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Nous avons aussi faict faire trois guarittes pour la deffence de nostre logis, une de cinq pieds en carré, dans le milieu du pignon qui regarde le Septentrion, & deux autres de quatre pieds aux deux coings d'iceluy qui regarde le Midi, nous ferons une demy lune devant nostre porte avec des boises fortes afin qu'elle ne soit aisée à attaquer. Quant à l'assiette du lieu elle est des plus belles du pays, car le fonds de la terre est tres-bon, & sans pierre aucune, les arbres y sont clairs & pourtant aisés à deserter, nous avons du costé du Septentrion une petite Riviere, qui neantmoins n'est pas petite, principallement quand la Mer est pleine, mais elle se nomme ainsi en comparaison de la grande, dans laquelle elle se va emboucher, nous avons un fossé du costé de l'Orient, & fort profond & large, un autre du costé de l'Occident, dans lesquels y a des ruisseaux d'eau qui se vont presque rencontrer du costé du Midy, ils ne s'en faut pas plus de 50 pieds: si bien que nous sommes presque comme dans une Isle de fort belle estendue. Tout le pays de-ça & de-là la Riviere est de mesme façon de terre: nous avons aussi la commodité des prés le long de ceste petite rivière au bord de laquelle nous sommes basti: ne faut qu'arracher certaines broussailles, qui rompent les faux quand on fauche, si bien que la nourriture du bestail nous sera fort aysée: nous avons amené un Asne & une Anesse pour nostre commodité, nous nourrissons aussi des Pourceaux un couple d'oyes masle & femelle, sept paires de volailles, quatre paires de Canes. Quant aux Vaches & Chevres, nous ne sommes pas en volonté d'en nourrir que l'année prochaine que nous serons mieux accommodez: outre la riviere qui est fort poissonneuse & les fossez, nous ferons faire quatre autres fossez de douze pieds de large en hault de six en bas & de huict de profond, tant pour faire evacuer les eaux qui degoustent de tous costé dans nostre cave, que pour nous fortifier centre tous ennemis.
Nous avons trois Maistre Charpentiers avec un Maistre Masson & son fils, quatre autres hommes pour travailler à la terre, et des vivres pour les bien nourrir un an, au bout duquel si nous sommes assistés nous prendrons cinq ou six bons deserteurs qui ne cesseront de deserter la terre, & esperons que dans deux ans nous pourrons nourrir douze personnes sans rien mandier de la France, par ce que nous avons du grain suffismment pour faire du pain, & de la bière, & des cochons assez pour faire lard sans les autres viandes, que nous nourrirons comme Poulles, Oyes, Chevres & Vaches, sans aussi l'abondance du poisson qui se pesche és Rivieres, & l'abondance des Canards & Oyes sauvages qui viennent; tout devant nostre Convent depuis la fin d'Aoust jusques à la Toussaincts, sans enfin l'anguille que nous sallerons au commencement de Septembre, & l'Elan que nous aurons pour un peu de pain des Sauvages quand les neiges seront grandes & autre mille petites commodités: toute sorte de legumage, d'herbage, & racines viennent grandement bien, nous sommes esloignés environ une petite demy lieuë de l'habitation, la chaux se faict à cinq cens pas de nous, rien ne nous manque graces à Dieu, que moyen d'entretenir pour deux ans six ou huict bons garçons pour travailler à la terre pour nous, au bout desquels nous pourrons entretenir des familles sans beaucoup de frais & aussi peu à peu peupler le païs & faire ce que nous pretendons; sçavoir est un seminaire pour y nourrir & instruire les enfans des Sauvages, nous en aurions des-ja plus de six si nous avions moyen de les nourrir, se seroit une belle amorce pour en prendre davantage, nous nous sommes contentés d'un jeune enfant aagé de douze ans, lequel nous avons envoyé en France par l'un de nos Peres, qui le donnera à quelque personne pieuse pour le faire instruire.
Je vous escris clairement de tout, afin que vostre pieuse volonté que vous avez aux peuples de la nouvelle France sçache & cognoisse qu'encore que nostre entreprise soit petite en son commencement, qu'elle est pourtant pour devenir grande avec le temps, si Dieu nous continue ses benedictions, & si nous sommes secondez des gens de bien, (le sieur Guers Commissionnsire de Monseigneur de Montmorency Vice-Roy de ce païs de la nouvelle France, porteur de la presente) vous dira de bouche ce que je vous escris, je vous repete donc la prière que je vous fis estant chez vous, laquelle tendait à vous persuader de vous joindre avec nous, vous ne serez pas des moindres, ains le premier & chef de l'entreprise. Nous vous prions d'accepter le tiltre & qualité de Sindic & Procureur du seminaire de Canada, & cependant qu'en France vous aurez soin de nous amasser, nous serons en Canada à prudemment employer le tout, nous vous rescrirons tous les ans par des hommes dignes de foy, comment le tout se passera, & ne croyez pas que ceste charge vous soit à peine pource que, nous trouverons assez de gens de bien, qui feront tout ce que leur commanderez, pour nous seulement nous serions trop heureux si un homme de merite comme vous prenoit la qualité de chef de l'entreprise de Canada, & croyons qu'à vostre exemple plusieurs se rangeroient de nostre part, & ferions des merveilles devant six ans.
L'année prochaine le R. P. Georges retournera en France pour nos affaires, vous cognoistrez quel homme c'est, ce qu'il peut, & l'esperance que nous avons de faire choses grandes, si dés ceste année vous nous voulez ayder, & de joindre vos pieuses volontez avec les nostres vous vous addresserés à Monsieur Houel, lequel ledit sieur Guers vous fera voir, nous restons trois Religieux, Prestres en la nouvelle France avec le F. Oblat que vous avez veu, résolu ne de jamais abandonner ledit païs, ains d'y faire ce que nous pourrons pour le service de Dieu, du Roy & du bien public, ce qui nous releve le coeur est le bon commencement que nous voyons, & l'apparence belle de faire de grands fruicts, si le tout ne reussit pour n'estre secondez nous ne laisserons pas d'avoir gloire devant Dieu, & devant les hommes, je souhaitte avec passion que vous soiez, le premier participant de ce bien.
Nottez s'il vous plaist Monsieur, qu'il y a treize ans que l'habitation subsiste sans que jamais aucuns étrangers & moins encore les Sauvages qui nous desirent, & nous recoivent à bras, ouverts, ayent rien attenté à l'encontre, en laquelle habitation nous avons semblablement une maison & Chappelle, où nos Peres ont faicte depuis six ans & font tous les jours le service Divin pour la consolation des François qui sont en icelle, j'espere des lettres de vous l'année prochaine, qui m'apprendront vostre derniere resolution, cependant nous vivrons dans l'esperance que Dieu fera reussir par vostre moyen cet auguste dessein, & offrirons à sa divine misericorde journellement nos prières pour tous ceux qui y contribueront, & particulierement pour vous, à qui je suis & seray toute ma vie, Monsieur, très-humble & obeissant serviteur en Jesus, Denis Jamet, indigne Commissaire des PP. Recollects de Canada. De Kebec ce 15 d'Aoust 1620.
On peut cognoistre en abregé par cette lettre tout l'estat de nos Religieux en Canada, lequel je déduiray plus amplement cy-apres, mais par ce qu'il est porté en icelle que nos Religieux y ont fortifié nostre maison, faict labourer les terres & nourry du bestail pour nostre Séminaire, qui sembleroit contrevenir à nostre profession, j'ay trouvé à propos de ne vous donner en cela autre responce que celle que ledit sieur grand Vicaire fist à celle cy-dessus, laquelle vous esclaircira de vos doutes, & vous asseurera que la necessité nous y ayant contraint pour y pouvoir eslever & instruire les enfans des Sauvages, & les Peres mesmes en la loy de Dieu, il y a eu du merite, & non du manquement autrement il nous eut fallu tout quitter & abandonner la conversion des Sauvages, qui eut esté une grande faute.
LETTRE DE MONSIEUR le grand Vicaire de Pontoise, au Pere Denis Jamet Commissaire des PP. Recollects en Canada.
Mon Reverend Pere, J'ay receu vostre lettre dattée de Kebec en Canada du quinziesme Aoust mil six cens vingt, pour responce je vous diray que j'ay grandement admiré la providence Divine, de ce que comme vous me fistes ce bien de me voir icy allant en Canada, je vous feis entendre mon sentiment sur ceste entreprise, & vostre Reverence me tesmoigna avoir le mesme, lorsque nous en traictions & deliberions ensemble à Pontoise, y craignant beaucoup d'obstacles. Dieu neantmoins l'exécutoit exactement en Canada, ce qui est comme un petit miracle qui me faict bien esperer; je loue & remercie nostre Seigneur, qu'avez pratiqué le dire de S. Paul, que je vous avois tant repeté. Prius quod animalè devidè quod spiritale. Ayant une maison à part hors l'habitation, que sera un Convent, où vous & vos Peres & Freres servirez, à Dieu, en l'observance regulière, en priere, contemplations, sacrifice & penitence, & qui pourra servir d'un Seminaire de Sauvages, & d'un lieu pour exercer la charité vers les malades. Et en quatriesme lieu sera une forteresse comme je vous disois. Une remarque que j'ay faict; que anciennement les Monasteres, estoient Convents de personnes religieuses, qui servoient à Dieu jour & nuict, & les jeunes y estoient instruicts comme il se voit en la Regle de S. Benoist, & en la vie de S. Anselme, & estoient aussi hospitaux, ce qui appert en tous les anciens Monasteres, ausquels il y a joint un hospital ou le lieu où il souloit estre, & l'on voit dedans les chartres en ces maisons là, des legs laissez par les fondateurs & bien-faicteurs; tant pour les Religieux, & tant pour l'hospital; puis c'estoient forteresses, pour se prevaloir contre les incursions des ennemis, soit de la part des infidelles ou autres, en signe dequoy nous les voyons encore aujourd'huy clos & fermez de murs crenelez, accompagnez de machicoulis & de tours, qui estoient des fortifications du passé. Nous voyons cela à sainct Denis en France, à sainct Germain des prés, à saincte Geneviesve, au Temple, à sainct Martin des Champs, à Paris, & en plusieurs autres lieux; c'est pourquoy vous devez zeler ces quatre choses soient en vostre maison & faicte très bien de faire cultiver la terre & mesnager pour vous ayder à fournir aux choses necessaires à une telle entreprise, j'en ay communiqué avec des plus celebres Docteurs en Theologie, seculiers & réguliers reformez, lesquels n'y trouvent aucune difficulté ny scrupule nonobstant vostre regle par ce que c'est un ordre & à ceste fin à y planter nostre saincte foy, ce qui ne se pourroit pas faire autrement selon l'experience que vous en avez depuis six ans, que vos Peres sont là, sans y avoir faict beaucoup de fruict faute de prendre ceste voye pour introduire le Cbristianisme au milieu de ses Sauvages, qui ne cognoissent & m'adorent aucune divinité. C'est un desseing tres-auguste, que dis-je, il est tout divin. C'est un oeuvre d'un incomparable mérite, mais aussi il est besoin d'estre particulierement aydé de Dieu, car Nisi Dominus aedificaverit domum in vanum laboraverunt qui aedificant eam. Non est volentis neque curientis miserantis sec Dei, il faut estre tout Apostolique & demander instamment à Dieu. Que faciat nos Idoncos Ministros, pour executer une si haute & divine entreprinse, & que tout ceux qui vous assistent là les François soient pierres visves fondamentales pour le bastiment de ceste nouvelle Eglise que vous voulez assembler là à nostre Seigneur. Il est besoin que leur vie puisse edifier & instruire à salut ces Sauvages, & davantage en vos Sacrifices tenant nostre Seigneur, luy demander misericorde pour ces infidelles, à ce qu'il leur ouvre le coeur pour recevoir la saincte foy & qu'il y prenne pied, comme vous le prenez, pour luy dans leurs terres. Quae adaperiat Dominus cordi illorum in lege sua & in praeceptis suis faciat eos ambulare. Et dresserez vous vos exercices & disciplines à ceste fin, envoyant continuellement des aspirations & souspirs vers Dieu, à ceste intention le demandant à la divine bonté avec prostrations & quelquefois les bras eslevez ou les bras estendus en Croix. Et quand vous sortez, de ces redoutables Autels du grand Dieu vivant, soufflez en la face de ces Sauvages cest esprit de vie, que vous y venez, recevoir, leurs mettant quelquefois vos mains lesquelles viennent de toucher & contratter ces Divins Misteres du précieux corps & sang de nostre Seigneur, les mettant, dis-je, sur leurs testes, d'autre fois leur imprimer au front ce signe terrible de nostre redemption la Croix, car mon Reverend Pere, fidés est domum Dei, he! qui sommes nous pour penser faire un oeuvre & de si importante consequence, ny mesmes un de moindre sans le concours de Dieu. Il nous faut croire que nous y nuyrons plustost par nos pecbez que d'y servir, c'est son oeuvre Domini est salus, Domini est assumptio nostra. Il nous y faut toutesfois employer diligemment & fortement. Qu'elle joye à la mort d'avoir acquis un grand peuple à Jésus Christ. Qu'elle gloire dans le Ciel de tirer aprés soy ces Nations. Je vous rends Infinies graces de ce que vostre Reverence a daigné m'y donner part, m'honorant de la commission que vous m'avez addressée par la vostre, je l'ay acceptée & accepte tres-volontiers m'en jugeant fort indigne, j'en espere toutefois quelque bon succés, veu que Dieu faict ordinairement ses oeuvres de rien, & par de foibles & quasi contraires moyens, comme je suis tel. Et sa divine Majesté, vous ayant inspiré de vous servir de moy en ce S. oeuvre, je luy recommande & faict recommander, par tous ses serviteurs & servantes. Pour le temporel, j'ay baillé à Monsieur Houel 200 escus pour commencer un Séminaire de six petits Sauvages dés cette année presente, lequel s'appellera le Séminaire de S. Charles, au moins que ce grand Reformateur vous protege, je vous envoyrai tous les ans pareille somme pour ce suject, & bien davantage pour vous accroistre & dilater, car j'espere l'année prochaine vous envoyer plus de mil escus. Ledit sieur Houel m'a dit, qu'il vous envoye pour plus de 1200 livres de vivres & commoditez des aumosnes qu'il avoit à vous, c'est un bon serviteur de Dieu, homme d'honneur & de mérite, qui s'employe fidellement & infatigablement pour ceste affaire, Monsieur Guerre vous dira le reste de ce que j'ay faict & feray Dieu aydant, car je suis du tout dédié à vous servir & assister en ceste Apostolique entreprise. Je prie nostre Seigneur la benir & vous conserver longuement & heureusement, pour y travailler fidellement & advantageusement & demeure, Mon R.P. Vostre bien-humble & tres-affectionné à vous servir. Charles des Boues, Grand Vicaire de Pontoise. De Pontoise ce 27 Fevrier 1621.
Comme le R.P. George fut deputé Commis des habitans du Canada vers le Roy, & de la Requeste qu'il presenta à sa Majesté, pour les affaires dudit Canada.
CHAPITRE VII.
JE N'ay point observé ny le temps ny l'année que le R. P. George passa en Canada, ny le sejour qu'il y a faict, non plus que de son gouvernement, mais j'ay remarqué qu'il y estoit en grande estime par les lettres, que le Roy luy faisoit l'honneur, d'escrire, dont on peut inférer de son merite. Or comme les affaires du Canada n'ont jamais esté bien prises & qu'il y a tousjours eu des desordres causez de son premier fondement, qui n'avoit pas esté entrepris par les Marchands pour la gloire de Dieu (comme j'ay dit, en quelque endroit de ce volume.) Le sieur de Champlain & tous les principaux habitans François du Canada, y desirans remedier & apporter quelque ordre dans ces desordres, firent une assemblée générale, en laquelle ils deputerent le R. P. George vers sa Majesté tres-Chrestienne, pour luy en faire les tres-humbles remonstrances, & negotier envers icelle tout ce qu'il cognoistroit estre expedient au bien & à l'advancement du Canada, s'en rapportant à sa prudence, à laquelle ils passerent, acte & procuration autentique pour luy valoir & servir en temps & lieu, dont en voicy coppie qui me servira plus que suffisante de tout ce que j'ay escrit des mesmes desordres qui ont duré jusqu'à la venue de cette nouvelle compagnie qui fait & promet quelque chose de mieux, dont ils auront de la gloire.
SÇACHENT TOUS QU'IL appartiendra. Que l'an de grace 1621, le 18e jour d'Aoust, du Regne de tres-haut, tres-puissant & tres-chrestien Monarque Louys 13e du nom, Roy de France de Navarre & de la nouvelle France ditte Occidentale, du Gouvernement de haut & puissant Seigneur Messire Henry Duc de Montmorency & de Dampville, Pair & Admiral de France, Gouverneur & Lieutenant general pour le Roy en Languedoc, & Viceroy des pays & terres de la nouvelle France ditte Occidentale, de la Lieutenance de noble homme Samuel de Champlain, Capitaine ordinaire pour le Roy en la Marine, Lieutenant general esdits pays & terres dudit seigneur Viceroy, que par permission dudit sieur Lieutenant se seroit faicte une assemblée generale de tous les François habitans de ce pais de la nouvelle France afin d'aviser des moiens les plus propres sur la ruyne & desolation de tout ce païs, & pour chercher les moiens de conserver la Religion Catholique, Apostolique & Romaine en son entier, l'authorité du Roy inviolable & l'obeïssance deuë audit Seigneur Viceroy, après que par ledit sieur Lieutenant, Religieux & habitans, presence du sieur Baptise Guers Commissaire dudit seigneur viceroy, a esté conclud & promis de ne vivre que pour la conservation de ladicte Religion, obeïssance inviolable au Roy & conservation de l'autorité dudit Seigneur Vice-roy, voyant cependant la prochaine ruine de tout le pays, a esté d'une pareille voix deliberé, que l'on feroit choix d'une personne de l'assemblée pour estre deputé de la part de tout le general du pays, afin d'aller aux pieds du Roy, faire les tres humbles submissions ausquelles la nature christianisme & obligation, rendent tous sujects redevables, & presenter avec toute humilité le Cahier du pays, auquel seront contenus les desordres arrivez en ce pays, & notamment ceste année mil six cens vingt-un. Et aussi qu'iceluy deputé aille trouver nostre-dit seigneur Viceroy, pour luy communiquer semblablement des mesmes desordres, & le supplier se joindre à leur complainte, pour la demande de l'ordre necessaire à tant de mal-heurs, qui menacent ces terres d'une perte future, & finallement pour qu'iceluy deputé puisse agir, requerir, convenir, traicter & accorder pour le General dudit pays, en tout & par tout ce qui sera l'advantage dudit pays. Et pour ce tous d'un pareil consentement & de la mesme voix cognoissant la saincte ardeur à la Religion chrestienne, le zele inviolable au service du Roy, & de l'affection passionnée à la conservation de l'autorité dudit seigneur Viceroy, qu'a tousjours constamment & fidellement, tesmoigné le Reverend Pere Georges le Ballif Religieux de l'ordre des Recollects, joint sa grande probité, doctrine & prudence. Nous l'avons commis, deputé, & delegué avec plain pouvoir & charge de faire, agir, representer, requerir, convenir, escrire & accorder, pour & au nom de tous les habitans de ceste terre, suppliant avec toute humilité sa Majesté, son conseil, & nostredit seigneur Viceroy, d'agreer ceste nostre delegation, conserver & proteger ledit R. Pere en ce qu'il ne soit troublé ny molesté de quelque personne que ce soit, ny sous quelque pretexte que ce puisse estre, à ce que paisiblement il puisse faire, agir & poursuivre les affaires du païs, duquel nous donnons derechef pouvoir de reduire tous les advis à luy donnez par les particuliers en un cahier general, & à iceluy apposer sa signature avec ample declaration que nous faisons, d'avoir pour aggreable & tenir pour vallable tout ce qui sera par iceluy Reverend Pere fait, signé, requis, negotié & accordé pour ce qui concernera ledit pays, & de plus luy donnons pouvoir de nommer & instituer un ou deux Advocats au Conseil de sa Majesté y Cours souveraines & Jurisdictions, pour & en son nom & au nostre, escrire, consulter, signer, plaider & requérir de sa Majesté & de son Conseil, tout ce qui concernera les affaires de ceste nouvelle France. Si requerons humblement tous les Princes, Potentats, Seigneurs, Gouverneurs, Prelats, Justiciers & tous qu'il appartiendra, de donner assistance & faveur audit Reverend Pere, & empecher qu'iceluy allant, venant ou sejournant en France ne soit inquieté ou molesté en ceste delegation avec particuliere obligation de recognoissance, autant qu'il sera à nous possibles. Donné à Kebec en la nouvelle France sous la signature des principaux habitans, faisans pour le general, lesquels pour autentiquer d'avantage ceste delegation, ont prié le tres-Reverend Pere en Dieu Denis Jamet Commissaire des Religieux, qui sont en ces terres, d'apposer son sceau Ecclesiastique, ce jour & an que dessous, signé Champlain, Frere Denis Jamet Commissaire, Frere Joseph le Caron, Hebert Procureur du Roy, Gilbert Courseron Lieutenant du Prevost, Boullé, Pierre Reye, le Tardif, I. le Groux, P. Desportes, Nicolas Greffier de la jurisdiction de Kebec & Greffier de l'assemblée, Guers Commissionné de Monseigneur le Vice-roy & present en cette eslection, & seellée en placard du scel dudit Reverend Pere Commissaire.
Le bon Pere Georges ayant ses despeches & pris les advis de tout ce qu'il avoit à faire, s'embarqua dans les premiers Navires fretez, pour le voyage de la France, où estant arrivé il employa la vivacité de son esprit, à faire valoir sa commission & remonstrer que si sa Majesté n'avoit un soin particulier du Canada & de contribuer aux frais necessaires, pour pouvoir mettre le pays en bon estat, que jamais on n'en tireroit gloire ny profit non plus que d'une terre abandonnée & deserte, quoy que bonne de soy & de grande esperance, & afin d'y pouvoir plus pressamment persuader le Roy, il luy fait une deduction des richesses du pays en la Requeste & és advis suivans, qu'il luy presenta, lesquels s'il eussent esté accomplis & effectués de point en point, comme on luy avoit faict esperer la nouvelle France seroit à present, un beau & riche pays, & la pluspart de ses peuples convertis, au lieu que ce n'est encor qu'un desert presque inhabité, sinon d'un peuple errant dont la pauvreté & la fainéantise, rendent egallement leur conversion difficile.
AU ROY
Sire,
Les pauvres Religieux Recollects habituez à Kebec en la nouvelle France vous remonstrent tres-humblement, que depuis six années en ça, qu'il a pleu à Dieu se servir de leur ministere soubs l'autorité de vostre Majesté, tant au voyage de cette terre etrangere, descouvertures du pays, qu'en la conversion des peuples plus Sauvages en la cognoissance de Dieu, qu'en leur conversion civile. Ils ont differé de donner leur advis, touchant cette entreprise, jusqu'à ce que l'expérience secondant leur bonne volonté, ils eussent avec tant plus de certitude qu'il importe de ne parler aux Roya que d'affaires bien digérées & meurement considerées, proposer à vostre Majesté ce qui est necessaire en ceste affaire: & bien qu'il semblast estre de leur devoir, dés les premières années de leur sejour audit pays, advertir vostre Majesté de ce qui estoit à faire pour la continuation de cet auguste dessein. Ils ont estimé que les lettres annuelles qu'ils ont escrit depuis leur arrivée suffisoient jusques à ce que le pays & les peuples leur feussent davantage cogneus, afin que selon qu'ils trouveroient tant de la disposition des peuples que des profits que l'on pourroit esperer de la terre, ils jugeassent ce qui seroit plus à propos; or est il qu'à present que la hantise des peuples les a rendus sçavans en leur recherche, & que les voyages qu'ils ont faict de cinq à six cens lieuës dans les terres en la compagnie du sieur de Champlain, Lieutenant sous vostre autorité de Monseigneur de Montmorency Viceroy du pays, leur ont acquis la cognoissance tant desirée des peuples de diverses contrées. Et voyans les grands & manifestes profits, qui peuvent reussir à la gloire de Dieu, augmentation du sceptre & de l'Empire des François, contentement singulier de vostre Majesté & proffit & utilité de tous ses sujects. Les supplians ont jugé estre expedient, voire grandement necessaire de declarer ce que en conscience ils recognoissent estre de toute ceste entreprise afin qu'il plaise à vostre Majesté leur accorder le contenu leur en memoire cy attaché.
Les supplians doncques sont avec la grace de Dieu, SIRE, dans une terre nommée par le commun Canada, mais mieux la nouvelle France, en un lieu appellé Kebec, basty par la diligence & industrie singuliere du sieur Champlain, fort avant dans le fleuve de sainct Laurens. Où ayant sejournez, ils ont appris les richesses de ce quartier & speciallement de ce fleuve accompagné de plusieurs belles & fertiles Isles, peuplé d'une telle abondance de toutes fortes de poissons quelle ne se peut descrire, bordée de costaux plains d'arbres fruictiers, comme noyers, chastagniers, pruniers, cerisiers, & vignes agrestes, avec quantité de prairies qui ornent & embellissent ses vallons, le reste de la terre garny & peuplé de toute sorte de chasse & plus qu'il y en a en France, & avec plus grand proffit en ce que non seulement ils ne manquent de gibier & bestes fauves ordinaires en ces païs, mais ont de plus des Eslans ou orignals, Castors, Renard noirs, & autres animaux dont la pelleterie donne accés & esperance, au bien futur d'un très grand commerce: davantage la bonté de ceste terre a esté de plus en plus recognuë par les voyages que les supplians y ont faict qui leur ont porté la cognoissance de plus de trois cent mille ames desireuses du labourage & faciles d'attirer à la cognoissance de Dieu, pour n'estre liez à aucun culte, par la conduite desquels peuples les fleuves, rivieres, lacs de largeur & longueur indicibles ont esté recognus par les supplians; mais comme le bien ne s'aquiert sans peine, il n'y a point de doute que outre les grands labeurs des supplians, en ses découvertures & leur sejour dans le pays, ce qui leur donne le plus de trouble n'est pas seulement de s'estre trouvé sans assistance d'aucune commodité, ains seulement de vivres par ceux qui sont associez en ce commerce, ausquels seuls faut advouer ceste obligation, mais que ces terres & leur abondance recognues par l'estranger, ils sont en perpetuelle crainte de surprises n'attendans que l'heure que l'on vienne coupper la gorge à tous ceux qui resident audit Kebec. Car il ne faut pas tant s'asseurer aux paupières abatües des Lyons, que l'on ne sçache qu'ils mordent en dormant, & que les ennemis de vostre Couronne, bien qu'ils semblent endormis ne viennent à l'appas de si grandes esperances de gain & de profit. En effect, SIRE, qui ne se hazarderoit de venir posseder une terre si riche laquelle donne de ses flancs des mines de fer & d'acier, qui rendent quarante-cinq pourcent, du plomb trente, du cuivre dix-huict, & qui en promet d'or & d'argent, terre qui donne par usure toutes sortes de semences, & laquelle dés à present donne les matériaux propres pour la construction de toutes sortes, de vaisseaux fournissant le Meirain, Jantes, planchages pour fenestrages & lambris, & de plus les Gommes, Bray & Raisins, en outre la pelleterie cy-dessus mentionnée. Les cendres & la potasse dequoy seul il se peut faire trafic de plus de cent mille escus, & ce qui est plus considerable, un autre qui possederoit ladite terre pourroit de là tenir en bride & contraincte plus de mille vaisseaux de vostre Estat qui vienent annuellement aux pesches dont ils emportent les huilles, les moluës, baleines & saulmons dont vos sujects se fervent. Il est vray que l'approche qu'on faict une fois les Anglais, qui coupèrent la gorge à la flotte des Jesuites accompagnée du sieur de Poitrincourt s'en allans en l'Accadie, donne aux supplians des apprehensions qui leur sont tant plus grandes qu'ils regretteroient de voir le tiltre auguste de nouvelle France changé en un autre, soit de nouvelle Hollande, Flandre, ou Angleterre: car à estimer qu'il y ait rien qui resiste à present à leur entreprise, c'est se flatter en l'attente d'un malheur inevitable s'il n'y est remedié, & bien que cela arrive ce ne sera sans en avoir esté long-temps menacez, sans mettre en ligne de compte les menées & entreprises de ceux de la Rochelle, qui tout les ans apportent armes & munitions aux Sauvages, les animans de couper la gorge aux François, & ruyner leur habitation, ce qui n'est pas peu considerable. Les supplians ont donc jugé estre de leur conscience de donner advis à vostre Majesté de l'interest qu'elle a en la conservation de ceste terre qui promet en la continuation des labeurs precedens un passage favorable pour aller à la Chine, ce qui est autant ou plus facile à conserver & maintenir, SIRE, sous vostre domination, qu'il est aysé à l'estranger imprimer sur le front de la France, une tache perpetuelle & indelebile pour n'avoir sçeu conserver une terre qui estoit à l'augmentation de fa gloire, laquelle conservation dépend de l'entretien de la Religion par l'authorité de la Justice, quand elles y seront toutes deux appuyées & maintenues par la force d'une garnison establie en un fort, qui faut bastir sur la croupe d'une Montagne qui tiendra plus de dix-huict cens lieuës de pays suject, attendu qu'il n'y a aucun abord recogneu que l'entrée dudit fleuve de S. Laurent. Ce qui fera reussir le commerce & le rendra grandement profitable, & par ainsi vostre gloire augmentée & une nouvelle fleur adjoustée à la Couronne Françoise.
Sur ces considerations, SIRE, plaise à vostre Majesté accorder aux supplians le contenu en leurs articles cy attachez pour la conservation dudit pays, accroissement & entretien de la Religion Chrestienne en iceluy, & ils continueront leurs labeurs & leurs prières pour l'Augmentation de vostre Empire & la prosperité de vostre Majesté. Outre que les ames qui seront par ce moyen conduites au Christianisme rendront leurs prieres, leurs biens & leurs vies tributaires de son Sceptre.
J'aurois encores icy descrit tout au long les articles presentez à sa Majesté mentionnez en la susdite Requeste, mais pour estre aussi peu necessaire comme ils ont eu peu d'effet, je me suis contenté d'en poser icy les principales & générales, sans m'arrester à celles des particuliers, qui ne pourroient de rien servir à mon suject, suffit que l'on sçache que sans interest, nos Religieux ont faict tout ce qu'ils ont pû pour le bien, honneur & salut du païs.
Très-humbles remonstrances & mémoires des choses necessaires pour l'entretien & execution de l'entreprise faicte en la nouvelle France presentées au Roy, & du temps qu'elle a esté descouverte.
Comme jamais l'homme ne peut acquerir la fin d'aucune chose que par les moyens propres & convenables à icelle, estant ainsi que le principal but & l'intention particuliere de sa Majesté vise à la conversion des ames, d'où dépend l'augmentation de son Empire & de sa gloire, il est vray qu'il est impossible d'y parvenir que par les moyens essentiels pour l'execution d'une si saincte entreprise, qui sont d'assister la religion de la justice, & toutes deux de la force, l'une ne pouvant subsister sans les autres & toutes trois bien associées se trouvent les pilliers & plus solides fondements d'un Estat. Partant sa Majesté outre plusieurs autres considerations est d'autant plus interessée à la conservation de la nouvelle France, sous son Empire par le moyen de ces trois arcsboutans, que nul autre Prince de la Chrestienté n'y peut rien pretendre, les François en ayant faict les descouvertures depuis cent seize ans, & continué jusques à present, car dés l'an mil cinq cens quatre, les Normands y allerent, au rapport mesme & par l'adveu des histoires estrangeres, & d'aprés eux Jacques Cartier en l'an mil cinq cens trente-quatre &, trente-cinq par l'expres commandement de François Premier. Depuis le marquis de la Roche fist ce voyage en l'an mil cinq cens nonante-cinq poursuivy en l'an mil six cens par Chauvin, qui fist bastir une demeure à Tadoussac, & en l'an mil six cens trois, le sieur de Monts accompagné du sieur de Champlain, qui firent des nouvelles descouvertures & des bastimens és lieux esquels il ne s'en estoit jamais veu, toutefois abandonnées puis aprés jusques en l'an mil six cens huict que le sieur de Poitrincourt avec des Peres Jesuites entreprist le voyage, où ils furent desconfits par les Anglois, qui pensoient triompher des travaux & peines des François. Mais en la mesme année le sieur de Champlain vint donner dans ces terres jusques, au lieu de Kebec, qui est advancé de plus de cent lieuës dans le fleuve de S. Laurens, où il fit l'habitation qui y est à present, & de là passa à plus de six cens lieuës dans ces terres nouvelles, où il a descouvert plusieurs belles contrées habitables dont l'on peut tirer de grandes richesses & commoditez dés à present, en esperer beaucoup plus à l'advenir, d'où se void l'interest que sa Majesté a de se prevaloir de la possession légitime de ceste terre, qui luy est d'autant plus asseurée que par la confession mesme des Cartes estrangeres, ce droict lui est acquis & cedé privativement à tous autres, & de là resulte l'obligation necessaire de sa Majesté à la contribution & assistance esperée pour la manutention de ce païs, qui ne se peut mieux conserver que par ces trois moyens, de la Religion, la Justice & la force, qui y feront (s'il plaist à sa Majesté) establies & par elle entretenues suivant ces articles & mémoires que les pauvres Religieux, Recollects habituez en ladite terre luy en presentent, protestant toutesfois qu'ils ne l'auroient jamais entrepris & d'entrer en une si grande cognoissance d'affaires, que l'on pourroit estimer outrepasser les bornes de leur institution & de leurs voeux, n'estoit la necessité de l'affaire, & qu'il ne se treuve autres personnes dans le païs qui puissent donner ces advis & ayent plus d'interest de faire ces très humbles remonstrances, pour la gloire de Dieu en la conversion des ames & pauvres nations qui s'y perdent sans cognoissance de leur Créateur & sans Religion & culte aucun, joinct à la considération qu'ils ont de l'utilité visible & augmentation asseurée de l'Empire de sa Majesté, qui luy feront agréer s'il luy plaist, ce qui luy est demandé, sçavoir,
Pour le regard de la Religion.
Que defences seront faictes à tous sujets de vostre Majesté, faisant profession de la Religion prétendue reformée d'y habituer ou y entretenir aucunes personnes de quelque nation que ce soit de ladite religion prétendue reformée, sur les peines qui feront jugées raisonnables.
Qu'il plaise à sa Majesté fonder un Séminaire de 50 enfans des Sauvages, pour six ans seulement à raison de 50 escus pour chacun qui seront par an 1500 escus, aprés lequel temps de six ans ils pourront estre entretenus voire un plus grand nombre, du revenu des terres qui seront cultivées pendant le dit temps. Lesquels enfans sont tous les jours offerts aux supplians par leurs parens, pour estre instruits & eslevés en la Religion Chrestienne, & pour ce donner une Abbaye pour le revenu y estre employé, la nourriture des Religieux de ladite Abbaye, & l'entretien préalablement faict.
Qu'il plaise à sa Majesté donner ausdits supplians dequoy avoir des livres, ornemens, ustencilles, meubles, vivres, & dequoy entretenir une douzaine d'hommes pour leur labourer de la terre & entretenir du bestail pendant sesdites six années seulement
Pour le regard de la Justice.
Il est grandement necessaire que sa Majesté accorde que la justice y soit exercée avec tant plus de puissance que les commencement des peuplades sont plus importans, afin d'eviter les reproches de nos voisins, & aussi pour ne permettre que sous l'authorité de sa Majesté il se commette des voleries, meurtres, assassinats, paillardise, blasphemes, & autres crimes des-ja par trop familiers, entre quelques François habitans en ladite terre &c.
Et pour le regard de la Force.
Celle cy estant l'humeur radicalle qui soustient les deux precedentes. Il plaira au Roy de donner dequoy bastir un fort dans le pays, une Tour à Tadoussac, lieu qui est l'unique abord des vaisseaux, & l'entretien pour six ans d'une garnison de cinquante hommes propre pour la construction & conservation dudit fort.
Finalement qu'il plaise au Roy donner au sieur de Champlain de son Arsenal des canons, poudres & munitions & augmenter son authorité & ses pensions de luy & sa famille, son appointement de deux cens escus n'estant suffisant pour un tel entretien, &c.
Voyla tout ce qui est des principales affaires que le R. Pere Georges negotia au Conseil & avec les Gens du Roy après en avoir parlé à sa Majesté & presenté les Articles cy-dessus, mais qui ont autant advancé le Canada qu'on a contribué à l'exécution & accomplissement d'icelles.
Voyage des Peres Guillaume & Irenée Recollects pour le Canada. D'un Sauvage baptisé & mort sur mer, & de quelques ceremonies des Montagnais pour les malades.
CHAPITRE VIII.
LEs visites des Superieurs dans les Ordres sacrez sont tellement importantes & necessaires que sans icelles, l'ordre delaisse d'estre ordre & se pervertit par ce delaissement. Ce fut la raison pour laquelle nos Peres assemblez au Chapitre tenu l'an 1622 firent eslection du R P. Guillaume Galleran pour Commissaire du Canada auquel on donna pour Compagnon le R. P. Irenée Piat qui dés long-temps desiroit s'employer à la conqueste des ames des pauvres Sauvages. C'estoit un choix qu'on ne pouvoit faire meilleur, & qui eut fait beaucoup s'il eut esté bien assisté, mais sa Majesté, ny contribuant rien, ou fort peu, les marchands n'ont pas eu assez de puissance non plus que de bonne volonté pour parfaire un si grand oeuvre que de reduire ces peuples & rendre le païs florissant, comme il se pourrait faire si on y employoit les despences superflues qui se font icy tous les ans, en ballets, jeux & banquets, & en tant d'habits mondains, qui montent jusques à l'excés, d'où, sensuit la ruine de beaucoup de bonnes familles.
Avec la benediction du R. P. Provincial ils s'acheminerent à Dieppe environ la my May, où ils furent favorablement receus dans les vaisseaux par le sieur Guillaume de Caen General de la flotte bien que de contraire Religion, car au reste il est homme poly, libéral & de bon entendement sçachant parfaictement bien commander en mer. Une chose en leur voyage leur fist grandement admirer la divine providence en l'ordre qu'il tient voulant sauver les hommes, Il y avoit un an & plus qu'un Sauvage Canadien avoit esté amené à Dieppe lors qu'estant tombé malade il desira s'en retourner en son pays en la compagnie de nos Peres, sans pour cela monstrer aucune inclination pour le Baptesme.
Estant embarqué il eut de merveilleuses tentations ou plustost imaginations qui augmentoient grandement son mal. Il eut opinion que e Maistre du vaisseau le vouloit faire mourir, de manière que s'il remuoit une corde il croyoit que c'estoit pour le pendre, & s'enfuyoit se cacher au fond du Navire, s'il alloit à luy il pensoit que c'estoit pour le jetter dans la mer & se prenoit à crier, & par ces continuelles inquiétudes d'esprit il se mit si bas & s'afoiblit de telle forte qu'il fut contraint d'en garder le lict, & chercher remede à sa santé, mais qui fut tout extraordinaire, car s'imaginant que mangeant beaucoup & incessamment seroit le vray moyen de sa guarison, il crioit tousjours à la faim, mangeoit sans relâche, & empiroit à mesure qu'il croyait se mieux porter du corps, tandis qu'interieurement Dieu illuminoit son ame & le tiroit des tenebres pour le mettre à la grace.
Le Père Irenée qui avoit pris soin de luy, l'oyoit souvent plaindre la nuit & s'escrier en son patois François qu'il escorchoit au moins mal: Moy pourquoy point Chrestien, moy pourquoy point Baptisé, & est à noter qu'estant en France il avoit esté souvent sollicité des Huguenots d'embrasser leur pretendue Religion, ce qu'il ne voulut jamais faire, Dieu le reservant pour son Eglise & pour son Palais celeste, où les Heretiques n'ont aucune part ny ceux qui sont hors de l'Eglise, car hors icelle il n'y a point de salut.
Le Pere Irenée le voyant si perseveremment demander le S. Baptesme, creut qu'il y avoit là quelque chose de Dieu & qu'il ne devoit point negliger cette ame laquelle la divine Majesté vouloit sauver, la difficulté estoit de luy faire entendre les mysteres de nostre S. Foy, & tirer de luy la confession, d'un Dieu mort pour nous en Croix, mais il n'y avoit point là de truchement qui le pû faire, pour ce, comme j'ay dit ailleurs, qu'ils n'ont point de mots propres pour leur faire entendre nos mysteres, & si le pauvre malade sçavoit fort peu de François.
Le Pere luy fist neantmoins comprendre au mieux qu'il pu, plus par signes que par paroles, car Dieu n'oblige pas à l'impossible, aprés quoy il luy presente une Image du crucifiement de nostre Seigneur, qu'il prist avec grande reverence en ostant son bonnet, & la mist auprés de luy, & souvent luy faisoit la mesme reverence; mais ce qui estoit de merveilleux, est que jamais il ne mangeoit qu'il ne joignit premierement les mains & remuoit les levres comme faisoit mon grand Sauvage Huron, il s'armoit du signe de la S. Croix & disoit humblement ces divines paroles, Jesus ayez pitié de moy.
Et comme il se sentit diminuer de force & en des apprehensions de mourir sans avoir receu le S. Baptesme, il recommença de plus bel & avec des afections plus pressantes à prier qu'on eut à luy donner, autrement qu'il estoit perdu. Le Père Irenée luy fit dire par le Truchement qu'on apprehendoit que si nostre Seigneur luy rendoit la santé, qu'il retournast derechef vivre en son ancienne vie Sauvage & delaissast là le Christianisme, il protesta que non, & qu'il vouloit vivre & mourir en nostre saincte Religion.
Là dessus on prist asseurance du General qu'il contribueroit à sa nourriture s'il revenoit en convalessence, peur que la necessité le contraignit de retourner à son ancien poste; c'est à dire vie barbare, puis on le baptisa. Chose admirable le Pere Commissaire ne luy eust pas plustost conferé ce Sacrement aprés un acte de contrition qu'on tira de luy, qu'il rendit son ame à Dieu le Créateur comme s'il n'eust attendu que cette application pour passer de cette vie en l'autre: Ce qui me faict dire avec S. Paul, ô grandeur des merveilles de Dieu, combien vos voyes sont inscrutables, voicy un Sauvage qui sort de son pays, il tombe malade, il est baptisé, il meurt & le voyla sauvé plus heureusement que beaucoup de Chrestiens qui vivent & meurent en infidels.
Le corps ayant esté ensevely & exposé honnestement sur le tillac, les Peres dirent L'Office & les prières accoustumées, aprés lesquelles il fut jetté dans la mer une grosse pierre attachée à son pied pour le faire couler au fond: il n'y eut qu'une seule chose en quoy on manqua, qui fut de n'avoir retenu de ses cheveux & de ses ongles, mais de ses cheveux principalement selon qu'ils ont de coustume, pour les monstrer à ses parens & à tous ceux de sa Nation, à fin de leur oster toute sinistre opinion qu'on l'eust tué ou submergé, car comme ils sont assez soupçonneux d'eux mesmes, il ne falloit que ce manquement là, pour les mettre en rumeur: (nous dirent quelques Sauvages de nos amis) on ne laissa pas neantmoins de faire des presens aux plus prochains parens du deffunct, pour leur oster tout suject de plainte, & nous mettre en asseurance de ce costé là.
Tandis qu'on estoit occupé à l'enterrement du deffunct le Navire suivoit sa routte & advança jusques à Tadoussac où ils arriverent fort heureusement, sinon qu'ils frayerent une roche entrant au port, qui les pensa perdre, dequoy eschappez, ils rendirent graces à Dieu & mouillerent l'anchre pour le repos d'une si longue navigation, pendant laquelle le P. Guillaume resta toujours sain & gaillard, & le P. Irenée au contraire presque tousjours malade & incommodé, voyla comme tous n'ont pas une mesme grace naturelle ny la force & vertu de pouvoir supporter l'air de la mer & la violence des tourmentes qui causent à la pluspart des maux de coeur fort grands, lesquels neantmoins se guerissent en abordent la terre, si plustost ils ne quittent, comme ils font, & puis reviennent, mais souvent avec de furieux vomissemens.
Le R.P. Guillaume monta à Kebec dans les premières barques & de là à nostre Convent, & le P. Irenée resta pour les dernieres afin d'assister tousjours les passagers & personnes Catholiques. Il trouva là une fort grande Croix que depuis quelque-temps nos Religieux avoient fait faire pour l'y eslever en signe de Victoire, mais les grands debats survenus entre les Navires des deux societez en empescha l'exécution jusques à l'arrivée dudit P. Irenée qui la benist solennellement & la fit eslever à l'ayde des hommes que Monsieur le General luy presta. Il y eut des Huguenots mesme qui s'y employerent d'affection, pendant que d'autres plus pervers se mocquoient. Ils édifièrent aussi une Chapelle de rameaux d'arbres, où ledit Pere dit la S. Messe au grand contentement de son ame & tous les bons Catholiques qui se trouverent là presens. Le Sieur de Caen ayant donné l'ordre necessaire à Tadoussac, partit pour Kebec avec le P. Irenée, lequel après un peu de repos, voulut se rendre miserable avec les miserables & aller hyverner avec les Montagnais pour apprendre leur langue; car c'est le principal suject pourquoy on s'y abandonne, & pour cest effect, il contracta amitié avec un barbare qui luy sembloit honneste homme, lequel après quelque petit present, luy promist place & nourriture dans sa cabane avec tout son emmeublement qui consistoit simplement en deux buches de bois, l'une pour luy servir de chevet & l'autre pour luy servir de cloison & le separer aucunement des autres, qui ont accoustumé de coucher tous pesle mesle les uns parmy les autres sans separation.
Voyla donc le bon Pere logé, mais en tel lieu qu'on ne voyoit que pauvreté, le Ciel estoit sa couverture & la terre nue son lict mollet: pour toute vaisselle il n'avoit que son escuelle d'escorce & sa cueiller, & le reste estoit bien peu de chose, encor se sentoit il bien-heureux, ô mon Jesus d'avoir rencontré un si bon hoste.
Mais il arriva par malheur peu de jours aprés sa venue une maladie inopinée au frere de ce Sauvage, pour laquelle il fallut faire alte au milieu des bois par l'espace de dix ou douze jours, pendant lesquels on chercha par tout des remedes à ce mal qui ne pû estre si-tost guery, car les Medecins ny les Apoticaires n'y sont pas là des plus sçavans. Il fallut donc avoir recours à l'Oracle & voicy comment: Le bon homme fist dresser au milieu de sa cabane une espece de tour ronde avec des pieux picquez en terre redoublez en dehors avec des couvertures & des escorces de bouleaux pour la rendre noire & obscure car le diable fuit par tout la lumiere.
Cela estant faict il fit entrer dedans un Maistre Pirotois ou Magicien, pour s'informer du diable qui avoit donné ce mal à son frere, afin de l'en punir & guarir le malade par le moyen de ceste punition, car ils sont tellement superstitieux en leurs maladies, qu'ils croyent qu'elles leurs sont ordinairement données par autruy ou causées par le malin esprit, qui en effect leur en donne souvent d'imaginaires, qui se guerissent par des pareilles imaginations, & voyla ce qui met le diable en crédit.
Or le bonhomme ne faisoit pas moins des siennes pour descouvrir les auteurs de la maladie de son frere, que le Maistre Pirotois dans sa petite tour, car il faisoit des gestes & des grimasses admirables, il se demenoit, il se frappoit le visage avec une forme de tambour de basques dans lequel y avoit quelque petits cailloux ou grains de bled d'Inde, & au dessus estoient depeintes des figures de diable; il heurloit il tempestoit, & faisoit des cris espouvantables, qui eussent faict peur à des personnes peu asseurées & encores moins accoustumées à ces charivaris, & puis tout à coup l'un & l'autre faisoient des pauses & demeuroient un petit espace de temps dans un profond silence, au milieu duquel le malade interrogeoit son médecin de l'autheur de son mal, qui luy en contoit à plaisir & tousjours des bourdes qu'il sçavoit gentiment controuver en charlatan raffiné.
A la fin aprés avoir encor bien tintamarre & faict des invocations à ce demon, il fut conclud par le Pirotois que le mal avoit esté donné par un Sauvage fort esloigné de là, surquoy resolution fut prise qu'on l'envoyeroit tuer par l'un des freres du malade (car ils estoient plusieurs) afin de tirer par ceste mort, la vengeance de sa malice & la guerison du malade comme j'ay dit. Voyla comme le diable se joue de ses pauvres miserables, & comme par les pernicieux conseils, il les destruict de sorte qu'ils ne peuvent mesme multiplier ny croistre en nombre à cause de ses tueries, non plus qu'en lumière & cognoissance de leur mal-heur.
Le Pere Irenée estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy vn peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathechiser les François, n'ayant pû assez tost corriger les barbares qu'il faut supporter & souvent dissimuler leur façon de faire avec une grande patience & douceur d'esprit, attendant le temps propre pour recueillir le fruict de la charité, car les forteresses du diable ne se prennent pas du premier coup n'y toujours avec violence.
C'est une methode de laquelle nous usons mesme parmy les gros Chrestiens, car d'abord allez parler de Dieu à un homme grandement avare ou addonné à ses plaisirs, il vous rebutera & tournera le dos, il y faut apporter de grandes precautions, encor a on bien de la peine de gaigner quelque chose sur leur esprit en dissimulant leur deffaut. Il me souvient à ce propos d'un certain gentil homme autant avare et indevot que sa femme estoit pieuse & saincte. Il fuyoit les Religieux & sa femme les accueilloit. Il ne parloit que d'escus & sa femme que de vertus, bref les Religieux ne pouvoient avoir d'entrée chez luy qu'il ne leur tournast aussitost les talons, peur qu'on luy parla des choses de son salut, ou de faire quelque aumosne aux pauvres, qui ne voyoient que Madame.
Il arriva neantmoins que nous l'abordames un soir comme il estoit à table, de se retirer il ny avoit point d'apparence, ni nous de coucher devant la porte estant en si bonne maison, donc par ceremonie il fut contrainct de nous offrir le couvert, car il cognoissait nostre ordre. Or que croyez vous quelle fut sa première pensée, elle fut justement de nous dire qu'il eut bien desiré que les douze plus gros de ses villageois fussent convertis en or enfermez dans sa cave. Voyla un merveilleux souhait & qui sentoit bien de son avarice, & tout le reste de son entretien ne fut que de semblables discours & des guerres où il avoit vieilly; mais la conclusion en fut tres-bonne aprés nos applications & ses reflections, car il nous fit promettre un soing de le voir plus souvent & de prier Dieu pour luy, puis nous conduit luy mesme dans la chambre & nous fist faire du feu, ce qui ne luy estoit jamais arrivé, dequoy Madame joyeuse au possible rendit graces à Dieu de la conversion de son mary qu'elle, n'avoit jamais veu dans une si grande devotion.
Des travaux de nos Religieux allans à l'Eslan, & à un second voyage que fist le Pere Irenée aux Sauvages où ils observerent quelque ceremonies pour avoir bon vent.
CHAPITRE IX
LE Pere Joseph voyant le P. Irenée plustost de retour qu'il n'esperoit, prist luy mesme sa place & s'en alla passer le reste de l'Hyver avec les Montagnais, afin de gaigner tousjours temps & disposer aucunement ce peuple de grossier au bien qu'on desisoit d'eux. Or il ne fut pas long-temps que les Sauvages prirent plusieurs Eslans, desquels ils en dedierent un pour nos pauvres Religieux de Kebec, qu'ils envoyerent advertir par un de leurs hommes pour le venir querir à dix ou douze lieuës de Kebec.
Le P. Irenée y voulut aller avec nostre bon frere Charles, & quelques François que leur presta le sieur de Champlain. Il faisoit pour lors un fort grand froid, le temps fort serain & la terre par tout couverte de cinq ou six pieds de neiges, c'est ce qui les contraignit aprés avoir faict provision d'un peu de galettes pour vivre en chemin, de s'accommoder chacun d'une paire de raquettes attachées sous leurs pieds pour n'enfoncer dans les neiges, & avec cela ils se mirent à la suitte de leur Sauvage qu'ils ne perdoient point de veue, à cause qu'il n'y a aucun sentier ny chemin en tout le pais.
Mais comme il alloit un peu trop viste pour de pauvres Religieux & n'avoit pas la discretion de considerer que nos habits nous sont fort incommodes à marcher pendant les vents & le mauvais temps; le Pere ordonna qu'il iroit le dernier & le plus mauvais marcheur le premier, & avec cest ordre ils allèrent plus commodement & allegrement.
En tout le chemin ils ne trouverent ny maison ny taverne pour se chauffer, & pour leur nourriture il fallut se contenter d'un peu de leurs galettes, car il la falloit menager, pour qu'il en restat jusques à la fin du voyage. La réception que leur firent les Sauvages estoit plus accompagnée de complimens que de bonnes viandes, car estant jour de jeusne, il leur fallut aller coucher sans soupper pour n'y avoir ny poisson ny castor pour les regaler, la chair d'Eslan dont ils avoient à foison n'estant pas pour pareil jour.
Le matin venu rien ne les empêcha de s'esveiller que le travail du chemin qui les avoit un peu assoupy & appesanty. Aprés qu'ils eurent prié Dieu, les Sauvages leur donnèrent à chacun un morceau de la beste qu'ils accommoderent à part, chacun dans un morceau de la peau & des vieilles couvertures qu'ils avoient apportées, puis ayans proprement liez leur pacquets, chacun traisna le sien avec une corde par dessus les neiges, qui est une bonne invention, car de les porter sur le dos il eut esté bien difficille & quasi impossible.
Si le temps n'eust point changé ils n'eussent eu que demy mal, mais quatre ou cinq heures aprés qu'ils furent partis, il s'esleva un si grand vent avec des pluyes si fascheuses, qu'elles leur gasterent tout le chemin; puis la nuict survenant il leur fallut loger emmy les bois dans un trou qu'ils firent au fond des neiges, où ils avoient l'eau qui les incommodoit autant que la pluye qui faisoit fondre la neige pour leur repas ils eussent bien pu cuire de la viande, mais ils n'avoient ny pain, ny sel, & mouroient de froid; de maniere qu'ils passerent la nuict fort esveillez, & dans un extreme soucy comment ils passeroient le lendemain la riviere qui commençoit à lascher & les neiges à se fondre, ce qui rendoit le chemin presque insupportable à gens chargez, & si mal accommodez.
Ils n'eurent pas à peine passé ceste riviere qui conduit au Saut de Montmorency & le bois en suitte, que le temps se changeant, ils furent accueillis d'un froid si extreme accompagné d'un vent impetueux qui roulloit la neige par monceaux, qu'ils en penserent estre au mourir. La peine leur en estoit double, car avec leurs raquettes ils ne pouvoient marcher sur les glaces du grand fleuve, & sans icelles ils ne pouvoient passer les grands monceaux de neiges qui leur bouchoient le passage de manière qu'ils se trouvoient fort empeschez.
Le bon frere Charles qui sembloit le plus robuste, fut neantmoins le premier abbatu, car il demeura comme immobile presque sans sentiment, dequoy s'appercevant le Pere Irenée, tout mal qu'il estoit courut à luy pour le consoler & l'exhorter de prendre courage, non toutesfois si efficacement que l'Ange le bon Helie accablé de lassitude sous un genievre, lorsqu'il fuyoit la persecution de Jesabelle, & ayant trouvé un petit morceau de pain dans sa pochette, gellé & dur comme pierre, il en escrasa un petit entre deux cailloux qu'il luy fist avaller pour luy faire revenir le coeur, & en effect cela luy profita.
Apres quoy ils en trouverent un autre couché de son long sur la neige, lequel ils remirent sus pieds au mieux mal qu'ils purent, non sans beaucoup de peine: car en fin ne pouvant quasi se soutenir, ils furent contraints de trainer son pacquet & prendre part dans son travail, tellement que les malades aydoient aux infirmes, & ceux qui estoient bien empeschez à traîner leur fardeau, portoient encore celuy des autres, & ne falloit point marchander, ains tousjours peiner, afin qu'en agissant du corps, le froid & le vent ne les fist geler tout debouts.
Mais, ô bonté divine, qui n'abandonnés jamais les vostres jusques au dernier point, alors qu'ils pensoient estre perdus vous les secourustes par le moyen du bon Pere Paul Huet comme je diray presentement. Ce bon Religieux ayant dit les Vespres à la Chapelle de Kebec, comme nous avions accoustumé toutes les Festes & Dimanches, monta sur la montagne prochaine pour voir s'il descouvriroit nos voyageurs comme il fist de fort loing. Les ayans apperceus comme un autre Abraham qui se tenoit sur les chemins pour accueillir les pelerins, il accourut promptement au Convent prendre un peu d'eau de vie avec un peu de vin que l'on garde exprés pour semblables necessités, qu'il leur porta en grand haste, & à mesure qu'il en rencontroit quelqu'un, il luy donnoit un peu de ses rafraischissemens & le consoloit au mieux qu'il luy estoit possible jusques au Pere Irenée, qui estoit des derniers, auquel ayant donné un peu de vin, comme revenu d'une extase, les larmes luy en tombèrent des yeux à grosses gouttes, ou d'ayse, ou d'estonnement, car comme il m'a dit luy mesme, ce petit doigt de vin tres-rare dans le pays, fist comme un miracle en luy, le changeant tout en un autre homme, & de plus le bon Pere Paul se chargea de son pacquet jusques au Convent, où ils arriverent sur le soir fort heureusement, à leurs maux passez prés.
Il est très-véritable que Dieu faict des graces particulières à ceux qui vont entre les infidelles qu'il ne faict pas à ceux qui demeurent en leur maison, & sans icelles il ne seroit pas possible d'y subsister, ny de pouvoir resister long-temps à tant de travaux & d'austeritez, que de pauvres pieds nuds, pauvres Evangeliques, & pauvres en tous les biens & commoditez de la terre, sont contraints d'y souffrir journellement. Je confesse que je ne pourrois pas vivre ici un mois sans tomber malade, comme j'ay vescu parmy les Hurons un an entier en pleine santé, & que s'il y avoit des Religieux par deça qui vescussent de la sorte, tout le monde les auroit en admiration, mais il n'y en a point qui en approchent.
Le Pere Irenée projetta un autre voyage le long du grand fleuve vers les contrées de Tadoussac, pour y sonder le coeur des peuples qui l'habitent, & voir s'il y pourroit faire quelque chose pour leur salut, autre que celuy de son voyage precedent, mais qui ne luy reussit guère mieux à son extreme regret. Il se mist donc sous la conduite de son Sauvage ordinaire, lequel avec tout plein d'autres y devoient descendre dans deux chalouppes de compagnies. Les sieurs de Champlain & du Pont Gravé leur firent à tous present de quelques galettes afin qu'ils prissent un soin, particulier dudit Pere, & en donnerent encor d'autres pour luy particulièrement, lesquels ils mesnagerent comme les Hurons firent de mon biscuit, car sitost quelles furent en leur possession, ils se mirent après, & le jour & la nuict, & ne cesserent point que tout ne fut dissipé & mangé jusques aux miettes.
De remède à cela il n'y en a point, il faut laisser manger son bien, & ne dire mot pour ce qu'autrement ils vous appelleroient Oustey, avare & chiche, il vous est neantmoins permis de faire comme eux, & user de vos biens avec eux, mais tous ne peuvent vivre comme les bestes, qui mangent le jour & la nuict pendant qu'elles ont dequoy, & par ainsi il faut laisser passer la feste sans en estre, encor qu'elle soie à vos despens.
Prevoyant ce mauvais mesnage j'avois serré un peu de biscuit dans un petit sac que je tenois, caché soubs mon manteau pour me servir dans la necessité, mais il fut bientost descouvert & mangé sur le champ, & par ainsi nous demeurasmes à deux de jeu, aussi bien pourveus l'un comme l'autre, d'un rien du tout, sinon du maïs qu'ils avoient cachez par les champs en descendans; & voilà comme ils seroient bons frères Mineurs s'ils estoient bons Chrestiens, car ils ont bien peu de soin du lendemain, s'appuyans sur la divine Providence, qui nourrit les oyseaux du Ciel.
Il y a une chose à remarquer en eux, que lors qu'ils ont peur, ou songent à quelque malice, ou bien qu'ils prevoyent quelque danger ou péril, c'est alors qu'ils chantent principalement, tellement que l'on peut prendre à mauvaise augure quand les Sauvages chantent seuls par les bois, ou à la campagne, sinon que ce soit pour un simple divertissement d'esprit, comme ils font quelquefois.
Au premier giste que ce bon Pere fist avec ses Sauvages, il leur fallut entrer dans les fanges jusques à my-jambes, pour ce que leurs chalouppes ne peurent aborder la terre ferme, qui estoit bien avant dans les marests, & puis le mauvais temps, le froid, & les pluyes en rendoient le lieu quasi inaccessible. Le bon naturel du Sauvage du Pere fut remarquable, en ce qu'ayant une espece de bas de peau d'Eslan aux jambes, il les vouloit deschausser pour luy faire prendre, & le deffendre aucunement du froid qu'il luy voyoit souffrir, mais il l'en remercia bien humblement, aymant mieux qu'il s'en servit luy-mesme, que luy qui faisoit profession d'aller pieds nuds & vivre en Apostre.
Le Sauvage le pria, donc de s'arrester là, pendant qu'il yroit dans le bois prochain, d'où il rapporta son col chargé de busches, qu'il accommoda dans les plus mauvais endroits par où le Pere devoit passer pour gaigner la terre ferme, & arriver au lieu où l'on devoit cabaner. Voyez un peu je vous prie le bon naturel de ce Sauvage, & combien nous serons blasmables devant Dieu de nostre peu de charité.
Estoit-ce pas encore une action bien louable au fils du Capitaine la Foriere, lequel voyant le pauvre Pere Joseph le Caron fatigué du mauvais chemin & presque transi de froid, le pria de tenir le devant afin de marcher plus à l'ayse, & trouvant des lieux propres, il luy allumoit du feu pour le reschauffer, & luy rendoit tout le service possible à un pauvre Sauvage: je ne sçay ce que vous en penserez, mais j'ay receu tant de secours d'aucuns, que je ferois plus volontiers le tour du monde avec eux, qu'avec beaucoup de Chrestiens & d'Ecclesiastiques mesmes.
Le Pere Irenée estant esveillé partit de ce marest avec ses Sauvages pour Tadoussac où ils arriverent à nuict close avec bien de la peine, tant à cause du mauvais vent, que pour la difficulté qu'ils eurent de doubler la riviere du Saguenay, & d'aborder les barques Françoises qui estoient là à l'anchre attendant la flotte de France qu'on esperoit dans peu de jours.
Or le lendemain les Sauvages du Pere ayant esté abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient là, attendans d'autres de leurs amis pour aller la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Pere dans son Convent jusques à un autre temps qu'ils le reprendraient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.
Ces Montagnais allèrent le jour & la nuict tandis qu'ils eurent le vent propice, mais leur ayant manqué ils prirent terre, & dresserent une suerie pour purger leurs mauvaises humeurs (j'en ay descrit la méthode au second livre de ce volume) pendant que le Pere accommodoit à part sa petite cuisine qui ne luy reussit guere bien. Il avoit un petit pacquet de ris qui est la meilleure provision que l'on puisse avoir entre les Sauvages, il s'estoit aussi muny d'un petit chaudron à Kebec pour luy servir, mais il fut bien tost égarré, non sans soupçon qu'il luy eust esté enlevé par les Sauvages, & fallut qu'il se servit d'un des leur qui leur servoit à faire griller des pois, mais qui rendit son ris d'un si mauvais goust, qu'il ne fust possible à personne d'en pouvoir manger, non pas mesme les chiens pour affamez qu'ils fussent, ce fust là le moyen de coucher à la légère, & n'estre point trop assoupis le matin.
Les sauvages en leur suerie, firent d'une pierre deux coups, car parmy les chants qu'ils y font d'ordinaire, ils y en adjousterent d'autres, avec de grands tintamarres & des chimagrée dignes de leurs personnes, pour obtenir un vent propre à leur navigation. Durant ce temps là deux jeunes sauvages estoient en sentinelle, pour prendre garde au vent, lesquels peu d'heures aprés accoururent promptement à la cabane ou se tenoit le Sabbat, disant, Cessez, cessez, voilà bon vent & tous cesserent, & se resjouirent du secours de leur Manitou, disans au Pere que ce n'avoit pas esté son JESUS qui leur avoit envoyé un vent si souhaitable, mais leur bon Manitou, par le moyen de leur ceremonies.
Dieu, qui est jaloux de son honneur les fist bien-tost repentir de leur trop prompte venterie, car ils ne furent pas à deux ou trois lieuës de là, qu'il s'esleva un vent si impetueux & extraordinairement contraire & violent, qu'ils penserent tous perir, & furent rejettez d'où ils estoient partis, heureux d'avoir pu gaigner terre, où ils eurent tout loisir de penser au peu d'effect de leur cérémonie, comme au pouvoir de nostre Dieu, qui seul leur pouvoit donner le temps qu'ils desiroient, ainsi que leur fist entendre le Pere en la revenche qu'il eut respondant à leur folle croyance.
Puis il leur dit, Vous avez eu recours à vostre Manitou pour avoir un vent propre, & il vous en a donné un contraire & vous a trompé. Or à present ayons recours à Jesus, & vous verrez qu'il nous exaucera & fera paroistre son pouvoir par dessus tous les Demons, ce qu'ils firent en la personne dudit Pere, & Dieu tres-bon, qui veut estre recognu, prié, & adoré de ses créatures, leur en donna un en bref tres-excellent, par le moyen duquel ils se rendirent allegrement à Kebec, comme s'ils y eussent esté conduits de la main d'un Ange, d'où le Père Irenée ayant appris que je revenois des Hurons, vint au devant de moy dans un canot de Montagnais, où il faillit à se perdre par la faute de son Pilote qui dormoit lors qu'un coup de vent l'eut fait tourner s'en dessus dessous, si le cordeau qui gouvernoit la voile ne se fust rompu par la violence du vent.
Fin du premier Livre.

HISTOIRE
DU CANADA
ET
VOYAGES DES PERES
RECOLLECTS EN LA
nouvelle-France
LIVRE SECOND.
Commencement du voyage de l'Autheur pour les Hurons. Rencontre d'un Pirate Holandois, & du danger qu'ils coururent estant eschouez.
CHAPITRE I.
ostre Congrégation se tenant à Paris, nos Peres touchez & illuminez de cest esprit divin qui conduit les Apostres entre les peuples Gentils, donnèrent ordre au Pere Nicolas Viel & à moy, d'aller secourir nos frères qui seuls avoient là mission de la conversion du Canada, pendant que d'autres se disposoient pour les lieux Saincts que nos frères, ont en leur gouvernement avec plusieurs Convents en Levant, où ils ont liberté de servir Dieu, mais avec peine à cause de l'avarice du Turc, qui leur fait souvent des avanies. Comme enfans obeïssans & sujects de la S. Eglise, aprés nous estre recommandez à Dieu & invoqué la benediction du sainct Esprit, nous fumes recevoir celle de Monseigneur le Nonce residant à Paris, lequel approuvant nostre zele & favorisant nostre pieux dessein, nous octroya toute l'authorité & puissance qu'il pouvoit avoir dans l'estendue de toutes les terres Canadiennes, s'offrant encores de luy mesme d'en escrire à & Saincteté & d'obtenir d'elle'pour nous la benediction Apostolique & tout pouvoir de sa part par une bulle expresse, si le Navire fretté & desja tout prest à faire voile, ne nous eut contrainct à un humble remerciement, & nous contenter de sa bonne volonté, & du pouvoir que nous donnoit sa Seigneurie, sans nous mettre en peine d'autre escrit.

Munis de la benediction, des Conseils & de l'authorité d'un si grand Prelat, nous receumes aussi celle de nostre Reverend Pere Provincial & partisme de nostre Convent de Paris le 18e jour de Mars l'an 1613 à l'Apostolique, à pied & sans argent selon la coustume des pauvres Mineurs Recollects, & arrivasmes à Dieppe en bonne santé, où à peine pûmes nous prendre quelque repos, qu'il nous fallut embarquer le mesme jour peu avant my-nuict, avec un vent assez bon; mais qui par sa faveur inconstante, nous laissa bien-tost, & fusmes surpris d'un vent contraire joignant la coste d'Angleterre, qui causa un mal de mer fort fascheux à mon compagnon qui l'incommoda grandement, & le contraignit de rendre le tribut ordinaire à la mer qui est l'unique remede & la guerison de ces indispositions maritimes. Graces à nostre Seigneur nous avions des-ja scillonné pour le moins cent lieues de mer avant que je me ressentisse beaucoup de ces fascheuses maladies, mais aprés je m'en trouvay tellement travaillé qu'il me sembloit n'avoir jamais tant souffert corporellement au reste de ma vie, comme je souffris pendant trois mois six jours de navigation qu'il nous fallut (à cause des vents contraires) pour traverser ce grand & espouventable Occean, & arriver à Kebec, demeure des Mineurs Recollects.
Or pour ce que le Capitaine de nostre vaisseau avoit commission d'aller charger du sel en Brouage, il nous y fallut aller necessairement & passer devant la Rochelle à la rade de laquelle nous nous arrestames deux jours, pendant lesquels nos gens allèrent negotier en ville pour leurs affaires particulieres. Il y avoit là bon nombre de Navires Hollandois tant de guerre que marchands, qui alloient charger du sel en Brouage, & à la riviere de Suedre proche Mareine, nous en avions des-ja trouvé en chemin environ 30 ou 40 en diverses flottes, & aucun n'avait couru sus nous, entant que nostre pavillon nous faisoit cognoistre: il y eut seulement un Pirate Holandois qui nous voulut attaquer & rendre combat, ayant des-ja à ce dessein ouvert ses sabors, faict boire & armer ses gens; mais pour n'estre pas assez forts, nous gaignames le devant à petit bruit & nous sauvames à la voille. Ce miserable traisnoit desja quand & luy un autre Navire chargé de sucre & autres marchandises qu'il avoit volé à des pauvres marchands François venans d'Espagne.
De la Rochelle on prend d'ordinaire un Pilote de louage pour conduire les Navires qui vont à la riviere de Suedre à cause de plusieurs lieux dangereux incognus aux pilotes estrangers. Celuy que nous prismes à la Rochelle tout expérimenté qu'il se disoit, pensa neantmoins nous faire perdre, car n'ayant voulu jetter l'anchre par un temps de bruine comme on luy conseilloit, se fiant à sa sonde, il nous jetta sur des sables où nous demeurames eschouez, depuis les quatre ou cinq heures du soir, jusques au lendemain matin, qu'à la marée nous remis sus pied & en estat de voguer. Je vous laisse à considerer en cette disgrace qu'elle pouvoit estre la pensée d'un chacun, & si elle n'estoit pas capable d'affliger les plus resolus, car le Navire estoit tellement couché, que si Dieu par sa bonté ne nous eut preservé & calmé du tout le temps, c'estoit faict du Navire & de nous tous.
Le Capitaine & conducteur du Navire estoit doublemenf affligé, car il se voyoit à la veille de perdre non seulement le corps, l'honneur & les biens, mais en suitte tout l'equipage, aucun duquel n'eut le courage de boire ny de manger, encore que le souper fust prest & servy: pour moy j'estois fort débile & eusse volontiers pris quelque chose, mais la crainte de mal édifier me retint, me fit jeusner comme les autres, & demeurer en prière toute la nuict avec mon compagnon: nos Matelots parloient des-ja de jetter en mer le Pilote Rochelois, qui nous avoit eschoué, pendant qu'une partie de l'équipage vouloient se saisir de l'esquif pour chercher leur seureté si le Capitaine courageux ne les en eut empesché & menacé d'un coup de pistolet le premier qui s'y ingereroit. Il les contraignit de travailler pour le salut de tous, leur fist poser les quatre anchres & estre sur leur garde attendant l'assistance & misericorde de nostre Seigneur.
Je loue Dieu, qu'ayant pitié de ma foiblesse, il me fist grace d'estre fort peu esmeu pour le danger present, & eminent, ny pour tous autres que nous avons eu pendant nostre voyage, car il ne me vint jamais en la pensée (me confiant en sa divine misericorde) que deussions perir, autrement il y avoit grandement à craindre pour moy, puis que les plus expérimentez Pilotes & Mariniers n'estoient pas sans crainte & apprehension, un desquels indigné du peu de peur que je tesmoignois pendant une furieuse tourmente de huict jours, me dit un peu en cholere qu'il doutoit que je fusse Chrestien de n'aprehender pas en des périls & dangers si eminens; je luy respondis que nous estions entre les mains de Dieu, qu'il ne nous adviendroit que selon sa saincte volonté, que je m'estois embarqué en intention d'aller gaigner des ames à nostre Seigneur au païs des Sauvages, d'y endurer mesme le martyre si telle estoit sa saincte volonté que si sa divine misericorde vouloit que je perisse en chemin je ne m'en devois point affliger, que d'avoir tant d'apprehension n'estoit pas un bon signe: mais qu'un chacun devoit plustost tascher de bien mettre son ame avec Dieu, & aprés faire ce qu'on pourroit pour se delivrer du naufrage, puis laisser le reste du soing à Dieu.
Aprés estre delivré du péril de la mort & de la perte du Navire qu'on croyoit innevitable, nous mismes la voile au vent, & arrivames d'assez bonne heure à la riviere de Suedre, où l'on devoit charger du sel de Mareine. Nous nous desbarquames & n'estans qu'à deux bonnes lieuës de Brouage nous y allames passer quelque jours de repos, avec nos frères de la Province de la Conception, qui y ont estably un Convent, lesquels nous y receurent & accommoderent avec beaucoup de charité.
Nostre Navire estant chargé, & prest de se remettre sous voile, nous retournames nous rembarquer avec un nouveau Pilote de Mareine qui devoit nous reconduire au port de la Rochelle, mais Dieu adorable en ses jugemens, permit que ce Pilote nous pensa encor eschouer, ce qu'indubitablement auroit esté sans le grand jour qui fist voir le fond de l'eau, cela luy osta la presomption & vanité insupportable de laquelle enflé, il s'estimoit le plus habile Pilote de cette mer, aussi estoit il de la pretendue Religion, & des plus opiniastres, ainsi qu'estoit le premier qui nous avoit eschoué, quoy que plus retenu & modeste.
Vers la Rochelle il se voit grande quantité de Marsoins, desquels nos Mattelots ne firent point estat, comme de ceux qui se prennent en pleine mer. Ils pescherent forces seiches lesquelles accommodées sembloient des blancs d'oeufs durs fricassez, ils prindrent aussi des Grondins avec des lignes & hameçons qu'ils laissoient traîner aprés les galleries du Navire, ce sont poissons un peu plus gros que des rougets, lesquels nous servoient à faire du potage.
L'on dit que ce poison est appellé Grondin d'autant qu'estant hors de la mer il ne cesse de gronder comme un petit pourceau, contre l'ordinaire des poissons qui ne crient jamais, mais à cause de mon mal de mer qui me donnoit peu de relasche je n'y prins point garde, ny à beaucoup d'autres choses qu'en autre saison j'eusse curieusement observées.
Ce poisson n'estoit point trop à mon goust à cause de mon degoust, mais beaucoup moins la disourtoisie d'un Chirurgien huguenot qui seul avoit le soin de nous assister, car nous n'en pouvions tirer une seule bonne parole, non pas mesme ceux de sa prétendue religion, qui ne pouvoient approuver sa mauvaise, dereglée & mélancolique humeur, qui domine d'ordinaire en ceux qui ont l'ame assise en mauvais lieu.
Passant devant la Rochelle on renvoya le nouveau Pilote qui nous avoit ramené de Brouages, on remplit nos bariques d'eau douce dans l'Isle de Rez, puis ayant mis les voiles au vent & le cap à la route de Canada, nous cinglâmes par la Manche en haute mer à la garde du bon Dieu & à la mercy des vents qui nous furent favorables et discourtois selon leur inconstance.
Des larrons & pirates. D'un Mattelot tué par accident. Tourmente fort grande. Prise d'un Navire Anglois. Des Baleines & du poisson appelle Dorade beau par excellence.
CHAPITRE II.
ON se plaint, mais avec raison du grand nombre de voleurs & de larronneaux, qu'és guise de chenilles couvrent aujourd'huy presque toute la surface de la terre, dont les uns semblent honnestes gens & passent pour des gros Messieurs, & ceux-là sont les pires de tous, car ils desrobent beaucoup & font prendre ceux qui prennent le moins. Les autres moins dangereux sont ceux qui comme Hibous ne vont que de nuict, sont assez malcouverts & aussi peu courtois, ont tousjours la mine morne, triste & perfide comme gens de mauvaise conscience, mais il y en a une troisiesme espece entre les deux, qui sont les filous, les tireurs de laine, les emmielleux, les cajoleurs, les subtils, ceux qui vous font acroire que le blanc est le noir, font des querelles d'Allemands entr'eux puis feignent de se battre pour attaquer ceux qui veulent mettre le hola, & puis crient les premiers aux volleurs; ce sont ces batteurs de pavé qu'il faut appréhender. O qu'il est bon de ne se fier aujourd'huy qu'en Dieu, toute la terre est couverte de liens & de pieges contre les gens de bien & ceux qui marchent dans la candeur & la simplicité. C'est le regne des meschants & de ceux qui tirent le sang & la substance du peuple, desquels Dieu fera vengeance un jour & n'aura non plus de pitié d'eux qu'ils en ont eu du peuple.
Or de mesme que la terre a ses larronneaux, voleurs & brigands, la mer a ses pirates, escumeurs de mers & forbans, & si les uns sont bien meschans sur la terre les autres ne leur cedent en rien sur les eaux, car ils brisent les furieux flots de la mer & courent les vastes campagnes de cet element impitoyable avec la mesme gayeté qu'ils feraient sur la terre sans appréhender ny la mort ny le fond des abismes, qui les va tousjours menassans d'un prochain péril ou naufrage, dequoy ils ne se soucient non plus que s'ils n'avoient point d'ame à perdre ny d'enfer à redouter.
De ces pirates vous en voyez (comme les voleurs sur la terre, qui font les honnestes marchands pour n'estre point soupçonnez, & surprendre quand ils trouvent leur coup disposé, autrement ils se tiennent sur la mine de gens de bien. Les autres sont sans dissimulation & veulent bien qu'on les cognoisse pour tels qu'ils sont, car comme il n'y a que des coups à gaigner chez eux, ils sçavent bien qu'on est tousjours à la deffensive contre eux, & ce fut un de ceux là qui nous vint menacer à deux ou trois cens lieuës de mer, auquel il ne fut rien respondu, pour n'estre alors en estat de deffence, mais parti d'auprès de nous, on tendit le pont de corde & chacun se tint sur ses armes, pour rendre combat au cas qu'il fut revenu, mais il nous laissa aller ayant bien opinion qu'allant en Canada on n'avoit pas grand richesse, & que de nous vouloir oster nos vivres il n'y eut pas grand gain pour eux non plus que pour nous de contentement qui nous eut oblige à nous bien battre. Toutesfois il fut encore trois ou quatre jours à roder les mer à nostre veue pour descouvrir la proye.
Il arriva un accident dans nostre Navire le premier jour du mois de May qui nous affligea fort. C'est la coustume en ce mesme jour, que tous les Matelots s'arment au matin, & en ordre; font une salve descoupeterie au Capitaine du vaisseau, un bon garçon peu dressé aux armes par imprudence donna une double ou triple charge à un meschant mousquet qu'il avoit & pensant le tirer il se creva & tua le Mattelot qui estoit à fon costé, en blessa un autre legerement à la main. Je n'ay jamais rien veu de si resolu que ce pauvre homme blessé à mort; car ayant toutes les parties naturelles emportées, & quelque peaux des cuisses & du ventre qui luy pendoient, aprés qu'il fut revenu de pasmoison à laquelle il estoit tombé du coup, luy-mesme appella le Chirurgien, & l'enhardit de coudre sa playe & d'y appliquer ses remèdes, & jusques à la mort parla avec un esprit aussi sain & arresté, & d'une patience si admirable, que l'on ne l'eust pas jugé malade ny blessé à sa parole. Le bon Pere Nicolas le confessa & peu de temps aprés il mourut: puis il fut enveloppé dans sa paillasse & mis le lendemain sur le tillac où nous dismes l'Office des morts, & toutes les prières accoustumées, puis le corps ayant esté mis sur une planche fut fait glisser dans la mer, puis un tizon de feu allumé & un coup de canon tiré qui est toute la pompe funèbre qu'on rend d'ordinaire à ceux qui meurent sur mer.
Depuis nous fusmes battus d'une tempeste si grande par l'espace de sept ou huict jours continuels, qu'il sembloit que la mer se deust joindre au Ciel, ou que tout l'Occean se deust bouleverser, de manière que l'on avoit de l'apprehension qu'il se deust rompre quelque membre du Navire pour les grands coups de mer qu'il recevoit à tout moment ou que les vagues furieuses qui donnoient jusques par-dessus la Dunette l'abymasse sans resource, car elles avoient desja rompu & emporté les galleries avec tout ce qui estoit dedans: c'est pourquoy on fut contraint de caler le voile & d'abandonner le Navire à la violence de la tourmente, & des flots qui nous balotoient d'une estrange façon sans que nous sçeussions où les vents nous jettoient, pour ce qu'il estoit impossible pour lors de prendre les elevations ny par le Soleil, ny par le Nord, & de nous sauver encore moins, si Dieu nostre vray Cocher ne nous eust protégé & sauvé par une grace speciale de cest evident naufrage. Cependant s'il y avoit quelque coffre mal amarré on l'entendoit rouller & quelquesfois la marmite estoit renversée, & en disnans ou soupans si nous ne tenions bien nos plats ils voloient de la table à terre & les falloit tenir aussi bien que la tasse à boire selon le mouvemenr du Navire que nous laissions aller à la garde du bon Dieu, puis qu'il ne gouvernoit plus & n'y pouvions remedier. Pendant ce temps là les plus devots passagers prioient Dieu & se mettoient en bon estat, mais pour les Mattelots je vous asseure qu'ils ne tesmoignerent jamais moins de devotion sinon quelqu'un, encore estoit-ce en cachette peur d'estre mocqué, mais quand c'est tout à bon qu'il faut périr, c'est alors que tout le monde se met en son devoir, mais souvent trop tard par une invention du Diable qui nous fait différer nostre conversion. Il est tres-bon de ne se point troubler voire très-necessaire pour chose qui arrive, à cause que l'on est moins apte à se tirer du danger, mais il ne s'en faut pas monstrer plus insolent, ains le recommander à Dieu, & travailler à ce à quoy on pense estre expedient & necessaire à son salut & delivrance.
Or ces tempestes bien souvent nous estoient presagées par les Marsoins qui pour lors environnoient nostre vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante, dont les uns ont le museau moussé & gros, & les autres pointus & allongé commes cannes.
Au temps de cette tourmente je me trouvay une fois seul avec le Pere Nicolas dans la Chambre du Capitaine ou je lisois pour mon contentement spirituel les Méditations de sainct Bonaventure, ledit Pere n'ayant pas encore achevé son Office le disoit de genouils proche la fenestre qui regarde sur la gallerie comme un coup de mer rompit un aiz du siege de la Chambre, entra dedans, sousleva ledit Pere & m'envelopa une partie du corps qui m'ayant esblouy me fist promptement lever en sursaut & à tastons ouvrir la porte pour donner cours à l'eau, me resouvenant avoir ouy dire qu'un Capitaine avec son fils se trouverent un jour noyez d'un coup de mer qui entra dans leur Chambre comme cet autre estoit entré dans la nostre.
Nous eusmes aussi par fois des ressaques jusques au grand masts, c'est à dire que le Navire puisoit à mesme dans la mer & s'en falloit peu que le reste n'allast au fond, mais lors que cela arrivoit au plus fort mesme de nos prieres on quittoit tout pour maneuvrer & puis on continuoit ses devotions qui ne sont pas si eschauffées en mer que l'on ne prennes tousjours garde aux vents & aux flots qui nous envoyoient par fois de merveilleux rafraischissemens qui donnoient à rire aux moins mouillez & pitié aux mieux trempez. Bon Jesus que la vie des Mariniers est une vie estrange & merveilleuse, car s'ils ont quelquesfois une heure de bon temps ils en ont d'autres qui sont bien discourtoises & pleines de difficultés, je l'ay ouy dire, & je le croy qu'il y a neantmoins plus de vieux Mariniers que de vieux Laboureurs, pour vous dire que nonobstant tout ce qui se passe peu perissent, & que l'on n'est pas si tost en terre que l'on veut retourner en mer où la santé se trouve fortifiée par le vomissement & la diette.
Quand la tempeste nous prit nous estions bien avant au delà des Isles Assores qui sont Isles riches & bien peuplées appartenant au Roy d'Espagne, desquelles nous n'approchasmes pas plus prés que d'une journée au dire de nostre Pilote.
Ordinairement aprés une grande tempeste vient un grand calme, comme en effet nous en avions quelquesfois de bien importuns, qui nous empeschoient d'avancer chemin, durant lesquels les Mattelots jouoient & dansoient sur le tillac; puis quand on voyait sortir de dessous l'Orizon un nuage espais, c'estoit lors qu'il falloit quitter ces exercices, & prendre garde d'un grain de vent qui estoit enveloppé là dedans, lequel se desserrant grondant & sifflant, estoit capable de renverser nostre vaisseau s'en dessus dessous, s'il n'y eust eu des gens prests à exécuter ce que le maistre du Navire commandoit.
Or le calme qui nous arriva aprés cette grande tempeste nous servit fort à propos, pour tirer de la mer, un grand tonneau de très-bonne huile d'olive, que nous apperceusmes flottant sur les eauës assez proche de nous, nous en apperceusmes encore un autre deux ou trois jours aprés: mais la mer un peu trop agitée pour lors nous en priva. Ces tonneaux comme il est à presumer, estoient de quelque Navire brizé en mer par les furieuses tourmentes & tempestes que nous avions souffertes peu de temps auparavant.
Quelques jours aprés nous rencontrasmes un petit Navire Anglois, qui disoit venir de la Virginie, & je croy de quelqu'autre contrée des indes Occidentales, car il avoit quantité de Palmes, du petun, de la cochenille & des cuivres, qui ne sont pas frequens à la Virginie. Il estoit tout dematté & en assez pauvre équipage pour son retour en Angleterre & Escosse d'où ils estoient pour la pluspart, car il ne leur estoit resté de la tourmente passée, que le seul masts de mizanne qu'ils avoient accommodé à la place, du grand masts qui s'estoit brizé avec tous les autres aussi. Il pensoit s'esquiver mais comme nous estions assez bons voilliers, nous allasmes à luy & luy demandasmes selon la coustume de la mer usitée par ceux qui se croyent les plus forts: D'où est la Navire il respondit d'Angleterre, on luy répliqua: amenez, c'est à dire, abbaissez vos voiles, sortez vostre chalouppe, & venez nous faire voir vostre congé, pour en faire l'examen, que si on est trouvé sans le congé de qui il appartient, on le fait passer par la Loy & commission de celuy qui le prend: mais il est vray qu'en cela; comme en toute chose, il se commet souvent de tres-grands abus, pour ce que tel feint estre marchand, & avoir bonne commission, qui luy-mesme est Pirate & marchand tout ensemble, se servant des deux qualitez selon les occasions & rencontres.
De mesme nos Mariniers eussent bien desiré la rencontre de quelque petit Navire Espagnol, où il se trouve ordinairement de riches marchandises, pour en faire curée, & contenter aucunement leur convoitise, comme si prendre le bien d'autruy sur mer n'estoit pas larrecin & vollerie obligeant à la damnation éternelle, aussi bien que le prendre sur terre, car la malice réciproque des Nautonniers n'excuse point que le larrecin sur mer ne soit peche, & c'est par coustume on se damnera par coustume: car le Commandement qui dit, Tu ne desroberas point s'entend nulle part, ny en la mer ny en la terre. Or bien que la chose soit ainsi le mal ne s'en diminue point pourtant, & va tousjours pullulant à mesure que les hommes vieillissent Cela se voit à l'oeil qu'aujourd'huy il n'y a plus de fidelité entre les hommes, & que chacun tasche de tromper son compagnon, c'est pourquoy il s'en faut donner de garde, & n'approcher d'aucun Navire en mer qu'à bonnes-enseignes, de peur qu'un forban ne soit pris par un Pirate. Que si demandant d'où est le Navire on respond, de la mer, c'est à dire escumeur de mers & qu'il faut venir à bord, & rendre combat, si on n'ayme mieux se rendre à la mercy & discretion du plus fort ou qui semble l'estre, je dis, qui semble l'estre, car on y est souvent trompé.
C'est aussi coustume en mer, que quand quelque Navire particulier rencontre un Navire-Royal, de se mettre au dessous du vent, & se presenter non point coste-à-coste; mais en biaisant & mesme d'abattre son enseigne (il n'est pas neantmoins de besoin d'en avoir en si grand voyages) sinon quand on approche de terre, ou quand il se faut battre.
Pour revenir à nos Anglois, ils vindrent en fin à nous, sçavoir leur Maistre de Navire, un vieil Gentil'homme & quelques autres des principaulx, non toutesfois sans une grande contradiction, car ils apprehendoient le mesme traitement qu'ils ont accoustumé de faire aux François, quand ils ont le dessus, c'est pourquoy leur Chef offrit en particulier à nostre Capitaine moy seul present, tout ce qu'ils avoient de marchandises en leur Navire, pour lieu que la vie sauve on les laissast aller en leur païs avec un peu de vivres, ce que nostre Capitaine refusa disant, qu'il ne vouloit rien d'eux s'ils estoient gens de bien, mais que s'il trouvoit du contraire, qu'il leur feroit subir la Loy de la mer, aprés avoir deuement faict examiner leur patente. Neantmoins à force d'importunité nous firent accepter (attendant le jugement de leur cause,) un baril de petun & un autre de patates, ce sont certaines racines des Indes, en forme de gros naveaux, rouges & jaunes; mais d'un goust beaucoup plus excellent, que toute autre racine que nous ayons par deça. Et me donnerent à moy, un cadran solaire, que je ne voulois accepter peur de leur en incommoder.
Le Capitaine de nostre vaisseau, comme sage, ne voulut rien déterminer en ce faict, de soy-mesme, sans l'avoir premièrement communiqué aux principaux de son bord, & nous pria d'en dire nostre advis, qui estoit celuy que principalement il desiroit suivre, pour ne rien faire contre sa conscience, ou qui fust digne de reprehension. Pendant que nous estions en ce conseil, on avoit envoyé partie de nos hommes dans ce navire Anglois, pour y estre les plus forts, & en ramener une autre plus grande partie des leurs dans le nostre, avec tous les Chefs, excepté le Capitaine, lequel estant fort malade mourut dans son Navire quelques heures après sa prise.
Apres avoir veu tous les papiers de ces pauvres gens, & trouvé prés d'un boisseau de lettres, qui s'addressoient à des particuliers d'Angleterre, on conclud qu'ils ne pouvoient estre forbans, bien que leur congé ne fut que trop vieux obtenu, & qu'on eut trouvé quelques boëttes de poison dans leur coffre, qui eussent pû faire soupçonner de mauvais dessein, attendu qu'outre qu'ils estoient peu de monde, & encor fort foiblement armez, ils avoient quelques charte-parties, puis toutes ces lettres les mettoient hors de soupçon de ce costé là, & par ainsi furent renvoyez en leur Navires quittes & absous, aprés nous avoir accompagné les trois jours consecutifs qu'on fust à consulter leur affaire.
Je me recreois par fois, selon que je me trouvois disposé à voir jetter l'esvent aux Baleines, & jouer les petits balenots qui se recreoient en temps calme, d'une façon fort plaisante. Les grandes Baleines desquelles j'ay veu une infinité, particulierement à la Baye de Gaspey, nous importunoient plus qu'elles ne nous recreoient par leur soufflemens & les diverses courses des Gibars aprés elles, qui nous estoit une interruption de repos sans remede. Gibar est proprement le masle de la Baleine, auquel on a donné le nom de Gibar, pour une bosse qu'il semble avoir ayant le dos fort eslevé, où il porte une nageoire. Il n'est pas moins grand que les Baleines, mais non pas si espais ny si gros, & a le museau plus long & plus aigu, & un tuyau sur le front, par où il jette l'eau de grande violence, quelques-uns à cette cause, l'appellent souffleur.
Toutes les femelles Baleines portent & font leurs petits tous vifs (non pas en masses ou en oeufs comme les autres poissons) & les allaittent, couvrent & contre-gardent de leurs nageoires. Les Gibars & autres Baleines dorment tenans leurs testes un peu eslevées, tellement que ce tuyau est à descouvert & à fleur d'eau. Ces monstres le voyent & descouvrent de fort loin par leur queuë qu'elles monstrent, souvent s'enfonçans dans la mer, & aussi par l'eau qu'elles jettent par leurs esvans, qui est plus d'un poinçon à la fois, & de la hauteur de deux lances; & de cette eau que la Baleine jette, on peut juger ce qu'elle peut rendre d'huyle. Il y en a telle d'où l'on en peut tirer jusqu'à plus de 4 cens barriques, d'autres six vingts poinçons, & d'autres moins, & de la langue on en tire ordinairement cinq & six barriques des communes: Pline rapporte, qu'il s'est trouvé des Baleines de six cens pieds de long, & 360 de large. Si d'autres disent de l'estendue de plus de trois arpens de terre, s'il est vray semblable comme ils l'asseurent, il y en a desquelles on en pourroit tirer beaucoup davantage. Mais ce qui est admirable en ce monstre est, qu'estant d'une grandeur & grosseur si demesurée, surpassant tout autres poissons & animaux marins, il a neantmoins le gosier si petit & estroit qu'il n'y sçauroit passer que la grosseur d'un macreau à la fois, dont on peut admirer le double miracle de Jonas que Dieu fist eslargir ce gozier pour luy donner passage, & le conserva vivant dans ce ventre l'espace de trois jours jusqu'aprés reslargissant ce mesme gozier, il l'en fist sortir sain comme il y estoit entré.