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Histoire du Canada

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Ces gens de bois, avoient à leur col de petites fraizes de plumes blanches, & leurs cheveux accommodez de mesme parure. Leur visage estoit peint par tout de diverses couleurs en huyle fort joliement, les uns l'avoient d'un costé tout vert & de l'autre rouge, autres sembloient avoir tout le visage couvert de passemens naturels parfaictement bien faicts, & autres tout autrement, car chacun a liberté de s'accommoder comme il veut, & de suivre la mode aussi folle & de moindre coutange que celle d'icy. Mes Hurons se fardoient aussi le jour, qu'ils devoient arriver en quelque nation, mais ils y estoient un peu grossiers, & n'avoient pas ceste gentillesse ny l'invention de plusieurs petites jolivetez, qu'avoient ces gens de bois.

Le lendemain aprés midy nous trouvasmes un village d'Algoumequins, auquel nous reposames environ trois heures, pendant lequel temps, il se fist une chanterie de malade dans une cabane, avec tant de bruit de la voix, du son des tortues & du frappement de certains battons, que je ne sçavois qu'en juger, car j'estois encore nouveau dans le païs. A la fin je fus curieux de m'approcher & voir par la fente de la cabane que ce pouvoit estre, là où je vis (ainsi que j'ay veu du depuis par plusieurs fois aux Hurons, pour semblables occasions) dix ou douze hommes, my partis en deux bandes, assis contre terre & arrangez des deux costez de la cabane & devant chacune bande estoit une longue perche, platte, large de trois ou quatre doigts, couchée de long sur la terre à leurs pieds sur lesquelles il frappoient continuellement avec chacun un baston en main, à la cadence du son des tortues & des chansons, qu'ils entonnoient & poursuivoient alternativement, d'un ton le plus haut qu'ils pouvoient, pensans par là, d'autant plustost obtenir ce qu'ils desiroient, que plus ils feroient de bruit.

Loki ou Medecin estoit au haut-bout avec sa grande tortue en main, qui battoit la mesure, & commencoit les chansons que les autres poursuivoient à pleine teste, mais avec tant d'ardeur qu'il sembloit qu'ils deussent s'esgorger, suoient de peine & estouffoient de chaleur. Pendant ce sabbat, cette harmonie de démons, deux femmes tenoient un petit garçon, pleurant couché tout nud le ventre en haut sur la terre, vis à vis de Loki, lequel de temps en temps, à quatre pattes s'approchoit de l'enfant avec des cris & hurlemens comme d'un furieux taureau, puis le souffloit au ventre, & après estant retourné à sa place, recommençoient leur tintamarre & charivari, qui finit par un festin, qui se disposoit pendant la ceremonie au bout de le cabane: de sçavoir que devint l'enfant, & s'il fut guery ou non, s'y on y adjousta encore quelque autre façon de faire, je n'en ay rien sçeu du depuis, pour ce qu'il nous fallut partir incontinent après avoir repeu, traicté & un peu reposé.

De cette nation, nous allâmes cabaner en un village d'Andatahouats, que nous disons, Cheveux du poil levé, qui s'estoient venus camper proche la mer douce, à dessein de traicter avec les Hurons & autres qui retournoient de la traicte de Kebec, & fusmes deux jours à negocier avec eux, pendant lesquels je fus visiter la plupart de leurs cabanes, pour apprendre leur façon de faire, & qu'elle estoit leur humeur, mais je les trouvay un peu trop serieux, & assez peu courtois, comme gens qui ne demandoient qu'à bien vendre & d'acheter à bon prix.

Ils avoient leurs cheveux parfaictement bien relevez, peignez & agencez sur le front, plus droits que ne souloient autrefois porter nos Courtisans, cela leur donnoit assez bonne grace avec le reste de leur Matachias, mais la nudité entiere de leurs corps, de laquelle ils n'ont ny honte ny vergongne, m'estoit d'un grand desplaisir, qui m'empéchoit de les voir librement. Neantmoins ils ont telle habitude à cela, que les femmes & filles traictent & demeurent parmy eux, avec la mesme liberté que s'ils estoient vestus, sans que l'on puisse appercevoir, que cela fasse de mauvais effets en elles.

Je vis la mesme nuict une quantité de Sauvages pescher l'anguille à la clarté du feu, en un coin du grand Lac duquel ils tiroient à chaque coup un de ces longs poissons, qui emplirent à la fin leur Canot, c'estoit une façon de pescher que je n'avois encore point veuë, & laquelle neantmoins est fort pratiquée par nos Montagnais, depuis la my-Aoust, jusques à la Toussaincts, comme celle des loups marins en May & Juin, à sept lieues de Kebec.

Les Sauvages & Sauvagesses du Bresil & de tous les païs circonvoisins ne se servent non plus de vestemens que nos Cheveux relevez, & demeurent nuds, hommes, & femmes comme les enfans sortans du ventre de leur mere. Mais les femmes & filles des Cheveux relevez plus honnestes & vergongneuses ont un petit cuir à peu prés grand comme une serviette, du quel elles se couvrent les reins jusques au milieu des cuisses, & tout le reste du corps est descouvert, à la façon de nos Huronnes.

Il y a un grand peuple en cette nation, & la pluspart des hommes sont grands guerriers, chasseurs, & pescheurs. Je vis là beaucoup de jeunes femmes qui faisoient des nattes de joncs grandement bien tissuës & embellies de diverses couleurs, qu'elles traittoient après pour d'autres marchandises à des barbares de diverses nations qui abordoient en leur bourgade. Ils sont errants, sinon quelqu'uns d'entr'eux qui bastissent des villages au milieu des bois, pour la commodité qu'ils troquent d'y bastir & les fortifier, & tous ensemble font la guerre à une autre nation nommée Assistagueronon, qui veut dire gens feu: car en langue Huronne Assista signifie de feu, & Eronon signifie Nation. Ils sont esloignez d'eux à ce qu'on tient, de neuf ou dix journées de canots, qui sont environ deux cens lieuës & plus de chemin; ils vont par trouppes en plusieurs régions & contrées, esloignées de plus de cinq cens lieuës, comme il est aysé à conjecturer en ce qu'on en a veu quelques fois à la traite de Kebec, & puis de là se transporter par les Nations jusques au delà de celles des Puants, qui fait d'un lieu à l'autre plus de cinq cens lieues de pays, où ils trafiquent de leurs marchandises, & en changent pour des pelleteries peintures, pourceleines, & autres fatras desquels ils sont fort curieux pour s'accommoder.

En general le pays des Algoumequins desquels ils sont alliez & font partie; quand à l'estendue, tirant de l'Orient à l'Occident, au rapport du sieur de Champlain, contient prés de 450 lieuës de longueur, & deux cens par endroits de largeur du Midy au Septentrion, sous la hauteur de quarante & un degré de latitude, jusques à quarante huict & 49.

Cette terre est comme une Isle que la grande riviere de sainct Laurens enceint, passant par plusieurs Lacs de grandes estenduës, sur le rivage desquels habitent plusieurs Nations, parlans divers langages, aucuns ont leur demeure arrestée, & autres non. Entre lesquels on en remarque quelqu'unes qui se percent les narines ausquelles ils pendent des patinotres bleues, qui peuvent estre pierreries; & d'autres qui se decouppent le corps par rayes & compartimens, où ils appliquent du charbon & autres couleurs qui leur demeurent pour tousjours.

Les femmes de toutes ces Nations vivent fort bien avec leurs maris, & particulièrement celles des Cheveux relevez, lesquelles ont cette coustume entr'elles, qu'ayans leur mois, elles se separent d'avec leurs maris, & les filles d'avec leurs peres & meres, & autres parens, & se retirent en de certaines petites cabanes ou huttes qu'on leur accomode en lieu escarté & esloigné de leur village, où elles sejournent & demeurent seules, tout le temps de ces incommoditez, sans avoir aucune compagnie d'hommes, lesquels leur portent des vivres, & ce qui leur est necessaire jusques à leur retour, si elles mesmes n'en portent suffisamment pour leur provision necessaire, comme elles font ordinairement, ou de leurs compagnes.

Entre les Hurons & autres peuples sedentaires, les femmes ny les filles ne sortent point de leur maison ou village pour semblables incommoditez: mais elles font leur manger en de petits pots à part pendant ce temps là, & ne permettent à personne d'en manger, ny de prendre les repas avec elles: de sorte qu'elles semblent imiter les juifves, lesquelles s'estimoient immondes pendant le temps de leur fleurs; Je n'ay pû apprendre d'où leur estoit venue cette coustume de se separer ainsi, quoy que je l'estime pleine d'honnesteté, & louable en ce que elles mesmes nous en advertissoient (avec un peu de honte pourtant) peur que mangeassions de leur menestre qu'elles croyoient nous devoir causer de l'incommodité, au contraire de celles d'icy qui n'en sont pas plus nettes, & s'en taisent neantmoins. O pauvreté, misere & infirmité du corps humain, que tu es sujet à de maux & incommoditez, plus que les animaux de la terre mesme, & cependant il n'y à pas moyen de l'humilier, & luy faire sentir la bassesse & le mespris, que mérite une cabane infecte, que veut estre venerée comme une Deesse par les fols amoureux de ce temps.

De nostre arrivée au pays des Hurons. Comme une multitude de Sauvages me vindrent au devant, & la façon que je fus receu, traicté & gouverné en la cabane de mon Sauvage.

CHAPITRE VIII.

PPuis qu'avec l'assistance de nostre Dieu, auquel je rend graces infinies, nous sommes arrivez si prés du pays de nos Hurons, il est doresnavant temps que je commence à en traiter plus amplement, & de la façon de faire de ses habitans, non à la maniere, de certaines personnes, lesquelles descrivans leurs histoires, ne disent ordinairement que les choses principales, & les enrichissent encore tellement, que quand on en vient à l'experience, on n'y voit plus la face de l'Autheur: car j'escris non seulement les choses principales, comme elles se sont passées, mais aussi les moindres & plus petites, avec la mesme naifveté & simplicité que j'ay accoustumé.

C'est pourquoy je prie le Lecteur, d'avoir pour agréable ma manière de proceder, & d'excuser si pour mieux faire comprendre l'humeur de nos Sauvages, j'ay esté contraint d'inserer icy plusieurs choses qui sembleront inciviles & extravagantes, d'autant que l'on ne peut pas donner une entiere cognoissance d'un pays estranger, ny ce qui est de son gouvernement, qu'en faisant voir avec le bien, le mal & l'imperfection qui s'y retrouve: autrement il ne m'eust failli descrire les moeurs des Sauvages, s'il ne s'y trouvoit rien de Sauvage, mais des moeurs polies & civiles, comme les peuples qui sont cultivez par la Religion & pieté, ou par des Magistrats & Sages, qui par leurs bonnes loix eussent donné quelque forme aux moeurs si difformes de ces peuples barbares, dans lesquels on void bien peu reluire la lumiere de la raison, & la pureté d'un nature espurée.

Deux jours avant nostre arrivée aux Hurons, nous trouvasmes la mer douce, sur laquelle ayans traversé d'Isle en Isle, & pris terre au pays tant desiré, par un jour de Dimanche, feste sainct Bernard, environ midy, que le soleil donnoit à plomb: Je me prosterne devant Dieu, & baise la terre en laquelle ce souverain Monarque m'avoit amené, pour annoncer sa parole & ses merveilles à un peuple qui ne le cognoissoit point, & le prier de m'assister de ses grâces, & d'estre par tout ma guyde pour faire toutes choses selon ses divines volontez, & au salut de ce peuple; puis mes Sauvages ayans serré leur canot dans un bois qui estoit là auprès, me chargèrent de mes hardes & pacquets qu'ils avoient tousjours auparavant portez, par les sauts, car la longue distance qu'il y avoit de là au bourg, & la quantité de leurs marchandises desquelles ils estoient plus que suffisament chargez, ne leur pû permettre de faire davantage pour moy, dans cette occasion.

Je portay donc mon pacquet & mes hardes, non sans une tres-grande peine, tant pour la pesanteur, l'excessive chaleur qu'il faisoit, que pour une foiblesse & debilité grande que je ressentois en tous mes membres depuis un longs temps, joint que pour m'avoir fait prendre le devant, comme ils avoient accoustumé (à cause que je ne pouvois les suivre qu'à toute peine) je me perdis du chemin, & me trouvay un long temps seul egaré dans les bois & par les campagnes, sans sçavoir où j'allois, car les chemins sont si peu battus en ces pays-là, qu'on les perds aysement si on n'y prend garde de prez. A la fin après avoir bien marché & traversé pays, Dieu me fit la grâce de trouver un petit sentier que je suivy quelque temps, aprés quoy je rencontray deux femmes Huronnes, proche d'un chemin croisé, lesquelles s'arresterent tout court pour me contempler: de me parler elles ne pouvoient, ny moy leur demander lequel des deux chemins je devois prendre pour aller au bourg que je pretendois, car je n'en sçavois pas mesme le nom, ny de quel costé estoient allez mes gens, dequoy elles me tesmoignoient de la compassion par leur soupir ordinaire. Et hon, & hon. En fin inspiré de Dieu je pris à main gauche du costé de la mer douce, esperant d'y rencontrer, sinon mes hommes ou mon village, du moins quelques pescheurs pour me donner adresse.

Au bout de quelque temps comme j'allois d'un pas allez viste je fus apperceu de mes Sauvages qui m'attendoient bien en peine que j'estois de devenu, assis à l'ombre sous un arbre un peu à costé du chemin dans une belle grande prairie, ma veue les consola fort, comme leur rencontre me resjouit grandement, car je faisois desja estat de coucher seul dans la campagne, & de vivre de feuilles & de racines, comme les anciens Hermites en attendant l'assistance de Dieu, duquel j'esperois estre conservé de la main des Hiroquois qui couroient pour lors les frontières, car ils m'eussent envoyé en l'autre monde par le feu & les tourments, & m'eussent mangé au lieu des vers, comme ils font leurs ennemis.

Je m'aprochay donc de mes gens, lesquels m'ayans fait seoir auprès d'eux, me donnerent, des cannes de bled d'Inde à succer pour me fortifier & me faire reprendre haleine; Je pris garde comme ils en usoient, car cela m'estoit un peu nouveau, & les trouvay d'un assez bon suc, puis ayant reposé quelques temps & repris nouvelle force, nous poursuivismes nostre chemin jusques à un petit hameau, où les habitans nous donnerent des prunes ronges ressemblans à nos damas violets, mais si rudes & aspres au goust que je n'en peu manger du tout, en lieu je cueillay un plein plat de fezolles dans leur desert, qui nous servirent pour un second festin dans nostre cabane, l'escorce en estoit desja bien dure, mais la sauce en fut encor plus maigre, car il n'y eut, ny sel, ny huile, ny graisse, plus douce neantmoins que le fiel, & le vinaigre, du Fils de Dieu en la Croix.

Le Soleil commençoit desja à quitter nostre orison & nous priver de sa lumiere, lors que nous partismes de ce petit hameau, une partie de nos hommes se separerent aprés leur avoir fait la courtoisie de quelques fers à flesches, puis mon Sauvage & moy, avec un autre prismes le chemin de Tequeunock'aye, autrement nommé Queumdohian, par quelques François la Rochelle, & par nous, la ville de sainct Gabriel, pour estre la premiere Ville du pays dans laquelle je sois entré, elle est aussi la principale, & comme la gardienne & le rempart de toutes celles de la Nation des Ours, & où se decident ordinairement les affaires de plus grande importance. Ce lieu est assez bien fortifié à leur mode, & peut contenir environ deux ou trois cens mesnages, en trente ou quarante cabanes qu'il y a. A l'aproche de ce bourg un grand nombre de Sauvages de tous aages, sortirent au devant de nous avec une acclamation, & un bruit populaire si grand, que j'en avois les oreilles toutes estourdies, & fus ainsi conduit jusques dans nostre cabane, où la presse y estoit desja si grande que je fus contraint de gaigner le haut de l'establie pour me liberer & faire quite de leur empeschement.

Le pere & la mere de mon Sauvage me firent un fort bon accueil à leur mode, & par des caresses extraordinaires me tesmoignerent l'aise & le contentement qu'ils, avoient de ma venuë, & me traiterent avec la mesme douceur & amitié de leurs propres enfans, me donnant tout sujet de louer Dieu en leur humanité & bienveillance. Ils prirent aussi soin de mes petites hardes afin que rien ne s'en perdit, & m'advertirent de me donner garde des larrons & trompeurs, particulierement des Quieunontateronons qui sont les plus rusez de tous, & en effet ils me caressoient soit pour m'attraper par des inventions qui feroient leçon, à celles des fins coupeurs de bources d'icy.

C'est une chose digne de consideration & bien admirable que les Sauvages n'estans conduits que de leur naturel, quelques corrompus qu'ils soient, s'entr'ayment neantmoins d'un amour si cordial & sincere, qu'ils s'entr'appellent ordinairement les uns les autres pere, frere, oncle, nepveu ou cousin, comme s'ils estoient tous d'une mesme famille & parenté. Mon Sauvage qui me tenoit en qualité de frere, me donna advis d'appeler sa mere Sendoue, c'est à dire maman, ma mere, puis luy & ses freres Ataquan, mon frere, & le reste de ses parens en suitte, selon les degrez de consanguinité, & eux de mesme m'appelloient leur parent. La bonne femme disoit Ayein, mon fils, & les autres Ataquen, mon frere, Sarassée, mon cousin, Hivoirtan, mon nepveu; Houatinoron, mon oncle, Aystan, mon pere; selon l'aage des personnes j'estois ainsi appellé oncle ou nepveu, &c. & de peu de personnes, qui ne me tenoient en cette qualité de parens, j'estois appellé Yatoro, mon compagnon mon camarade, & & de beaucoup Garihouanne grand Capitaine, j'en usois de mesme à leur endroit comme j'ay dit, & par ainsi nous vivions en très-grand paix & douceur d'esprit.

Le festin qui nous fut fait à nostre arrivée, fut d'un peu de bled d'Inde pillé, qu'ils appellent Ottet, avec un petit morceau de poisson boucanné à chacun, cuit en l'eau, car c'est tout la sauce du pays, & mes fezolles nous servirent pour le lendemain: des lors je trouvay bonne la sagamité qui estoit faite dans nostre cabane, pour estre assez nettement accommodée, je n'en pouvois seulement manger lors qu'il y avoir du poisson puant demincé parmy, ou d'autres petits, qu'ils appellent Auhairsique, n'y aussi de Leindohy qui est un bled puant, duquel ils font neantmoins grand estat: nous mangions par fois des citrouilles du pays, cuites, dans de l'eau, ou bien sous les cendres chaudes, que je trouvois fort bonnes, comme semblablement des espics de bled d'Inde que nous faisions rostir devant le feu, & d'autres esgrenez, grillez comme pois dans les cendres pour des meures champestres nostre Sauvagesse m'en apportoit souvent au matin pour mon desjeuner, ou bien des cannes d'honneha à succer, & autre chose qu'elle pouvoit: & avoit ce soin de faire dresser ma sagamité la première, dans l'escuelle de bois ou d'escorce la plus nette, large comme un plat bassin, & la cueillier avec laquelle je mangeois, grande comme une sauciere, & longue comme une à dresser potage.

Pour mon département & quartier, ils me donnerent à moy seul, autant de place qu'en pouvoit occuper un petit mesnage, qu'ils firent sortir à mon occasion, dés le lendemain de mon arrivée: en quoy je remarquay particulièrement leur bonne affection, & comme ils desiroient en tout de me contenter, & m'assister avec toute l'honnesteté & le respect deu à un grand Capitaine & chef de guerre tel qu'ils me tenoient. Et pour ce qu'ils n'ont point accoustumé de se servir de chevet, je me servois la nuict d'un billot de bois, ou d'une pierre sous ma teste, & au reste couché simplement sur la natte sans couverture n'y forme de couche, & en lieu tellement dur, que le matin me levant, je me trouvois tout rompu & brisé de la teste & du corps.

Le matin, aprés estre esveillé, & prié un peu Dieu, je desjeunois de ce peu que nostre Sauvagesse m'avoit apporté, puis ayant pris mon cadran solaire, je sortois de la ville en quelque lieu à l'escart, pour pouvoir dire mon office en paix, & faire mes petites prières & meditations ordinaires hors du bruit: estant venu, ou midy ou une heure, je me rendois derechef à nostre cabane, pour disner d'un peu de sagamité, ou de quelque citrouille cuitte; aprés disner je lisois dans quelque petit livre que j'avois porté, ou bien j'escrivois, & observant soigneusement les mots de la langue que j'apprenois, j'en dressois des memoires que j'estudiois, & repetois devant mes Sauvages, lesquels y prenoient plaisir & m'aydoient à m'y perfectionner avec une assez bonne, methode, me disant souvent, Auiel, pour Gabriel, qu'ils ne pouvoient prononcer, à cause de la lettre B. qui ne se trouve point en tout leur langue, non plus, que les autres lettres labiales, assehoua agnonra, & Sentonqua: Gabriel, prends ta plume & escris, puis ils m'expliquoient au mieux qu'ils pouvoient ce que je desirois sçavoir d'eux.

Et comme ils ne pouvoient par fois me faire entendre leurs conceptions, ils me les demonstroient par figures, similitudes & demonstrations extérieures, par fois par discours, & quelquesfois avec un baston, traçant la chose sur la terre au-mieux qu'ils pouvoient, ou par le mouvement du corps, n'estans pas honteux d'en faire quelquefois de bien indécents, pour se pouvoir mieux donner à entendre par ces comparaisons, plustost que par longs discours & raisons qu'ils eussent pu alléguer, pour estre leur langue assez pauvre & disetteuse de mots en plusieurs choses, & particulierement en ce qui est des mysteres de nostre saincte Religion, lesquels nous ne leur pouvions expliquer, ny mesme le Pater noster sinon par periphrase; c'est à dire, que pour un de nos mots, il en falloit user de plusieurs des leurs car entr'eux ils ne sçavent que c'est de Sanctification, de Reigne celeste, du tres-Sainct Sacrement. Les mors de Gloire, Trinité, S. Esprit, Paradis, Enfer, Eglise, foy, Esperance & Charité, & autres infinis, ne sont pas en usage chez-eux.

De sorte qu'il n'y a pas besoin de gens bien sçavans pour le commencement; mais de personnes bien craignans Dieu, patiens, & pleins de charité: & voyla en quoy il faut principallement exceller pour convertir ce pauvre peuple, & le tirer hors du peché & de son aveuglement.

Je sortois aussi fort souvent par la bourgade & les visitois en leurs cabanes & ménages, ce qu'ils trouvoient tres-bon, & m'en aymoient d'avantage, voyans que je traittois doucement, & affablement avec eux, autrement ils ne m'eussent point veu de bon oeil, & m'eussent creu superbe & desdaigneux, ce qui n'eust pas esté le moyen de rien gaigner sur eux; mais plustost d'acquérir la disgrace d'un chacun, & se faire hayr de tous: car à mesme temps qu'un estranger a donné à l'un d'eux quelque petit sujet ou ombrage de mescontement, il est aussitost sçeu par toute la ville de l'un à l'autre: & comme le mal est plustost creu que le bien, ils vous estiment tel pour un temps, que le mescontant vous a despeint.

Nostre bourgade estoit de ce costé là la plus, proche voisine des Hyroquois, leurs ennemis mortels; c'est pourquoy on m'advertissoit souvent de me tenir sur mes gardes, de peur de quelque surprise pendant que j'allais au bois pour prier Dieu, ou aux champs cueillir des meures champestres: mais je n'y rencontray jamais aucun danger ny hazard (Dieu mercy) il y eut seulement un Huron qui bandit son arc contre moy, pensant que je fusse ennemy: mais ayant parlé il se rasseura, & me salua à la mode du pays, Quoye, puis il passa outre son chemin, & moy le mien.

Je visitois aussi par fois leur cimetiere, qu'ils appellent Agosayé, admirant le soin que ces pauvres gens ont des corps morts de leurs parens & amis deffuncts & trouvois qu'en cela, ils surpassoient la pieté des Chrestiens, puis qu'ils n'esparguent rien pour le soulagement de leurs ames, qu'ils croyent immortelles, scavoir besoin du secours des vivans. Que si par fois j'avois quelque petit ennuy, je me recreois & consolois en Dieu par la prière, ou en chantant des Hymnes & Cantiques spirituels, à la louange de sa divine Majesté, lesquels les Sauvages escoutoient avec attention & contentement, & me prioyent de chanter souvent, principalement après que je leur eus dict, que ces chants & Cantiques spirituels estoient des prières que je faisois à Dieu nostre Seigneur, pour leur salut & conversion.

Pendant la nuict j'entendois aussi aucunefois, la mere de mon Sauvage pleurer, & s'affliger grandement, à cause des illusions du Diable. J'interrogeay mon Sauvage pour en sçavoir le sujet, il me fit response que c'estoit le Diable qui la travailloit, par des songes & representations fascheuses de la mort de ses parens, & amis deffuncts. Cela est particulièrement commun aux femmes plustost qu'aux hommes, à qui cela arrive plus rarement, bien qu'il s'y en trouve aucuns qui en sont travaillez, & en deviennent fols & furieux, selon leur imagination, & la foiblesse de leur esprit, qui leur fait adjouster foy, & faire cas de ces ruseries diaboliques, & d'une infinité de fatras qu'il leur met dans l'esprit.

Venue du Pere Nicolas en la ville de fainct Gabriel. Et comme le Père Joseph & nous fismes bastir une cabane. De nostre pauvreté & nourriture ordinaire & du vin que nom fismes pour les sainctes Messes.

CHAPITRE IX.

IL se passa un assez long-temps après mon arrivée avant que j'eusse aucune cognoissance, n'y nouvelles du lieu où estoient arrivez mes confreres, jusques à un certain jour que le Père Nicolas accompagné d'un Sauvage, me vint trouver de son village, qui n'estoit qu'à cinq lieuës de nous. Je fus fort resjouy de sa venue, & de le voir plein de santé (luy qui estoit d'une complexion si foible) que Dieu luy avoit conservée au milieu de tant de travaux & de disettes qu'il avoit souffertes depuis nostre partement de la traite jusques à cette entreveuë, avec son barbare mal gracieux & chiche au possible en son endroit, qui le faisoit presque mourir de faim.

Mes Sauvages au contraire plus doux & courtois, firent voir par le bon accueil qu'ils firent à ce bon Pere, & à tous les François qui me vindrent voir, combien estoit differante leur bonne humeur de celle de ce mélancolique, car outre qu'ils les receurent avec une face joyeuse & contante, ils les firent incontinent seoir, petuner & manger en attendant le manifique festin du soir qui fut fait de farine qu'ils appellent eschionque, de laquelle ils furent tous plus que suffisamment rasasiez & non point enyvrez, car ils ne beurent que de l'eau pour toute boisson, & couchèrent sur la terre nuë.

Le lendemain matin nous primes resolution le Pere Nicolas & moy avec quelques François d'aller trouver le Père Joseph à son village esloigné du nostre 4 ou cinq lieues, car Dieu nous avoit fait la grâce que sans l'avoir prémédité nous nous mismes à la conduicte de trois personnes, qui demeuroient chacun en un village d'egale distance les uns des autres, faisans comme un triangle, qui nous fust à bon augure & une memoire de la tres-saincte Trinité, un seul Dieu en trois personne, Pere, Fils, & S. Esprit, également bons, sages & puissans.

Or d'autan que j'estois fort aymé de O'onchiarey mon Sauvage, de la pluspart de ses parens & de tous ceux de la bourgade, je ne sçavois comment l'advertir de nostre dessein, ny qu'elle excuse prendre pour luy faire agréer ma sortie, nous trouvames en fin moyen de luy persuader que j'avois quelque affaire d'importance à communiquer à nostre frere Joseph, & qu'allant vers luy il falloit necessairement que j'y portasse tout ce que j'avois, qui estoit autant à luy comme à moy mesme, afin de prendre chacun ce qui luy appartenoit, le bon jeune homme se contenta de ceste raison, sous esperance de nous revoir bien tost, & ainsi satisfaict, nous primes congé de luy & partimes pour le village du Pere Joseph.

Nous nous servimes d'un Sauvage pour guide & pour porter nos paquets, moyennant quelque petite courtoisie que nous luy donnames, mais le plaisir fut d'un François nommé la Griette, serviteur du sieur de Champlain lequel ayant apperceu dans le bois à vingt pas de nous, un arbre tout couvert de tourterelles, & les voulans tirer, il tourna tant de fois à l'entour de l'arbre qu'il effara les oyseaux, & luy mesme s'égara, de sorte qu'il nous fallut faire courir nostre Sauvage après luy, qui s'enfuyoit comme un perdu à travers les bois, pensant nous suivre dans un sentier contraire, & le ramener au lieu mesme où il nous avoit laissé assis, tellement qu'il eut bien de la peine, n'eut point de tourterelles & nous fit bien perdre du temps.

N'ayans pas trouvé le Père Joseph dans son petit hameau, nous le fumes trouver à demie lieuë de là, au bourg de Quieunonascatan, où je ne vous sçaurois expliquer la joye & le contentement que nous eusmes de nous revoir, tous trois ensemble, qui ne fut pas sans en rendre grâces à Dieu, le priant de benir nostre entreprise pour la gloire, & pour la conversion de ces pauvres infidelles. La beauté du pais & l'honnesteté du grand Capitaine, chez lequel nous logeâmes par plusieurs jours, nous fist faire eslection de la contrée pour nostre retraicte, où à grand peine eûmes nous le loisir de nous entrecaresser, que je vis mes Sauvages (ennuyez de mon absence) nous venir retrouver, ce qu'ils réitérèrent par plusieurs fois, & nous nous estudions à les recevoir & traicter si humainement & civilement, que nous les gaignasmes, en sorte, qu'ils sembloient debattre de courtoisie à recevoir les François en leur cabane, lors que la necessité de leurs affaires les jettoit à la mercy de ces Sauvages, que nous experimentames avoir esté utils, à ceux qui doivent traicter avec eux, esperant par ce moyen de nous insinuer au principal dessein de leur conversion, seul motif, d'un si long & fascheux voyage.

Le desir de profiter & d'avancer la gloire de Dieu, nous fist resoudre d'y bastir un logement à part, & separé pour prendre possession de ce païs au nom de Jesus-Christ, afin d'y faire les fonctions & exercer les Ministeres de nostre Mission: ce qui fut cause que nous priames le Chef, qu'ils appellent Garihoua Andiouxra, c'est à dire, Capitaine & Chef de la Police, de nous le permettre, ce qu'il fist avec l'advis de son Conseil, mais avec bien de la peine, ayans au préalable faict leur possible pour nous le dissuader, disans, qu'il vaudroit beaucoup mieux, que logeassions dans leur cabanes & parmy leurs familles, pour y estre mieux traictez qu'en un lieu escarté, où personne n'auroit soin de nous.

Nous obtinmes enfin ce que nous désirions, leur ayans fait entendre qu'il estoit aussi necessaire pour leur bien; car estans venus de si loingtain païs, pour leur faire entendre ce qui concernoit le salut de leurs ames, & le bien de la felicité éternelle, avec la cognoissance d'un vray Dieu, par la predication de l'Evangile, il n'estoit pas possible d'estre assez illuminez du Ciel pour les instruire, parmy le tracas de la mesnagerie de leurs cabanes, joint que desirans leur conserver l'amitié des François, qui traictoient avec eux, nous aurions plus de crédit à les conserver ainsi à part, que non pas quand nous serions cabanez parmy eux.

De sorte que s'estans laissez persuader par ces discours & autres semblables, ils nous dirent de prier ce grand Dieu, que nous appellions Pere & nous dirions les serviteurs, afin qu'il fist cesser les pluyes qui pour lors estoient fort grandes & importunes, pour pouvoir nous accommoder la cabane que nous desirions: si bien que Dieu favorisant nos prieres après avoir passé la nuict suyvante dans une petite cabane au milieu des champs, à le solliciter de ses promesses, il nous exauça, & les fist cesser si heureusement, que nous eusmes un temps fort serain, dequoy ils furent si estonnez & ravis d'admiration qu'ils le publièrent pour miracle, dont nous rendimes graces à Dieu. Et ce qui les confirma davantage en ceste croyance fut qu'aprés avoir employé quelques-jour à ce pieux travail & mis à sa perfection, les pluyes recommencerent, de sorte qu'ils publièrent par tout la grandeur de nostre Dieu.

Je ne puis obmettre un gentil débat qui arriva entr'eux à raison de nostre bastiment, d'un jeune garçon lequel n'y travaillant pas de bonne volonté, se plaignoit aux autres de la peine & du soin qu'ils se donnoient pour des personnes qui ne leur estoient point parens, & eust volontiers desiré qu'on eust delaissé la cabane imparfaite, & nous en peine de loger à descouvert, mais les autres Sauvages portez de meilleure affection, ne luy voulurent point acquiescer, & le reprirent de sa paresse, & du peu d'amitié qu'il tesmoignoit à des personnes si recommandables, qu'ils devoient chérir comme parens & amys bien qu'estrangers, puis qu'ils n'estoient venus que pour leur propre bien & profit.

Ces bons Sauvages ont cette louable coustume entr'eux, que quand quelqu'uns de leurs concitoyens n'ont point de cabane à se loger, tous unanimement prestent la main & luy en font une, du moins ils la mettent en tel estat qu'aysement de luy mesme il la peut parachever: & pour obliger un chacun à un si pieux & charitable office, quand il est question d'y travailler, la chose se décide tousjours en plein conseil, puis le cry s'en faict tous les jours par la ville ou bourgade; afin qu'un chacun s'y trouve à l'heure ordonnée, jusques à entiere perfection de l'oeuvre, ce qui est un très-bel ordre & fort louable pour des Sauvages, que nous croyons & sont en effect, moins polis que nous.

Mais pour nous qui leur estions estrangers & arrivez de nouveau, comme disoit ce jeune homme, c'estoit beaucoup de se monstrer si humain que de nous en bastir une, avec une si commune & universelle affection, veu qu'ils ne donnent ordinairement rien pour rien aux estrangers, si ce n'est à des personnes qui le meritent, ou qui les ayent bien obligez, quoy qu'ils demandent tousjours particulièrement aux François, qu'ils appellent Agnonha, c'est à dire gens de fer en leur langue, ou qui se servent de fer, ou le fer mesme, car ils nommoient quelquefois les haches Agnonha, qu'ils appellent autrement Atouhoin. Les Montagnais nous donnent le nom de Mistigoche, ou, Ouemichtigouchion, c'est à dire un homme qui est dans un canot de bois, ou batteau de bois, ou coffre de bois, selon l'interprétation d'aucun. Nom qu'ils donnerent aux premiers Europeans, qui les aborderent dans des navires ou batteaux de bois, desquels ils n'avoient jamais veu auparavant, car les leurs ne sont faicts que d'escorces & fort petits. Mais pour le nom que nous donnent les Hurons, il vient de ce qu'auparavant nous, ils ne sçavoient que c'estoit de fer & n'en avoient aucun usage, non plus que de tout autre metal ou minerai, sinon en quelque endroit ils avoient du cuivre rouge, duquel j'ay veu un petit lingot vers la mer douce, que le Truchement Bruslé nous apporta, d'une nation esloignée 80 lieuës des Hurons.

Nostre cabane fust bastie à la portée du pistolet de la bourgade, en un lieu que nous mesmes avions choisi pour le plus commode, sur le costeau d'un fond, où passoit un beau & agréable ruisseau, de l'eau duquel nous nous, servions à boire & à faire nostre sagamité, excepté pendant les grandes neiges de l'Hyver, que pour cause du mauvais chemins nous prenions de la neige és environ de nostre cabane, pour faire nostre manger, & ne nous en trouvasmes point mal Dieu mercy. Il est vray qu'on passe d'ordinaire les sepmaines & les mois entiers sans boire, & sans estre altéré, car ne mangeant jamais rien de sallé ny espicé, & son manger quotidien n'estant, que de ce bled d'Inde bouilly en eau, ceste menestre sert de boisson & de mangeaille, & si on peut estre quelquefois altéré, c'est lors qu'on mange de la viande, ou qu'on vay en voyage par terre, & peux asseurer qu'en un an, que j'ay demeuré aux Hurons, je n'y ay pas beu neuf ou dix fois au plus ce qui me faict dire avec sainct Jean Climacus, que le beaucoup boire, vient d'habitude & non de necessité, & par ainsi on peut à bon droit reprendre les grands beuveurs, & ne souffrir ce vice à sa jeunese, qui est ordinairement suivy des autres.

Je me trouvois aussi fort bien de ne manger point de sel ny rien de sallé, encor que je n'en eusse point l'habitude, que depuis que j'estois entré aux Hurons, d'où on n'en peut esperer que de plus de trois cens lieuës loin. A mon retour en Canada, je me trouvois mal au commencement d'en manger, pour l'avoir discontinué un trop long-temps, mais je m'y suis racoutumé du depuis, ce qui me faict croire qu'il n'est nullement necessaire à la conservation de la vie, n'y à la santé de l'homme, & qu'aysement s'en pourroit passer qui voudroit, il n'y auroit que de la peine au commencement & point à la fin.

Nostre pauvre cabane pouvoit avoir environ vingt pieds de longueur & dix ou douze de large, faicte en la forme d'un berceau de jardin, couverte d'escorce par tout, exceptée au faiste où on avoit laissé une fente & ouverture, d'un bout à l'autre de la cabane, pour sortir la fumée, estant achevée de nous mesmes au mieux qu'il nous fut possible, nous fismes des cloisons de pièces de bois, separant nostre cabane en trois, dont la premiere partie du costé de la porte nous servoit de chambre & de cuisine, pour faire tout ce qui estoit de nostre petit mesnage & pour nostre repos de la nuict, que nous prenions contre la terre, sur une petite natte de joncs, avec un billot de bois pour chevet, & quelques busches que hous avions accommodées chacun devant nos couches pour n'estre veus. Ce lieu nous servoit aussi de salle, pour recevoir & entretenir les Sauvages qui nous venoient voir journellement.

La seconde chambre, qui estoit la plus petite estoit celle où nous serrions nos ustencilles & petits emmeublemens. Et la troisiesme, dans laquelle nous avions dressé un Autel avec des pièces de bois piquées en terre, nous servoit de Chappelle, laquelle a esté la seconde qui se soit jamais bastie aux Hurons & païs circonvoisins où la saincte Messe se disoit tous les jours, au grand contentement & consolation de nos ames, car auparavant nous, ny Prestres, ny Religieux n'y avoit mis le pied, que le seul P. Joseph le Caron, qui y dit la première Messe vers la bourgade de Toenchain. Et peur de la main larronnesse des barbares, nous tenions les petites portes d'escorces toujours fermées & attachées avec des cordelettes, n'ayans pas moyen de les mieux accommoder.

A l'entour de nostre logis, bien que la terre, fust un peu maigre & sablonneuse, nous y accommodames un petit jardin, fermé de pallisades pour en oster le libre accés aux enfans. Les pois, herbes & autres petites choses que nous y avions semées, y profiterent assez bien & eussent faict davantage, si la terre eut esté bien labourée, mais il nous fallut servir d'une vieille hache en lieu de besche & d'un baston courbé & pointu, pour tout le reste des instrumens.

Si nostre jardin n'estoit point tant bon, nostre cabane estoit encore moindre, car pour avoir esté faicte hors de saison, l'escorce se decreva toute & si fist de grandes fentes, de sorte qu'elle nous garantissoit peu ou point des pluyes, qui nous tomboient par tout, sans nous en pouvoir garantir ny le jour ny la nuict, non plus que des neiges pendant l'Hyver, desquelles nous nous trouvions parfois couverts le matin en nous levant. Si la pluye estoit aspre elle nous esteignoit nostre feu, nous privoit du manger & nous causoit tant d'autres incommoditez que je puis dire avec vérité; que jusques à ce que nous y eûmes un peu remedié, qu'il n'y avoit pas un seul petit coin en nostre cabane, où il ne pleust comme dehors, ce qui nous contraignoit d'y passer les nuicts entières sans dormir, cherchans à nous tenir & ranger debouts ou assis en quelque petit coin pendant ces orages, qui tomboient encores sur nous.

Ce nous estoit une grande incommodité à la verité, mais quand je considere ce que nostre Seigneur a dit de luy mesme. Les Renards ont des tanieres, & les oyseaux ont des nids pour se retirer, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer son chef, je trouve que nous estions grandement bien logez, & que nous aurions tort de nous en plaindre, car la gloire des vrays frères Mineurs est, d'estre vrayement pauvres avec Jesus. Il n'y a que ceux qui sont pauvres malgré eux qui deussent se plaindre de l'estre, disoit Aristides Athenien, car le bon Religieux est tousjours contant, & se plaint rarement des choses mesmes qui l'oppressent & le mettent en necessité.

La terre nue ou nos genouils nous servoient de table à prendre nos repas, ainsi comme les Sauvages, non en posture de Singe, mais assis sur des bûches de bois, qui estoit quelque chose de plus que les barbares. Les nappes ny les serviettes ne sont point en usage en ces païs là, & n'avions autre linge pour essuyer nos doigts aprés l'eau, que les seules feuilles de bled d'inde, car nostre linge n'estoit que pour la Chapelle, lequel nous mesnagions fort pour estre en païs disetteux & esloigné de tout secours. Nous avions quelques cousteaux, mais ils ne servoient aux repas, pour ce que nous n'avions point de pain à coupper, & si rarement de la viande, que nous avons passé des six sepmaines & 2 mois entiers sans en manger un seul morceau, que quelques petites pièces de chien, d'ours, ou de renard, qu'on nous donnoit en festin, excepté vers Pasques & en l'Automne, que quelques François nous firent part de leur chasse.

La chandelle dequoy nous nous servons la nuict, n'estoit que de petits cornets d'escorce de bouleau, qui estoient de peu de durée, & la clarté du feu, nous servoit pour lire, escrire & faire autres petites choses pendant les longues nuicts de l'Hyver, qui nous estoient fort incommodes.

Nos, viandes ordinaires estoient de mesme celles des Sauvages, & n'y avoit autre difference sinon à la netteté avec laquelle elles estoient preparées, nous y mestions aussi souvent des petites herbes champestres, que nous trouvions dans les prairies & par la campagne, comme de la marjolaine sauvage, de la pourcelene, & d'une certaine espece de baume avec de petits oignons qui donnoit goust à nostre sagamité, les Sauvages n'en vouloient neantmoins point manger, & disoient que cela sentoit trop le mauvais, pour ce qu'ils n'usent d'aucunes herbes, & par ainsi ils ne nous en demandoient point, comme ils faisoient lors qu'il n'y en avoit point, & nous leur en donnions volontiers, aussi ne nous en refusoient ils point en leurs cabanes quand nous leur en demandions, & d'eux mesmes nous en offroient volontairement, mais rarement en en acceptions, sinon pour leur complaire & ne les point mescontenter.

Si au temps que les bois estoient en seve, nous avions quelque indisposition ou debilité du coeur, on faisoit une fente dans l'escorce de quelque gros futeau & avec une escuelle on amassoit la liqueur qui en distilloit, qu'on beuvoit comme un remede de bien peu d'effect & qui affadit plustost qu'il ne fortifie, mais on se sert de tout où la necessité contraint.

Avant que je partis pour la mer douce, le vin des Messes que nous avions apporté de Kebec, dans un petit baril de deux pots estant failly, nous en fismes d'autre des raisins du pais, qui fut tres bon & boullut en nostre petit baril & en deux autres bouteilles que nous avions; & mesme qu'il eust pû faire en des plus grands vaissaux, & si nous en eussions encore en d'autres; il y avoit moyen d'en faire une assez bonne provision, pour la grande quantité de vignes & de raisins, qui sont en ce païs là. Les Sauvages en mangent bien le raisin, mais ils ne les cultivent point, & n'en font aucun vin, pour n'en avoir l'invention ny les instrumens propres. Nostre mortier de bois & une serviette de nostre Chappelle nous servirent de pressoir & un Aderoqua ou sceau d'escorce, nous servit de cuve, mais nos petits vaisseaux n'estans pas capables de contenir, tout nostre vin, nouveau, nous fusmes contraincts, pour ne point perdre le reste d'en faire du raisiné, qui fut aussi bon que celuy que l'on faict en nostre Europe lequel nous servit aux jours de recreation, & pour la bien-venue des François, à en prendre un petit sur la poincte d'un cousteau.

Des visites des Sauvages & à quelles intention. Leur maniere de saluer. L'estime, qu'ils font des François. De la vengeance. De la Nation des testes pellées, & comme nous gouvernions les François & visitions les Sauvages.

CHAPITRE X.

L'Homme est un animal sociable, qui ne peut vivre sans compagnie, mais il faut qu'il fasse élection de gens de bien, s'il le veut estre luy-mesme, pource que les esprits se communiquent facilement & nous rendent souvent tels que sont ceux avec lesquels nous frequentons. Avec les Saincts vous serez Saincts, & avec les pervers vous serez pervers, disoit le S. Prophete.

Pendant le jour, nous estions continuellement visitez d'un grand nombre de Sauvages & à diverses intentions; car les uns y venoient comme amis & pour s'instruire de leur salut, d'autres pour avoir le contentement de nous voir & s'entretenir de discours avec nous, quelqu'uns pour observer nos ceremonies & nostre gouvernement. Les enfans pour apprendre leur creance & les lettres, & d'autres pour nous demander quelque chose, lors principallement que j'y estois, car le Pere Joseph & le Pere Nicolas avoient trouvé cette invention pour se dépetrer des Sauvages trop importuns, de leur dire qu'ils estoient pauvres quant à eux, & que tout ce qu'ils avoient m'appartenoit, j'en pensois faire de mesme à leur endroit pour avoir paix mais estans deux contre moy, je perdis mon procez & fus tousjours riche; & de rien en effect, car tout nostre vaillant ne consistoit qu'à un peu de rassades, quelques cousteaux & des petites aleines, qu'on nous avoit donné à la traicte, pour vivre en la campagne, & parmy les nations qui n'auroient point de charité pour nous.

Il y en avoit plusieurs malicieux, qui ne venoient que pour nous desrober de nos petits emmeublemens sous pretexte de visite; comme d'autres plus charitables, nous apportoient des petits presens de bled d'Inde, citrouille, fezolles, & aucunefois des petits poissons boucanez ou frais: réciproquement nous leur en rendions d'autres, comme aleines, épingles, fers à flèches, ou un peu de rassade, pour leur col ou leurs oreilles, & comme ils sont pauvres en meubles, quand ils empruntoient de nos chauderons, ils nous les rendoient tousjours avec quelque reste de sagamité pour remerciement, & s'il eschéoit de faire festin pour un deffunct, plusieurs nous envoyoient nostre plat, comme ils faisoient au reste de leurs parens & amys.

Ciceron escrit, que Caton Censeur estant sur le point de mourir, se repentit d'avoir esté manger chez un sien amy qui l'en avoit prié, disant qu'il avoit faict en cela, non en bon Citoyen Romain, mais en presomptueux barbare, pour ce qu'à dire vray nul homme vertueux & genereux peut aller manger chez autruy, qu'il ne perde sa liberté & ne mette sa réputation & gravité en très-grand péril, quoy qu'en puisent dire ceux qui ne cherchent que la bonne chère, sous prétexte d'amitié & de visite. Cette raison & plusieurs autres nous empéchoient d'aller que rarement, aux festins des Sauvages desquels ils nous prioient souvent avec instance, mais à la fin nostre retenue leur servit de quelque chose, car par ce moyen ils ne perdirent jamais le respect & la croyance qu'ils nous avoient, ny nous la modestie & le bon exemple que leur devions.

Pour retirer nos François du mal & les induire au bien, nous avions accoustumé de les faire assembler dans nostre cabane toutes les festes & Dimanches, (ceux qui vouloient) & leur remonstrans ce qui estoit de leur devoir, leur donnions aussi la consolation d'une saincte liberté Chrestienne & religieuse, pour leur servir d'amorce à la vertu; & ces récréations estoient toutes spirituelles, desquelles mesmes les Sauvages restoient edifiez, comme de les ouyr chanter tous ensemblement, des Hymnes, des Pseaumes & des Cantiques spirituels, à la gloire & louange de nostre Seigneur.

La veille des Roys, selon qu'il se pratique par toute la Chrestienté, nous tirames au sort avec des febves du bresil, pour l'election d'un Roy, car jusqu'alors jamais cette ceremonie ne s'estoit pratiquée dans le païs des Hurons. Or comme le sort m'escheus d'estre le premier à qui cest honneur ait arrivé, il en fallut faire la ceremonie plus solemnelle & magnifique, aux despens de la communauté, avec un festin qui n'avoit point de prix, mais qui manqua de vin, car il n'y eut pour toute boisson, que de la belle eau claire, de laquelle peu gousterent: pour les viandes il y eut un meilleur ordre, les citrouilles n'y furent point espargnées, le bled d'Inde n'y manqua point, & le poisson boucané y fust assez commun, le tout meslé, deminsé, cuit & bouilly dans une grande chaudiere, de laquelle un chacun eut à suffisance.

Quant quelque particulier Sauvage de nos amys nous venoient visiter, entrans chez nous, la salutation estoit ho, ho, ho, qui est une salutation de joye, & la seule voix ho, ho, ne se peut faire que ce ne soit quasi en riant, principalement quand on leve la derniere syllabe, tesmoignans par là, la joye & le contentement qu'ils avoient de nous voir; car leur autre salutation. Quoye qui est comme si on disoit, qu'est-ce, que dites vous, se peut prendre en divers sens, aussi est-elle commune envers les amis & ennemis, qui respondent de mesme, Quoye, ou plus gracieusement, Yatoro, qui est à dire; mon amy, mon compagnon, mon camarade, ou disent; Ataquen mon frère, & aux filles Eadsé ma bonne amie, ma compagne, & quelquesfois aux vieillards, Yaistan, mon pere, Houatinoron, mon oncle, &c.

Mais lors que mes Sauvages de sainct Gabriel, nous venoient voir, entrans chez nous, ou les rencontrons par la ville, leur salutation ordinaire estoit Jesus Maria, ou plustost Jesous Mana ou Ana ne pouvans dire mieux, on me dira que la lettre M. est labiale, il est vray, mais les enfans à force de s'y estre exercé la prononçoient assez bien. Je leur avoit appris à prononcer ces divins Noms pour salut, afin de les former toujours au bien, car il faut commencer par les choses les plus aysées, pour arriver aux plus difficiles.

Ils nous demandoienr souvent à petuner, pour espargner le petun qu'ils avoient dans leur sac, car ils n'en sont jamais dégarnis: mais comme la presse y estoit grande & que cela sentoit de son avarice, nous ne leur en pouvions donner à tous, & nous en excusions, en ce qu'eux mesmes nous traitoient ce peu qu'en avions, & cette raison rendait contans les esconduits, mais qui pourroit en avoir assez pour tous, seroit beaucoup pour les attirer tous en vostre cabane, car c'est leur miel, leur sucre, & leur mets plus délicieux.

Le Diable rusé fait le singe par tout, & contrefait mesme les choses les plus Sainctes, non pour nous ayder, mais pour nous tromper. Il a inventé des idoles pour contrecarer les Images de Dieu, a commandé, & a donné l'invention d'une manière de confession aux Indiens du Perou, qui les fait estimer gens de bien par les autres infidelles, comme aux Puritains d'Angleterre, & aux Lutheriens d'Allemagne, l'ombre de quelque ceremonies de l'Eglise Romaine qui leur fait croire; mais faussement, qu'ils sont enfans de Dieu, & que les seuls Calvinistes sont heretiques, comme il fut dit en la maison d'un Comte d'Allemagne reprenant une personne Catholique qui s'estoit mise au service de ce Huguenot. Ce malin esprit a contrefait entre nos Hurons la louable & ancienne coustume que nous avons de saluer de quelque devote prière ou pieux souhait, celuy que nous entendons éternuer, car ils saluent ceux qui éternuent, non devotement comme nous, mais avec des imprecations & malheurs qu'ils souhaittent à tous ceux qui leur sont ennemis, ce qui m'estonnoit fort au commencement, & ne pouvois penser qu'autre en fut l'inventeur que le Diable mesme.

Nous les en avons quelquesfois repris, mais ils ne pouvoient croire; qu'il y eut de l'offence pour la hayne irréconciliable qu'ils ont à l'encontre des Nations qui leur sont ennemies, car pour les personnes de leur propre nation ils en sçavent assez bien endurer & supporter un tort ou injure quand il eschet, & bon d'un estranger, duquel s'ils ne se vengent à l'instant mesme pour estre en lieu où ils ne se voyent les plus forts, & qu'ils semblent dissimuler leur mal talent, ne vous y fiez pas néantmoins qu'à bonne enseigne pour beau semblant qu'ils vous fassent; peur que lors que vous y penserez le moins, il ne vous prennent au despourveu, & vous rendent au double ce que vous leur aurez presté, non deux coups pour un, ny deux miseres pour une, mais la mort pour un desplasir, car tuer un homme ou un moyneau, n'y a pas grande différence entr'eux, & de blesser ou donner un coup d'aviron, ils ne s'en tiennent pas souvent là, c'est pourquoy il fait bon estre sage par tout, & ne donner sujet à personne de s'offencer s'y on n'en veut estre payé à la fin, comme l'exemple suivante vous fera voir.

Deux François (comme j'ay rapporté au Chap; 5 du ler livre) un peu trop temeraires, offensent un jour deux Canadiens assez mal à propos, dequoy ces Canadiens ne firent pour lors aucun semblant, à cause du lieu qui ne faisoit pas bon pour eux, & dissimulerent cet affront jusques au temps de s'en pouvoir venger sans tesmoins. Or il arriva à quelque sepmaines de là que ces deux François qui ne pensoient desja plus au desplaisir qu'ils avoient faits à ces deux Sauvages, s'en allerent à la chasse, vers l'Isle d'Orleans, ce qu'estant sceu par ces Indiens qui ne les perdoient point de memoire, les allerent prendre au despourvu, ses assommerent à coups de haches, & jetterent les corps dans la riviere, sans qu on pû sçavoir que long-temps après qui en avoient esté les meurtriers, à la fin on descouvrit les homicides, qui pour cela ne laissoient pas d'estre les bien venus, parmy ceux de leur nation, encore qu'ils s'abstinrent de venir plus à Kebec, peur d'y trouver leur chastiment.

Les François exageroient prou la faute comme en effet elle estoit tres-grande, & disoient assez la punition que meritoit l'enormité d'une telle meschanceté, mais pour cela les Sauvages ne donnoient ny chastiment ny réprimande à ces meurtriers, qui n'estoient pas gens à ces viandes là, & puis ils sçavoient bien que tost ou tard la faute leur seroit pardonnée, & qu'un present de castors, au pis aller, les garantiroit du supplice & de la peine qu'on n'a encor ozé entreprendre sur eux.

Neantmoins il fut advisé entre les Chefs François, qu'il falloit monstrer à ces barbares un grand ressentiment de leur faute pour en empescher d'autres pareilles, & pour cet effet firent assembler en un conseil general, tous les Sauvages qui se trouverent pour lors à la traite, où les meurtriers ayans estè grandement blasmez, furent en fin pardonnez à la priere de ceux de leur nation, qui promirent un amendement pour l'advenir, moyennant quoy le sieur Guillaume de Caen generale la flotte, assisté du sieur de Champlain, & des Capitaines de Navires, prit une espée nue qu'il fit jetter au milieu du grand fleuve sainct Laurens en la presence de nous tous, pour asseurance aux meurtriers Canadiens que leur faute leur estoit entierement pardonnée, & ensevelie dans l'oubly, en la mesme sorte que cette espée estoit perdue & ensevelie au fond des eauës, & par ainsi qu'ils n'en parleroient plus.

Mais nos Hurons qui sçavent bien dissimuler & qui tenoient bonne mine en cette action, estans de retour dans leur pays, tournerent toute cette ceremonie en risée, & s'en mocquerent disans que toute la cholere des François avoit esté noyée en ceste espée, & que pour tuer un François on en seroit doresnavant quite pour une douzaine de castors, en quoy ils se trompoient bien fort, car ailleurs on ne pardonneras si facilement, & eux-mesme y seront quelques jours trompez s'ils font des mauvais, & que nous soyons les plus forts.

Pendant I'Hyver les Ebicerinys se vindrent cabaner au pays de nos Hurons à trois lieuës du bourg de sainct Joseph, d'où nous les allions quelquesfois voir, & comme ils sont assez bonnes gens ainsi que j'ay dit ailleurs, ils nous rendoient nos visites & se trouvoient souvent dans nostre cabane, pour nous considerer & s'entretenir de discours avec nous, car ils sçavent les deux langues, la Huronne, & la leur; quoy que tres-differentes, ce que n'ont pas les Hurons, lesquels ne sçavent ordinairement que la leur maternelle, sans se mettre en peine d'en apprendre d'autre, ou par negligence, ou pour le peu de necessité qu'ils ont des autres nations, ayans dans leur pays presque tout ce qui leur fait besoin, & pour le reste on leur apporte, ou bien ils voyagent en pays cognus quoy qu'esloignez, d'où ils rapportent ce qui leur manque.

Ces Sauvages Epicerinys nous donnerent advis d'une certaine Nation, à laquelle ils vont tous les ans une fois à la traite, n'en estans esloignez qu'environ une Lune, ou Lune & demy de chemin, tant par terre que par lacs & rivieres. A laquelle vient aussi trafiquer un certain peuple qui y aborde par mer avec de grands batteau ou Navires de bois, chargez de diverses especes de marchandises comme haches faites en queuës de perdrix, des bas de chausses avec les souliers y attachez, souples neantmoins comme un gand, & plusieurs autres choses qu'ils eschangent pour des fourures & pelleteries.

Ils nous dirent de plus que ces personnes là, ne portoient ny barbe ny cheveux que fort peu, lesquels pour cette raison nous avons surnommez testes pelées, & nous asseurent aussi que leur ayants parlé de nous ils leur tesmoignerent un grand desir de nous voir, ce qui nous fit conjecturer que ce pouvoit estre quelque peuple & Nation policée & habittée vers la mer de la Chine, qui borne ce pays vers l'Occident, comme il est aussi borné de la mer Occeane environ les 40 degrez vers l'Orient, & esperions y faire un voyage à la première commodité avec ces Epicerinys, comme ils nous le faisoient esperer moyennant quelque petit present, si obedience ne m'eust rappellé en France: car bien que ces Sorciers ne veuillent pas mener de François seculiers en leur voyage, non plus que les Montagnais, & Hurons au Saguenay, de peur de descouvrir leur meilleure & plus excellente traite avec les pays, d'ou ils rapportent tous les ans quantité de pelleteries; ils ne sont pas si reservez en notre endroit sçachant desja par expérience, que nous ne nous meslons d'aucun autre trafic que de celuy des ames, que nous nous efforçons de gaigner à Jesus-Christ, sans interest du temporel.

Quand nous allions en visite chez les Sauvages, ils en estoient bien ayses & la tenoient à honneur & faveur se plaignans de ne nous y voir pas assez souvent, & c'estoit à qui nous attireroit premier à son foyer; sans trop d'importunité pourtant, car ils tiennent les empressemens onéreux & de mauvaises graces, & estans assis au milieu d'eux, où ils nous donnoient tousjours bonne place, ils nous escoutoient fort attentivement, nous interrogeoient fort paisiblement, & se resjouissoient fort honnestement, accompagnans souvent ces visites de quelque petit present, ou du reste de sagamité, disant: Chataronchesta, avez vous de faim, Sega, mangez, mais pour mon particulier j'en prenois fort rarement, tant à case qu'il sentoit pour l'ordinaire trop le poisson puant, que pour ce que les chiens y mettoient souvent leur nez, & les enfans leur cueillier avec quoy ils mangeoient à mesme.

Comme par deçà l'on presente à boire aux amis, les Sauvages qui n'ont que de l'eaue à boire pour toute boisson, & qui boivent fort rarement, presentent le petunoir tout allumé à leurs amis, & à tous ceux qui leur rendent quelque visite, & nous tenans en cette qualité, ils nous en presentoient de fort bonne grâce. Mais comme je n'en ay jamais voulu user, je les en remerciois avec la mesme grace, & n'en prenois nullement, dequoy ils restoient au commencement fort estonnez, pour ny avoir personne en tous ces pays là qui n'en use, pour à faute de vin, & d'espices, eschauffer cet estomach, & aucunement corrompre tant de cruditez provenantes de leur mauvaise nourriture.

Pendant les grandes neiges, nous estions souvent contraints de nous attacher, des raquettes sous les pieds, ou pour aller au village, ou pour aller querir du bois, d'autant que n'y ayant sentier ny chemin frayé, nous n'eussions pu facilement nous retirer des neiges avec nos sandales de bois. Les Sauvages en usent de mesme comme choses aysées, car avec icelles l'on n'enfonce point, & si on fait bien du chemin en peu de temps, & plus qu'on ne feroit sans icelles.

Ces Agnonra, comme nos Hurons les appellent sont deux ou trois fois grandes comme les nostres. Les Montagnais, Canadiens, & Algoumequins, hommes & femmes avec icelles suivent la piste des animaux qu'ils font harceler & arrester par leurs chiens, puis l'abattent à coups de flesches, & d'espée emmanchées au bout d'une demie picque, qu'ils sçavent dextrement darder: aprés ils se cabanent, se consolent & se resjouissent là du fruict de leur travail, & sans ces racquettes ils ne pourroient courir l'eslan, ny le cerf, & par consequent, il faudroit qu'ils mourussent de faim en temps d'Hyver, si les autres bestes ne suppleoient.

Lors que pour quelque necessité ou affaire particulière, ils nous falloit aller d'une bourgade en une autre, nous allions librement loger & manger en leurs cabanes, ausquelles ils nous recevoient & traitoient fort humainement, bien qu'ils ne nous eussent aucune obligation, car ils ont cela de propre d'assister les passans, & recevoir courtoisement entr'eux toute personne qui ne leur est point ennemie; & à plus forte raison ceux de leur Nation, qui se rendent l'hospitalité reciproque, & assistent tellement l'un l'autre, qu'ils pourvoyent à la necessité d'un chacun, sans qu'il y ayt aucun pauvre mendiant parmy leurs villes, bourgs & villages, comme j'ay dit ailleurs, de sorte qu'ils trouvoient fort mauvais entendans dire qu'il y avoit en France grand nombre de ces necessiteux & mendians, & pensoit que cela fut faute de charité, & nous en blasmoient grandement, disans que si nous avions de l'esprit on donneroit bon ordre à cela, les remedes estans faciles.

Mais comme une amitié requiert une autre amitié, & un don un autre present, il est plus que raisonnable que nous autres qui leur sommes estrangers, & ausquels ils n'ont aucune obligation, qu'allans loger chez eux, & vivans à leurs despens, nous leur donnions tousjours quelque chose pour y estre tousjours les biens venus, autrement ils vous estimeroient Onustey, c'est à dire, chiche & avare, & à la fin vous n'y seriez pas si bien receus que du passé. Un peu de petun, de rassades, quelques aleines, ou autres petites choses, vous peuvent conserver leur amitié, & l'affection de vous recevoir tousjours courtoisement & traicter amiablement, comme j'ay esté par toutes leurs terres.

Du pays des Hurons, nombre du peuple. De leurs villes, villages, & cabanes, &, comme nous devons renoncer à nostre patrie pour vivre en paix en celle d'autruy.

CHAPITRE XI.

Bien que nostre vraye patrie soit le Paradis, auquel seul nous devons aspirer, & non aux choses de la terre. Si est-ce que l'amour du pays de nostre naissance nous est si naturel qu'encores que nous nous voulions resoudre de l'abandonner, si ne pouvons nous pourtant l'oublier disoit le Sertorius Romain. C'est pourquoy Socrates pour aucunement moderer l'imperfection & la passion de cette inclination naturelle, defendit à ses Disciples de dire cestuy-cy, ou celuy là est mon pays, afin qu'ils ne peussent dire, cecy est à moy, & cela est à toy, pensant par là couper la source de toutes les querelles, procès, & debats, qui demeureroient esteins à son advis, si toutes choses estoient possedées en commun.

Et à ce propos Plutarque au livre d'exil, raconte que Hercules le Thebain, ayant esté interrogé par les Sidoniens de quel pays il estoit naturel, respondit ainsi. Je ne fuis pas de la grande cité de Thebes, ny de la tres-renommée Athenes, ny moins de Lycaonie, ains suis naturel de toute la Grece. Grandement fut estimé par les Grecs cette responce d'Hercules, pour s'estre nommé naturel de Grece. Mais beaucoup plus fut prisée celle de Socrates, ayant esté enquis par le grand Sacrificateur Archites d'où il estoit auquel il respondit: Je ne suis de Thebes comme Thesiphonce, ny des Athenes comme Agesilaus, ny de Lycaonie comme Platon, moins de Lacedemone comme Lycurgus, mais suis né au monde, & naturel de tout le monde.

C'est une leçon qui devroit servir à beaucoup & particulièrement aux Religieux, car qu'est-il de besoin que l'on sçache, ce Frere, est de ce pays là, de cette ville là, il est de bonne maison, il est pauvre, il est riche puisqu'ayant Renoncé, au monde & à tout ce qu'il y pretendoit, il ne doit plus rien avoir à démesler avec iceluy. C'est aussi une vaine curiosité aux seculiers de s'en vouloir informer, pour esgaler l'honneur qu'ils leur rendent non au pois de leur vertu, mais à l'once de ce qu'ils ont quitté, comme si l'honneur n'estoit deu qu'aux apparences extérieures, à l'exclusion des vertus internes, lesquelles Dieu seul cherit sans distinction du pauvre ou du riche.

Or nos Hurons encores barbares n'ont pas esté instruicts en une si bonne escole qu'ils voulussent penser en un seul Paradis, ils disent franchement leur qualité & au delà, & croyent que ce leur soit honneur de haut louer leur pays, quoy qu'assez mal garny en comparaison de plusieurs autres contrées, qui se retrouvent plus vers le Su, mais comme il n'est pas encores des pires, je vous en feray la description telle que je l'ay deu sçavoir, laquelle vous sera d'autant plus utile que vous aurez de volonté d'y voyager.

Premièrement il est situé sous la hauteur de quarante quatre degrez & demy de latitude, & selon aucuns le Soleil se leve six ou sept heures plus tard sur leur Orison que sur celuy de Paris, tellement qu'il est icy environ six heures du matin, qu'il n'est encor aux Hurons que unze heures ou minuit du jour précèdent, & la supputation en est bien faite, laquelle je rapporte simplement comme je l'ay apprise.

Ce pays est tres-beau & agréable, fort deserté & traversé d'estangs, & de lacs, avec des beaux ruisseaux qui se desgorgent dedans ce grand lac, que nous appellons la mer douce. Il est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & grandes prairies qui portent quantité de bon foin, auquel les François mettent le feu sur le pied quand il est sec, non pour en profiter, mais pour se recreer.

Il y a aussi en plusieurs endroits quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine; j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs ensemancez de bon grain: je fus de mesme trompé aus pois sauvages, où il y en a en divers endroicts aussi espais, comme, s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour monstrer evidemment la bonté de la terre, un Sauvage du village de Toenchen ayant planté dans un coin de son champ un peu de pois qu'il avoit apporté de Kebec rendirent en quantité leur fruicts deux fois plus gros que leur semence, dequoy je m'estonnay, n'en ayant point veu par tout ailleurs de si beaux.

Il y a de belles, forests, peuplées de gros chesnes, fouteaux, herables, cedres, sapins, ifs, & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres provinces du Canada que nous avons veuës: & sont tousjours d'autant plus belles, le pays plus beau, & les terres meilleures, que plus on avance tirant au Su: car du costé du Nord les terres sont plus sablonneuses, le pays plus montagneux, & les forests plus desgarnies de gros bois, sinon de cedres qui croissent mesme jusques dans les veines des rochers-, comme je vis voyageant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.

Il y a plusieurs contrées ou provinces au pays de nos Hurons qui portent divers noms, & sont gouvernées par divers Capitaines ou chefs généraux & particuliers dependans & independans; celle où commandoit le grand Capitaine Atironta s'appelle Renarhonon, celle d'Entanaque s'appelle Arigagnongueha, & la Nation des Ours qui est celle ou nous demeurions sous le grand Capitaine Anoindaon s'appelle Atingyahointan, & en cette estendue de pays il y a environ vingt ou vingt cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres sont fortifiez, de longues boises de bois à triples rangs, à la hauteur d'une longue picque entrelassées les unes dans les autres, & redoublées par dedans de grandes & grosses escorces de huict à neuf pieds de haut, par dessous il y a de grands arbres esbranchez posez de leur long sur les troncs des arbres faits en fourchettes, fort courtes pour les tenir en estat, puis au dessus de ces pallissades & fermetures, il y a des galleries ou guerittes qu'ils appellent Ondaqua, lesquelles ils garnirent de pierres en temps de guerre pour ruer sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'il y pourroit appliquer. On y monte par une eschelle assez mal façonnée, & difficile, qui est faite d'une longue piece de bois charpentée de plusieurs coups de haches, pour tenir ferme du pied en montant.

Les villes & villages de nos Hurons sont permanans, & ne se changent point sinon lors que trop esloignez des bois, ils ont de la peine d'en avoir. Et en second lieu quand leurs heritages sont tellament amaigris & deseichez (à faute de fumier) qu'ils ne peuvent plus produire leur bled à la perfection ordinaire, ce qui arrive de dix, vingt, trente, & quarante ans, plus ou moins selon les contrées, la bonté des territoires, ou l'esloignement des forests, au milieu desquelles ils bastissent tousjours leurs bourgs & villages pour les commoditez qu'ils en reçoivent, car auparavant que tous les bois des environs soient consommez, il y va un grand temps, de maniere qu'il n'y auroit plus qu'à trouver l'industrie de fumer les terres, ou de semer, en de nouvelles places leur bled d'Inde, qu'ils sont accoustumez de planter tous les ans dans les mesmes trous des années precedentes, qu'ils seroient comme nous des eternitez en un mesme lieu, car pour le bois ils ont l'invention de l'amener en temps d'Hyver, par sus les neiges, attaché sur de certaines traisnées ou planchettes de cedre fort commodement.

Leurs cabanes qu'ils appellent Ganonchia, sont faites comme j'ay dit en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces d'arbres, longues de vingt cinq à trente toises plus ou moins, selon qu'il eschet (car elles ne sont pas toutes d'une egale longueur) & larges de six, laissant par le milieu une allée de dix à douze pieds de large, qui va d'un bout à l'autre de la cabane, aux deux costez de laquelle il y a une maniere d'establie, qu'ils appellent Endicha, de mesme longueur & de la hauteur de quatre ou cinq pieds, où ils couchent en Esté pour eviter l'importunité des puces dont ils ont en quantité, & en Hyver au bas sur les nattes devant le feu arrangez les uns joignans les autres pour estre plus chaudement, les enfans au lieu plus commodes & les pere & mere aprés, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny pied, ny chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour se reposer, que de s'estendre, en la mesme place où ils se trouvent assis, & s'affubler la teste dans leur robe sans autre couverture, ny lict, qui est une façon de se coucher aysée, & qui le continue à petit fraiz.

Ils emplissent de bois sec pour brusler en Hyver, tout le dessous de ses establies, mais pour les grosses busches, qu'ils appellent Anemeuny qui servent à entretenir le feu posées à terre par un des deux bouts & eslevées de l'autre sur une pierre, ou bout de tizon, ils en font des piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils appellent Aque. Toutes les femmes s'aydent à faire ceste provision de bois, qui se faict dés les mois de Mars & d'Avril, & avec cet ordre en peu de temps chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.

Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymans mieux l'aller chercher bien loin, qu'avoir moins de peine & en avoir de mauvais ou qui fasse fumée, c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair & bien faict: avec peu de bois, que s'ils: ne rencontrent point d'arbre secs à leur gré, ils en abbatent de ceux qui ont les branches mortes, lesquelles ils mettent par esclats & couppent de longueur comme les cotrets de Paris. Pour le fagotage, ils ne s'en servent point du tout, non plus que du tronc des gros arbres qu'ils abbatent, lesquels ils laissent là pourrir sur la terre faute de scie pour les scier, ou d'industrie pour les mettre en pièces, qu'ils ne soient secs & pourris, & pour nous qui n'y prenions pas garde de si prés, nous nous servions du premier venu, sans employer tout nostre temps à en aller chercher si loing, car c'estoit à nous mesmes à y pourvoir, & non aux Sauvagesses, qui ne nous en donnoient que par courtoisie ou par presents reciproquez d'autres de pareille valeur, sinon lors que nous estions logez dans leurs cabanes.

En une cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, & l'autre de l'autre, & telle cabane aura jusqu'à 8 10 ou 12 feux qui font 24 mesnages, & les autres moins, selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en recoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au faiste de leur Cabane par où fort la fumée.

Ces cabanes n'ont aucune cloison ou separation, qui puisse empescher de porter sa veuë d'un bout à l'autre & voir ce qui s'y passe, neantmoins ils y demeurent tous en paix & sans aucune confusion n'y bruits, chacun dans son département avec ce qui leur appartient, qui n'est ny enfermé, ny clos de clefs ou de serrures. Aux deux bouts il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorce, dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, aprés qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de chacun de leur logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellent Ouaronta, où ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs fourures, vivres & autres choses, peur des souris, & pour tenir les choses seichement.

Pour le poisson duquel ils font provision pour leur Hyver, aprés qu'il est boucané & bien deseiché, ils le serrent en des tonneaux d'escorce, qu'ils appellent Acha, excepté Leinchataon, lequel ils n'esventrent point & le pendent au haut de leur cabane attaché avec des cordelettes peur des souris & d'une mauvaise odeur qu'il rend en temps chaud, telle que personne ne la pourroit souffrir îcy.

Crainte du feu, auquel ils sont assez sujects, ils serrent ordinairement ce qu'ils ont de plus précieux dans des tonneaux d'escorces, qu'ils enterrent en des fosses profondes qu'ils font au coin de leur foyer, puis les couvrent de la mesme terre, & par ce moyen sont conservez non seulement du feu, mais auffi de la main des larrons, pour n'avoir d'autre coffre ny armoire en tout leur mesnage que ces petits tonneaux. Il est vray qu'ils se font fort peu souvent du tort les uns aux autres; mais encore, s'y en pourroit il trouver de meschans, qui vous feroient du desplaisir s'ils en trouvoient l'occasion, car l'object, esmeut la puissance, dit le Philosophe, & l'occasion faict le larron.

Des exercices ordinaires des Hurons, & des pauvres mendians & vagabons, & comme les Canadiens cabanent & courent les bois.

CHAPITRE XII.

CE bon Legislateur des Atheniens Solon, fist une Loy dont Amafis Roy d'Egypte avoit esté jadis Autheur; laquelle obligeoit un chacun de monstrer tous les ans d'où il vivoit par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire il estoit puny de mort. Et le bon Empereur Marc Aurelle, faisant mention de l'ancienne diligence des Romains, escrit qu'ils s'employerent tous avec telle ardeur aux labeurs & travaux, qu'ils ne peurent oncques trouver en toute la Cité de Rome un homme oisif, pour porter une lettre à deux ou trois journées.

C'estoit une occupation sans exemple & qui tesmoignoit le bon ordre de leur Republique, dans lesquelles on ne doit jamais souffrir ceux qui pouvans gaigner leur vie par un honneste travail ne font mestier que de volleries & brigandages, comme cela n'est que trop ordinaire par toute la France & particulierement à Paris, où souvent ils passent pour honnestes gens, mais le pis est que comme ils ne se contentent pas de la mediocrité à laquelle ils preferent le luxe & la delicatesse, ils mettent souvent vostre vie en hazard, pour l'avoir avec la bource.

Les Chinois desquels nous devrions imiter les Loix (quoyque Payens) ont aussi trouvé l'invention de bannir d'entr'eux les fainéants & paresseux, par une ordonnance inviolablement observée, à tous les pauvres, sous tres-grieves peines, de mandier par les rues, & à qui que ce soit de leur donner, n'y ayant que les seuls, Religieux Chinois à qui il est permis de quester, & chercher leur vie de porte en porte, comme pardeça les FF. Mineurs.

Mais pour ce qu'il sembleroit que ce seroit tout à faict bannir la charité & l'humanité du milieu d'eux, ils ont des Hospitaux Royaux en grand nombre par tout le Royaume, pour loger, nourrir, & entretenir les vrays pauvres, s'entend ceux qui n'ont aucun moyen de travailler & gaigner leur vie, & non les autres qui peuvent faire quelque chose, lesquels sont contraincts de servir pour leurs despens, ce qui est plus que raisonnable, car qu'elle apparence y auroit il de nourrir du bien des pauvres, ceux qui ont de la santé assez pour n'estre point pauvres & vivre honnestement accommodé.

C'est pour la mesme raison que les Aveugles n'y sont point exempts de travailler, ny admis dans les Hospitaux, s'ils ne sont vieux & cassez, & ne leur est non-plus permis de tracasser & mandier par les rues, ny par les Temples, comme ils font à Paris, au grand destourbier de ceux qui prient Dieu. Mais on les oblige chez les cordiers & Potiers d'estain, pour tourner les roues, & faire plusieurs autres exercices où il ne faut point d'yeux. Nous voyons mesmes nos vieilles Huronnes, qui pour avoir la veue debile, ne demeurent pas pour cela tousjours oyseuses; elles s'employent d'elle mesmes à esgrener le Maiz hors des épics, à filer, pleurer les morts, & à plusieurs autres petites occupations compatibles à leurs infirmitez.

On employe les manchots & estropiez en d'autres choses selon leurs incommoditez, & les culs de jattes à faire des espingles & esguilles, à coudre des habits & faire plusieurs autres petits exercices des mains. Mais pour les playez & ulcerez, il est croyable qu'ils y sont moins frequens que par deça, puis que la mendicité leur est interdite, & que s'ils entrent dans les Hospitaux, leurs playes sont visitées & eux oeilladez de prés, pour eviter aux tromperies & artifices, desquels plusieurs gredins & caymans uzent, pour entretenir leurs playes & tirer la quinte-essense des bources. Que si on y prenoit garde de prés, on feroit souvent icy des miracles sans miracles, en des personnes que l'oeil gueriroit sans medicament, & m'estonne comme à Paris, & aux autres bonnes villes de la France, il n'y a des Chirurgiens gagez pour y donner ordre, puis que les abus y sont si frequens que personne n'en peut douter, du moins les vrays pauvres & malades seroient secourus & les trompeurs chastiez ou banis.

Nos Sauvages ne sont point en peine de dresser des Hospitaux pour les malades, ny de deffendre la mandicite aux vagabonds, car chacun a soin de ces malades, & aucun n'est tellement vagabond qu'il doive vivre aux despens d'autruy. Ils ne sont point neantmoins si exacts observateurs que d'employer le temps avec un soin si particulier des anciens Romains, mais encore ont ils quelques occupations & exercices particuliers, ausquels ils s'adonnent & employent aucunement le temps. Les hommes vont à la chasse, à la pesche, à la guerre, à la traicte, & font des cabanes & canots ou les outils propres à cela; le reste du temps à la vérité ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festin, & ne veulent s'entremettre d'aucun ouvrage qui soit du devoir de la femme sans grande necessité, & par ainsi jouissent de beaucoup de repos qu'on ne jouyt pas icy.

Ce n'est pas neantmoins en cela que consiste leur bon-heur, principallement, mais c'est en ce qu'ils n'ont aucune passion pour les biens & richesses de la terre, qu'ils possedent comme ne les possedans point, ainsi que dit l'Apostre. N'ont aucun procés, noises ou debats, pour les deffendre, & ne sçavent que c'est de condemnation, de Juges, de tailles, subsides, ny de prison, que pleust à Dieu qu'ils fussent convertis, mais à mesme temps qu'ils seront faicts Chrestiens, je crains bien fort qu'ils perdront leur simplicité & repos, non que la Loy de Dieu porte ceste necessité, mais la corruption glissée entre les Chrestiens se communique facilement entre les barbares convertis, qui succent avec la doctrine des Saincts, le mauvais esprit de ceux qui les fréquentent.

Ils ont l'exercice du jeu tellement recommandable & coustumier, qu'ils y employent une bonne partie du temps qui leur reste des autres occupations plus serieuses, ausquelles ils s'addonnent assez peu souvent, & que la necessité ne les y contraigne. Ils sont fort beaux joueurs & patiens, car encores que la chanse ne leur en die point, ils ne s'en faschent pas, & perdent aussi gayement du moins extérieurement, que s'ils estoit en chanse, dont j'en ay vu, quelqu'uns s'en retourner en leur village tout nuds, chantans alaigrement aprés avoir tout perdu au nostre, & est une fois, arrivé qu'un Canadien perdit (aprés toutes ses hardes) & sa femme & ses enfans contre le sieur Du Pont Gravé, lequel les luy rendit aprés volontairement, & de bonne volonté, car il n'eust pas voulu se charger d'un tel attirail, qui luy eust apporté plus de peine que de profit, & neantmoins, il estoit en luy de les retenir sans que le Sauvage l'eut pu trouver mauvais.

Les hommes ne s'adonnent pas seulement au jeu de joncs nommé Aescaya qui sont trois ou quatre cens petits joncs blancs, également couppez de la grandeur d'un pied ou environ, mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu, comme de prendre une grande escuelle de bois, & dans icelle avoit cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes de la grosseur du bout du petit doigt & peintes de noir d'un costé & blanche ou jaune de l'autre, & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour selon qu'il eschet, ceste escuelle avec les deux mains qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes se remuans, ils voyent comme au jeu des dez de quel costé elles se reposent & si elles sont pour eux ou non, & pendant que celuy qui tient l'escuelle la frappe & regarde à son jeu, il dit continuellement & sans intermission, Tet, Tet, Tet, Tet, pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy; encor que cela ne sert que d'un amusement, plus tolerable que les choleres de nos joueurs de cartes & de dez, qui s'emportent à leurs premières passions.

O bon Jesus, il n'y a pas jusqu'a un tas de mauvais garçons, que ne cessent de blasphemer au jeu, comme si offencer un Dieu nous devoit faire profiter ou plustost périr dans ses disgraces. Ah mal-heureux! qui as pris l'habitude de jurer, tous les vices doivent estre abhorrez, mais celuy du blaspheme plus que tous les autres, car il n'y a vice qui ne puisse causer quelque delectation & non jamais le blaspheme, & par consequent moins excusable que les autres, qui tous nous meinent à la damnation.

Pour le jeu ordinaire des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par fois des hommes & garçons avec elles, est particulièrement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé & jaunes de l'autre, lesquels elles prennent avec la main comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur une peau qui leur sert de tapis, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes, ou autres bagatelles de leurs compagnes, & n'ont jamais de monnoye d'or ou d'argent, car ils n'en ont aucune cognoissance ny usage, de manière que quand il est mesme question de trafique ou achat de marchandise ils ne font qu'eschanger une chose pour une autre.

Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelqu'uns de leurs villages, ce que nous appellons en France, porter les momons; car ils envoyent le cartel de defy aux autres villages, pour les faire venir jouer avec eux & gaigner leurs ustencilles s'ils peuvent, & cependant les festins ne manquent point, car pour la moindre occasion la chaudière est sur le feu, particulierement en Hyver, qui est le temps auquel principallement ils festinent & se resjouissent ensemblement pour passer plus doucement la rigueur de la saison.

Ils ayment la peinture, & y reusissent assez industrieusement pour des personnes qui n'y ont point d'art, ny d'instrumens propres, & font des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques, tant en relief de pierres, bois, & autres semblables matieres, qu'en platte peinture sur leur corps qu'ils font non pour idolatrer, mais pour contenter leur veuë, embellir leurs callumets & orner le devant de leurs cabanes.

Pendant l'Hyver, du filet que les femmes & filles ont disposé, les hommes en font des rets & seine & pour pescher & prendre le poisson, jusques sous la glace, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits, dont en voicy la méthode.

Ils font, à grands coups de hache un trou assez grandelet dans la glace d'un lac ou de la riviere; ils en font d'autres, plus petits, d'espaces en espaces, & avec des perches ils passent une fiscelle de trous en trous par-dessous la glace: ceste fiscelle aussi longue que les rets qu'on veut tendre, se va arrester au dernier trou, par lequel on tire, & on estend dedans l'eau toute la rets qui luy est attaché. Quand on les veut visiter, on les retire par la plus grande ouverture, pour en recueilir le poisson, puis il ne faut que retirer la fiscelle pour les retendre, les perches ne servans qu'à passer la première fois la fiscelle.

Ils font aussi des fleches avec le cousteau fort droictes & longues & n'ayans point de cousteaux, ils se servoient anciennement des pierres tranchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigle, par ce qu'elles sont fermes & se portent bien en l'air. Ils accommodent la pointe avec de nos fers qu'on leur traicte à Kebec, ou bien avec une pierre acerée qu'ils collent dans le bout de la flèche fendue avec une colle de poisson tres-forte. Ils font les cordes de leurs arcs avec des boyaux du nerfs d'animaux, de mesme celles des raquettes, qui leur servent pour aller sur la neige au bois & à la Chasse puis des massues de bois pour la guerre, assez bien faictes, & des pavois de cedre, qui leur couvrent presque tout le corps, & d'autres plus petits faicts de cuir bouilly.

Ils font aussi des voyages par les lacs & rivieres qui sont frequentes dans le païs, jusques en des nations fort esloignées, où ils traictent & eschangent de leurs marchandises pour d'autres, qui leur font besoin & desquelles leur païs manque, mais ils n'entreprenent pas ordinairement ces voyages de longs cours, inconsideremment & sans en avoir premierement eu la permission des Chefs; lesquels en un conseil particulier, ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité d'hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement le pourroit faire à toute rigueur, mais il en feroit blasmé & estimé mal advisé & incivil.

J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoisins venir au bourg S. Joseph, demander congé au Capitaine Onorotandi, frere du grand Capitaine Auoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le païs des Hurons. De mesme il falloit avoir la permission & congé d'Auoindaon, pour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre le maistre en son pais, aussi ne laissent ils passer aucun d'une autre nation par leurs terres, pour la traicte, sans estre recognus & gratifier de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement & faire du desplaisir si on vouloit.

Sur l'Hyver que le poisson se retire sentant le froid, comme au mois de Juillet & d'Aoust sentant le chaud, les Sauvages errants comme sont les Canadiens, Algoumequins, Etechemins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la venaison. Pour nos Hurons, Honquerons & autres peuples sedentaires, ils ne quittent point leurs villes & villages, que pour les raisons que j'ay deduites cy-dessus, au chapitre precedent.

Lors que ces peuples errants ont faim, ils consultent l'Oracle, & aprés s'en vont l'arc en la main & le carquois sur le dos, la part que leur Medecin leur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils n'aboyent point, toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle ayant trouvée ils la poursuivent courageusement & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'ayent terrassée, & en fin l'ayant navrée à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe, lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curée aux chien, festinent & emportent le reste. Que si la beste pressée de trop prés rencontre une riviere, la mer, ou un lac, elle s'eslance librement dedans, & nos Sauvages aprés ou ils luy donnent le coup de la mort, s'ils ont des canots prest, comme ils firent à Gaspey, un jour avant mon arrivée.

Or pour ce que plusieurs pourroient penser qu'estans les Montagnais errants, ils vivent en bestes en leur hivernement, je vous ay icy mis l'ordre qu'ils y tiennent, qui est une coustume louable, car voulans se départir & courir les montagnes & les bois, ils font une reveuë de la Quantité de femmes vesves, petits enfans & de personnes qui ne peuvent avoir leur vie par le moyen de la chasse, & les départent par les familles également, ostans des enfans où il y en a beaucoup, pour les mettre où il y en a moins, & ainsi des autres personnes inutiles. Et pour ce qui est des hommes & garçons capables de la chasse, s'il y a quelque famille qui en manque, on en tire de celles qui en ont trop pour en accommoder de moins accommodées. Il n'y a que les filles de mauvaise vie, à qui on a peine de trouver place, pour autant qu'elles sont en opprobre parmy ceux de leur nation, comme les filles desbauchées icy.

Tout cest accommodement estant faict, si les neiges sont assez hautes, ils donnent ordre qu'en chaque famille il se fasse des traisnes de bois, d'environ un pied de large, & huict ou dix de long, un peu courbées par le bout de devant, sur lesquelles ils chargent tous leurs pacquets vivres & emmeublement avec les petits enfans, qui ne peuvent marcher, si les meres n'ayment mieux les porter sur leur dos emmaillottés sur une petite planchette, à la façon de nos Huronnes, & en cette manière courent les bois s'ils ne prennent les rivieres.

Estans arrivez au lieu où ils doivent camper, les jeunes femmes & filles ayans la hache en main vont par ces grandes forests coupper quinze ou vingt perches, plus ou moins, selon la grandeur de la cabane qu'ils ont à faire. Cependant les vieilles femmes & aucunefois les hommes, en ayans designé le plan vuident la neige avec leurs pelles, qu'ils font & portent expres pour ce suject. La place se faict ronde ou en quarré à la volonté du maistre Architecte, profonde selon la hauteur des neiges de deux, trois, jusques à quatre pieds, de manière que la neige leur sert comme d'une muraille qui les environne de tous costez, excepté par l'endroit où on la fend, pour faire la porte que l'on tient fort basse.

Les perches estans apportées on les plante sur le haut de la neige., puis on jette sur ces perches qui s'approchent un peu par en haut quatre ou cinq rouleaux d'écorces cousues ensemble commençant par le bas, comme font les recouvreurs des maisons, la neige que l'on a à dos, est aprés couverte de petites branches de cedre ou de pin, dequoy la maison est aussi pavée, haute ou basse selon qu'il eschet, car en aucunes on s'y tient facilement debout & en d'autres non. L'huis du logis n'est autre qu'une meschante peau d'Eslan attachée à deux perches, qui servent de porte, dont les jambages du palais, sont la neige mesme, soustenue de quelque bois.

Je ne sçay si l'on pourroit assez exagerer la peine & les incommoditez que l'on souffre dedans ces chetifs palais, où l'on experimente par fois les deux extremitez, un extreme chaud tel que l'on est à demy rosty, ou un extreme froid, tel que l'on est à demy glacé, & puis les chiens nous inportunent sans cesse pour avoir place auprés de vous, mais la fumée selon les vents en est insupportable, comme la faim quand la chasse n'est pas bonne, un autre puissant divertissement d'esprit.

S'ils n'ont dessein que demeurer une seule nuict en un mesme lieu, ou deux, ou trois au plus, ils n'y apportent point tant d'invention, particulierement lors qu'ils n'ont point de petits enfans, car à peine font ils de cabanes, & si ce sont chasseurs, ils se contentent de coucher sur la neige au pied d'un arbre, ou pour le plus ils font un trou dans la neige, auquel ils font du feu & se couchent auprès, dormans là aussi gaillardement, que nous sçaurions faire icy sur un bon lict.

Ils se cabanent ordinairement plusieurs mesnages ensemble, & ne se servent que d'un feu à deux, à la manière de nos Hurons, mais il y a cela de difference que nos cabanes Huronnes sont bonnes & solides, grandes & spacieuses, & pour ce ordinairement froides si on n'en bouchoit les advenuës, là ou les Montagnaises sont petites, basses, reeerrées, & facilement eschauffées, si on y apporte tant soit peu de soin.

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