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En fin aprés avoir bien trainé, heurté & porté nostre pauvre canot, il fallut luy donner congé car il n'en pouvoit plus, faisoit force eau, & nous menaçoit de couler à fond si on ny remedioit promptement. Il fut donc question d'en faire un autre pour le reste du voyage, car de demeurer en chemin il n'y avoit point d'apparence, & d'avancer il n'y avoit plus moyen, mes Sauvages furent donc chercher des escorces de bouleaux dans les plus prochaines forests pour y travailler en toute diligence, pendant que je restay seul en nostre cabane joignant deux autres d'Algoumequins avec lesquels je m'entretins.
Ces Algoumequins avoient deux jeunes ours privez, gros comme moutons, qui continuellement luttoient, couroient & se jouoient par ensemble, puis c'estoit à qui auroit plustost monté un arbre qu'ils embrassoient comme un homme & descendoient, de mesme: mais l'heure du repas venue, ces meschans animaux ne nous donnerent aucun repos, car de leur dents & de leurs pattes, ils nous vouloient arracher nos escuelles pour en manger la sagamité.
Mes Sauvages rapporterent avec leurs escorces, une tortue pleine d'oeufs, qu'ils firent cuire vive les pattes contre-mont sous les cendres chaudes, et m'en firent manger les oeufs gros & jaunes corne le moyeu d'un oeuf de poule, sa chair sembloit veau, mais j'eusse est fort ayse de m'en priver, plustost que de voir ensevelir dans les brasiers ardans cette pauvre beste en vie, qu'ils accommoderent de la sorte, peut estre, en sacrifice, car comme j'ay dit ailleurs ils en ont quelque espece.
Ce lieu estoit fort plaisant & aggreable, accommodé d'un tres-beau bois de gros pins fort hauts, droits & presque d'une egale grosseur & hauteur, sans meslange d'aucun autre bois que de pins, net & vuide de broussailles, & halliers, de sorte qu'il sembloit estre l'oeuvre & le travail d'un excellent jardinier.
Avant partir de là, mes Sauvages y afficherent les armoiries du bourg de S. Joseph, autrement Quieunonascaran; car chacun bourg ou village des Hurons a ses armoiries particulieres, qu'ils affichent sur les chemins faisans voyages, lorsqu'ils veulent qu'on sache qu'ils ont passé celle part, ou pour autre raison qu'ils ne m'ont point fait sçavoir.
Les armoiries de S. Joseph, furent depeintes sur un morceau d'escorce de bouleau, de le grandeur d'une fueille de papier, où il y avoit un canot grossièrement crayonné avec autant de traicts noirs tirez dedans; comme ils estoient d'hommes, & pour marqué que j'estois en leur compagnie, ils avoient grossierement dépeint un homme au dessus des traictes du milieu, & me dirent qu'ils faisoient ce personnage ainsi haut eslevé par dessus les autres, pour donner à entendre aux passans, qu'ils avoient un Capitaine François avec eux (car ainsi m'appelloient ils) & au bas de l'escorce pendoit un morceau de bois sec, d'environ demy pied de longueur, & gros comme trois doigts, attaché d'un brin d'escorce, puis ils pendirent cette armoirie au bout d'une perche fichée en terre, en peu penchante sur le chemin.
Toute cette ceremonie estant achevée, nous partimes avec nostre nouveau canot, & portames encore ce jour là mesme tout nostre équipage à 6 ou 7 sauts, mais comme nous pensasmes après descendre un courant d'eau, nous fusmes portez si rudement contre un rocher, qu'il fist un trou dans nostre canot, qui le pensa couler à fond, si la diligence de nos hommes ne nous eut mis promptement à terre, où nous recousimes une piece à la blessure.
Je ne fay point icy mention de tous les hazards & dangers que nous courusmes en chemin, ny de tous les sauts où il nous fallut porter tous nos pacquets par de très-longs & fascheux chemins, ny comme beaucoup de fois nous courusmes risque de nostre vie & d'estre submergez dans des cheutes d'eau espouvantables, comme a esté du depuis le bon P. Nicolas, & un jeune garçon François nostre disciple, qui le suivoit de prés dans un autre canot, pour ce que ces dangers & perils sont si frequents & ordinaires, qu'en les descrivans tous, ils sembleroient des redites par trop rebatues, c'est pourquoy je me contente d'en rapporter icy quelqu'uns, & lors seulement que le sujet m'y oblige.
Le soir aprés un long travail, nous cabanames à l'entrée d'un saut, d'où je fus long-temps en doute que vouloit dire un grand bruit accompagne d'une grande & obscure fumée qui s'elevoit jusques à perte de veue. Je disois, ou qu'il y avoit là un village ou que le feu estoit dans la forest à une lieuë de nous, mais je me trompois en toutes les deux sortes, car ce grand bruit & ces fumées provenoient d'une cheute d'eau de 25 ou 30 pieds de haut entre des rochers que nous trouvames le lendemain matin. Aprés ce saut, environ la portée d'une arquebuzade, nous rencontrames sur le bord de la mesme riviere, ce puissant rocher, duquel j'ay fait mention au chap. 30 de ce 2e livre que mes Sauvages croyoient avoir esté homme mortel comme nous & puis metamorphosé en ceste pierre par la permission & le vouloir du Createur, à un quart de lieuë de là, nous trouvames encore une terre fort haute, entremeslée de rochers, plate & vide au dessus & qui tenoit comme d'une haute muraille à cette riviere Algoumequine.
Ce fut icy ou mes gens pour ne me pouvoir persuader que ceste montagne eut un esprit vivant dans ses entrailles, qui la regit & gouverne m'en monstrerent un visage assez austere contre leur ordinaire: aprés nous portasmes encore tout nostre equipage à 3 ou 4 sauts, au dernier desquels nous nous arrestames un peu à couvert sous des arbres pendant un grand orage, qui nous avoit des-ja percé de toutes parts jusques aux os, puis aprés avoir encore passé un grand saut où le canot fut en partie porté & en partie traisné, fusmes cabaner sur une pointe de terre haute eslevée entre la riviere qui vient du Saguenay & va à Kebec, & celle-cy qui se rendoit & perdoit dedans tout de travers.
Les Hurons descendent jusqu'icy pour aller au Saguenay, & vont contre-mont l'eau, & neantmoins la riviere du Saguenay, qui entre dans la grand riviere de S. Laurens à Tadoussac, a son fil & courant tout contraire, tellement qu'il faut necessairement que ce soient deux rivieres distinctes, & non une seule, puis que toutes deux se rendent & se perdent dans le mesme fleuve S. Laurens, il est vray, qu'il y a de la distance, d'un lieu à l'autre prés de 200 lieuës, c'est pourquoy je n'asseure nullement de rien puis mesmes que nous changeames si souvent de chemin, allans & revenans des Hurons à Kebec, que cela m'a fait perdre l'entière certitude & la vraye cognoissance du droit chemin & de la situation des lieux, autrement je l'aurois mieux observée.
Nous laissames le chemin de main gauche qui conduit en la Province du Saguenay, & prismes celuy qui est à droite pour Kebec, mais il me resouvient encore de l'estonnement admirable que causoit en nos yeux ce meslange de rivieres, car nous fismes plus de 6 ou 7 lieuës de chemin, que je ne pouvois encore sortir de l'opinion (ce qui ne pouvoit estre) que nous allions contre mont-l'eau, & ce qui me mit en cet erreur, sur la grande difficulté que nous eumes à doubler la pointe, & que le long de la riviere jusqu au saut, l'eau se souslevoit, s'enfloit, tournoyoit & bouillonnoit par tout comme une chaudiere sur un grand feu, puis, des raports & traisnées d'eau qui nous venoient à la rencontre un fort long espace de temps, & avec tant de vitesse, que si nous n'eussions esté habiles de nous en destourner avec la mesme promptitude, nous estions pour nous y perdre & submerger. Je demanday à mes Sauvages que c'estoit, & d'où cela pouvoit proceder, ils me respondirent que c'estoit un oeuvre du diable ou le diable mesme.
Approchant du saut, en un tres-mauvais & dangereux endroit, nous receumes des grands coups de vagues dans nostre canot, & encor en danger de pis, si les Sauvages n'eussent esté stilez & habiles à la conduite d'iceluy, pour leur particulier ils se soucioient assez-peu d'estre mouilliez, car ils n'avoient point d'habits sur le dos qui les empeschat de dormir à sec, mais pour moy cela m'estoit un peu plus incommode, & craignois fort pour nos livres particulièrement, mais cette crainte, ne m'empeschoit pas d'estre bien mouillé, & de me lever le matin sans estre seiché.
Nous nous trouvasmes un jour bien empesché dans des grands bourbiers, & profondes fanges, approchant d'un lac, où il nous fallut passer avec des peines nompareilles, & si subtilement & legerement du pied, que nous pensions à toute heure enfoncer jusques par dessus la teste au profond du lac, qui portoit en partie cette grande estendue de terre noire & fangeuse: car en effet tout trembloit sous nous.
De là nous allasmes prendre nostre giste en une ancre de terre, où desja estoient cabanez depuis quatre jours un bon vieillard Huron, avec deux jeunes garçons, qui estoient là attendans compagnie, pour passer à la traite par le pays de Honqueronons; car ils n'y osoient passer seuls, pour ce que ce peuple est malicieux jusques là, que de ne laisser passer par leurs terres au temps de le traite, un ou deux canots seulement, mais veulent qu'ils s'attendent l'un l'autre, & passent tous à la fois, pour avoir leurs bleds & farines à meilleur prix, qui leur contraignent de traiter pour des pelleteries.
Le lendemain matin arriverent encor deux autres canots Hurons, qui cabanerent auprés de nous; mais pour cela personne n'osoit encore se hasarder de passer peur d'un affront. A la fin mes hommes qui n'estoient pas en resolution de faire là un si long sejour, me supplierent d'accepter la charge de Capitaine de leurs canots, & d'avouer pour miennes toutes leurs marchandises, bleds & farines, ce que je fis par charité, & pour leur conservation, car sans cette invention ils n'eussent pas ozé passer, & passants ils eussent peut-estre esté aussi mal traittez de ce peuple superbe, que deux autres canots Hurons, qui n'estoient point de nostre bande, & voulurent tenter la fortune, contre nostre advis, mais à leur despens, car leurs marchandises leur furent ostées, & en partie vollées, & le reste payé à vil prix.
Des Honqueronons ou Sauvages de l'Isle, & de leur humeur, & d'un lac couvert de papillons.
CHAPITRE VIII.
NOus partismes donc de cette ancre de terre, mais ayans à peine advancé une demie heure de chemin, nous apperceumes deux cabanes que nous creumes estre de l'Isle, dressées en un cul de sac, en lieu eminent, d'où on pouvoit descouvrir de loing tous ceux qui entroienr dans leurs terres. Mes Sauvages les voyans eurent opinion que c'estoient sentinelles posées pour leur en empecher le passage, & qu'il estoit necessaire de les aller recognoistre, & sçavoir d'eux si c'estoit à nous à qui ils en vouloient, & là dessus me prierent de me cacher dans le canot, afin que n'estant apperceu d'eux, je peusse estre tesmoin auriculaire de leur discourtoisie & dispute, pour leur en faire aprés une reprimande, & qu'ils n'auroient garde car disoient-ils, s'ils vous appercevoient avant de nous parler, ils n'auroient garde de nous gourmander, & par ainsi vous seriez en doute de leur malice, & de nostre juste apprehension.
Nous approchames de ces deux cabanes en la posture qu'ils desirerent, & leur par lames un assez long-temps, mais ces pauvres gens ne songeoient à rien moins qu'à nous, & ne s'estoient là cabanez que pour la pesche, & la chasse, à quoy ils s'occupoient pour vivre, & par ainsi nous reprismes promptement nostre routte, & allames passer par un lac assez grand, & de là par la riviere qui conduit au village, laissant à main gauche le droit chemin de Kebec, d'où on comptoit de là environ cent quatre vingts lieuës.
Je loue mon Dieu de toutes choses, & le prie que ma peine & mon travail luy soient agreables, mais il est vray que nous pensames perir ce jour là en deux tres-mauvais endroits proche la cheute du lac dans la riviere, où l'eau par ses soudains souslevemens, & ses ondes inopinées, nous penserent engloutir & coulera fond.
Ces perils passez, nous fusmes descendre dans un petit bois taillis, tout couvert de fraizes, desquelles nous fismes nostre meilleur repas, & reprimes nouvelles forces pour passer jusques à nos Quieunontateronons, où nous arrivames ce jour là mesme, après avoir faict vingt lieues & plus de chemin.
Ce village estoit placé sur le bord de la riviere dans une belle pleine, d'où nous fumes apperceus à plus d'une lieuë du port, où presque tous les Sauvages se rendirent avec de grandes huées, & des bruits qui nous estourdissoient, car on n'entendoit par tout qu'une voix, ou par complimens, ou pour se mocquer nous, qui nous rengions à leur mercy, je croy neantmoins le premier par une raison qu'ils esperoient profiter de nos; vivres, car à mesme temps que nous eumes mis pied à terre, ils sauterent dans notre canot, & se saisirent de nos bleds, & farines pour les eschanger à leur devotion, contre des pelleteries qu'ils ont à foison, mais comme la charité bien ordonnée commence soy-mesme, sçachans que nos vivres nous faisoient besoin, j'y mis le hola, (car mes gens n'osoient dire mot,) & par ce moyen tout nous fut conservé, & porté au lieu que choisimes pour cabaner, un petit jet de pierre esloigné du village, pour eviter leurs trop fréquentes visites.
Il ne faut point douter neantmoins, que ces Honqueronons ne vissent bien (comme ils nous en firent quelque reproches) que les bleds & farines n'estoient point à moy, & que ce que ie m'en disois le maistre, estoit de l'invention de mes gens qui m'en avoient prié, pour les conserver, & s'exempter de leur violence & importunité, mais il leur fallut avoir patience, & mortifier leur sentiment, car ils n'osoient m'attaquer, ou me faire du desplaisir, peur du retour à la traite de Kebec, où ils ont accoustumé d'aller, tous les ans faire leur emploite & rapporter des marchandises.
Ce peuple est (à mon advis) le plus reveche, le plus superbe & le moins courtois de tous ceux que j'ay jamais conversé en toutes les terres du Canada, du moins me l'a il semblé, pour le peu que je les aye pratiqué, mais aussi est il le mieux couverte, le mieux matachié, & le plus jolivement paré de tous, comme si à la braverie estoit inseparablement atachée la superbe, & la vanité, comme nous voyons en quelque parens de nos Religieux, lesquels semblent avoir honte de s'advouer pour tels, pour les voir pauvrement habillez, maltraitez, mesprisez des gens de neant, crottez, mal chaussez; & mandier par les rues avec la besace, comme pauvres de Jesus-Christ. O siecle perverty, o vanité deplorable, vous mesprisez ceux qui ont choisi la bassesse pour l'amour de Jesus-Christ, mais ce sera à vostre confusion, car ils seront un jour vos juges & condamneront vostre mespris, car pourquoy en faites vous moins d'estat que s'ils estoient seculier.
Les jeunes femmes, & filles sembloient des Nymphes, tant elles estoient bien ajustées, & des Comediennes, tant elles estoient legeres du pied, vous les voyez la teste levée par le village, couvertes de matachias, sauter, courir, & se resjouir plaisamment, comme si elles eussent esté asseurées d'une eternelle felicité, ainsi au vray dire elle n'ont pas peur d'un Enfer, ny de perdre un Paradis, qu'elles ayent quelque chose à manger, les voyla contentes, si elles n'ont rien elles ont la patience.
Nous passames tout le reste du jour, dans nostre cabane, & encore le suivant, pour la venue du Truchement Bruslé, puis nous troussames bagage, dés le lendemain matin, car nous mourions là de faim sans pouvoir obtenir un seul morceau de poisson qu'à prix desraisonnable, peut estre par un ressentiment de ne leur avoir laissé nos bleds & farines à l'abandon, comme ils s'estoient promis. Ils ne lassoient pourtant de nous venir voir en nostre cabane, mais plustost pour nous observer que pour s'instruire de leur salut, & nous faire offre de leur service.
Au partir de ce village, nous allames cabaner en un lieu tres-propre pour la pesche, d'où nous eumes du poisson de diverses especes plus que suffisamment pour tout ce jour là; nous en fismes de rostis, & du bouillis, sans autre sauce que du bon appétit, mais mes gens qui n'escailloient point celuy qu'ils deminssoient dans le brouet, non plus que celuy qui se mangeoit en autre façon (telle estant leur coustume) estoit la cause qu'à chaque cueillerée de sagamité qu'on prenoit, il en falloit cracher une partie dehors & pour une autre incivilité, s'ils avoient un morceau de viande à deminsser, ils se servoient de leur pieds crottez pour la tenir, & d'un meschant cousteau pour la couper.
Les grands orages qu'il fit ce jour là, & qui durèrent jusques au lendemain matin, nous firent loger fort incommodement dans un marets, ou d'avanture nous trouvames un chien égaré, que mes Sauvages prirent, & tuèrent à coups de haches, puis le firent bouillir pour nostre soupper. Comme au chef ils me presenterent la teste, mais je vous asseure que sa grand'gueule beante la rendoit si hideuse, & de mauvaise grace, que je n'eus pas assez de courage pour en manger, & me contentay d'un morceau de la cuisse, que je trouvay tres-bonne.
Ces bons Sauvages me desnichoient parfois des aigles, mais comme ce sont oyseaux tres lourds, quand j'estois las de les porter, nous en faisions chaudieres, & nous servoient de pitance, excepté d'une qu'ils ne voulurent point manger, je ne sçay par quelle superstition, car comme j'estois occupé hors de la cabane avec quelque Sauvages, ils luy tordirent le col pour avoir ses cousteaux, & la jetterent au loing, me donnant à entendre qu'elle estoit morte d'elle mesme, & qu'ils n'y avoient pas cooperé, ce que je ne pû croire & pour preuve je leur monstray le col rompu, & neantmoins ils n'en voulurent jamais manger, ny prendre la peine de la faire cuire, peut-estre pour avoir esté estouffée.
Le jour ensuivant, aprés avoir tout porté à cinq ou six sauts, & passé par des lieux tres-perilleux, nous primes giste en un petit hameau d'Algoumequins, sur le bord de la riviere, qui a en cet endroit plus d'une bonne lieuë de large, je fus visiter tout ce peu de cabanes qu'il y avoit là, faites en rond, & desquelles l'entrée estoit fort estroite, bouchée d'une petite peau d'eslan, mais si pauvres au dedans, qu'elles me sembloient voir les hermitages des anciens Peres hermites de la Thebayde, selon qu'on les despeint.
Le lieu estoit aussi pauvre & sterile comme les maisons, car ce n'estoit qu'un rocher couvert d'un peu de sable par endroits, & de quelque petits arbrisseaux qui servoient de retraite aux oyseaux, je fus par tout chercher des fraizes, & des bluëts, mais tout estoit desja dissipé, car comme ces petits fruicts servent de manne aux Algoumequins, ils les amassent soigneusement pour en faire seicherie. Le truchement Bruslé qui nous suivoit de prés, nous y vint trouver & s'y logea, mais aussi incommodement que nous.
Le matin venu nous batimes aux champs sans tambour, car il n'y avoit point de plaisir en lieu si miserable, & vismes environ midy deux Arcs-en-Ciel, fort visibles & apparens, qui tenoient devant nous les deux bords du fleuve, comme deux arcades, sous lesquelles il sembloit à tout moment que deussions passer. Il y a eu de certains peuples qui l'ont eu en telle veneration: Que s'ils le voyoient paroistre en l'air, ils fermoient la bouche aussi-tost, & y portoient la main devant, pour ce qu'ils s'imaginoient que s'ils l'ouvroient tant soit peu, leurs dents en seroient pourries & gastées. Je n'ay point veu pratiquer cette sottise entre nos Hurons, mais ils en croyent bien d'autres, qui ne vaillent guère mieux.
Le soir arrivé, mes Sauvages mangerent un aigle, de laquelle je ne mangeay pas seulement du bottillon, & encor moins de la chair, car il estoit jour de Vendredy, ces pauvres gens m'en demanderent la raison, car ils sçavoient bien ma necessité, & le peu que nous avions pris le matin avant partir, & ayant sceu que je le faisois pour l'amour du bon Jesus, ils en resterent fort edifiez & contens, car comme ils sont exactes observateurs de leurs ceremonies, ils trouvoient aussi tres-bon que nous fissions selon nostre croyance, & eussent trouvé mauvais qu'eussions fait du contraire pour aucun respect.
Si tost qu'il commença à faire jour nous nous mismes sur l'eau, couvertes par tout d'un nombre presque infiny de papillons, en l'estenduë de plus de trois heures de chemin, & la riviere qui sembloit un lac en cette espace, large de plus de demye lieuë estoit de mesme par tout couverte de ces petits animaux, de sorte que j'eusse auparavant douté, s'il y en auroit bien eu autant en tout le reste du Canada, comme il s'y en estoit noyé dans cette seule riviere. De dire quel vent les avoit là amenez, & comme il s'y en est pu trouver un si grand nombre en un seul endroit, c'est ce que je sçay moins que des mosquites, & cousins, qui sont engendrez de la pourriture des bois.
Passé cette mer de papillons, nous trouvames une cheute d'eau dans laquelle un François nommé la Montagne, pensa tomber avec tous ses Sauvages, d'où ils ne se fussent jamais retirez que morts & brisez des rochers. Leur imprudence les avoit mis dans ce danger, pour n'avoir pas assez tost pris terre, & s'ils ne se fussent promptement jettez dans l'eau, le courant les jettoit infailliblement dans le précipice, & de là à la mort, qu'estoit la fin de leur voyage.
Du saut de la chaudiere, de la petite Nation, & de la difficulté que nous eumes avec les Algoumequins, & Montagnais, du tresor publique des Hurons, & la suitte de nostre voyage jusques à Kebec.
CHAPITRE IX.
NOus avons cy devant fait mention de plusieurs cheutes d'eau, & de quantité de sauts très-dangereux, mais en comparaison de tous ceux-là, celuy de la chaudiere, que nous trouvames demie heure de chemin après celuy de la montagne est le plus admirable, & le plus perilleux de tous: Car, outre le grand bruit que cause sa cheute de plus de sept ou huict brasses de haut entre des rochers, qui se fait entendre de plus de deux lieuës loin, il est large d'un grand quart de lieuë, traversé de quantité de petites Isles, qui ne sont que rochers aspres & difficiles, couverts en partie de meschants petits bois, le tout entrecoupé de concavitez & precipices, que ces bouillons & cheutes ont fait à succession temps, & particulierement à un certain endroict où l'eau tombe de telle impetuosité sur un rocher au milieu de la riviere, qu'il s'y est cavé un large & profond bassin; si bien que l'eau courant là dedans circulairement y faict de tres-violans & puissans bouillons, qui envoyent en l'air de telles fumées du poudrin de l'eau, qu'elles obscurcissent par tout l'air où elles passent.
Il y a encore un autre semblable bassin, ou chaudiere plus à l'autre bord de la riviere, presque aussi large, impetueux & furieux que le premier, & de mesme, rend ses eauës en des grands précipices, & cheutes de plusieurs toises de haut. Les Montagnais, & Canadiens, à raison de ces deux grandes concavitez qui bouillonnent, & rendent ces grandes fumées, ont donné à ce saut le nom Asticou, & les Hurons, Anoö, qui veut dire chaudière en l'une, & en l'autre langue.
Or commme je m'amusois à contempler toutes ces cheutes & precipices pendant, que mes Sauvages deschargeoient le canot, & portoient les pacquets au delà du saut, je me prins garde que ces rochers, où je marchois sembloient tous couverts de petits limas de pierre, & n'en peux donner autre raison, sinon que c'est, ou de la nature de la pierre mesme, ou que le poudrin de l'eau qui donne jusques là dessus, peut avoir causé tous ces effects, ou comme il y a quelque apparence, qu'une quantité de limas estans venus là mourir, (comme cette infinie multitude de papillons que je vis noyez dans la riviere) se soient convertis en pierre, par le continuel arrousement de la fraicheur, ou froideur de ce poudrin, & ce qui m'en donne quelque croyance est d'avoir veu & manié autrefois des poires, & un morceau de pain convertis en pierre ce qui ne se peut neantmoins qu'avec une grande longueur de temps, & en des lieux particulieres & fraiz, comme sont les quarrieres, où les poires, & le pain avoient esté metamorphosez, au rapport du Matematicien du Roy, qui me les fit voir environ l'an 1604.
Ce fut aussi en ces contrées où je trouvay des plantes de lys incarnats, ils n'avoient que deux fleurs au coupeau de chacune tige, mais elles estoient ravissantes, de plus curieux que moy en eussent apporté en France, mais je me contentay de louer Dieu en les admirans, & de les laisser pour l'amour du mesme Dieu.
Mes Sauvages arrivans à ce saut, me firent point les ceremonies ordinaires, ou, pour avoir trop de haste, ou à raison que je les avois reprist de semblables superstitions, lesquelles sont telles, selon que nous l'avons appris du sieur de Champlain. Apres que les Hurons, & Sauvages ont porté tous leurs pacquets, & les canots au bas du saut, ils s'assemblent en un lieu, où un d'entr'eux avec un plat de bois, va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petun. La queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dancent à l'entour en chantans à leur mode; puis un des Capitaines fait une harangue, remonstrant que des long-temps ils ont accoustumé de faire une telle offrande, & que par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qui les attendent souvent au passage, & qu'autrement il leur arriveroit du desplaisir.
Cela fait je harangueur prend le plat, & va jetter le petun au milieu de la chaudière, du dessus les rochers, puis tous d'une voix, font un grand cry & acclamation, en finissant la ceremonie.
A une petite lieue de là, nous passames à main droite devant un autre saut, ou cheute d'eau admirable, d'une riviere qui vient du costé du Su, laquelle, tombe d'une telle impetuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans la riviere où nous estions, qu'elle fait deux arcades, qui ont de largeur prés de deux ou trois cens pas. Les jeunes hommes Sauvages se donnent quelquefois le plaisir de passer avec leurs canots par dessous la plus large, & ne se mouillent que du poudrin de l'eau, mais je vous asseure qu'ils font en cela un acte de grand folie & temerité, pour le danger qu'il y a assez eminent: & puis à quel propos s'exposer sans profit dans un sujet qui leur peut causer un juste repentir, & attirer sur eux la risée & moquerie de tous les autres.
Autrefois les Hiroquois venoient jusques là surprendre nos Hurons, allans à la traite, mais à present ils ont comme, desisté d'y plus aller, jusques en l'an 1632 qu'ils firent des courses jusques à Kebec, pensans surprendre de nos François, & Montagnais au despourveu, & l'année suivante le second jour de Juin, furent aux trois rivieres, où ils tuerent deux François à coups de haches, & en blesserent cinq autres à coups de fleches dont l'un mourut bientost aprés. Ils eurent bien la hardiesse d'aborder encore la chalouppe avec leurs canots, & sans qu'un François les coucha en joue avec son harquebuze, où il ny avoit ny balle, ny poudre, il est croyable que pas un n'en fut eschappé, & qu'ils se fussent rendus maistres de la chalouppe, & de tout l'equipage des François.
Le sieur Goua qui commandoit à la barque à demye lieue de là, ayant ouy les cris du combat, despescha aussi-tost une chalouppe au secours, & luy mesme suivit aprés avec sa barque, mais trop tard, car quand ils arriverent là, les Hiroquois avoient desja fait leur coup, & faisoient leur retraite, dedans les bois, où aucun François n'eust ozé les suivre pour aucun commandement de leur Chef, s'excusant sur le danger trop eminent, & par ainsi ces Hiroquois nous ayans bravé & battus jusques dans nos terres, s'en retournerent glorieux avec les testes des meurtris.
On peut admirer en cecy la hardiesse de ces Sauvages, d'avoir ozé, sans crainte des espées ny des mousquets, traverser tant de pays, & de forests, & attaquer de nos François és contrées de l'habitation, sans que jamais on en aye pû tirer de revanche, & puis il y en a qui veulent dire qu'ayans leur harquebuze chargée, ils tiendraient teste à dix Sauvages, ce seroit bien assez à deux bien deliberez, car ils sont prompts de l'oeil & du pied pour s'esquiver, & grandement adroits de l'arc pour vous tirer, & puis gard les surprises.
Mes Hurons à tout evenement se tindrent tousjours sur leur garde, peur de surprise, & s'allerent cabaner hors du danger, & comme nous souffrimes les grandes ardeurs du Soleil pendant le jour, il nous fallut de mesme endurer les orages, les grands bruits du tonnere, & les pluyes continuelles pendant la nuict, jusques au lendemain matin qu'elle nous perça jusques aux os.
Qui fut alors bien empesché de sa contenance ce fut moy, car je ne sçavois mesme comment me gouverner dans nostre habit trempé, qui m'estoit fort lourd, & froid sur les espaules où il fut deux jours à seicher, dont je m'estonne que je n'en tombé malade, mais Dieu tres-bon me fortifioit tousjours au plus fort de mes peines & labeurs.
Un surcroy d'affliction nous arriva dans nos incommoditez de deux Algoumequins, lesquels nous estans venus voir aprés la pluye passée, nous firent croire du moins à mes gens, que la flotte Françoise estoit perie en mer, & que c'estoit perdre temps de vouloir passer outre, mes Hurons furent vivement touchez de cette mauvaise nouvelle & moy d'abord avec eux, mais ayant un peu ruminé à par moy & consideré ce qui en pouvoit estre, je me doutay incontinant de la malice des Algoumequins, qui avoient controuvé ce mensonge pour nous faire rebrousser chemin & en suitte persuader à tous nos Hurons de n'aller point à la traicte, pour en avoir eux mesmes tout le profit, ce que je fis sçavoir à mes gens qui reprirent courage, & continuerent leur voyage, avec esperance de bon succés.
De là nous allames cabaner à la petite Nation que nos Hurons appellent Quieunontateronons, ou nous eumes à peine pris terre, & dressé nostre cabane, que les députez du village nous vindrent visiter, & supplierent nos gens d'essuyer les larmes de 15 ou 20 pauvres femmes vefves, qui avoient perdu leur marys l'Hyver passé; les uns par la faim, & les autres de diverses maladies.
Voyant mes hommes un peu trop retenus à faire plaisir à ces estrangers, je les priay de ne les point esconduire & que tout ne consistoit qu'à quelque petit present qu'il falloit faire à ces pauvres vefves, comme il se pratiquoit mesme entr'eux pour semblables occasions. Ils en firent en effect leur petit devoir & leur donnerent une quantité de bled d'Inde, & de farine qui les resjouyt fort & en sus moy mesme bien ayse, tant elles me faisoient compassion & puis c'est une Nation si honneste, douce & accommodante d'humeur, que je m'en trouvay fort edifié, & satisfaict.
Ce fut icy où je trouvay dans les bois, à un petit quart de lieuë du village, ce pauvre Sauvage malade, enfermé dans une cabane ronde, couché de son long auprès d'un petit feu, duquel j'ay faict mention cy-devant au chapitre des malades.
Me promenant par le village de cabane en cabane pour mon divertissement, un jeune garçon me fit present d'un petit rat musqué, pour lequel je luy donnay en eschange un autre petit present duquel il fist autant d'estat, que moy de ce petit animal.
Le Truchement Bruslé, qui s'estoit là venu cabaner avec nous, traicta un chien, duquel nous fismes festin le lendemain matin en compagnie de quelque François, puis nous partimes encores dans de nouveaux, doutes de la perte des Navires de France, que les Algoumequins nous asseuroient indubitable, comme en effet il y avoit pour lors, quelque apparence, en ce qu'ils tardoient à venir beaucoup plus qu'à l'ordinaire, je tenois neantmoins tousjours bonne mine à mes gens & les asseurois; du contraire peur qu'ils s'en retournassent, comme ils en faisoient souvent le semblant.
Passans au saut S. Louys, long d'une bonne lieue & tres-furieux en plusieurs endroits, mes Sauvages ne voulurent pas tousjours tenir la terre, comme on a accoustumé, mais aux endroits moins dangereux, ils remettoient leur canot dans l'eau, où nostre Seigneur me preserva d'un precipice & cheute d'eau, où je m'en allois tomber infailliblement: car comme mes Sauvages en des eaux basses conduisoient le canot à la main, estant moy seul dedans, pour ce que je ne les pouvois suivre dans les eaux à cause de mon habit, ny par terre où les rives estoient trop hautes & embarassées de bois & de rochers, la violence du courant leur ayant faict echapper des mains, je me jettay fort à propos (aydé de Dieu), sur un petit rocher en passant, puis en mesme temps le canot tomba par une cheute d'eau dans un precipice, parmy les bouillons & les rochers d'où ils le retirerent fort blessé avec la longue corde que (prevoyans le danger) ils y avoient attachée, & après ils le racommoderent avec des pièces d'escorces qu'ils cherchèrent dans le bois & me vindrent requerir sur mon rocher.
Depuis nous souffrimes encores plusieurs petites disgraces & des coups d'eau dans nostre canot, avec des grandes, hautes & perilleuses elevations, qui faisoient dancer, hausser & baisser nostre vaisseau d'une merveilleuse façon, pendant que je m'y tenois couché & racourcy, pour ne point empecher mes Sauvages de bien gouverner, & voir de quel bord ils devoient prendre.
De là nous allames cabaner assez incommodement dans une sapiniere au pied dudit saut, d'où nous partimes le lendemain matin, encore tout mouillez & cotinuames nostre chemin entre deux Isles, par le lac dans lequel se descharge ledit saut, & de ce lac par la riviere des prairies autrement des Algoumequins, d'où il y a jusqu'au lac des Bisserinys, plus de 80 saut à passer tant grands que petits, dont les uns sont tres-dangereux principalement à descendre, car à monter cela ne se peut sinon à bien peu par le moyen d'une corde, attachée au canot.
Nous avions esté fort mal couchez la nuict passée, mais nous ne fumes pas mieux la suivante, car il nous la fallut passer à deux lieuës du Cap de victoire, sous un arbre bien peu à couverts des pluyes, qui durerent jusques au lendemain matin, que nous nous rendimes audit Cap, où des-ja estoit arrivé depuis deux jours le truchement Bruslé, avec deux ou trois canots Hurons, duquel j'appris la deffence que les Montagnais & Algoumequins leur avoient faites de passer outre, voulans à toute force qu'ils attendissent là avec eux, les barques de la traicte, & qu'ayans pensé leur resister ils s'estoient mis en hazard d'estre tous assommez, particulierement luy Truchement Bruslé, qui en avoit esté pour son sac à petun, & craignoit encore un autre plus mauvais party, s'y on n'y apportoit quelque remede.
Je trouvay ce procédé fort mauvais & en fis quelque reproches à ces mutins qui me dirent pour excuses que si personne ne descendoit, les barques seroient contrainctes de les venir trouver là, sans avoir la peine de trainer leurs femmes & leurs enfans jusques à Kebec où il n'y avoit dequoy disner pour eux. Je leur dis que j'y avois necessairement affaire, & que je desirois d'y descendre & que pour eux qu'ils en fissent comme ils voudroient, cette resolution ne les contenta pas beaucoup, neantmoins ils ne voulurent pas me violenter comme ils avoient faict le Truchement, mais ils trouverent une autre invention plus favorable pour intimider nos Hurons & tirer d'eux quelque petit present.
Ils firent donc semer un faux bruit qu'ils venoient de recevoir vingt colliers de pourceleines des Ignierhonons (ennemis mortels des Hurons) & à la charge de les envoyer advertir à l'instant de l'arrivée desdits Hurons, pour les venir tous mettre à mort, & qu'en bref ils seroient icy.
Nos gens vainement espouventez de cette mauvaise nouvelle, tindrent conseil là dessus, un peu à l'écart dans le bois où je fus appellé avec le Truchement qui estoit d'aussi légère croyance qu'eux, & pour conclusion ils se cottizerent tous, qui de rets, qui de petun, bled, farine Se autres choses, qu'ils donnerent aux Capitaines des Montagnais & Algoumequins, pour estre protegez contre leurs ennemis. Il n'y eut que mes Sauvages qui ne donnerenr rien, car m'ayant demandé d'y contribuer, je leur dis que je ne fournissois rien pour authoriser un mensonge, & qu'asseurement les Canadiens avoient inventé cette fourbe pour avoir part à leur commoditez & les empescher de descendre, comme il estoit vrays.
Mais puis que nous sommes à parler des presens des Sauvages, avant que passer outre, nous en dirons les particularitez, & d'où ils tirent principalement ceux qu'ils font en commun, afin qu'un chacun sçache qu'ils ne sont pas tout à fait denuez de police.
En toutes les villes, bourgs & villages de nos Hurons, ils font un certain amas de colliers de pourceleine, rassades, haches, cousteaux, & generalement de tout ce qu'ils gaignent & obtiennent pour le publique, soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers, peages des Nations qui passent sur leurs terres, & par toute autre voye & maniere d'où ils ont accousturmé tirer quelque profit.
Or est-il que toutes ces choses sont mises, & deposées entre les mains & en la garde de l'un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la République: & lors qu'il est question de faire quelque present pour le bien & salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix, ou pour autre service qui concerne le publique, ils assemblent le conseil auquel, après avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, & arresté le nombre & les qualités des marchandises qui en doivent estre tirées, on advise le Thresorier de fouiller dans les coffres de l'espargne, & d'en apporter tout ce qui a esté ordonné, & s'il se trouve espuisé de finances, pour lors chacun se cottise librement de ce qu'il peut, & sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité & bonne volonté; jusques à la concurrence des choses necessaires & Ordonnées, qui ne manquent point d'estre trouvées.
Pour suivre le dessein que j'avois de partir du Cap de victoire pour Kebec, nonobstant la contradiction de nos Algoumequins & Montagnais, je fis jetter nostre canot en l'eau dés le lendemain de grand matin que tout le monde dormoit encore, & n'esveillay que le Truchement pour me suivre, comme il fist au mesme instant, & fismes telle diligence, favorisez du courant de l'eau, que nous fismes 24 lieues ce jour là, nonobstant quelques heures de pluyes & cabanames au lieu qu'on dit estre le milieu du chemin de Kebec au Cap de victoire, où nous trouvames une barque à laquelle on nous donna la collation, puis des poix & des prunes, pour faire chaudière entre nos Sauvages, lesquels d'ayse, me dirent alors que j'estois un vray Capitaine, & qu'ils ne s'estoient point trompez en la croyance qu'ils en avoient tousjours eue, veu la reverence & le respect que me portoient tous les François, & les presens qu'ils m'avoient faits, qui estoient ces poix & ces pruneaux, desquels ils firent bonne expedition à l'heure du souper, ou plustost disner, car nous n'avions encore beu ny mangé de tout le jour, tant nous avions peur que les Canadiens nous suivissent à mauvais dessein, pour avoir passé contre leur volonté.
Je diray que le respect que les François nous ont quelquesfois tesmoigné en la presence des Sauvages, nous a de beaucoup servy & donné de l'authorité envers ces barbares qui sçavent faire estat de ceux que les François honorent lequel honneur redonne au mérite des mesmes François.
Le lendemain dés le grand matin, nous partismes de là, & en peu d'heures trouvasmes une autre barque, qui n'avoit encore levé l'anchre faute d'un vent favorable, & aprés y avoir salué celuy qui y commandait, avec le reste de l'equipage & fait un peu de collation, nous passames outre en diligence, pour pouvoir arriver à Kebec ce jour là mesme, comme nous fismes avec la grace du bon Dieu.
Sur l'heure du midy mes Sauvages cacherent sous du sable un peu de bled d'Inde à l'ordinaire, & firent festin de farine cuite, arrousée, de suif d'eslan: mais j'en mangeay tres-peu pour lors, (sous l'esperance de mieux au soir:) car comme je ressentois des-ja l'air de Kebec, ces viandes incipides & de mauvais goust, ne me sembloient si bonnes qu'auparavant, particulierement ce suif fondu, qui sembloit proprement à celuy de nos chandelles fondues, lequel seroit là mangé en guyse d'huyle ou de beure frais, & eussions esté trop heureux d'en avoir quelquefois pour nostre pauvre potage, au païs des Hurons où aucune douceur ne nous envisageoit sinon le contentement de l'esprit.
A une bonne lieuë ou deux de Kebec, nous passames assez proche d'un village de Montagnais, dressé sur le bord de la riviere, dans une sapiniere, le Capitaine duquel avec plusieurs autres de sa bande, nous vindrent à la rencontre dans un canot, & vouloient à toute force contraindre mes Sauvages de leur donner une partie de leur bled & farine, comme estant deu (disoient ils) à leur Capitaine pour le passage & entrée dans leurs terres; mais les François qui là avoient esté envoyez exprès dans une chalouppe pour empescher ces insolences, leur firent lascher prise, & nous donnerent liberté, tellement que mes gens n'en furent de rien incommodez que du reste de nostre sagamité du disner, laquelle ces Montagnais mangèrent à pleine main toute froide, sans autre ceremonie, & la trouverent tres-bonne, comme n'en ayans pas souvent de telles.
De nostre arrivée à Kebec, & du mécontentement des Sauvages que je les devois quitter, leur fismes festin & donnames un chat pour leur pays. Et puis je m'embarquay pour la France.
CHAPITRE X.
DElivrez de ces importuns picoureurs, nous doublâmes le pas pour arriver d'heure à Kebec, où nous primes terre avec nos sept ou huict canots, aprés avoir esté Saluez du fort à deux vollées de canon, & des sieurs de Caën & de Champlain d'une honneste réception à nostre débarquement, tous devancez par le bon P. Joseph, qui nous attendoit au port impatiens de ne nous voir assez-tost.
Nous fumes de compagnie dans l'habitation, où nous receumes la collation pendant laquelle je les entretins de mon voyage & de nostre gouvernement au païs des Hurons. Aprés quoy je fus voir cabaner mes hommes, puis nous partimes le P. Joseph & moy pour nostre petit Convent, où je trouvay tous nos confrères en bonne santé Dieu mercy, desquels, aprés l'action de graces rendue à nostre Seigneur, je receu la charité & bon accueil que ma foiblesse & lassitude pouvoit esperer d'eux, car j'estois autant debile qu'amaigry & bruslé des ardeurs du Soleil, tousjours gay & contant en mon ame par la divine providence qui me conserva dans cette humeur, pour ce que je peinois & travaillois pour luy & à cause de luy, du moins me sembloit il en avoir le desir & la volonté.
Apres avoir eu quelque jours de repos & de recollection intérieure je fis mes petits apprets pour mon retour aux Hurons, car mes Sauvages avoient achevé leur traicte, mais comme tout fut prest & que je pensay partir il me fut delivré lettres & obédience de nostre R.P. Provincial par lesquelles il me donnoit ordre de m'embarquer au plus prochain voyage pour France demeurer de communauté en nostre Convent de Paris, où il desiroit se servir de moy, dont voicy le contenu de la lettre.
MOn tres-cher Frere, salut en J. C. J'ay receu les vostres avec joye & contentement de vostre heureuse arrivée dans ces terres Canadiennes, d'où vous avez passé à celles des Hurons pour y employer vostre zele & la bonne volonté qu'avez, pour le salut des mescroyans, je prie le mesme Dieu qui vous a presté son Ange pour vous y conduire, qu'il vous en ramene au plustost en pleine santé. J'ay affaire de vostre presence par deça, c'est pourquoy je vous envoys one obedience en vertu de laquelle je vous commande de revenir au plus prochain voyage qu'il vous sera possible; non que je doute de vostre obeissance, mais afin que personne ne pense de vous empecher. Je vous attendray donc en nostre Convent de Paris où je feray prier nostre Seigneur, pour vous qui suis aprés m'estre recommandé à vos sainctes prieres.
Mon tres-cher Frere,
A Paris ce 9 Mars 1625.
Vostre affectionnez serviteur en J.C. Frere Polycarpe du Fay Provincial.
Il me fallut donc changer de batterie & laisser Dieu pour Dieu par l'obeissance, puis que sa divine Majesté en avoit ainsi ordonné, car je ne pu recevoir aucune raison pour bonne de celles qu'on m'alleguoit de ne m'en retourner point, & d'envoyer mes excuses par escrit, veu la necessité & la croyance qu'on avoit de moy dans le païs; pour ce qu'une simple obeissance estoit plus conforme à mon humeur, que tout le bien que j'eusse pu esperer, par mon travail au salut & conversion de ce peuple sans icelle.
En delaissant la nouvelle France, je perdis aussi l'occasion d'un voyage de trois Lunes de chemin au delà des Hurons, tirant au Su, que j'avois promis avec mes Sauvages, si tost que nous eussions esté de retour dans le païs, pendant que le Pere Nicolas eut esté decouvrir quelque autre Nation du costé du Nord. Mais Dieu admirable en toutes choses, sans la permission duquel une seule fueille d'arbre ne peut tomber, a voulu que la chose soit autrement arrivée.
Prenant congé de mes pauvres Sauvages affligez de mon départ, je taschay de les consoler au mieux que je pû, & leur donnay esperance de les revoir l'année suivante, & que le voyage que je devois faire en France, n'estoie d'aucun mescontentement que j'eu d'eux, ny pour envie que j'eusse de les abandonner mais pour quelque autre affaire particulière qui redonneroit à leur contentement & profit.
Ils furent fort ayses lorsque je leur promis de supplier les Capitaines François de bastir une maison au dessous du saut sainct Louys, pour leur abreger le chemin de la traicte & les mettre à couvert de ce costé là de leurs ennemis, qui sont tousjours aux aguets pour les surprendre au passage, & effect ce leur est une grandissime peine de faire tous les ans tant de chemin & courir tant de risques pour si peu de marchandises qu'ils remportent de Kebec, laquelle leur peut estre ostée avec la vie par les Hiroquois, c'est pourquoy je dis derechef qu'il seroit necessaire de bastir une habitation au saut sainct Louys, pour la commodité des uns & des autres, des Sauvages & des François.
Ils me prierent de me resouvenir de mes promesses, & que puis que je ne pouvois estre diverty de ce voyage, qu'au moins je me rendisse à Kebec dans 10 ou 12 Lunes, & qu'ils ne manqueroient pas de s'y rendre, pour me reconduire en leur païs, comme ils firent à la verité l'année d'aprés, ainsi qu'il me fut mandé par nos Religieux de Kebec, mais l'obedience de nos Supérieurs qui m'employoit à autre chose à Paris, ne me permit pas d'y retourner, comme l'eusse bien desiré & tenu à faveur singuliere, principalement pour baptizer mon grand oncle Auiondaon & beaucoup d'autres Sauvages Hurons, qui m'en avoient tant de fois supplié, lesquels je remettois de jour à autre pour les mieux sonder, ne pensant pas que nostre Seigneur me deut si tost tirer de là, & ramener en France.
Avant mon depart nous les conduisimes dans nostre Convent, leur fismes festin, d'une plaine chaudière de poix assaisonnée d'un peu de lard, & les caressames à nostre possible, dequoy ils se sentoient grandement honorez, mais bien davantage lors qu'aprés le repas nous leur donnames à chacun un petit present, & au Capitaine du canot un grand chat pour porter en son païs, present qui luy agréa tellement pour estre un animal incognu en tout le Canada, qu'il ne sçavoit assez nous en remercier à son gré, voyla comme les choses rares sont estimées par tout, encores qu'en soy, elles soient de peu de valeur.
Ce bon Capitaine estimoit en ce chat un esprit raisonnable, voyoit que l'appellant, il venoit & se jouoit à qui le caressoit, il conjectura de là qu'il entendoit parfaitement bien le François & comprenoit tout ce qu'on luy disoit, aprés avoir bien admiré cet animal, il nous pria de luy dire qu'il se laissast emporter en sa Province & qu'il l'aymeroit comme son fils. O Gabriel qu'il aura bien dequoy faire bonne chère chez moy, disoit le bon homme, tu dis qu'il aime fort les souris & nous en avons en quantité, qu'il vienne donc librement à nous, ce disant, il pensa embrasser ce chat que nous tenions auprès de nous, mais ce meschant animal qui ne se cognoissoit point en ses caresses, luy jetta aussitost les ongles & luy fist lascher prise plus viste qu'il ne l'avoit approché.
Ho,ho,ho, dit le bonhomme, est ce comme il en use ongaron, otiscohat, il est rude, il est meschant, parle à luy. A la fin l'ayant mis à toute peine dans une petite caisse d'escorce, il l'emporta entre ses bras dans son canot & luy donnoit à manger par un petit trou du pain qu'on luy avoit donné à nostre Convent, mais ce fust bien la pitié lors que luy pensant donner un peu de sagamité, il s'eschappa & prit l'essort sur un arbre d'où ils ne le purent jamais ravoir, & de le rappeler il n'y avoit personne à la maison, il n'entendoit point le Huron, ny les Hurons la maniere de le rappeller en François, & par ainsi ils furent contraints de luy tourner le dos & le laisser sur l'arbre bien marry d'avoir fait une telle perte & le chat bien en peine qui le nourriroit.
La naifveté de ce bon homme estoit encore considérable en ce qu'il croyoit le mesme entendement & la mesme raison estre au reste des animaux de l'habitation, comme au flux & reflus de la mer, qu'il croyoit par cet effect estre animée, entendre & avoir une ame capable du vouloir ou non vouloir, comme une personne raisonnable, & là dessus je brise par cest à Dieu que je fais à nostre pauvre Canada, lequel je ne quitte qu'avec un extreme regret & desplaisir de n'y avoir achevé le bien encommencé, & veu le Christianisme que j'avois esperé.
O mon Dieu! je vous recommande & remets entre les mains ce pauvre peuple que nous aviez commis. Vous ne m'avez pas jugé capable de vous y servir plus long-temps Seigneur, puis que si-tost m'en avez retiré, & avez commandé à l'Ange tutelaire du païs, de ne point debatre de mon retour avec celuy de la France, où il faut que l'accomplisse vos divines volontés. Ce n'est point à moy de penetrer dans vos secrets divins, mais d'admirer & adorer vostre divine providence & vos jugemens souverains. Au moins ô mon Dieu, ayez pour aggreable ma bonne volonté & l'affection que m'aviez donnée de vous servir en la conversion des Hurons & d'y endurer la mort mesme pour l'amour de vous si telle eut esté vostre divine volonté, puis que tout ce que je puis est d'advouer mon impuissance & mes demerites. Et me prosternant aux pieds de vostre divine Majesté, Vous supplier me donner vostre benediction avant que je m'embarque, avec celle de vostre Pere celeste & du S. Esprit, qui vit & regne au siecle des siecles Amen.
Nous primes congé de nos pauvres Freres & leur dimes à Dieu, non sans un extreme regret de nous separer, car la moisson qui se voyoit preste à cueillir avoit plustost besoin de nouveaux ouvriers, que d'en diminuer d'utils comme le P. Irenée, car pour moy je ne servois que de nombre.
Nous entrames dans nostre Chapelle pour offrir nos larmes & nos voeux à nostre Seigneur, puis d'un mesme pas ayans pris congé des François, & de mes pauvres Sauvages ausquels nous consignasmes ce peu de commoditez que nous envoyons au bon P Nicolas, nous nous embarquames le dit Père & moy pour Tadoussac, d'où nous partimes dans le grand Navire pour Gaspay, où nous sejournames quelque jours; pendant lesquels nous apprimes de quelque pescheurs de molues, que les Anglois nous attendoient à la manche, avec deux grands vaisseaux de guerre pour nous prendre au destroit.
C'estoit là une nouvelle mauvaise à gens mal armez, & encore moins hardis contre des Navires armez, nous qui n'estions que marchands. On tint conseil de guerre pour adviser à ce qu'on avoit à faire, & fut jugé expédient d'attendre l'escorte des trois autres Navires de la flotte qui se chargeoient de molues, avec lesquels nous fismes voile, & donnâmes en vain la chasse à un Pirate Rochelois, qui nous estoit venu recognoistre, passant au travers de nostre armée.
A la verité la faute que fit nostre avant-garde, le corps d'armée, & l'arriere-garde à la poursuitte de ce Pirate, me fist bien croire que nous n'estions pas gens pour attaquer, & que c'estoit assez de nous deffendre. Et puis c'estoit un plaisir d'entendre auparavant nos guerriers de vouloir aller attaquer unze Navires basques vers Miscou, & de là s'aller saisir des Navires Espagnols le long des Isles Assores. Dieu sçait quelle prouesse nous eussions faite, n'ayans pu prendre un forban de 60 tonneaux, qui nous estoit venu braver jusques chez nous.
Approchans de la Manche, l'on jetta la sonde & ayant trouvé fond à 90 brasses, le Pilote Cananée eut ordre d'aller à Bordeaux avec une patache de 50 tonneaux, laquelle fut prise des Turcs le long de la coste de Bretagne, & les hommes fais esclaves comme j'ay dit au Chapitre 4 du premier livre.
Deux ou trois jours aprés il s'esleva une brume si obscure & favorable pour nous, qu'ayans à cause d'icelle, perdu nostre route, donné jusques dans la terre d'Angleterre vers le cap appelle Tourbery, nous esquivames par ce moyen la rencontre de ces Pirates Anglois, naturellement ennemis des François.
Nous voyla donc asseurez de ce costé là, tous en rendent graces à Dieu, & prient pour le bon succés du voyage, car jusques à ce que l'on soit à terre il ne se faut vanter de rien, je loue en cela ce qu'on m'a dit des Espagnols, qu'ils ne mettent jamais aucun Navire en mer pour des voyages de long cours, qu'il n'y ait tousjours quelque bons Peres, ou Religieux dedans, car quand ils ny serviroient d'autre chose que d'empescher les mauvais discours, ce seroit tousjours beaucoup. Je diray ce mot à la louange des Mariniers qui nous ont conduits qu'à la reserve de quelque parpaillots, tout le reste nous a fort edifié jusques aux Chefs, desquels si les discours n'ont pas tousjours esté serieux & necessaires, ils ont esté indifferents, & non impertinents, comme vous pourrez remarquer au Chapitre suivant, aprés que je vous auray asseuré que le sceau de R. P. Commissaire de cette mission du Canada (que j'ay oublié de mettre en son lieu) porte un sainct Louys Roy de France, & un fainct François, le champ tout parsemé de lys, autour il y a escrit, Sigillum R. P. Comissary Fratrum Minorum Recollectorum Canadinsium.
De divers entretiens de nos Mariniers pendant nostre traverse.
CHAPITRE XI.
CE me seroit chose impossible de pouvoir rapporter icy en detail tous les discours, & les diverses demandes de nos Mariniers, car comme l'oisiveté règne puissamment sur les Navires, aussi y agissent ils ardamment pour charmer leurs ennuys: J'avois tout sujet de me contenter du sieur du Pont nostre Vice-admiral, & des officiers de son bord, quoy qu'en partie de contraire Religion, pour ce que ne faisoit aucun mal à personne, aucun ne nous vouloit de desplaisir, & s'abstenoient mesme à nostre considération, de beaucoup de vains discours ordinaires à gens de marine.
A l'issue des repas si autre chose ne les occupoit, ses questions roulloient sur le tapis, ou plustost sur le tillac, car les tapis n'ont point là de lieu, & falloit excuser le tout, car la paix n'en a jamais esté interrompue, ny nos discours alterez, & pour ce qu'en matière d'entretien il se faut rendre capable de tout, ou fausser compagnie, & de demeurer muet il ne seroit pas tousjours possible, pour ce que l'homme est d'une telle nature, que s'il n'a sa consolation en Dieu, il la cherche aux créatures.
Le sieur du Pont comme Chef, fut le premier qui nous interrogea, car comme il estoit d'un naturel complaisant & jovial, il avoit tousjours le petit mot en bouche pour rire. D'où vient le proverbe qui dit: l'Affrique n'apporte elle rien de nouveau
Je ne luy respondit autre chose sinon avoir leu que cela procedoit de ce que pour le grand deffaut d'eau qu'il y a, à cause des chaleurs excessives, les animaux y meurent de soif, de maniere que toutes sortes de bestes courans pour boire se meslent ensemble, & de là nouveaux animaux s'engendrent.
Qui a esté le premier inventeur des couriers, dit un autre. Resp. Pirrhe Roy des Epirotes, car comme il eut trois armées en diverses parties du monde, & qu'il demeurast assiduement en la cité de Tarente, sçavoit les nouvelles de Rome en un jour, celles de France en deux, celles d'Allemagne en trois, & celles d'Asie en cinq.
D'où est venue la coustume de donner les estrenes, à sçavoir le don qu'on presente au commencement de l'année. Resp. Elle est venue des anciens Romains: car les Chevaliers souloient par chacun an au premier jour de Janvier offrir au Capitole les estrennes à Cesar Auguste, qu'oy qu'il fut absent, laquelle façon de faire est depuis venue jusques à nous.
Mais dit le Cuisinier qui a esté l'inventeur des masques, & momeries, lesquels mesmes sont en usage chez les Hurons ainsi que m'aviez appris. Resp. Je ne vous en puis dire autre chose, sinon avoir leu que les Corybantes prestres de la Deesse Cybele en avoient esté les inventeurs, & s'embarbouilloient le visage avec du noir, d'où est venu ce mot maschurée, qu'on dit en Italien mascarati.
Un parpaillot d'un humeur assez discourtoise, & qui voulut donner son mot, nous demanda d'où venoit la coustume que nous autres Catholiques faisions le signe de la Croix en baillant, & donnions le salut de paix à ceux qui esternuoient.
Resp. L'an de nostre salut 619, en Italie, courut une sorte de maladie qu'en esternuant on mouroit soudain quelquefois. Ce qui donna des lors entrée à la coustume que quand on voyoit quelqu'un commencer à esternuer, on luy disoit, Dieu vous ayde. Le bailler estoit semblablement occasion de mort soudaine, pour remedier à quoy en baillant on commença en l'Eglise Romaine à faire le signe de la Croix sur la bouche; & delors, comme on dit, tel inconvenient cessa.
Monsieur Goua. Qui est celuy qu'on doit estimer sage. Resp. Celuy qui mesprise les biens & honneurs de ce monde, pour servir à Jesus-Christ.
Un bon Charpentier bien devot: comment peut-on parvenir à cette union de l'ame avec Dieu. Responce. En pratiquant ces quatre mots: Moy, Toy, Esclave, Roy. En l'Oraison s'imaginer estre seul au monde avec Dieu. Se faire esclave & valet de tout le monde pour l'amour de Dieu, Estre Roy & dompteur de ses passions & propres affections pour l'amour du mesme Dieu.
Combien de coeurs faut-il avoir pour acquerir la perfection. Resp. Trois. Un coeur de fils envers Dieu, un coeur de mere envers son prochain & un coeur de juge envers soy-mesme.
Quelle est la pensée la plus profitable à salut. Resp. Croire que tous les autres sont dignes du Paradis, & nous seuls dignes de l'Enfer, c'est à dire juger bien d'un chacun, & ne juger mal que de soy mesme.
Un certain. Quel est l'estat le plus noble, le plus parfait, & le plus asseuré à salut qui soit au monde.
Responce. Le Religieux & solitaire.
Monsieur Joubert: par quel raison.
Resp. Par la mesme que Jesus-Christ a dit, si tu veux estre parfait; va & vend tous tes biens, & les donne aux pauvres, & me fuit. Saint Laurent Justinian disoit que Dieu avoit caché la grace de la Religion aux hommes, par ce que si tous la cognoissoient, tous voudroient estre Religieux. J'aymerois mieux une grace en la Religion, que douze au monde, disoit le B. Frère Gille, car ma grace peut estre facilement conservée, & augmentée en la Religion par le bon exemple de mes Freres, & mes douze au monde facilement perdues par les divers objets, & mauvais exemples qui s'y donnent. Nous donnons l'arbre & le fruict à Dieu, & les mondains que le seul fruict.
Un jeune homme un peu libertin nous demanda par quel reigle quelqu'uns tenoient qu'il y va plus de femmes en Paradis que d'hommes, veu la fragilité de leur sexe, & un si grand nombre qui s'adonnent au mal; Mon sentiment fut que la femme estoit plus portée à la pieté que l'homme, & moins fragile, puis qu'elle s'adonnoit moins au mal, & que s'il y en a un grand nombre de mauvaises, il y a un bien plus grand nombre d'hommes vicieux.
Le sieur de la Vigne. Pourquoy dit l'escriture, que mieux vaut l'iniquité de l'homme, que la femme bien faisante. Resp. Pour ce qu'il y a plus de danger de tomber en peché en communiquant trop familieremnt avec une belle femme qu'en frequentant un homme vicieux.
Le Pilotte. Pourquoy les Turcs gens Infidelles croyent ils les femmes bannies du Paradis Resp. Pour ce qu'elles ne sont point circoncises. Disans que personne n'entre dans le Paradis qui ne soit circoncis. Or les femmes ne sont point circoncises entr'eux, & par consequent il n'y a point de Paradis pour elles. Il n'en est pas de mesme des femmes des Perses, lesquels ont trouvé l'invention de les circoncire, & leur faire esperer un Paradis Mahometique.
Un petit parpaillot changeant de discours dit, que c'estoit grand pitié de voir le Ecclesiastiques seculiers estre si peu portez à la pieté & à faire du bien aux pauvres, et que parmy les personnes mariées, on y voyoit plus de charité.
Responce. Vous avez raison Monsieur, mais encores s'en trouve il un grand nombre fort gens de bien, & qui abhorrent l'avarice, & s'adonnent à la vertu, avec une humilité qui me fait honte à moy mesme, je ne dis pas seulement des simples Prestres, mais des Cardinaux, Evesques, Curez, Docteurs, & Chanoines, que je n'oze icy nommer, dont je prie Dieu me faire la grâce d'egaler un jour leur vertu.
J'ay veu, dit un Catholique, beaucoup de Temples des Huguenots, tant en France, qu'aux pays estrangers, mais ils sont tous bastis de neuf. Resp. Une Religion nouvelle ne peut avoir de Temples vieux, & ce fut la raison pour laquelle le villageois ne voulut point escouter le Ministre Huguenot disant qu'il n'y avoit pas encor de lierre aux murailles de son Eglise, & que les nostres estoient toutes chenues de vieillesse.
Ah dit un parpaillot, nous sommes venus de nouveau pour vous reformer vous avez raison dit un Mattelot, car vous mariez les Prestres, vous avez retranché les Caresmes, abbatez les Autels, & faites les Demons converties pauvres Catholiques, quels miracles avez vous jamais faits.
Or dit un autre laissons là les disputes de Religion, qui bien fera bien touverra, car nous sommes asseurez que le Paradis n'est que pour les gens de bien Mais qu'ont fait ces deux jeunes Genrilhommes qui sont là à la chaisne. R. Ils s'estoient voulu battre, dit le Contre-Maistre, & pour les mettre d'accord on les a tous deux mis à la quesne, dit il en son Normand.
D'où vient dit un certain, que nous autres François changeons si souvent de mode en nos habits; & que les Nations estrangeres sont si constantes en leur façon de s'habiller qu'on n'y voit jamais de changement. Resp. C'est qu'ils ont l'esprit plus solide que nous, ou qu'ils ont moins de curiosité. Nous le voyons mesme aux personnes sages d'entre nous lesquels se tiennent tousjours à la modestie, & n'outrepassent jamais la bienseance deue à leur condition.
Le Chirurgien qui jusques alors avoit gardé le silence, dit qu'il s'estonnoit fort que nous razions nos barbes, estant l'ornement de l'homme.
Resp. Nostre vie doit estre conforme à celle de nostre Pere, & si un si grand Sainct s'est conformé aux anciens, & observé l'ordonnance de l'Eglise qui enjoint à tous les Ecclesiastiques de razer leur barbe, il ne faut point d'autre raison pour nous faire mespriser cette superfluité.
Ouy dit un gros Mattelot, & s'est il conformé aux anciens avec son bonnet pointu, comme nous voyons porter à quelques Religieux de vostre ordre. Resp. La consequence n'en est pas bonne, car s'il y en a qui ayent trouvé bon de le porter de la sorte, n'est pas à dire que S. François l'ait porté pointu, s'est une liberté qu'ils se font donnée, aussi n'estoit il point rond, ains de forme quarrée à peu prés comme celuy que nous portons.
Garçon, dit Monsieur du Pont au Mattelot, il n'importe pas qu'un capuse soit rond, quarré, ou pointu, mais que le Religieux observe bien sa regle & pour moy j'ay quelquefois leu les Chroniques de S. François, & ay tousjours aymé les Religieux de son Ordre, mais à dire vray, l'obeissance qu'on dit autrement les Cordeliers, a donné un grand nombre de Saincts à l'Eglise, & y a encores parmy eux de grands serviteurs de Dieu, que le monde ne cognoist point, lesquels s'y perfectionnent en bien faisant, & non point en regardant à la vie de quelques libertins, desquels le Collège de Jesus Christ n'a pas esté exempt, ny l'Ordre pendant le vivant mesme de S. François.
Mais à quel propos tant de sortes de Religieux répliqua le Mattelot.
Resp. Le lustre d'un Roy, & la grandeur d'un Prince gist en la bonne conduite, & se fait voir en la multitude, & diversité de ses serviteurs, comme la beauté de l'Eglise en ses ceremonies, & au grand nombre, & union de ses Religieux & Ecclesiastiques.
Vostre raison est très bonne, dit lors un passager, mais vous estes beaucoup qui vous dites de sainct François, & si on ne sçait à qui attribuer la Regle. Il y a des Tertiaires qui se veulent dire de l'Ordre, & passent mesme souvent pour Recollects, & Capucins, ainsi que j'ay veu en quelques lieux, & cependant je cognois plusieurs de leurs Convents qui possedent de bonnes rentes, ont des colombiers, & glapiers, & reçoivent argent & pecune, & vous dites que cela ne vous est pas permis, ils sont donc transgresseurs de vostre Règle, & manquent à cette union.
Response. Ils ne sont point transgresseurs de nostre Règle, car ils ne l'ont jamais professée ny observée, ains une troisiesme, qui avoit esté faicte pour les personnes seliers seulement, laquelle n'a rien de commun avec la nostre, qui est celle mesme que sainct François a observée durant sa vie.
Ils auroient donc grand tort s'ils se disoient Capucins, ou Recollects, par cela seroit vous scandalizer, & faire passer pour Religieux qui faites profession d'une Reigle & ne l'observez point.
Response. Cela est bien véritable Monsieur, mais pour couper broche à tous ces discours, & vous faire une fois sçavant pour toutes. Je vay vous distinguer les Ordres de sainct François, & puis nous parlerons d'autres choses, ou bien nous prierons Dieu, car desja la chandelle est à l'habitacle.
Je seray fort ayse d'apprendre ces distinctions, dit Monsieur du Pont, & est mesme necessaire que chacun les sçache pour beaucoup de raisons, poursuivez donc vostre discours.
Il faut que vous sçachiez, Messieurs, que sainct François nostre Chef & Patriarche, establit trois Ordres, le premier qu'il nomme des Frères Mineurs, est aujourd'huy divisé en trois corps d'Observantins dits Cordeliers, Recollects & Capucins, qui sont tous trois les vrays Freres Mineurs & Observateurs d'une mesme Règle & Profession.
Le second de pauvres Dames, ou filles de saincte Claire. Le troisiesme qui estoit quasi à la mode des Confrairies d'aujourd'huy est des penitens de l'un, & l'autre sexe, d'hommes, & de femmes vivans en leur propres maisons.
Les seuls Freres Mineurs sont obligez par leur Regle de vivre des seuls aumosnes offertes, ou mandées, & ne doivent recevoir argent, rentes n'y revenus, sans licence expresse du sainct siege, auquel ont eu recours les Frères Mineurs conventuels, qui par ce moyen vivent en conscience possedans du revenu.
Les filles de saincte Claire doivent estre pauvres & mendiantes, sinon celles qui sont privilegiées, non qu'elles mesmes puissent sortit de leur Monastere pour mandier leur vie, car ce n'est pas le propre de filles, mais on leur ordonne des Tertiaires ou Frères au chappeau, qui ont soin d'elles en cest office.
Pour les Penitens du troisiesme Ordre de l'un & l'autre sexe, mariez, & non mariez vivans en leurs propres maisons, ils n'ont autre loix que celle des Chrestiens, & d'observer une Reigle fort facile, que sainct François leur a laissée pour contenter leur devotion, & non pour en faire aucun corps de Religion, comme il est très probable en ce que plus de deux cens cinquante ans après la mort de ce sainct Pere, il n'y en a point eu d'estably, & n'estoit pas necessaire de faire outre l'intention au Sainct, & apporter trouble en son Ordre, par cette multiplication de Religion, desja trop grande aujourd'huy en l'Eglise.
L'Ordre des Peres Tertiaires que l'on appelle à Paris Picpuces, ou Capucins de Picpuces est le mesme que S. François établit pour les seculiers de l'un & l'autre sexe, que le R. P. Vincent premier fondateur de cette Congregation a accommodé à son usage, & à celuy de ses Freres, avec le pied nud, & un habit non bleu, ou perse, avec une couroye de cuir pour ceinture, comme j'ay veu en quelques Tertiaires, mais tel qu'il ne differe presque en rien du nostre, qu'à leur long manteau, à leur grande barbe, & à deux grandes moizettes ou pièces de drap attachées à leur capuce qui leur descedent jusque à la ceinture & à la couleur du drap, lequel ils portent de laine obscure, comme les Minimes, & non ourdy de blanc, & tissu de noir, comme les Freres Mineurs, ce qui n'empeche pas qu'ils ne passent souvent pour Recollects ou capucins, quoy qu'ils ne le soient point, & nous soient bien differents en Règle & maniere de vie, comme ayans argent, rentes & revenus, & nous chose qui soit que pauvreté, à laquelle nostre S. Patriarche nous a reduit par sa Règle, ce que je dis, non pour les blasmer, car je ne touche pas à leur vertu, mais pour ce qu'il est necessaire que soyez esclaircy, & destromper ceux qui s'estoient laissé persuader qu'ils estoient Freres Mineurs, Recollects, ou Capucins, & ne le sont point ains Tertiaires ou Tiercelins, c'est à dire du troisiesme Ordre estably par S. François, pour les seculiers, mariez ou non mariez, vivans dans leur propres maisons.
Or dit le Maistre du Navire, fort honneste homme, à sa pretendue Religion prés, car luy mesme s'offrit de me monstrer la Sphère: vous vous dites d'un mesme Ordre & profession, les Cordeliers, les Capucins, & vous, qui sont les premiers, & plus anciens de vous trois, car pour les Tertiaires ou Picpuces, leur fondateur est encor vivant.
Estant ainsi pressé & honnestement obligé, je fus contraint de rappeller ma memoire, songer à ce que j'avois autrefois leu, & puis je leur parlay de la sorte.
Messieurs, Les Pères Recollects ont eu leur commencement des l'an 1486, deux cens septante sept ans après l'institution de la Règle qui commença en l'an mille deux cens neuf, & septante & un an après la reformation des Pères de l'Observance, dits Cordeliers, qui ne prennent leur origine de plus haut que du Concile de Constance, tenu l'an mille quatre cens quinze, duquel ils receurent leur confirmation par les peres assemblez (le Siège Apostolique vaquant) bien qu'il ayt eu son commencement l'an mille trois cens octante, par le vénérable. Frere Paul de Trinci Lay qui en est le fondateur, Dieu ayant voulu establir cette saincte Reforme sur le baze, & fondement de l'humilité, de laquelle ce serviteur de Dieu estoit particulierement doué, bien qu'il eut esté tres-noble au monde.
Les Pères Capucins qui sont venus du depuis ont commencé leur Reformation l'an mille cinq cens vingt cinq, laquelle ne prend neantmoins son origine que l'an mille cinq cens vingt huict, le treiziesme de Juillet, que le Pape approuva cette Religion trente neuf ans après les Peres Recollects.
Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des Peres Recollects, a esté le vénérable Frere Jean de la Puella Ferrara, personnage tres-insigne en saincteté & merite. Il prit naissance dans l'Espagne des Ducs de Beiar, il estoit propre nepveu du Roy Catholique Dom Ferdinand V. & possedoit la Comté de Benalcazar, & ensemble de grands biens.
Estant touché d'une inspiration divine il quitta les grandeurs de la terre, & rompit tout à faict avec le monde, pour se consacrer entierement au service de nostre Dieu, sous les enseignes du Seraphique sainct François, & depuis il obtint du Pape Innocent VII, par l'entremise d'Elizabeth Reyne d'Espagne, licence de bastir quelques Monasteres de Recollection, pour y garder estroittement la Règle de sainct François, avec ceux seroient portez de la mesme volonté que luy. Ce qui arriva l'an de grâce mille quatre cens octante neuf.
Il fut le premier qui porta le tiltre de Custode, & exerça cette charge depuis l'an mille quatre cens nonante, jusques à l'an 1495 qu'il deceda.
Le fondateur ou celuy qui a donné commencement à la Reformation des PP. Capucins a esté le Vénérable Frère Mathieu Basci, personnage très insigne en saincteté & merite natif du Chasteau de Basci, situé aux confins de Monfestre en Italie, lequel prit habit de Religion en un Monastere appellé sainct Sixte des Peres de l'observance, puis les quitta & donna commencement à la Reformation des Pères Capucins l'an 1525.
Et ayant attiré quelque compagnons comme le Venerable Frere Louys & quelque autres, ils obtindrent du Pape Clément VII par l'entremise de la Duchesse d'Urbin la confirmation de leur Ordre par une Bulle dattée du 1 Juillet l'an 1528 les soumettant neantmoins tousjours aux Freres Mineurs Conventins en la confirmation de leur Prelat, comme nous le sommes au General de tout l'Ordre S. François.
Or les Annales de leur Ordre nous asseurent que ce P. Louys qui avoit souvent infinis travaux, pour establir & amplifier cette sainte Reformation par un secret jugement de Dieu il quitta tout, & s'alla faire Hermite. Et le Pere Mathieu ne mourut point dans l'Ordre, ains s'en retourna quelque années devant son trespas à Venize, entre les Pères de l'Observance où il mourut dans la maison du Curé de S. Moyse le 5 Aoust, aprés avoir receu ses derniers Sacremens des Pères de l'Observance & fut enterré dans le Convent des Observantins de Venize, appellé la Vigne.
Voyla en general le commencement de ces saincts Ordres, desquels Dieu a pris un soin très-particulier, & ne faut point s'estonner si le Pere Louys aprés avoir bien peiné pour restablissement des PP. Capucins, s'est faict Hermite, il faut croire que ça esté par inspiration divine, & pour avoir un peu de repos aprés le travail, cela s'est veu en plusieurs autres bons Religieux, ausquels la solitude favorise la perfection & la vertu de ceux qui ont vieilly en la Religion comme il est dit en la vie des Peres.
Le bon Frere Mathieu qui a esté le premier commençant, a esté auffi le premier qui retournant vivre au sein de la mere, d'où il avoit tiré les enfans qui ont suivy la première pointe, on ne peut en cela qu'admirer les jugemens de Dieu. Le Bon Frere Nicolas, tres-sainct personnage, qui mourut il y a quelque années en Espagne avoit esté premierement Cordelier, puis Recollect, se fit aprés Capucin, & retourna mourir Recollect, & luy ayant esté demandé la raison de tous ces changemens il respondit. Je ne puis faire autre chose que la volonté de Dieu, les Cordeliers & Observantins sont Saincts, les Recollects sont Saincts, les Capucins sont Saincts, & pour moy, je croy avec luy, & vous donne advis que j'apperçois la terre que l'on appelle de la Heve & que bien tost nous arriverons à Dieppe moyennant la grace de nostre Seigneur, comme nous fismes fort heureusement le mesme jour, & de là de nostre pied à nostre Convent de Paris, où nous rendimes nos actions de graces au tout puissant & receumes la charité de nos Freres, autant consolez de nostre retour que marris de ne nous pouvoir allez tesmoigner les effects de leur bienveillance, laquelle je prie Dieu recompenser dans le Ciel, Amen.
Fin du troisiesme Livre.

HISTOIRE
DU CANADA,
ET
VOYAGES DES PERES
Recollects en la nouvelle France. en Canada.
LIVRE QUATRIESME.
Advis de l'Autheur donné à Monseigneur le Duc de Montmorency Viceroy, touchant la preeminence que les Huguenots pretendoient leur estre deuë, & du choix que les PP. Recollects firent des PP. Jesuites pour estre secondés à la mission du Canada.
CHAPITRE I.
E silence est une vertu telle que hors son temps n'est plus vertu. Les desordres que j'avois veus en la nouvelle France, m'obligerent puissamment d'en advertir Monseigneur le Duc de Montmorency Viceroy du païs pour y apporter les remedes necessaires, car les Huguenots tenoient par tout le dessus dans leurs vaisseaux faisans leurs prières, & nous contraincts de tenir la proue en chantans les louanges de nostre Dieu, qu'estoit proprement mettre le trompeur Baal au dessus du vray Dieu.

Et la cause de ce desordre procedoit de ce que les principaux de la flotte avec la pluspart des officiers estoient de la religion prétendue & reformée, lesquels avoient esté ozés jusques là, que de chanter de nouveau leurs marottes, pendant qu'un de nos Frères disoit la saincte Messe à la Traicte, pour l'interrompre ou le contrarier ce sembloit tellement que ce n'estoit pas le moyen de planter la foy, où les chefs & principaux estoient contraires à la mesme foy, mais plustost une confusion de croyance aux Sauvages, qui s'appercevoient des-ja de nos differentes manières de servir Dieu, disans que les uns faisoient le signe de la Croix, & les autres non.
Je dressay donc des memoires lesquels je presentay à ce Seigneur Duc, qui en desira la lecture & estre luy mesme le gardien de mes cayers pour les presenter à son conseil, auquel il me pria d'assister, mais qui eut tant de remise, qu'à la fin je ne m'y pû trouver pour quelque affaire particulière qui me survint, & à mon deffaut le Pere Irenée y accompagna nostre R. P. Provincial qui y receut contentement.
Neantmoins à peine l'ordre necessaire est il estably par ce Seigneur Duc en son conseil, qu'il est mandé pour le service du Roy dans les gouvernemens, c'est ce qui l'obligea, outre ses autres grandes & serieuses charges, de se deffaire de la Vice-royanté du Canada, entre les mains de Monseigneur le Duc de Vantadour son nepveu, lequel suivant l'intention dudit Seigneur son oncle, nous fist l'honneur de nous communiquer ses pieux desseins & la volonté qu'il avoit d'establir de grandes colonies dans le païs, si le mal-heur par l'impuissance ne luy eue empeché d'esclore ses divins projets.
Nous voyla donc dans de grandes esperances, & selon la grandeur des choses qu'on nous despeignoit, nous jugeons avec le mesme Seigneur, que pour entretenir tant de peuplades, continuer la conversion des Sauvages, & establir des Séminaires par tout pour l'instruction de la jeunesse, il nous estoit necessaire d'avoir le secours de quelques Religieux rentez, qui puissent par leurs propre commoditez & moyens, fournir aux frais & à la nourriture desdits enfans & nouveaux convertis, puis que la compagnie des marchands s'excusoit sur son impuissance, & nous sur nostre Regle qui nous deffend les revenus.
Entre tous les Religieux nous proposames les RR. PP. Jesuites, lesquels comme personnes puissantes pouvoient beaucoup à ces peuples indigens, où il faut necessairement avoir de quoy donner si on y veut advancer, car plus on leur donne plus on les attire, & n'ayez pas dequoy les nourrir, c'est à dire qu'ils vous admireront & peu vous pourront suivre. Ce n'est pas comme dans les Indes où les habitans n'avoient à faire que du secours spirituel simplement, là où ceux cy ont affaire de tous les deux, spirituel & temporel & par ainsi je peux dire asseurement que la pauvreté de S. François a fait un très grand fruict aux Indes, & que nous avons eu raison d'appeller le secours des RR. PP. Jesuites au Canada.
Je sçay bien que nos Pères establirent des Collèges & Séminaires par toutes les deux Indes avant la venue, des RR. PP. Jesuites, ausquels ils les cédèrent volontairement à leur arrivée, comme ayans d'ailleurs assez d'autres occupations à prescher, convertir & confesser par tout où ils estoient appellez. Mais le Roy d'Espagne y pourvoyoit tellement par la main de ses officiers, avec d'autres personnes devotes, qu'ils n'y avoient autre plus grand soin que de catechiser les enfans, les instruire aux bonnes lettres, & les convertir à Jesus Christ, sans se mesler des rentes que des personnes honnestes & vertueuses avoient en maniement, mais icy, comme j'ay dit, il en va tout autrement, car personne n'a pris soin de nous seconder que de parolle seulement, à la reserve de quelqu'uns de nos amis.
Ce choix que nous fismes desdits Pere Jesuites pour le Canada, fut fort contrarié par beaucoup de nos amis, qui taschoient de nous en dissuader, nous asseurant qu'à la fin du compte ils nous mettroient hors de nostre maison & du païs, mais il n'y avoit point d'apparence de croire ceste mescognoissance de ces bons Peres; ils sont trop sages & vertueux pour le vouloir faire, & quand bien un ou deux particuliers d'entr'eux en auroient eu la volonté, une hyrondelle ne fait pas un Printemps, ny un ou deux Religieux la communauté, & par ainsi c'eut esté crime de se mesfier d'eux, non pas mesme en la pensée, car il paroist que par tout ailleurs nous avons vescu en paix avec eux.
Pour revenir au sujet de cette proposition, le P. Irenée estant en l'hostel dudit Seigneur Duc, y arriva fort à propos le R.P. Noirot Jesuite, auquel ledit P. Irenée ayant fait ouverture de l'affaire, pria ledit Seigneur de l'agreer comme il fist, aprés que ledit P. Noirot eut accepté l'offre d'une affection nompareille, (car il estoit fort zelé) protestant au nom de la compagnie, qu'ils nous en auroient une éternelle obligation. Quelqu'uns d'eux ensuitte nous vindrent prier de leur faire part de quelque mémoires de la langue Huronne que j'avois dressez pour leur servir, lesquels je ne pû leur donner pour lors, n'estans pas encores en estat.
Les choses estant en telle disposition, il fut question de faire passer au conseil dudit Seigneur & de la compagnie des Marchands tout ce qui estoit de cet accommodement, & devions nous y trouver ensemble avec eux, mais n'ayans pas esté adverty du jour, lesdit Peres y assisterent sans nous, & à mesme temps partirent pour Dieppe, où des-ja estoit arrivé pour le mesme voyage le Pere Joseph de la Roche Daillon Recollect, avec un jeune Sauvage Canadien, qui depuis cinq ans avoit esté envoyé en France par nos Religieux de Kebec, lequel après avoir esté bien instruict & endoctriné aux çhoses de la foy, fut baptizé & nommé par deffunct Monsieur le Prince de Guimenée son parrain. Pierre Anthoine, qu'il entretint aux estudes jusques après sa mort, que l'enfant fut congru en la langue Latine, & si bon François, qu'estant de retour à Kebec nos Religieux furent contraints le renvoyer pour quelque temps entre ses païens, afin de reprendre les idées de la langue maternelle qu'il avoit presque oubliée, dequoy il fit quelque difficulté au commencement, car comme le P. Joseph le Caron Supérieur de Kebec, luy eut proposé cette obedience, il le pria les larmes aux yeux de l'en vouloir dispenser, disant: comment mon Pere vostre Reverence voudroit elle bien me renvoyer entre les bestes qui ne cognoissent point Dieu, mais le Pere luy repartit que c'estoit pour leur faire cognoistre, & pour raprendre la langue maternelle qu'il l'y envoyoit, afin d'ayder à sauver ses parens & tous ceux de sa Nation, après quoy il obéit & se disposa pour partir, duëment instruit de la manière comme il se devoit gouverner parmy ses gens, sans courir risque de son salut.
Dés le lendemain matin estant en ville, je rencontray fort à propos une personne de qualité interessée dans le party, avec lequel m'abouchant il m'advertit de tout le resultat du conseil, & comme les RR. PP. Jesuites avoient obtenu la nourriture de deux de nos Religieux, de six que la compagnie nous entretenoit de tout temps, & par ainsi réduit nostre nombre de six à quatre, qui ne fut pas pris à bonne augure.
Cet advertissement donné, je fus trouver Monseigneur le Duc de Vantadour, auquel je fis mes plaintes, & le priay d'y remedier, comme il fist promptement, commandant au sieur Girard son Secrétaire d'en escrire de sa part à Messieurs les Directeurs & Chefs de l'embarquement à Dieppe, afin qu'ils advertissent les RR. PP. Jesuites, que l'intention de compagnie n'estoit pas qu'ils prissent part à la nourriture de six Recollects, que depuis plusieurs années en ça, les compagnies anciennes & nouvelles, avoient entretenus dans le Canada, autrement qu'il leur revoquoit son consentement, à quoy les Pères obéirent promptement, & se submirent aux volontez dudit Seigneur Duc.
Cette petite action n'a neantmoins en rien altéré l'amour & le respect que nous avons à ces grands hommes, je dis grands pour ce qu'ils le sont en effect de prudence & de science, prudens & respectueux dans un point, qui les maintiendra tousjours dans la vertu, & le bon odeur de ceux qui sçavent qu'aux Religions, où la civilité & le respect réciproque manque, la vertu manque aussi, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ne se puisse glisser de petits manquemens dans les compagnies les mieux reglées & les maisons les mieux policées. Les plus grands Saincts ont eu quelquefois des débats, mais qui ont trouvé leur mort aussitost que leur naissance.
Toutes choses estant en bon ordre & l'equipage dans les vaisseaux, on se mist sous voille aprés les prières accoustumées, mais si favorablement qu'ils traverserent ce grand Ocean sans aucun peril, & si heureusement qu'en un temps tres-court en comparaison de l'ordinaire, ils arriverent avec contentement dans ce desiré port de Kebec, où ils furent receus des hyvernans, (c'est ainsi qu'on appelle les habitans de Kebec) avec la joye & la courtoisie qu'ils pouvoient esperer de ceux, qui esperoient encore plus d'eux à cause de leur necessité.
Or comme c'est l'ordinaire que les choses sainctes sont tousjours contrariées en leur commencement, & que de tant plus le diable en prevoit de pertes, plus il se roidit contre icelles par toutes sortes de voyes pour les empecher s'il pouvoit. Les RR. PP. Jesuites n'estoient pas encores sorty des barques, qu'ils furent advertis qu'il n'y avoit point d'ordre de les loger à Kebec ny au fort, & tellement esconduis qu'on parloit des-ja de les repasser en France, ce fut un mauvais salut pour eux, & une facheuse attaque, capable d'estonner des personnes moins constantes. Mais nos Freres prenans part dans les interests de ces bons Peres sçachans cette disgrace, leur offrirent charitablement, & les mirent en possession cordiallement, de la juste moitié de nostre maison (à leur choix) du jardin & tout nostre enclos, qui est de fort longue esteudue fermé de bonnes pallissades & pièces de bois, qu'ils ont occupez par l'espace de deux ans & demy.
De plus ils leur presterent une charpente toute disposée & preste à mettre en oeuvre, pour un nouveau corps de logis, d'environ 40 pieds de longueur, & 28 de large, & en l'an 1627 ils leur en presterent encore une autre que nos Religieux avoient derechef fait dresser pour aggrandir nostre Convent, lesquelles ils ont employées à leur bastiment commencé au delà de la petite riviere sept ou 800 pas de nous, en un lieu que l'on appelle communement le fort de Jacques Cartier.
Et pour vous monstrer comme en effet nos Religieux seuls sont cause aprés Dieu que les dits RR. PP. Jesuites sont establis dans le Canada (ce que nous avons fait pour estre assistés en la conversion des Sauvages,) voicy ce que le R.P. Lallemant superieur de leurs Peres en Canada, en escrivit au sieur de Champlain, par une lettre dattée du 23 Juillet 1625 & une autre du mesme jour & an, à nostre R.P. Provincial.
MONSIEUR, Nous voicy graces à Dieu dans le resort de vostre Lieutenance où nous sommes heureusement arrivez, aprés avoir eu une des belles traverses qu'on aye encor experimenté, Monsieur le General aprés nous avoir déclaré qu'il lui estoit impossible de nous loger ou dans l'habitation ou dans le fort, & qu'il faudrait ou, repasser en France, ou nous retirer chez, les Peres Recollects, nous a contraint d'accepter ce dernier offre. Les Peres nous ont receus avec tant de charité qu'il nous ont obligez, pour un jamais. Nostre Seigneur sera leur recompence. Un de nos Pères estoit allé à la traicte en intention de passer aux Hurons ou aux Hiroquois, avec le Père Recollect qui est venu de France selon qu'ils adviseroient avec le Père Nicolas, qui se devoit treuver à la traicte & conferer avec eux, mais il est arrivé que le pauvre Pere Nicolas au dernier saut s'est noyé, ce qui a esté cause qu'ils sont retournez, n'ayans ny cognoissance, ny langue, ny information: nous attendons donc vostre venue pour resoudre ce qui sera à propos de faire. Vous sçaurez, tout ce que vous pourrez desirer de ce pays du P. Joseph, c'est pourquoy je me contente de vous asseurer que je suis, Monsieur, Vostre très-affectionné serviteur, Charles Lalemant. De Kebec ce 28 Juillet 1625.
Mon Reverend Pere,
Pax Christi.
CE seroit estre par trop mescognoissant de ne point escrire à vostre Reverence, pour la remercier tant des lettres qui furent dernièrement escrites en nostre faveur aux Pères qui sont ici en la nouvelle France, comme de la charité que nous avons receues desdits Peres, qui nous ont obligez pour un jamais, je supplie nostre bon Dieu qu'il soit la grande recompence & des uns & des autres, pour mon particulier j'escris à nos Superieurs, que j'en ay un tel ressentiment que l'occasion ne se presentera point que je ne le fasse paroistre, & les supplie quoy que d'ailleurs bien affectionné de tesmoigner à tout vostre sainct Ordre le mesme ressentiment. Le P. Joseph dira à vostre Reverence le sujet de son voyage pour le bon succez duquel, nous ne cesserons d'offrir & prieres & sacrifices à Dieu, il faut ceste fois advancer à bon escient les affaires de nostre Maistre, & ne rien obmettre de ce qu'on pourra s'adviser estre necessaire, j'en ay escrit à tous ceux que j'ay creu y pouvoir contribuer que je m'asseure s'y emploieront si les affaires de France le permettent, je ne doute point que vostre Reverence ne s'y porte avec affection & ainsi, virtus unita fera beaucoup d'effet, en attendant le succez je me recommande aux saincts Sacrifices de vostre Reverence, de laquelle je suis.
De Kebec ce 28 Juillet
Tres-humble serviteur, Charles Lalemant.
A mon Reverend Pere le P. Provincial des RR. Peres Recollects.
Le bon Pere Joseph le Caron & tous les Religieux resjouys de la venue de si bons hostes, creut qu'en faisant un voyage en France, il amelioreroit sort le Canada, & adjousteroit un autre bien aux RR PP. Jesuites, qu'estoit quelque bénéfice qu'il esperoit du Roy pour la nourriture des enfans & nouveaux convertis, & ce qui luy en donnoit davantage d'esperance, estoit l'honneur qu'il avoit eu estant au monde d'enseigner à la Majesté, les premiers rudimens de la foy, il ny pu rien faire neantmoins, car encor bien que le Roy eut bonne volonté comme je vis en effet, il fallut passer par tant de mains, que lors que nous pensames estre le plus advancé, ce fut lors que tout estoit desesperé & qu'il fallut penser du retour aprés avoir receu un petit bien-fait de sa Majesté, qu'elle fist delivrer elle mesme ne s'en fiant pas à ses officiers, qui ne nous servoient que de remises.
Le Pere s'embarqua donc pour France à la fin du mois d'Aoust 1625, qui estoit la mesme année que les RR. PP. Jesuites estoient arrivez à Kebec, & y fit les négociations que je viens de dire, marry de n'y avoir pu faire davantage, & s'embarqua pour son retour l'année suivante dans la Catherine vaisseau de 150 tonneaux, avec le F. Gervais Mohier son compagnon, & arriverent heureusement à Tadoussac le 28 Juin 1626, où ayans mis pied à terre, le bon Frère (encor nouveau) se trouva comme dans un abisme d'estonnement & de merveille à l'aspect de ces pauvres Sauvages desquels il eut quelque apprehension au commencement, car comme il m'a dit luy mesme, il luy sembloit voir en eux quelque demons, ou des caresmes prenans, tant il les trouvoit estrangement accommodez. Il en prend de mesme presque à tous ceux qui les voyent pour la première fois, & puis on s'y accoustume, comme de voir d'autres personnes de deçà mieux couvertes.
Il se preparoit pour lors un grand festin dans une cabane à plus de 100. Sauvages, hommes, femmes & enfans, auquel il fut invité par le maistre, qui pensoit en cela le gratifier de beaucoup, mais il se trompoit bien fort, car il n'avoit pas l'appétit aiguisé jusques là, que de pouvoir manger d'une telle viande, qui n'estoit point à son goust. De le refuser il n'y avoit point d'apparence pour ce qu'ils ne sçavent que c'est d'estre esconduis, & l'accepter, c'estoit se mettre à l'impossible, que fit donc ce bon Religieux il s'assit à platte terre comme les autres, tint bonne mine & ne mangea point du tout. Ce que voyans quelqu'un de la trouppe, luy presenterent un gros morceau de graisse d'ours à manger, qu'ils estiment delicieuse, comme nous faisons icy la perdrix, mais c'estoit le faire tomber de fiebvre en chaud mal, comme l'on dit, & demeura les bras croisez, ô mon Dieu, pendant que les autres se donnoient au coeur joye de 4 grande chaudieres de poix, prunes, figues, raisins, biscuit, poisson & chair d'ours, le tout bouilly, cuit & meslé ensemble avec un aviron.
Il me vient de resouvenir de ma première entrée dans leurs cabanes mais il est vray que je trouvay leur menestre fort dégouttante, car la regardant seulement de l'oeil, elle me faisoit souslever le coeur, & cependant avec la grace du bon Dieu, je m'y suis bien accoustumé du depuis, & à des mortifications bien plus grandes que l'on ne faict par icy.
Le festin finy, il prist congé de ses hostes avec un ho, ho, ho, pour remerciement de leur bonne chère, & s'en retourna au Navire plus affamé qu'il n'en estoit party, & peu aprés se mirent sous voile pour Kebec, où ils arriverent le quatriesme de Juillet, en tres-bonne santé Dieu mercy, & ayans rendu les graces ordinaires à nostre Seigneur, ils receurent la charité & bon accueil qu'on a accoustumé de faire aux voyageurs & pelerins François, des commoditez du pays.