eux mesmes, (en dehors) avec une attention & un silence plus louable que celuy des hérétiques, qui en grondoient entre leurs dents.

Cette Chappelle a subsisté plus de six années sus pied, bien qu'elle ne fust bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit mais la modestie & retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais ce que j'admire encore davantage, est qu'ils ne touchent point aux barques ny aux chalouppes, que les François laissent sur la greve pendant les hyvers; modestie que les François mesme n'auroient peut estre pas en pareille liberté, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages.

Il me semble que la Tourterelle & le Rossignol sont le vray symbole des reprouvez & predestinez, car la première ne faict que pleurer & l'autre de se resjouir. Le juste pâtit & le reprouvé se resjoui, l'un est tousjours heureux & l'autre tousjours mal-heureux, mais ce toujours n'est qu'un moment devant l'éternité. O mon Dieu voicy une verité cognuë de bien peu de personnes, car on ne faict estat aujourd'huy, que de ceux qui ont dequoy & qui sont en faveur, ô richesses & richars vous périrez, vous mourrez & serez ensevelis aux enfers, si vous usez mal des biens que Dieu vous a donné. Et vous ô Roys, oyez & entendez; & vous ô Juges de la terre apprenez, que ceste puissance laquelle vous exercez maintenant, vous a esté donnée par ce Dieu tout puissant, qui demandera compte de toutes vos oeuvres; & espluchera vos pensées, d'autant que vous estans les Ministres de son Royaume, n'avez jugé selon droiture & equité, ny gardé la loy de justice, moins aussi cheminé conformément à la volonté de vostre Dieu, pourquoy bien-tost & fort horriblement, il s'apparoistra à vous, à cause de la rigueur du jugement, qui sera faict à ceux là qui commandent; car la misericorde est pour les pauvre: mais les puissans seront punis puissamment, pourquoy gardez vous, vous autres qui aspirez au commandement, puis qu'il vous doit servir de condemnation.

Le bon Capitaine Morel, fort Homme de bien & très-bon Catholique, estoit celuy par le moyen duquel nos Peres maintenoient un chacun dans leur devoir & en bon Chrestien, car l'exemple d'un Chef sert d'un grand commandement aux sujects, mais tous n'en suivoient pas neantmoins ses traces & ses conseils, pour ce que tous n'estoient pas Catholiques & serviteurs de Dieu comme luy, comme il a bien tesmoigne du depuis, aux despens de sa propre vie, en un voyage qu'il fit au Levant, auquel, ayant esté pris par les infidelles & barbares, on m'a dit qu'il fut par eux cruellement traicté & enfin empallé pour n'avoir voulu renier la foy comme avoient faicts plusieurs de ses compagnons mariniers, & partant peut estre conté au nombre des Martyrs.

J'ay dit cy-dessus qu'il semble que Dieu n'en vueille qu'aux bons, & laisse en prosperité les meschants, comme les prisonniers des Hurons qu'on engraisse pour le feu, mais c'est ce qui nous doit encourager, & non point affliger, disans avec l'Apostre en toute humilité. A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la Croix de mon Sauveur.

A mon voyage de la nouvelle France, je communiquay souvent avec un bon Catholique nommé le Capitaine Cananée, qui avoit receu des disgraces en mer autant qu'homme de sa condition. Il avoit esté pris & repris des Pirates tant d'Alger qu'autres, qui l'avoient mis au blanc, & réduit à servir ceux qu'il auroit pû auparavant commander. Retournant de Canada pour la France le sieur de Caen general de la flotte luy donna le gouvernement & la conduitte d'un petit navire avec 12 ou 13 Mattelots Catholiques & huguenots pour conduite à Bordeaux.

Je desirois fort passer dans son bord tant pour la devotion que j'avois à la saincte Magdeleine de laquelle le vaisseau portoit le nom, que pour le contentement particulier que je recevois à la communication de ce bon & vertueux Capitaine, mais ledit sieur de Caen general, & le sieur de Champlain avec quantité de nos amis me dissuaderent de m'embarquer dans un si petit vaisseau, plus aysé à périr qu'un plus grand, outre l'incommodité du balotage.

Je me resolus donc à leur conseil & me teins à ce qu'ils en voulurent, pendant que ce pauvre Cananée print vers la manche la routte de Bordeaux, d'où nous ne l'eusmes pas à peine perdu de veuë, qu'il fut enlevé par les Turcs, & mené en captivité, où il est mort comme je croy en bon Chrestien, aprés avoir souffert au delà des forces humaines, & gaigné le Paradis par la Croix.

Faute d'alimens necessaires, la pluspart des François tombèrent malades à Kebec. Deux de tuez par les Sauvages qui avoient encore dessein sur les autres, & d'un Huguenot qui voulut trop tard differer sa conversion.

CHAPITRE V.

LEs affaires du Capitaine Morel estant expediées à Tadoussac, on se mist sous voile pour Kebec, où la necessité de toutes choses commençoit à estre grande & importune aux hivernants, qui ne furent neantmoins gueres soulagez pour la venue des barques, qui ne leur donnerent pour tout rafraischissement, à 50 ou 60 personnes qu'ils estoient, qu'une petite barrique de lard, laquelle un homme seul porta sur son espaule depuis le port jusques à l'habitation, de manière qu'avant la fin de l'année, ils tomberent presque tous malades de la faim, & d'une certaine espece de maladie qu'ils appellent le mal de la terre, qui les rendoit miserables & languissants, & ce par la faute des chefs qui n'avoient pas fait cultiver les terres, ou eu moyen de le faire.

Tout l'equipage estant arrivé à Kebec, chacun se consola le mieux qu'il peut des biens de Dieu, car il n'y en avoit guere d'autre, force croix & peu de pain. Le retour du P. Joseph minuta un autre pareil voyage au P. Dolbeau qui croyoit y pouvoir opérer davantage, & representer mieux les necessitez du païs, mais il eut affaire avec les mesmes esprits, & tousjours aussi mal disposez au bien, & partant ny fist rien, davantage que perdre ses peines & s'en retourner derechef en Canada en qualité de Commissaire avec le frere Modeste Guines aussi mal satisfaict de des Messieurs qu'avoit esté le P. Joseph.

Ce peu d'ordre les fist à la fin resoudre de recommander le tout à Dieu, sans se plus attendre aux marchands, & faire de leur costé ce qu'ils pourroient, puis qu'il n'y avoit plus d'esperance de secours. Ensuitte de quoy un chacun des Religieux se proposa un pieux & particulier exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns, d'aller hyverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les Sacremens aux François, & ceux qui ne pouvoient davantage chantoient les louanges de nostre Dieu en la petite Chappelle, instruisoient les Sauvages qui les venoient voir &, vacquoient à la saincte Oraison, & à ce qui estoit des fonctions de Religieux.

Pendant le voyage du P. Dolbeau, le P. Joseph fist le premier Mariage qui se soit faict en Canada avec les ceremonies de la S. Eglise, entre Estienne Jonquest Normand, & Anne Hebert, fille aisnée du sieur Hebert, qui depuis un an estoit arrivé à Kebec, luy sa femme, deux filles & un petit garçon, en intention de s'y habituer, & y perseverent encores à present, nonobstant les grandes traverses des anciens marchands qui les ont traictez avec toutes les rigueurs possibles, pensans peut estre leur faire perdre l'envie d'y demeurer & à d'autres mesnages de s'y aller habituer qu'en condition de serviteurs ou plustost d'esclaves, qui estoit une espece de cruauté aussi grande que de ne vouloir pas qu'un pauvre homme joüisse du fruict de son travail. O Dieu par tout les gros poissons mangent les petits.

Messieurs les nouveaux associez ont à present adoucy toutes ces rigueurs & donné tout sujet de contentement à ceste honeste famille qui n'est pas peu à son ayse, & promettent encores de tres-favorables conditions & un bon traictement à toutes les autres familles qui s'y voudront aller ranger, qui de pauvres icy se peuvent rendre là facilement accommodés, s'il sont gens de bien & soigneux de travailler, car les mauvais, ny les faineants ne sont bons nulle part.

Pour un surcroy de mal-heur, avec les maladies & les necessitez qui estoient tres-grandes dans l'habitation, on estoit menacé de huict cens Sauvages de diverses nations, qui s'estoient assemblez és trois rivieres à dessein de venir surprendre les François & leur coupper à tous la gorge, pour prevenir la vengeance qu'ils eussent pu prendre de deux de leurs hommes tuez par les Montagnais environ la my-Avril de l'an 1617.

Mais comme entre une multitude il est bien difficile qu'il n'y aye divers advis. Cette armée de Sauvages pour avoir esté trop long-temps à se resoudre de la manière d'assaillir les François, en perdirent l'occasion, plus par divine permission, que pour difficulté qu'il y eut d'avoir le dessus de ceux qui estoient desja plus de demi morts de faim & abbatus de foiblesse. Le Capitaine la Foriere (que j'ay fort cognu) fin & cault entre tous les Sauvages & capable de conduire quelque bonne entreprise, voyant leur coup failli, & bien certain que les François avoient retrouvé les corps morts sur le bord de la riviere, & sçeu le mauvais dessein de leur assemblée, vint à l'habitation où un nommé Beauchesne commandoit pour lors, & faisant de l'effaré & comme ne sçachant pas que les François eussent desja esté advertis; dit qu'il luy vouloit parler en secret & à tous ceux de ses gens qui avoient de l'esprit, c'est à dire, quelque authorité, charge ou office au Conseil, & que ses autres n'en entendissent rien; voyez la finesse du bon homme, pour descouvrir une chose qu'on sçavoit des-ja & qu'il ne pouvoit taire qu'en se rendant coulpable.

Il leur dit donc, comme deux François avoient esté tuez par des Sauvages particuliers qu'il ne cognoissoit point, & de plus qu'il y avoit aux trois Rivieres environ huict cens jeunes hommes de diverses nations, assemblez pour leur venir coure sus & se rendre maistre de l'habitation, & que pour son particulier il n'avoit jamais esté consentant d'une si meschante resolution, de laquelle il les avoit bien voulu advertir, afin qu'ils se donnassent sur leur garde, & que pour un plus evident tesmoignage de sa fidélité, il vouloit cabaner auprès d'eux, & moyenner quelque accommodement entr'eux & les Sauvages.

Nos Peres, & tous ceux du Conseil, jugerent bien à la contenance du bon homme & en tous ses discours, qu'il traictoit pour son interest particulier, d'estre continué dans l'amitié des François ausquels il n'avoit peu nuire, & n'estre pas declaré ennemy de ceux de sa patrie qu'il sembloit abandonner pour se joindre à nous, mais d'un procedé si subtil & une invention si gentille, qu'il eut par ceste sagesse des presens de toutes les deux parties.

Or aprés plusieurs allées & venues, l'armée sauvagesse considerant, que difficilement pourroient ils prendre les François sans armes, comme ils eussent pû faire quelque temps auparavant, & n'ayans plus dequoy vivre, ny moien de chasser ny pescher pour n'en estre la saison. Ils envoyérent le mesme la Foriere demander pardon & reconciliation avec les François, avec promesse de mieux faire à l'advenir, ce qu'ils obtindrent d'autant plus facilement que la paix estoit Necessaire à l'une & à l'autre des parties. Ensuitte ils envoyerent quarante Canots de femmes & d'enfans pour avoir dequoy mange, disans qu'ils mouroient tous de faim, ce que consideré par ceux de l'habitation, ils leur distribuerent ce qu'ils purent, un peu de pruneaux & rien plus, car la necessité estoit grande par tout entre nous aussi bien qu'entre les Sauvages: laquelle fut cause de nous faire tous filer doux & tendre à la paix.

La chose estant reduite à ce point, il ne restoit plus qu'à conclure les articles, mais pource que les Sauvages demeuroient tousjours à leur ancien poste, on envoya sauf conduit à leurs Capitaines pour descendre à Kebec, où ils arriverent chargez de presens & de complimens avec des demonstrations de vraie amitié, pendant que leur armée faisoit alte à demi lieuë de là.

Les harangues ayans esté faictes & les questions necessaires agitées avec une ample protestation des Montagnais qu'ils ne cognoissoient les meurtriers des François, ils offrirent leurs presens & promirent qu'en tout cas ils satisferoient à ceste mort, Beauchesne & tous les autres François estoient bien d'avis de les recevoir à ceste condition, mais le P. Joseph le Caron & le P. Paul Huet, s'y opposerent absolument, disans qu'on ne devoit pas ainsi vendre la vie & le sang des Chrestiens pour des pelleteries, que ce seroit tacitement autoriser le meurtre, & permettre aux Sauvages de se vanger sur nous & nous mal-traicter à la moindre fantasie musquée qui leur prendroit, & que si on recevoit quelque chose d'eux, que ce devoit estre seulement en depost, & non en satisfaction, jusques à l'arrivée des Navires, qui en ordonneroient ce que de raison. Ains Beauchesne ne receut rien qu'à ceste condition.

De plus nos Peres insisterent que les meurtriers devoient estre representez, mais ne l'ayant pu obtenir sur l'excuse que les Sauvages faisoient de ne les cognoistre point. Ils leur demandèrent deux ostages pour asseurance qu'ils les representeroient venans à leur cognoissance, & en estant interpellé, ce qu'ils promirent faire, puis nous donnerent les deux ostages qui furent deux garçons, l'un nommé Nigamon, & l'autre Tebachi, assez mauvais garçon bien qu'il fust fils d'un bon pere, pour le premier il estoit assez bon enfant & se porta tousjours au bien. Nos Peres l'instruirent à la foy & aux lettres pendant tout un Hyver qu'il demeura avec nous, & à l'arrivée des Navires il eut esté bien ayse d'aller en France pour y vivre parmi les Chrestiens, mais ny luy ny eux ne le peurent obtenir des marchands, non plus que pour plusieurs autres; pour le second il s'enfuit aprés avoir esté quelque temps à l'habitation, dequoy on ne se mit guere en peine, aussi ny avoit il guere d'esperance de pouvoir faire d'un si mauvais garçon un bon Chrestien.

Les Navires qu'on attendait au Printemps arrivèrent fort tard particulierement le grand, dans lequel commandoit le sieur de Pont Gravé, le petit arriva assez favorablement, mais si peu muni de victuailles, qu'il n'en avoit quasi que pour son voyage, cependant on ne sçavoit plus que manger, tout le magasin estoit desgarni & n'y avoit plus de champignons par la campagne, ny de racines dans le jardin, on regardoit du costé de la mer & on ne voyoit rien arriver; la saison se passoit, & tous desesperoient du salut du sieur du Pont & d'estre secourus assez à temps. Les Religieux estoient assez empeschez de consoler les autres pendant qu'eux mesmes patissoient plus que tous. Leur recours principal estoit la saincte Oraison & aux larmes qui leur servoient en partie de pain, & taschoient de consoler les pauvres hyvernans en leur preschant la patience & d'esperer en Dieu qui n'abandonne jamais les siens au besoin, & comme le pere Paul leur eut recommandé de prier pour ledit sieur du Pont, pendant que lui mesme diroit la saincte Messe à son intention ils se prirent tous à plorer & se lamenter avec tant de vehemence qu'ayant flechi Dieu à exaucer leurs voeux, il leur fist la grace de voir peu de jours après ledit sieur du Pont avec le grand Navire qu'ils pensoient estre perdu, estre dans leur port asseuré, ce qui leur causa une joye telle que l'on peut penser.

Si jamais ils deussent louer Dieu ce fut lors, car le subject y estoit grand & puissant, comme des personnes secourues au temps qu'ils croioient tout perdu & les choses plus desesperées, les louanges qu'ils en rendirent à Dieu furent accompagnées, non plus de larmes de tristesses, mais de joye avec un tel excés qu'ils en estoient comme hors d'eux mesmes, donc la nature par ses deux passions fut quasi estouffée & comme n'ayant plus de sentiment. Le sieur du Pont entra dans la Chappelle avec les autres pour y rendre luy mesme ses voeux & accompagner leur devotion comme il fist avec un rare exemple, car comme ils avoient esté dans le hazard de mourir de faim, luy d'autre costé avoit pensé perir dans les eauës, & estre ensevely dans le ventre des poissons.

De ceste quantité de malades que la necessité avoit alité n'en mourut neantmoins aucun fors un huguenot Escossois, qui selon les apparences ne devoit pas si tost mourir, je croy que ce pauvre homme estoit heretique plustost par respect humain, & peur de desplaire à son maistre qu'autrement, puis qu'estant d'une religion si contraire à la nostre il desiroit neantmoins avoir le P. Paul à sa mort & non plustost comme si Dieu luy eut donné parolle & choix de l'heure de sa conversion, & en avoit fort enchargé la dame Hébert, laquelle ne voulant manquer à une oeuvre si charitable & qui concernoit la conversion & le salut d'une ame esgarée, en fist son devoir & pria le Pere de s'y trouver, ce qu'il fist à l'instant mesme, mais comme il pensa luy parler de son salut & de se remettre dans le giron de la S. Eglise par une vraye conversion à Dieu, il luy respondit d'une voix affreuse, souvent reiterée; mon Pere il est trop tard, il est trop tard, & n'en pû jamais tirer autre responce pendant trois quarts d'heure de temps qu'il demeura là auprés de luy & mourut ainsi desesperé de la misericorde de Dieu, rendant son ame miserable entre les mains de Sathan qui l'emporta au profond des enfers en punition de son ingratitude & pour avoir refusé la grace au temps que Dieu la luy presentoit. Pour nous apprendre à nous autres, de n'attendre point si tard nostre conversion & l'amendement de nostre vie, peur de ne pas trouver Dieu quand nous le chercherons, s'il ne nous a trouvé quand il nous a cherché.

Le sieur du Pont ayant mis ordre à tout ce qui estoit necessaire pour l'habitation & consolé un chacun de ses victuailles, il monta aux trois Rivieres pour la Traicte, où le P. Paul fist dresser une Chappelle avec des rameaux pour la saincte Messe qu'il y celebra tout le temps qu'on fut là. Il excita aussi Beauchesne & tous les autres François de faire les feux de la S. Pierre, & de tirer en l'honneur du Sainct tous les perriers de la barque. Le Borgne de l'Isle Capitaine Algoumequin y estoit present, mais comme on luy vint à dire de se retirer de derriere le perrier qu'on alloit tirer, il s'en scandaliza & n'en vouloit rien faire, disant que les vrais Capitaines n'avoient point de peur, mais on le contraignist pourtant de se retirer, qui fut bien à la bonne-heure pour luy et pour les François, car le perrier creva & jetta sa culasse par le mesme endroit d'où on l'avoit faict sortir, & s'il luy fust mesarrivé nonobstant l'advertissement qu'on luy avoit donné, ceux de sa nation l'eussent creu tué à dessein, & nous eussent faict la guerre unis avec sous les autres Sauvages, lesquels quoy que moins armez que les François estoient capables de nous troubler & venir à main armée-jusques à l'habitation, où on n'est pas si fort qu'on aye besoin d'ennemis plus forts que les mousquites & la faim.

La traicte estant finie, & les Sauvages partis, chacun rentra dans les barques qui se rendirent promptement à Kebec, où il fut jugé à propos & necessaire aux PP. Paul & Pacifique du Plessis, de faire un voyage en France dans les premiers Navires qui se mettroient sous voile, pour le bien du païs, ce qu'ils executèrent comme bons Religieux, la mesme année, & revindrent la suivante avec le père Guillaume Poulain, sans avoir pu gaigner sur l'esprit des marchands non plus que les autres Religieux precedens.

Du premier Jubilé gaigné en la nouvelle France. De la mort de Frere Pacifique, & du commencement de nostre Convent de sainct Charles en Canada, avec une lettre du P. Denis Jamet Commissaire traictant de nostre establissement.

CHAPITRE VI.

IL ne suffit pas au malade d'avoir une bonne medecine pour se faire quitte de son mal. Il la faut avaller si l'on en veut recevoir guerison. Dieu est mort pour tous, mais tous ne cooperent point à la grace, & par ainsi tous ne seront pas sauvez. Je m'esjouy maintenant en mes souffrances pour vous, & accomplis le reste des afflictions de Jesus-Christ, en ma chair pour son corps, qui est l'Eglise, disoit le le S. Apostre aux Coloss. I.

Le R.P. Dolbeau comme un bon pere spirituel qui a soing de ses ouailles, apporta de France, un jubilé obtenu de nostre S. Pere le Pape pour la nouvelle France, lequel il publia le 29 Juillet 1618 dans la Chappelle de Kebec, (car il n'y a pas encor d'Eglise) & en fist faire la procession pour l'ouverture cinq ou six jours aprés son arrivée, au grand contentement & consolation d'un chacun, pour estre le premier qui se soit jamais gaigné dans le Canada.

Le P. Joseph qui des-ja avoit passé une année entiere dans le païs des Hurons, desira aussi d'aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue & les instruire, par aprés en la foy, il partit le 9 de Novembre 1618 avec un jeune garçon François, qui desiroit se rendre capable de servir un jour de truchement à la compagnie des marchands. Les peines & les incommoditez qu'il souffrirent furent grandes à la verité, car outre qu'il falloit souvent changer de place, & faire tous les jours de nouveaux trous dans le profond des neiges pour pouvoir coucher & y passer les longues nuicts de l'hyver, la fumée & les grands froids luy donnoient encor bien de la peine, mais beaucoup plus la faim & la necessité, lors que manquans de chasse, ils ne sçavoient de quoy se rassasier, & cela leur arrivoit assez souvent par le mauvais mesnage des Sauvages, car lors qu'ils avoient dequoy, ils faisoient jour & nuict bonne chere & bon feu sans se soucier du lendemain, mais quand tout estoit dissipé, & que la chasse et la pesche ne leur en disoit point vous eussiez veu alors des gens bien empeschez à contenter des ventres qui n'avoient point d'oreilles.

Quand on veut aller demeurer ou hyverner avec les Sauvages errants, on se met sous la conduite d'un de leur chef de famille, lequel a soing de vous nourrir & heberger comme son domestique, ou comme son enfant, car de se mettre au commun on ne seroit pas bien, & si on n'y pourroit subsister longuement, pour ce qu'ils se separent souvent pour la chasse, les uns d'un costé & les autres d'un autre, & par ainsi ne pouvant faire vostre cas à part, faudroit que mourussiez de faim ou que retournassiez avec les François.

Celuy avec lequel le P. Joseph hyverna se nommoit Choumin, qui signifie en langue Montagnaise, un Raisin, les François l'appelloient le Cadet à cause qu'il est fort propre & net de sa personne, sent peu son Sauvage & rend tout le service qu'il peut aux François qu'il ayme cordialement & véritablement, & non feintement ou avec dissimulation comme l'on faict pour le jourd'huy.

Pendant cet hyvernement, la femme de Choumin accoucha d'un garçon qu'il voulut estre nommé Pere Joseph, qui estoit le plus grand signe d'amitié qu'il eut pû tesmoigner à ce bon pere, car en effect il l'aymoit de coeur & d'affection. Il luy dit doncques: Pere Joseph mon frere, (ainsi l'appelloit-il) voilà ma femme qui est accouchée d'un garçon, comment l'appellerons nous, je voudrois bien qu'il se nomma Pere Joseph. A quoy le Pere luy repartist qu'il vaudroit mieux qu'il luy donnast le nom de Monsieur du Pont l'un des Capitaines & chefs de la traicte, qui seroit un bon moyen de se faire aymer de luy & de profiter en ses visites. Car disoit le Pere Joseph, mon amitié t'est des-ja toute acquise & t'aymeray tousjours sans cette gratification, & en outre je suis pauvre & hors de la puissance de te pouvoir faire du bien comme peut Monsieur du Pont, advise donc bien à ce que tu dois faire, afin que tu ne te repente point par après: car je te dis derechef que je t'ayme & ne te peux faire riche. Il n'importe, respondit Choumin, j'ayme bien Monsieur du Pont & tous les François, mais je t'ayme encor plus qu'eux tous. C'est pourquoy je veux qu'il se nomme pere Joseph & quand il fera grand je te le donneray pour l'instruire & demeurer avec toy car je ne veux point qu'il soit marié, ains qu'il soit habillé & vive comme toy.

Et puis luy monstrant son autre fils qui estoit celuy qui a esté depuis baptizé à nostre Convent de Kebec, & travaillé par le démon, luy dit: en voicy encor un autre que je te donneray quand il sera un peu plus grand pour envoyer en France, & veux qu'il soit baptizé, & vive encor comme toy, sans femme & en mesme habit. Ils eurent plusieurs autres entretiens sur ce sujet, dans lesquels le P. Joseph prenoit occasion de luy parler de Dieu & de nostre croyance, & le Sauvage de l'entretenir de leurs resveries & superstitions ausquelles il recognoissoit mesme par les raisons du Pere, un grand aveuglement. Puis fut conclud que le nouveau né se nommeroit Pere Joseph, & y est encore appellé par les François & par tous ceux de sa nation.

Le 30 de Novembre parut sur leur orizon, la mesme Commette qui paroissoit en France, jusqu'au 12 de Decembre, qu'elle ne se vit plus, tellement qu'on pouvoit donner là, la mesme interpretation qu'on en donnoit icy. Plusieurs escrivains ont employez leur plume & leur temps pour d'escrire des effects des Commettes & bien que soit chose naturelle & contingente selon les Astrologues, si est-ce qu'ils nous font croire qu'elles sont ordinairement comme un signal donné de Dieu, de plusieurs grands mal-heurs qui nous doivent arriver, comme les evenemens passez & presens nous le tesmoignent assez, car depuis la derniere qui parut l'an 1618 nous n'avons veu que guerres & miseres dans une partie des Provinces de la Chrestienté & en verrons encores de bien grandes, car le glaive de Dieu n'est pas encores rengainé, ny ses verges jettées au feu, ce fera pour quand il vous plaira, Seigneur, qui cognoissez les meschans & ceux qui molestent vostre Eglise & vostre peuple.

L'Hyver estant passé, & le Printemps pluvieux commençant à descouvrir les terres par tout auparavant couverte de neiges, le bon Pere Joseph prit congé de ses Sauvages & en partit pour revenir entre ses freres l'unziesme de Mars, 1619.

La vie & la mort sont entre les mains de Dieu, & personne n'est certain de l'heure de son trespas, non plus que de son salut ou de sa condamnation, car comme dit l'Apostre, personne ne sçait s'il est digne d'amour ou de hayne, du feu ou de la gloire, du bien, ou du mal de l'enfer ou du Paradis, car pour parfait qu'on soit il y a tousjours à craindre jusques à ce qu'on aye passé le pas, mais pas espouventable: l'instant de la mort, qui nous doit faire trembler au seul resouvenir de nos pechez, bienheureux sont les morts qui sont morts au Seigneur & qui ont vescu en leur vie comme ils ont desiré d'estre trouvé en la mort, car comme nous ne mourons qu'une fois, il faut tascher de bien mourir & on ne peut bien mourir qu'en bien vivant, comme a fait nostre bon frère Pacifique decedé à Kebec le 13 d'Aoust l'an 1619.

Ce bon Religieux estoit donc de beaucoup de belles vertus & des qualités requises en un vray frère Mineur, mais il avoit sur toutes la charité en singuliere recommandation, car quand il estoit question d'assister le prochain il y alloit comme un homme, pour gaigner des pistoles, mais des pistoles du Paradis. J'ay quelquefois veu les Superieurs le reprendre de cette trop grande ardeur, mais il les prioit de si bonne grace que cognoissant cette grande compassion qu'il avoit dans son ame, laquelle s'estendoit jusques aux animaux mesmes ausquels il ne pouvoit faire de mal, ils le laissoient faire ses oeuvres de charité, & à la fin estant tombé malade. Dieu le voulant remunerer de ses travaux passez, il deceda le dit 24e jour d'Aoust aprés avoir receu tous les Sacremens en grande devotion, & fut enterré à la Chappelle de Kebec avec les ceremonies de la S. Eglise, regretté d'un chacun & pleuré presque de tous, tant des Chrestiens que des Sauvages; qui perdirent en luy un grand support & la principale de leur consolation en maladie.

Le 7 Septembre de la mesme année 1619 plusieurs de nos amis, nous ayans asseuré de quelques aumosnes, & entr'autres le sieur des Boues grand Vicaire de Pontoise nostre Sindique (encor que la qualité ne luy en fut donnée que l'année d'aprés) & le sieur Houel Secretaire du Roy, nos deux principaux bienfacteurs pour le Canada, l'on commença d'amasser les materiaux & de joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, où le Pere Dolbeau fist mettre la premiere pierre le 3 juin 1620.

Nos Religieux trouverent l'invention de faire construire un four à chaux, qui leur servit merveilleusement pour adoucir les frais de nostre bastiment. Il n'y eut que les journées & l'entretien de dix ou douze ouvriers que nous eusmes peines de faire payer par de nouvelles questes, que nous fismes, à Paris & par tout ailleurs chez de nos amis, car les marchands ne nous y assistoient presque en rien (excepté le sieur du Pont Gravé en ce qu'il pouvoit de son particulier,) & se contentoient de nous donner la nourriture de nos Religieux comme ils y estoient obligez dés nostre entrée audit païs, & depuis par Articles accordez par Monseigneur le Duc de Montmorency Vice-roy de Canada, &c.

Lesdits de Caen ou leurdite societez sera tenue de nourrir six Frères Recollects à l'ordinaire, comprit deux qui seront souvent aux descouvertures dans le païs parmy les Sauvages. Faict & arresté double, entre nous soubsignez esdits noms, à Paris le huictiesme jour de Novembre 1620. Dolu de Caen, ainsi signé.

Or en ce temps là estoit pour Commissaire de nos Peres de Canada, le R. P. Denis Jamet, lequel apportoit tout le soing possible à l'advancement tant pour le spirituel que pour le temporel du païs, & pour ce que la lettre qu'il en escrivit à Monsieur le grand Vicaire de Pontoise le sieur des Boues, vous en peut dire les vrayes particularitez mieux que je ne sçaurois de mon invention & de ma plume baiguaiante, je l'ay d'escrite pour vostre contentement.

Lettre du P. Denis Jamet Recollect, au sieur des Boues, grand Vicaire de Pontoise.

Pax Christi.

MONSIEUR, Comme il n'y a rien qui charme & agrée mieux aux esprits genereux que les hautes entreprises, aussi n'ayment ils personne que ceux qui poussez, de mesme generosité, secondent leurs volontez. Vous sçavés, Monsieur, quel est nostre dessein, je le vous ay manifesté sans vous en rien cacher, il est petit en son principe, mais si Dieu y continue ses benedictions, il sera sans doute grand, puisque Dieu vous a imprimé en l'ame le desir de bien faire en la nouvelle France, (comme vous faictes tous les jours en l'ancienne,) & de seconder ceux pour qui l'amour de Dieu, & le salut des ames, quittent la douceur de leur patrie pour s'establir en un pays Sauvage & inculte afin qu'en cultivant les terres, l'on trouve moyen de cultiver les ames. Je ne puis que je ne vous honore, & que je ne prie Dieu cent & cent fois pour vostre prosperité, & santé, & que je ne vous escrive de nostre voyage & comment nos entreprises sont mieux reussy que nous ne pensions, en nostre partement, donc nous nous divisasmes en deux bandes. Je partis le premier avec l'un de nos freres appellé Bonaventure, dans le premier Navire qu'on nomme la Salamande, nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la Passion, & arrivasmes le Samedy des Octaves de l'Ascension, dans le port de Tadoussac, qui est un port naturel, où ils ont accoustumé retirer les Navires, cependant qu'avec les barques ils montent à mont la riviere pour traicter avec les Sauvages. A nostre arrivée, nous sçeumes que le sieur du Pont Gravé Capitaine pour les Marchands dans l'habitation avoit commencé à nous faire bastir une maison (laquelle depuis nostre arrivée nous avons faict achever) dont je fus fort, resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beauté du bastiment, le corps du logis donc est faict de bonne & forte charpente, & entre les grosses pièces une muraille de 8 & 9 pouces jusque à la couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt-deux, il est à double estage: nous divisons le bas en deux: de la moitié nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & où logerons nos gens: au second estage nous avons une belle grande chambre puis quatre autres, petites: dans deux desquelles que nous avons faict faire tant soit peu plus grandes que les autres, y a des cheminées pour retirer les malades, à ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne pierre & bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au dessoubs est la cave de vingt pieds en carré, & sept de profond.

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