CHAPITRE XII. (ORIGINAL LIV. II, CH. XII.) Apologie de Raimond * Sebond. (continued 2)
Michaud translation
Ils ont le sentiment de la justice; leur amitié est plus constante que celle de l'homme.—Si c'est faire acte de justice que de rendre à chacun ce qui lui est dû, les bêtes qui servent, aiment et défendent ceux qui les traitent bien, qui poursuivent les étrangers, ceux qui maltraitent leurs amis et se montrent agressifs envers eux, font en cela quelque chose qui se rapproche de nos idées de justice; ce même sentiment se retrouve encore dans la parfaite égalité qu'elles apportent dans les soins qu'elles donnent à leurs petits.—Pour ce qui est de leur attachement, il est chez elles incomparablement plus vif et plus constant que chez l'homme: A la mort du roi Lysimaque, son chien Hyrcan demeura obstinément sur le lit de son maître, sans vouloir ni boire ni manger; et le jour où le corps fut brûlé, il prit sa course et alla se jeter dans le feu et y périt.—Le chien d'un nommé Pyrrhus en agit de même: il ne voulut pas bouger de son lit quand celui-ci mourut; lorsqu'on enleva le corps, il se laissa emporter en même temps et, finalement, se lança dans le bûcher sur lequel se consumaient les restes de son maître.
Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats, extravagants, bizarres comme nous-mêmes.—Il y a certains courants d'affection, que l'on désigne du nom de sympathie, qui naissent quelquefois en nous sans que la raison y ait part, et qui sont l'effet d'un sentiment tout fortuit; tout comme nous, les bêtes en sont capables. C'est ainsi qu'on voit des chevaux s'éprendre les uns des autres, au point qu'on a bien de la peine à les faire vivre ou voyager séparément. On en voit qui se passionnent pour ceux des leurs de telle ou telle couleur, comme nous pouvons faire pour certains genres de physionomie; quand ils en rencontrent de leur nuance favorite, aussitôt ils les approchent, leur font fête et leur manifestent la satisfaction qu'ils éprouvent; tandis qu'ils prennent en aversion ceux d'autre nuance et ne les acceptent qu'à contre-cœur.—Les animaux ont, comme nous, des préférences en amour et savent faire un choix parmi les femelles qui s'offrent à eux; ils ne sont pas exempts de jalousie, elle les rend irréconciliables et peut les porter à des actes extrêmes.
Les désirs des êtres animés ou sont dans la nature et répondent à des besoins réels, comme boire et manger, ou, tout en étant naturels, ne répondent pas à des nécessités absolues, tels ceux ayant trait aux rapports entre mâles et femelles; enfin il en est qui ne sont pas dans la nature et ne répondent pas davantage à des besoins. Cette dernière catégorie comprend la plupart des désirs de l'homme qui portent presque exclusivement sur des choses superflues et des besoins factices. Il est, en effet, merveilleux de voir combien la nature se contente de peu, combien elle nous laisse peu de choses à désirer; l'art de nos cuisiniers ne rentre pas dans ses prévisions: une olive par jour, au dire des stoïciens, suffit pour sustenter l'homme; ce n'est pas elle qui nous incite à avoir des vins plus ou moins délicats, non plus qu'à ce que nous ajoutions à la satisfaction pure et simple de nos besoins amoureux: «La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la fille d'un consul (Horace).»
Ces désirs superflus, introduits en nous par l'ignorance de ce qui est bien et la prédominance d'idées fausses, sont en si grand nombre, que presque tous ceux que nous tenons de la nature ont dû leur céder la place; il s'est produit à cet égard ni plus ni moins que ce qui surviendrait dans une cité où les étrangers seraient en si grand nombre, qu'ils en arriveraient à mettre dehors les habitants qui en sont originaires, absorbant l'autorité et le pouvoir que ceux-ci détenaient primitivement et finissant par l'usurper complètement et être seuls à l'exercer.
Les animaux sont, beaucoup plus que nous, soumis aux règles qui les régissent, et se maintiennent avec beaucoup plus de modération dans les limites que la nature leur a posées. Leur exactitude à les observer n'est cependant pas telle qu'ils ne puissent aussi parfois être portés à se livrer aux mêmes débauches que nous. C'est ainsi que, de même qu'il y a des hommes qui, sous l'empire de désirs violents à l'excès, sont portés à l'amour des bêtes, l'on voit des bêtes rechercher celui de l'homme, et des actes monstrueux de folie amoureuse se perpétrer entre animaux d'espèces différentes.—De ce nombre est l'éléphant qui, à Alexandrie, était auprès d'une jeune bouquetière le rival d'Aristophane le grammairien, auquel il ne le cédait en rien, dans les galanteries de poursuivant des plus passionnés qu'il prodiguait à cette jeune personne. Se promenant sur le marché où se vendaient les fruits, il en prenait avec sa trompe et les lui portait; il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait, lui passait quelquefois familièrement sa trompe sur la poitrine par-dessous son corsage et lui caressait les seins. On cite encore un lézard amoureux d'une jeune fille; une oie qui, dans la ville d'Asopa, l'était d'un enfant; un bélier qui éprouvait le même sentiment pour Glaucia, une chanteuse des rues. Tous les jours on voit des singes passionnément épris de la femme, comme aussi certains animaux s'adonner à des caresses amoureuses sur des individus mâles de leur espèce et de leur sexe.—Oppien et d'autres citent des faits tendant à prouver que dans leurs unions sexuelles, les bêtes respectent les liens de parenté, mais l'expérience nous fait voir que bien souvent c'est le contraire qui a lieu: «La génisse se livre sans honte à son père; la cavale au cheval dont elle est née; le bouc s'unit aux chèvres qu'il a engendrées et l'oiseau féconde l'oiseau qu'il a procréé (Ovide).»
Subtilité malicieuse d'un mulet.—En fait de malice ingénieuse de la part des animaux, en est-il de plus marquante que celle du mulet de Thalès le philosophe? Chargé de sel, il traversait une rivière, quand, fortuitement, il fit un faux pas; les sacs qu'il portait furent complètement mouillés, le sel se fondit et la charge en devint plus légère. L'animal s'en aperçut et, depuis, ne manquait jamais, dès qu'il rencontrait un ruisseau, de s'y plonger lui et sa charge, jusqu'à ce que, découvrant sa malice, son maître le fit charger de laine; ce qui advint ne faisant plus son compte, l'animal cessa son manège.
Certaines bêtes paraissent sujettes à l'avarice; d'autres sont fort ménagères.—Il est des animaux qui présentent, dans leur manière de faire, les signes caractéristiques de l'avarice; on les voit cherchant constamment à s'emparer de tout ce qu'ils peuvent et le cacher avec grand soin, bien qu'ils ne puissent en faire usage.—En fait d'économie domestique, les animaux nous surpassent non seulement par leur prévoyance qui les fait amasser et se créer une épargne en vue de l'avenir, mais sur encore beaucoup d'autres points qui, en cette matière, sont d'importance. Les fourmis exposent à l'air, en les tirant hors de leurs souterrains, les graines de toutes sortes qu'elles y ont emmagasinées, afin de les éventer, de les rafraîchir et de les sécher lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à moisir et à devenir rances, de crainte qu'elles ne se gâtent et pourrissent. La précaution qu'elles prennent de ronger l'une des extrémités de chaque grain de froment, dépasse tout ce que peut imaginer la prudence humaine: ce grain ne demeure pas constamment sec et intact, il s'amollit, se détrempe, devient laiteux quand approche le moment où il va germer et pousser; de peur qu'il ne subisse cette transformation, qu'il ne puisse plus se conserver en magasin et soit perdu pour leur nourriture, elles en rongent l'extrémité par laquelle le germe doit sortir.
Quelques-unes se font la guerre à l'instar des hommes, chez lesquels cette passion dénote une si grande imbécillité.—Pour ce qui est de la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est fait le plus d'étalage, je me demande si vraiment il faut en faire mention comme établissant notre supériorité ou si, au contraire, elle ne témoigne pas de notre imbécillité et de notre imperfection. En vérité la science de se battre, de s'entre-tuer, de se ruiner, de concourir à la destruction de son espèce ne semble pas une prérogative à souhaiter aux bêtes qui ne l'ont pas: «Quand un lion plus fort qu'un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus faible que lui? Dans quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent d'un autre sanglier plus vigoureux (Juvénal)?»—Les animaux ne sont cependant pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les rencontres furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats singuliers que se livrent les chefs des deux partis opposés: «Souvent entre deux reines, s'élèvent dans une ruche de sanglantes querelles; d'où l'on peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé (Virgile).»—Je ne lis jamais la magnifique description que fait Lucrèce de ces rencontres sans que me viennent à la pensée l'ineptie et la vanité de l'homme; car ces évolutions guerrières qui nous ravissent d'horreur et d'épouvante, cette tempête de sons et de cris: «L'acier renvoie ses éclairs au ciel, toute la campagne à l'entour brille de l'éclat de l'airain; sous le pas des soldats la terre tremble, et les monts voisins font résonner jusqu'aux voûtes du monde les clameurs dont ils sont frappés (Lucrèce)», cette effroyable mêlée de tant de milliers d'hommes en armes, combattant avec tant de fureur, d'ardeur et de courage, n'est-il pas plaisant de considérer par quelles circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances insignifiantes y mettent fin! «On raconte que l'amour de Pâris amena un duel à mort entre les Grecs et les Barbares (Horace)»; toute l'Asie se perdit, s'épuisa dans cette guerre amenée par cet amour adultère; le désir d'un seul homme, le dépit, un moment de plaisir, la jalousie d'un mari, toutes choses qui ne justifieraient pas que deux marchandes de hareng en viennent aux mains et s'égratignent, voilà la cause de tout ce branle-bas d'où résulta un si grand trouble.—Pour être mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves occurrences, en sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu'en dit l'empereur le plus grand, le plus puissant qui ait jamais été, celui que la victoire a le plus favorisé, s'amusant à tourner en ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d'esprit, ces événements qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur mer, où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de cinq cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s'épuisèrent les forces et les richesses des deux parties du monde: «Parce qu'Antoine est l'amant de Glaphyre, Fulvie veut m'en faire porter la peine et que je devienne le sien. Moi, l'amant de Fulvie! Si Manius à l'haleine fétide sollicitait mes caresses, céderais-je? je ne le crois pas, j'aurais trop à en souffrir! «Aime-moi ou c'est la guerre!» dit-elle. Eh bien, soit, plutôt perdre la vie que d'affronter un pareil supplice! Sonnez, trompettes! (Martial).» Peut-être fais-je abus de mon latin; mais vous m'avez donné, Madame, permission d'en user.—Une armée, ce grand corps, cet être si versatile et si agité qui semble menacer ciel et terre: «Comme les flots innombrables qui roulent en mugissant sur la mer de Libye quand, au retour de l'hiver, le fougueux Orion se plonge dans les eaux, ou comme les épis pressés que dore le soleil d'été soit dans les champs de l'Hermus, soit dans la féconde Lycie, les boucliers résonnent et la terre tremble sous les pas des guerriers (Virgile)»; ce monstre furieux qui a tant de bras et de si nombreuses têtes, c'est l'homme, toujours l'homme, faible, calamiteux, misérable, véritable fourmilière toujours agitée et surchauffée, «noir essaim qui marche dans la plaine (Virgile)», qu'un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le faux pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, un mot, un signe, la brume du matin suffisent pour renverser et jeter à terre. Que le soleil le frappe de face, et le voilà évanoui et qui s'effondre; que seulement le vent lui porte un peu de poussière dans les yeux comme aux abeilles du poète, voilà nos enseignes, nos légions, quand bien même le grand Pompée serait à leur tête, qui sont rompues et anéanties, car c'est contre lui, si je ne me trompe, qu'en Espagne, Sertorius fit avec succès usage de ces belles armes qu'avait employées Eumène contre Antigone et Surena contre Crassus. «Cette grande animosité, tous ces furieux combats, un peu de poussière en a raison (Virgile).»—Qu'on lâche même contre lui ces mouches à miel, leur force et leur courage en triomphent. Assez récemment, les Portugais assiégeaient la ville de Tamly, sur le territoire de Xiatine; les habitants transportèrent sur leurs murailles un grand nombre de ruches qui constituent une de leurs richesses, et, produisant de la fumée, chassèrent les abeilles dans la direction de l'ennemi, auquel elles s'attachèrent si vivement que, ne pouvant résister à leurs attaques et à leurs piqûres, il abandonna ses projets; ce secours d'un nouveau genre assura la victoire et la liberté aux assiégés qui réussirent au point que, lorsque l'action prit fin, pas une abeille ne fit défaut, toutes étaient revenues.—Les âmes des empereurs et celles des savetiers sortent du même moule. N'envisageant que l'importance des actions des princes et les conséquences qu'elles ont, nous nous imaginons qu'elles ont d'autres causes, et aussi sont de plus de poids et de plus d'importance; c'est une erreur: ils vont et viennent mus par les mêmes ressorts qui nous font agir nous-mêmes. La même raison qui fait que nous nous querellons avec un voisin, amène la guerre chez les princes; ce pour quoi nous faisons fouetter un laquais se produisant chez un roi, le conduit à ruiner une province; leur volonté s'exerce aussi à la légère que la nôtre, mais ils peuvent davantage. Les mêmes appétits se retrouvent chez un ciron et chez un éléphant.
Fidélité, gratitude des animaux.—Sous le rapport de la fidélité, il n'est pas au monde d'animal plus traître que l'homme.—Nombreux sont les faits que l'on cite, témoignant de l'acharnement de certains chiens à venger la mort de leurs maîtres.—Le roi Pyrrhus, rencontrant un chien gardant un cadavre qu'il veillait, lui dit-on, depuis trois jours, fit enterrer le corps et prit le chien avec lui. Un jour qu'il passait la revue de toute son armée, le chien, apercevant les meurtriers de son maître, leur courut sus avec des aboiements furieux, témoignant d'une violente irritation. Ce fut là un premier indice qui mit sur leurs traces; bientôt après, la justice les convainquit de leur crime et le punit.—Même chose advint par le fait du chien dont parle le sage Hésiode, qui dénonça les fils de Ganistor, de Naupacte, comme les auteurs du meurtre de son maître.—Un autre chien attaché à la garde d'un temple, à Athènes, aperçut un voleur sacrilège qui en emportait les plus beaux joyaux. Il se mit aussitôt à aboyer tant qu'il put contre lui, mais les gardiens du temple ne s'éveillèrent pas. Le chien se mit alors à suivre son voleur; le jour, il se tenait à distance de lui, mais sans jamais le perdre de vue; s'il lui offrait à manger, il n'en voulait pas, tandis qu'avec sa queue il faisait fête aux autres passants qu'il rencontrait et mangeait ce qu'ils lui donnaient; lorsque le voleur s'arrêtait pour dormir, le chien s'arrêtait en même temps et au même endroit. Cette conduite singulière étant parvenue à la connaissance des gardiens du temple, ils s'enquirent du signalement de l'animal, suivirent ses traces et l'atteignirent enfin au bourg de Cromyon et, avec lui, le larron qu'ils ramenèrent à Athènes où il fut puni. En reconnaissance de ce service, les juges ordonnèrent qu'il serait alloué, sur les deniers publics, une mesure déterminée de blé pour nourrir le chien qu'ils commirent aux bons soins des prêtres. Plutarque, qui raconte ce fait, en affirme l'authenticité; il se serait passé dans le siècle où il vivait.
Quant à la gratitude, vertu qui, de nos jours, a grand besoin d'être remise en crédit, un seul exemple nous suffira; il nous est conté par Appion qui était dans les rangs des spectateurs: Un jour, dit-il, à Rome, on donnait au peuple le spectacle de bêtes amenées de contrées lointaines; y figuraient entre autres des lions de haute taille comme il s'en voit rarement; parmi eux s'en trouvait un qui, par l'irritation qu'il manifestait, la force et la grosseur de ses membres, ses rugissements sonores qui répandaient l'épouvante, attirait particulièrement l'attention de l'assistance. Au nombre des esclaves livrés aux bêtes et destinés à paraître dans ce combat, était un Dace, du nom d'Androclès, qui appartenait à un personnage consulaire de Rome. En l'apercevant, le lion, tout d'abord, s'arrêta court, comme saisi d'étonnement; puis il s'approcha doucement de lui, pas à pas, on eût dit qu'il cherchait à le reconnaître; enfin, sûr de son fait, il commença à agiter la queue, comme font les chiens qui flattent leur maître, se mit à baiser et lécher les mains et les cuisses du pauvre misérable tout transi d'effroi et hors de lui. Sous les caresses du lion, Androclès, recouvrant ses esprits, se prit à le regarder et finit par le reconnaître; ce fut alors un spectacle bien rare de voir combien tous deux se faisaient fête et les caresses qu'ils échangeaient. La vue en faisait pousser au peuple des cris d'admiration; l'empereur fit appeler l'esclave pour savoir de lui la cause de ce si étrange événement. Androclès lui en conta ainsi l'étonnante et peu banale histoire: «Mon maître était proconsul en Afrique; la cruauté et la rigueur dont il usait vis-à-vis de moi (il me faisait battre chaque jour) me déterminèrent à m'échapper et je m'enfuis. Pour me soustraire aux recherches de ce personnage de si haute autorité dans le pays, le plus sûr me parut de gagner le désert, résolu à me tuer d'une façon ou d'une autre, si je ne parvenais pas à me nourrir dans ces régions sablonneuses et inhabitables. Vers midi, le soleil étant extrêmement piquant et la chaleur insupportable, découvrant une caverne cachée et d'accès presque inaccessible, je m'y jetai. Bientôt après survint ce lion; il était blessé à la patte qu'il avait tout ensanglantée; la douleur qu'il éprouvait lui arrachait des plaintes et des gémissements. A son arrivée, je fus très effrayé; mais lui, m'apercevant blotti dans un coin de sa tanière, s'approcha de moi tout doucement, me tendant la patte dont il souffrait, me la montrant comme pour me demander assistance. Je la pris et en ôtai un grand éclat de bois qui y était entré; puis, un peu plus rassuré sur ses dispositions à mon égard, je pressai la plaie, en fis sortir tous les corps étrangers qui y avaient pénétré, et la nettoyai de mon mieux. Se sentant soulagé et la douleur s'étant calmée, il commença à reposer et s'endormit ayant toujours sa patte dans mes mains. A partir de ce moment, nous vécûmes ensemble tous deux dans cette caverne, mangeant les mêmes viandes, car il m'apportait toujours les meilleurs morceaux des bêtes qu'il tuait à la chasse; je les faisais cuire au soleil à défaut de feu et m'en nourrissais. Cela dura trois ans; à la longue, je me lassai de cette vie bestiale et sauvage, et, une fois que mon hôte était allé aux provisions comme à son ordinaire, je le quittai. Trois jours plus tard, surpris par des soldats, je fus arrêté, puis, d'Afrique, amené ici à mon maître qui, sur-le-champ, me condamna à mort et à être livré aux bêtes. A ce que je vois, mon lion a dû être pris en même temps que moi; me reconnaissant, il a voulu me témoigner sa gratitude pour les soins que je lui ai donnés et la guérison que je lui ai procurée.» Cette histoire dite à l'empereur, se répandit immédiatement de bouche en bouche parmi les assistants, et aussitôt, à la demande générale, il fut fait grâce, au nom du peuple, à Androclès, qui recouvra sa liberté et auquel il fut fait don de ce lion. Depuis, dit Appion, on le voit conduisant cet animal simplement tenu en laisse, se promener dans Rome de taverne en taverne, recueillant l'argent qu'on lui donne, tandis que le lion se laisse couvrir de fleurs qu'on lui lance; et chacun qui les rencontre, de dire: «Voilà le lion qui a donné l'hospitalité à cet homme, et l'homme qui a été le médecin de ce lion.»
Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aimons; elles font de même à notre égard: «Ensuite venait, dépouillé d'ornements, Éthon, son cheval de bataille, qui pleurait et dont la figure était humectée de grosses larmes (Virgile).»
Il est des nations où les femmes sont en commun, il en est d'autres où chacun a la sienne; cela ne se voit-il pas aussi chez les animaux, et la fidélité conjugale n'est-elle pas mieux observée par eux que par nous.
Comme nous, ils se constituent en sociétés; on trouve même des associations d'individus d'espèces différentes.—Les sociétés, les fédérations qui ont pour objet de se liguer pour se prêter un mutuel secours, existent aussi chez eux.—Chez les bœufs, les pourceaux et autres, au cri de l'un d'eux que vous offensez, on voit toute la troupe accourir pour lui venir en aide et se grouper pour le défendre.—Quand l'escare vient à avaler l'hameçon que lui tend le pêcheur, ses compagnons s'assemblent en foule autour de lui et rongent le fil de la ligne. Lorsque, par hasard, il y en a un qui est entré dans la nasse, les autres, du dehors, le saisissent par la queue, la lui serrant tant qu'ils peuvent avec les dents et le tirent à force, cherchant à le faire sortir.—Les barbiers, quand l'un deux est harponné, frottent la corde qui retient le fer, avec leur dos qui est armé d'un os faisant saillie, dentelé en forme de scie, et s'efforcent de la rompre en la coupant.
Chez l'homme, pour s'entr'aider dans la vie, les individus se rendent des services réciproques; les bêtes en offrent également des exemples.—On dit que la baleine ne marche jamais que précédée d'un petit poisson, semblable au goujon de mer et que, pour cette particularité, on nomme «le guide». La baleine le suit, se laissant conduire et diriger par lui avec autant de facilité que le timonier fait virer le navire. En retour, tandis que tout ce qui, bête ou vaisseau, entré dans l'horrible gouffre qu'est la bouche du monstre, y est englouti et irrémédiablement perdu, le guide s'y retire en toute sûreté et y dort; pendant toute la durée de son sommeil, la baleine ne bouge pas, mais, aussitôt qu'il sort, elle le suit et cela d'une façon continue. Si, par hasard, elle perd sa trace, elle va errant de côté et d'autre, se heurtant souvent contre les rochers, semblable à un bateau qui n'a plus de gouvernail. Plutarque déclare avoir constaté le fait, près de l'île d'Anticyre.—Pareille association existe entre le petit oiseau qu'on nomme «le roitelet» et le crocodile. Le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal; et, lorsque l'ichneumon, son ennemi, s'approche pour le combattre, l'oiseau, de peur que le crocodile ne soit surpris pendant son sommeil, l'éveille par son chant et ses coups de bec et le prévient du danger. Par contre, il vit des restes de ce monstre qui le reçoit familièrement dans sa gueule et le laisse becqueter dans ses mâchoires et entre ses dents, et y recueillir les débris de chair qui y sont demeurés. Lorsqu'il veut fermer la gueule, il le prévient auparavant d'en sortir, en ne la refermant que peu à peu, sans l'étreindre, ni le blesser.—Le coquillage connu sous le nom de «nacre», vit ainsi avec le pinnothère, petit animal de l'espèce du crabe, qui lui sert d'huissier et de portier. Stationnant à l'ouverture de ce coquillage, il en tient continuellement les deux valves entrebâillées et ouvertes, jusqu'à ce qu'il y voit entrer quelque petit poisson propre à être capturé; il entre alors dans la nacre, et la pinçant dans la chair vive, la contraint à fermer sa coquille; tous deux se mettent alors à manger la proie qui s'est ainsi laissé emprisonner.—La manière de vivre des thons indique une singulière connaissance des trois branches des mathématiques. Pour l'astronomie, ils pourraient en remontrer à l'homme, car ils s'arrêtent là où les surprend le solstice d'hiver et n'en bougent plus jusqu'à l'équinoxe suivant; c'est pourquoi Aristote va même leur concédant l'intelligence de cette science. Ils dénotent la connaissance qu'ils ont de la géométrie et de l'arithmétique, en ce qu'ils se groupent toujours en bande affectant la forme d'un cube, carré en tous sens, sorte de bataillon en masse à six faces égales, clos et gardé de toutes parts. Ils nagent dans cet ordre qui présente les mêmes dimensions à l'arrière que sur le devant, de telle sorte que celui qui en voit et en compte un rang, peut aisément dénombrer l'effectif de la bande, dont la profondeur égale la largeur et la largeur égale la longueur.
Exemples de magnanimité, de repentir, de clémence chez les animaux.—Si nous parlons de magnanimité, il est difficile d'en trouver un exemple plus caractéristique que celui de ce chien, de taille tout à fait exceptionnelle, envoyé des Indes au roi Alexandre. On lui présenta tout d'abord à combattre un cerf, puis un sanglier, puis un ours; il n'en fit pas cas et ne daigna même pas bouger de sa place; mais quand on mit un lion en sa présence, il se dressa aussitôt sur ses pattes, manifestant ainsi le reconnaître comme le seul adversaire qu'il trouvât digne de lui.
Comme témoignage de repentir et d'aveu de ses fautes, citons un éléphant qui, dit-on, ayant tué son cornac dans un accès de colère, en eut un tel regret qu'il ne voulut plus accepter de nourriture et se laissa mourir de faim.
La clémence chez les animaux est attestée par ce fait que l'on prête à un tigre, la plus inhumaine de toutes les bêtes. On lui avait donné un chevreau; pendant deux jours, il souffrit la faim, plutôt que de lui faire du mal; et le troisième jour, il brisa la cage où il était enfermé pour aller chercher autre chose à dévorer, ne voulant pas se porter à cette extrémité sur ce chevreau, dont il avait fait son familier et son hôte.
La familiarité et les relations qui naissent de la fréquentation peuvent exister chez les animaux; il arrive en effet que nous apprivoisons fort bien à vivre ensemble, des chats, des chiens et des lièvres.
L'ingéniosité de l'alcyon dans la construction de son nid défie toute notre intelligence.—Quiconque voyage sur mer, notamment sur la mer de Sicile, peut voir la particularité que présente l'alcyon, qui dépasse tout ce que l'homme peut imaginer. Jamais la nature n'a tant honoré les couches, la naissance, l'enfantement d'aucune autre créature. Les poètes disent bien que l'île de Délos, autrefois flottante, a été rendue immobile pour permettre les couches de Latone; mais ici, c'est Dieu qui a voulu que la mer s'arrête dans son mouvement, devienne stable et calme, sans vagues, sans vent, sans pluie, pendant que l'alcyon fait ses petits, précisément vers l'époque du solstice, au jour le plus court de l'année; grâce à ce privilège dont jouit cet oiseau, la navigation, à ce moment, en plein cœur de l'hiver, est sans dangers.—Chez l'alcyon, les femelles ne connaissent d'autre mâle que le leur; elles l'assistent sa vie durant, sans jamais l'abandonner; s'il vient à être débile ou infirme, elles le chargent sur leurs épaules, le portent partout et le servent jusqu'à la mort.—Personne n'est encore arrivé à pénétrer la façon merveilleuse avec laquelle l'alcyon construit son nid, non plus qu'à savoir quelle matière il emploie à sa construction. Plutarque, qui en a vu et en a tenu plusieurs dans les mains, pense que ce sont des arêtes de certain poisson que l'oiseau réunit et soude ensemble, les entrelaçant les unes en long, les autres obliquement, les infléchissant, arrondissant les angles, de manière à en former un vase sphérique à même de flotter. Quand il l'a achevé, il l'expose aux flots qui, en le battant tout doucement, lui montrent ce qui, n'étant pas suffisamment agglutiné, est à radouber: ces points, cédant sous les coups de la mer, se disjoignent, et il voit qu'ils sont à consolider davantage; ceux au contraire dont la soudure ne laisse rien à désirer, se resserrent sous cette action par suite de la pression qu'elle exerce et cela à un degré tel qu'on ne peut ni le rompre, ni le dissoudre, pas plus que l'endommager en le frappant avec une pierre ni même avec un instrument en fer, si ce n'est à grand'-peine. Les proportions et les dispositions intérieures de ce nid sont surtout à admirer: il est construit et de dimensions telles qu'il ne peut recevoir que l'oiseau qui l'a édifié et qui seul peut y entrer; pour tout ce qui n'est pas lui, il est impénétrable, clos, fermé au point que rien, pas même l'eau de la mer, ne peut y pénétrer. Si claire que soit cette description qui émane de bonne source, il me semble cependant qu'elle ne nous éclaire pas suffisamment sur les difficultés de la construction; aussi quelle vanité de notre part il y aurait à ranger au-dessous de nous et traiter avec dédain des œuvres que nous ne sommes capables ni d'imiter, ni de comprendre!
Les animaux nous ressemblent par l'imagination, ayant comme nous des songes et des souvenirs.—Poussons encore un peu plus loin cette étude comparative sur les points communs ou analogues entre nous et les bêtes.—Notre âme se glorifie d'élever à son niveau tout ce qu'elle conçoit; de dégager tout être qui se présente à elle de ce qui, en lui, n'est ni immatériel, ni immortel; de considérer les choses, qu'elle estime dignes d'occuper son attention, indépendamment de ce qu'elles ont qui est susceptible d'altération et dont il faut qu'elles se dépouillent, laissant de côté comme des accessoires superflus et de nulle valeur, l'épaisseur, la largeur, la profondeur, le poids, la couleur, l'odeur, la rugosité, le poli, la dureté, la tendreté, en un mot tout ce qui, en elles, est tangible et périssable, pour s'accommoder à sa propre condition, qui est d'être immortelle et tout esprit; de telle sorte que si Rome et Paris viennent à occuper ma pensée, Paris, par exemple, je me l'imagine et me le représente, abstraction faite de ses dimensions, de son site, de la pierre, du plâtre, du bois qui s'y rencontrent, autrement dit de ses constructions.—Il ne semble pas que ce soit là une propriété dont notre âme ait le privilège exclusif; il est évident que les bêtes la possèdent aussi: Un cheval accoutumé aux trompettes, aux coups de fusil, aux combats, que l'on voit agité, émotionné pendant qu'il dort, comme s'il était au fort de la mêlée, alors qu'il est étendu sur sa litière, a en son âme, cela ne saurait faire doute, la conception d'un son de tambourin sans voix, d'une armée sans armes comme sans soldats: «Vous verrez de généreux coursiers, tout endormis qu'ils sont, suer, souffler bruyamment et se raidir, comme s'ils disputaient le prix d'une course (Lucrèce).»—Le lièvre que, dans un songe, ce lévrier s'imagine poursuivre, après lequel nous le voyons haleter tout en dormant, allongeant la queue, secouant les jarrets, reproduisant complètement les mouvements qu'il fait lorsqu'il court, est un lièvre qui n'a ni poils, ni os: «Souvent au milieu d'un profond sommeil, les chiens de chasse viennent à s'agiter tout à coup, à aboyer, à aspirer l'air fréquemment, comme s'ils étaient sur la piste de quelque bête; souvent même, en se réveillant, ils continuent à poursuivre le vain simulacre d'un cerf qu'ils s'imaginent voir fuir, jusqu'à ce que, revenus à eux, ils reconnaissent leur erreur (Lucrèce).»—Nous voyons parfois les chiens de garde, pendant leur sommeil, gronder, puis se mettre tout à fait à japper et finalement s'éveiller en sursaut, comme s'ils apercevaient quelque étranger approchant; cet étranger qu'ils voient en esprit, est un homme qui n'a pas de corps, qui échappe à nos sens, n'occupe aucune portion de l'espace, est sans couleur; il n'existe pas: «Souvent l'hôte fidèle et caressant de nos maisons, le chien, se dresse brusquement au milieu du léger sommeil qui alourdissait ses paupières, parce qu'il a cru voir une forme étrangère et de traits inconnus (Lucrèce).»
Quant à la beauté, il faut d'abord déterminer en quoi elle consiste, car on trouve sur ce point les opinions les plus diverses.—Pour ce qui est de la beauté du corps, il faudrait, avant d'en parler, savoir si nous sommes d'accord sur ce en quoi elle consiste. Il semble que nous ne sommes guère fixés sur ce qui, d'une façon générale, dans la nature, la constitue, puisque à ce que nous estimons l'être chez l'homme nous donnons tant de formes diverses. Si quelque règle naturelle existait à cet égard, nous nous y rangerions tous, comme nous nous entendons quand il est question de la chaleur produite par le feu; tandis que pour la beauté, suivant ce qu'il nous plaît, les formes les plus fantaisistes sont admises comme la constituant: «Le teint des belges déparerait un visage romain (Properce).»—Les Indiens se la représentent la peau noire et basanée, les lèvres charnues et épaisses, le nez plat et large; le cartilage entre les deux narines chargé de gros anneaux d'or, l'étirant jusqu'à la bouche; la lèvre inférieure, parée de gros cercles enrichis de pierreries la faisant tomber au niveau du menton et découvrant les dents jusqu'aux gencives, ce qu'ils estiment être plein de grâce.—Au Pérou, l'oreille est d'autant plus belle qu'elle est plus grande, et on s'efforce de lui donner toute l'extension possible. Quelqu'un, de nos jours, dit avoir vu dans un pays de l'Orient, cette mode de l'agrandir et de la charger de pesants joyaux si en faveur, qu'il était facile de passer le bras, sans même relever la manche, dans le trou ménagé pour le passage de ces ornements.—Il y a ailleurs des nations où on se noircit les dents avec grand soin, les dents blanches y sont un objet de mépris; chez d'autres, on les teint en rouge.—Chez les Basques, les femmes estiment accroître leurs charmes, en se rasant la tête; il en est ainsi en d'autres lieux et, ce qui est plus extraordinaire, dans certaines régions boréales, au dire de Pline.—Les Mexicaines trouvent beau un front étroit et, tandis qu'elles s'épilent le reste du corps, elles recherchent l'abondance des cheveux sur le front et s'appliquent à en accroître la pousse; des seins développés outre mesure y sont tellement prisés, qu'il y a des femmes qui affectent d'avoir possibilité de donner à téter à leurs enfants par-dessus leurs épaules; nous, nous tiendrions cette exagération pour de la laideur.—Chez les Italiens, être gros et massif est l'idéal de la beauté; chez les Espagnols, c'est être mince et svelte; chez nous, c'est être blond pour les uns, brun pour les autres; tendre et délicat pour celui-ci, ferme et vigoureux pour celui-là; il y en a qui lui demandent d'avoir de la grâce et de la douceur, d'autres la veulent fière et majestueuse; tout comme Platon qui ne trouve rien de si beau que la forme sphérique, tandis que les Épicuriens lui préfèrent la forme pyramidale ou cubique et ne peuvent se résoudre à admettre un dieu qui aurait la forme d'une boule.
Aussi, de ce fait, ne sommes-nous pas davantage fondés à nous croire privilégiés.—Quoi qu'il en soit, la nature ne nous a pas en cela plus privilégiés qu'elle ne l'a fait dans ses lois communes à tous les êtres vivants, et, quand nous jugeons sans parti pris, nous trouvons que s'il existe des animaux moins favorisés que nous à cet égard, il y en a d'autres, et en plus grand nombre, qui le sont davantage: «Plusieurs animaux nous surpassent en beauté (Sénèque)», même parmi ceux qui, comme nous, vivent sur terre. Pour ce qui est de ceux vivant dans la mer, laissons de côté leur physionomie générale, trop différente de la nôtre pour qu'elles puissent se comparer; rien que comme couleur, propreté, brillant, arrangement, nous leur sommes pas mal inférieurs sous tous rapports, non moins que vis-à-vis de ceux qui vivent dans les airs.—La prérogative que font valoir les poètes, que nous aurions de nous tenir droits, regardant les cieux dont nous sommes originaires, n'est qu'une licence poétique: «Dieu a courbé les animaux et attaché leurs regards à la terre; en donnant à l'homme une tête droite, il a voulu qu'il regardât le ciel et pût contempler les astres (Ovide).» Plusieurs bestioles en effet ont la vue complètement dirigée vers le ciel, et je trouve que les chameaux et les autruches ont l'encolure encore plus relevée et plus droite que nous ne l'avons. Existe-t-il des animaux qui n'aient pas la face placée au haut et en avant du corps et, tout comme nous, ne regardent pas droit devant eux; qui, dans leur attitude habituelle, n'aperçoivent pas une étendue du ciel et de la terre égale à celle que le regard de l'homme peut embrasser? Quelles qualités avons-nous, de par notre constitution physique, décrites par Platon et par Cicéron, qui ne soient l'apanage de mille sortes de bêtes? Parmi les animaux, ceux avec lesquels nous avons le plus de ressemblance, sont les plus laids et les plus abjects, car ce sont: le singe, pour ce qui est de l'apparence extérieure et de la forme du visage: «Tout difforme qu'il est, le singe nous ressemble (Ennius)», et le porc, en ce qui touche notre organisation intérieure et les parties vitales.
L'homme a plus de raisons que tout autre animal de couvrir sa nudité, tant il a d'imperfections dans son corps.—Quand, m'imaginant l'homme complètement nu et que, notamment dans le sexe auquel semble plus particulièrement dévolue la beauté, je considère ses défectuosités, les exigences auxquelles il est astreint de par la nature, ses imperfections, je trouve qu'en vérité, plus que tout autre animal, nous avons eu raison de couvrir notre nudité. Nous sommes bien excusables d'en emprunter les moyens à ceux qu'à cet égard, la nature a favorisés plus que nous et de nous parer de leur beauté, nous cachant sous leurs dépouilles, qu'elles soient laine, plume, fourrure ou soie. Remarquons encore que l'homme est le seul animal chez lequel cette imperfection soit choquante pour ses semblables, le seul qui se dérobe à la vue de ceux de son espèce, quand il veut satisfaire aux actes que lui impose la nature. N'est-ce pas aussi un fait qui mérite considération que de voir les maîtres en la question, ordonner comme remède contre les passions érotiques, la vue complète et sans voile du corps à la possession duquel nous portent nos désirs et que, pour refroidir en nous l'amour, il nous suffise de voir en toute liberté qui en est l'objet: «Il en est qui, pour avoir vu à découvert les parties secrètes de l'objet aimé, ont senti s'éteindre leur passion au moment le plus vif de leurs transports (Ovide).» Bien que cette recette émane probablement de quelqu'un de sentiment un peu délicat et qui renaît au calme, ce n'en est pas moins une preuve manifeste de notre imperfection, que l'usage et la connaissance nous dégoûtent les uns des autres.—Ce n'est pas tant la pudeur que le savoir-faire et la prudence, qui rend nos dames si circonspectes et les porte à nous refuser l'entrée de leurs cabinets de toilette, tant qu'elles ne sont ni fardées, ni parées, prêtes à paraître en public: «Elles n'y manquent pas, et ont grandement raison de défendre l'accès de ces arrière-scènes de la vie aux amants qu'elles veulent retenir sous leur joug (Lucrèce)»; alors que chez certains animaux, il n'est rien que nous n'aimions et qui ne plaise à nos sens, au point que de leurs excréments mêmes et de tout ce qu'ils rejettent, nous tirons un manger délicat et aussi nos ornements les plus riches, nos parfums les plus suaves.—Ce que je dis là ne s'applique qu'au commun des hommes et des femmes; je ne suis pas si sacrilège que je l'étende à ces beautés divines, surnaturelles, extraordinaires, qu'on voit parfois rayonner au milieu de nous, comme des astres descendus sur la terre et que dissimule mal la forme humaine qu'elles ont empruntée.
Nonobstant, il n'admet de supériorité sous aucun rapport de qui n'est pas formé à son image.—Au surplus, la part même que dans les faveurs de la nature, de notre propre aveu, nous faisons aux animaux, leur est fort avantageuse. Nous nous attribuons des biens fantastiques et imaginaires, des biens à venir, qui ne sont pas là, et dont l'homme est impuissant à se garantir la possession; ou encore des biens tels que la raison, la science, l'honneur que, par un dérèglement de notre esprit, nous prétendons faussement posséder, alors que nous ne les avons pas; tandis que nous abandonnons en partage aux bêtes les biens essentiels, biens qui sont continuellement à notre portée et dont il nous est constamment loisible d'user: la paix, le repos, la sécurité, l'innocence et la santé; la santé que je n'hésite pas à déclarer le plus beau, le plus riche présent que la nature nous ait pu faire. Si bien que la philosophie, même la philosophie stoïque, va jusqu'à oser dire que si Héraclite et Phérécyde avaient eu possibilité d'échanger leur sagesse pour la santé et de se délivrer ainsi, l'un de l'hydropisie, l'autre de la maladie pédiculaire, dont ils souffraient, ils eussent bien fait d'opérer cet échange. Comparer et mettre ainsi en balance la santé et la sagesse, c'est attacher à cette dernière un bien plus grand prix, que lorsque ces mêmes philosophes viennent dire que, si Circé avait présenté à Ulysse deux philtres ayant la propriété, l'un de faire qu'un fou devienne sage, l'autre qu'un sage devienne fou, Ulysse eût dû préférer la folie, plutôt que de consentir à ce que Circé transformât sa figure humaine en celle d'une bête; et que la sagesse elle-même lui aurait dit: «Quitte-moi, renonce à moi, plutôt que de me loger sous la figure et dans le corps d'un âne.» Ainsi donc, voici les philosophes qui en viennent à tenir moins compte de la sagesse, cette grande et divine science, que de l'enveloppe que notre corps revêt sur cette terre! Ce ne serait donc plus par notre raison, par notre esprit, par notre âme, que nous l'emporterions sur les bêtes, mais par notre beauté, notre beau teint, la belle disposition de nos membres, auprès desquels notre intelligence, notre prudence et tout le reste se trouveraient sans valeur! Je prends acte de cette naïve et si franche confession, de laquelle il résulterait que ces attributs dont nous faisons tant de cas, ne seraient au fond qu'une illusion de notre imagination, de telle sorte que les bêtes pourraient avoir toutes les vertus, la science, la sagesse, la capacité des Stoïciens, elles seraient toujours des bêtes et ne pourraient entrer en comparaison avec un homme misérable, méchant et insensé. D'après eux enfin, tout ce qui ne nous ressemble pas n'est rien qui vaille: Dieu * lui-même, et c'est un point sur lequel nous reviendrons, ne vaut que parce qu'il est à notre image; d'où il s'ensuit que ce n'est pas comme conséquence d'un raisonnement judicieux, mais uniquement par fierté et obstination que nous nous préférons aux animaux, que nous nous prétendons de condition autre et que nous n'acceptons pas leur société.
Avec tant de vices, d'appétits déréglés qui sont en lui, est-il en droit de se glorifier de sa raison?—Revenons à notre propos. Nous avons dans notre lot: l'inconstance, l'irrésolution, l'incertitude, la mauvaise foi, la superstition, la préoccupation des choses à venir, voire même de ce qui adviendra au delà de la vie, l'ambition, l'avarice, la jalousie, l'envie, les appétits déréglés, forcenés et indomptables, la guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et la curiosité. Certainement c'est avoir payé étrangement cher et bien au-dessus de sa valeur cette belle raison dont nous nous glorifions, cette aptitude à connaître et à juger, si nous l'avons achetée au prix de ce nombre infini de passions, avec lesquelles nous sommes sans cesse aux prises; encore ne faisons-nous pas entrer en ligne de compte, ne l'appréciant pas plus que ne le fait Socrate à si juste titre, cette prérogative qu'il est à remarquer que nous avons sur les * autres animaux, que toute latitude nous est laissée de nous adonner aux plaisirs sexuels à toute heure et à toute occasion, alors qu'à cet égard la nature a imposé aux bêtes des bornes commandées par la raison.
La science ne nous garantit ni des maladies ni des incommodités de la vie.—«De même qu'il vaut mieux s'abstenir absolument de donner du vin aux malades, parce qu'en leur donnant ce remède, rarement utile et le plus souvent nuisible, pour une chance de salut on les exposerait à un danger véritable; peut-être aussi vaudrait-il mieux que la nature nous ait refusé cette activité de pensée, cette pénétration, cette industrie que nous appelons raison et qu'elle nous a si libéralement accordée, puisque cette faculté n'est salutaire qu'à un petit nombre d'hommes et funeste à tant d'autres (Cicéron).» De quel avantage, pensons-nous, a été à Varron et à Aristote cette intelligence qu'ils avaient de tant de choses? Les a-t-elle exemptés des incommodités inhérentes à la nature humaine? Ont-ils été à l'abri des accidents auxquels un portefaix est exposé? La logique les a-t-elle consolés de la goutte? De ce qu'ils savaient comment ce mal se loge aux jointures, l'ont-ils moins ressenti? De ce qu'ils n'ignoraient pas que chez certains peuples la mort est accueillie avec joie, la leur en a-t-elle été plus douce? Parce qu'ils avaient connaissance que dans certains pays les femmes sont en commun, ont-ils été plus consolés de l'infidélité des leurs? D'autre part, bien que par leur savoir ils aient occupé le premier rang, l'un chez les Romains, l'autre chez les Grecs, à une époque où la science était le plus florissante, il ne nous est cependant pas revenu que leurs vies aient été de celles qui ont le plus approché de la perfection; celle d'Aristote, en particulier, présente quelques taches d'une certaine importance dont il ne saurait aisément se laver.—A-t-on jamais constaté que le plaisir et la santé aient plus de saveur pour celui qui sait l'astrologie et la grammaire: «Est-ce que pour être illettré, on est moins vigoureux aux combats de l'amour (Horace)?» ou que la honte et la pauvreté lui soient moins importunes: «C'est par là, sans doute, que vous échapperez à la maladie et à la décrépitude; vous ne connaîtrez ni le chagrin, ni les soucis, vous aurez une vie plus longue et un sort meilleur (Juvénal).»
Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants.—J'ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des rhéteurs de l'université, et j'aimerais mieux leur ressembler qu'à ces derniers.—Je suis d'avis que l'érudition doit prendre place parmi les choses nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, les grandeurs, tout au plus comme * la beauté, la richesse et telles autres qualités qui nous sont d'utilité réelle, mais à un rang éloigné et plus encore pour satisfaire à des besoins factices qu'à ceux de la nature. Les principes de morale, les règles, même les lois ne nous sont guère plus indispensables pour la vie en commun qu'elles ne le sont aux communautés en lesquelles vivent les grues et les fourmis, qui sont cependant des mieux ordonnées, bien que l'érudition leur fasse défaut.—Si l'homme était sage, il attribuerait à chaque chose un prix, selon qu'elle serait plus ou moins utile et d'un usage plus ou moins approprié à sa vie. Qui nous estimerait selon nos actes et notre conduite, relèverait un plus grand nombre de gens parfaits chez les ignorants que parmi les savants et cela dans tous les genres de vertu. L'ancienne Rome me semble avoir été bien supérieure pendant la paix comme pendant la guerre, à la Rome savante qui s'est ruinée de ses propres mains; même en admettant qu'elles aient été de valeur égale, la probité et l'innocence prédomineraient dans la première en raison de la simplicité qui y régnait, simplicité dont ces deux qualités s'accommodent particulièrement bien.—Pour clore cette dissertation qui me mènerait plus loin que je ne veux aller, bornons-nous à constater que l'humilité et la soumission peuvent seules nous conduire à être hommes de bien, et qu'il ne faut pas abandonner à chacun la connaissance de ses devoirs; il faut les lui prescrire et ne pas s'en rapporter au choix de son jugement, sinon la faiblesse et la variété infinie de nos raisonnements et de nos idées conduiraient à nous en créer qui, finalement, feraient que nous nous dévorerions les uns les autres, comme dit Épicure.
Dès le principe, Dieu nous a interdit la science.—La première loi que Dieu ait jamais donnée à l'homme, a été purement d'obéir; un commandement net et simple lui épargnait d'avoir à connaître quoi que ce soit et d'en raisonner; l'obéissance est, du reste, le propre d'une âme raisonnable qui reconnaît en Dieu son supérieur et son bienfaiteur. Obéir et se soumettre sont le principe de toutes les vertus, comme la présomption celui de tout péché. C'est en allant à l'encontre de ce principe que l'homme a éprouvé sa première tentation et que le diable a pu lui insinuer son premier poison, en lui promettant la science et le savoir: «Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal (Genèse).» Dans Homère, les Sirènes, pour tromper Ulysse et l'attirer dans leurs dangereux filets qui recélaient sa perte, lui offraient de lui faire don de la science. Le mal chez l'homme, c'est de croire qu'il sait, et c'est pourquoi notre religion nous recommande avec tant d'insistance l'ignorance comme moyen propre à déterminer en nous la foi et l'obéissance: «Prenez garde qu'on ne vous trompe sous le masque de la philosophie et par de fausses apparences conformes aux doctrines du monde (S. Paul).» Tous les philosophes, de toutes les sectes, sont d'accord sur ce que le souverain bien réside dans la tranquillité de l'âme et du corps; mais comment réaliser cette tranquillité? «Le sage ne voit au-dessus de lui que Jupiter; il se trouve riche, libre, honoré, beau, enfin le roi des rois, surtout si sa santé est florissante et que la pituite ne le tourmente pas (Horace).»
Mais la présomption est le partage de l'homme.—Il semble en vérité que pour nous consoler de notre condition misérable et chétive, la nature ne nous ait donné que la présomption; c'est l'opinion d'Épictète: «L'homme n'a rien qui soit proprement à lui, en dehors de l'usage qu'il fait de ses opinions»; nous n'avons en partage que du vent et de la fumée. Les dieux ont la santé, par cela même qu'ils sont dieux, dit la philosophie, et ils ne connaissent la maladie que parce que leur intelligence fait qu'ils savent tout; l'homme au contraire a en lui le principe du mal, le bien chez lui n'est que mirage; nous avons bien raison de nous vanter de la force de notre imagination, car tous nos biens ne sont qu'en songe.
Écoutez les rodomontades de ce pauvre et malheureux animal: «Il n'est rien de si doux (c'est Cicéron qui parle) que de nous adonner aux lettres; à ces lettres, veux-je dire, qui nous révèlent la connaissance de l'infinité des choses existantes, de la nature dans ce qu'elle a de plus grand; des cieux alors que nous sommes encore de ce monde, des terres et des mers. C'est par elles que nous avons été instruits dans la religion; que nous connaissons la modération, le courage dans ce qu'il a de plus relevé; que notre âme a été arrachée aux ténèbres pour être initiée à toutes choses, à celles d'ordre élevé comme à celles d'ordre inférieur, à celles qui occupent le premier rang comme le dernier, ou un rang intermédiaire. C'est grâce à elles que nous pouvons vivre heureux et dans de bonnes conditions et que nous avançons en âge sans déplaisir et sans en souffrir.» Ne semble-t-il pas que c'est de Dieu, de Dieu bien vivant et tout-puissant, que l'auteur parle? Quant à la réalité, c'est que mille femmelettes ont vécu au village, d'une vie plus égale, plus douce et plus calme que n'a été celle de ce beau parleur.
«Ce fut un dieu, illustre Memmius, oui, ce fut un dieu qui, le premier, trouva cette manière de vivre à laquelle on donne aujourd'hui le nom de «Sagesse», grâce à laquelle l'agitation et les ténèbres ont fait place, dans la vie, au calme et à la lumière (Lucrèce).» Voilà, n'est-ce pas, de belles et magnifiques paroles; et cependant, malgré ce dieu qui l'a instruit, malgré cette sagesse divine, un bien léger accident a suffi pour que l'entendement de celui qui les a dites en vienne à un état pire que celui du moindre berger.—Tout aussi impudents que ces propos, sont l'engagement inscrit par Démocrite en tête de son livre: «J'entreprends de parler sur toutes choses»; cette sotte qualification de «dieux mortels», que nous donne Aristote; cette appréciation émise par Chrysippe que «Dion était aussi vertueux que Dieu»; cette assertion de Sénèque, «que c'est à Dieu qu'il doit la vie, mais que c'est à lui-même qu'il doit de bien vivre»; et cette autre qui se rapproche de la précédente: «C'est avec raison que nous nous glorifions de notre vertu; ce qui ne pourrait être, si elle nous venait d'un dieu, au lieu que nous la tenions de nous-mêmes (Cicéron)»; celle-ci enfin, également de Sénèque: «Le sage allie à la faiblesse humaine une force d'âme semblable à celle de Dieu, ce en quoi il lui est supérieur.» Il n'est rien de si ordinaire que de rencontrer des faits témoignant une pareille outrecuidance; il n'y a personne de nous qui ne s'offense autant de se voir élevé à la hauteur de Dieu, qu'il est blessé d'être rabaissé au rang des autres animaux, tant nous sommes plus jaloux de ce qui nous touche, que de la gloire de notre Créateur.
Et pourtant la force d'âme de nos philosophes est impuissante contre la douleur physique devant laquelle souvent l'ignorant demeure impassible.—Il faut triompher de cette sotte vanité et saper hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels s'élèvent ces opinions erronées. Tant que l'homme s'imaginera avoir quelque moyen d'action et quelque force par lui-même, jamais il ne reconnaîtra ce qu'il doit à son maître; il fera toujours ses œufs poules, comme dit le proverbe, prenant le germe pour la réalité; aussi faut-il le réduire à l'indigence absolue, ne lui laissant que sa chemise.—Voyons quelques exemples particulièrement instructifs de ce qu'a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si cruelle maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient, pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l'invectivant ainsi: «Tu as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.» Il éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait brave parce qu'il en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes de la secte à laquelle il appartenait: «Il n'eût pas dû faire le brave en paroles, alors que, de fait, il succombait (Cicéron).»—Carnéades étant venu rendre visite à Arcésilas qui était malade de la goutte, se retirait très affecté de le voir en cet état; celui-ci le rappela et, lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui dit: «Rien ne se sent ici de ce que j'éprouve là.» C'était avoir meilleure grâce que le précédent: il reconnaissait qu'il souffrait et eût voulu être débarrassé de son mal; néanmoins son courage n'en était ni abattu, ni affaibli, tandis que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles qu'en réalité contre la souffrance.—Denys d'Héraclée, souffrant cruellement des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.
Les effets de l'ignorance sont préférables à ceux de la science.—Alors même que la science pourrait produire les effets que ces philosophes lui attribuent, qu'elle émousserait et atténuerait la violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus que ce que fait tout naturellement l'ignorance et d'une façon plus sensible encore? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers d'une très forte tempête, ne trouvait rien de mieux pour raffermir le courage de ses compagnons d'infortune, que de les inviter à imiter la tranquillité d'un pourceau qui était du voyage et regardait la tempête sans en être effrayé.—Quand la philosophie est à bout d'arguments, elle nous renvoie à l'exemple que nous donnent l'athlète et le muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de sensibilité vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce monde, et font preuve de plus de fermeté que n'arrive à en procurer la science à quiconque n'est pas préparé à les affronter par les habitudes de la vie courante, ou n'est pas né avec cette disposition naturelle.—N'est-ce pas l'ignorance qui fait qu'à inciser et tailler les membres délicats d'un enfant, ceux d'un cheval, on éprouve moins de résistance que lorsqu'il s'agit de nous? Combien de gens sont devenus malades uniquement par l'effet de leur imagination? Nous en voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour soigner des maux qu'ils ne ressentent que parce qu'ils se figurent les avoir. Quand les maux véritables nous font défaut, la science nous en suppose: Par la couleur de votre teint, vous paraissez sous la menace de quelque affection catarrhale; les chaleurs de la saison vous prédisposent à un accès de fièvre; la ligne de vie de votre main gauche présente une section qui vous présage une assez sérieuse et prochaine indisposition. La science s'en prend même effrontément à la santé: Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne peuvent se continuer ainsi; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de peur que cet état si florissant ne tourne contre vous.—Comparez l'existence d'un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d'un laboureur qui s'abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des choses que selon l'impression qu'il en reçoit au moment où elles se produisent, sans se préoccuper de ce qu'en peut dire la science, sans s'attacher aux conjectures; qui n'a de mal que lorsque le mal survient, alors que l'autre a souvent la maladie de la pierre dans l'âme avant qu'elle ne se porte sur les reins, anticipant, par un effet de son imagination, sur les souffrances qu'il aura à endurer, courant au-devant, comme s'il n'était pas suffisamment temps de souffrir, quand le moment en vient.
Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les faits montrent qu'on peut le dire également de toute autre science; de là est venue cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de notre jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer qu'à craindre; pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples qui me viennent d'autrui et sur ce que je vois se produire ailleurs dans les conditions où je me trouve moi-même; ces constatations sont de toutes sortes, je me détermine d'après la comparaison que j'établis entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux convenir. Je fais à la santé l'accueil le plus cordial, la tenant comme chose essentielle qui nous fait libre; je lui subordonne tout le reste et m'applique à en jouir d'autant, qu'à présent elle m'est moins ordinaire et se fait plus rare; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par les ennuis d'un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me contraindre.
Les maladies du corps et de l'esprit sont souvent causées par l'agitation de l'âme.—Les bêtes qui doivent à leur quiétude une santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve combien l'agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit qu'au Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu'on attribue à la pureté et au calme de l'air qu'on y respire et qui, selon moi, est plutôt un effet de la sérénité et de la tranquillité de leur âme exempte des passions, des peines, des occupations qui surexcitent et sont une source de contrariétés; ignorants, ne connaissant rien des lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune, leur vie s'écoule dans une simplicité qui fait mon admiration.
D'où vient ce fait d'expérience que les gens les plus grossiers, d'esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans les exécutions amoureuses, et que l'amour d'un muletier se rende souvent plus acceptable que celui d'un galant homme? sinon que chez ce dernier, l'agitation de l'âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les lasse, comme elle lasse et trouble ordinairement l'âme elle-même. Qu'est-ce qui la rend déraisonnable, l'amène le plus communément à la manie, si ce n'est sa promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui enfin constitue sa puissance d'action? Qu'est-ce qui différencie la plus subtile folie de la plus subtile sagesse? Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés, les santés vigoureuses sont le point de départ de maladies mortelles; de même les plus remarquables et les plus belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes folies, comme aux plus extravagantes: des unes aux autres il n'y a qu'un pas. Par ce dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie et les inspirations les plus hardies d'un esprit complètement libre de lui-même, ou les résolutions que peut prendre, dans des circonstances extraordinaires, une vertu qui est au-dessus de tout! Platon dit que les gens mélancoliques sont les plus capables de se soumettre à la discipline et les meilleurs, aussi n'y en a-t-il pas qui aient plus de propension à la folie; ce sont des esprits infinis que consument leur propre force et leur propre souplesse.—Quelle chute, par exemple, que celle dont nous venons d'être témoin, causée par la brillante surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant que, depuis longtemps, pas un autre d'entre les poètes italiens, des saines traditions de l'antique et pure poésie! Combien vraiment il a eu lieu d'être satisfait de cette vivacité d'esprit sous laquelle il a succombé! de cette clarté qui l'illuminait et qui l'a aveuglé! de cette exacte et si fine compréhension qu'il possédait et qui lui a fait perdre la raison! de ses recherches si curieuses et si ardues ayant la science pour objet, qui l'ont conduit à la bêtise! de cette aptitude si exceptionnelle aux travaux de l'esprit, à laquelle il doit de l'avoir perdu et de ne plus pouvoir travailler! En le voyant à Ferrare en si piteux état, se survivant à lui-même, ne reconnaissant ni lui, ni ses œuvres qu'on a publiées sans qu'il ait pu les revoir et y mettre la dernière main, bien que cette publication ait été faite de son vivant, j'éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.
L'indolence de l'esprit produit la vigueur corporelle et la santé.—Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans ses actes, dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie? faites-le vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu'il demeure dans l'oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous rendre sages, il faut nous abêtir; pour nous mener, il faut nous aveugler. On me dira que cet avantage d'avoir l'appétit froid et d'offrir peu de prise à la douleur et au mal, a pour conséquence l'inconvénient de nous rendre moins friands de la jouissance des biens et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins vivement; j'en conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins à jouir qu'à fuir, et que l'extrême volupté nous touche moins que la plus légère douleur: «Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à la douleur (Tite Live)»; nous prêtons moins attention à la santé la plus parfaite qu'à la moindre des maladies: «Nous sommes sensibles à la moindre égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous laisse indifférents. Nous nous réjouissons de n'être ni pleurétiques ni podagres, et à peine mettons-nous en compte d'être sains et vigoureux (La Boétie).» Notre bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c'est pourquoi les philosophes qui se sont le plus attachés à exalter la volupté, l'ont fait uniquement résider dans l'insensibilité. Ne pas avoir de mal, c'est en fait de bien ce que l'homme peut espérer de mieux, comme dit Ennius.
Ce chatouillement, cette excitation que nous causent certains plaisirs, semblent tout à la fois excès de santé et malaise; cette volupté qui nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais quoi qu'elle a de cuisant, de mordant, n'a-t-elle pas finalement pour objet d'éteindre en nous la sensation? Le ravissement que nous recherchons dans nos accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons de nous soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et excessif que nous cherchons à assouvir pour retrouver le calme et nous débarrasser de la fièvre qui nous agite; et de même de tous les autres plaisirs. J'en conclus que si la simplicité d'esprit restreint les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous ménage, dans l'état où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre sort.—Il ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu'elle soit dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre cette indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l'exagérer au point de ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà nous en sommes atteints: «Je n'approuve pas une insensibilité portée à ce degré qui, de fait, n'existe pas et n'est pas à désirer. Je suis content de n'être pas malade, mais si je le suis, je veux le savoir; et si on me cautérise ou me fait une incision, je veux le sentir.» Et, en effet, qui nous enlèverait la sensation du mal, nous priverait du même coup du sentiment de la volupté; ce serait en somme l'anéantissement de l'homme: «Cette indifférence ne s'acquiert pas sans une grande fermeté de l'esprit et un anéantissement du corps (Cicéron).» Le mal et le bien nous viennent tour à tour; la douleur ne nous poursuit pas sans cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.
La science nous renvoie souvent à l'ignorance pour nous adoucir les maux présents.—C'est un très grand avantage à l'honneur de l'ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras, quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus plus intenses; que celle-ci soit contrainte d'entrer en composition, de nous lâcher la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier au sein de sa rivale pour y chercher un abri contre les coups et les injures de la fortune. Ce n'est pas autre chose en effet que nous dit la science, quand elle nous prêche de dégager notre pensée des maux que nous endurons et de la reporter vers les voluptés qui ne sont plus; de nous consoler des maux présents par le souvenir des biens passés; d'appeler à notre secours les satisfactions que nous avons éprouvées jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd'hui: «Épicure dit qu'il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux pensées riantes (Cicéron).» Manquant de force, la science a recours à la ruse; elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à remédier à la vigueur et à l'action des bras qui lui font défaut. Mais rappeler les douceurs des vins de la Grèce, non pas seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de sens rassis aux prises avec un accès de fièvre chaude qui altère son entendement, c'est là vraiment un singulier remède, plutôt capable d'empirer son état: «Le souvenir du bien passé double le mal présent (Le Tasse).»
La philosophie agit de même, lorsqu'elle nous incite à l'oubli des maux passés.—Cet autre conseil que donne la philosophie est de même nature: «Il ne faut conserver que la mémoire du bonheur dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont nous avons souffert»; comme s'il était en notre pouvoir d'oublier! Un tel conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous notre force de résistance: «Doux est le souvenir des maux passés (Euripide).»—Comment la philosophie, qui doit nous fournir des armes pour combattre la fortune, qui doit fortifier mon courage pour me mettre à même de fouler aux pieds toutes les adversités humaines, peut-elle en venir à ce degré d'impuissance qu'elle admette que nous ayons recours à des échappatoires telles que ces détours pusillanimes et ridicules? Ce qui nous revient à la mémoire, ce n'est pas ce que nous voudrions, c'est ce qui lui plaît. Bien plus, il n'est rien qui imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le désir que nous avons de l'oublier; c'est un bon moyen de le conserver, de le graver dans notre âme, que de la convier à n'en pas garder trace. Il est faux de prétendre qu'«il dépend de nous d'ensevelir pour jamais dans l'oubli nos malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui nous est arrivé d'heureux (Euripide reproduit par Cicéron)»; tandis qu'il est exact de dire: «Je me souviens des choses que je voudrais oublier et oublie celles dont je ne voudrais pas perdre le souvenir (Euripide).» Et de qui est ce conseil d'ensevelir nos malheurs dans un éternel oubli? de celui «qui seul entre tous a osé se dire sage (Cicéron)»; «qui, supérieur au genre humain par son génie, a effacé tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les étoiles (Lucrèce)». Vider et démunir sa mémoire, n'est-ce pas le véritable chemin qui mène le plus directement à l'ignorance?—«L'ignorance qui admet tout sans discussion, est un remède à nos maux (Sénèque).» Plusieurs philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels ils nous permettent de nous contenter, comme le commun des mortels, d'apparences frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus ou moins probants, la raison ne peut plus rien, pourvu que nous y trouvions satisfaction et consolation; ne pouvant guérir la plaie, ils se contentent de l'endormir et de la calmer momentanément. Je crois que personne ne peut nier qu'il accepterait, même au prix d'un jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable et tranquille dont l'ordre et la constance lui seraient garantis: «Je commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour fou (Horace).»—Il se trouverait assurément bien des philosophes de l'avis de Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières, vivait doucement et paisiblement dans sa famille, ne manquant en rien à ses devoirs à l'égard des siens et des étrangers, sachant très bien éviter ce qui pouvait lui être préjudiciable. Par quelque altération de son bon sens, il s'était mis dans la cervelle une idée fixe, s'imaginant être toujours dans les théâtres, assistant à des passe-temps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent au monde. Les médecins l'ayant guéri de cette manie, peu s'en fallut qu'il ne leur fît un procès, pour qu'ils lui rendent les douceurs qu'il goûtait ainsi en imagination: «Ah! mes amis, qu'avez-vous fait! En me sauvant, vous m'avez tué; car c'est m'enlever toute volupté, que de m'arracher à l'erreur qui faisait le charme de ma vie (Horace).»—Thrasylas, fils de Pythodore, était atteint d'une manie analogue: il se figurait que tous les navires qui relâchaient dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son compte. Il se réjouissait de ce qu'ils avaient fait une bonne traversée et accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l'ayant fait remettre dans son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel il avait vécu heureux, exempt de tout chagrin. C'est ce que rend ce vers d'un auteur grec de l'antiquité: «Il y a grand avantage à n'être pas trop avisé (Sophocle).» L'Ecclésiaste exprime la même pensée: «Beaucoup de sagesse est la source de beaucoup de déplaisir; qui acquiert la science, acquiert en même temps et travail et tourment.»
En nous concédant le droit de mettre fin à notre vie, lorsqu'elle nous est devenue insupportable, la philosophie témoigne encore davantage de son impuissance.—La philosophie admet assez généralement comme remède extrême aux difficultés de tous genres auxquelles nous ne pouvons échapper, que nous mettions fin à notre vie, quand nous ne pouvons les endurer: «La vie te plaît-elle, supporte-la. En es-tu rassasié, sors en comme tu voudras (Sénèque).»—«La douleur te pique-t-elle, ou même te déchire-t-elle? si tu es nu, tends la gorge; mais si tu es couvert des armes de Vulcain, c'est-à-dire si tu es fort, résiste (Cicéron).» Et ce dicton: «Qu'il boive ou qu'il s'en aille (Cicéron)», que les Grecs décochaient aux convives d'un festin et dont on fit application aux situations critiques par le changement de prononciation du B en V (Vivat au lieu de Bibat: qu'il vive, au lieu de: qu'il boive), transformation plus naturelle assurément dans la bouche d'un Gascon que dans la langue de Cicéron, qu'est-ce que cela de la part de la philosophie, sinon la confession de son impuissance? Pour se mettre à couvert, non seulement elle a recours à l'ignorance, mais même à la stupidité humaine et préconise l'abandon de tout sentiment et même de l'existence: «Si tu ne sais pas user de la vie, cède la place à ceux qui le savent. Tu as assez joué, tu as assez mangé, assez bu; il est temps de faire retraite, car tu pourrais t'enivrer et devenir la risée des jeunes gens, chez lesquels cette débauche est plus excusable que chez un homme de ton âge (Horace).»—«Démocrite, voyant que les ans avaient affaibli ses facultés, se donna volontairement la mort (Lucrèce).»—Antisthène exprime la même idée: «Il faut faire provision de sens pour comprendre, ou se munir d'un licol pour se pendre.»—Chrysippe fait tenir au poète Tyrtée un propos analogue: «Il nous faut arriver à la vertu ou à la mort.»—Cratès disait également: «L'amour se guérit comme la faim, ou encore avec le temps; ceux auxquels ni l'un ni l'autre de ces deux moyens ne peuvent donner satisfaction n'ont qu'à se mettre la corde au cou.»—Sextius, dont Sénèque et Plutarque parlent avec tant de considération, avait tout abandonné pour se livrer à l'étude de la philosophie. Ses études ne progressant que lentement et se prolongeant, il décida de se précipiter dans la mer: ne pouvant atteindre à la science, il se donnait la mort.—Voici les termes mêmes de la loi que les Stoïciens posaient à ce sujet: «Si d'aventure survient quelque disgrâce à laquelle on ne peut apporter remède, le port est proche; l'on peut se sauver à la nage en abandonnant son corps, comme d'une barque qui fait eau. C'est la peur de mourir et non le désir de vivre, qui fait que le fou est attaché à son corps.»
La simplicité et l'ignorance sont des conditions de vie heureuse.—La simplicité dans l'existence la rend plus agréable, et aussi plus innocente et meilleure, ainsi que je l'ai dit plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul, s'élèvent et gagnent le ciel; nous, avec tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abîmes infernaux.—Je ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des lettres, ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le poison et la peste de tout état politique; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire, interdit la science à l'homme; mais j'invoquerai l'exemple de Lycurgue. L'autorité de ce grand législateur doit être d'un grand poids, comme aussi cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu'il avait donnée à Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit régner si longtemps la vertu et le bonheur, sans qu'y fussent admises la connaissance et la pratique des lettres.—Ceux de retour de ce monde nouveau, que les Espagnols ont découvert au temps de la génération qui nous a précédés, peuvent témoigner combien ces nations qui n'ont ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et ordonnés que nous chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que ceux qui ne le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes à juger: «Ils ont les poches et les mains pleines d'ajournements, de requêtes, d'informations, de lettres de procuration et aussi de liasses de gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les malheureux ne sont jamais en sûreté dans une ville; ils sont assiégés par derrière, par devant, de tous côtés, par une foule de notaires, de procureurs et d'avocats (Arioste).»
Un sénateur romain des derniers siècles de l'empire exprimait cette même idée: «Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte odeur d'ail, mais avaient l'estomac parfumé par une bonne conscience, tandis qu'à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à l'intérieur c'est une odeur nauséabonde produite par la fermentation de tous les vices»; autrement dit, suivant ma manière de voir, avec beaucoup de savoir et de capacité, ils manquaient totalement de conscience dans leur conduite.—Le manque d'éducation, l'ignorance, la simplicité d'esprit, la rudesse accompagnent d'ordinaire l'innocence; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bonté poussée jusqu'à la faiblesse, qui sont les bases essentielles sur lesquelles repose la conservation de la société humaine, sont le propre d'une âme vide, docile, présumant peu d'elle-même.
Funestes effets de la curiosité et de l'orgueil.—Les chrétiens savent mieux que personne combien la curiosité est un mal naturel et originel chez l'homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir fut la cause première de la ruine du genre humain; c'est là ce qui l'a précipité vers la damnation éternelle: l'orgueil l'a perdu et corrompu. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveautés, préférer être le chef d'une troupe errante et dévoyée dans un sentier de perdition, être professeur enseignant l'erreur et le mensonge, plutôt que disciple dans une école où s'enseigne la vérité et marcher, sous la direction d'autrui, sur la grande route bien entretenue et qui mène droit au but; c'est peut-être ce que rend cette ancienne maxime grecque: «La superstition suit l'orgueil et lui obéit comme à son père.» O présomption, combien tu nous es nuisible!
A quoi Socrate a dû le nom de sage.—Lorsque Socrate fut avisé que le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification de sage, il en fut étonné. Se sondant, s'examinant, il ne trouvait rien qui pût motiver cette déclaration de la divinité, parce qu'il connaissait nombre de justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré que lui, plus éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit par conclure que ce qui pouvait le distinguer des autres et faire qu'il fût un sage, c'est que lui-même ne se considérait pas comme tel; que son dieu devait tenir comme une bien singulière bêtise de la part de l'homme, l'opinion que celui-ci se fait de sa science et de sa sagesse; et que la meilleure doctrine qu'il peut avoir est l'ignorance, comme la simplicité d'âme est sa meilleure sagesse. Nos livres saints déclarent bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d'estime: «Tu n'es que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te glorifier?» Et cet autre passage: «Dieu a fait l'homme semblable à une ombre»; qu'en peut-on voir, quand, la lumière s'éloignant, l'ombre s'évanouit? De fait, nous ne sommes rien.
Les recherches sur la nature divine sont condamnables.—Il s'en faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane la divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui, qui portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons le moins. Se trouver en présence d'une chose incroyable, est pour le chrétien une occasion de croire; cette chose est d'autant plus rationnelle, qu'elle échappe davantage à la raison humaine; si celle-ci pouvait la comprendre, ce ne serait plus un miracle; si elle avait son similaire, elle ne serait pas unique. «On connaît mieux Dieu, en ne cherchant pas à le comprendre,» dit saint Augustin. «Il est plus saint et plus respectueux de croire que d'approfondir ce que font les dieux,» dit Tacite. Platon, lui aussi, estime que c'est en quelque sorte une impiété que de s'enquérir trop curieusement de Dieu, du monde et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans Cicéron: «Il est difficile de connaître l'auteur de cet univers; et, si on parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre au vulgaire.»—Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous; ces mots éveillent une idée de grandeur, mais ce qu'ils représentent exactement, nous ne le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous disons que Dieu éprouve de la crainte, qu'il est courroucé, qu'il aime, «exprimant des choses divines en des termes humains (Lucrèce)»; ce sont là des agitations, des émotions dont nous sommes susceptibles, mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme nous les éprouvons, pas plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon dont il les ressent. Dieu seul a possibilité de se connaître et d'expliquer ses actes, qui ne peuvent se traduire qu'improprement en notre langage, dont il use cependant pour s'abaisser et descendre jusqu'à nous qui gisons à terre. Comment la prudence, qui est l'intermédiaire entre le bien et le mal, pourrait-elle être son fait à lui, qu'aucun mal ne peut atteindre? Qu'a-t-il à faire de la raison et de l'intelligence qui, de choses qui nous échappent en partie, nous permettent de déduire des choses nettement définies, lui pour qui il n'y a rien d'obscur? La justice, qui a pour but d'attribuer à chacun ce qui lui appartient, est une conséquence de ce que les hommes vivent en société, où tout est pêle-mêle; elle ne saurait par suite entrer dans les attributs de Dieu. La tempérance consiste dans la modération apportée dans la jouissance de nos voluptés corporelles, quel rapport peut-elle avoir avec la divinité? Le courage que nous apportons à supporter la douleur, le travail, les dangers n'est pas davantage son fait, parce que ces trois choses lui sont absolument étrangères. Ce sont ces mêmes considérations qui font qu'Aristote tient Dieu pour exempt de vices et de vertus: «Il n'est susceptible ni d'amour, ni de haine, parce que tout ce qui est tel, est le propre d'êtres faibles (Cicéron).»
Ce que nous possédons de la vérité, ce n'est pas avec nos propres forces que nous y sommes arrivés.—Ce que nous pouvons concevoir de la Vérité, quoi que ce soit que nous en connaissions, ce n'est pas par nous-mêmes que nous y sommes arrivés; cela, Dieu nous l'a bien montré en allant faire choix, dans le bas peuple, de gens simples et ignorants pour nous instruire de ses admirables secrets. Notre foi, ce n'est pas nous qui l'avons acquise; c'est un présent que nous devons uniquement à la libéralité d'autrui. Ce n'est pas par notre raisonnement, par notre intelligence, que nous avons été amenés à notre religion; c'est par le fait d'une autorité en dehors de nous, qui l'a ainsi voulu. La faiblesse de notre jugement a fait en cela plus que sa force, notre aveuglement plus que notre clairvoyance. C'est grâce à notre ignorance plus qu'à notre savoir, que nous sommes arrivés à la connaissance des vérités divines. Il n'est pas étonnant du reste que nos moyens, qui sont ceux que nous tenons de la nature et qui ne s'appliquent qu'aux choses de la terre, ne puissent arriver à la conception de choses surnaturelles et célestes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y prêter, en y apportant obéissance et soumission, car il est écrit: «Je détruirai la sagesse des sages, j'abattrai la prudence des prudents.» Où est le sage, où est celui qui, en ce siècle, a écrit ou discuté sur ces questions? Dieu a bien réellement abêti la sagesse humaine, puisque par elle le monde n'ayant pu arriver à la connaissance de Dieu, il lui a plu pour sauver les croyants de recourir à la prédication de gens simples et ignorants.
A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu'ils n'avaient rien appris.—Examinons donc si, finalement, il est au pouvoir de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette recherche à laquelle il s'est livré pendant tant de siècles l'a enrichi de quelque force nouvelle et de quelque vérité solide; je crois qu'on reconnaîtra, si l'on parle en conscience, que tout ce qu'il a retiré d'une si longue poursuite, est d'avoir appris à constater son impuissance. Par cette longue étude, l'ignorance qui de par notre nature est en nous, s'est confirmée et a été démontrée. Il est advenu aux vrais savants ce qui advient aux épis de blé, lesquels vont s'élevant, dressant fièrement leur tête, tant qu'ils sont vides, et qui, lorsqu'ils sont pleins, que les grains grossissent et viennent à maturité, s'inclinent et baissent la tête par humilité; de même, ces hommes après avoir tout essayé, tout sondé et, dans cet amas de science, dans cette masse si considérable de choses si diverses, n'avoir rien trouvé de solide et de ferme, rien si ce n'est la vanité, ont renoncé à leurs présomptions et reconnu le peu qu'ils sont en réalité. C'est ce que Velleius impute à Cotta et à Cicéron, «d'avoir appris de Philon qu'ils n'ont rien appris».—Phérécide, l'un des sept sages de la Grèce, aux approches de la mort, écrivait à Thalès: «J'ai prescrit à mon entourage, après qu'il m'aura enterré, de te porter mes écrits. S'ils te contentent, toi et les autres sages, publie-les; sinon, anéantis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui me satisfasse moi-même; aussi je ne prétends point connaître la vérité, ni même y atteindre, j'entrevois les choses plus que je ne les pénètre.»—Socrate, l'homme le plus sage qui fut jamais, répondit, quand on lui demanda ce qu'il savait, qu«'il était une chose qu'il savait bien, c'est qu'il ne savait rien». Sa réponse confirme ce qui se dit couramment, que, si étendu que soit ce que nous savons, c'est peu de chose à côté de ce que nous ignorons; autrement dit, que cela même que nous estimons savoir n'est qu'une parcelle bien faible de notre ignorance.
Nous connaissons les choses, dit Platon, telles qu'elles nous apparaîtraient en songe, et nous les ignorons dans leur vérité. «Presque tous les anciens ont dit que nous ne pouvons rien connaître, rien comprendre, rien savoir, parce que nos sens sont bornés, notre intelligence trop faible et la vie trop courte (Cicéron).» Cicéron lui-même, qui cependant tire toute sa valeur de son savoir, commençait sur sa vieillesse, au dire de Valère Maxime, à tenir les lettres en petite estime. Dans le temps qu'il s'y adonnait, c'était sans parti pris pour aucune opinion, inclinant tantôt vers une secte, tantôt vers une autre, suivant ce qui lui semblait le plus probable, ne se départissant jamais du doute qui est le fonds de la doctrine de l'Académie: «Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toutes choses, doutant le plus souvent et me défiant de moi-même (Cicéron).»
Examinons jusqu'à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies.—J'aurais trop beau jeu à considérer l'homme dans son ensemble et dans ce qu'il est le plus ordinairement; et cependant si j'en agissais ainsi, je ne ferais que l'imiter, lui qui juge de la vérité, non d'après la valeur des témoignages, mais d'après leur nombre. Laissons là le peuple, «qui dort lorsqu'il veille, qui est presque mort quoiqu'il vive et ait les yeux ouverts (Lucrèce)», qui ne se sent pas, ne se juge pas, et laisse oisives la plupart de ses facultés naturelles; prenons ce que l'humanité offre de mieux.—Étudions-le dans ce petit nombre d'hommes excellents, triés avec soin, qui, naturellement doués d'une force d'âme particulièrement belle, l'ont de plus trempée, affinée soigneusement par l'étude, par l'art, s'élevant aussi haut que la sagesse humaine s'y prête. Ces gens ont travaillé leur âme de toutes façons, sous toutes ses faces, la préparant à tout; puisant à toutes les sources étrangères susceptibles de lui venir en aide, tout ce qu'elle pouvait s'assimiler; l'enrichissant, l'ornant de tout ce qui peut s'emprunter et concourir à sa commodité, tant vis-à-vis d'elle-même que vis-à-vis d'autrui. En eux, la nature humaine atteint son plus haut degré de perfection: ils ont doté le monde de lois et d'institutions, y ont développé les arts et les sciences, et lui ont donné pour se conduire l'exemple de mœurs admirables; ce sont ceux-là seuls dont j'invoquerai le témoignage et l'expérience. Voyons jusqu'où ils sont allés, et ce à quoi ils s'en sont tenus; les maladies et les défauts que nous relèverons dans cette élite, nous pourrons tous hardiment avouer en être atteints.
Il y a trois manières en général de philosopher.—Quiconque cherche quelque chose, en vient à déclarer: ou qu'il l'a trouvée, ou qu'elle ne peut se découvrir, ou qu'il continue ses recherches. Toute la philosophie tend à l'une de ces trois conclusions; son but est de rechercher la vérité, de la pénétrer et de s'en convaincre. Les Péripatéticiens, les Épicuriens, les Stoïciens et autres, estiment l'avoir trouvée; ils ont établi quelles connaissances nous possédons et les tiennent comme des données offrant toute garantie de certitude.—Clitomaque, Carnéade et les Académiciens en général, désespèrent de voir aboutir les recherches auxquelles ils se sont livrés, et jugent que l'imperfection de nos moyens d'investigation ne le permettent pas; d'où ils concluent à la faiblesse et à l'ignorance de l'homme. Leur doctrine a été très répandue, elle compte parmi ses adeptes, les plus nobles esprits.—Pyrrhon et les autres Sceptiques ou Épéchistes, dont les dogmes, disent quelques auteurs anciens, sont tirés d'Homère, des sept sapes, d'Archiloque, d'Euripide, école à laquelle se rattachent Zénon, Démocrite, Xénophane, envisagent que la vérité est encore à trouver. Ils estiment que ceux qui croient la tenir sont dans la plus profonde erreur, et que ceux-là mêmes qui affirment que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre, sont, bien qu'à un degré moindre, encore trop hardis dans leur assertion, parce qu'établir dans quelle mesure nous pouvons connaître et juger de la difficulté des choses, est une science si élevée, dépassant tellement toute autre, qu'ils doutent que l'homme soit à même de la posséder: «Quiconque pense qu'on ne peut rien savoir, ne sait même pas si l'on sait quelque chose qui permette d'affirmer qu'on ne sait rien (Lucrèce).»
L'ignorance qui se connaît, se juge et se condamne, n'est pas l'ignorance absolue, il faudrait pour cela qu'elle s'ignorât; ce n'est donc pas d'ignorance, mais d'hésitation que les Pyrrhoniens font profession; ils doutent, s'enquièrent, n'assurent rien et ne répondent de rien. L'âme conçoit, désire et admet; de ces trois impressions, ils éprouvent les deux premières et cherchent à échapper à la dernière, demeurant dans l'ambiguïté sans incliner ni approuver, si peu que ce soit, dans un sens ou dans un autre. Ces trois facultés de l'âme, Zénon les traduisait par gestes: la main étendue et ouverte figurait l'apparence sous laquelle les choses se présentent; ouverte à moitié, les doigts un peu repliés, signifiait le consentement, le désir que nous avons de les approfondir; le poing fermé, la compréhension que nous en acquérons; la main gauche saisissant le poing ainsi fermé et l'étreignant, c'était la science qui les met en notre pouvoir.
État d'esprit et doctrine des Pyrrhoniens.—Avec une semblable disposition d'esprit, un jugement dont ils sont toujours maîtres, que rien ne fait fléchir, qui écarte tout ce qui lui est soumis comme inapplicable et inadmissible, les philosophes de cette école en arrivent à leur ataraxie: à cette impassibilité qui les caractérise et est la condition d'une vie paisible, calme, exempte des agitations que nous causent le sentiment et la connaissance que nous pouvons avoir des choses et donnent naissance à la crainte, à l'avarice, à l'envie, aux désirs immodérés, à l'ambition, à l'orgueil, à la superstition, à l'amour de la nouveauté, à la rébellion, à la désobéissance, à l'opiniâtreté et à la plupart des maux auxquels notre corps est exposé.
Ce procédé les dispense même d'être intransigeants sur ce qui est la base de leur doctrine, qu'ils ne défendent que mollement; ils ne redoutent pas de revenir sur ce qui a déjà été discuté; s'ils soutiennent que la pesanteur tend à attirer les corps en bas, ils seraient bien au regret qu'on les crût sur parole; ils ne demandent qu'à être contredits pour faire naître le doute et surseoir au jugement qu'on peut porter, ce qui est le but qu'ils se proposent. Ils n'émettent de proposition que pour les opposer à celles qu'ils supposent être dans l'idée de leurs adversaires. Si vous adoptez leur manière de voir, ils soutiendront volontiers, eux aussi, la thèse contraire; pour eux, c'est tout un, ils n'ont pas de préférence. Posez que la neige est noire, ils s'attacheront à prouver que non, qu'elle est blanche; dites qu'elle n'est ni l'une ni l'autre, ils se mettront à démontrer qu'elle est l'une et l'autre; si vous arrivez à conclure que vous ne savez pas au juste ce qui en est, ils s'évertueront à établir que vous le savez fort bien; et, lors même que, par le raisonnement, vous établiriez d'une manière évidente que vous doutez de ce qui peut en être, ils discuteront pour vous prouver que le doute n'existe pas en vous ou que vous ne sauriez prouver que ce doute est fondé et subsiste réellement.
Toutes les opinions, d'après eux, étant contestables, il n'y a pas de raison pour adopter plutôt l'une que l'autre.—En concluant ainsi au doute, qui lui-même est sans consistance, les Pyrrhoniens se donnent la possibilité d'être de plusieurs opinions et de se diviser sur les questions qu'ils traitent, sur celles en particulier où ils ont déjà établi de plusieurs façons qu'il y a doute et ignorance. Pourquoi ne leur serait-il pas permis de douter, disent-ils, alors qu'il est admis chez les philosophes dogmatistes que l'un peut dire vert et l'autre jaune? Y a-t-il quelque chose qu'on puisse vous proposer de reconnaître ou de réprouver et qu'il ne soit pas loisible de considérer comme présentant de l'ambiguïté? Et tandis que, soit par suite des coutumes de leur pays, soit par suite de leur éducation de famille, soit par hasard, les autres peuvent, comme emportés par la tempête, sans y avoir réfléchi et sans avoir eu à choisir, souvent même avant d'avoir l'âge de raison, se trouver portés vers telle ou telle opinion, vers la secte des Stoïciens ou celle des Épicuriens, et y sont dès lors inféodés, asservis pour ainsi dire, comme dans un étau d'où ils ne peuvent se dégager: «attachés à n'importe quelle doctrine, comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés (Cicéron)», pourquoi ne leur concéderait-on pas, à eux aussi, de conserver leur liberté d'appréciation et la possibilité de considérer toutes choses sans qu'il leur soit imposé d'obligation qui les entrave dans le jugement qu'ils en portent: «d'autant plus libres et indépendants qu'ils ont une pleine puissance de juger (Cicéron)»? N'y a-t-il pas avantage à être dégagé des nécessités qui contiennent les autres? Ne vaut-il pas mieux demeurer en suspens, que de s'embarrasser en tant d'erreurs, produit de l'imagination humaine! N'est-il pas préférable de réserver sa conviction, que de se mêler à ces discussions séditieuses et querelleuses! Qu'irai-je choisir? «Ce qu'il vous plaira, pourvu que vous fassiez un choix.» C'est là une bien sotte réponse, c'est pourtant celle à laquelle aboutit le dogmatisme, qui ne nous permet pas d'ignorer ce que nous ignorons.—Adoptez le parti incontestablement le meilleur, il ne sera jamais si sûr, qu'il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent partis contraires; ne vaut-il pas mieux se tenir hors de la mêlée? Il vous est permis d'épouser la croyance d'Aristote sur l'éternité de l'âme, de la faire vôtre au même degré que votre honneur et votre vie; vous pouvez discuter Platon et le contredire sur ce point, et il leur serait interdit d'en douter! Il est loisible à Panétius de suspendre son jugement en ce qui touche la connaissance de l'avenir tirée de l'examen de victimes immolées par le sacrificateur, de l'interprétation des songes, des oracles et de toutes les autres pratiques semblables auxquelles croient les Stoïciens; pourquoi un sage ne pourrait-il en toutes choses oser ce que Panétius ose sur ces points admis par ses maîtres, qui ont reçu l'assentiment général de l'école à laquelle il appartient et où il enseigne? Quand c'est un enfant qui porte un jugement, il parle de ce qu'il ne sait pas; quand c'est un savant, il obéit à ses préoccupations.