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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

LIVRE II. LA RENAISSANCE. (SUITE.) (continued 2)

Reading edition

Spenser a trouvé des figures aussi grandes, mais il n'a pas le sérieux tragique qu'imprime dans un protestant l'idée de l'enfer. Nulle création poétique n'égale pour l'horreur et le grandiose le spectacle que rencontre Satan au sortir de son cachot.

Enfin apparaissent—les bornes de l'enfer, hautes murailles qui montent jusqu'à l'horrible toit,—et les portes trois fois triples, palissadées de feu circulaire,—et pourtant non consumées. Devant les portes était assise—de chaque côté une formidable figure.—L'une semblait une femme jusqu'à la ceinture et belle,—mais finissait ignoblement en replis écailleux,—volumineux et vastes, serpent armé—d'un mortel aiguillon. À sa ceinture,—une meute de chiens d'enfer éternellement aboyaient—de leurs larges gueules cerbéréennes béantes, et sonnaient—une hideuse volée, et cependant, quand ils voulaient, ils rentraient rampants,—si quelque chose troublait leur bruit, dans son ventre,—leur chenil, et de là encore aboyaient et hurlaient,—au dedans, invisibles.

L'autre forme,—si l'on peut appeler forme ce qui n'avait point de forme distincte—dans les membres, dans les articulations, dans la stature,—ou substance, ce qui paraissait une ombre....

Le souffle héroïque du vieux combattant des guerres civiles anime la bataille infernale, et si l'on demandait pourquoi Milton crée de plus grandes choses que les autres, je répondrais que c'est parce qu'il a un plus grand cœur.

De là le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on dirait qu'ils sont une école de vertu. Spenser est une glace unie qui nous remplit d'images calmes. Shakspeare est un miroir brûlant qui nous blesse coup sur coup de visions multipliées et aveuglantes. L'un nous distrait, l'autre nous trouble. Milton nous élève. La force des objets qu'il décrit passe en nous; nous devenons grands par sympathie pour leur grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Création. Le commandement efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le cœur qui l'écoute, et l'on se sent plus de vigueur et plus de santé morale à l'aspect de cette grande œuvre de la sagesse et de la volonté.

Ils étaient debout, sur le sol céleste, et du rivage—ils contemplaient le vaste incommensurable abîme,—tumultueux comme la mer, noir, dévasté, sauvage,—du haut jusqu'au fond retourné par des vents furieux—et par des vagues soulevées comme des montagnes, pour assaillir—la hauteur du ciel, et avec le centre confondre les pôles.—«Silence, vous, vagues troublées, et toi, abîme; paix!—dit la parole créatrice; que votre discorde cesse.»

—«Que la lumière soit!» dit Dieu, et soudain la lumière—éthérée, première des choses, quintessence pure,—s'élança de l'abime, et de son orient natal—commença à voyager à travers l'obscurité aérienne,—enfermée dans un nuage rayonnant.

Ce sont là les paysages primitifs, mers et montagnes immenses et nues, comme Raphaël en trace dans le fond de ses tableaux bibliques. Milton embrasse les ensembles et manie les masses aussi aisément que son Jéhovah.

Quittons, ces spectacles surhumains ou fantastiques. Un simple coucher de soleil les égale. Milton le peuple d'allégories solennelles et de figurés royales, et le sublime naît du poëte comme tout à l'heure il naissait du sujet.

Les changements de la lumière sont devenus ici une procession religieuse d'êtres vagues qui remplissent l'âme de vénération. Ainsi sanctifié, le poëte prie. Debout auprès du berceau nuptial d'Ève et d'Adam, il salue «l'amour conjugal, loi mystérieuse, vraie source de la race humaine, par qui la débauche adultère fut chassée loin des hommes pour s'abattre sur les troupeaux des brutes, qui fonde en raison loyale, juste et pure, les chères parentés et toutes les tendresses du père, du fils, du frère.» Il le justifie par l'exemple des saints et des patriarches. Il immole devant lui l'amour acheté et la galanterie folâtre, les femmes désordonnées et les filles de cour. Nous sommes à mille lieues de Shakspeare, et dans cette louange protestante de la famille, de l'amour légal, a «des douceurs domestiques,» de la piété réglée et du home, nous apercevons une nouvelle littérature et un autre temps.

Étrange grand homme et spectacle étrange! Il est né avec l'instinct des choses nobles, et cet instinct fortifié en lui par la méditation solitaire, par l'accumulation du savoir, par la rigidité de la logique, s'est changé en un corps de maximes et de croyances que nulle tentation ne pourra dissoudre et que nul revers ne pourra ébranler. Ainsi muni, il traverse la vie en combattant, en poëte, avec des actions courageuses et des rêves splendides, héroïque et rude, chimérique et passionné, généreux et serein, comme tout raisonneur retiré en lui-même, comme tout enthousiaste insensible à l'expérience et épris du beau. Jeté par le hasard d'une révolution dans la politique et dans la théologie, il réclame pour les autres la liberté dont a besoin sa raison puissante, et heurte les entraves publiques qui enchaînent son élan personnel. Par sa force d'intelligence, il est plus capable que personne d'entasser la science; par sa force d'enthousiasme, il est capable plus que personne de sentir la haine. Ainsi armé, il se lance dans la controverse avec toute la lourdeur et toute la barbarie du temps; mais cette superbe logique étale son raisonnement avec une ampleur merveilleuse, et soutient ses images avec une majesté inouïe; cette imagination exaltée, après avoir versé sur sa prose un flot de figures magnifiques, l'emporte dans un torrent de passion jusqu'à l'ode furieuse ou sublime, sorte de chant d'archange adorateur ou vengeur. Le hasard d'un trône conservé, puis rétabli, le porte avant la révolution dans la poésie païenne et morale, après la révolution dans la poésie chrétienne et morale. Dans l'une et dans l'autre, il cherche le sublime et inspire l'admiration, parce que le sublime est l'œuvre de la raison enthousiaste, et que l'admiration est l'enthousiasme de la raison. Dans l'une et dans l'autre, il y atteint par l'entassement des magnificences, par l'ampleur soutenue du chant poétique, par la grandeur des allégories, par la hauteur des sentiments, par la peinture des objets infinis et des émotions héroïques. Dans la première, lyrique et philosophe, possesseur d'une liberté poétique plus large et créateur d'une illusion poétique plus forte, il produit des odes et des chœurs presque parfaits. Dans la seconde, épique et protestant, enchaîné par une théologie stricte, privé du style qui rend le surnaturel visible, dépourvu de la sensibilité dramatique qui crée des âmes variées et vivantes, il accumule des dissertations froides, change l'homme et Dieu en machines orthodoxes et vulgaires, et ne retrouve son génie qu'en prêtant à Satan son âme républicaine, en multipliant les paysages grandioses et les apparitions colossales, en consacrant sa poésie à la louange de la religion et du devoir.

Placé par le hasard entre deux âges, il participe à leurs deux natures, comme un fleuve qui, coulant entre deux terres différentes, se teint de leurs deux couleurs. Poëte et protestant, il reçut de l'âge qui finissait le libre souffle poétique, et de l'âge qui commençait la sévère religion politique. Il employa l'un au service de l'autre, et déploya l'inspiration ancienne en des sujets nouveaux. Dans son œuvre, on reconnaît deux Angleterres: l'une passionnée pour le beau, livrée aux émotions de la sensibilité effrénée et aux fantasmagories de l'imagination pure, sans autre règle que les sentiments naturels, sans autre religion que les croyances naturelles; volontiers païenne, souvent immorale; telle que la montrent Ben Jonson, Beaumont, Fletcher, Shakspeare, Spenser, et toute la superbe moisson de poëtes qui couvrit le sol pendant cinquante ans; l'autre munie d'une religion pratique, dépourvue d'invention métaphysique, toute politique, ayant le culte de la règle, attachée aux opinions mesurées, sensées, utiles, étroites, louant les vertus de famille, armée et roidie par une moralité rigide, précipitée dans la prose, élevée jusqu'au plus haut degré de puissance, de richesse et de liberté. À ce titre, ce style et ces idées sont des monuments d'histoire; ils concentrent, rappellent ou devancent le passé et l'avenir, et dans l'enceinte d'une seule œuvre, on découvre les événements et les sentiments de plusieurs siècles et d'une nation.

FIN DU DEUXIÈME VOLUME.

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