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Les prisonniers que les Mexicains obtenoient, estoient menés en haut devant la porte du grand Temple, où le souverain Prestre, leur ouvroit la poictrine avec un cousteau, & leur arrachoit le coeur, qu'il monstroit premierement au Soleil, luy offrant ceste chaleur. & ceste fumée, puis il le jettoit au visage de l'Idole. Les autres Prestres donnoient après du pied aux corps, qui roulant par les degrez s'en alloit en bas, où ceux qui les avoient pris à la guerre se les partageoient & en faisoient des festins solemnels, presque à la maniere de nos Sauvages.
Voyage de nostre Frere Gervais au Cap de Victoire, & de la manière que furent amenez & receus deux prisonniers Hiroquois par les Montagnais.
CHAPITRE XXIX.
J'Ay faict mention au Chapitre precedent, mais fort succinctement, de la manière que sont amenez & receus entre les Montagnais, leurs prisonniers de guerre, dont ils sont en quelque chose differents des autres nations qui ne donnent point tant de part aux femmes en leurs victoires, estans d'ailleurs assez satisfaictes au repos de leur mesnages & à la douceur, à quoy il semble que nos Huronnes soient enclinés & moins interessées en ces actions de guerre que les errantes.
Nostre Frere Gervais m'a appris, que comme il fut envoyé par le R. P. Joseph le Caron Supérieur de nostre Convent de Kebec dans une barque, avec le R. P. Lallemand Jesuite, pour les trois Rivieres, à dessein d'apprendre des Hurons (qui s'y devoient trouver) des nouvelles de nostre Pere Joseph de la Roche, qui estoit dans leur pais, & d'y monter s'il eust esté necessaire pour son secours. Estans là arriverent sur le soir trois canots de jeunes Montagnais, volontiers qui malgré leurs parens & Capitaines estoient partis pour la guerre contre les Hiroquois, pour y mourir, ou pour en ramener des prisonniers, comme ils firent.
Il dit qu'ils venoient chantans tout de bout dans leurs canots, comme personnes fort contantes & joyeuses & que de loin qu'on les apperceut & qu'on pû discerner leur chant & leur posture, on jugea à leur mine, qu'ils venoient de le guerre, & qu'asseurement, ils avoient autant de prionniers, comme ils repetoient de sons à la fin de chacun couplet de leur chanson la sillabe ho, ce qui fut trouvé véritable, car ils la repetoient deux fois, aussi avoient ils deux prisonniers.
Ils en font de mesme quand ils ne rapportent ue les testes de leurs ennemis, ou leurs perruques escorchées, lesquelles ils attachent chacune au bout d'un long bois, arrangez sur le devant de leurs canots, pour faire voir leur prouesse & la victoire obtenue sur leurs ennemis à ceux qui leur doivent une honorable reception pour ces exploicts.
Le bon Frere Gervais, desireux de voir ces prisonniers de plus prés & sonder si pourroit obtenir leur delivrance, se fist conduire à terre avec le R. P. Lallemand, & de là entrèrent dans les cabanes, pour voir ces pauvres prisonniers, qu'ils trouverent chez un Sauvage, nommé Mecabo ou Martin par les François, qui nous estoit grand amy.
Son gendre appellé Napagabiscou, & par les François Trigatin, fils d'un père nommé Neptegaté, c'est à dire homme qui n'a qu'une jambe, non qu'il fut boiteux, mais estoit son nom de naissance. Ce Napagabiscou estoit Capitaine des sept autres barbares, qui l'avoient accompagné à la guerre centre les Hiroquois, d'où ils avoient amenez ses deux prisonniers, lesquels ils avoient surpris occupés à la pesche du Castor en une Riviere autour de leur village ou bourgade.
Ces pauvres esclaves, l'un aagé d'environ 25 ans, & l'autre de 15 à seize, estoient assis à platte terre proche de ce Capitaine Napagabiscou, festinans en compagnie de plusieurs autres Sauvages, d'une pleine chaudière de pois cuits, & de la chair d'Eslan, avec la mesme gayeté & liberté que les autres, du moins en faisoient ils le semblant, pour n'estre estimez poltrons ou avoir peur des tourmens, desquels ils avoient des-ja eu le premier appareil, capable de pouvoir tirer des larmes de personnes moins constantes, car pour moindre mal, nous crions bien à l'ayde.
Le bon Frere dit, qu'on leur avoit des-ja arraché les ongles de tous les doigts des mains, puis bruslé le dessus avec de la cendre chaude, ordinairement meslée de sable bruslant, pour en estancher le sang. L'un d'eux avoit aussi esté tres-bien battu par une femme Montagnaise, qui luy mordit le bras, dont elle mangea une grande piece, disant: que c'estoit en vengeance de la mort de son fils, qui avoit esté pris & mangé en leur païs.
Ils avoient aussi esté tres-bien battus en les prenais & part les chemins dont ils estoient presque tout brisez de coups, particulierement le plus jeune, qui ne pouvoit quasi marcher d'un coup de massue qu'il avoit receu sur les reins, sans que cela l'empechast de la mine gaye & joyeuse, & de chanter avec son compagnon, mille brocards & imprecations à l'encontre de Napagabiscou, & de toutes les Nations Montagnaises,& Algomequines, qui ne se faschoient nullement d'entendre un si fascheux ramage, telle estans leur coustume, qui seroit meritoire si elle estoit observée pour Dieu, ou à cause de Dieu, mais le malheur est qu'il n'y a rien que la seule vanité qui les porte d'estre estimé inesbranlable pour les injures, & pleins de courage dans les tourmens.
Il y a une autre raison qui ayde encore à leur constance & fermeté, c'est qu'en faisant voir un si grand mespris des injures & des tourmens, ils croyent intimider ceux qui leur font souffrir; & que si facillement ils n'oseront plus aller à là guerre contre une Nation si belliqueuse & constante, & que ce sera assez pour eux de se tenir doresnavant sur leur garde, peur qu'on ne vienne venger sur leurs testes, la mort de ces pauvres patiens, & que s'ils se monstroient timides & effeminez, ou pleuroient pour les tourmens, on retourneroit librement en leur pays pour attraper de ses femmes, ainsi appellent ils les hommes impatiens & sans courage.
Le festin estant finy, l'on les mena en une autre grande cabane, où quantité de jeunes filles, & garçons se trouverent pour la dance qu'ils firent à leur mode, dont les deux prisonniers estoient au milieu qui leur servoient de chantres pendant que les autres dançoient autour d'eux, si eschauffez qu'ils suoient de toutes parts.
Leurs postures & leurs grimasses sembloient de Demons. Ils frappoient du tallon en terre de telle force que le bruit en retentissoit par tout, car c'est leur mode de se demener fort, particulierement les jeunes hommes, qui n'avoient pour tout habit qu'un petit brayer devant leur nature.
Les filles estoient un peu plus decemment couvertes, & plus modestes en leurs actions, car en dançans elles avoient les yeux baissez, & les deux bras le long de leurs cuisses estendus, comme est leur coustume, & non point des Huronnes. Je m'oubliois de parler des violons ou instrumens musicaux, au son desquels, & des chansons des deux chantres, tout le bransle alloit, & se remuoit à la cadence, c'estoit une grande escaille de tortuë, & une façon de tambour de la grandeur d'un tambour de basque, composé d'un cercle large de trois ou quatre doigts, & de deux peaux roidement estenduës de part & d'autre, dans quoy estoient des grains de bled d'Inde, ou petits caillous pour faire plus de bruit: le diamettre des plus grands tambours est de deux palmes ou environ, ils le nomment en Montagnais Chichigouan; ils ne le battent pas comme on faict par deça mais ils le tournent & remuent, pour faire bruire les caillous qui sont dedans, & en frappent la terre tantost du bord, tantost quasi du plat, pendant que tout le monde dance.
Voyla tout ce qui est des instrumens musicaux du pays, sinon qu'il se trouva quelques petits garçons assis au milieu de la dance auprés des prisonniers, qui frappoient avec des petits bastons sur des escuelles d'escorces à la cadance des autres instrumens pour servir de basses. Mais quand aux chansons elles estoient de divers airs, & au bout de chacun les chantres crioient tousjours, ho, ho, ho, & les danceurs, hé, hé, hé, & quelquesfois ché, ché, ché. Et puis tous ensemble à la fin de chaque chanson la voix, ho, ho, coué, coué, roulloit tousjours.
Nostre bon Frere Gervais ayant veu toutes ces ceremonies, fut à la fin contrainct sorti de la cabane avant que tout fut achevé, tant pour l'excessive chaleur, que pour la quantité de poudre qui lui offusquoit les yeux.
Le Magicien ou principal Jongleur qu'ils appellent Manitousiou, nom commun à tous leurs Sorciers, fut à la fin fort bien recompensé de plusieurs des danceurs qui luy donnerent, qui un castor, qui une peur de loutre, une robe de chien, de laquelle il fit grand estat, puis une de castors, & une autre d'ours dans l'excellence, voyla comme il fut grandement bien sallarié & payé, jusques à la valeur de six ou sept robes de castors, qui vaudroient en France plus de quatre-vingts escus, au prix que l'on les y achepte.
Tout cecy n'est pas la fin des mysteres de nos pauvres prisonniers, ils ont encores bien des tours à faire avant que de voir la fin de leur tragedie, les barbares ne sont pas si fort empressez que de vouloir vuider si tost une affaire où ils trouvent tant soit peu de recreation, ou sujet de festiner, le ris, & la cuisine leur est trop recommandable, & la punition de leurs ennemis trop precieuse pour en demeurer là, & s'arrester à si beau jeu, il faut que la feste soit faict entière, & que chacun reste content, qui n'est jamais pendant qu'il y a de quoy, j'en parle comme sçavant, & non pas à la maniere d'un certain Baron, lequel en voulant donner à garder à tout plein de personnes de qualité, avec lesquels nous disnions de compagnie chez son Rapporteur, car comme on fut à la fin du second, il commença à discourir, d'un prétendu voyage qu'il avoit fait parmy les Sauvages du Canada, (nottez il n'y avoit jamais esté) & entre autre chose il s'estendit fort sur la deduction d'un festin que les Barbares luy firent (à son dire) à l'entrée du pays, je le laissay dans ses gayes humeurs jusques à la fin que je luy demanday, Monsieur ou ses pauvres Sauvages avoient ils emprunté la vaisselle, à cela point de response, mon pauvre Gentilhomme demeura muet, & confessa qu'il ne me croyoit, pas si prés.
La dance finie, l'on mena les prisonniers à la cabane de Napagabiscou, ou estoit preparé le souper que Macabo son beau pere luy vouloit faire pour son heureux retour, F. Gervais qui se trouva là present en fut prié, & ne s'en pû excuser, pour ce que comme ce bon Macabo l'aymoit comme son petit fils (ainsi l'appelloit-il) c'eust esté l'offencer que de l'éconduire, car ces bonnes gens là ne considerent pas le degoust que l'on a de leurs sauces, il faut tout prendre en gré, & tesmoigner le mieux que l'on peut, qu'on est fort leur obligé, d'avoir part à leur bonne chère, & à leur amitié, en vérité plus sincere que celle de la pluspart des Chrestiens, ausquels il n'y a à present, que tromperie, mensonge, & dissimulation, jusques aux maisons qui semblent les plus sainctes, cela n'est que trop averé & cognu, au grand regret de tous les gens de bien, & des ames vrayement devotes & candides.
Ce festin estoit composé d'un reste de chair d'eslan de son Hyver passé, moisie & seiche comme du bresil, qu'on mit dans la chaudière sans la laver ny nettoyer, avec des oeufs de canars si vieux & pourris que les petits y estoient tout formez, & partant fort mauvais. On y adjousta encore des poissons entiers sans estre habillez, puis des pois, des prunes, & du bled d'Inde, qu'on fit bouillir dans une grande chaudiere, brouillé & remué le tout ensemble avec un grand aviron.
Je vous laisse à penser quel goust, & quelle couleur pouvoit avoir ce beau potage, & s'il fut pas necessaire à ce Bon Religieux de se surmonter soy mesme pour gouster d'une telle viande, de laquelle il mangea neantmoins un peu, pour ne pouvoir plus. Apres quoy il pria pour la delivrance des prisonniers qu'il voyoit fort jeunes & affamez, sans qu'ils tesmoignassent aucun ressentiment de leur capture, non plus que s'ils eussent esté en pleine liberté. Et pour ce remonstra à tous les Sauvages là assemblez, que puis que ces pauvres Hiroquois ne leur avoient faict aucun desplaisir, il n'estoit pas raisonnable de les faire mourir ny traicter comme ennemis, veu mesme leur jeunesse, & qu'ils avoient esté pris en peschant, & non point en combatant.
A cela ils luy respondirent qu'il ny avoit ny paix ny tresve entr'eux, & les Hiroquois, mais une guerre continuelle, qui leur permettoit d'user de toutes sortes de rigueurs à l'endroit de ceux qu'ils pouvoient attraper, & qu'au cas pareil les Hiroquois usoient des mesmes cruautez envers ceux de leur Nation qu'ils pouvoient prendre, & partant qu'il ne seroit pas raisonnable de laisser aller ces deux prionniers sans chastiment, qui portast moins que la mort, sinon qu'ils voulussent passer pour gens effeminez, & de peu de courage, qui ne sçavoient chastier leurs ennemis, & ainsi furent condamnez ces deux pauvres prisonniers à mourir devant toutes les Nations assemblées pour la traite, sans que les prieres de nostre Frère peussent rien obtenir pour eux qu'une prolongation de quelques jours, que le sieur de Champlain, avec le reste des Capitaines Montagnais devoient se rendre à la traite.
Le lendemain du festin, nous prismes le devant, & fismes voiles pour le Cap de Victoire, dit le bon Frère Gervais, & ne leur fut possible de passer l'entrée du lac sainct Pierre, à cause d'un vent contraire jusques au jour suivant qu'ils furent jusques au milieu avec un vent assez favorable, mais qui changea soudain en un contraire, qui les obligea de ranger la terre, & mouiller l'anchre le travers d'une petite rivière qui vient du costé du Sud, où desja estoient à l'abry plusieurs canots Sauvages attendans le beau temps pour le mesme voyage.
Le vent s'estant changé en un favorable, nos gens leverent l'anchre, partirent sur les deux heures après minuit, & advancerent jusques au bout du lac, & le lendemain matin apres un petit different survenu entre les mariniers pour le chemin, à cause qu'il y a plusieurs petites Isles entrecouppées de diverses petites rivieres qui entrent dans le lac, & rendent le pays beau à merveille, ils arriverent à la traite, sur le bord du grand fleuve devant la riviere des Ignierhonons, où quantité de Barbares estoient desja cabanez attendans nos Montagnais des trois rivieres, avec les Hurons qui n'estoient point encores descendus.
Sur le soir du mesme jour, les prisonniers arriverent lesquels furent gardez, liez & garottez, l'espace de deux où trois jours dans la cabane de leur hoste, pendant lequel temps le sieur Champlain arriva de Kebec, dans le canot du Capitaine Mahican-Atic, avec son frère, & deux autres Capitaines dans un autre canot. Tous les François, & plusieurs Sauvages se resjouyrent fort de leur venue, sous l'esperance qu'ils pourroient obtenir la delivrance des prisonniers, laquelle le Frère Gervais n'avoit pû obtenir, mais il s'y presenta tant d'obstacles, qu'après que ledit sieur de Champlain eut bien debatu pour ce bon oeuvre, un Capitaine Algoumequin mesprisant ses conseils, luy dit: Tu veux que l'on delivre ces gens là qui sont nos ennemis, & je ne le veux pas moy qui suis Capitaine, il y a trop long temps que je mange maigre, je veux manger gras, particulièrement, de la chair des Hiroquois, de laquelle j'ay grande envie & partant deporte toy de tes poursuittes, & nous laisse faire justice de nos ennemis, car nous ne nous meslons point de tes affaires.
Puis sur le soir un Capitaine Montagnais nommé Chimeouriniou autrement par les François le meurtrier, couppa les cordes aux deux prisonniers, pensant les faire evader, mais il ne pu. On ne sçait par quel instinct, ny quel sujet le mouvoit à ce faire, sinon qu'il eut mieux aymé leur donner liberté, qu'ayant eu la peine de les amener, un autre eut la gloire de les delivrer, car ils sont sur tout ambitieux d'honneur, & envieux qu'un autre leur empiète. Le sieur de Champlain resta fort mescontant de cette action du Montagnais & avec raison, car il avoit un tres-bon dessein en la poursuite de cette delivrance pour laquelle il estoit venu exprés de Kebec, pour ce que comme il est croyable, il n'y avoit pas plus beau moyen pour traiter de paix avec les Hiroquois qu'en delivrant leurs prisonniers par le moyen des François.
Ce que consideré par plusieurs Capitaines Sauvages, ils tindrent divers conseils, où assisterent tousjours le sieur de Champlain, & quelqu'uns des principaux François, où aprés plusieurs contestations il fut resolu que l'un des deux prisonniers seroit renvoyé en son pays accompagné de deux Montagnais, & de quelques François, si aucun se presentoit, pour traitter de paix, par le moyen de ce prisonnier, pendant que l'autre demeureroit pour ostage jusque à leur retour à Kebec.
Cet arrest consola merveilleusement tous les Sauvages portez à la paix, & en remerciement le sieur de Champlain, advouant qu'il estoit un grand Capitaine, digne de sa charge & de son bon jugement, marris que depuis vingt Hyvers qu'il hantoit avec eux, il ne s'estoit point estudié à leur langue pour pouvoir jouyr de ses conseils, & se communiquer avec eux par soy mesme, & non par Truchemens, qui souvent ne rapportent pas fidellement les choses qu'on leur dit, ou par ignorance, ou par mespris, qui est une chose fort dangereuse, & de laquelle on en a souvent veu arriver de grands accidens. J'ay dit vingt Hyvers pour vingt années, c'est la façon de parler des Montagnais, lesquels voulans dire, quel aage as tu, disent combien d'Hyvers as tu passé, de mesme au lieu que nous dirions deux jours, trois jours, ils, disent deux nuicts, trois nuicts, comptans par les nuicts au lieu que nous comptons par les jours.
Sur l'esperance d'une paix prochaine que nos Sauvages se promettoienr de cest Ambassade, ils ordonnerent des dances, des festins, & divers petits jeus, en quoy ils se firent admirer par les François qui y prenoient un singulier plaisir, nommément la jeunesse. Mais comme on estoit occupé à ces esbats voicy arriver une double chalouppe de Gaspey conduitte par des François qui donnerent advis au sieur de Champlain, de l'arrivée du sieur du Pont, & de son petit fils le sieur Desmarets à Kebec, mais que le Navire du R. P. Noirot Jesuite ne paroissoit point, & faisoit douter de quelque naufrage, ou mauvaise rencontre, neantmoins qu'il leur estoit arrivé des vivres deschargez à Gaspey, & qu'il estoit necessaire que le R. Pere Lallemant descendit à Kebec, pour les envoyer querir au plustost.
A ces nouvelles on advisa d'envoyer promptement les prisonniers Hiroquois, le Capitaine Ckimeouriniou, un autre Montagnais, nommé par les François Maistre Simon, un Hiroquois de Nation, lequel ayant esté pris fort jeune, donné à une femme vefve qui l'adopta pour son fils, est toujours demeuré depuis en leur pays, & affectionné à ce party. Ils demanderent d'estre assistés de quelques François, par une prudence politique, que s'il venoit faute d'eux, & des François, tous les autres François fussent obligez par honneur de se joindre à eux, & prendre vengeance de leurs hommes contre les Hiroquois en quoy ils se pouvoient tromper, car on n'est pas si eschauffez icy que de prendre part dans les interests de ces pauvres gens, sinon par ceremonie, ou pour quelque profit.
Le Frere Gervais m'a dit qu'il eut bien desiré d'y aller, & se fut volontiers offert s'il eut esté en lieu pour en avoir l'obedience, & par permission du R. Père Joseph, mais qu'en estant trop esloigné, il luy en resta seulement le desir & la bonne volonté d'y aller hasarder sa vie pour Dieu, & y cognoistre le pays.
Plusieurs François s'offrirent bien d'y aller, mais avec des conditions si desadvantageuses qu'on les esconduit tous, excepté un nommé Pierre Magnan, lequel, prodigue de sa vie contre l'advis de ses amis se mist en chemin avec le prisonnier, & les trois Montagnais moyennant douze escus qu'on luy devoit donner à son retour, avec tout le profit de ses castors, qui estoit assez peu pour un si périlleux voyage, qui en effet leur fut funeste & malheureux, car ils y furent tous quatre miserablement, condamnez à mourir, puis mangez par les Hiroquois.
Le François estant d'accord pour son voyage, Chimeouriniou se disposa aussi avec les autres pour partir, & asseura le sieur de Champlain, & tous les autres François, & Barbares, que assurement ils reviendroient dans vingt nuicts, & que s'ils en tardoient plus de vingt cinq, seroit signe qu'ils seroient arrestez ou morts, ou tombez malades en chemin puis partirent le jour de la saincte Magdelene pour le pays des Hiroquois, & le Reverend Pere Lallemant, avec le sieur de Champlain pour leur retour à Kebec, pendant que le Frère Gervais resta encore à la traite pour un temps.
De la creance, Religion, ou superstitions des Hurons, du Createur, & de sa mere grand. Des ames des deffuncts, & des presens, & aumosnes qu'ils font à leur intention. De certains esprits ausquels ils ont recours, & des ames des chiens, & choses inanimées.
CHAPITRE XXX.
ENcor que Ciceron aye dit, parlant de la nature des Dieux, qu'il n'y a gent si sauvage, si brutale, ny si barbare, qui ne soit imbue de quelque opinion d'iceux, & n'aye ce sentiment naturel d'une nature superieure à celle de l'homme, qui le porte à quelque forme d'adoration de Religion, & de culte intérieur, ou extérieur pour en tesmoigner les recognoissances. Neantmoins nos Hurons, & Canadiens, semblent n'en avoir aucune pratique ny l'exercice, que nous ayons pû descouvrir, car encor bien qu'ils advouent un premier principe & Créateur de toutes choses, & par consequent une Divinité, avec le reste des Nations, si est ce qu'ils ne le prient d'aucune chose, & vivent presque en bestes, sans adoration, sans Religion & sans vaine superstition sous l'ombre d'icelle.
De Temples ny de Prestres, ils ne s'en parle point entr'eux nom plus que d'aucunes prières publiques ny communes, & s'ils en ont quelqu'unes à faire, ou des Sacrifices, ce n'est pas à cette premiere cause, ou premier principe qu'ils les adressent, mais à de certains esprits puissans qu'ils logent en des lieux particuliers, ausquels ils ont recours, comme je vous diray cy aprés.
Pour des Diables & malins esprits, ils en croyent des nombres infinis, & les redoutent fort, car il leurs attribuent la cause principale de toutes leur maladies & infirmitez, qui faict que quand dans un village, il y a nombre de malades, ils ordonnent des bruits & tintamarres pour les en dechasser, croyans que ces bruits sont capables d'espouventer les Demons, comme ils feroient une troupe d'oyseaux ou des petits enfans.
Ils n'ont ny Dimanches, ny Festes, sinon celles qu'ils ordonnent, pour quelque ceremonie car ils estiment tous les jours égaux, & aussi solemnels les uns comme les autres, & ne font non plus distinction de sepmaines, mais seulement de mois, par les Lunes, des quatre, saisons de l'année, & des années entières.
Or comme il y a diverses Nations, & Provinces de Barbares, Sauvages, aussi y a il diversité de ceremonies, d'opinions, & de croyance Saincte, car n'estans pas esclairez de la lumière de la foy, & de la cognoissance entière du vray Dieu; dans leurs tenebres chacun se forge des observations, des ceremonies, & une Divinité, ou Createur à sa poste, auquel neantmoins ils n'attribuent point une puissance absolue sur toutes choses, comme nous faisons au vray Dieu, car leur en parlant ils le confessoient plus grand seigneur que leur Yoscaha, qu'ils croyent vivre presque dans la mesme infirmité des autres hommes, bien qu'eternel.
Les Indiens de diverses Provinces plus meridionnales de nostre mesme Amérique, firent jadis eslection de leurs Dieux, avec quelque consideration, tenant pour Deitez les choses dont ils recevoient quelque profit, tels qu'estoient ceux qui adoroient la terre, & l'appelloient leur bonne mere, à cause qu'elle leur donnoit ses fruicts; les autres l'air, pour ce disoient ils, qu'il faisoit vivre les hommes par le moyen de la respiration; les autres le feu, à cause qu'il leur servoit à se chauffer, & à leur apprester à manger; les autres le mouton, pour le grand nombre de trouppeaux qu'ils nourrissoient en leurs pasturages; les autres le Maiz, ou leur bled d'Inde, pour ce qu'ils en faisoient du pain; Et les autres toutes les sortes de légumes & de fruicts que leur pays produisoit.
Mais à le prendre en general, ils recognoissent la mer pour la plus puissante de toutes les Deitez; & l'appelloient leur mère. Voyla comme tous ces Payens & Barbares parmy leur Deitez, en ont tousjours recognu quelqu'une de plus grande puissance, dont la mesme chose se recognoist entre nos peuples Hurons, bien qu'ils ne les adorent avec des ceremonies si particulieres des anciens Payens.
Ceux qui habitent vers Miskou, & le Port Royal, au rapport du sieur Lescot, croyent en certain esprits, qu'ils appellent Cudouagni, & disent qu'il parle souvent à eux, & leur dit le temps qu'il doit faire; Ils disent que quand il se courrousse contr'eux, il leur jette de la pouciere aux yeux. Ils croyent aussi quand ils trespassent, qu'ils vont és Estoilles puis vont en de beaux champs verts, pleins de beaux arbres, fleurs & fruicts tres-somptueux & delicats.
Pour les Souriquois, peuples errants, leur creances est que veritablement il y a un Dieu qui a tout creé, & disent qu'après qu'il eut fait toutes choses, qu'il prit quantité de flesches & les mit en terre, d'où sortirent hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusques à present. Ensuitte de quoy il demanda à un Sagamo s'il ne croyoit point, qu'il y eut un autre qu'un seul Dieu, il respondit qu'ils croyoient un seul Dieu, un fils, une mere, & le Soleil, qui estoient quatre, neantmoins que Dieu estoit par dessus tous; mais que le fils estoit bon & le Soleil, à cause du bien qu'ils en recevoient: mais la Mere ne valait rieu & les mangeoit, & que le Pere qui est Dieu, n'estoit pas trop bon par les raisons que je diray cy aprés.
Puis dit; anciennement il y eut cinq hommes, qui s'en allèrent vers le Soleil couchant, lesquels renconterent Dieu, qui leur demanda: où allez vous; ils respondirent, nous allons chercher nostre vie. Dieu leur dit: vous la trouverez icy, ils passerent plus outre sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dit, lequel prit une pierre & en toucha deux qui furent transmuez en pierres. Et il demanda derechef aux trois autres: où allez vous: & ils respondirent comme à la première fois: & Dieu leur dit derechef: ne passez plus outre vous la trouverez icy: & voyans qu'il ne leur venoit rien ils passerent outre; & Dieu prit deux bastons desquels il toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons & le cinquième s'arresta ne voulant passer plus outre. Et Dieu luy demanda derechef: où vas tu? je vay chercher ma vie, demeure, & tu la trouveras: il s'arresta sans passer plus, outre. Et Dieu luy donna de la viande & en mangea. Aprés avoir faict bonne chère, il retourna avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.
Ce Sagamo fist encore ce plaisant discours à ce François. Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de tabac, & que Dieu dit à cet homme & luy demanda où estoit son petunoir, l'homme le prit & le donna à Dieu qui petuna beaucoup, & aprés avoir bien petuné il le rompit en plusieurs pièces: & l'homme luy demanda: pourquoi as tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre: & Dieu en prit un qu'il avoit & le luy donna luy disant: en voyla un que je te donne, porte le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque ny tous ses compagnons: cet homme prit le petunoir qu'il donna à son grand Sagamo, & durant tout le temps qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien du monde: mais que du depuis le dit Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmy eux. Voilà pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon, ayant fondé toute leur abondance sur un Calumet de terre fragile, & que les pouvans secourir il les laissoit souffrir au delà de toutes les autres nations.
La croyance en general de nos Hurons (bien que tres-mal entendue par eux mesmes & en parlent fort diversement,) est que le Créateur; qui a faict tout ce monde, s'appelle Yoscaha, & en Canadien Atahocan ou Attaouacan, lequel a encore sa mère grand, nommée Eataentsic: leur dire qu'il n'y a point d'apparence, qu'un Dieu qui a esté de toute eternité, aye une mere grand & que cela se contrarie, ils demeurent sans replique, comme à tout le reste de leur créance. Ils disent qu'ils demeurent fort loin, n'en ayans neantmoins autre certitude ou cognoissance que la tradition qu'ils tiennent de pere en fils, & le récit qu'ils allèguent leur en avoir esté faict par un Attiuoindaron, qui leur a donné à entendre l'avoir veu & les vestiges de ses pieds imprimées sur un rocher au bord d'une riviere qui avoisine sa demeure, & que sa maison ou cabane est faicte au model des leurs, y ayant abondance de bled & de toute autre chose necessaire à l'entretien de la vie humaine. Que Eataentsic & luy sement du bled travaillent, boivent, mangent, dorment, & sont lascifs comme les autres; bref ils les figurent tous tels qu'ils sont eux mesmes.
Que tous les animaux de la terre sont à eux & comme leurs domestiques. Que Youskeha, est tres-bon & donne accroissement à tout, & que tout ce qu'il faict est bien faict, & nous donne le beau temps & toute autre chose bonne & prospere. Mais à l'opposite que sa mère grand est meschante, & gaste souvent tout ce que son petit fils a faict de bien.
D'autres disent, que cette Eataentsie est tombée du Ciel, où il y a des habitans comme icy, & que quand elle tomba elle estoit enceinte. Qu'elle a faict la terre & les hommes & qu'avec son petit Fils Youskeha, elle gouverne le monde. Que Youskeha, a soin des vivans & des choses qui concernent la vie, & par consequent ils disent qu'il est bon. Eataentsic a soin des ames, & parce qu'ils croyent qu'elle faict mourir les hommes, ils disent qu'elle est meschante & non pas pour donner le mauvais temps, comme disent d'autres, ou pour bouleverser tout ce que son petit Fils fait de bien. Voilà comme ils ne s'accordent pas en leur pensée.
Un jour discourant en la presence des Sauvages de ce Dieu terrestre, pour leur donner une meilleure croyance & leur faire voir leur absurdité. Entre autre chose je leur dis, que puis que ce Dieu n'estoit point dans le Paradis, demeuroit sur la terre & ne s'estoit pû liberer des necessitez du corps, qu'il falloit par consequent & necessairement, qu'il fut mortel & qu'en fin après estre bien Vieil il mourut & fut enterré comme nous autres, & de plus que je desirois fort sçavoir le lieu qu'il avoit esleu pour sa sepulture, afin de luy pouvoir rendre les derniers devoirs au cas qu'il mourut pendant nostre sejour en leur païs. Ils furent un long-temps à songer avant que de me vouloir respondre, se doutant bien que je les voulois surprendre, & que difficilement se pourroient ils developper de ce piege sans y engager leur honneur, qu'ils desiroient honnestement & prudemment sauver. Un jeune homme de la bande, plus hardy que les autres, après un long silence entreprit la dispute & dit: que ce Dieu Youscaha avoit esté avant cest Univers, lequel il avoit créé & tout ce qui estoit en iceluy, & que bien qu'il vieillisse comme tout ce qui est de ce monde y est suject, qu'il ne perdoit point son estre & sa puissance, & que quand il estoit bien vieil, il avoit le pouvoir de se rajeunir tout à un instant & se transformer en un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, & par ainsi qu'il ne mourroit jamais & demeuroit immortel bien qu'il fut un peu suject aux necessitez corporelles, comme le reste des hommes.
En suitte je leur demanday, quel service ils luy rendoient & quelle forme de prière ils luy offroient estant leur Créateur & bienfaicteur. A cela point de responce, sinon qu'il n'avoit que faire de rien, & qu'il estoit trop esloigné pour luy pouvoir parler ou le prier de quelque chose.
Pourquoy donc usez vous de prières, & offrez vous des presens à de certains espris que vous dites resider en des rivieres & rochers, & en plusieurs autres choses matérielles & sans sentiment, pour ce, dit-il que non seulement les hommes & les autres animaux ont l'ame immortelle, mais aussi toutes les choses materielles & sans sentiment entre lesquelles il y en a qui ont de certains esprits particuliers fort puissans, qui peuvent beaucoup pour nostre consolation si nous les en requerons en la presence des choses qu'ils habitent, car bien qu'ils n'apparoissent point à nos yeux ils ne laissent pas d'opérer & nous faire souvent ressentir les effects de leur puissance, en exauçant nos prieres. Que si nous en prions d'absens, comme lors que nous peschons les poissons dans nos cabanes, les rets ou l'esprit des fillets le rapportent aux poissons, qu'ils prient de donner dans nos pièges, ou d'esquiver la main de ceux qui jettent de leurs os au feu, de manière que si nos Predicateurs sont excellens Orateurs, nous sommes asseurez d'en avoir à force, ou rien du tout si on a jetté de leurs os au feu, ou commis quelque autre insolence en la presence des filets, folie aussi grande que celle des Montagnais, qui n'ozent respandre à terre le pur sang d'un castor, croyans que s'ils l'avoient faict ils n'en pourroient plus prendre.
Pour revenir à nostre dispute du vieil Youscaha rajeuny, ils ne sceurent à la fin plus que répondre, & se confesserent vaincus ignorans le vray Dieu & Createur de toutes choses dont les uns se retirerent de honte, & d'autres qui s'estoient embrouillez se tindrent au tacet, qui nous fit cognoistre qu'en effect, il ne recognoissent & n'adorent aucune vraye Divinité, ny Dieu celeste ou terrestre, duquel ils puissent rendre quelque raison, & que nous puissions sçavoir, car encore bien qu'ils tiennent tous en general Youskeha, pour le premier principe & Créateur de tout l'Univers avec Eataentsic, si est-ce qu'ils ne luy offrent aucunes prières offrandes ny sacrifices comme à Dieu, & quelqu'uns d'entr'eux le tiennent fort impuissant, au regard de nostre Dieu, duquel ils admirent les oeuvres.
Ils ont bien quelque respect particulier à ces démons ou esprits qu'ils appellent Oki, mais c'est en la mesme manière que nous avons le nom d'Ange, distinguant le bon du mauvais, car autant est abominable l'un, comme l'autre est venerable. Aussi ont ils le bon & le mauvais. Oki, tellement qu'en prononçant ce mot Oki ou Ondaxi, sans adjonction, quoy qu'ordinairement il soit pris en mauvaise part, il peut signifier un grand Ange, un Prophete ou une Divinité, aussi bien qu'un grand diable, un Medecin, ou un esprit furieux & possedé.
Ils nous y appelloient aussi quelquesfois, pour ce que nous leur enseignions des choses qui surpassoient leur capacité & les faisoient entrer en admiration, qui estoit chose aysée veu leur ignorance.
Ils croyent qu'en effect il y a de certains esprits qui dominent en un lieu, & d'autres en un autre, les uns aux rivieres, les autres aux rochers, aux arbres, au feu & en plusieurs autres choies matérielles, ausquels ils attribuent diverses puissances & authorités, les uns sur les voyages, les traites & commerces, les autres à la pesche, à la guerre, aux festins, és maladies & en plusieurs autres affaires & négoces.
Ils leur offrent par fois du petun, & quelque sortes de prières & ceremonies ridicules, pour obtenir d'eux ce qu'ils desirent, mais le plus souvent sans profit; il n'y a que les démons qui ne soient pas les bien-venus chez eux, lesquels ils chassent de leur village à force de bruits, pour ce qu'ils leur causent toutes leurs maladies à ce qu'ils disent. Et en effect mon grand oncle Auoindaon estant tombé malade me prioit de fort bonne grâce de ne permettre pas que le demon le fist mourir.
Ils m'ont monstré plusieurs puissans rochers sur le chemin de Kebec, ausquels ils croyent presider quelque esprit, & entre les autres ils m'en monstrerent un à quelque cent cinquante lieuës de là, qui avoit comme une teste & les deux bras eslevez en haut, & au ventre ou milieu de ce grand rocher il y avoit une profonde caverne de tres-difficile accés. Ils me vouloient persuader & faire croire à toute force avec eux, que ce rocher avoit esté autrefois homme mortel comme nous, & qu'eslevant les bras & les mains en haut, il s'estoit metamorphosé en ceste pierre & devenu à succession de temps un si puissant rocher, lequel ils ont en veneration & luy offrent du petun en passant par devant avec leurs canots, non toutes les fois, mais quand ils doutent que leur voyage doive reussir; & luy offrant ce petun qu'ils jettent dans l'eau contre la roche mesme, ils luy disent; tien prend courage & fay que nous ayons bon voyage, avec quelques autres paroles que je n'entends point, & le Truchement Bruslé duquel nous avons parlé au Chapitre precedent nous dit (à sa confusion) d'avoir faict une fois pareille offrande avec eux (dequoy nous le tançames fort) & que son voyage luy fut plus profitable qu'aucuns autres qu'il ait jamais faict en tous ces païs là.
C'est ainsi que le diable les amuse, les maintient & les conserve dans ses filets & en des superstitions estranges, leur prestans ayde & faveur (comme à gens abandonnez de Dieu,) selon la croyance qu'ils luy ont en cecy, comme aux autres ceremonies & sorcelleries, que leur Oki observe & leur faict observer pour la guerison de leurs maladies & autres necessitez.
Ils croyent l'immortalité de l'ame, avec tous les autres peuples Sauvages, sans faire distinction du bon ou du mauvais, de gloire ou de chastiment, & que partant de ce corps mortel, elle s'en va droicte du costé du Soleil couchant, se resjouir & dancer en la presence d'Yoscaha, & de sa mere grand Eataentsic, par la route des estoilles, qu'ils appellent Atisxein andahatey, & les Montagnais Tohipai meskenau, le chemin des ames, & nous la voye lactée ou l'escharpe estoilée, & les simples gens le chemin de sainct Jacques. Ils disent que les ames des chiens & des autres animaux y vont aussi par le costé du Soleil levant, à ce que disent les Montagnais, qui croyent aller apres leur mort en un certain heur où elles n'ont aucune necessité. Je demanday à nos Hurons, quelle estoit la nature de ames des chiens, & si elle estoit autre que celles des hommes, ils me dirent que ouy & me monstrant certaines estoilles proches voisines de la voye Lactée, ils me dirent que c'estoit là le chemin qu'elles avoient, lequel ils appellent Gaguenon anda hatey le chemin des chiens, c'est à dire que les ames des chiens vont encore servir les ames de leurs Maistres en l'autre vie, ou du moins qu'elles demeurent avec les ames des autres animaux, dans ce beau païs d'Yoscaha, ou elles se rangent toutes, lequel païs n'est habité, que des ames des animaux raisonnables & irraisonnables, & de celles des haches, cousteaux, chaudieres & autres choses qui ont esté offertes aux deffuncts, ou qui sont usées, consommées ou pourries, sans qui s'y mesle aucune chose qui n'ayt premierement gousté de la mort ou de l'aneantissement, c'estoit leur ordinaire responce, lors que nous leur disions que les souris mangeaient l'huyle et la galette, & la rouille, & pourriture le reste des instrumens, qu'ils enfermoient avec les morts dans le tombeau.
Ils croyent de plus, que les ames en l'autre vie bien qu'immortelles, ont encores les mesmes necessitez du boire & du manger, de se vestir, chasser & pescher, qu'elles avoient lors qu'elles estoient encores revestues de ce corps mortel & que les ames des hommes vont à la chasse des ames des animaux, avec les ames de leurs armes & outils, sans qu'ils puissent donner raison de tant de sottizes, ni si les ames des castors & eslans qu'ils tuent à la chasse pour leur nourriture, ont encore une deuxiesme ame, ou si elles engendrent pour conserver leur espece, car on ne peut esperer beaucoup de raison de gens nais & nourris dans l'ignorance grossiere du Paganisme, si premierement elles n'ont esté instruictes en l'escole de Jesus Christ, & aux sciences qui nous sont necessaires, c'est pourquoy il en faut avoir compassion, & se dire que si nous fussions naiz de mesmes parens barbares, nous serions de mesme eux & peut estre encore pis.
Nous leur parlions souvent du Paradis & comme la demeure des bien heureux estoit dans le Ciel avec Dieu, où ils n'ont aucune necessité & vivent tousjours contans. Ils trouvoient cela fort bien & nous en demandoient le chemin, mais ils abhorroient celuy de l'enfer, remply de diables, de feu & de meschans.
J'ay trouvé excellent que dans toutes leurs superstitions & soins qu'ils ont des trespassez, ils ne sacrifient aucune personne, comme souloient jadis faire les peuples du Peru en la mort de leur Roy & de leurs Caciques, qui estoient leur souverain Prestre, & aussi pour la guerison des malades & le bon succez de leurs entreprises, car lors que le Roy Guaynacapa mourut, il y eut mille; personnes de sa maison qui furent tuez & ensevelis avec luy pour le servir en l'autre vie: & la raison pourquoy ils enterroient ainsi leurs familles & leurs richesses avec eux, estoit pource qu'il leur sembloit quelquefois voir ceux qui estoient morts aller par leurs possessions, estans parez de ce qu'ils avoient emporté avec eux, & accompagnez de leur familles à raison dequoy se persuadans qu'en l'autre vie on a besoin de service, d'or, d'argent, & de vivres, ils les en pourvoyoient le mieux qu'ils pouvoient, comme font nos Hurons les leurs de ce qu'ils peuvent.
Il me vient de resouvenir que lors que je parlois au commencement à nos Hurons, de la demeure de Dieu, du Ciel, du Paradis, où selon l'Apostre l'oeil n'a point veu, ny l'entendement humain ne sçauroit comprendre les biens que Dieu a préparé à ceux qui l'ayment, ils me respondoient qu'il ne pouvoit faire beau au lieu d'où la neige, la gresle & la pluye venoient, s'imaginans que tout cela venoit du Paradis, tant ils estoient mauvais Astrologues, mais comme je ne sçavois pas moy mesme comme toutes ces influences se forment en l'air, pour n'avoir jamais estudié en aucune de ces sciences, je me servis d'un livre que je portois tousjours avec moy, pour leur donner à entendre, aydé du Truchement, & leur dis: premierement, que le Paradis la demeure des bien heureux, faisoit l'unziesme Ciel & qu'au dessous d'iceluy il y en avoit dix autres.
Que le tonnerre estoit un esclat d'une exalaison enfermée entre des nuées froides, sortant avec effort, pour fuyr son contraire (ce n'est donc point un oyseau comme ils pensent.) Que l'esclair, est une exalaison enflammée, provenante de la rencontre & conflis des nuées, & la foudre une exalaison pareille à l'esclair, à sçavoir; toute flamboyante, faisant bresche à la nuée, avec un tres-soudain & grand effort, & a cecy par dessus l'esclair, qu'elle descend jusqu'icy bas.
Mais quant aux nuées, je leur en dis en begayant, tousjours assisté du Truchement ce que mon livre portoit, qu'elles estoient un ramas & assemblage de plusieurs vapeurs extraictes de l'eau, & ce en la moienne région de l'air; & que la pluye estoit une effusion d'eau tombant ça bas, provenant de la dissolution des nuées par la chaleur du Soleil, ou par le choc qu'elles font l'une contre l'autre par l'impetuosité des vens.
Ils me demanderent en suitte bien quasi aussi ignorant qu'eux mesmes, car à peine ay je sçeu decliner mon nom, en quelque mois que j'ay esté sous un Maistre, pour ce que la liberté m'estoit; plus chere que la science & mon propre contentement assez innocent, que tout le Latin & l'eloquence d'un Ciceron. O mon Dieu que la jeunesse est mauvais juge de son bien. Je leur dis que mon livre m'enseignoit que la neige estoie une impression aqueuse, engendrée de nuées gelées par le froid, laquelle venant à se dissoudre, tomboit à floccons jusqu'icy bas, & que la gresle n'estoit autre chose qu'une pluye congelée en l'air à mesure qu'elle descouloit de la nuée. Voyez si mon livre dit vray, & ne m'interrogé point là dessus, car comme je vous ay dit, je n'ay jamais rien sçeu, sinon qu'il vaut mieux cognoistre un Jesus-Christ & ignorer toutes choses, que de sçavoir toutes choses & ignorer Jesus Christ.
Pour la quantité de la terre considerée en son globe, on la tient de tour, 11259 lieuës Françoises. Et par ainsi estant comparée au Ciel des estoiles fixes, elle n'est qu'un point, & comme un grain de Coriandre environné d'un cerne distant dix mille pas esgalement de luy, qui est à dire, que la terre est merveilleusement petite, encore qu'elle nous semble grande, & que les Roys & les Princes qui ne sont que des petites fourmis au regard de Dieu, ont grand tort d'entreprendre guerre & mettre en hasard leur propre salut, pour si petite chose qu'ils ne peuvent à peine posseder, que la mort ne les engloutisse.
Je passe les bornes d'un homme sans estude, mais il faut que je die encore cecy, que j'ay tasché faire savoir à mes Hurons, que la Lune est estimée quarante fois plus petite que le globe de la terre, & en est esloignée de octante mille deux cens treize lieuës. Mais relevons nostre ton plus haut et portons nostre pensée jusques à ce beau Soleil, qui nous esclaire & ravit nostre consideration, jusques à l'estimer quelque chose de divin, j'entends les payens & nous trouverons si les livres ne nous trompent, qu'il est 166 fois plus grand, que le globe de la terre, par ainsi le Soleil est prés de sept mille fois plus grand que la Lune. Et par opinion on tient aussi que le Soleil estant monté au plus haut point est dix huict fois plus loin de la terre que la Lune. Et pour le comble de son honneur on l'appelle le Roy des estoilles fixes & errantes, estant le plus grand de tous les corps celestes le plus lumineux & chaleureux sans comparaison, & après cela je n'ay plus de louange à luy donner, sinon qu'il est la figure & l'ombre de nostre vray Soleil de justice, Jesus qui faict du bien aux bons & aux mauvais, sans distinction du fidel ou de l'infidel, mais bien heureux celuy qui a tousjours son coeur & sa pensée en luy.
De la créance & vaines opinions des Montagnais de diverses deitez. De la creation du monde, & du flux & reflux de la mer.
CHAPITRE XXXI.
JE pensois au commencement ne faire qu'un Chapitre de la creance des Hurons & de celle des Montagnais, mais comme je l'ay veu grossir sous ma plume au delà de mon dessein j'ay brizé au milieu de la carriere & faict d'un grand Chapitre deux petits, afin que l'on puisse mieux comprendre ce que je dis, car la multitude de la matiere offusque l'esprit & empesche l'entendement de la bien concevoir, & partant l'on ne trouvera point mauvais si quelqu'uns de mes Chapitres sont abregez, plus faute de Rhetorique que de matiere, ô qu'il y a de personnes riches en parolles & en eloquence, qui diroient des merveilles où je me trouve muet, c'est mon imperfection & mon deffaut d'estude. J'avois autrefois appris plusieurs petits contes fabuleux, touchant la Creation du monde & le deluge universel, que tiennent nos Hurons, lesquels me sont eschappez de la memoire, & de ma plume peur de me méprendre, mais je diray avec plus d'asseurance ce peu que j'en ay sçeu de nos Montagnais, pour en avoir eu la mémoire rafraichie en discourant avec nos freres.
Mais au prealable, il faut que je vous die de nos Canadiens ce que j'ay remarqué en nos Hurons, qu'il n'y a ny accord, ni apparence en ce qu'ils nous content des Deitez ou causes supremes qu'ils recognoissent, Autheurs, Createurs & Reparateurs de cet Univers, car si l'un dit une chose d'une façon, l'autre en parle tout autrement, & ay veu en eux ce qui se dit des heretiques de nostre temps, desquels si les uns advouent Calvin ou Luther pour leur Apostre, les autres les rejettent comme des vilains & infames, qui n'ont faict banqueroute à l'Eglise que pour leur ventre, ainsi en est il generalement de tous les desvoyez, j'ay sçeu mesme d'un honneste homme, qui a demeuré deux ans à Constantinople, qu'il y a des Turcs qui se gaussent plaisamment, mais en cachette, de leur Mahomet, & d'autres le tiennent pour le premier Profete de Dieu, & Jesus-Christ pour le second, c'est le malheur de ceux qui ne suivent point la vertu & n'ont pas Dieu pour but de leurs actions, de se tromper de la sorte.
Nos Montagnais recognoissent trois Deitez, à sçavoir Atahocan, son Fils & Messou, representant l'image de la tres-saincte Trinité, mais il faut dire de plus qu'ils confessent une Mere, à laquelle ils ne donnent point de nom, d'autant qu'elle ne gouverne rien & semble representer en quelque chose la Mere de nostre Seigneur Jesus-Christ. J'ay leu autrefois l'histoire de la Chine, où j'ay remarqué qu'entre leurs principales Idoles, ils en ont une qui a trois testes, lesquelles se regardent l'une l'autre comme n'ayant qu'une mesme volonté, puissance, aage & authorité, quoy que distinctes, non plus que le Pere n'est pas le Fils, ny le Fils le S. Esprit, un seul Dieu en trois personnes.
Nos Montagnais attribuent la Création & le gouvernement du ciel à Atohacan, mais ils sont encore dans les admirations comment il l'a pû faire, veu sa hauteur, la quantité des planettes & les Cieux d'infinies distances, où nous ne pouvons aller qu'avec la pensée. Quelqu'uns ont voulu dire que le Fils, auquel ils ne donnent point de nom particulier, gouverne la terre, & la mer, mais d'autres & avec plus d'apparence en attribuent la creation, la conservation, & le gouvernement à Messou, lequel Messou est quelquefois pris pour bon Ange, car ils disent qu'il est tousjours avec eux, & le Manitou aussi; Ils tiennent ces Deitez tres-riches, & qu'elles ne peuvent jamais avoir de necessité, ayans puissance de leur ayder, bien qu'ils ne leur offrent ny sacrifices ny prieres, comme nous faisons à nostre Dieu.
Ils disent qu'ils font venir le beau temps & la pluye quand il est necessaire, mais si la chose arrive hors de saison, ou qu'elle apporte du dommage à leur bled, à leur chasse ou à la pesche, ou qu'il fasse de grands coups de vents qui les empeschent de naviger, ils attribuent tout ce mal là au Manitou; qui est le Diable, lequel ils disent estre tousjours meschant.
Pour la création ils tiennent qu'avant que les Deitez eussent formé ce monde, elles estoient toutes trois dans un canot sur les eauës avec une petite beste, qu'ils appellent Achagache, qui peut estre comme une blette un peu plus grosse, & que la jettant à l'eau elle alla au fond, d'où elle rapporta en ses pieds un peu de terre, de laquelle Messou, en prist une partie & en fit une boulle toute ronde; laquelle il souffla tant qu'elle grossissoit à veuë d'oeil, & l'ayant bien soufflée il la fit si grosse qu'elle devint la terre comme elle est à present.
Du reste du morceau de terre il en fit un petit homme avec de la salive qu'il cracha dans sa main, & puis il le souffla tant qu'il devint grand, estant grand il luy donna la parolle, en lui soufflant dans la bouche. Voilà des sentimens & des pensées qui ne sont pas trop esloignées de la vérité de la chose pour des Sauvages qui n'ont jamais esté instruits, car il ne se lit point que jamais les Apostres, leurs Disciples, ny aucun Religieux avant nous, ayent passé en ces pays là pour leur prescher la parole de Dieu, ny autrement. Pour la creation de la femme, ils disent que le Messou remit cette petite beste à l'eau qui en rapporta encore de ta terre; de laquelle il fit une femme de la mesme sorte qu'il avoit fait l'homme, puis demeurans ensemble sur la terre, ils eurent quantité d'enfans, & leurs enfans en eurent d'autres, de sçavoir leurs noms, ils n'en sçavent aucuns, leurs peres ny leurs meres en leur ayans pas appris, pour les avoir eux-mesmes ignorez, comme avoient faits leurs predecesseurs.
Et disent de plus que tous ces enfans là furent presque tous noyez à cause qu'ils estoient trop meschans. Il en resta seulement cinq, sçavoir; trois hommes, & deux femmes, lesquels s'estans sauvez dans leur canots se tindrent tousjours sur les eauës, & voicy comme la chose arriva à leur dire: Ce Messou allant à la chasse ses loups cerviers dont il se servoit au lieu de chiens, estans entrez dans un grand lac ils y furent arrestez. Le Messou les cherchant partout, un oyseau luy dit qu'il les voyoit au milieu de ce lac, il y entre pour les retirer, mais ce lac venant à se des gorger, couvrit la terre, & abysma le monde, & généralement tous les arbres quelle avoit produit d'elle mesme en furent cachez, & leurs branches pourries dans les eaux ny restant que le tronc. Apres que les eaux se furent retirées, ce Messou tira des flesches à ces troncs d'arbres, lesquelles se convertirent en branches, se vengea de ceux qui avoient arresté ses loups cerviers, & espousa une ratte musquée, de laquelle il eut des enfans qui ont aydé à repeupler le monde, se disent quelqu'uns, mais d'autres tiennent que ce Messou e se maria point, & qu'il ny resta pour la réparation du monde que ces cinq personnes eschappées du deluge, d'où appert qu'ils ont quelque tradition de cette inondation universelle, qui arriva du temps de Noé.
Ils tiennent que ces cinq s'en allerent bien loing chercher le Messou, qui estoit Dieu, lequel ils ne pouvoient rencontrer, en fin aprés voir bien cherché sur les eaux ils arriverent en un lieu d'où les eaux s'estoient retirées, & y avoit terre ferme, sur laquelle ils trouverent un homme, auquel ils demanderents s'il estoit Messou, il leur respondit que ouy, lors ils luy demanderent du tabac ou petun pour petuner, il leur en donna, & comme ils eurent petuné ils luy presenterent le calumet qu'il prist & le cassa, alors ils luy dirent qu'il n'estoit pas le vray Messou, car il n'est point meschant, mais plustost le Manitou, c'est pourquoy ils le quitterent là, & s'en allèrent plus loing, ou ils rencontrèrent un grand homme qui ne parloit point, mais leur fit signe de la main. Ils furent à luy, & l'ayans abordé il leur presenta de grandes chaudieres pleines de viandes, mais comme il ne parloit point ils estoient bien empeschez; il survint là un homme qui leur demanda où ils alloient, ils respondirent qu'ils cherchoient Messou, lors il leur dit, vous l'avez trouvé, & puis leur donna bien à manger de fort bonnes viandes, & entre autres il leur en donna d'une qui n'estoit pas plus grande que l'ongle, de laquelle ils avoient beau manger elle ne diminuoit point, & avoit le goust de toutes sortes de viandes, comme d'eslan, d'ours de cariboust, lievres, perdrix, &c.
Apres qu'ils eurent bien mangez il leur demanda s'ils vouloient voir quelque chose de beau, ils dirent que ouy, aussitost il fit venir quantité d'animaux de toutes les sortes, qui avancerent devant eux, & les arbres aussi. Apres avoir veu tout cela il les congedia, & leur dit qu'ils n'en parlassent à personne, & ce qui les estonna d'avantage, fut que cet autre ne parla jamais, mais avoit tousjours les yeux estincelans & comme pleins de feu.
Cela fait, ils s'en revindrent par une petite riviere, (car l'eau n'estoit plus sur la terre) en laquelle ils rencontrerent un petit Islet sur lequel il n'y avoit personne, n'ayans mesme point veu de pistes d'hommes le long du bord de l'eau qu'ils avoient passée. Ils demeurerent sur cest Islet, où là estant y vint des Manitous (qui sont des Diables), qui eurent, affaires à leurs femmes, dont elles eurent des enfans, lesquels ont repeuplé le monde peu à peu comme il est.
Pour la mer, j'ay dit que c'est le fils qui la gouverne, & semblablement la terre, mais ils disent qu'ayant esté bonne à boire au commencement elle devint sallée & amere par cet accident. Il arriva un jour que le Nikycou (qui est la loutre) ayant mordu la Ouynesque, qui est une petite beste fort puante, que nous appelions autrement l'enfant du Diable à cause de ses mauvaises qualitez, ce loutre l'ayant mordue, il eut la gueule infecte & puante de son ordure qu'il luy jetta, escumant ainsi il s'alla laver dans la mer, & la rendit sallée & de mauvais goust, comme elle est.
Ils disent en outre, que tous les animaux de chaque espece, ont un frere aisné, qui est comme le principe, & comme l'origine de tous les individus, & que ce frère aisné est merveilleusement grand & puissant, l'aisné des castors, disent-ils, est peut estre aussi gros qu'une cabane, quoy que les cadets (s'entend les castors ordinaires) ne soient pas plus gros qu'un petit mouton; Or ces aisnez de tous les animaux sont les cadets du Messou, (le voila bien apparenté) si quelqu'un void en dormant l'aisné, ou le principe de quelques animaux, il fera bonne chasse, disent-ils, s'il void l'aisné des castors, il prendra des castors, s'il void l'aisné des eslans, il prendra des eslans, jouissans des cadets, par la faveur de leur aisné qu'ils ont veu en songe, mais quand on leur demande où sont ces aisnez ils se trouvent bien empeschez, confessans eux-mesmes qu'ils ne sçavent où ils sont, sinon que les aisnez des oyseaux sont au Ciel, & les aisnez des autres animaux sont dans les eauës, mais l'Alcoran de Mahomet dit bien mieux que les bestes vont dans le Paradis, & que ce grand coq, l'aisné de tous les coqs, prie pour tous ses freres, & que quand il chante, tous les coqs de la terre luy respondent, & chantent comme luy par une correspondance que les animaux de la terre ont avec ceux du Ciel, qui prient pour eux.
On dit de plus que nos Montagnais reconnoisent deux principes des saisons, l'un s'appelle Nipinoukhe, c'est celuy qui ramene le Printemps & l'Esté, l'autre s'appelle Pipounoukhe, qui ramene la saison froide. Ils soustiennent bien qu'il sont vivants, mais ils ne sçavent pas comme ils sont faits, s'ils sont hommes, ou animaux, ny de quelle espece, & disent qu'ils les entendent parler, ou bruire, notamment à leur venue, sans pouvoir distinguer ce qu'ils disent, pour leur demeure, ils partagent le monde entr'eux, l'un se tenant d'un costé, l'autre de l'autre, & quand le temps de leur station, qui est aux deux bouts du monde, est expiré, l'un passe en la place de l'autre, se succedant mutuellement. Quand Nipinoukhe revient, il ramene avec soy la chaleur, les oyseaux, la verdure, il rend la vie & la beauté au monde, mais Pipounoukhe ravage tout, estant accompagné de vents, de froids, de glaces, de neiges, & des autres appanages de l'Hiver.
Pour les flux & reflux de la mer, comme ils tiennent que l'eau a une ame immortelle qui lui donne ses mouvemens, ils ne s'estonnent pas tant de ce flux & reflux, comme firent jadis nos Hurons arrivant avec nous à Kebec, lesquels encor bien qu'avec nos Montagnais, ils croyent à l'eau une ame vivante, ils crurent nostre riviere de bien plus grand esprit que celles de leur pays, qui n'ont pas de flux & reflux pour estre trop esloignées de la mer, & m'en demandoient des raisons, non seulement, mais ils eussent bien desiré me voir raisonner avec cette eau, & luy demander à elle mesme, pourquoy ses diverses allées & venuës contraires, & à quel dessein, effects qu'ils admirerent plustost que de les pouvoir comprendre, ne les comprenans pas moy mesme, pour estre au delà de ma capacité, & de celle des Sçavans.
On tient pour certain qu'Aristote se precipita dans l'Euripe, desirant que l'Euripe le comprit, puis qu'il ne pouvoit comprendre les principes & les raisons des mouvemens d'iceluy. Qui est-ce aussi qui depuis ce grand Philosophe a pû nous donner une raison certaine du mouvement admirable de cet espouventable Occean? mouvement qui ne se faict pas du pole Arctique, jusques au pole Antarctique, comme quelqu'uns se sont persuadez. Que si cet element ne faisoit que rouler du Nort au Sud, & retourner du Sud au Nort, il n'y auroit de quoy tant admirer. Mais la merveille est que la mer prenant son cours vers le pole Antarctique, qui est celuy là qui va du costé du Midy, au mesme temps elle vient vers l'Arctique qui luy est opposé, c'est à dire qui est du costé du Septentrion & par ainsi elle a des mouvemens contraires (bien qu'en diverses parties,) en mesme temps, & à l'instant quelle se retire, de nostre pole Arctique, elle retourne aussi de l'Antarctique, refluant tant d'une part que d'autre, au milieu de la mer où les marées, & reflux venant à s'entrerencontrer sous la ligne Equinoctiale, incontinent la mer vient à bouffir, s'enfler & grossir aussi long-temps que le reflux e fait. Et derechef la mer estant estrangement enflée & eslevée comme de tres hautes Montagnes, elle commence aussitost à se dilater & abaisser. Tant plus se dilate tant plus elle s'abaisse au dessous de la ligne; & d'autant qu'elle s'abaisse en ce milieu du monde, plus elle monte & se dilate d'une part & d'autre vers les deux poles susdits, roullant dessus les sables, inondans les campagnes, & eslevans de toutes parts, jusques à Lebe venant. Lors qu'elle se dilate ainsi vers bouts, & autres extremitez de la mer, on l'appelle flux, & le reflux, quand elle se retire vers l'Equinoctiale.
Ce flux & reflux se fait deux fois pendant vingt quatre heures. Car en cinq heures ou environ, la mer fluë vers le Nort, & vers le Sud, & en quelque six à sept heures, elle fait son reflux. Et comme l'estat de la Lune n'est égal ou pareil, mais irregulier en son croissant, & decroissant, ainsi le mouvemens de la mer est du tout inegal, comme chacun sçait, & l'experimentons en nostre petite riviere de sainct Charles, tous les quartiers de la Lune, & les mois de l'année, & principalement en la pleine Lune, où nous voyons l'eau s'eslever le plus vers nostre Convent, ce qui nous obligeoit en ces temps là, de ne rien laisser de nos meubles & ustencilles, que fort esloignez du bord de la riviere.
Finissons ce Chapitre de la creance & des superstitions de nos Montagnais, par cette conclusion, que qui voudroit faire estat de les observer toutes, il en faudroit faire un juste volume à part, tant elles sont en grand nombre, mais, comme la lecture n'en seroit agreable ny utile, je me contente de ce que j'en ay escrit comme suffisant, & finy par cette priere que je fais à Dieu, de leur donner lumière cognoissance de leur aveuglement, qui les porte à ignorer le vray Dieu, & attribuer des puissances divines à des choses insensibles, jusques à croire que la neige, &, la gresle ont une ame qui a cognoissance & intelligence, & s'offence de la lumiere, & clarté des chandelles & fallots, avec quoy ces pauvres gens n'oseroient sortir la nuict quand il neige, ou gresle, peur que cette ame en advertisse les animaux, qui prendroient la fuitte. Tiennent aussi que les chiens ne doivent ronger les os des castors, des oyseaux, n'y des autres animaux pris au lacet. Que d'autres ne doivent non plus estre jettez dans le feu, & que si on manque à la moindre observation de leurs folles opinions, que c'est fait de leur chasse & de leur vie, & que tout ira, s'en dessus dessous, & à contrepoil de leur intention.
De la saincte Oraison. De L'apparition des Esprits, & du grand Capitaine Auoindaon.
CHAPITRE XXXII.
SAns Oraison la vie de l'homme est miserable, & sa fin malheureuse, disoit le B. Pere Bartholemy Solutive. Il me semble avoir autrefois leu, aussi bien qu'ouy dire que ce grand Empereur Charles le Quint Roy des Espagnes estant couché au lit de la mort, & prest de rendre son ame à Dieu le Createur, fut prié, par quelqu'uns de ses amis plus familiers, de leur dire quelle estoit la chose qui plus l'avoit contenté en ce monde, & qu'il ne leur dit autre chose, l'Oraison: Dieu m'a fait îa grace, disoit il, que depuis l'aage de vingt trois ans, jusques à present, jamais je n'ay passé un seul jour sans avoir fait quelque peu d'Oraison mentale, laquelle, m'a tellement servi que ce resouvenir de Dieu m'a tousjours consolé en mes ennuys, m'a fortifié en mes disgraces, m'a donné force contre le peché, & pour le comble de mon bon-heur, elle m'a retiré des tracas du monde, & des tumultes de la terre, pour me colloquer dans ce lieu de repos, d'où j'espere moyennant la grace de nostre Seigneur, aller en Paradis.
C'est une chose admirable, & un prodige merveilleux, qu'un Prince si grand, & un Monarque si puissant, environné de tant d'ennemis, & ayant de si grandes, & si puissantes armées à gouverner, par mer & par terre, n'aye pû dans le gouvernement d'un si grand Empire, estre diverty, pour un seul jour du service, & devoir qu'il devoit à son Dieu, à la confusion de nous autres petits vermisseaux de terre; qui perdons si aysement cette presence tant necessaire d'un Dieu, pour le moindre petit divertissement qui nous arrive. C'est mon regret, & mon desplaisir qui me fait crier à vous Seigneur, à ce qu'il vous plaise nous faire sa grace, que l'exemple de ce Prince serve à nostre salut, & non point à nostre condemnation, car si nous sommes soigneux de nourrir nostre corps, pourquoy nostre ame creée à vostre Image & semblance; manquera-elle de son alliment spirituel, car de mesme que la gorge est le canal, par le moyen duquel l'estomach reçoit sa nourriture corporelle, l'Oraison est le conduit par lequel vostre divine Majesté communique ses graces, & ses dons spirituels à l'ame, & comme sans cette gorge l'estomach ne recevroit aucune nourriture, n'y vie, ainsi sans l'Oraison, l'ame meurt à la grace, & ne peut avoir de vie pour le Paradis.
Nos pauvres Sauvages ignorant encores la manière d'adorer, & servir Dieu, avoient souvent recours à nos prières, & ayans par plusieurs fois expérimenté le secours, & l'assistance que nous leur promettions d'en haut, lorsqu'ils vivroient en gens de bien, & dans les termes que leur prescrivions, advouoient franchement que nos prieres avoient plus d'efficaces que tout leur chant, leurs ceremonies, & tous les tintamarres de leurs Medecins & se resjouissoient de nous ouyr chanter de Hymnes, & Pseaumes, à la louange de de Dieu, pendant lesquels (s'ils se trouvoient presens), ils gardoient estroictement le silence, & se rendoient attentifs, pour le moins au son, & à la voix, qui les contentoit fort.
S'ils se presentoient à la porte de nostre cabane, nos prières commencées, ils se donnoient la patience qu'elles fussent achevées, ou s'en retournoient en paix, sçachant desja que nous ne devions pas estre interrompus en une si bonne action, & que d'entrer de force, ou par importunité, estoit chose estimée mesme incivile entr'eux, & un obstacle aux bons effects de la priere, tellement qu'ils nous donnoient du temps pour prier Dieu, & vaquer en paix, à nos Offices divins. Nous aydant en cela la coustume qu'ils ont de n'admettre aucun dans leurs cabanes, lors qu'ils chantent les malades, ou que les mots d'un festin ont esté prononcez.
Lorsque la saincte Messe se disoit dans nostre cabane, ils n'y assistoient non plus, car elle s'y disoit tousjours la porte fermée, ou si matin qu'ils n'en voyoient rien, non seulement pour ce qu'ils estoient, incapables d'y assister, comme infidelles, mais aussi pour une apprehension que quelques malicieux nous desrobast nostre Calice qu'ils appelloient petite chaudière, & n'en eussent point fait de scrupule: pour nostre voile de Calice, nous leur monstrions assez librement, avec le beau chasuble que la Reyne nous avoit donné, qu'ils admiroient avec raison, & trouvoient riche par dessus tout ce qu'ils avoient de plus rare, & nous venoient souvent supplier de le faire voir à leurs malades, la seule veuë desquels les consoloit, & leur sembloit adoucir leurs douleurs. La bonne femme du Sauvage du Pere Joseph, en avoit desrobé l'Etole, & cachée au fond d'un tonneau, mais aprés l'avoir long-temps priée, & conjurée, car elle estoit tousjours sur la negative, elle nous la rendit en fin, disant qu'elle l'avoit retirée des mains de quelque volleur de la Nation du Pétun, mais c'estoit elle mesme qui en avoit faict le vol, ne pensant pas que nous y deussions prendre garde, & c'est en quoy elle se trompoit.
Auoindaon grand Capitaine de la ville de sainct Joseph, avoit tant d'affection pour nous, qu'il nous servoit comme de pere syndique dans le pays, & nous voyoit aussi souvent qu'il croyoit ne nous estre point importun, & nous trouvans par fois de genouils prians Dieu, il s'y mettoit auprès de nous, les mains joinctes, avec une posture qui donnoit de la devotion, & ne pouvans d'avantage, il taschoit serieusement de contrefaire nos gestes & cérémonies, remuant les lèvres, puis eslevoit les mains, & les yeux au Ciel, & y perseveroit jusques à la fin de nos offices, & Oraisons, qui estoient assez longues, & luy aagé d'environ soixante & quinze ans. O mon Dieu, que cet exemple devroit confondre des Chrestiens! & que nous dira ce bon vieillard Sauvage, non encore baptisé, au jour du Jugement, de nous voir plus negligens d'aymer, & servir un Dieu, que nous cognoissons, & duquel nous recevons journellement tant de grâces, que luy, qui n'avoit jamais esté instruict que dans l'escole de la gentilité, & ne le cognoissoit encore qu'au travers les espaisses tenebres de son ignorance.
Mon Dieu, resveillez nos tiedeurs, & nous eschauffez du feu de vostre divin amour. Car nous sommes pour la pieté, en quelque chose plus froids que les Sauvages mesmes. Ce bon homme m'importuna fort de luy donner un petit Agnus Dei, qu'il porta à l'on col, avec tant de respect & de devotion, qu'il n'y avoit aucun François qui en fit plus d'estat, non pour la beauté de la foye de laquelle il estoit enveloppé, mais pour la croyance qu'il y avoit, lequel il confessoit tellement que peur de le perdre, il se fit encor couvrir d'un autre morceau d'estoffe.
Il nous pria fort de luy permettre d'assister à la saincte Messe, pour y prier Dieu avec nous, mais comme nous luy eusmes dit qu'il ne pouvoit, n'estant pas baptisé, il nous supplioit qu'on le baptisast pour y pouvoir assister, & faire au reste comme nous. Et comme il estoit tout plein de bonne volonté, il ne cherchoit que l'occasion de nous faire plaisir, & demandoit de coucher dans nostre cabane, lors qu'en l'absence de mes confrères, j'y restois seul la nuict. Je luy en demandais la raison, & s'il croyoit m'obliger en cela, il me disoit qu'il apprehendoit quelque accident pour moy, particulierement au temps que les Hiroquois estoient entrez dans leurs terres, & qu'ils me pourroient aysement prendre, ou me tuer dans nostre cabane, sans pouvoir estre secouru de personne, & que de plus les esprits malins qui les inquietoient, me pourroient aussi donner de la frayeur, s'ils venoient à s'apparoir à moy, ou à me faire entendre de leurs voix, comme ils font en diverses contrées, & sous diverses figures. Je le remerciais de sa bonne volonté, & l'asseurois que je n'avois aucune apprehension ny des Hiroquois, ny des esprits malins, & que je voulois demeurer seul, la nuict dans nostre cabane, en silence, prieres, & Oraisons. Il me repliquoit: Mon nepveu, je ne parleray point, & prieray JESUS, avec toy, souffre moy seulement en ta compagnie pour cette nuict, car tu nous es cher, & crains qu'il ne t'arrive du mal ou en effect d'apprehension. Je le remerciois derechef, le renvoyois au bourg, & demeurois seul à la garde de nostre Seigneur & de mon bon Ange, car je ne jugeois pas necessaire d'avoir autre garde avec moy, & puis de mon naturel je suis assez peu apprehensif, Dieu mercy.
Il y en a qui s'imaginent que les païs Sauvages sont tout plains de demons, & que ces pauvres gens en sont continuellement tourmentez & vexez, cela est bon pour les païs de ceux qui les adorent, comme faisoient anciennement les Mexicains, mais pour nos Hurons, ils les croyent meschans & ne les adorent aucunement encores qu'il le semblent faire aux offrandes qu'ils font en des lieux particuliers comme j'ay dit aillieurs, & si Satan leur apparoist comme il faict à quelqu'uns, ce n'est pas tousjours sous une forme hydeuse & espouventable, mais ordinairement sous forme humaine, ou de leurs parens & amis deffuncts, & quelquefois en songe seulement, principalement aux femmes, ou ils se font ouïr de la voix, & comme ils la diversifient, tantost triste & plaintive, & tantost gaye & joyeuse, avec des risées, sans qu'on y puisse rien comprendre, ny qu'on appercoive aucune chose. Les Sauvages m'en demandoient l'interpretation & me servant dextrement de l'occasion, je leur disois que ces voix tristes & lamentables de leurs parens & amis deffunct, n'estoient autres que de regrets & desplaisirs de leur damnation y pour n'avoir pas esté baptisez & vescu selon la loy que le Fils de Dieu nous a enseignée par ses Apostres. Et que pour ce qui estoit de ces ris & voix de resjouissance, cela ne procedoit que du malin esprit, qui leur vouloit faire croire par là, contre toute vérité que leurs parens estoient bien-heureux, & jouissoient de la félicité éternelle, afin de les divertir eux mesmes de la voye de Dieu, les obliger à la mesme vie, les maintenir dans les mesmes vices, & les entrainer en la mesme damnation avec leurs parens & amys deffuncts, tellement que les pauvres Sauvages par ceste responce detestans ces cachots tenebreux, frappoient de la main doucement contre leur bouche & disoient ho, ho, ho, ho, ho. Danstan téonguiandé, voyla qui n'est pas bien, voyla qui ne vaut rien, & ils avoient raison.
Il arrive quelquefois que le diable pere de mensonge dit des veritez, mais cela luy est si rare, qu'il n'en diroit jamais, s'il n'y esperoit du profit, ou que Dieu ne luy contraignit, aussi ne le doit on croire, ny l'escouter, que comme on doit faire un démon en bouchant ses aureilles. Un honneste gentil homme de nos amis, nommé le sieur du Vernet, demeurant avec nous au païs des Hurons, nous dit un jour que comme il estoit dans la cabane d'une Sauvagesse vers le Bresil, qu'un demon vint frapper trois grands coups sur la couverture de la cabane, & que la Sauvagesse qui cognut que c'estoit son demon, entra dés aussitost dans sa petite tour d'escorce, où elle avoit accoustumé de recevoir ses oracles & entendre les discours de ce malin esprit. Ce bon gentil homme presta l'oreille, & escouttant le colloque, entendit le diable qui se plaignoit tout haut, d'estre grandement fatigué, & que son seul respect l'avoit amené là d'un loingtain païs, d'où il venoit de guérir des malades (ô mal-heureux medecin) Aprés avoir encor long-temps discouru avec une voix assez basse, il dit en fin à ceste Magicienne qu'il y avoit trois Navires François en mer, qui arriveroient bientost, ce qui fust trouvé veritable, car à trois ou quatre jours de là ils arriverent, & aprés que la Sauvagesse l'eut remercié & faict ses demandes, le demon s'en retourna dans les enfers & ledit sieur du Vernet dans les Navires nouvellement arrivez.
Ce mesme gentilhomme nous dit, qu'il avoit remarqué en ses Sauvages bien que tout nuds, hommes, femmes & enfans, que jamais les femmes ne cognoissent d'autres hommes que leurs propres maris; lesquels en estoient si jaloux, qu'ils n'eussent souffert pour chose du monde qu'un autre eut abusé de leur couche, & d'abondant que tous ces peuples, par une superstition payenne, s'alloient tous les jours laver à la riviere dés qu'ils estoient sortis du lict, & ne nous en sçeu donner autre raison, sinon celle de leur antiquité, pour se nettoyer du peché.
Ce n'est pas seulement aux peuples infidelles & barbares, que le diable s'apparoist sous diverses formes & figures, mais aussi à plusieurs Chrestiens & Religieux. Depuis quelques années en ça, j'ay appris d'un bon Pere des nostres, de la Province de Flandre, que demeurant de communauté dans un Convent de la mesme Province, il y eut un jeune Novice lequel se promenant seul dans le jardin, & prestant trop inconsiderement la pensée à la tentation, qui luy remettoit en mémoire les grands biens qu'il avoit laissé au monde, & que s'il y fust demeuré qui eut esté riche & opulent, au lieu d'une extreme pauvreté qu'il embrassoit, eut esté bien monté au lieu d'aller pieds nuds, & estimé au lieu d'estre mesprisé, dont le diable prenant occasion luy estourdit l'esprit & le plongea dans une telle melancolie, que mesprisans en son ame les actions vertueuses de la saincte Religion, il aspira aux plaisirs mondains de telle sorte, que le diable pour le perdre davantage, luy fist apparoir un gros cheval noir bien equippé, sellé & bridé, garny d'une bonne bougette à l'arçon de la selle, qui sembloit plaine d'escus, le Novice grandement effrayé d'une apparition si inopinée rentrant en luy mesme s'enfuit au Convent, où n'ayant pû dissimuler sa peur, fut commandé par le Supérieur de luy dire le suject de son estonnement, ce qu'ayant faict encor tout tremblent, fut doucement disposé à rendre l'habit de la saincte Religion, & charitablement adverty que l'ordre n'admettoit que ceux qui batailloient & resistoitent vaillament à l'ennemy, & non ceux qui adheroient à leurs tentations. Il rendit donc l'habit bien qu'avec regret, & fut renvoyé au monde, où il vit, toujours un peu troublé & inquieté de ceste apparition.
Il a du depuis faict de grands efforts pour rentrer en l'ordre, mais il n'a pu venir à chef de ses pretentions, pour apprendre aux Novices & nouveaux champions en la milice de nostre Seigneur d'estre tousjours sur leur garde, & de resister aux tentations du malin esprit dés l'instant qu'elles se presentent, peur de tomber en pareil inconvenient, & mal-heur de ce Religieux, car le diable ne dort jamais.
Il y a d'autres apparitions qui arrivent, mais à des personnes plus advancées à la vertu, par de rudes combats & des prises estranges avec cet esprit malin, que Dieu permet pour les faire meriter & affermir dans la mesme vertu.
Depuis quelques années en ça nous avons eu en nostre Convent de Paris, un de nos Religieux nomme Frere Bonnaventure, natif d'Amiens, tellement poursuivy & molesté par l'ennemy du genre humain, s'y qu'à peine luy laissoit il prendre un peu de relasche, de sorte que tous les Religieux & principalement les Novices, comme nouveaux apprentifs en la voye de Dieu, en restoient tous effrayez & n'ozoient plus se tenir seuls la nuict dans leurs cellules, s'ils n'avoient le soir esté asseuré par leur Pere maistre & receu sa bénédiction.
Combien de fois a on veu ce pauvre Frere meurtry de coups & esgratigné comme, d'un animal meschant, on a ouy quelquefois des chaisnes de fer rouller par le Convent & des tintamarres effroyables, que ce malin esprit proche les bons jours principalement, faisoit en la poursuitte de ce bon Religieux, pour l'espouventer & lui faire quitter ses oraisons & l'exercice de ses mortifications, pendant lesquelles on l'a souventefois veu ravy en extaze deux & trois fois le jour. Dieu m'a faict la grace de m'y estre quelquefois trouvé present, & en des jubilations admirables où sa voix egalleement denote avec ses parolles, sembloient celles d'un Ange du Ciel, tant elle estoit douce & ravissante.
Ce malin esprit inventa un jour une estrange maniere de le vexer & luy donner peine, car comme il luy en vouloit, il ne cherchoit que l'occasion de luy mal faire & le faire mourir s'il eut pu. Il y avoit une grande Croix dans la cellule de ce bon Religieux, devant laquelle il avoit accoustumé de se prosterner & faire ses oraisons, le diable desirant de le faire mourir, prit des cordes, & l'attacha pieds & poings liez sur ceste Croix, en sorte qu'il n'eust sçeu se bouger ny remuer, puis luy mist une corde au col, & la serra, de si prés qu'il l'en pensa estrangler, & pour empêcher qu'on ne le secourut (malice infernale) il ferma la porte par dedans, en telle manière, que le Superieur fut contrainct d'y faire entrer un Religieux, par la fenestre avec une eschelle, où la porte ouverte ce pauvre frere fut, trouvé comme mort, & destaché fut mis sur sa couche, d'où revenu à soy, il loua Dieu & luy rendit graces infimes d'avoir combatu pour luy & delivré son ame d'un si puissant ennemy.
Dieu tres bon ne permet jamais que nous soyons tentez au delà de nos forces; il veut que nous soyons esprouvez & non point surmontez, car il n'y a que celuy qui le veut qui le puisse estre. Les esprits infernaux desesperez de pouvoir rien gaigner sur ceste belle ame, que plustost ils luy augmentoient ses couronnes & ses merites, un d'iceux en guyse d'un Courtisan s'adressa un jour à l'un de nos Novices auquel n'ayant pu mettre en l'esprit de quitter la saincte Religion, le batit de telle sorte que le Reverend Pere Provincial entendant les coups de sa chambre, accourut promptement le secourir, mais à son approche ce feint, courtisan disparut, dequoy le Novice rendit graces à Dieu & audit Pere, auquel il compta l'histoire.
Je pourrois encore icy rapporter plusieurs autres apparitions & combats des demons à l'encontre des Religieux, mais comme ce n'est pas mon suject & que cela est assez ordinaire, je me contente pour le present des deux susdites lesquelles doivent suffire, l'une pour nous faire tenir sur nos gardes & resister fortement à l'ennemy dés qu'il nous approche par quelque tentation, & l'autre pour nous apprendre qu'il y a toujours à combatre pendant que nous sommes en ce monde, & que tant plus nous nous approchons de Dieu, plus puissamment le diable nous assaille, mais avec la grace de nostre Seigneur, nous luy pouvons resister, & dire avec S. Paul, je puis tout en celuy qui me donne confort.
Du recours que les Sauvages avoient à nos prieres. De la creance qu'ils nous avoient, & où ils croyent que le Soleil se couche.
CHAPITRE XXXIII.
PRiez les uns pour les autres afin que vous soyez sauvez, disoit l'Apostre sainct-Jacques. Je ne m'estendray pas davantage pour vous faire voir combien merite celuy qui prie pour son prochain, que de vous rapporter une memorable sentence de la Bien heureuse saincte Angelique de Foligny laquelle à autant gravement que veritablement dit ces mots dignes de sa perfection: peut estre que l'on se mocquera de moy de ce que je vay vous dire, mais neantmoins il est vray; que j'ay receu plus de graces de Dieu, priant pour autruy que priant pour moy mesmes.
Ce qui s confirme par l'histoire suivante extraicte des Croniques de nostre sainct Ordre, aprés laquelle il ne faut plus de preuve ny d'autres tesmoignage du bien qui nous revient de prier pour autruy, quoy que nous soyons grand pecheurs, car Dieu ne se laisse jamais vaincre de courtoisie, & est tousjours prest à donner pour peu qu'on le prie avec foy. Un certain Religieux & parfaict Frere Mineur homme de tres-saincte vie, prioit ordinairement tous ceux à qui il parloit d'avoir memoire de luy en leurs prières. Advint un jour, comme il entroit en quelque ville, qu'il rencontra une femme fort visieuse,& malvivante, qui le saluant, luy rendit aussi-tost le réciproque, & la pria tres-humblement de prier Dieu, & la Vierge pour luy. Mais ceste femme toute estonnée d'un propos si nouveau en son endroit, luy respondit, helas! mon pere, mes prières vous seroient inutiles & ne vous serviroient de rien: parce que je suis la plus grande pecheresse du monde. Qu'elle que vous soyez, repart le Religieux, je vous supplie de m'obliger de ce bien, ô chose admirable: si-tost qu'elle fut entrée en l'Eglise, elle fit la reverence à une image de la saincte Vierge, & alors elle se ressouvint du Religieux, incontinent se mit à genoux devant icelle image, disant, l'Ave Maria pour luy, elle n'eust si-tost achevé ladite oraison, qu'elle fust ravie en esprit, & vit la Vierge Mere de Dieu, tenant son fils bien aymé entre ses bras, qui le prioit pour elle, luy disant, (Monseigneur, je vous supplie escoutez, s'il vous plaist l'oraison de ceste pecheresse,) & quoy ma mere, respondit l'enfant, (comment voulez-vous que j'escoute l'oraison odieuse de ma grande ennemie, encores qu'elle prie pour mon grand amy?) he! mon fils, repliqua la Vierge, de grace, faites luy misericorde, & vous la rendez amie, pour l'amour de vostre grand amy.
Ceste pauvre femme retournée à soy, grandement estonnée d'une telle apparition, courut incontinent trouver le Religieux, & luy raconta ce qu'elle avoit veu en son esprit, aprés luy fit une entière & parfaite confession de tous ses pechez, & depuis s'estudia du tout à fuir le vice; & servir devotement ceste tant secourable Advocate des pecheurs.
Environ les mois d'Avril & May les pluyes furent tres-grandes & presque continuelles au païs de nos Hurons (au contraire de la France qui fut fort seiche cette année là) de sorte que les Sauvages estoient dans de grandes appréhensions que tous les bleds des champs deussent perir, & dans cette affliction qui leur est fort sensible, ne sçavoient plus à qui avoir recours sinon à nous, car des-ja toutes leurs inventions & superstitions avoient esté inutilement employées, c'est ce qui les fist recourir au vray Dieu qui leur départit misericordieusement les effects de sa divine providence. Ils tindrent donc conseil entre les principaux Capitaines & vieillards, & adviserent à un dernier & salutaire remede, qui n'estoit pas vrayement Sauvage, mais digne de personnes plus illuminées. Ils firent apporter un tonneau de médiocre grandeur, au milieu de la cabane du grand Capitaine ou se tenoit le conseil, & ordonnerent que tous ceux du bourg qui auroient un champ de bled encemencé y apporteroient une escuellée de bled de leur cabane, & ceux qui avoient deux champs en apporteraient deux escuellées,& ainsi des autres, puis l'offreroient & dedieroient à l'un de nous trois, pour l'obliger avec ses deux autres confreres, de prier Dieu pour eux.
Cela faict, ils me manderent par un nommé Grenole de me trouver au conseil, où ils desiroient me communiquer quelque affaire d'importance, aussi pour recevoir un tonneau de bled qu'ils m'avoient dédié.
Avec l'advis de mes confreres je m'y en allay, & m'assis auprés du grand Capitaine, lequel me dit: Mon Nepveu: nous t'avons envoyé quérir, pour t'adviser que si les pluyes ne cessent bientost, nos bleds se pourriront, & toy & tes confreres avec nous, mourrons tous de faim, mais comme vous estes gens de grand esprit, nous avons eu recours & vous & esperons que vous obtiendrez de vostre Pere qui est au Ciel, quelque remede & assistance à la necessité presente, qui nous menace d'une totale ruyne.
Vous nous avez tousjours annoncé qu'il estoit tres-bon, & avoit tout pouvoir au ciel & en la terre si ainsi est qu'il soit tout puissant & puisse ce qu'il veut; il peut donc nous retirer de nos miseres, & nous donner un temps favorable & propice, prie le donc, avec tes autres confrères, de faire cesser les pluyes & le mauvais temps, qui nous conduit infailliblement dans la famine. S'il continue encore quelque temps, & nous ne te serons pas ingrats ny mescognoissans: car voyla des-ja un tonneau de bled que nous t'avions dedié en attendant mieux.
Son discours finy, & ses raisons deduites, je luy remonstray que tout ce que nous leur avions dit & enseigné estoit tres-veritable, mais qu'il estoit à la liberté d'un Pere d'exaucer oa rejetter les prières de son enfant, & que pour chastier, ou faire grâce & misericorde, il estoit toujours la mesme bonté, y ayant autant d'amour au refus qu'à l'octroy, & luy dis, pour exemple: voy la deux de tes petits enfans, Andaracouy & Aroussen, car ainsi s'appelloient ils, quelquefois tu leur accorde ce qu'ils te demandent, & d'autres fois non, que si tu les refuses & les laisse contristez, ce n'est pas pour hayne, que tu leur portes, ny pour mal que tu leur veuille; ains pour ce que tu juge mieux qu'eux que cela ne leur est pas propre, ou que ce chastiment leur est necessaire. Ainsi en use Dieu nostre Pere très sage, envers nous ses petits enfans, & serviteurs.
Ce Capitaine un peu grossier en matière spirituelle, me répliqua, & dit: Mon Nepveu, il n'y a point de comparaison de vous à ces petits enfans, car n'ayans point d'esprit ils font souvent de folles demandes, & moy qui fuis père sage & de beaucoup d'esprit je les exauce ou refuse avec raison. Mais pour vous qui estes grandement sages & ne demandez rien inconsiderement & qui ne soit tres-bon & equitable, vostre Pere qui est au Ciel n'a garde de vous esconduire, que s'il ne vous exauce & que nos bleds viennent à se perdre, nous croyrons que vous n'estes pas véritables, & que vostre Jesus n'est point si bon ny si puissant que vous nous avez annoncé. Je luy repliquay tout ce qui estoit necessaire là dessus, & luy remis en mémoire que des-ja en plusieurs occasions ils avoient experimenté le secours d'un Dieu & d'un Créateur si bon & pitoyable, & qu'il les assisterait encore à cette presente & pressante necessité, & leur donneroit du bled plus que suffisamment, pourveu qu'ils nous voulussent croire & quitassent leurs vices, & que si Dieu les chastioit parfois, c'estoit pour ce qu'ils estoient tousjours vicieux & ne sortoient point de leurs mauvaises habitudes, & que s'ils se corrigeoient, ils luy seroient agréables & les traitteroit aprés sans qu'ils manquassent de rien.
Ce bon homme prenant goust à tout ce que je luy disois, me dit: ô mon Nepveu je veux donc estre enfant de Dieu comme toy, je luy respondis tu n'en es point encore capable, ô mon oncle & il faut encore un peu attendre que tu te sois corrigé, car Dieu ne veut point d'enfant s'il ne renonce aux superstitions & qu'il ne se contente de sa propre femme, sans aller à celles d'autruy, & si tu le fais nous te baptiserons, & aprés ta mort ton ame s'en ira bienheureuse avec luy en Paradis.
Le conseil achevé, le bled d'Inde fut porté en nostre cabane, & m'y en retournay, où j'advertis mes confreres de tout ce qui s'estoit passé, & qu'il falloit serieusement & instamment prier Dieu pour ce pauvre peuple, à ce qu'il daignast les regarder de son oeil de misericorde & leur donnast un temps propre & necessaire à leurs bleds, pour de là les faire admirer ses merveilles. Mais à peine eusmes nous commencé nos petites prieres & esté processionnellement à l'entour de nostre petite cabane (le P. Joseph revestu) en disant les Litanies & autres prières propres, que N. S. tres-bon & misericordieux fist à mesme temps cesser les pluyes, tellement que le Ciel, qui auparavant estoit par tout couvert de nuées obscures qui se deschargeoienr abondamment sur la terre, se fist serain, & toutes ces nuées se ramasserent en un globe au dessus du bourg, qui tout à coup s'alla fondre derrière les bois, sans qu'on en apperceut jamais tomber une seule goutte d'eau. Et ce beau temps dura environ trois sepmaines au grand contentement, estonnement & admiration des Sauvages, qui satisfaicts d'une telle faveur celeste nous en resterent fort affectionnez, avec deliberation de faire passer en conseil, que de là en avant ils nous appelleroient Peres, qui estoit beaucoup gaigné sur leur esprit, & à nous une grande obligation de rendre infinies graces à nostre Seigneur, qui nous avoit exaucé, veu qu'il n'usent jamais de ce mot Pere, qu'envers les vieillards de leur nation, & non envers les estrangers, par une certaine vanité qu'ils ont de tenir, tousjours le dessus.
Quelqu'uns ensuitte nous appelloient Arondiouane, c'est à dire Prophete ou homme qui predit les choses à venir & peut changer les temps, car entr'eux il y a de certains Sorciers, Medecins ou Magiciens, qui ont accez au diable & qui font estat de prédire les choses futures & de faire tonner ou cesser les orages, & ceux là sont les plus estimez entr'eux, comme entre nous les plus grands Saincts, non qu'ils les estiment Saincts, mais admirables & sçachant les choses à venir. C'est tout ce qu'ils pouvoient dire d'excellent de nous, car pour nous appeller Oxiou Ondaki, qui veut dire demon ou Ange, cela estoit quelque degré au dessous de ceste premiere qualité.
Bref les Sauvages nous eurent une telle créance & avoient tant d'opinions de nous depuis ceste faveur celeste, que cela nous estoit à peine, pour ce qu'ils en inferoient & s'imaginoient que Dieu ne nous esconduiroit jamais d'aucune chose que luy demandassions, & que nous pouvions tourner le Ciel & la terre à nostre volonté (par maniere de dire) c'est pourquoy il leur en falloit faire rabatre de beaucoup & les adviser que Dieu ne faict pas tousjours miracle, & que nous n'estions pas digne d'estre tousjours exaucez mais souvent corrigez.
Il m'arriva un jourqu'estant allé visiter un Sauvage de nos meilleurs amis, grandement honneste homme, & qui sentoit plustost son bon Chrestien que non pas son Sauvage, comme je discourois avec luy & pensois monstrer nostre cachet, pour luy en faire admirer l'image qui estoit de la saincte Vierge, une fille subtilement s'en saisit & le jette de costé dans les cendres pour n'en estre trouvée saisie & le ramasser aprés ma sortie. J'estois marry que ce cachet m'eut esté ainsi desrobé, & dis à ceste fille que je soupçonnois, tu te ris à present de mon cachet perdu, mais sache que s'il ne m'est rendu, que tu pleureras demain & mourras bien tost, car Dieu n'ayme point les larronnesses & les chastie, ce que je disois simplement pour l'intimider & faire rendre son larrecin, comme elle fist à la fin l'ayant moy mesme ramassé du lieu qu'elle me monstra l'avoir jetté.
Le lendemain matin à heure de dix estant retourné voir mon Sauvage, je trouvay cette fille toute esplorée, malade & travaillée de grands vomissemens, estonné & marry de la voir en cet estat je m'informay de la cause de son mal & de ses pleurs, l'on me dit que c'estoit le chastiment de Jesus que je luy avois predit & que devant mourir elle desiroit s'en retourner à la nation du petun d'où elle estoit, pour ne mourir hors de son païs, je la consolay alors & luy dis qu'elle ne mourroit point pour ce coup ny ne sentiroit davantage de mal, puisque ce cachet avoit esté retrouvé, mais qu'elle avisast une autre fois de ne plus desrober, puis que cela desplairoit au bon Jesus, elle me demanda derechef si elle n'en mourroit point, je luy dis que non, aprés quoy elle resta entièrement guérie & consolée & ne parla plus de retourner en son païs comme elle faisoit auparavant.