CHAPITRE XII. (TRADUCTION LIV. II, CH. XII.) Apologie de Raimond de Sebonde. (continued 4)
Michaud translation
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si3 aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l'homme: duquel par le calcul de Varro, nasquirent deux cens quatre vingtz sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiæ ratione disputat. Tres mihi conuiuæ propè dissentire videntur,• Poscentes vario multum diuersa palato: Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod iubet alter; Quod petis, id sanè est inuisum acidúmque duobus. Nature deuroit ainsi respondre à leurs contestations, et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d'autres,4 en la volupté: d'autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n'auoir point de douleur: qui à ne se laisser emporter aux apparences: et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'ancien Pythagoras: Nil admirari, propè res est vna, Numaci, Soláque, quæ possit facere et seruare beatum,• qui est la fin de la secte Pyrrhonienne. Aristote attribue à magnanimité, rien n'admirer. Et disoit Archésilas, les soustenemens et l'estat droit et inflexible du iugement, estre les biens: mais les consentemens et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du1 Pyrrhonisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souuerain bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du iugement, ils ne l'entendent pas dire d'vne façon affirmatiue, mais le mesme bransle de leur ame, qui leur fait fuir les precipices, et se mettre à couuert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie, et leur en• fait refuser vne autre. Combien ie desire, que pendant que ie vis, ou quelque autre, ou Iustus Lipsius, le plus sçauant homme qui nous reste, d'vn esprit tres-poly et iudicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos, pour ramasser en vn registre, selon leurs diuisions et leurs classes,2 sincerement et curieusement, autant que nous y pouuons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subiect de nostre estre et de nos mœurs, leurs controuerses, le credit et suitte des pars, l'application de la vie des autheurs et sectateurs, à leurs preceptes, és accidens memorables et exemplaires! Le bel ouurage• et vtile que ce seroit! Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous reiettons nous? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c'est generalement à chacun d'obeyr aux loix de son pays, comme est l'aduis de Socrates inspiré, dit-il, d'vn conseil3 diuin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre deuoir n'a autre regle que fortuite? La verité doit auoir vn visage pareil et vniuersel. La droiture et la iustice, si l'homme en cognoissoit, qui eust corps et veritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée, ou de celle là: ce ne seroit• pas de la fantasie des Perses ou des Indes, que la vertu prendroit sa forme. Il n'est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que ie suis nay, i'ay veu trois et quatre fois, rechanger celles des Anglois noz voisins, non seulement en subiect politique, qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au4 plus important subiect qui puisse estre, à sçauoir de la religion. Dequoy i'ay honte et despit, d'autant plus que c'est vne nation, à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois vne si priuée accointance, qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, i'ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime: et nous qui en tenons d'autres,• sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerriere, d'estre vn iour criminels de læse majesté humaine et diuine, nostre iustice tombant à la mercy de l'iniustice: et en l'espace de peu d'années de possession, prenant vne essence contraire. Comment pouuoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance1 l'ignorance de l'estre diuin: et apprendre aux hommes, que leur religion n'estoit qu'vne piece de leur inuention, propre à lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l'instruction de son trepied, que le vray culte à chacun, estoit celuy qu'il trouuoit obserué par l'vsage du lieu, où il estoit?• O Dieu, quelle obligation n'auons nous à la benignité de nostre souuerain createur, pour auoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires deuotions, et l'auoir logée sur l'eternelle base de sa saincte parolle? Que nous dira donc en cette necessité la philosophie? que nous suyuions les loix de nostre pays? c'est à2 dire cette mer flottante des opinions d'vn peuple, ou d'vn Prince, qui me peindront la iustice d'autant de couleurs, et la reformeront en autant de visages, qu'il y aura en eux de changemens de passion. Ie ne puis pas auoir le iugement si flexible. Quelle bonté est-ce, que ie voyois hyer en credit, et demain ne l'estre plus: et que• le traiect d'vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain3 genre par la condition de leur propre essence: et de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins: signe, que c'est vne marque aussi douteuse que le reste. Or ils sont si defortunez (car comment puis-ie nommer cela, sinon defortune, que d'vn nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre• aumoins vne que la fortune et temerité du sort ait permis estre vniuersellement receuë par le consentement de toutes les nations?) ils sont, dis-ie, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies, il n'en y a vne seule, qui ne soit contredite et desaduoüee, non par vne nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vray-semblable,4 par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l'vniuersité de l'approbation: car ce que Nature nous auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyurions sans doubte d'vn commun consentement: et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit celuy, qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils m'en montrent pour voir, vne de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la iustice des loix, que l'authorité et opinion du legislateur: et que cela mis à part, le bon et• l'honneste perdoyent leurs qualitez, et demeuroyent des noms vains, de choses indifferentes. Thrasymachus en Platon estime qu'il n'y a point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose, en quoy le monde soit si diuers qu'en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs:1 comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur, Gentes esse feruntur, In quibus et nato genitrix, et nata parenti• Iungitur, et pietas geminato crescit amore. Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez: il n'est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l'vsage de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles:2 comme il se voit és autres creatures: mais en nous elles sont perduës, cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon sa vanité et inconstance. Nihil itaque amplius nostrum est: quod nostrum dico, artis est. Les subiets ont diuers lustres et diuerses• considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité d'opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et s'arreste à celuy là: l'autre par vn autre. Il n'est rien si horrible à imaginer, que de manger son pere. Les peuples qui auoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage3 de pieté et de bonne affection, cherchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture: logeants en eux mesmes et comme en leurs moelles, les corps de leurs peres et leurs reliques: les viuifiants aucunement et regenerants par la transmutation en leur chair viue, au moyen de la digestion et• du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c'eust esté à des hommes abreuuez et imbus de cette superstition, de ietter la despouille des parens à la corruption de la terre, et nourriture des bestes et des vers. Lycurgus considera au larrecin, la viuacité, diligence, hardiesse, et adresse, qu'il y a à4 surprendre quelque chose de son voisin, et l'vtilité qui reuient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conseruation de ce qui est sien: et estima que de cette double institution, à assaillir et à defendre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu, à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration, que n'estoit le desordre et l'iniustice de se preualoir de la chose d'autruy. Dionysius• le tyran offrit à Platon vne robbe à la mode de Perse, longue, damasquinée, et parfumée: Platon la refusa, disant, qu'estant nay homme, il ne vestiroit pas volontiers de robbe de femme: mais Aristippus l'accepta, auec cette responce, que nul accoustrement ne pouuoit corrompre vn chaste courage. Ses amis tançoient sa1 lascheté de prendre si peu à cœur, que Dionysius luy eust craché au visage: Les pescheurs, dit-il, souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer, depuis la teste iusqu'aux pieds, pour attraper vn goujon. Diogenes lauoit ses choulx, et le voyant passer, Si tu sçavois viure de choulx, tu ne ferois pas la cour à vn tyran. A quoy• Aristippus, Si tu sçauois viure entre les hommes, tu ne lauerois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à diuers effects. C'est vn pot à deux ances, qu'on peut saisir à gauche et à dextre. Bellum, ô terra hospita, portas:2 Bello armantur equi, bellum hæc armenta minantur: Sed tamen ijdem olim curru succedere sueti Quadrupedes, et frena iugo concordia ferre, Spes est pacis.
On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des• armes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dit-il, que plus iustement ie les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance, O qu'iniustement le font mourir ces meschants iuges! Aimerois tu donc mieux que ce fust iustement? luy repliqua il. Nous portons3 les oreilles percées, les Grecs tenoient cela pour vne marque de seruitude. Nous nous cachons pour iouïr de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Scythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples seruent de franchise. Inde furor vulgi, quòd numina vicinorum• Odit quisque locus, cùm solos credat habendos Esse Deos quos ipse colit.
I'ay ouy parler d'vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure. Question4 pour l'amy, c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu'en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance, qu'il ne peust mettre par tout, Question pour l'amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A vne• science si infinie, dépendant de l'authorité de tant d'opinions, et d'vn subiect si arbitraire, il ne peut estre, qu'il n'en naisse vne confusion extreme de iugemens. Aussi n'est-il guere si clair procés, auquel les aduis ne se trouuent diuers: ce qu'vne compaignie a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesmes au contraire1 vne autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires, par cette licence, qui tache merueilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre iustice, de ne s'arrester aux arrests, et courir des vns aux autres iuges, pour decider d'vne mesme cause.
Quant à la liberté des opinions philosophiques, touchant le vice• et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre: et où il se trouue plusieurs aduis, qui valent mieux teus que publiez aux foibles esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fust. Et obscœnas voluptates, si natura requirit non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, ætate, figura metiendas2 Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos à sapiente alienos esse arbitrantur. Quæramus ad quam vsque ætatem iuuenes amandi sint. Ces deux derniers lieux Stoïques, et sur ce propos, le reproche de Diogarchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l'vsage commun, et• excessiues. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l'vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos riuieres: suyuez les contremont iusques à leur source, ce n'est qu'vn petit surjon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin, et3 se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considerations, qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d'horreur et de reuerence: vous les trouuerez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout, et le ramenent à la raison, et qui ne reçoiuent rien par authorité et à credit, il n'est pas merueille s'ils ont leurs iugements souuent tres-esloignez des iugemens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere de Nature, il n'est pas merueille, si en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme pour exemple:• peu d'entre eux eussent approuué les conditions contrainctes de nos mariages: et la plus part ont voulu les femmes communes, et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit, qu'vn philosophe fera vne douzaine de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour vne douzaine d'oliues. A peine eust il1 donné aduis à Clisthenes de refuser la belle Agariste sa fille, à Hippoclides, pour luy auoir veu faire l'arbre fourché sur vne table. Metrocles lascha vn peu indiscretement vn pet en disputant, en presence de son eschole: et se tenoit en sa maison caché de honte, iusques à ce que Crates le fut visiter: et adioustant à ses consolations• et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à l'enuy auec luy, il luy osta ce scrupule: et de plus, le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique plus ciuile, laquelle iusque lors il auoit suiuy. Ce que nous appellons honnesteté, de n'oser faire à descouuert, ce qui nous est honneste de faire à2 couuert, ils l'appelloient sottise: et de faire le fin à taire et desaduoüer ce que nature, coustume, et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l'estimoyent vice. Et leur sembloit, que c'estoit affoller les mysteres de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple, pour les exposer à la veuë du peuple:• et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les perdre. C'est chose de poix, que la honte: la recelation, reseruation, circonscription, parties de l'estimation. Que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de3 la commune, trouuant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise, qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.• Mœchus es Aufidiæ, qui vir, Coruine, fuisti; Riualis fuerat qui tuus, ille vir est. Cur aliena placet tibi, quæ tua non placet vxor? Nunquid securus non potes arrigere? Cette experience se diuersifie en mille exemples.4 Nullus in vrbe fuit tota, qui tangere vellet Vxorem gratis Cæciliane tuam, Dum licuit: sed nunc, positis custodibus, ingens Turba fututorum est. Ingeniosus homo es. On demanda à vn philosophe qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit:• il respondit tout froidement, Ie plante vn homme: ne rougissant non plus d'estre rencontré en cela, que si on l'eust trouué plantant des aulx. C'est, comme i'estime, d'vne opinion tendre, respectueuse, qu'vn grand et religieux autheur tient cette action, si necessairement obligée à l'occultation et à la vergongne, qu'en1 la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader, que la besoigne en vinst à sa fin: ains qu'elle s'arrestoit à representer des mouuements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence de la profession de leur eschole: et que pour eslancer ce que la honte auoit contrainct et retiré, il leur estoit encore apres• besoin de chercher l'ombre. Il n'auoit pas veu assez auant en leur desbauche. Car Diogenes exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, de pouuoir ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoyent, pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger, qu'en pleine2 ruë: C'est, respondoit il, que i'ay faim en pleine ruë. Les femmes philosophes, qui se mesloyent à leur secte, se mesloyent aussi à leur personne, en tout lieu, sans discretion: et Hipparchia ne fut receuë en la societé de Crates, qu'en condition de suyure en toutes choses les vz et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient• extreme prix à la vertu: et refusoyent toutes autres disciplines que la morale: si est-ce qu'en toutes actions ils attribuoyent la souueraine authorité à l'election de leur sage, et au dessus des loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride, que la moderation, et la conseruation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras,3 de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au sain: l'auiron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voyent hors de là: et de pareilles apparences contraires qui se trouuent aux subiects, argumenterent que tous subiects auoyent en eux les causes de ces apparences: et qu'il y auoit au vin quelque amertume,• qui se rapportoit au goust du malade; l'auiron, certaine qualité courbe, se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune: car rien n'est, où tout est. Cette opinion me ramentoit l'experience que nous auons, qu'il n'est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l'esprit humain ne trouue aux escrits, qu'il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? quelle heresie• n'y a trouué des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir? C'est pour cela, que les autheurs de telles erreurs, ne se veulent iamais departir de cette preuue du tesmoignage de l'interpretation des mots. Vn personnage de dignité, me voulant approuuer par authorité, cette queste de la pierre philosophale,1 où il est tout plongé: m'allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels, il disoit, s'estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience: (car il est de profession ecclesiastique) et à la verité l'inuention n'en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à• la deffence de cette belle science. Par cette voye, se gaigne le credit des fables diuinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette authorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu'on voudra, comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interpretation,2 qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, vn esprit ingenieux ne rencontre en tout subiect, quelque air, qui luy serue à son poinct. Pourtant se trouue vn stile nubileux et doubteux, en si frequent et ancien vsage. Que l'autheur puisse gaigner cela, d'attirer et embesoigner à soy la posterité. Ce que• non seulement la suffisance, mais autant, ou plus, la faueur fortuite de la matiere peut gaigner. Qu'au demeurant il se presente par bestise ou par finesse, vn peu obscurement et diuersement: ne luy chaille. Nombre d'esprits le belutants et secoüants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire3 de la sienne, qui luy feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regents du Landit. C'est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu: vne mesme chose receuant mille et mille, et autant qu'il nous• plaist d'images et considerations diuerses. Est-il possible qu'Homere aye voulu dire tout ce qu'on luy fait dire: et qu'il se soit presté à tant et si diuerses figures, que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences, pour diuersement et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent de luy, s'en rapportent à luy: Maistre general à touts offices, ouurages, et artisans: General Conseiller à toutes entreprises?• Quiconque a eu besoing d'oracles et de predictions, en y a trouué pour son faict. Vn personnage sçauant et de mes amis, c'est merueille quels rencontres et combien admirables il y faict naistre, en faueur de nostre religion: et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere, (si luy est cet autheur1 aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouue en faueur de la nostre, plusieurs anciennement l'auoient trouué en faueur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s'honorant de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insere à toutes les nouuelles opinions, que le monde• reçoit: et le differente lon à soy-mesmes selon le different cours des choses. On fait desaduoüer à son sens, les mœurs licites en son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela, viuement et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'auoit Heraclitus, et cette2 sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu'on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c'est que les subiects n'auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l'vn, et amer à l'autre, il argumentoit, qu'il n'estoit ny doux, ny amer. Les Pyrrhoniens• diroient qu'ils ne sçauent s'il est doux ou amer, ou ny l'vn ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousiours le haut poinct de la dubitation. Les Cyrenayens tenoyent, que rien n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme3 la douleur et la volupté: ne recognoissants ny ton, ny couleur, mais certaines affections seulement, qui nous en venoyent: et que l'homme n'auoit autre siege de son iugement. Protagoras estimoit estre vray à chacun, ce qui semble à chacun. Les Epicuriens logent aux sens tout iugement, et en la notice des choses, et en la volupté.• Platon a voulu, le iugement de la verité, et la verité mesme retirée des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels git le plus grand fondement et preuue de nostre ignorance. Tout ce qui se cognoist, il se cognoist sans doubte par la faculté du4 cognoissant: car puis que le iugement vient de l'operation de celuy qui iuge, c'est raison que cette operation il la parface par ses moyens et volonté, non par la contraincte d'autruy: comme il aduiendroit, si nous cognoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous• par les sens, ce sont nos maistres: Via qua munita fidei Proxima fert humanum in pectus, templáque mentis. La science commence par eux, et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu'vne pierre, si nous ne sçauions,1 qu'il y a son, odeur, lumiere, faueur, mesure, poix, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et selon aucuns, science n'est rien autre chose, que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne• me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognoissance. Inuenies primis ab sensibus esse creatam Notitiam veri, neque sensus posse refelli. Quid maiore fide porro quàm sensus haberi2 Debet? Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute nostre instruction. Cicero dit que Chrysippus ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy-mesmes• des argumens au contraire, et des oppositions si vehementes, qu'il n'y peut satisfaire. Surquoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se seruir des armes mesmes et paroles de Chrysippus, pour le combattre: et s'escrioit à cette cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu. Il n'est aucun3 absurde, selon nous, plus extreme, que de maintenir que le feu n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a point de pesanteur au fer, ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens; ny creance, ou science en l'homme, qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration• que i'ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte que l'homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la veuë, autres sans l'ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s'il en4 manque quelqu'vn, nostre discours n'en peut découurir le défaut. C'est le priuilege des sens, d'être l'extreme borne de nostre aperceuance. Il n'y a rien au delà d'eux, qui nous puisse seruir à les descouurir: voire ny l'vn sens n'en peut descouurir l'autre. An poterunt oculos aures reprehendere, an aures Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris, An confutabunt nares, oculiue reuincent? Ils font trestous, la ligne extreme de nostre faculté.• Seorsum cuique potestas Diuisa est, sua vis cuique est. Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement aueugle, qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Parquoy, nous ne deuons prendre aucune1 asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous auons: veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aueugle, par discours, argument, ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension, de lumiere, de• couleur, et de veuë. Il n'y a rien plus arriere, qui puisse pousser le sens en euidence. Les aueugles nais, qu'on void desirer à voir, ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de nous, qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects2 et consequences: mais ils ne sçauent pourtant pas que c'est, ny ne l'apprehendent ny pres ny loing. I'ay veu vn Gentil-homme de bonne maison, aueugle nay, aumoins aueugle de tel aage, qu'il ne sçait que c'est que de veuë: il entend si peu ce qui luy manque, qu'il vse et se sert comme nous, des paroles propres au voir, et• les applique d'vne mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit vn enfant duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre ses bras: Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait beau voir, qu'il a le visage gay. Il dira comme l'vn d'entre nous, Cette sale a vne belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus: car par ce3 que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne: et croid y auoir la mesme part, que nous y auons: il s'y picque et s'y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla vn liéure, quand on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer:• et puis on luy dit encore, que voyla vn lieure pris: le voyla aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont. L'esteuf, il le prend à la main gauche, et le pousse à tout sa raquette: de la harquebouse, il en tire à l'aduenture, et se paye de ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut, ou costier. Que4 sçait-on si le genre humain fait vne sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut, la plus part du visage des choses nous soit caché? Que sçait-on, si les difficultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont• produicts par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire? et si aucuns d'entre eux ont vne vie plus pleine par ce moyen, et entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens: nous y trouuons de la rougeur, de la polisseure, de l'odeur et de la douceur: outre cela, elle peut auoir d'autres vertus,• comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'auons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut1 de telles facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses? C'est à l'auanture quelque sens particulier, qui descouure aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter: qui apprend aux poulles, avaut tout vsage et experience, de craindre vn esparuier, et non vne oye, ny vn paon, plus grandes• bestes: qui aduertit les poulets de la qualité hostile, qui est au chat contr'eux, et à ne se deffier du chien: s'armer contre le miaulement, voix aucunement flatteuse, non contre l'abayer, voix aspre et quereleuse. Aux freslons, aux formis, et aux rats, de choisir tousiours le meilleur formage et la meilleure poire, auant que d'y auoir2 tasté, et qui achemine le cerf, l'elephant et le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens, qui n'ait vne grande domination, et qui n'apporte par son moyen vn nombre infiny de cognoissances. Si nous auions à dire l'intelligence des sons, de l'harmonie, et de la voix, cela apporteroit vne confusion• inimaginable à tout le reste de nostre science. Car outre ce qui est attaché au propre effect de chaque sens, combien d'argumens, de consequences, et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l'vn sens à l'autre? Qu'vn homme entendu, imagine l'humaine nature produicte originellement sans3 la veuë, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit vn tel defaut, combien de tenebres et d'aueuglement en nostre ame: on verra par là, combien nous importe, à la cognoissance de la verité, la priuation d'vn autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous auons formé vne verité par la• consultation et concurrence de nos cinq sens: mais à l'aduenture falloit-il l'accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution, pour l'apperceuoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens. Car puis que toute4 cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent ce, qu'ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies:• que chaque subiect a en soy tout ce que nous y trouuons: qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouuer: et celle des Epicuriens, que le soleil n'est non plus grand que ce que nostre veuë le iuge: Quicquid id est, nihilo fertur maiore figura,1 Quàm, nostris oculis quam cernimus, esse videtur: que les apparences, qui representent vn corps grand, à celuy qui en est voisin, et plus petit, à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes: Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum; Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli:• et resolument qu'il n'y a aucune tromperie aux sens: qu'il faut passer à leur mercy, et chercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouuons. Voyre inuenter toute autre mensonge et resuerie (ils en viennent iusques2 là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras iuroit, que pour presser ou biaiser son œuil, il n'auoit iamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle: et que cette semblance venoit du vice de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens, est, desauoüer la force et l'effect des sens.• Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est. Et, si non potuit ratio dissoluere causam, Cur ea quæ fuerint iuxtim quadrata, procul sint Visa rotunda: tamen præstat rationis egentem Reddere mendosè causas vtriusque figuræ,3 Quàm manibus manifesta suis emittere quæquam, Et violare fidem primam, et conuellere tota Fundamenta, quibus nixatur vita salúsque. Non modò enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,6 Præcipitésque locos vitare, et cætera quæ sint In genere hoc fugienda. Ce conseil desesperé et si peu philosophique, ne represente autre chose, sinon que l'humaine science ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée: mais qu'encore vaut-il4 mieux, que l'homme, pour se faire valoir, s'en serue, et de tout autre remede, tant fantastique soit-il, que d'aduoüer sa necessaire bestise: verité si desaduantageuse. Il ne peut fuïr, que les sens ne soyent les souuerains maistres de sa cognoissance: mais ils sont incertains et falsifiables à toutes circonstances. C'est-là, où il faut• battre à outrance: et, si les forces iustes nous faillent, comme elles font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas, que ce que disent les Epicuriens soit vray, à sçauoir, que nous n'auons pas de science, si les apparences des sens sont fauces: et ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray, que les apparences des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuuent produire aucune science: nous concluerons aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant• d'exemples qu'il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu'ils nous font, sont ordinaires. Au retentir d'vn valon, le son d'vne trompette semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieuë derriere. Extantésque procul medio de gurgite montes,1 Iïdem apparent, longè diuersi licet. Et fugere ad puppim colles campique videntur Quos agimus propter nauim. Vbi in medio nobis equus acer obhæsit Flumine, equi corpus transuersum ferre videtur• Vis, et in aduersum flumen contrudere raptim. A manier vne balle d'arquebuse, soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour aduoüer, qu'il n'y en ait qu'vne, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres2 du discours, et le contraignent de receuoir des impressions qu'il sçait et iuge estre faulces, il se void à tous coups. Ie laisse à part celuy de l'attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus viues et substantielles, qui renuerse tant de fois par l'effect de la douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,• et contraint de crier au ventre, celuy qui a estably en son ame ce dogme auec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force de rien rabbattre du souuerain bon-heur et felicité, en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n'est cœur si mol, que le son de nos3 tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ny si dur que la douceur de la musique n'esueille et ne chatouille: ny ame si reuesche, qui ne se sente touchée de quelque reuerence, à considerer cette vastité sombre de noz eglises, la diuersité d'ornemens, et ordre de noz ceremonies, et ouyr le son deuotieux de noz orgues, et l'harmonie• si posée, et religieuse de noz voix. Ceux mesme qui y entrent auec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, ie ne m'estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis, des vers d'Horace, et de Catulle, chantez d'vne voix suffisante, par4 vne belle et ieune bouche. Et Zenon auoit raison de dire, que la voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire, qu'vn homme que tous nous autres François cognoissons, m'auoit imposé, en me recitant des vers, qu'il auoit faicts: qu'ils n'estoyent pas tels sur le papier, qu'en l'air: et que mes yeux en feroyent contraire iugement à mes oreilles: tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouurages, qui passent à sa• mercy. Surquoy Philoxenus ne fut pas fascheux, en ce, qu'oyant vn, donner mauuais ton à quelque sienne composition, il se print à fouler aux pieds, et casser de la brique, qui estoit à luy: disant, Ie romps ce qui est à toy, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire, ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'vne1 certaine resolution, destournoyent-ils la face, pour ne voir le coup qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuuent soustenir la veuë des apprests, vtils et operation du chirurgien, attendu que la veuë ne doit auoir aucune participation à cette douleur? Cela• ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens ont sur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses sont empruntées d'vn page ou d'vn lacquais: que cette rougeur est venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure, de la mer Oceane: encore faut-il que la veuë nous force d'en trouuer le2 subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n'y a rien du sien. Auferimur cultu, gemmis: auróque teguntur Crimina, pars minima est ipsa puella sui. Sæpe vbi sit quod ames inter tam multa requiras:• Decipit hac oculos ægide, diues amor. Combien donnent à la force des sens les poëtes, qui font Narcisse esperdu de l'amour de son ombre: Cunctáque miratur, quibus est mirabilis ipse; Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur;3 Dûmque petit, petitur: paritérque accendit et ardent: et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la veuë de sa statue d'iuoire, qu'il l'aime et la serue pour viue: Oscula dat reddique putat, sequitúrque tenétque, Et credit tactis digitos infidere membris,• Et metuit pressos veniat ne liuor in artus.
Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier4 des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre• entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté, qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette• profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre,1 ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser, que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder sans tournoyement de teste: vt despici sine vertigine simul• oculornm animique non possit: qui est vne euidente imposture de la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux, pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le2 plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et nostre ame. Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et• cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore. Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce3 bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent, iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus, qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre,• lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au bransle et accidens d'vn si leger vent. Cette mesme pipperie,4 que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent, et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est. Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas. L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est: Multimodis igitur prauas turpésque videmus• Esse in deliciis, summóque in honore vigere: et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout, par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que1 nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs? In rebus quoque apertis noscere possis, Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ.• Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez,2 ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement; non de tant certes, que la difference y soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons• dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des3 veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque• espece de dormir? Si les sens sont noz premiers iuges, ce ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects• de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent. Tantáque in his rebus distantia differitásque est, Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum. Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua,1 Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa. Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere• que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité2 et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous: Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur Arquati. Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma,• qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse,3 d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict, que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté, la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et• science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux4 luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles: Bina lucernarum florentia lumina flammis, Et duplices hominum facies, et corpora bina. Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par• consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet: Et vulgò faciunt id lutea russáque vela,1 Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris, Per malos volgata trabésque trementia pendent: Namque ibi consessum caueai subter, et omnem Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque Inficiunt, cogùntque suo volitare colore.• Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le iugement de l'operation des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes2 aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre: et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme• de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous3 dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche, mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé, toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy, que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture• semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment, et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont4 entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs, propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage• par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant1 qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles: Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes, Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.• L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de2 leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies, de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn• estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy, comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere?3 Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur; l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes• les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans. L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent. Denique vt in fabrica, si praua est regula prima, Normáque si fallax rectis regionibus exit,4 Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum, Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est, Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta, Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque Prodita iudiciis fallacibus omnia primis.• Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est, Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est. Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection,• ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant: il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que1 sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions, comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier• la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres,2 ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les• apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce, auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne3 cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience. Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres?• Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy• qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.1 Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance, se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit• que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui2 refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en• mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié; attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme3 estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon, que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va• tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre, vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme4 d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente. Mutat enim mundi naturam totius ætas, Ex alióque alius status excipere omnia debet, Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant, Omnia commutat natura et vertere cogit.• Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage1 se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse: et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain: et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit• ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires, ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment2 en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme, il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par• consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car3 c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre, auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande• sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots, present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend4 incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul• qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons, passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison:1 deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme• payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte, que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire2 la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes, cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement• la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.