ACTE DEUXIÈME
François Guizot translation
SCÈNE I
Rochester.--Une cour d'auberge.
Entre UN VOITURIER avec une lanterne à la main.
PREMIER VOITURIER.--Holà! ho! s'il n'est pas quatre heures du matin, je veux que le diable m'emporte. Le chariot paraît déjà au-dessus de la cheminée neuve, et notre cheval n'est pas encore chargé. Allons, garçon!
LE VALET D'ÉCURIE, derrière le théâtre.--On y va, on y va.
PREMIER VOITURIER.--Oh! je t'en prie, Thomas, bats-moi bien la selle de Cut, et mets un peu de bourre dans les pointes; car la pauvre rosse est écorchée sur les épaules que cela passe la permission.
(Entre un autre voiturier.)
SECOND VOITURIER.--Les pois et les fèves sont humides ici comme le diable, et voilà le moyen tout juste de donner des tranchées à ces pauvres rosses. Cette maison-ci est toute sens dessus dessous depuis que Robin le palefrenier est mort.
PREMIER VOITURIER.--Le pauvre garçon n'a pas eu un moment de joie depuis que les avoines ont augmenté de prix; ça lui a donné le coup de la mort.
SECOND VOITURIER.--Je crois que cette auberge-ci est pour les puces la plus infâme qu'il y ait sur la route de Londres. J'en suis piqueté comme une tanche.
PREMIER VOITURIER.--Comme une tanche? Par la messe, je ne crois pas que roi dans la chrétienté puisse être mieux mordu que je ne l'ai été depuis le premier chant du coq.
SECOND VOITURIER.--Je le crois bien, ils ne vous donnent jamais de pot; cela fait qu'on lâche l'eau dans la cheminée, et les puces s'engendrent dans vos chambres par fourmilières.
PREMIER VOITURIER.--Allons, garçon, allons donc, dépêche, et puisses-tu être pendu, allons donc!
SECOND VOITURIER.--J'ai un jambon et deux balles de gingembre à rendre à Londres aussi loin que Charing-Cross.
PREMIER VOITURIER.--Ventrebleu! j'ai là des dindons, dans mon panier, qui meurent presque de faim. Holà, garçon! que la peste te crève! N'as-tu donc pas des yeux dans la tête? Es-tu sourd? Que je sois un coquin, s'il n'est pas vrai que j'aurais autant de plaisir à te fendre la caboche qu'à boire un verre de vin. Viens donc te faire pendre; n'as-tu pas de conscience?
(Entre Gadshill.)
GADSHILL.--Bonjour, voiturier. Quelle heure est-il?
PREMIER VOITURIER.--Je crois qu'il est deux heures.
GADSHILL.--Je t'en prie, prête-moi ta lanterne pour aller voir mon cheval dans l'écurie.
PREMIER VOITURIER.--Doucement, je vous en prie; nous savons, ma foi, un tour qui en vaut deux comme celui-là.
GADSHILL, au second voiturier.--Je t'en prie, prête-moi la tienne.
SECOND VOITURIER.--Ha! et quand cela, dis-moi donc! Prête-moi ta lanterne, dit-il; par ma foi, je te verrai bien pendre auparavant.
GADSHILL.--Voituriers, à quelle heure comptez-vous arriver à Londres?
SECOND VOITURIER.--Assez tôt pour nous coucher à la chandelle, je t'assure. Allons, voisin Mugs, il nous faut aller réveiller ces messieurs; ils viendront de compagnie; car ils sont bien chargés.
(Les voituriers s'en vont.)
GADSHILL.--Hé! holà, garçon!
LE GARÇON, derrière le théâtre.--Prêt à la main, dit le filou.
GADSHILL.--C'est comme qui dirait: Prêt à la main, dit le garçon, car tu ne diffères pas plus, d'un coupeur de bourses que celui qui dirige ne diffère de celui qui travaille. C'est toi qui arranges le complot.
LE GARÇON.--Bonjour, monsieur Gadshill; c'est toujours ce que je vous ai dit hier au soir. Nous avons ici un certain franc tenancier des bruyères de Kent, qui a apporté avec lui trois cents marcs d'or. Je l'ai entendu moi-même le dire à souper à une personne de sa compagnie, à une espèce d'inspecteur qui a aussi beaucoup de bagage; Dieu sait ce que c'est. Ils sont déjà levés et demandent des oeufs et du beurre; ils vont partir tout à l'heure.
LE GARÇON.--Non; je n'en veux point: garde-le, je t'en prie, pour le bourreau, car je sais que tu honores saint Nicolas aussi sincèrement qu'un coquin le peut faire.
LE GARÇON.--Quoi! c'est la bourse du public qui garnit leurs bottes? les garantiront-elles mieux de l'eau dans les mauvais chemins?
GADSHILL.--Oui, oui, car la justice s'est chargée de les cirer.
LE GARÇON.--Sur ma foi, je crois que c'est plutôt à la nuit que vous êtes redevables de marcher invisibles, qu'à la poudre de fougère.
GADSHILL.--Donne-moi la main; tiens, tu auras part à notre butin comme je suis un homme, vrai.
LE GARÇON.--Oh! non, promettez-la-moi plutôt comme vous êtes un fourbe de voleur.
GADSHILL.--Laisse donc, est-ce que homo n'est pas le vrai nom de tous les hommes. Dis au valet de faire sortir mon cheval de l'écurie; adieu, maroufle crotté.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Le grand chemin près de Gadshill.
Entrent LE PRINCE HENRI avec POINS, BARDOLPH ET PETO à quelque distance.
POINS.--Allons, cachez-moi, cachez-moi. Je viens d'emmener le cheval de Falstaff, et il est là de colère à crever comme un velours gommé.
HENRI.--Serre-toi contre moi.
(Entre Falstaff.)
FALSTAFF.--Poins! Poins! Que le diable emporte Poins!
HENRI.--Paix, maudit sac à lard: quel vacarme fais-tu donc là?
FALSTAFF.--Hal, où est Poins?
HENRI.--Il est monté jusqu'au haut de la colline; je vais te l'aller chercher.
(Il feint d'y aller.)
FALSTAFF.--Il faut que je sois maudit pour toujours voler en compagnie de ce filou-là. Le scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché je ne sais où. Si j'avance seulement sur mes jambes de quatre pieds carrés je vais perdre haleine. Allons, je ne doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort, si j'échappe la corde pour avoir tué ce fripon-là. Il y a vingt-deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures, de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé à ne pouvoir le quitter; oui, je veux être pendu, si le scélérat ne m'a pas donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer, cela ne peut être autrement, j'aurai pris quelque drogue. Poins! Hal!--Peste soit de vous deux.--Bardolph! Peto!--Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir honnête homme et quitter ces drôles-là, que de boire un verre de vin, je veux être le plus fieffé maraud qui ait jamais mâché avec une dent. Huit toises de chemin raboteux sont autant pour moi que soixante et dix milles; et ces scélérats au coeur de pierre le savent bien! C'est une malédiction quand les voleurs ne savent pas se garder fidélité les uns aux autres. (On siffle, il répond.) La peste vous crève tous tant que vous êtes; donnez-moi mon cheval et allez vous faire pendre.
HENRI.--Tais-toi, grosse bedaine; couche-toi là, colle ton oreille à la terre et écoute si tu n'entends pas le trot de quelques voyageurs qui s'approchent.
FALSTAFF.--Avez-vous ici des leviers pour me relever quand je serai par terre? Ventrebleu! je ne charrierais pas une autre fois ma pauvre viande si loin à pied pour tout l'or qui est dans le trésor de ton père. Que diable prétends-tu en me tenant de la sorte le bec dans l'eau?
FALSTAFF.--Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à ravoir mon cheval, mon cher fils de roi.
HENRI.--Laissez-moi donc tranquille, maraud. Suis-je votre palefrenier?
(Entre Gadshill.)
GADSHILL.--Arrête là.
FALSTAFF.--Aussi fais-je, dont bien me fâche.
POINS.--Oh! c'est notre chien d'arrêt; je reconnais sa voix.
(Entre Bardolph.)
BARDOLPH.--Quelles nouvelles?
GADSHILL.--Enveloppez-vous, enveloppez-vous; vite, mettez vos masques: voilà l'argent du roi qui descend la montagne et qui va au trésor royal.
FALSTAFF.--Tu en as menti, maraud; il va à la taverne du roi.
GADSHILL.--Il y en a assez pour nous remonter tous tant que nous sommes.
FALSTAFF.--A la potence.
HENRI.--Vous quatre, vous les attaquerez dans la petite ruelle. Ned, Poins et moi, nous allons nous placer plus bas; s'ils vous échappent, alors ils tomberont dans nos mains.
PETO.--Mais combien sont-ils?
GADSHILL.--Environ huit ou dix.
FALSTAFF.--Morbleu! ne sera-ce pas eux qui nous voleront?
HENRI.--Quoi! si poltron que cela, sir Jean de la Panse?
HENRI.--On le verra à l'épreuve.
POINS.--Ami Jack, ton cheval est derrière la haie; quand tu le voudras, tu le trouveras là; adieu, et tiens ferme.
FALSTAFF.--A présent, je n'ai plus le coeur de le tuer, quand je devrais être pendu.
HENRI.--Ned, où sont nos déguisements?
POINS.--Ici tout près: écartons-nous.
FALSTAFF.--Maintenant, mes maîtres, c'est au plus heureux à se faire sa part: chacun à sa besogne.
(Entrent les voyageurs.)
LES VOYAGEURS.--Allons, voisin; le garçon conduira nos chevaux en descendant la colline, et nous irons à pied quelque temps pour nous dégourdir les jambes.
LES VOLEURS.--Arrête!
LES VOYAGEURS.--Jésus, ayez pitié de nous!
FALSTAFF.--Frappez, jetez-les sur le carreau, coupez la gorge à ces coquins-là. Ah! infâmes fils de chenilles, maudits mangeurs de jambons! Ils nous détestent, mes enfants; terrassez-les; dépouillez-les de leur toison.
LES VOYAGEURS.--Oh! nous sommes ruinés, perdus sans ressource, nous et tout ce que nous avons.
FALSTAFF.--Le diable soit de vous, gros coquins; vous, ruinés! non, gros balourds. Je voudrais bien que tout votre argent fût ici. Allons, pièces de lard, marchons. Comment, drôles, ne faut-il pas que les jeunes gens vivent? Vous êtes grands jurés, n'est-ce pas? Nous allons vous faire jurer, sur ma foi.
(Sortent Falstaff et autres, chassant les voyageurs devant eux.)
(Rentrent le prince Henri et Poins.)
HENRI.--Ce sont les voleurs qui ont lié les honnêtes gens: à présent, si nous pouvions à nous deux voler les voleurs et nous en aller ensuite joyeusement à Londres, il y aurait matière à se divertir pour une semaine, de quoi rire un mois, et plaisanter à tout jamais.
POINS.--Tenez-vous coi, je les entends venir.
(Rentrent les voleurs.)
FALSTAFF.--Allons, mes maîtres, faisons le partage, et puis remontons à cheval avant qu'il soit jour.--Si le prince et Poins ne sont pas deux fieffés poltrons, il n'y a pas de justice dans le monde. Non, il n'y a pas plus de coeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.
HENRI, accourant sur eux.--Votre argent!
POINS.--Scélérats!
(Tandis qu'ils sont à partager, le prince et Poins fondent sur eux. Falstaff, après un coup ou deux, se sauve ainsi que tous les autres, laissant tout leur butin derrière eux.)
HENRI.--Nous n'avons pas eu grand'peine à l'avoir. Allons, gai, à cheval; les voleurs sont dispersés et si saisis de frayeur, qu'ils n'osent pas même se rapprocher l'un de l'autre; chacun prend son camarade pour un officier de justice. Allons, partons, cher Ned. Falstaff sue à mourir, et en marchant il engraisse ce mauvais sol. Si cela n'était pas si plaisant, j'aurais pitié de lui.
POINS.--Comme il hurlait, le coquin.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Warkworth. Un appartement du château.
HOTSPUR entre lisant une lettre.
LADY PERCY.--O mon cher lord, pourquoi demeurez-vous ainsi seul? Par quelle offense ai-je mérité d'être, depuis quinze jours, une épouse bannie de la couche de mon Henri? Dis-moi, mon bien-aimé, quelle est la cause qui t'ôte l'appétit, les plaisirs et ton précieux sommeil? Pourquoi tiens-tu tes yeux attachés à la terre? Pourquoi tressailles-tu si souvent lorsque tu es assis seul? Pourquoi la fraîcheur de ton teint s'est-elle flétrie? Pourquoi abandonnes-tu ce qui m'appartient et les droits que j'ai sur toi, à la rêverie aux yeux ternes et à la détestable mélancolie? Pendant tes légers sommeils je veillais auprès de toi, et je t'entendais murmurer des projets de guerre terrible, prononcer des termes de manége à ton coursier bondissant, lui crier: Courage! au champ de bataille! et tu parlais de sorties et de retraites, de tranchées, de tentes, de palissades, de forts, de parapets, de canons, de coulevrines, de rançon de prisonniers, de soldats tués et de tout ce qui appartient à un combat opiniâtre; et ton esprit avait tellement guerroyé au dedans de toi et t'avait si fort agité dans ton sommeil, que j'ai vu sur ton front des gouttes de sueur semblables aux bulles d'eau qui s'élèvent sur un ruisseau dont l'eau vient d'être troublée; d'étranges mouvements se sont fait apercevoir sur ton visage, comme d'un homme qui retient son souffle dans une grande et soudaine précipitation. Oh! ce sont là des présages de malheur. Mon époux est occupé de quelque important projet; et il faut que je le sache... ou bien il ne m'aime pas.
HOTSPUR.--Hé, holà! Guillaume est-il parti avec le paquet?
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.--Oui, milord, il y a plus d'une heure.
HOTSPUR.--Butler a-t-il amené ces chevaux de chez le shérif?
LE DOMESTIQUE.--Il vient d'en amener un il n'y a qu'un moment.
HOTSPUR.--Quel cheval? Un cheval rouan, épi mûr, n'est-ce pas?
LE DOMESTIQUE.--C'est cela même, milord.
(Le domestique.)
LADY PERCY.--Mais écoutez-moi, milord.
HOTSPUR.--Que dis-tu, ma femme?
LADY PERCY.--Qui vous entraîne loin de moi?
HOTSPUR.--Mon cheval, cher amour, mon cheval.
LADY PERCY.--Allons, finissez, singe à la tête folle. Une belette n'est pas si capricieuse que vous. Sur mon honneur, je saurai ce qui vous occupe, Henri, je le saurai. Je crains que mon frère Mortimer ne se mette en mouvement pour soutenir ses droits, et qu'il n'ait envoyé vers vous pour vous demander d'appuyer son entreprise; mais si vous allez....
LADY PERCY.--Vous ne m'aimez pas? est-ce bien vrai que vous ne m'aimez pas? Eh bien! ne m'aimez point; car si vous ne m'aimez point, je ne m'aimerai plus moi-même. Quoi, vous ne m'aimez pas? Ah! dites-moi, parlez-vous sérieusement, ou non?
HOTSPUR.--Allons, veux-tu me voir monter à cheval? Lorsque je serai assis sur la selle, je te jurerai que je t'aime infiniment.... Mais écoutez, Kate, je ne prétends pas que désormais vous me questionniez sur le lieu où je vais, ni que vous raisonniez là-dessus. Je vais où il faut que j'aille, et pour finir, il faut que je vous quitte ce soir, ma douce Kate. Je sais que vous êtes une femme sensée, mais enfin pas plus que ne peut l'être la femme de Henri Percy. Vous êtes constante, mais cependant vous êtes une femme: quant au secret, je ne crois pas qu'il y en ait une plus discrète, car je suis parfaitement convaincu que tu ne révéleras pas ce que tu ne sais pas; et voilà jusqu'où ira ma confiance en toi, ma douce Kate.
LADY PERCY.--Comment, jusque-là?
HOTSPUR.--Pas un pouce plus loin. Mais écoutez-moi, Kate: où je vais, vous irez aussi. Je pars aujourd'hui, et vous demain; êtes-vous satisfaite, Kate?
LADY PERCY.--Il le faut bien, par force.
SCÈNE IV
East cheap. Une chambre dans la taverne de la Tête-de-Sanglier.
Entrent LE PRINCE HENRI ET POINS.
HENRI.--Ned, je t'en prie, sors de cette sale chambre, et viens m'aider à rire un peu.
POINS.--Où étais-tu donc, Hal?
POINS.--François!
HENRI.--En perfection.
POINS.--François!
(Poins sort.)
(Entre François.)
FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.--Ralph, aie l'oeil dans la grenade.
HENRI.--Écoute ici, François.
FRANÇOIS.--Milord....
HENRI.--Combien as-tu encore de temps à servir, François?
FRANÇOIS.--Par ma foi, cinq ans, et encore autant à....
POINS, derrière le théâtre.--François!
FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
HENRI.--Cinq ans! par Notre-Dame, c'est être engagé pour longtemps à faire tinter les pots.--Mais, François, aurais-tu bien le courage de lâcher le pied à ton engagement, de lui montrer les talons et de te sauver?
FRANÇOIS.--Oh! Dieu! milord, je ferai serment sur tous les livres d'Angleterre que j'aurais bien le coeur de....
POINS, derrière le théâtre.--François!
FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
HENRI.--Quel âge as-tu, François?
FRANÇOIS.--Attendez.... à la Saint-Michel qui vient, j'aurai....
POINS, derrière le théâtre.--François!
FRANÇOIS.--On y va, monsieur.--Je vous en prie, milord, attendez-moi un petit moment.
HENRI.--Oui, mais écoute donc, François; ce sucre que tu m'as donné, il y en avait pour un sou, n'est-ce pas?
FRANÇOIS.--Oh Dieu! milord, je voudrais qu'il y en eût eu pour deux.
HENRI.--Je te donnerai pour cela mille guinées: demande-les-moi quand tu voudras, et tu les auras.
POINS, derrière le théâtre.--François!
FRANÇOIS.--On y va: tout à l'heure.
HENRI.--Tout à l'heure, François? Non pas, François, mais demain, François: ou bien, François, jeudi prochain, ou, François, quand tu voudras; mais, François....
FRANÇOIS.--Milord?
FRANÇOIS.--Oh Dieu, milord, que voulez-vous donc dire?
HENRI.--Eh bien donc, votre bâtard brun est votre boisson ordinaire; car voyez-vous, François, votre veste de toile blanche se salira. En Barbarie, l'ami, cela ne saurait revenir à tant.
FRANÇOIS.--Quoi, monsieur?
POINS, derrière le théâtre.--François!
HENRI.--Veux-tu courir, maraud. N'entends-tu pas comme on t'appelle? (Dans ce moment ils l'appellent tous deux de toutes leurs forces.) François! François!
(Le garçon demeure dans une immobilité stupide, ne sachant de quel côté aller d'abord.)
(Entre le cabaretier.)
LE CABARETIER.--Comment, tu ne te remues pas plus que cela, et tu t'entends appeler de la sorte? Va voir là dedans ce que l'on demande. (François sort.) Milord, le vieux sir Jean est à la porte avec une demi-douzaine d'autres: les laisserai-je entrer?
HENRI.--Faites-les attendre un moment, et puis vous leur ouvrirez la porte. (Le cabaretier sort.) Poins!
POINS, entrant.--On y va, on y va.
HENRI.--Ami, Falstaff et les autres voleurs sont à la porte. Serons-nous bien gais?
POINS.--Gais comme pinsons, mon enfant. Mais, dites-moi donc, à quel bon tour vous a servi votre plaisanterie du garçon de cave? qu'est-il sorti de là, je vous prie?
HENRI.--Que je suis à présent propre à toutes les farces qui aient jamais fait figure de farce depuis les vieux jours du bonhomme Adam, jusqu'à la naissance de celui que nous commençons à l'heure présente de minuit. (François rentre avec du vin.) Quelle heure est-il, François?
FRANÇOIS.--On y va, monsieur, on y va.
(Entrent Falstaff, Gadshill, Bardolph et Peto.)
POINS.--Sois le bienvenu, Jack; où as-tu donc été?
FALSTAFF.--Malédiction sur tous les poltrons; oui, et vengeance avec; oui, par ma foi, et amen! Donne-moi un verre d'Espagne, garçon.--Plutôt que de continuer de mener cette vie-là, je vais me mettre à remmailler des bas, à les raccommoder et aussi à les ressemeler. Malédiction sur tous les poltrons! Donne-moi un verre d'Espagne, drôle. N'y a-t-il plus de vertu sur terre?
(Il boit.)
HENRI.--Hé, sac à laine, que marmottez-vous là entre vos dents?
FALSTAFF.--Cela un fils de roi! Si je ne te chasse pas hors de ton royaume avec une épée de bois, et si je ne mène pas tous tes sujets devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je ne veux plus porter de barbe au menton. Vous, prince de Galles?
FALSTAFF.--N'êtes-vous pas un poltron? Répondez-moi à cela, et Poins aussi que voilà.
POINS.--Mordieu, grosse bedaine, si vous m'appelez encore poltron, je te poignarde.
FALSTAFF.--Moi, t'appeler poltron? Je te verrais damner plutôt que de t'appeler poltron; mais je donnerais bien mille guinées pour savoir courir aussi bien que toi. Vous avez les épaules assez droites, aussi ne vous embarrassez-vous guère si on vous voit le dos: est-ce là ce que vous appelez épauler vos amis? Que le diable emporte de pareils épauleurs! Parlez-moi de gens qui me feront face.--Un verre de vin: que je sois un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.
HENRI.--Misérable! tes lèvres sont encore humides du dernier verre que tu as avalé.
FALSTAFF.--C'est tout un. Malédiction sur tous les poltrons, je ne dis que cela.
HENRI.--De quoi s'agit-il donc?
FALSTAFF.--De quoi s'agit-il! Quatre de nous qui sommes ici avons pris ce matin mille guinées.
HENRI.--Où sont-elles, Jack, où sont-elles?
FALSTAFF.--Où elles sont? reprises sur nous, voilà ce qu'elles sont. Il nous en est tombé une centaine sur le corps à nous quatre malheureux.
HENRI.--Comment, une centaine, mon cher?
FALSTAFF.--Je veux être un coquin si je n'ai pas ferraillé à bras raccourci pendant deux heures d'horloge contre une douzaine. C'est un miracle que j'en sois réchappé; j'ai reçu huit coups d'épée au travers de mon pourpoint, quatre dans mes chausses; mon bouclier est percé d'outre en outre, mon épée hachée comme une scie, ecce signum. Je n'ai jamais mieux fait depuis que j'ai âge d'homme; cela n'a servi de rien. Malédiction sur tous les poltrons!--Demandez-leur plutôt. S'ils vous disent plus ou moins que la vérité, ce sont des traîtres, des enfants de ténèbres.
HENRI.--Parlez, messieurs; comment cela s'est-il passé?
GADSHILL.--Nous quatre sommes tombés sur une douzaine ou environ.
FALSTAFF.--Seize au moins, milord.
GADSHILL.--Et les avons garrottés.
PETO.--Non, non, ils n'ont pas été garrottés.
FALSTAFF.--Que dis-tu, maraud? Ils ont été tous garrottés sans exception d'un seul, ou je suis un Juif, un Juif hébreu.
GADSHILL.--Comme nous étions à partager, six ou sept nouveaux-venus nous sont tombés sur le corps.
FALSTAFF.--Et alors ils ont détaché les autres qui sont venus encore.
HENRI.--Comment, est-ce que vous vous êtes battus tous?
FALSTAFF.--Tous? Je ne sais ce que vous entendez par tous; mais si je ne me suis pas battu avec une cinquantaine, je ne suis qu'une botte de radis! S'il n'y en avait pas cinquante-deux ou cinquante-trois sur le pauvre vieux Jack, je ne suis pas une créature à deux pieds.
POINS.--Je prie le ciel que vous n'en ayez pas tué quelques-uns.
FALSTAFF.--Oh! cette prière vient trop tard. J'en ai poivré deux; oui, je suis sûr d'en avoir bien payé deux, deux coquins en habits de bougran. Je te dis la chose comme elle est, Hal; si je te mens, crache-moi au visage, appelle-moi cheval. Tu connais bien ma vieille manière de me mettre en garde? Je me tenais de là, et la pointe de mon épée comme cela: quatre coquins en bougran fondent sur moi.
HENRI.--Comment quatre? Tu ne disais que deux tout à l'heure.
FALSTAFF.--Quatre, Hal. J'ai toujours dit quatre.
POINS.--Oui, oui, il a dit quatre.
FALSTAFF.--Ces quatre-là se sont présentés de front, et ils fonçaient principalement sur moi; je ne m'en suis pas embarrassé d'abord. Je vous ai rassemblé leurs sept pointes dans mon bouclier, comme cela.
HENRI.--Sept! Comment, il n'y en avait que quatre tout à l'heure.
FALSTAFF.--En bougran, vous dis-je.
POINS.--Oui, quatre en habit de bougran.
FALSTAFF.--Sept, vous dis-je, par cette épée, ou je suis un coquin.
HENRI.--Je t'en prie, laisse-le aller son train, nous en aurons encore davantage tout à l'heure.
FALSTAFF.--M'entends-tu, Hal?
HENRI.--Oh! que oui, je comprends bien aussi, Jack.
FALSTAFF.--N'y manque pas, car cela vaut la peine d'être écouté. Ces neuf en bougran, comme je te le disais donc.
HENRI.--En voilà déjà deux de plus.
FALSTAFF.--Quand ils virent leurs pointes raccourcies de cette façon....
FALSTAFF.--Ils commencèrent à reculer; mais je les suivis de près et vous les accostai corps à corps, et en un clin d'oeil, je fis le compte à sept des onze.
HENRI.--O prodige! onze hommes en bougran sortis de deux!
HENRI.--Ces menteries sont comme le père qui les engendre, aussi grosses qu'une montagne, bien visibles, bien palpables. Quoi, triple sans cervelle, tête à perruque, bâtard, sale et gras magasin de suif.
FALSTAFF.--Comment, es-tu fou? es-tu fou? Est-ce que la vérité n'est pas la vérité?
HENRI.--Quoi! comment est-il possible que tu aies distingué que ces hommes étaient en vert de Kendal, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais pas voir la main? Allons, rends-nous raison de cela; qu'as-tu à dire?
POINS.--Allons, il faut nous expliquer cela, Jack, il faut nous dire vos raisons.
FALSTAFF.--Comment? de force! Non; me donnassiez-vous l'estrapade, ou toutes les tortures du monde, je ne vous le dirais pas par force. Vous donner une raison par force? Quand les raisons seraient aussi communes que des mûres de haies, on ne me ferait pas donner à un homme une raison par force, à moi!
HENRI.--Je ne veux pas avoir plus longtemps son péché sur la conscience. Cet effronté poltron, bon seulement à écraser les lits, à éreinter les chevaux; cette énorme montagne de chair...
FALSTAFF.--Laisse-nous tranquilles, figure étique, peau d'anguille, langue de boeuf séchée, longue perche, morue sèche: oh! que n'ai-je assez d'haleine pour nombrer tout ce qui te ressemble! toi, aune de tailleur, fourreau d'épée, étui d'arc, sonde de commis de barrière...
HENRI.--Allons, courage, reprends haleine, et puis recommence de plus belle; et quand tu seras bien épuisé en basses comparaisons, laisse-moi te dire seulement ces deux mots....
POINS.--Écoute bien, Jack.
HENRI.--Nous deux, nous vous avons vus vous quatre tomber sur quatre, les garrotter et vous emparer de ce qu'ils avaient. Or, remarquez bien à présent comment un récit tout simple va vous confondre. Alors nous deux que voilà, sommes tombés sur vous quatre, et d'un seul mot nous vous avons, à votre barbe, enlevé votre prise, et nous l'avons, qui plus est, et nous sommes en état de vous la faire voir dans la maison; et vous, Falstaff, en criant miséricorde, vous avez sauvé votre bedaine, et très-lestement, et très-adroitement, toujours courant, toujours hurlant, aussi bien que je l'aie jamais entendu faire à un jeune taureau.--Ne faut-il pas que tu sois un grand misérable, pour avoir tailladé ton épée exprès comme tu l'as fait, et puis nous venir conter que c'était en te battant? Quel subterfuge, quel stratagème, quelle échappatoire peux-tu trouver à présent, pour te dérober à ta honte visible et manifeste?
POINS.--Allons, dis-nous donc, Jack, quelle invention nouvelle te tirera de là?
HENRI.--Va comme il est dit: le sujet sera, sauve qui peut.
FALSTAFF.--Ah! ne parlons plus de cela, Hal, par amitié pour moi.
(Entre l'hôtesse.)
L'HOTESSE.--Milord le prince.
HENRI.--Eh bien, milady l'hôtesse, qu'as-tu à me dire?
L'HOTESSE.--Vraiment, milord, il y a à la porte un noble de la cour qui demande à vous parler; il dit qu'il vient de la part de votre père.
FALSTAFF.--Quelle espèce d'homme est-ce?
L'HOTESSE.--C'est un vieillard.
FALSTAFF.--Que fait la gravité d'un vieillard hors de son lit à minuit? Irai-je lui donner sa réponse?
HENRI.--Oh! oui, je t'en prie; va, Jack.
FALSTAFF.--Eh bien, ma foi, je m'en vais lui donner son paquet.
(Il sort.)
HENRI.--Oh çà! mes braves, par Notre-Dame, vous vous êtes bien battus; et vous aussi, Peto, et vous aussi, Bardolph. Vous êtes aussi des lions, vous vous êtes sauvés par instinct; vous ne voudriez pas mettre la main sur le prince légitime. Oh! non, fi donc!
BARDOLPH.--Ma foi, je me suis sauvé, moi, quand j'ai vu les autres se sauver.
HENRI--Oh çà! dites-moi à présent, sans plaisanterie, comment se fait-il que l'épée de Falstaff soit si ébréchée?
PETO.--Pardieu, il l'a ébréchée avec son poignard, et a dit que sur son honneur il n'y avait plus de bonne foi en Angleterre, s'il ne parvenait pas à vous persuader que cela s'était fait dans le combat; et il nous a engagés à faire comme lui.
BARDOLPH.--Oui, comme encore de nous frotter le nez avec de l'herbe tranchante, pour le faire saigner et en barbouiller nos habits, et jurer que c'était du sang d'honnêtes gens. Je puis bien dire que j'ai fait ce que je n'avais pas fait depuis sept ans; car je rougis d'entendre parler seulement de ses monstrueuses inventions.
HENRI.--Oh! misérable, tu dérobas un verre de vin d'Espagne il y a dix-huit ans et tu fus pris sur le fait, et depuis ce temps-là tu as toujours rougi ex tempore. Tu avais pour toi le fer et la flamme, et cependant tu t'es sauvé! Dis-moi quel était ton instinct pour cela?
BARDOLPH.--Milord, voyez-vous ces météores? apercevez-vous ces feux?
HENRI.--Oui.
BARDOLPH.--Que croyez-vous que cela annonce?
HENRI.--Un foie chaud et une froide bourse.
BARDOLPH.--Rage et fureur, milord, à le bien prendre.
HENRI.--Non, si on te prend bien, la corde. (Rentre Falstaff.) Voilà notre maigre Jack qui revient; voilà notre squelette décharné. Eh bien, ma douce créature rembourrée de coton, combien y a-t-il que tu n'as vu ton genou?
FALSTAFF.--Mon genou? À ton âge, Henri, je n'avais pas la taille aussi grosse que la serre d'un aigle. Je me serais glissé dans la bague d'un alderman. Ah! ne me parlez pas de vivre dans les soupirs et les chagrins; cela vous gonfle un homme comme un ballon.--Il y a de maudites nouvelles par le monde: sir Jean Bracy venait ici de la part de votre père; il faut que vous vous rendiez à la cour dès le matin. Ce maudit fou du Nord, Percy, et cet autre Gallois qui a donné la bastonnade à Amaimon et a fait cocu Lucifer, qui a forcé le diable de se jurer son vassal sur la croix d'une pique galloise, comment le nommez-vous?
POINS.--Oh! Glendower.
FALSTAFF.--Oui, Owen, Owen; c'est lui-même et son gendre Mortimer, et le vieux Northumberland, et cet Écossais, le plus leste de tous les Écossais, Douglas, qui monte au galop de son cheval une montagne en ligne perpendiculaire.
HENRI.--Celui qui en courant à toute bride tue un moineau au vol d'un coup de pistolet.
FALSTAFF.--Précisément, vous l'avez touché.
HENRI.--Mieux qu'il n'a jamais touché le moineau.
FALSTAFF.--Tenez, ce drôle-là a du sang dans les veines, il ne se sauvera pas.
HENRI.--Et quel autre drôle es-tu donc, toi, de le louer si fort pour savoir bien courir?
FALSTAFF.--À cheval, coucou; mais à pied, il ne bougera jamais d'un seul pas.
HENRI.--Si fait, Jack, par instinct.
FALSTAFF.--Ah! j'en conviens, par instinct. Eh bien, il est donc là aussi avec un certain Mordake, et encore un millier de bonnets bleus. Worcester s'est sauvé secrètement cette nuit. La barbe de ton père a blanchi de toutes ces nouvelles-là. On peut acheter des terres à présent à aussi bon marché que du maquereau moisi.
FALSTAFF.--Par la messe! mon garçon, tu dis vrai; il y a apparence que le commerce ira bien pour nous de ce côté-là! Mais dis-moi donc, Hal, n'as-tu pas horriblement peur? À toi qui es l'héritier présomptif, aurait-on pu te trouver dans le monde trois autres ennemis de la sorte de ce démon de Douglas, ce salpêtre de Percy, et ce satan de Glendower? N'as-tu pas horriblement peur? N'as-tu pas le frisson dans le sang?
HENRI.--Pas un brin, sur ma foi. Il me faudrait pour cela un peu de ton instinct.
FALSTAFF.--Oh! tu seras horriblement grondé demain, quand tu te présenteras devant ton père. Allons, par amitié pour moi, prépare une réponse.
HENRI.--Voyons, mets-toi à la place de mon père, et examine-moi sur les particularités de ma vie.
FALSTAFF.--Veux-tu? Volontiers. Cette chaise sera mon trône, ce poignard mon sceptre, et ce coussin ma couronne.
HENRI.--On prendrait ton trône pour un escabeau, ton sceptre d'or pour un poignard de plomb, et ta précieuse et riche couronne pour la triste tonsure d'une tête chauve.
FALSTAFF.--C'est bien; mais pour peu qu'il te reste une étincelle de la grâce, tu vas être ému.--Donnez-moi un verre de vin d'Espagne, afin que cela me fasse paraître les yeux rouges, et qu'on puisse croire que j'ai pleuré; car il faut que je parle en homme transporté de douleur, et je veux le faire sur le ton du roi Cambyse.
HENRI.--Fort bien! Voilà ma révérence.
FALSTAFF.--Et voici mon discours.--Écartez-vous, seigneurs.
L'HOTESSE.--Voilà une excellente scène, en vérité!
FALSTAFF, à l'hôtesse.--Ne pleurez pas, charmante reine; car c'est en vain que coulent vos larmes.
L'HOTESSE.--Oh! voyez donc ce père, comme il soutient bien son rôle!
FALSTAFF.--Pour l'amour de Dieu, lords, emmenez ma triste épouse, car les pleurs obstruent les écluses de ses yeux.
L'HOTESSE.--Oh! à merveille! Il fait aussi bien qu'aucune de ces canailles d'acteurs que j'aie jamais vus.
HENRI.--Quelle sorte d'homme est-ce, sous le bon plaisir de Votre Majesté?
FALSTAFF.--C'est un homme de bonne mine, ma foi, et de corpulence, qui a l'air gai, l'oeil gracieux et un port des plus nobles. Je crois qu'il peut avoir quelque cinquante ans, ou, par Notre-Dame, tirant vers soixante.... Je me le rappelle maintenant; son nom est Falstaff. Si cet homme était un débauché, il me tromperait bien, car, Henri, je vois la vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit, comme le fruit par l'arbre, alors je le déclare hautement, il y a de la vertu dans ce Falstaff; conserve-le et bannis tout le reste. Or, dis-moi à présent, méchant vaurien, dis-moi, qu'es-tu devenu depuis un mois?
HENRI.--Est-ce là parler en roi?--Prends ma place; je vais faire le rôle de mon père.
FALSTAFF.--Quoi! me déposséder?--Si tu le fais la moitié aussi gravement, aussi majestueusement, en paroles et en matière, pends-moi par les talons comme un lapin écorché.
HENRI.--A la bonne heure: je me mets là.
FALSTAFF.--Et moi ici. Jugez, messieurs.
HENRI.--Oh çà! Henri, d'où venez-vous?
FALSTAFF.--Mon noble seigneur, d'Eastcheap.
HENRI.--Les plaintes que j'entends faire de toi sont bien graves.
FALSTAFF.--Ventrebleu! seigneur, elles sont fausses.--Oh! je vous en ferai voir long pour un jeune prince.
FALSTAFF.--Je voudrais que Votre Altesse n'allât pas plus vite que je ne peux la suivre. Que veut-elle dire en ceci?
HENRI.--Ce scélérat abominable, corrupteur de jeunesse, ce Falstaff, ce vieux satan à barbe grise.
FALSTAFF.--Seigneur, je connais l'homme.
HENRI.--Je le sais bien que tu le connais.
FALSTAFF.--Mais de dire que je connais plus de mal en lui qu'en moi-même, ce serait dire plus que je ne sais. Qu'il soit vieux (et je l'en plains bien), ses cheveux blancs en font foi; mais qu'il soit (sauf votre révérence) un suborneur de filles, c'est ce que je nie absolument. Si le vin d'Espagne sucré est une offense, Dieu veuille avoir pitié des pécheurs! Si c'est un crime d'être vieux et gai, je connais plus d'un vieux cabaretier de damné. Si pour être gras l'on est haïssable, alors les vaches maigres de Pharaon sont dignes d'être aimées. Non, mon bon seigneur, bannis Peto, bannis Bardolph, bannis Poins; mais pour l'aimable Jack Falstaff, le bon Jack Falstaff, l'honnête Jack Falstaff, le vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est le vieux Jack Falstaff, ne le bannis point de la société de ton Henri, non, ne le bannis point de la société de ton Henri. Si tu bannis le gros Jack, autant bannir le reste de l'univers.
HENRI.--Je le bannis; je le veux.
(On frappe. Sortent l'hôtesse, François et Bardolph.)
(Bardolph rentre en courant.)
BARDOLPH.--Oh! milord, milord, le shérif est à la porte avec la plus monstrueuse garde...
FALSTAFF.--Va-t'en, drôle!--Achevez la pièce; j'ai bien des choses à dire en faveur de ce Falstaff.
(L'hôtesse rentre précipitamment.)
L'HOTESSE.--O Jésus! mon prince, mon prince!
FALSTAFF.--Allons, allons, le diable monté à cheval sur un chalumeau? De quoi s'agit-il?
L'HOTESSE.--Le shérif et toute la garde sont à la porte; ils viennent pour faire la visite de la maison. Les laisserai-je entrer?
FALSTAFF.--Entends-tu, Hal? Ne prends donc pas une bonne pièce d'or pour une fausse. Tu es foncièrement fou, sans qu'il y paraisse.
HENRI.--Et toi, naturellement poltron, sans instinct.
HENRI.--Va te cacher derrière la tapisserie.--Vous autres, montez là-haut. A présent, mes maîtres, un visage honnête et une bonne conscience.
FALSTAFF.--J'ai vu le temps que j'avais l'un et l'autre; mais ce temps-là est passé: c'est pourquoi je vais me cacher.
(Tous sortent excepté Henri et Poins.)
HENRI.--Faites entrer le shérif. (Entrent le shérif et un voiturier.) Eh bien, monsieur le shérif, que me voulez-vous?
LE SHÉRIF.--D'abord, monseigneur, veuillez me pardonner. La clameur publique et toutes les apparences accusent quelques hommes qui sont dans cette maison.
HENRI.--Quels hommes?
LE SHÉRIF.--Il y en a un bien connu, mon gracieux seigneur, un homme gros et gras.
LE VOITURIER.--Oh! gras comme beurre.
HENRI.--L'homme que vous désignez, je vous assure, n'est point ici; car, moi qui vous parle, je lui ai donné une commission à faire à l'heure qu'il est. Mais, shérif, je te donne ma parole que d'ici à demain l'heure du dîner, je l'enverrai pour te répondre, à toi ou à qui il appartiendra, sur tout ce dont il pourra être accusé. Ainsi, permettez que je vous prie à présent de vous retirer.
LE SHÉRIF.--C'est ce que je vais faire, mon prince. Voilà deux honnêtes gens qui dans ce vol ont perdu trois cents marcs.
HENRI.--Cela peut être. S'il a volé ces hommes-là, il en sera responsable. Ainsi, adieu.
LE SHÉRIF.--Bonsoir, mon noble seigneur.
HENRI.--Je crois que c'est bonjour, n'est-ce pas?
LE SHÉRIF.--En effet, mon prince, je crois qu'il peut être deux heures du matin.
(Le shérif et le voiturier s'en vont.)
HENRI.--Ce graisseux coquin est aussi connu que le dôme de Saint-Paul: appelez-le.
POINS.--Falstaff!--Il dort profondément derrière la tapisserie et ronfle comme un cheval.
HENRI.--Écoutez avec quel effort il tire sa respiration.--Fouillez dans ses poches!--(Poins fouille dans ses poches.) Eh bien, qu'as-tu trouvé?
POINS.--Rien que des papiers, milord.
HENRI.--Voyons un peu ce que c'est. Lis-les.
POINS.--
Item, un chapon. 2 sh. 2d. Item, sauce 0 4 Item, vin d'Espagne. 5 8 Item, anchois et vin d'Espagne après souper 5 8 Item, pain, un demi-penny 0 1
HENRI.--O l'infâme! rien qu'un demi-penny de pain pour cette odieuse quantité de vin d'Espagne! Garde soigneusement le reste; nous lirons cela plus à loisir: laissons-le là dormir jusqu'au jour. J'irai à la cour dans la matinée.--Il nous faudra tous partir pour la guerre, et j'aurai soin de te procurer quelque poste honorable. Quant à ce gros maraud, je le ferai placer dans l'infanterie, une marche d'un quart de mille le tuera. Je ferai rendre l'argent volé avec usure.--Viens me trouver de bonne heure dans la matinée. Et sur ce, bonjour, Poins.
POINS.--Bonjour, mon bon seigneur.
(Ils partent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.