CHAPITRE XII. (TRADUCTION LIV. II, CH. XII.) Apologie de Raimond de Sebonde. (continued 3)
Michaud translation
Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne2 sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu• Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre, pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il3 gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la• mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race, Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon.• Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles:1 et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous• pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc2 est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. Ita est informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes,• que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs3 influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre: s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si• fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et la possession de cette belle et haulte region. Tam blanda conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura. Or donc par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que• pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre vacation. Les voyla contre nous en guerre. Domitósque Herculea manu Telluris iuuenes, vnde periculum Fulgens contremuit domus1 Saturni veteris. Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs: Neptunus muros magnóque emula tridenti Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem• Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas Prima tenet. Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout2 leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale, qui vne autre: adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos:• qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant, Hîc illius arma, Hîc currus fuit.3 O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines! Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam, Vulcanum tellus Hipsipylæa colit, Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ; Pinigerum Fauni Mænalis ora caput,• Mars Latio venerandus. Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire. Iunctáque sunt magno templa nepotis auo. Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques4 à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns, qui n'entrent pas encore en paradis. Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore, Quas dedimus, certè terras habitare sinamus. Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens• entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif. Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux1 auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote? Iouis incunabula Creten.
Voicy l'excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Sceuola grand pontife, et Varron grand theologien, en leur• temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses. Quum veritatem, qua liberetur, inquirat: credatur ei expedire, quod fallitur. Les yeux humains ne peuuent apperceuoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souuient pas quel sault print le miserable2 Phaëthon pour auoir voulu manier les renes des cheuaux de son pere, d'vne main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le soleil, que vous respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son• vsage? S'enquiert-on à Zenon que c'est que Nature? Vn feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude: Le soleil, dit-il, est vn Dieu de fer enflammé. Voyla pas vne belle imagination produicte de l'ineuitable3 necessité des demonstrations geometriques? Non pourtant si ineuitable et vtile, que Socrates n'ayt estimé, qu'il suffisoit d'en sçauoir, iusques à pouuoir arpenter la terre qu'on donnoit et receuoit: et que Polyænus, qui en auoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de• vanité apparente, après qu'il eut gousté les doux fruicts des iardins poltronesques d'Epicurus. Socrates en Xenophon sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de touts autres, és choses celestes et diuines, dit, qu'il se troubla du cerueau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu'il faisoit le soleil vne pierre ardente, il ne s'aduisoit pas, qu'vne pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme. En ce qu'il faisoit vn, du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas• ceux qu'il regarde: que nous regardons fixement le feu: que le feu tue les plantes et les herbes. C'est à l'aduis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'en iuger point. Platon ayant à parler des daimons au Timée: C'est entreprinse, dit-il, qui surpasse nostre portée: il en faut croire ces anciens,1 qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par raisons necessaires, ny vray-semblables: puis qu'ils nous respondent, de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si nous auons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des• choses humaines et naturelles. N'est-ce pas vne ridicule entreprinse, à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant vn autre corps, et prestant vne forme faulce de nostre inuention: comme il se void au mouuement des planetes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriuer,2 ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels: Temo aureus, aurea summæ Curuatura rotæ, radiorum argenteus ordo. Vous diriez que nous auons eu des cochers, des charpentiers, et• des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à diuers mouuemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon Platon. Mundus domus est maxima rerum,3 Quam quinque altitonæ fragmine zonæ Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ Bigas acceptat. Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il vn iour à• Nature nous ouurir son sein, et nous faire voir au propre, les moyens et la conduicte de ses mouuements, et y preparer nos yeux? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouuerions en nostre pauure science! Ie suis trompé, si elle tient vne seule chose, droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant4 toute autre chose, que mon ignorance. Ay-ie pas veu en Platon ce diuin mot, que Nature n'est rien qu'vne poësie ainigmatique? Comme, peut estre, qui diroit, vne peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d'vne infinie varieté de faux iours à exercer noz coniectures. Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris: vt nulla acies humani ingenij tanta sit, quæ penetrare in cœlum,• terram intrare possit. Et certes la philosophie n'est qu'vne poësie sophistiquée. D'où tirent ces autheurs anciens toutes leurs authoritez, que des poëtes? Et les premiers furent poetes eux mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'vn poete descousu. Toutes les sciences sur-humaines s'accoustrent du stile poetique.1 Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yuoire, où les leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en forgent vn de quelque matiere estrangere: comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton: et au veu et sçeu d'vn chacun s'embellissent d'vne beauté fauce et empruntée:• ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa iustice) elle nous donne en payement et en presupposition, les choses qu'elle mesmes nous apprend estre inuentées: car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l'astrologie s'aide à conduire2 le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux qu'elle ait sçeu inuenter en ce subject: comme aussi au reste, la philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes:• Que ce, que nous auons dict, soit vray, nous en asseurerions, si nous auions sur cela confirmation d'vn oracle. Seulement nous asseurons, que c'est le plus vray-semblablement, que nous ayons sçeu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle enuoye ses cordages, ses engins et ses rouës: considerons vn peu ce qu'elle dit3 de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, rauissement, aux astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauure petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l'appeller le petit• monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouuemens qu'ils voyent en l'homme, les diuerses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils diuisé nostre ame? en combien de sieges logée? à combien d'ordres et d'estages ont-ils departy4 ce pauure homme, outre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font vne chose publique imaginaire. C'est vn subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler, et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuuent regler, qu'il ne s'y trouue quelque cadence, ou quelque• son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser. Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons, qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legere: et1 comme de choses ignorées, nous contentons d'vn tel quel ombrage et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject, qui nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux vne parfaicte et exacte representation des lineaments, et des couleurs: et les mesprisons, s'ils y faillent. Ie sçay bon gré à la garce Milesienne,• qui voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousiours les yeux esleuez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l'aduertir, qu'il seroit temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit2 pourueu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes bien, de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dit Democritus par la bouche de Cicero, Quod est ante pedes, nemo spectat: cœli scrutantur plagas. Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous• auons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nuës, que celle des astres. Comme dit Socrates en Platon, qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que fait cette femme à Thales, qu'il ne void rien de ce qui est deuant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin:3 ouï et ce qu'il fait luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous deux, ou bestes, ou hommes. Ces gens icy, qui trouuent les raisons de Sebonde trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouuernent le monde, qui sçauent tout: Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum,• Stellæ sponte sua, iussæue vagentur et errent: Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem, Quid velit et possit rerum concordia discors: n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs liures, les difficultez qui se presentent, à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien4 que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerueau, l'vne nous cause le rire, l'autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouuement de noz membres, à tel object l'estomach se sousleue, à tel autre quelque partie plus basse. Mais• comme vne impression spirituelle, face vne telle faucée dans vn subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sçeu: Omnia incerta ratione, et in naturæ maiestate abdita, dit Pline; et S. Augustin, Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi1 ab homine potest: et hoc ipse homo est. Et si ne le met on pas pourtant en doubte: car les opinions des hommes, sont receuës à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme vn iargon ce qui en est communement tenu: on reçoit cette verité, auec tout son• bastiment et attelage d'argumens et de preuues, comme vn corps ferme et solide, qu'on n'esbranle plus, qu'on ne iuge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est vn vtil soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se2 remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doubte de guere de choses, c'est que les communes impressions on ne les essaye iamais; on n'en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin• entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille: mais s'il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de noz iugements, et cette tyrannie de noz creances, s'estendist iusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote: c'est religion3 de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale: qui est à l'aduanture autant faulce que vne autre. Ie ne sçay pas pourquoy ie n'acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou• l'eau de Thales, ou l'infinité de Nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny de Parmenides, ou l'vn de Musæus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion, (de cette confusion infinie d'aduis et de sentences, que produit• cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance, en tout ce dequoy elle se mesle) que ie feroy l'opinion d'Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme, et priuation. Et qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme, cause de la production1 des choses? La priuation c'est vne negatiue: de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont? Cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour l'exercice de la logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour deffendre l'autheur de l'escole des obiections estrangeres: son• authorité c'est le but, au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir. Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce qu'on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et2 discourons à boule-veuë. Car nos maistres præoccupent et gaignent auant main, autant de lieu en nostre creance, qu'il leur en faut pour conclurre apres ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens par leurs demandes auouées: le consentement et approbation que nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche• et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s'il veut, iusques aux nuës. En cette pratique et negotiation de science, nous auons pris pour argent3 content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots: le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux des argumens: le poëte, du musicien les mesures: le geometrien, de l'arithmeticien les proportions: les metaphysiciens prennent• pour fondement les coniectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez, par où le iugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche; qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes.4 Or n'y peut-il auoir des principes aux hommes, si la diuinité ne les leur a reuelez: de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combattent par presupposition, il leur faut presupposer au contraire, le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine, et toute enunciation, a autant d'authorité que l'autre, si la raison n'en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la• balance: et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude, est vn certain tesmoignage de folie, et d'incertitude extreme. Et n'est point de plus folles gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut sçauoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s'il y a rien de1 dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quant à ces responses, dequoy il se fait des comtes anciens: comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dit qu'il se iettast dans le feu: à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mist dans le sein: elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous• eussent laissé en nostre estat naturel, receuans les apparences estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens; et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi. Mais c'est d'eux que nous auons appris de nous rendre iuges du2 monde: c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout: par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist. Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui iouyssent l'heur d'vne longue• vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d'Aristote, et sans la cognoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux à l'aduenture, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu'ils emprunteront de leur raison et de leur inuention. De cette-cy seroient capables auec nous, tous les animaux, et tout ce, où le3 commandement est encor pur et simple de la loy naturelle: mais eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient, il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin: il faut qu'ils me dient, si ce que ie pense sentir, ie le sens pourtant en effect: et si ie le sens, qu'ils me dient apres pourquoy ie le sens, et comment, et quoy: qu'ils me• dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre: ou qu'ils me quittent leur profession, qui est de ne receuoir ny approuuer rien, que par la voye de la raison: c'est leur touche à toutes sortes d'essais. Mais certes c'est vne touche pleine de fauceté,4 d'erreur, de foiblesse, et defaillance. Par où la voulons nous mieux esprouuer, que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera elle propre à iuger des choses estrangeres: si elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile. Elle est en l'ame, et partie, ou effect d'icelle: car la vraye• raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraite, c'est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon: comme Pallas saillit de la teste de son pere, pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine1 raison nous a appris de soy et de l'ame: non de l'ame en general, de laquelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participants: ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes, qu'on tient inanimées, conuié par la consideration de l'aimant: mais de celle qui nous appartient, que nous deuons• mieux cognoistre. Ignoratur enim quæ sit natura animaï: Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur, Et simul intereat nobiscum morte dirempta; An tenebras Orci visat, vastásque lacunas,2 An pecudes alias diuinitus insinuet se.
A Crates et Dicæarchus, qu'il n'y en auoit du tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'vn mouuement naturel: à Platon, que c'estoit vne substance se mouuant de soy-mesme: à Thales, vne nature sans repos: à Asclepiades, vne exercitation des sens:• à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau: à Parmenides, de terre et de feu: à Empedocles, de sang: Sanguineam vomit ille animam: à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse,3 Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo: à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens: à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux• Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme determinée. Habitum quemdam vitalem corporis esse, Harmoniam Græci quam dicunt. N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps,4 qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d'opinions: Harum sententiarum quæ vera sit, Deus• aliquis viderit, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer,1 si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le corps: Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse• Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis. Epicurus, en l'estomach: Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm Lætitiæ mulcent. Les Stoïciens, autour et dedans le cœur: Erasistratus, ioignant la2 membrane de l'epicrane: Empedocles, au sang: comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est iointe: Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame: Strato l'a logée entre les deux sourcils: Qua facie quidem sit animus, aut vbi habitet, ne quærendum quidem• est: dit Cicero. Ie laisse volontiers à cet homme ses mots propres. Iroy-ie à l'éloquence alterer son parler? Ioint qu'il y a peu d'acquest à desrober la matiere de ses inuentions. Elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du cœur, comme les autres3 de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomach: et quand nous voulons prononcer, εγω, qui signifie moy, nous baissons vers l'estomach la machouëre d'embas. Ce lieu ne se doit passer, sans remerquer la vanité d'vn si grand personnage:• car outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infiniment legeres, la derniere ne preuue qu'aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet endroit là. Il n'est iugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois. Que craignons nous à dire? Voyla les Stoiciens peres de l'humaine prudence, qui trouuent, que l'ame d'vn homme accablé4 sous vne ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouuant desmesler de la charge, comme vne sourix prinse à la trapelle. Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition, aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils auoyent esté creés: la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle: et que selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit, qui fut pour sa peine inuesti du corps du soleil, deuoit auoir vne• mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes, l'orée des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles1 rauasseries, se trouuent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes, et plus auant: s'abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science, se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages poëtiques. Voyez chez luy le iargon des Dieux. Mais à quoy• songeoit-il, quand il definit l'homme, vn animal à deux pieds, sans plume: fournissant à ceux qui auoyent enuie de se moquer de luy, vne plaisante occasion? car ayans plumé vn chapon vif, ils alloyent le nommant, l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens, de quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que2 leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur, et vn mouuement naturel contre bas, eussent basti le monde: iusques à ce qu'ils fussent auisez par leurs aduersaires, que par cette description, il n'estoit pas possible qu'ils se ioignissent et se prinsent l'vn à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et• perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles? Parquoy il fut force, qu'ils y adioustassent depuis vn mouuement de costé, fortuite: et qu'ils fournissent encore à leurs atomes, des queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s'attacher et se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyuent de cette autre3 consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont par sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils iamais rencontrez à faire vne maison et vn soulier? Pourquoy de mesme ne croid on, qu'vn nombre infini de lettres Grecques versées emmy la place, seroyent pour arriuer à la contexture de l'Iliade? Ce• qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n'en est point capable: il n'est rien meilleur que le monde: il est donc capable de raison. Cotta par cette mesme argumentation fait le monde mathematicien: et le fait musicien et organiste, par cette autre argumentation aussi de Zenon: Le tout est plus que la partie:4 nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde: il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font les vns aux autres sur les dissentions• de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merueilles. I'en assemble volontiers, comme vne montre, par quelque biais non moins vtile que les instructions plus moderees. Iugeons par là ce que nous auons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison,1 puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance, il s'y trouue des deffauts si apparens et si grossiers. Moy i'aime mieux croire qu'ils ont traitté la science casuelement ainsi, qu'vn iouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison, comme d'vn instrument vain et friuole, mettans en• auant toutes sortes d'inuentions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l'homme comme vne poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité que c'est que l'homme, et que c'est l'vne des pieces du monde d'autant difficile cognoissance. Par cette varieté et instabilité2 d'opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à cette resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousiours leur auis à visage descouuert et apparent: ils l'ont caché tantost soubs des vmbrages fabuleux de la poësie, tantost soubs quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela,• que la viande crue n'est pas tousiours propre à nostre estomach: il la faut assecher, alterer et corrompre. Ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois leurs naïfues opinions et iugemens, et les falsifient pour s'accommoder à l'vsage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance, et de l'imbecillité de la raison3 humaine, pour ne faire peur aux enfans: mais ils nous la descouurent assez soubs l'apparence d'vne science trouble et inconstante.
Ie conseillois en Italie à quelqu'vn qui estoit en peine de parler Italien, que pourueu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers• mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu'en y adioustant la terminaison Italienne, il ne faudroit iamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se ioindre à quelqu'vne de tant de formes. Ie dis de4 mesme de la philosophie: elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s'y trouuent. L'humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n'y soit: Nihil tam absurdè dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Et i'en laisse plus librement aller mes caprices en• public: d'autant que bien qu'ils soyent nez chez moy, et sans patron, ie sçay qu'ils trouueront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu'vn de dire: Voyla d'où il le print. Mes mœurs sont naturelles: ie n'ay point appellé à les bastir, le secours d'aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand1 l'enuie m'a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq, vn peu plus decemment, ie me suis mis en deuoir de les assister, et de discours, et d'exemples: ç'a esté merueille à moy mesme, de les rencontrer par cas d'aduenture, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit• ma vie, ie ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploittée et employée. Nouuelle figure: Vn philosophe impremedité et fortuit. Pour reuenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerueau, l'ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a esté plustost vne interpretation des mouuemens de l'ame,2 qu'vne diuision, et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'vn corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c'est tousiours vne ame, qui par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher• gouuerne son nauire selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou laschant vne corde, ores haussant l'antenne, ou remuant l'auiron, par vne seule puissance conduisant diuers effets: et qu'elle loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez3 de l'ame: de là il n'est pas inconuenient qu'elle s'escoule par le reste du corps: Medium non deserit vnquam Cœli Phœbus iter: radiis tamen omnia lustrat. comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances,• et en remplit le monde. Cætera pars animæ, per totum dissita corpus Paret, et ad numen mentis moménque mouetur.
Aucuns ont dict, qu'il y auoit vne ame generale, comme vn grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes,4 et s'y en retournoyent, se remeslant tousiours à cette matiere vniuerselle: Deum namque ire per omnes Terrásque, tractúsque maris, cœlúmque profundum: Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas: Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri• Omnia: nec morti esse locum: d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resioindre et r'attacher: d'autres, qu'elle estoyent produites de la substance diuine: d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté: aucuns, sur l'heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre1 du rond de la lune, et y retourner. Le commun des anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'vne pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles: argumentants cela par la ressemblance des enfans aux peres, Instillata patris virtus tibi:• Fortes creantur fortibus et bonis: et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores vne ressemblance d'humeurs, de complexions, et inclinations de l'ame: Denique cur acris violentia triste leonum2 Seminium sequitur? dolus vulpibus, et fuga ceruis A patribus datur, et patrius pauor incitat artus? Si non certa suo quia semine seminióque, Vis animi pariter crescit cum corpore toto? que là dessus se fonde la iustice diuine, punissant aux enfans la• faute des peres: d'autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche. Dauantage, que si les ames venoyent d'ailleurs, que d'vne suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre3 premier; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souuenir. Si in corpus nascentibus insinuatur, Cur super anteactam ætatem meminesse nequimus, Nec vestigia gestarum rerum vlla tenemus?• Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçauantes, lors qu'elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien auant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres4 qu'elles en seront sorties. Et de ce sçauoir, il faudroit qu'elles se ressouuinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que ce que nous apprenions, n'estoit qu'vn ressouuenir de ce que nous auions sçeu: chose que chacun par experience peut maintenir estre fauce. En premier lieu d'autant qu'il ne nous ressouuient• iustement que de ce qu'on nous apprend: et que si la memoire faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque traict outre l'apprentissage. Secondement ce qu'elle sçauoit estant en sa pureté, c'estoit vne vraye science, cognoissant les choses comme elles sont, par sa diuine intelligence: là où icy on luy fait receuoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit; en quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant• iamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifues, qu'elles y sont toutes esteintes: cela est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie, si admirables, que d'en auoir conclu cette diuinité et1 eternité passée, et l'immortalité à venir; Nam si tantopere est animi mutata potestas, Omnis vt actarum exciderit retinentia rerum, Non, vt opinor, ea ab letho iam longior errat.
En outre, c'est icy chez nous, et non ailleurs, que doiuent estre• considerées les forces et les effects de l'ame: tout le reste de ses perfections, luy est vain et inutile: c'est de l'estat present, que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l'homme, qu'elle est comtable seulement. Ce seroit iniustice de luy auoir retranché ses moyens et ses puissances, de l'auoir desarmée,2 pour du temps de sa captiuité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le iugement et vne condemnation de durée infinie et perpetuelle: et de s'arrester à la consideration d'vn temps si court, qui est à l'aduenture d'vne ou de deux heures, ou au pis aller,• d'vn siecle (qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'vn instant) pour de ce moment d'interualle, ordonner et establir definitiuement de tout son estre. Ce seroit vne disproportion inique, de tirer vne recompense eternelle en consequence d'vne si courte vie. Platon, pour se sauuer de cet inconuenient, veut que les3 payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relatiuement à l'humaine durée: et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles. Par ainsin ils iugeoyent, que sa generation suyuoit la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus• receuë, suyuant ces belles apparences: Qu'on la voyoit naistre; à mesme que le corps en estoit capable; on voyoit esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude: Gigni pariter cum corpore, et vnà Crescere sentimus, paritérque senescere mentem. Ils l'apperceuoient capable de diuerses passions et agitée de plusieurs• mouuemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de changement, d'allegresse, d'assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l'estomach ou le pied: Mentem sanari, corpus vt ægrum1 Cernimus, et flecti medicina posse videmus: esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette, par les vapeurs d'vne fieure chaude: endormie par l'application d'aucuns medicamens, et reueillée par d'autres. Corpoream naturam animi esse necesse est,• Corporeis quoniam telis ictúque laborat. On luy voyoit estonner et renuerser toutes ses facultez par la seule morsure d'vn chien malade, et n'y auoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peust exempter2 de la subjection de ces accidens: la saliue d'vn chetif mastin versée sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere: Vis. . . . . . . animaï• Conturbatur, et . . . . . diuisa seorsum Disiectatur, eodem illo distracta veneno: et ce venin ne trouuer non plus de resistance en cette ame, qu'en celle d'vn enfant de quatre ans: venin capable de faire deuenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée: si3 que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peust souffrir la veuë d'vn miroir, ou de l'eau, accablé d'espouuantement et d'effroy, quand il seroit tombé par la contagion d'vn chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie. Vis morbi distracta per artus• Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum vt validis feruescunt viribus vndæ.
Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouuer, d'vne deffaitte inffallible, en se desrobant4 tout à faict du sentiment: mais ce sont moyens, qui seruent à vne ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation: non pas à cet inconuenient, où chez vn philosophe, vne ame deuient l'ame d'vn fol, troublée, renuersée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme vne agitation trop vehemente,• que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy-mesme: ou vne blessure en certain endroit de la personne: ou vne exhalation de l'estomach, nous iectant à vn esblouyssement et tournoyement de teste: Morbis in corporis auius errat5 Sæpe animus; dementit enim, deliráque fatur, Interdúmque graui lethargo fertur in altum Æternúmqùe soporem, oculis nutúque cadenti.
Les philosophes n'ont, ce me semble, guere touché cette corde, non plus qu'vne autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme tousiours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition:• Ou l'ame est mortelle, ou immortelle: Si mortelle, elle sera sans peine: Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent iamais l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? Et laissent aux poëtes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent vn beau ieu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent1 en leurs discours. Ie reuiens à la premiere. Cette ame pert l'vsage du souuerain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l'humaine raison, que le meslange et société de deux pieces si diuerses,• comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable: Quippe etenim mortale æterno iungere, et vnà Consentire putare, et fungi mutua posse, Desipere est. Quid enim diuersius esse putandum est, Aut magis inter se disiunctum discrepitánsque,2 Quàm, mortale quod est, immortali atque perenni Iunctum in concilio sæuas tolerare procellas?
Dauantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps. Simul æuo fessa fatiscit.• Ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez. Car il estime que c'est vne defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du corps. Contrahi animum, et quasi labi putat atque decidere. Et ce qu'on aperceuoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diuersité des maladies,3 comme on void les hommes en cette extremité, maintenir, qui vn sens, qui vn autre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans alteration: et ne se voit point d'affoiblissement si vniuersel, qu'il n'y reste quelques parties entieres et vigoureuses: Non alio pacto, quàm si pes cùm dolet ægri,• In nullo caput interea sit fortè dolore.
La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote. Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire,4 de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: rem• gratissimam promittentium magis quàm probantium. Il s'est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy1 asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire• apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions.2 L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais• les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. Somnia sunt non docentis, sed optantis: disoit vn ancien. L'homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre,3 la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme, qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat.• C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente• si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide. Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo. La diuersité d'idiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose,1 que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio• est, aut elationis attritio. Iusques à quel poinct de presomption et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule2 liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra• l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement. Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de3 Dieu? Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium. Vtor hac publica persuasione. Or la foiblesse des argumens humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette• opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens, Vsuram nobis largiuntur tanquam cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant: qui donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous, ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à• vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes1 ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores: O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?
Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais• estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles2 l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy• son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison3 défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante. Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées• de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party,4 attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux se mourroient auant que d'auoir esté viuans. Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum, Esse animas præsto deridiculum esse videtur, Et spectare immortales mortalia membra Innumero numero, certaréque præproperanter Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur.• D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle,1 sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy:• maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation,2 nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez• de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement3 humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point• moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à4 leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras• dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang: Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent1 outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes• efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne2 sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes,• sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre3 d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne• s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? Quasi veró mensuram vllius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.• Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter,1 dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut• seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast2 hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux. I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable. Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs• prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les3 limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de ce que dit le prouerbe Thoscan, Chi troppo s'assottiglia, si scauezza.• Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les auantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé• et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond,1 dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs: c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison• de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles:2 encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent• auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement. Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement3 donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit, que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn• de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes, chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre• party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt étiam, quæ non probant, cogantur defendere: et que nous receuons les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte,1 on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens,• les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et2 que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit, que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme, la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale,• cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant3 arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre• lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante. Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly, l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le• siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et1 pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable: Vt Hymettia sole Cera remollescit, tractatáque pollice multas• Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu. Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses, comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance2 des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte à vne irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi,• quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi. Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se3 debattre de nostre anatomie, Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo: quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur de la pierre. Si l'homme ne se cognoist, comment cognoist-il• ses functions et ses forces? Il n'est pas à l'aduanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous; mais c'est par hazard. Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoiuent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les Academiciens4 receuoyent quelque inclination de iugement; et trouuoyent trop crud, de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche, que noire; et que nous ne fussions non plus asseurez du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre main, que de celuy de la huictiesme sphere. Et pour euiter cette difficulté et• estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination, que malaisément; quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement capables de sçauoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes, où la veuë humaine ne peut penetrer: si aduouoyent ils, les vnes choses plus vray-semblables que les autres;1 et receuoyent en leur iugement cette faculté, de se pouuoir incliner plustost à vne apparence, qu'à vne autre. Ils luy permettoyent cette propension, luy deffendant toute resolution. L'aduis des Pyrrhoniens est plus hardy, et quant et quant plus vray-semblable. Car cette inclination Academique, et cette propension• à vne proposition plustost qu'à vne autre, qu'est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité, en cette-cy qu'en celle-là? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port, et du visage, de la verité, il la verroit entiere, aussi bien que demie, naissante, et imperfaicte. Cette apparence2 de verisimilitude, qui les fait prendre plustost à gauche qu'à droite, augmentez la; cette once de verisimilitude, qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces; il en aduiendra en fin, que la balance prendra party tout à faict, et arrestera vn chois et vne verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance,• s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la semblance de ce, dequoy ils ne cognoissent pas l'essence? Ou nous pouuons iuger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouuons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles, sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que flotter et vanter, pour neant laissons3 nous emporter nostre iugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu'elle semble nous presenter. Et la plus seure assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle-là, où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. Inter visa vera, aut falsa, ad animi assensum,• nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s'il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuasses4 aux doigts, ou qui les a gourdz, trouueroit vne pareille durté au bois ou au fer, qu'il manie, que fait vn autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez nous, comme il nous plaist. Or si de nostre part nous receuions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez• capables et fermes, pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se reiecteroit de main en main de l'vn à l'autre. Et au moins se trouueroit-il vne chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce, qu'il ne se1 void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersée entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l'ay saisi par quelque autre moyen, que par• vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes.
Laissons à part cette infinie confusion d'opinions, qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et vniuersel en la cognoissance des choses. Car cela est presupposé tres-veritablement, que d'aucune chose les hommes, ie dy les sçauans, les2 mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord: non pas que le ciel soit sur nostre teste: car ceux qui doubtent de tout, doubtent aussi de cela: et ceux qui nient que nous puissions comprendre aucune chose, disent que nous n'auons pas compris que le ciel soit sur nostre teste: et ces deux opinions sont, en nombre, sans• comparaison les plus fortes. Outre cette diuersité et diuision infinie, par le trouble que nostre iugement nous donne à nous mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu'il a son assiette bien mal asseurée. Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz3 fantasies? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance: tous mes vtils et tous mes ressorts empoignent cette opinion, et m'en respondent, sur tout ce qu'ils peuuent: ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d'asseurance, que ie fay cette-cy. I'y suis tout• entier; i'y suis voyrement: mais ne m'est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d'auoir embrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis i'ay iugée fauce? Au moins faut-il deuenir sage à ses propres despens. Si ie me suis trouué souuent trahy4 soubs cette couleur, si ma touche se trouue ordinairement faulce, et ma balance inegale et iniuste, quelle asseurance en puis-ie prendre à cette fois, plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise, de me laisser tant de fois pipper à vn guide? Toutesfois, que la Fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que• vuyder et remplir sans cesse, comme dans vn vaisseau, dans nostre croyance, autres et autres opinions, tousiours la presente et la derniere c'est la certaine, et l'infaillible. Pour cette-cy, il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout, Posterior res illa reperta,1 Perdit, et immutat sensus ad pristina quæque. Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit tousiours se souuenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme qui reçoit; c'est vne mortelle main qui nous le presente; c'est vne mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel,• ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la receuons par nos moyens: cette saincte et grande image ne pourroit pas en vn si chetif domicile, si Dieu pour cet vsage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faueur2 particuliere et supernaturelle. Aumoins deuroit nostre condition fautiue, nous faire porter plus moderément et retenuement en nos changemens. Il nous deuroit souuenir, quoy que nous receussions en l'entendement, que nous receuons souuent des choses fauces, et que c'est par ces mesmes vtils qui se dementent et qui se trompent• souuent. Or n'est-il pas merueille, s'ils se dementent, estans si aysez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'auons nous pas3 l'esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu'en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d'vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? Pensez vous que les vers de Catulle ou de Sappho, rient à vn vieillard auaricieux et rechigné,• comme à vn ieune homme vigoureux et ardent? Cleomenes fils d'Anaxandridas estant malade, ses amis luy reprochoyent qu'il auoit des humeurs et fantasies nouuelles, et non accoustumées: le croy bien, fit-il, aussi ne suis-ie pas celuy que ie suis estant sain: estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la4 chicane de nos palais, ce mot est en vsage, qui se dit des criminels qui rencontrent les iuges en quelque bonne trampe, douce et debonnaire, gaudeat de bona fortuna. Car il est certain que les iugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condemnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez, et enclins à l'excuse. Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abbreuuée• de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s'en altere vers cette part là. Ce venerable Senat d'Areopage, iugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuiuans corrompist sa iustice. L'air mesme et la serenité du ciel, nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero,1 Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse Iuppiter, auctifera lustrauit lampade terras. Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Et ne faut pas doubter, encores que nous• ne le sentions pas, que si la fieure continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque alteration selon la mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à faict la veuë de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l'esblouisse. Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer2 vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, nostre corps estant subiect à tant de continuelles mutations, et estoffé de tant de sortes de ressorts, que i'en croy les medecins, combien il est malaisé, qu'il n'y en ayt tousiours quelq'vn qui tire de trauers. Au demeurant, cette maladie ne se descouure• pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable: d'autant que la raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement. I'appelle tousiours raison, cette apparence de discours que chacun forge3 en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d'vn mesme subject: c'est vn instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner. Quelque bon dessein qu'ait vn iuge, s'il ne s'escoute• de pres, à quoy peu de gens s'amusent; l'inclination à l'amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu'vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque4 vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d'vne cause, et donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'a pas fort affaire ailleurs,• Quis sub Arcto Rex gelidæ metuatur oræ, Quid Tyridatem terreat, vnicè Securus, à peine oseroy-ie dire la vanité et la foiblesse que ie trouue chez1 moy. I'ay le pied si instable et si mal assis, ie le trouue si aysé à crouler, et si prest au branle, et ma veue si desreglée, qu'à iun ie me sens autre, qu'apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d'vn beau iour, me voyla honneste homme: si i'ay vn cor qui me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.• Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait2 mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l'humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett'heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l'allegresse. Quand ie prens des liures, i'auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu'vn'autre• fois i'y retombe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le plier et le manier, c'est vne masse incognue et informe pour moy. En mes escris mesmes, ie ne retrouue pas tousiours l'air de ma premiere imagination: ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et m'eschaude souuent à corriger, et y mettre vn nouueau sens, pour3 auoir perdu le premier qui valloit mieux. Ie ne fay qu'aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague, Velut minuta magno Deprensa nauis in mari, vesaniente vento.• Maintes-fois, comme il m'aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour esbat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-là, m'y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m'en despars. Ie m'entraine quasi où ie panche, comment4 que ce soit, et m'emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçauent, que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance: et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffence de nostre proposition, l'imprimons en nous, et l'embrassons auec plus de vehemence et d'approbation, que nous ne faisons estans en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement vne cause à l'aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'vn ou l'autre• party: l'auez vous bien payé pour y mordre, et pour s'en formaliser, commence-il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon1 escient, et se le persuade ainsi. Voire ie ne sçay si l'ardeur qui naist du despit, et de l'obstination, à l'encontre de l'impression et violence du magistrat, et du danger: ou l'interest de la reputation, n'ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l'opinion pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu• s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu'il est à l'aduanture soustenable, qu'elle n'a aucune autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, et que2 sans leur agitation elle resteroit sans action, comme vn nauire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela, suiuant le party des Peripateticiens, ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est cognu, que la pluspart des plus belles actions de l'ame, procedent et ont besoin de cette• impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l'assistance de la cholere. Semper Aiax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus aux meschants, et aux ennemis, assez vigoureusement, si on n'est courroucé. Et veulent que l'aduocat inspire3 le courroux aux iuges, pour en tirer iustice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes: et ont poussé les philosophes aux trauaux, veillées, et peregrinations: nous meinent à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins vtiles. Et cette lascheté d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie, sert à nourrir en la conscience,• la penitence et la repentance: et à sentir les fleaux de Dieu, pour nostre chastiment, et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d'aiguillon à la clemence; et la prudence de nous conseruer et gouuerner, est esueillée par nostre crainte: et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin, n'est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'vne des raisons qui auroit meu les Epicuriens, à descharger Dieu de tout soin et sollicitude• de nos affaires: d'autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouuoient exercer enuers nous, sans esbranler son repos, par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminans l'ame aux actions vertueuses? ou bien ont ils creu autrement, et les ont prinses, comme tempestes, qui1 desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? Vt maris tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctus commouente: sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est, qua moueri queat. Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la• diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous doncq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'vn pas forcé et emprunté? Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c'est de la folie et de la temerité, qu'il est2 tenu de receuoir l'impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? N'y a il point de hardiesse à la philosophie, d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands effects, et plus approchans de la diuinité, quand ils sont hors d'eux, et furieux et insensez? Nous nous amendons par la priuation• de nostre raison, et son assoupissement. Les deux voies naturelles, pour entrer au cabinet des Dieux, et y preueoir le cours des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre raison, nous deuenons vertueux: par son extirpation, que la3 fureur ou l'image de la mort apporte, nous deuenons prophetes et deuins. Iamais plus volontiers ie ne l'en creu. C'est vn pur enthousiasme, que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique, qui luy arrache contre sa proposition, que l'estat tranquille de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain, que la philosophie• luy puisse acquerir, n'est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir: nostre sagesse moins sage que la folie: noz songes vallent mieux, que noz discours: la pire place, que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense elle pas, que nous ayons l'aduisement de remarquer, que la voix,4 qui fait l'esprit, quand il est deprins de l'homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict, et pendant qu'il est en l'homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c'est vne voix partant de l'esprit qui est en l'homme terrestre, ignorant et tenebreux: et à cette cause voix infiable et incroyable? Ie n'ay point grande experience de ces• agitations vehementes, estant d'vne complexion molle et poisante; desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu'on dit estre produite par l'oisiueté, au cœur des ieunes hommes, quoy qu'elle s'achemine auec loisir et d'vn progrés mesuré, elle represente1 bien euidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son effort, la force de cette conuersion et alteration, que nostre iugement souffre. I'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soutenir et rabattre: car il s'en faut tant que ie sois de ceux, qui conuient les vices, que ie ne les suis pas seulement, s'ils ne• m'entrainent: ie la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en despit de ma resistance: et en fin tout voyant et viuant, me saisir et posseder, de façon que, comme d'vne yuresse, l'image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume: ie voyois euidemment grossir et croistre les aduantages du subject2 que i'allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon imagination: les difficultez de mon entreprise, s'aiser et se planir; mon discours et ma conscience, se tirer arriere: mais ce feu estant euaporé, tout à vn instant, comme de la clarté d'un esclair, mon ame reprendre vne autre sorte de veuë, autre estat, et autre• iugement: les difficultez de la retraite, me sembler grandes et inuincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage, que la chaleur du desir ne me les auoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes iamais sans maladie. Les fieures ont leur chaud et leur froid: des effects3 d'une passion ardente, nous retombons aux effects d'vne passion frilleuse. Autant que ie m'estois ietté en auant, ie me relance d'autant en arriere. Qualis vbi alterno procurrens gurgite pontus, Nunc ruit ad terras, scopulosque superiacit vndam,• Spumeus, extremámque sinu perfùndit arenam; Nunc rapidus retro atque æstu reuoluta resorbens Saxa, fugit, littúsque vado labente relinquit.
Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, i'ay par accident engendré en moy quelque constance d'opinions: et n'ay4 guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque apparence qu'il y ayt en la nouuelleté, ie ne change pas aisément, de peur que i'ay de perdre au change. Et puis que ie ne suis pas capable de choisir, ie prens le choix d'autruy, et me tiens en l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement ie ne me sçauroy garder• de rouler sans cesse. Ainsi me suis-ie, par la grace de Dieu, conserué entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au trauers de tant de sectes et de diuisions, que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens, ie dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent, et remuent1 quasi où ils veulent: celuy que i'oy, me semble tousiours le plus roide: ie les trouue auoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre ce qu'ils veulent vray-semblable; et qu'il n'est rien si estrange, à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper• vne simplicité pareille à la mienne, cela montre euidemment la foiblesse de leur preuue. Le ciel et les estoilles ont branslé trois mille ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iusques à ce que Cleanthes le Samien, ou, selon Theophraste, Nicetas Syracusien s'aduisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouuoit, par2 le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu. Et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il s'en sert tres-reglément à toutes les consequences astrologiennes. Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir lequel ce soit des deux? Et qui sçait qu'vne tierce opinion d'icy à mille• ans, ne renuerse les deux precedentes? Sic voluenda ætas commutat tempora rerum: Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore; Porro aliud succedit, et è contemptibus exit, Inque dies magis appetitur, florétque repertum3 Laudibus, et miro est mortales inter honore.
Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à• l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde. Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit, d'autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste4 à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences, desquelles nous ne pouuons nous deffaire, c'est vne grande simplesse. Il en aduiendroit par là, que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable, comme• vne girouette: car son ame estant molle et sans resistance, seroit forcée de receuoir sans cesse, autres et autres impressions, la derniere effaçant tousiours la trace de la precedente. Celuy qui se trouue foible, il doit respondre suiuant la pratique, qu'il en parlera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages, desquels1 il a receu son apprentissage. Combien y a-t-il que la medecine est au monde? On dit qu'vn nouueau venu, qu'on nomme Paracelse, change et renuerse tout l'ordre des regles anciennes, et maintient que iusques à cette heure, elle n'a seruy qu'à faire mourir les hommes. Ie croy qu'il verifiera aisément cela. Mais de• mettre ma vie à la preuue de sa nouuelle experience, ie trouue que ce ne seroit pas grand'sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dit le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Vn homme de cette profession de nouuelletez, et de reformations physiques, me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens2 s'estoient notoirement mescontez en la nature et mouuemens des vents, ce qu'il me feroit tres-euidemment toucher à la main, si ie voulois l'entendre. Apres que i'euz eu vn peu de patience à ouyr ses arguments, qui auoient tout plein de verisimilitude: Comment donc, luy fis-ie, ceux qui nauigeoient soubs les loix de Theophraste,• alloient-ils en Occident, quand ils tiroient en Leuant? alloient-ils à costé, ou à reculons? C'est la fortune, me respondit-il: tant y a qu'ils se mescontoient. Ie luy repliquay lors, que i'aymois mieux suiure les effects, que la raison. Or ce sont choses, qui se choquent souuent: et m'a lon dict qu'en la geometrie, qui pense auoir gaigné3 le hault poinct de certitude parmy les sciences, il se trouue des demonstrations ineuitables, subuertissans la verité de l'experience. Comme Iacques Peletier me disoit chez moy, qu'il auoit trouué deux lignes s'acheminans l'vne vers l'autre pour se ioindre, qu'il verifioit toutefois ne pouuoir iamais iusques à l'infinité, arriuer à• se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens et de leur raison, que pour ruiner l'apparence de l'experience: et est merueille, iusques où la soupplesse de nostre raison, les a suiuis à ce dessein de combattre l'euidence des effects. Car ils verifient que nous ne nous mouuons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a4 point de poisant ou de chault, auecques vne pareille force d'argumentations, que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolomeus, qui a esté vn grand personnage, auoit estably les bornes de nostre monde: tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques isles escartées, qui pouuoient eschapper à leur cognoissance: c'eust esté pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doubte la science de la cosmographie, et les opinions qui en estoient receuës d'vn chacun: c'estoit heresie d'aduouer des• Antipodes: voila de nostre siecle vne grandeur infinie de terre ferme, non pas vne isle, ou vne contrée particuliere, mais vne partie esgale à peu pres en grandeur, à celle que nous cognoissions, qui vient d'estre descouuerte. Les geographes de ce temps, ne faillent pas d'asseurer, que mes-huy tout est trouué et que tout1 est veu; Nam quod adest præsto, placet, et pollere videtur. Sçauoir mon si Ptolomée s'y est trompé autrefois, sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux-cy en disent: et s'il n'est pas plus vraysemblable,• que ce grand corps, que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne iugeons. Platon dit, qu'il change de visage à tout sens: que le ciel, les estoilles et le soleil, renuersent par fois le mouuement, que nous y voyons: changeant l'Orient à l'Occident. Les prestres Ægyptiens dirent à Herodote, que depuis2 leur premier Roy, dequoy il y auoit onze mille tant d'ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le soleil auoit changé quatre fois de routte: que la mer et la terre se changent alternatiuement, l'vne en l'autre: que la naissance du monde est indeterminée. Aristote, Cicero de mesmes.• Et quelqu'vn d'entre nous, qu'il est de toute eternité, mortel et renaissant, à plusieurs vicissitudes: appellant à tesmoins Salomon et Isaïe: pour euiter ces oppositions, que Dieu a esté quelque fois createur sans creature: qu'il a esté oisif: qu'il s'est desdict de son oisiueté, mettant la main à cet ouurage: et qu'il est par3 consequent subiect au changement. En la plus fameuse des Grecques escholes, le monde est tenu vn Dieu, faict par vn autre Dieu plus grand: et est composé d'vn corps et d'vne ame, qui loge en son centre, s'espandant par nombres de musique, à sa circonference: diuin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy• sont d'autres Dieux, la mer, la terre, les astres, qui s'entretiennent d'vne harmonieuse et perpetuelle agitation et danse diuine: tantost se rencontrans, tantost s'esloignans: se cachans, montrans, changeans de rang, ores auant, et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu, et par l'ordre des destinées,4 se deuoir enflammer et resoudre en feu quelque iour, et quelque iour encore renaistre. Et des hommes dit Apulée: sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escriuit à sa mere, la narration d'vn prestre Ægyptien, tirée de leurs monuments, tesmoignant l'ancienneté de cette nation infinie, et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus• disent de leur temps, que les Chaldeens tenoient registre de quatre cens mille tant d'ans. Aristote, Pline, et autres, que Zoroastre viuoit six mille ans auant l'aage de Platon. Platon dit, que ceux de la ville de Saïs, ont des memoires par escrit, de huict mille ans: et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans auant ladicte ville de1 Saïs. Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dict plus asseurément, s'il eust veu les similitudes, et conuenances de ce nouueau monde des Indes Occidentales, auec le nostre, present et passé, en si estranges• exemples. En verité considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, ie me suis souuent esmerueillé de voir en vne tres-grande distance de lieux et de temps, les rencontres d'un si grand nombre d'opinions populaires, sauuages, et des mœurs et creances sauuages, et qui par aucun biais ne semblent2 tenir à nostre naturel discours. C'est vn grand ouurier de miracles que l'esprit humain. Mais cette relation a ie ne sçay quoy encore de plus heteroclite: elle se trouue aussi en noms, et en mille autres choses. Car on y trouua des nations, n'ayans, que nous sçachions, iamais ouy nouuelles de nous, où la circoncision estoit• en credit: où il y auoit des estats et grandes polices maintenuës par des femmes, sans hommes: où nos ieusnes et nostre caresme estoit representé, y adioustant l'abstinence des femmes: où nos croix estoient en diuerses façons en credit, icy on en honoroit les sepultures, on les appliquoit là, et nommément celle de S. André, à se3 deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements: ailleurs ils en rencontrerent vne de bois de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort auant dans la terre ferme: on y trouua vne bien expresse image de nos penitentiers: l'vsage des mitres, le cœlibat des• prestres, l'art de deuiner par les entrailles des animaux sacrifiez: l'abstinence de toute sorte de chair et poisson, à leur viure, la façon aux prestres d'vser en officiant de langue particuliere, et non vulgaire: et cette fantasie, que le premier Dieu fut chassé par vn second son frere puisné; qu'ils furent creés auec toutes commoditez,4 lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché; changé leur territoire, et empiré leur condition naturelle: qu'autresfois ils ont esté submergez par l'inondation des eaux celestes, qu'il ne s'en sauua que peu de familles, qui se ietterent dans les haults creux des montagnes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau• n'y entra point, ayans enfermé là dedans, plusieurs sortes d'animaux; que quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans reuenus nets et mouillez, ils iugerent l'eau n'estre encore guere abaissée; depuis en ayans faict sortir d'autres, et les voyans reuenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde,1 qu'ils trouuerent plein seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit, la persuasion du iour du iugement, si qu'ils s'offençoient merueilleusement contre les Espagnols qui espandoient les os des trespassez, en fouillant les richesses des sepultures, disans que ces os escartez ne se pourroient facilement reioindre: la• trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect: des nains et personnes difformes, pour l'ornement des tables des Princes: l'vsage de la fauconnerie selon la nature de leurs oyseaux; subsides tyranniques: delicatesses de iardinages; dances, saults bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; ieux de2 paulme; ieu de dez et de sort, auquel ils s'eschauffent souuent, iusques à s'y iouer eux mesmes, et leur liberté: medecine non autre que de charmes: la forme d'escrire par figures: creance d'vn seul premier homme pere de tous les peuples; adoration d'vn Dieu qui vesquit autrefois homme en parfaicte virginité, ieusne, et pœnitence,• preschant la loy de nature, et des ceremonies de la religion, et qui disparut du monde, sans mort naturelle: l'opinion des geants: l'vsage de s'enyurer de leurs breuuages, et de boire d'autant: ornemens religieux peints d'ossemens et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et seruiteurs, qui se presentent3 à l'enuy à se brusler et enterrer, auec le mary ou maistre trespassé: loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est reserué aucune part au puisné, que d'obeissance: coustume à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend vn nouueau nom, et quitte le sien: de verser de la• chaulx sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant, Tu és venu de pouldre, et retourneras en pouldre: l'art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion, qui se voient en aucuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la diuinité. Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça, par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par vne commune et supernaturelle inspiration: car on y trouua aussi la creance du purgatoire, mais d'vne forme nouuelle;• ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames, et purgées, et punies, par la rigueur d'vne extreme froidure. Et m'aduertit cet exemple, d'vne autre plaisante diuersité: car comme il s'y trouua des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre, et en retranchoyent la peau à la1 Mahumetane et à la Iuifue, il s'en trouua d'autres, qui faisoient si grande conscience de le deffubler, qu'à tout des petits cordons, ils portoient leur peau bien soigneusement estiree et attachee au dessus, de peur que ce bout ne vist l'air. Et de cette diuersité aussi, que comme nous honorons les Roys et les festes, en nous parant• des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subiects se presentoyent à luy, en leurs plus viles habillements, et entrants au palais prennent quelque vieille robe deschiree sur la leur bonne, à ce que tout le lustre, et l'ornement soit au maistre.2 Mais suyuons. Si Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les iugemens, et opinions des hommes: si elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: si le ciel les agite, et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante,• leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l'ame: Et plaga cæli non solùm ad robur corporum, sed etiam3 animorum facit, dit Vegece: et que la Deesse fundatrice de la ville d'Athenes, choisit à la situer, vne temperature de pays, qui fist les hommes prudents, comme les prestres d'Ægypte apprindrent à Solon: Athenis tenue cælum: ex quo etiam acutiores putantur Attici: crassum Thebis: itaque pingues Thebani, et valentes: en maniere• qu'ainsi que les fruicts naissent diuers, et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, iustes, temperans et dociles: icy subiects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise: icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance: icy à la liberté, icy à la seruitude: capables d'vne science ou d'vn art: grossiers ou ingenieux: obeyssans ou rebelles: bons ou mauuais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouuelle complexion, si on les change de place, comme les• arbres: qui fut la raison, pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu, pour se transporter en vn autre doux et plain: disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles. Si nous voyons tantost fleurir vn art, vne creance, tantost1 vne autre, par quelque influance celeste: tel siecle produire telles natures, et incliner l'humain genre à tel ou tel ply: les esprits des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos champs: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues dequoy nous allons flattants? Puis qu'vn homme sage se peut mesconter, et cent hommes,• et plusieurs nations: voire et l'humaine nature selon nous, se mesconte plusieurs siecles, en cecy ou en cela: quelle seureté auons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce siecle elle ne soit en mescompte? Il me semble entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celuy-cy ne merite pas2 d'estre oublié, que par desir mesme, l'homme ne sçache trouuer ce qu'il luy faut: que non par iouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer• ce qui luy est propre, et le satisfaire. Quid enim ratione timemus Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, vt te Conatus non pœniteat, votique peracti? C'est pourquoy Socrates ne requeroit les Dieux, sinon de luy donner3 ce qu'ils sçauoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d'icelles. Coniugium petimus, partúmque vxoris; at illi• Notum qui pueri, qualisque futura sit vxor. Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faicte: pour ne tomber en l'inconuenient que les poëtes feignent du Roy Midas. Il requit les Dieux que tout ce qu'il toucheroit se conuertist en or: sa priere fut exaucée, son vin fut or, son pain or, et la plume de4 sa couche, et d'or sa chemise et son vestement: de façon qu'il se trouua accablé soubs la iouyssance de son desir, et estrené d'vne insupportable commodité: il luy falut desprier ses prieres: Attonitus nouitate mali, diuésque misérque, Effugere optat opes, et, quæ modò vouerat, odit. Disons de moy-mesme. Ie demandois à la Fortune autant qu'autre• chose, l'ordre Sainct Michel estant ieune: car c'estoit lors l'extreme marque d'honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare. Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place, pour y aueindre, elle m'a bien plus gratieusement traitté, elle l'a rauallé et rabaissé iusques à mes espaules et au1 dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis ceux là leur Deesse, ceux-cy leur Dieu, d'vne recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present: tant les opinions celestes sur ce qu'il nous faut, sont diuerses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme,• quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous envoye la mort, ou l'empirement de nos maux: Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt: il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est2 deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d'vne main tres-sage et tres-amie. Si consilium vis Permittes ipsis expendere numinibus, quid Conueniat nobis, rebúsque sit vtile nostris:• Charior est illis homo quàm sibi. Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir, qu'ils vous iettent à vne bataille, ou au ieu des dez, ou telle autre chose, de laquelle l'issue vous est incognue, et le fruict doubteux.