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Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19)

HISTOIRE DE FRANCE

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CHAPITRE PREMIER

FLEURY ET M. LE DUC 1724

Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot (que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait le premier ministre.

Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.

Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des forçats protestants.

La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas, bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et souffert comme un Triboulet.

Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin 1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là. Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (Saint-Simon). Son parti a déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la royauté.

M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de son côté, n'avait qu'à obéir.

Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au fond, ne fut qu'un comparse bavard.

Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait aimer (Villars). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout doucement.

Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et passer comme un feu de paille» (Argenson), en laissant à Fleury le terrain nettoyé.

Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?

«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable rien.

C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs) souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille, fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un aimable ignorant.

Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit, courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles, le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par économie.

Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France, Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il signait: «Évêque de Fréjus, par l'indignation divine.»

Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'œil à tous ses actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et cruel Pollet.

Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne fut qu'au dernier moment, dans le funèbre Codicille, que, gagné de gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier cette dernière obéissance.

Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'Histoire ecclésiastique. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été sous-précepteur du Duc de Bourgogne. Et le lecteur du même prince, l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être instituteur du petit Roi, lui apprenait à lire.

L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande, fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi. Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury vraiment demeura seul.

Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien, il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'Alexandre de Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta six mois à la même page (Arg.).

Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la porte (Marais). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant Roi avait à dire un mot.

Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste, traitèrent avec M. le Duc.

Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.

Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus, secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort, comme relaps, tous les protestants.

Chantilly n'était guère dévot. Les sœurs de M. le Duc, galantes et fort légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé. Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (curé de Courdimanche). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi une fille de George, chef des protestants de l'Europe.

Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait: «Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que celui de secrétaire des commandements de M. le Duc.

De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves. Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même révolutionnaire.

Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée.

D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse, l'extermination du plaisir?

Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, jetant par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé (d'Arg.), n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la fortune est moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée tout à coup, mise au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est impossible. Tout est obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les épées. Du premier coup, réforme universelle. Ils déclarent hardiment la guerre à tout le monde.

L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pâris, il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. «Colbert le voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.» Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença l'œuvre colossale de réunir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles, Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio. L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pâris, le grand vieux Samuel Bernard, leur père et créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi, mon fils!»

D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des Grâces et pensions—et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un chaos protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois avec un seul titre.

Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi, les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de permission de couper les futaies (25 mars 1725).

La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV. Il soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en famille, à huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des villes était la leur. État doux et commode, et vraiment respectable par une durée de quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend au peuple son droit d'élection.

Révolution immense, et qui eût changé les mœurs mêmes, recréé une nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si paisible, se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les municipalités héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout à leur aise tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville de Lyon devait trois cents millions.

Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot), l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva avoir irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également par le mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait supportées des autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui parurent insupportables.

Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules et barbares, et blessèrent le bon sens public.

Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. Le ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris dans l'Extraordinaire de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour quarante millions. Cette caisse de l'Extraordinaire, un capharnaüm, un chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai. Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir tué un de ses amants (Richelieu, Mém. IV).

Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en mêlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Régent, eût fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince, si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des crimes! comment le croire? On haussait les épaules.

Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger, trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État une somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés et blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE II

CHUTE DE M. LE DUC 1725-1726

La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Régent qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère qu'elle eut aux utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, la terreur des innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît si malade qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se défie des idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme personnel, plus elle semble devenir (en plein XVIIIe siècle) idolâtrique et grossièrement messianique. Elle espère au miracle, n'espérant plus dans la raison. Le mal épidémique des convulsionnaires qu'on verra tout à l'heure demandant guérison à leur diacre Pâris, c'est un cas spécial du mal universel. Le Sauveur, Guérisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant royal, l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous les cœurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre, lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice. Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,—l'enfant aux cheveux d'or, le Roi.

Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. Les plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intérieur (de rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le soir: «Prie pour que le Roi vive!»

En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, en 1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalté au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant dans la longue file agenouillée.

Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au même âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût amoureuse, et ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut senti comme en France. Son portrait envoyé troubla fort les tendres Anglaises.

On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel l'Europe participait elle-même,—et d'autre part le terrible abandon où restait cet enfant, objet d'un espoir infini.

Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de l'autre Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On comprit qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens naturels s'annulèrent,—le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit et ami des Jésuites),—le discret Saumery, sous-gouverneur,—Mortemart, premier gentilhomme, un brave homme, mais très-obéré, qui attendait tout de Fleury.

Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres (Villars), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla aux valets intérieurs (Rich., IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et restant toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin, discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses. Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale qu'il était obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il vécût, cet enfant, sur la tête duquel il avait fondé sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu naître, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquiétait de la situation.

Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante (attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire d'un cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mécanique, une montre. Cela étonnait, faisait peur. (Argenson, III, 203, éd. J.)

Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui représentaient trois intrigues.

Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche encore, belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le Roi, fort timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère encore, par son fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait conquérir le Roi. Ce fils, aimable et tendre (c'était elle-même à quinze ans), montait chez le Roi à toute heure par le petit degré secret que possédait l'appartement.

Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la tapisserie et des nœuds de rubans (Arg.). Parent du célèbre impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite fille. Mais justement par là, par sa passive obéissance, il avait une prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été mis d'abord chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put parfaitement lui remplacer sa biche blanche.

C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal, mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes. Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet à filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de chœur.

L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son maître, était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus âgé que lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. Charmant (dit d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit parade de tout ce que les autres cachent (Marais, nov. 1727). Il fit des opéras, s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il menait le Roi, en avait fait son petit favori. (Marais, juin 1724.)

Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le Régent, dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise de Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury.

Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des exemples rudes in anima vili. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué (Beuchot, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une académie de débauches, était trop fréquentée pour n'être pas connue. Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en Grève (Marais, mars 1724), et si vite brûlé que la commutation de peine ne vint que quand il fut en cendres.

En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui était sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, professeur, l'abbé Desfontaines, un rédacteur du Journal des Savants qui dépendait de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met à Bicêtre. Paris en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs.

Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât (comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, marié. La Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, huit années durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le dos à sa femme.

Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur. Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rôle inférieur et fort triste du roi. Ce fut précisément par là que le maître de ces secrets, Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort.

Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il grâce aux femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les fêtes de Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette œuvre. Mais leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui déplaisaient. Il avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y eût vu que des rivales.

Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon gré mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une maladie courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc, effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde étaient de cet avis.

En brisant l'œuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg, avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas, retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus triste. Une funèbre convoi.

Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en touchant aux biens du clergé. D'après les idées de Vauban, il voulait lever une dîme sur tous, clergé, peuple, noblesse (faible dîme du cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de province, répondirent un non furieux. Le paysan reçoit les collecteurs à coups de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de l'impôt nouveau, avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt.

Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, on fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des grains fait crier: À l'accapareur!

Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et le tue, lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils sont perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y rencontrant partout des regards furieux.

Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un parfait fiasco. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec, si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là.

Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus. Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (Richelieu, V, 120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?»

Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté (décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa garde-robe.

Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous rende votre précepteur.»

M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le gardaient, Duverney, la de Prie.

Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup.

Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle, pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris, dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques (Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier 1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une fabrique de farces, de chansons, de satires ou calottes. La chance ici allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands calotins. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre. Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.

Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels (Courcillonade). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait fait à Chantilly le Curé de Courdimanche, où lui-même joua le vicaire. Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du procès Des Chauffours?

Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le 1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants, d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!»

Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire, retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang. La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé était très-bien gagné, le prix de la prostitution.

Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le premier président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, pour détruire, pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui appartenait l'affaire, le Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame. Délivrée à l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de ces mains sévères, la sauvent, la mettent à la Bastille.

Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la terre, s'aplatirent, se firent tout petits.

Fleury parle de se retirer (Rich., V, 122). Le 20 avril, madame de Prie écrit (Rich., V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis plus en repos.»

Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons, évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en haut, agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grâce et de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que l'on voulait sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours, on le mit hors de France (mai 1726).

La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un mot du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (Rich., V, 119).

On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours.

Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire, l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26 au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.—Étonnante précipitation, exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le brûler, on eut l'humanité de l'étrangler d'abord.

On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?... Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des Chauffours, l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?

Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de Prie, pour Duverney. Les créatures de celui-ci, ses ministres, font sans lui les plus graves opérations de finances. Il l'apprend, il écrit à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. Chose assez curieuse, Fleury lui-même par des amis engage la dame à revenir. Vrai moyen de la perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abréger tout et le décider à agir.

Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (Rich., V, 141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à Versailles. Le Roi alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve à Rambouillet (chez d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant derrière le trait mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin 1726).

Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et Maurepas (Rich., IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église.

Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même, Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux. Fleury leur laisse l'arriéré. Petit mot! grande chose? Ils empochent cinquante-six millions.

Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne n'éclairât Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le vieil ignorant sans s'en douter fondât les hautes dynasties financières qui ont mangé la France un demi-siècle. Duverney est mis au cachot. On le tient dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent commis sont chargés d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procès contre lui et Barême ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa fortune est peu de chose.

Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces petits soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce Condé, à ce chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il tombe dans un tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à Fleury par Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant apparut. Son âme était partie avec madame de Prie.

Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. Elle avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se mangeait le cœur, et ne pouvait pas le cacher.

Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers temps, elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. In extremis elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. Celle-ci, très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du Deffand, et, parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant, jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, toute méchante qu'elle fût. Elle avait séché sans retour, et sa dernière punition était que par l'amour elle ne pût reprendre à la vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne voulait plus rien que mourir à la Romaine, à la Pétrone. Trois jours avant, elle jouait encore la comédie, apprit et débita trois cents vers. Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul attendrissement, nulle faiblesse de cœur). Elle lui dit: «Va-t-en à Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce dernière, elle fit venir son curé, bouffonna la confession, puis but un poison violent.

Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit cruellement, se tordit.

Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse de Berry.

Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, ses tentatives hardies.

Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires, Jésuites et Fermiers généraux.

La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant. Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.

Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'Entre-sol, le club de l'abbé de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se tenait fort en arrière, craignait son propre cœur, se défiait de la tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine. D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où souvent la Nature prélude à ses enfantements.

CHAPITRE III

ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ—FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE 1726-1727

Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au XVIIe, la royauté du prêtre.

Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin. Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las, courbé, aspirant au repos.

Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir, mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait le fer, le feu, contre leurs ennemis.

Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1o ils avaient vu par Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment), on en viendrait aux biens d'Église; 2o ils voyaient le respect perdu, la société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur.

Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes).

Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré relaps; donc il peut être mis à mort, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui peut dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur craintive dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite est immonde. Le curé entre seul dans les maisons (non plus accompagné, comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans témoins, et prend les personnes une à une, négociant en maître, et faisant son marché avec une femme tremblante qui croit voir son mari perdu!

Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit d'y avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre de familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs, parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne contre le clergé.

La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de conséquence infinie.

Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux traité qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un privilège très-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'étendue du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable hospitalité, recevant tous les exilés, était le seul qui eût écrit la tolérance dans ses lois (Pacta conventa). Tout son Sénat alors (moins un membre) était protestant. Les choses terriblement changèrent, lorsqu'au XVIIe siècle les Suédois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blessée en son orgueil, elle fut presque entière catholique. Très-difficilement les Jésuites s'y étaient introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent les familles par les humanités, l'éducation française, et peu à peu ils eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort au roman dévot. Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont, elles emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau. La Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une œuvre polonaise en s'y introduisant,—rien d'abord qu'un petit Jésuite pour aider tel curé, puis deux, puis une école, un collège, pour élever de jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se moquant des marchands de Thorn, paradaient l'épée au côté. Minorité minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre un grand peuple luthérien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette à terre (juillet 1724). Les Jésuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrêté un provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent été magistrats. Plus, la bande guerrière des écoliers armés tombe sur les gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un charpentier, un maçon, un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a fait la bataille, est traînée, punie, mise au feu.

Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige la mort des coupables, des magistrats même.

Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort, c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'on ne pouvait faire la chose qu'autant que les Jésuites jureraient, ce que des religieux ne peuvent faire en matière criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur s'excusa, par ce mot du droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit signe à un frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se mettre à genoux et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six coquins, non bourgeois de la ville, qui jurèrent tout ce qu'on voulut.

Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques (décembre 1724).

Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette petite Prusse, de son roi, le grand grenadier. On rit de cette petite Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre prit aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent, sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et de toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel n'arriva, et la chose resta tout entière. Pour le malheur de la Pologne, les Jésuites eurent le dernier mot.

La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque l'Angleterre et la France, renouvelle à Madrid le plan d'Alberoni,—mais plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'épée de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida l'union de tout le monde protestant (alliance de Hanovre, septembre).

J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou, et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer. Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes d'Italie), l'assafeta (femme de chambre) qui régnait, menait tout,—et la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant plus aisément elle eut un règne de geôlier.

Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres. V. Montgon), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France, pour la France elle-même, non pour la royauté.

Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda, Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.

On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724). Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets. La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre. Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son père fut condamné à reprendre le trône.

«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques, l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière, il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on peut gager) l'Empire.»

L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire.

À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique) pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses ducats.

Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe. Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M. le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans sa folle imagination!)

Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes. L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence était telle que le pauvre roi même demandait à la reine pourquoi elle exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le persécuta. Elle lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur. Elle lui supprima ce qui était sa vie, le rapport conjugal. Torture bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait. L'effet en fut terrible et imprévu. Il devint très-lucide, accablant de raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi, du peuple. Et il la châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent l'ascendant. Mais il la connaissait et il la méprisait. Lorsque très-lâchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit: «Oh! la fausse, la fausse Italienne!» dit-il avec un rire amer.

L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols. Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état réel était-il? qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait pourtant de la seule façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la messe. La reine en était inquiète. Elle fit la dévote et la bonne Espagnole, jusqu'à prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants. Cela dura huit mois au moins, en 1728.

Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France était en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se leva, se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait ardemment qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire libre. Elle y réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme elle avait fait un vœu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progéniture Antoinette.

Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient les rois.

L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses plans de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des droits électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727).

Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, fine, patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George.

Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui fait voter le Parlement (juin 1727).

Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille. Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant conquérir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amitié hérétique qui la conduit à ce but désiré (9 novembre 1729).

Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, fort claire, nécessaire et fatale. Œuvre de pure nature, non de diplomatie. Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif de tous, Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et l'auteur de la paix.

Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. Son frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, va le voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury nous tenons la France.»

L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre à Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et de Fleury.

Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui s'arrangeait d'elle-même.

L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant avec soin tous ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon, Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de finance auquel il se fia si sottement. Du personnel diplomatique il écarta les gens habiles et fins de la Régence, mit des sots à la place, des prélats imbéciles qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et répète qu'on se moquait de nous.

«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le désert.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE IV

CHUTE DU SIÈCLE.—IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET DES PROTESTANTS 1727-1729

«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les campagnes pour se retirer dans les villes.» (Argenson, sept. 1732; I, 145, édit. 1859.)

Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. 359, édit. 1839).

Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits contemporains.

Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre, travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les splendides hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul appel à la production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont subi le Visa, l'autre demi-million qui en province eut même ruine, tous ces gens ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager l'industrie? Et le gouvernement agit bien moins encore. La France, sous Fleury offre ce spectacle curieux d'un grand État inerte, qui loin, d'édifier, n'achève rien, ne répare plus, ne met plus une pierre à la muraille ruinée, pas une planche aux vaisseaux de guerre; nul souvenir des ports, arsenaux, citadelles. Nul travail. Un vaste silence.

Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se perdra dans la mer humaine.

Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas compter, comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe avec les Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par l'ordre qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut ravi d'une légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies de deux, de trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers généraux pour y fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre contre l'Europe, était obligé de souffrir, on le vit en pleine paix pendant le XVIIIe siècle. La Ferme continua d'avoir sur le pays une armée de commis, d'huissiers, de recors et d'archers.

Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais rien de tout cela. Ce doux gouvernement laissa aller les choses. Chaque perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, etc. Les acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept livres chacun (sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à l'amende! Qui ne paye, aux galères!

Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la pauvreté gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et devenaient pauvres à leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les champs, courir aux villes. Paris devint un monstre. On disait (au hasard) qu'il contenait 800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes vivant pauvrement, plutôt mourant de faim. Paris, serré par la défense insensée qu'on fit de bâtir au dehors, vomissait le trop-plein dans un camp misérable, un Paris de toile et de planches, de pisé et de boue qui couvrait la banlieue. La ville, cependant, étranglée, croissait en hauteur. À cinq, six, sept et huit étages, montaient les combles et les mansardes, mal fermés au vent, à la pluie. Celle-ci, distillant le long des murs verdâtres, de plomb en plomb, par les carrés fétides, faisait des noirs étages inférieurs de véritables puits. Qui dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les apprentis? La boutique, antre humide où tout suintait, présentait au comptoir, fixée et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin, dans sa robe de toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible nourriture. Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la rente réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété, ils avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les Ordonnances ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En réduisant certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il assomme le rentier (c'est-à-dire Paris).

La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour suivant Rien,—aussi monotone que la pluie dans la maussade petite cour. Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait lui,—qu'en cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée du siècle n'apparaît pas encore,—il y ait eu un mouvement, ce fut à coup sûr un bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de le mépriser.

Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. La fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le point de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, de conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.

La persécution commença (1727), l'indignation suivit. Au fanatisme faux elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint délire, folie (1729), et plus tard folie dépravée.

Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa par trois hommes sans foi et sans opinion.—Hérault, le lieutenant de police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota chacun, et le mit à sa classe, ou bon, ou neutre, ou appelant. Les neutres mêmes étaient suspects.—Les appelants, livrés à la Justice, la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des sceaux, homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, qui conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.—Désignées par Hérault, atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, au fils de la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y tombaient souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce siècle, et deux fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, qu'on ne peut savoir même pourquoi ils furent mis là-dedans.

Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en Grève.—Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il figurait près de sa sœur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient sali, que la Fresnaye inonda de son sang.—Lafiteau, le fripon, que Dubois, pour punir ses vols, déporta, fit évêque dans un méchant coin de Provence.—Les mœurs ultramontaines éclataient dans Rohan, cardinal femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa mère Soubise, impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains italiens. Encore plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les évêques de Laon et de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.

Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts ans, le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile en Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le Brigandage d'Embrun (1727).

Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des plus forts mangeurs de France.

Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à son insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, elle est pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'appel à la conscience.

La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent faire oublier cela. Plusieurs furent de vrais saints. L'un d'eux, l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité sans bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), il devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune encore il mourut de misère (1er mai 1727).

Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. Pâris, conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour prendre de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. Les malades (femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus émues, exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des crises de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment même. Mais tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur prit leurs prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et folles de la cruelle persécution.

On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron: Vérité des miracles du bienheureux Pâris. Il est fort instructif. L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et véridique, des misères et des maux d'alors. Pour les guérisons, les miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. Sincérité parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux examen des savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le XVIIIe siècle est le maître en miracles. Il observe, analyse, de manière à nous faire conclure que ces faits très-certains sont, non au-dessus de la nature, mais de nature jusque-là peu connue (qu'on dirait aujourd'hui magnétique où somnambulique).

Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la mystérieuse publication des Nouvelles ecclésiastiques, journal insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage, de discrétion, de probité. Sous l'œil de la Police, ce journal s'écrit et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la Révolution (1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus honorable, rien ne prouve mieux que c'était le parti des honnêtes gens. On dit qu'un vieux prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, osa le commencer. Où l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le suppose. Un système très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a été le modèle de maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, si sûre d'elle, que dans la voiture même du lieutenant de Police elle faisait jeter le journal poursuivi.

Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son théâtre, le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le jeta dans l'ombre infiniment plus dangereuse.

Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques et des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de chercher, suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où l'innocent expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus ces martyrs aveugles cherchèrent des pénitences.

Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices, acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le courroux de Dieu.

Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les saints leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est l'esprit et la vraie voie.

Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, on n'en doit pas moins dire qu'en masse ils furent de vrais chrétiens. Et malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le Régent (1721), d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants qui ne répriment pas les protestants.

Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (Corbière, 348).

Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant spectacle que donnent alors nos protestants?

Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine Court restaura nos églises.

La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges. Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait l'échafaud.

Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant les révoltes et sauvant qui les assassine!

Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire avec respect une demande.

Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du Languedoc?

Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, et elle veut ici que je parle.

Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par cœur, et si loin de nos mœurs. Deuxièmement, l'effort contradictoire de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes l'esprit de la contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème insoluble leur fut posé par les écoles officielles, d'obéir n'obéissant pas, de reculer en avançant, d'employer la moitié de leur force à contenir l'autre. Bizarre effort où la conception, l'engendrement ne se fera jamais.

Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, piétiste, janséniste, n'importe), quel est le fond du fonds? c'est l'incessant suicide, la mort du moi, de sa nature, et, non-seulement de ses vices, mais de ses puissances même, l'extinction du propre genius.

Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, énervaient l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi en 1728, fut dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une tentation continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée avait eu lieu, dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit Fleury, qui l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son enfant au curé, doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme autrefois, levée par an, mais levée chaque mois. Rien de plus propre à user l'âme, à tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. Toujours, toujours payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, dure, sèche et contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement de l'esprit.

Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie des baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre lesquels les évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le gouvernement militaire (1738).

Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne pouvait sortir de cela. Des protestants, des jansénistes, malgré tant de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne pouvait nous venir notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y fallait l'esprit décidément contraire, que le temps souverain amenait invinciblement.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE V

VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR 1728-1730

Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené par lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, comblé par la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, il vit tout par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint demi-Anglais, n'ayant rien aperçu du fond réel des mœurs, et formulant de confiance le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il donna dans l'Esprit des lois.

Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais qu'humains; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de prodigieux honneurs, son triomphant convoi à Westminster. Rien de plus grand, rien qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. Il la sentait partout dans la dignité libre des mœurs, des habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l'activité. L'hôte de Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en Turquie.

Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le bien et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes qui frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond moins qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos libres penseurs du XVIIe siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, Hesnault, Boulainvilliers, etc.

Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu, l'enviant, le sentant supérieur dans son propre genre Maurepas (la satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une œuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures conditions il était rentré. La Henriade même, revenant d'Angleterre, ne fut que tolérée. Et quarante ans durant elle ne fut vendue qu'en gardant son titre de Londres.

Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée vaut mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait fort bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le débat éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait même bon que la petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, jasât un peu des affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de Saint-Pierre. Utopies sociales qui s'écartent toujours du grand nœud social, de l'intime question où se relient les autres. Fleury s'en amusait, recevait volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait chaque semaine (d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée vraiment libre avait été frappée, découragée. Le grand critique Fréret, ayant touché l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. Il se le tint pour dît, s'écarta, au plus loin, dans la chronologie chinoise, etc. En 1728, l'essor du jansénisme aigrit cruellement la Police. Contre la librairie, l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce ordonnance. Pour une page non autorisée, confiscation, carcan, galères!

Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le tenait inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin des petits succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans espoir d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique des Pensées de Pascal. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, ricaner,—sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible tenaille,—il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans son ombre.

Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots: simples réponses à Pascal:

«L'homme est une énigme.» Non. On le comprend très-bien dans l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.—«Il est déplacé, dégradé.» Non. Il est à sa place dans la nature.—«Il naît injuste.» Non. Et il n'est pas justifié par l'arbitraire injuste, par la faveur, la Grâce.

Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, quelle est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On croirait volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va répondre: le plaisir. Non. Notre but, «c'est l'action.»

«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T. XXXVII, p. 57, no 23.)

Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en est la traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il sut le soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout très-peu aux plaisirs qu'il vanta le plus.

«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre un mur?

Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société le despotisme avait lui-même un despote et un maître, la richesse, que le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.—En revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf. Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et l'avilit, et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente offrait un aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent «cherchait son pain de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas la mise et la tenue coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de lettres, vivant dans les salons. Au XVIIIe, Allainval, un auteur estimé dont on joue et rejoue les pièces, reçu partout, est cependant si pauvre, que, n'ayant aucun gîte, il couche dans les chaises à porteurs. Cet excès de misère et le parasitisme qui en était la suite naturelle, faisait que l'on traitait les auteurs fort légèrement. La Tencin, sans façon, à ses habitués pour étrennes donnait des culottes.

Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut à la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment de Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il essuya. Sa Henriade l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un livre? il l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils acheté? En attendant, il préparait, écrivait ses Lettres anglaises. Il expliquait Newton. C'est par là justement (chose imprévue, bizarre) que sa situation changea.

Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique (une religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici (1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable, esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; il fut frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut furieux, plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, et Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux coup de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences. Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.

On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il n'était point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage avec Thieriot. Et même en Angleterre, où il est si gêné, il songe à cet ami, lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, et parfois très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, comme ceux qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.

Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la reprise d'Œdipe. Il avait pour jouer Jocaste une actrice admirable, son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, adorée, et bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou Cornélie, c'était plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un spectateur disait en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» Elle eut un vrai génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à la Champmeslé, libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La première sur la scène elle parla de cœur, d'élan vrai et d'accent tragique. Quand elle débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, troublés. Des jeunes gens devinrent fous d'amour.

Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait, argenterie, diamants, lui en donna le prix. Un moment il se crut maître de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la Russie. De là mille aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le voilà fameux, le Roland, le Renaud, le héros des chimères, un nouveau Charles XII, avant d'avoir rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa folle Armada, pour mettre le Stuart dans Londres. La cour de Stanislas (et la reine de France?) pensait à lui pour la Pologne, pour y renouveler Charles XII et Gustave, en chasser l'Allemand. Maurice en voulait à son père qui lui fit manquer sa fortune, qui le blâmait d'aller en galopin s'offrir aux reines pour être refusé.

Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on en fit un auteur. On préparait ses Rêveries (pour l'autre année 1731). Il semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il prendrait la Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un sou.»

Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre actrice ne s'en souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit sa rivale, madame de Bouillon. Au lieu de se troubler, son cœur gonflé grandit. Elle s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance les terribles vers:

... Je ne suis point de ces femmes hardies Qui portant dans le crime une tranquille paix Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve, applaudit.

Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si suspecte de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement de l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger, c'est ce qui n'a nulle apparence.

Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des pastilles, dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en miniature, qui par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit que les gens de la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il lui donnât du poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, n'ose dire qu'il n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. Le peintre inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien que de se créer une ennemie mortelle, très-puissante, ayant derrière elle tous les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle enquête? essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le peintre qu'elle arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il résiste, ne se rétracte pas.

Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle se sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait aussi qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle dans une pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment la voyant en danger.

On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle Lecouvreur. Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne maison de Racine, rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux hommes, deux amis, Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses derniers arrangements. Elle marie sa fille à la hâte. Elle sait parfaitement qu'elle est dans un monde sans loi, n'a nulle protection à attendre.

Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la Chambre, à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, jetée au For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le doux, le décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux jeunes sœurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, débutent dans la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas transfigura son art. En plein triomphe, ces petites merveilles disparaissent, sont cachées deux ans! La police ne veut s'informer. Elle n'osera aller sous l'ombre noire de Saint-Gervais, aux sales petites rues, à l'hôtel de Sodome, où les tient un mignon du Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on rit.

Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût eu quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, sa Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut prise d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son sang. Le 20, elle expira.

Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. L'admiration publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un monument. Comédienne du Roi et membre du théâtre qu'il couvrait de son nom, pouvait-elle être abandonnée à la proscription du clergé? Fleury fit dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela regardait le curé, l'archevêque. «Et s'ils refusent?»—«Point de bruit.»

Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de Marie Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure officiera pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV.

Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. Mais il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,—et cette reine de l'art, la noble Cornélie,—disons mieux, la femme adorée, désintéressée, généreuse, tendre, de si grand cœur!—On la roule, on en fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre voiture qui, dans ce mois de mars, cahote les amours passagers, l'ivresse et les retours de bal.

Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu avec quelle insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes de théâtre. Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. Elle était du monde même et de la société, une amie des plus estimées, spécialement reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, raison, vertu). Le coup fut très-sensible et la douleur universelle.

Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre Église, qui n'était pas bâtie.

Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, l'indignation secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que dans la mort, cet affranchissement naturel,—là même on était serf encore.[Retour à la Table des Matières]

CHAPITRE VI

LES MARMOUSETS—LA CADIÈRE 1730-1731

Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV le pouvoir du clergé.

Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).

Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir un dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa clef (septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, Louis le Débonnaire.

Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par la lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et forcé. Son vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant des papistes enragés): «Si nous ne les lâchions, ils nous dévoreraient nous-mêmes.» Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, dont il était le plat flatteur, Fleury craint encore plus la basse influence d'Issy, de Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous le voyons aller à chaque instant consulter, prendre le mot d'ordre.

Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en chemise.

Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, gardien du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire reprendre étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la rue, pour faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde qui effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du courage pour supprimer le Parlement.

Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle ayant force et autorité d'elle-même, le Roi ne la lui donnait pas.» Le Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il rendait la justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la jeune idole, s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux cents voix, on n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces quarante pour majorité.

Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, tombe. C'est la personne royale qui maintenant est avilie.

Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30 août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse eût voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en fournissant sa bru au Roi.

Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu nous tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et l'Angleterre. En dessous il créait un parti de la guerre que Villars en dessus prêchait ouvertement. Ce sournois Chauvelin (Grisenoire, comme on l'appelait) imagina d'escamoter le Roi par l'influence des petits camarades, que l'on nommait les Marmousets. Comme neveu de l'ami de Fleury, du cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, restait là à tisser ses jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait (Villars), et très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. Un mémoire fin, adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les mains de Gesvres, qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, le lui prend. Il voit, non sans terreur, «que Fleury, par son imprudence, mène les choses à la guerre civile.» Il en est si frappé qu'il copie le mémoire. Seulement au coucher il l'oublie dans ses poches, où Bachelier le trouve. Il le porte à Fleury.

Notes in this chapter

Note 1 · Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistNote 2 · J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une hauNote 3 · Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé[4] de ces jeunes seigneurs, paradait et folâtrait là, avec ses chansonnettes, en réalNote 4 · Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer un homme aiNote 5 · Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais ilNote 6 · Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, Note 7 · Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, uNote 8 · Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme l'ancNote 9 · Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût oNote 10 · Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies Note 11 · La connivence générale de Paris (Barbier, 54) aidait beaucoup sans doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se sentNote 12 · Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard étaient Note 13 · En lisant ces légendes trop vraies[14], on est saisi d'étonnement et de douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur errNote 14 · Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en mai, ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas absNote 15 · Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans[16]. Elle est alors plus que Note 16 · Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont approchés de Pascal[17], quel timide respect, on sait gré à Voltaire deNote 17 · «Est-il heureux?» Question plus difficile. Là sans doute Pascal avait chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette annéeNote 18 · Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le MentoNote 19 · Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son œuvre, c'est elle qui en fit un FrNote 20 · Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours ecclésiastiques. Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de sa mort, un viNote 21 · Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un ch
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