JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
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ODE A LA FORTUNE
Fortine dont la main couronne Les forfaits les plus inouïs, Du faux éclat qui t'environne Serons-nous toujours éblouis? Jusques à quand, trompeuse idole, D'un culte honteux et frivole Honorerons-nous tes autels? Verra-t-on toujours tes caprices Consacrés par les sacrifices Et par l'hommage des mortels?
Apprends que la seule sagesse Peut faire les héros parfaits; Qu'elle voit toute la bassesse De ceux que ta faveur a faits; Qu'elle n'adopte point la gloire Qui naît d'une injuste victoire Que le sort remporte pour eux ; Et que, devant ses yeux stoïques, Leurs vertus les plus héroïques Ne sont que des crimes heureux.
Quoi! Rome et l'Italie en cendre Me feront honorer Sylla? J'admirerai dans Alexandre Ce que j'abhorre en Attila? J'appellerai vertu guerrière Une vaillance meurtrière Qui dans mon sang trempe ses mains; Et je pourrai forcer ma bouche A louer un héros farouche, Né pour le malheur des humains?
Quels traits me présentent vos fastes, Impitoyables conquérants! Des voeux outrés, des projets vastes, Des rois vaincus par des tyrans; Des murs que la flamme ravage, Des vainqueurs fumants de carnage, Un peuple au fer abandonné; Des mères pâles et sanglantes, Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Juges insensés que nous sommes, Nous admirons de tels exploits! Est-ce donc le malheur des hommes Qui fait la vertu des grands rois? Leur gloire, féconde en ruines, Sans le meurtre et sans les rapines Ne saurait-elle subsister? Images des Dieux sur la terre, Est-ce par des coups de tonnerre Que leur grandeur doit éclater?
Montrez-nous, guerriers magnanimes, Votre vertu dans tout son jour, Voyons comment vos coeurs sublimes Du sort soutiendront le retour. Tant que sa faveur vous seconde, Vous êtes les maîtres du monde, Votre gloire nous éblouit; Mais au moindre revers funeste, Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.