CHAPITRE XII. (TRADUCTION LIV. II, CH. XII.) Apologie de Raimond de Sebonde. (continued 2)
Michaud translation
Quant à la beauté du corps, auant passer outre, il me faudroit sçauoir si nous sommes d'accord de sa description. Il est vray-semblable• que nous ne sçauons guere, que c'est que beauté en nature et en general, puisque à l'humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s'il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.4 Turpis Romano Belgicus ore color. Les Indes la peignent noire et basannée, aux leures grosses et enflées, au nez plat et large: et chargent de gros anneaux d'or le cartilage d'entre les nazeaux, pour le faire pendre iusques à la bouche, comme aussi la balieure, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu'elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents iusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant• qu'ils peuuent par artifice. Et vn homme d'auiourdhuy, dit auoir veu en vne nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants ioyaux, qu'à touts coups il passoit son bras vestu au trauers d'vn trou d'oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents auec grand soing, et ont à mespris1 de les voir blanches: ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouuent plus belles la teste rase: mais assez ailleurs: et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le• reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art: et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu'elles affectent de pouuoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l'espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massiue: les Espagnols vuidée et estrillée: et entre2 nous, l'vn la fait blanche, l'autre brune: l'vn molle et delicate, l'autre forte et vigoureuse: qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée: et ne• peuuent aualer vn Dieu en forme de boule. Mais quoy qu'il en soit, Nature ne nous a non plus priuilegiez en cela qu'au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous iugeons bien, nous trouuerons que s'il est quelques animaux moins fauorisez en cela que nous, il y en a d'autres, et en grand nombre, qui le3 sont plus. A multis animalibus decore vincimur: voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre: en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez: et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogatiue que les• poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine, Pronáque cùm spectent animalia cætera terram, Os homini sublime dedit, cœlúmque videre Iussit, et erectos ad sydera tollere vultus. elle est vrayement poëtique: car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renuersée tout à faict vers le ciel: et l'encoleure des chameaux, et des austruches, ie la trouue encore plus releuée et droite que la nostre. Quels animaux n'ont la face au haut, et ne l'ont deuant, et ne regardent vis à vis, comme nous: et ne descouurent• en leur iuste posture autant du ciel et de la terre que l'homme? Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuuent seruir à mille sortes de bestes? Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abiectes de toute la bande: car pour l'apparence exterieure et forme1 du visage, ce sont les magots: Simia quàm similis, turpissima bestia, nobis! pour le dedans et parties vitales, c'est le pourceau. Certes quand i'imagine l'homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble auoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subiection naturelle, et ses imperfections,• ie trouue que nous auons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couurir. Nous auons esté excusables d'emprunter ceux que Nature auoit fauorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye. Remerquons au demeurant, que nous2 sommes le seul animal, duquel le defaut offence nos propres compagnons, et seuls qui auons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c'est aussi vn effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l'entiere veuë et libre du corps qu'on• recherche: que pour refroidir l'amitié, il ne faille que voir librement ce qu'on ayme. Ille quòd obscœnas in aperto corpore partes Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor. Et encore que cette recepte puisse à l'auenture partir d'vne humeur3 vn peu delicate et refroidie: si est-ce vn merueilleux signe de nostre defaillance, que l'vsage et la cognoissance nous dégoute les vns des autres. Ce n'est pas tant pudeur, qu'art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l'entrée de leurs cabinets, auant qu'elles soyent peintes et parées pour la• montre publique. Nec veneres nostras hoc fallit, quò magis ipsæ Omnia summopere hos vitæ postscenia celant, Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore. Là où en plusieurs animaux, il n'est rien d'eux que nous n'aimions,4 et qui ne plaise à nos sens: de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums. Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n'est pas si sacrilege d'y vouloir comprendre ces diuines, supernaturelles et• extraordinaires beautez, qu'on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs vn voile corporel et terrestre. Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faueurs de Nature, par nostre confession, elle leur est bien auantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens1 futurs et absens, desquels l'humaine capacité ne se peut d'elle mesme respondre: ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l'honneur: et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l'innocence• et la santé: la santé, dis-ie, le plus beau et le plus riche present, que Nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu'Heraclitus et Pherecydes, s'ils eussent peu eschanger leur sagesse auecques la santé, et se deliurer par ce marché, l'vn de l'hydropisie, l'autre de la maladie pediculaire2 qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu'ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Vlysses deux breuuages, l'vn pour faire deuenir vn homme de fol sage, l'autre de sage fol,• qu'Vlysses eust deu plustost accepter celuy de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d'vne beste. Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere: Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d'un asne. Comment? cette grande et diuine sapience, les3 philosophes la quittent donc, pour ce voile corporel et terrestre? Ce n'est donc plus par la raison, par le discours, et par l'ame, que nous excellons sur les bestes: c'est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à• l'abandon. Or i'accepte cette naïfue et franche confession. Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, que ce n'est vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousiours des bestes: ny ne seroyent comparables à vn homme4 miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n'est comme nous sommes, n'est rien qui vaille. Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu'il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n'est par vray discours, mais par vne fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé. Mais pour reuenir à• mon propos, nous auons pour nostre part, l'inconstance, l'irresolution, l'incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l'ambition, l'auarice, la ialousie, l'enuie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité.1 Certes nous auons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de iuger et cognoistre, si nous l'auons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S'il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable• prerogatiue sur les bestes, que où Nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Vt vinum ægrotis, quia prodest rarò, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quàm, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere:2 Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem cogitationis, acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quàm tam munificè et tam largè dari. De quel fruit pouuons nous estimer auoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de• tant de choses? Les a elle exemptez des incommoditez humaines? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent vn crocheteur? ont ils tiré de la logique quelque consolation à la goute? pour auoir sçeu comme cette humeur se loge aux iointures, l'en ont ils moins sentie? sont ils entrez en composition de la mort, pour3 sçauoir qu'aucunes nations s'en resiouissent: et du cocuage, pour sçauoir les femmes estre communes en quelque region? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçauoir, l'vn entre les Romains, l'autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n'auons pas pourtant appris qu'ils ayent eu• aucune particuliere excellence en leur vie: voire le Grec a assez affaire à se descharger d'aucunes tasches notables en la sienne. A on trouué que la volupté et la santé soyent plus sauoureuses à celuy qui sçait l'astrologie, et la grammaire: Illiterati num minus nerui rigent? et la honte et pauureté moins importunes?• Scilicet et morbis et debilitate carebis, Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ Longa tibi post hæc facto meliore dabuntur.
I'ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l'vniuersité: et lesquels1 i'aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m'est aduis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y seruent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature. Il ne nous faut guere non plus d'offices,• de regles, et de loix de viure, en nostre communauté, qu'il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu'elles s'y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l'homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu'elle seroit la plus vtile et propre à sa vie. Qui nous contera par nos2 actions et deportemens, il s'en trouuera plus grand nombre d'excellens entre les ignorans, qu'entre les sçauans; ie dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en auoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette Rome sçauante, qui se ruina soy-mesme. Quand le demeurant• seroit tout pareil, aumoins la preud'hommie et l'innocence demeureroient du costé de l'ancienne: car elle loge singulierement bien auec la simplicité. Mais ie laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que ie ne voudrois suyure. I'en diray seulement encore cela, que c'est la seule humilité et submission, qui peut effectuer3 vn homme de bien. Il ne faut pas laisser au iugement de chacun la cognoissance de son deuoir: il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement selon l'imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des deuoirs, qui nous mettroient à nous manger les vns les• autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna iamais à l'homme, ce fut vne loy de pure obeyssance: ce fut vn commandement, nud et simple où l'homme n'eust rien à cognoistre et à causer, d'autant que l'obeyr est le propre office d'vne ame raisonnable, recognoissant vn celeste, superieur et bien-facteur.4 De l'obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours: la premiere tentation qui vint à l'humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s'insinua en nous, par les promesses qu'il nous fit de science et de cognoissance, Eritis sicut dij, scientes bonum et malum. Et les Sereines, pour piper• Vlysse en Homere, et l'attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l'homme c'est l'opinion de sçauoir. Voyla pourquoy l'ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l'obeyssance. Cauete, ne quis vos decipiat per philosophiam et inanes seductiones,1 secundum elementa mundi. En cecy y a il vne generalle conuenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souuerain bien consiste en la tranquillité de l'ame et du corps. Mais où la trouuons nous? Ad summum sapiens vno minor est Ioue: diues,• Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum: Præcipuè sanus, nisi cùm pituita molesta est.
Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C'est ce que dit Epictete, que l'homme n'a rien proprement2 sien, que l'vsage de ses opinions. Nous n'auons que du vent et de la fumée en partage. Les Dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence: l'homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous auons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination:• car tous nos biens ne sont qu'en songe. Oyez brauer ce pauure et calamiteux animal. Il n'est rien, dit Cicero, si doux que l'occupation des lettres: de ces lettres, dis-ie, par le moyen desquelles l'infinité des choses, l'immense grandeur de Nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouuertes:3 ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage: et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes: ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement viure, et nous guident à passer nostre aage• sans desplaisir et sans offence. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-viuant et tout-puissant? Et quant à l'effect, mille femmelettes ont vescu au village vne vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne. Deus ille fuit Deus, inclute Memmi, Qui princeps vitæ rationem inuenit eam, quæ Nunc appellatur Sapientia, quique per artem Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris, In tam tranquillo et tam clara luce locauit.• Voyla des paroles tresmagnifiques et belles: mais vn bien leger accident, mit l'entendement de cestuy-cy en pire estat, que celuy du moindre berger: nonobstant ce Dieu precepteur et cette diuine sapience. De mesme impudence est cette promesse du liure de Democritus: Ie m'en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre1 qu'Aristote nous preste, de Dieux mortels: et ce iugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le viure: mais qu'il a de soy le bien viure. Conformément à cet autre, In virtute verè gloriamur: quod non contingeret, si id donum à Deo non à nobis haberemus.• Cecy est aussi de Seneca: Que le sage a la fortitude pareille à Dieu: mais en l'humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n'est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité. Il n'y a aucun de nous qui s'offence tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres2 animaux: tant nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de nostre createur. Mais il faut mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouër viuement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu'il pensera auoir quelque moyen et quelque force de soy, iamais• l'homme ne recognoistra ce qu'il doit à son maistre: il fera tousiours de ses œufs poulles, comme on dit: il le faut mettre en chemise. Voyons quelque notable exemple de l'effect de sa philosophie. Possidonius estant pressé d'vne si douloureuse maladie, qu'elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien3 faire la figue à la douleur pour s'escrier contre elle: Tu as beau faire, si ne diray-ie pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se braue sur ce qu'il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte. Re succumbere non oportebat verbis gloriantem. Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui• le vint visiter, s'en retournoit tout fasché: il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine: Il n'est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a vn peu meilleure grace: car il sent auoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son cœur n'en est pas abbatu et affoibly. L'autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-ie, verbale qu'essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d'vne cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques. Mais quand la science feroit par effect ce• qu'ils disent, d'émousser et rabattre l'aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l'ignorance et plus euidemment? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d'vne grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent auec luy à imiter que la securité d'vn porceau, qui voyageoit1 auecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses preceptes nous renuoye aux exemples d'vn athlete et d'vn muletier: ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconueniens, et plus de fermeté, que la science n'en fournit onques• à aucun, qui n'y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres membres d'vn enfant et ceux d'vn cheual plus aisément que les nostres, si ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire2 saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu'ils ne sentent qu'en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens: cette couleur et ce teint vous presagent quelque defluxion caterreuse: cette saison chaude vous menasse d'vne émotion fieureuse: cette coupeure de la ligne• vitale de vostre main gauche, vous aduertit de quelque notable et voisine indisposition. Et en fin elle s'en addresse tout detroussément à la santé mesme. Cette allegresse et vigueur de ieunesse, ne peut arrester en vne assiette, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés3 la vie d'vn homme asseruy à telles imaginations, à celle d'vn laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n'a du mal que lors qu'il l'a: où l'autre a souuent la pierre en l'ame auant qu'il l'ait aux reins: comme s'il n'estoit• point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et luy court au deuant. Ce que ie dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science. De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souuerain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre iugement. Mon ignorance me preste autant d'occasion d'esperance que de crainte: et n'ayant autre regle de ma santé,• que celle des exemples d'autruy, et des euenemens que ie vois ailleurs en pareille occasion, i'en trouue de toutes sortes: et m'arreste aux comparaisons, qui me sont plus fauorables. Ie reçois la santé les bras ouuerts, libre, plaine, et entiere: et aiguise mon appetit à la iouïr, d'autant plus qu'elle m'est à present moins1 ordinaire et plus rare: tant s'en faut que ie trouble son repos et sa douceur, par l'amertume d'vne nouuelle et contrainte forme de viure. Les bestes nous montrent assez combien l'agitation de nostre esprit nous apporte de maladies. Ce qu'on nous dit de ceux du Bresil, qu'ils ne mouroyent que de vieillesse, on l'attribue• à la serenité et tranquillité de leur air, ie l'attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante: comme gents qui passoyent leur vie en vne admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque. Et d'où vient2 ce qu'on trouue par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses? et que l'amour d'vn muletier se rend souuent plus acceptable, que celle d'vn gallant homme? sinon qu'en cettuy-cy l'agitation de l'ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse: comme• elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes? Qui la desment, qui la iette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des3 santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n'y a qu'vn demy tour de cheuille à passer de l'vn à l'autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s'aduient la folie, auec les plus vigoureuses operations• de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie auec les gaillardes eleuations d'vn esprit libre; et les effects d'vne vertu supreme et extraordinaire? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellens: aussi n'en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuuent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l'vn des plus iudicieux, ingenieux et plus formés à l'air de cette antique et pure• poësie, qu'autre poëte Italien aye de long temps esté? N'a-t-il pas dequoy sçauoir gré à cette sienne viuacité meurtriere? à cette clarté qui l'a aueuglé? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l'a mis sans raison? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l'a conduit à la bestise? à cette rare1 aptitude aux exercices de l'ame, qui l'a rendu sans exercice et sans ame? I'eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat suruiuant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouurages; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.•
Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d'oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d'auoir l'appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette2 incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la iouyssance des biens et des plaisirs: cela est vray: mais la misere de nostre condition porte, que nous n'auons tant à iouyr qu'à fuir, et que l'extreme volupté ne nous touche pas comme vne legere douleur: Segnius homines bona quàm mala sentiunt:• nous ne sentons point l'entiere santé, comme la moindre des maladies: Pungit In cute vix summa violatum plagula corpus, Quando valere nihil quemquam mouet. Hoc iuuat vnum,3 Quòd me non torquet latus, aut pes: cætera quisquam Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem. Nostre bien estre, ce n'est que la priuation d'estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l'a elle rengée à la seule indolence. Le n'auoir point de mal,• c'est le plus auoir de bien, que l'homme puisse esperer: comme disoit Ennius. Nimium boni est, cui nihil est mali.
Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enleuer au dessus de la santé4 simple, et de l'indolence; cette volupté actiue, mouuante, et ie ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu'à l'indolence, comme à son but. L'appetit qui nous rauit à l'accointance des femmes, il ne cherche qu'à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu'à l'assouuir, et se loger en repos, et en l'exemption de cette fieure. Ainsi des autres. Ie dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n'auoir• de mal, elle nous achemine à vn tres-heureux estat selon nostre condition. Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu'elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor auoit bien raison de combattre l'indolence d'Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l'abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Ie ne louë1 point cette indolence qui n'est ny possible, ny desirable. Ie suis content de n'estre pas malade: mais si ie le suis, ie veux sçauoir que ie le suis, et si on me cauterise ou incise, ie le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit• l'homme. Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore. Le mal est à l'homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure. C'est vn tres-grand auantage pour l'honneur de l'ignorance, que la science mesme nous reiecte entre ses bras,2 quand elle se trouue empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux: elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauuer en son giron, et nous mettre soubs sa faueur à l'abri des coups et iniures de la Fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche• de retirer notre pensée des maux qui nous tiennent, et l'entretenir des voluptez perdues; et de nous seruir pour consolation des maux presens, de la souuenance des biens passez, et d'appeller à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l'opposer à ce qui nous presse? Leuationes ægritudinum in auocatione à cogitanda molestia,3 et reuocatione ad contemplandas voluptates ponit, si ce n'est qu'où la force luy manque, elle veut vser de ruse, et donner vn tour de soupplesse et de iambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à vn philosophe, mais simplement à vn homme rassis, quand il sent par effect l'alteration cuisante d'vne• fieure chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souuenance de la douceur du vin Grec? Ce seroit plustost luy empirer son marché, Che ricordarsi il ben doppia la noia.
De mesme condition est cet autre conseil, que la Philosophie4 donne; de maintenir en la memoire seulement le bonheur passé, et d'en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts; comme si nous auions en nostre pouuoir la science de l'oubly: et conseil duquel nous valons moins encore vn coup. Suauis est laborum præteritorum memoria. Comment? la Philosophie qui me doit mettre les armes à la main,• pour combattre la Fortune; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les aduersitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n'est rien qui imprime si viuement1 quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l'oublier. C'est vne bonne maniere de donner en garde, et d'empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, Est situm in nobis, vt et aduersa quasi perpetua obliuione obruamus, et secunda iucundè et suauiter meminerimus. Et cecy est• vray, Memini etiam quæ nolo: obliuisci non possum quæ volo. Et de qui est ce conseil? de celuy, qui se vnus sapientem profiteri sit ausus: Qui genus humanum ingenio superauit, et omnes Præstrinxit stellas, exortus vti ætherius sol. De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre2 chemin à l'ignorance? Iners malorum remedium ignorantia est. Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d'emprunter du vulgaire des apparences friuoles, où la raison viue et forte ne peut assez: pourueu qu'elles nous seruent de contentement• et de consolation. Où ils ne peuuent guérir la playe, ils sont contents de l'endormir et pallier. Ie croy qu'ils ne me nieront pas cecy, que s'ils pouuoyent adiouster de l'ordre, et de la constance, en vn estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de iugement, qu'ils ne3 l'acceptassent: Potare, et spargere flores Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi. Il se trouueroit plusieurs philosophes de l'aduis de Lycas. Cettuy-cy ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, viuant doucement et• paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son deuoir envers les siens et estrangers, se conseruant tresbien des choses nuisibles, s'estoit par quelque alteration de sens imprimé en la ceruelle vne resuerie. C'est qu'il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus4 belles comedies du monde. Guery qu'il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu'il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations. Pol! me occidistis, amici, Non seruastis, ait; cui sic extorta voluptas,• Et demptus per vim mentis gratissimus error. D'vne pareille resuerie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les nauires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne trauailloyent que pour son seruice: se resiouyssant de la bonne fortune de leur nauigation, les recueillant auec ioye. Son frere Crito l'ayant faict remettre en son meilleur• sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il auoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C'est ce que dit ce vers ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité à n'estre pas si aduisé: Εν τω φρονειν γαρ μηδεν, ἡδιστος βιος1 Et l'Ecclesiaste; En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir: et, Qui acquiert science, s'acquiert du trauail et tourment. Cela mesme, à quoy la Philosophie consent en general, cette derniere recepte qu'elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouuons supporter: Placet? pare. Non• placet? quacumque vis exi. Pungit dolor? vel fodiat sanè? si nudus es, da iugulum: sin tectus armis Vulcanijs, id est fortitudine, resiste: et ce mot des Grecs conuiues qu'ils y appliquent, Aut bibat, aut abeat: qui sonne plus sortablement en la langue d'vn Gascon, qu'en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B:2 Viuere si rectè nescis, decede peritis. Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti: Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo Rideat, et pulset lasciua decentius ætas. qu'est-ce autre chose qu'vne confession de son impuissance; et vn• renuoy, non seulement à l'ignorance, pour y estre à couuert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre? Democritum postquàm matura vetustas Admonuit memorem, motus languescere mentis: Sponte sua letho caput obuius obtulit ipse.3 C'est ce que disoit Antisthenes, qu'il falloit faire prouision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre: et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus, De la vertu, ou de mort approcher. Et Crates disoit, que l'amour se guerissoit par la faim, sinon par le• temps: et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart. Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent auec si grande recommandation, s'estant ietté, toutes choses laissées, à l'estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject: Si d'auenture il suruient quelque grand inconuenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain: et se peut-on sauuer à nage, hors du corps, comme hors d'vn esquif qui faict eau: car c'est la crainte• de mourir, non pas le desir de viure, qui tient le fol attaché au corps. Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s'en rend aussi plus innocente et meilleure, comme ie commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s'esleuent et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir,1 nous plongeons aux abismes infernaux. Ie ne m'arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique: ny à Mahumet, qui, comme i'ay entendu, interdict la science à ses hommes: mais l'exemple de ce• grand Lycurgus et son authorité doit certes auoir grand poix, et la reuerence de cette diuine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reuiennent de ce monde nouueau qui a esté descouuert du temps de nos peres,2 par les Espagnols, nous peuuent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, viuent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d'officiers et de loix, qu'il n'y a d'autres hommes, et qu'il n'y a d'actions. Di cittatorie piene e di libelli,• D'esamine e di carte, di procure Hanno le mani e il seno, e gran fastelli Di chiose, di consigli e di letture, Per cui le facultà de pouerelli Non sono mai ne le citta sicure,3 Hanno dietro e dinanzi e d'ambi i lati, Notai, procuratori ed aduocati.
C'estoit ce que disoit vn Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs auoyent l'aleine puante à l'ail, et l'estomach musqué de bonne conscience: et qu'au rebours, ceux de son• temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices: c'est à dire, comme ie pense, qu'ils auoyent beaucoup de sçauoir et de suffisance, et grand faute de preud'hommie. L'inciuilité, l'ignorance, la simplesse, la rudesse s'accompagnent volontiers de l'innocence: la curiosité, la subtilité, le sçauoir4 trainent la malice à leur suite: l'humilité, la crainte, l'obéissance, la debonnaireté, qui sont les pieces principales pour la conseruation de la societé humaine, demandent vne ame vuide, docile et presumant peu de soy. Les Chrestiens ont vne particuliere cognoissance, combien la curiosité est vn mal naturel et originel en l'homme. Le soing de s'augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain; c'est la voye, par où il s'est precipité à la damnation eternelle. L'orgueil est sa perte et sa corruption:• c'est l'orgueil qui iette l'homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouuelletez, et aymer mieux estre chef d'vne trouppe errante, et desuoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d'erreur et de mensonge, que d'estre disciple en l'eschole de verité, se laissant mener et1 conduire par la main d'autruy, à la voye battuë et droicturiere. C'est à l'aduanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l'orgueil, et luy obeit comme à son pere: ἡ δεισιδαιμονια χαταπερ πατρι τω τυφω πειτεται. O cuider, combien tu nous empesches! Apres que Socrates fut aduerty, que le Dieu de sagesse• luy auoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné: et se recherchant et secouant par tout, n'y trouuoit aucun fondement à cette diuine sentence. Il en sçauoit de iustes, temperants, vaillants, sçauants comme luy: et plus eloquents, et plus beaux, et plus vtiles au païs. En fin il se resolut, qu'il n'estoit distingué des autres, et2 n'estoit sage que par ce qu'il ne se tenoit pas tel: et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l'homme, l'opinion de science et de sagesse: et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l'ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse. La saincte Parole declare miserables ceux d'entre nous, qui s'estiment: Bourbe et cendre,• leur dit-elle, qu'as-tu à te glorifier? et ailleurs, Dieu a faict l'homme semblable à l'ombre, de laquelle qui iugera, quand par l'esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? Ce n'est rien que de nous. Il s'en faut tant que nos forces conçoiuent la haulteur diuine, que des ouurages de nostre createur, ceux-là portent mieux3 sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C'est aux Chrestiens vne occasion de croire, que de rencontrer vne chose incroyable. Elle est d'autant plus selon raison, qu'elle est contre l'humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus• chose singuliere. Melius scitur Deus nesciendo, dit S. Augustin. Et Tacitus, Sanctius est ac reuerentius de actis Deorum credere quàm scire. Et Platon estime qu'il y ayt quelque vice d'impieté à trop curieusement s'enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses. Atque illum quidem parentem huius vniuersitatis4 inuenire difficile: et, quum iam inueneris, indicare in vulgus, nefas, dit Ciceron. Nous disons bien puissance, verité, iustice: ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand: mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la conceuons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme. Immortalia mortali sermone notantes.• Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l'imaginer selon la sienne: c'est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouurages: et le fait en nostre langue, improprement, pour s'aualler et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut1 elle conuenir, qui est l'eslite entre le bien et le mal: veu que nul mal ne le touche? Quoy la raison et l'intelligence, desquelles nous nous seruons pour par les choses obscures arriuer aux apparentes: veu qu'il n'y a rien d'obscur à Dieu? La iustice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la société et communauté• des hommes, comment est-elle en Dieu? La temperance, comment? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n'ont nulle place en la diuinité. La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu: ces trois choses n'ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement2 exempt de vertu et de vice. Neque gratia neque ira teneri potest, quòd quæ talia essent, imbecilla essent omnia. La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu'elle soit, ce n'est point par nos propres forces que nous l'auons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu'il a choisi du• vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets. Nostre foy ce n'est pas nostre acquest, c'est vn pur present de la liberalité d'autruy. Ce n'est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c'est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre3 iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C'est par l'entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir. Ce n'est pas merueille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste:• apportons y seulement du nostre, l'obeissance et la subiection: car comme il est escrit; Ie destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage? où est l'escriuain? où est le disputateur de ce siecle? Dieu n'a-il pas abesty la sapience de ce monde? Car puis que le monde n'a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauuer• les croyans. Si me faut-il voir en fin, s'il est en la puissance de l'homme de trouuer ce qu'il cherche: et si cette queste, qu'il a employé depuis tant de siecles, l'a enrichy de quelque nouuelle force, et de quelque verité solide. Ie croy qu'il me confessera, s'il parle en conscience, que tout l'acquest qu'il a retiré d'vne si longue poursuite,1 c'est d'auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s'esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu'ils sont vuides; mais quand ils sont• pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n'ayans trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu2 leur condition naturelle. C'est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu'ils ont appris de Philo, n'auoir rien appris. Pherecydes, l'vn des sept sages, escriuant à Thales, comme il expiroit, I'ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu'ils m'auront enterré, de te porter mes escrits. S'ils contentent et toy et les autres sages, publie• les: sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-ie pas profession de sçauoir la verité, ny d'y atteindre. I'ouure les choses plus que ie ne les descouure. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu'il sçauoit, respondit, qu'il sçauoit cela, qu'il ne sçauoit3 rien. Il verifioit ce qu'on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c'est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c'est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance. Nous sçauons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité. Omnes penè veteres, nihil• cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt; angustos sensus, imbecilles animos, breuia curricula vitæ. Cicero mesme, qui deuoit au sçauoir tout son vaillant, Valerius dit que, sur sa vieillesse, il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu'il les traictoit, c'estoit sans obligation d'aucun party: suiuant ce qui luy4 sembloit probable, tantost en l'vne secte, tantost en l'autre: se tenant tousiours soubs la dubitation de l'Academie. Dicendum est, sed ita vt nihil affirmem: quæram omnia, dubitans plerumque et mihi diffidens. I'auroy trop beau ieu, si ie vouloy considerer l'homme en sa commune façon et en gros: et le pourroy faire pourtant par sa regle propre; qui iuge la verité non par le poids des• voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple, Qui vigilans stertit, Mortua cui vita est propè iam viuo atque videnti, qui ne se sent point, qui ne se iuge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisiues. Ie veux prendre l'homme en sa plus1 haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d'hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d'vne belle et particuliere force naturelle, l'ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l'ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l'ont• appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu'ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde: c'est en eux que loge la haulteur extreme de l'humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l'ont instruit par arts et sciences,2 et instruit encore par l'exemple de leurs mœurs admirables. Ie ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons iusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les desfauts que nous trouuerons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien aduouër pour siens.•
Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu'il dit, qu'il l'a trouuée; ou qu'elle ne se peut trouuer; ou qu'il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres,3 ont pensé l'auoir trouuée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, et les Academiciens, ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c'est la foiblesse et humaine ignorance.• Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes plusieurs anciens ont tenu tirez d'Homere, des sept sages, et d'Archilochus, et d'Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu'ils sont encore en cherche de la verité. Ceux-cy4 iugent, que ceux-là qui pensent l'auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu'il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d'y atteindre. Car cela, d'establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c'est vne grande et extreme• science, de laquelle ils doubtent que l'homme soit capable. Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit, An sciri possit, quo se nil scire fatetur.
L'ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n'est pas vne entiere ignorance. Pour l'estre, il faut qu'elle s'ignore soy-mesme.1 De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s'asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l'ame, l'imaginatiue, l'appetitiue, et la consentante, ils en reçoiuent les deux premieres: la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination,• ny approbation d'vne part ou d'autre, tant soit-elle legere. Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l'ame: La main espanduë et ouuerte, c'estoit apparence: la main à demy serrée, et les doigts vn peu croches, consentement: le poing fermé, comprehension: quand de la main gauche il venoit2 encore à clorre ce poing plus estroit, science. Or cette assiette de leur iugement droicte, et inflexible, receuant tous obiects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie; qui est vne condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous receuons par l'impression de l'opinion et science, que nous• pensons auoir des choses. D'où naissent la crainte, l'auarice, l'enuie, les desirs immoderez, l'ambition, l'orgueil, la superstition, l'amour de nouuelleté, la rebellion, la desobeyssance, l'opiniastreté, et la pluspart des maux corporels. Voire ils s'exemptent par là, de la ialousie de leur discipline. Car ils debattent d'vne bien molle3 façon. Ils ne craignent point la reuenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu'on les en creust; et cherchent qu'on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de iugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en auant leurs propositions, que pour combattre celles qu'ils• pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, ils prendront aussi volontiers la contraire à soustenir: tout leur est vn: ils n'y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu'elle est blanche. Si vous dites qu'elle n'est ny l'vn, ny l'autre, c'est à eux à maintenir qu'elle est tous les deux. Si par certain iugement vous tenez, que vous n'en sçauez rien, ils vous maintiendront que vous le sçauez. Ouï, et si par vn axiome affirmatif vous asseurez que vous en doutez, ils vous• iront debattant que vous n'en doutez pas; ou que vous ne pouuez iuger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se diuisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l'ignorance. Pourquoy ne leur sera-il1 permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l'vn dire vert, à l'autre iaulne, à eux aussi de doubter? Est-il chose qu'on vous puisse proposer par l'aduouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leur païs, ou par l'institution des• parens, ou par rencontre, comme par vne tempeste, sans iugement et sans choix, voire le plus souuent auant l'aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuuent hypothequez, asseruiz et collez, comme à vne prise qu'ils ne peuuent desmordre: ad quamcumque disciplinam,2 velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt: pourquoy, à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et seruitude? Hoc liberiores et solutiores, quòd integra illis est iudicandi potestas. N'est-ce pas quelque aduantage, de se trouuer• desengagé de la necessité, qui bride les autres? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer en tant d'erreurs que l'humaine fantasie a produictes? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces diuisions seditieuses et querelleuses? Qu'iray-ie choisir? Ce qu'il vous plaira, pourueu que vous3 choisissiez. Voila vne sotte responce: à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arriue: par qui il ne nous est pas permis d'ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, iamais il ne sera si seur, qu'il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas• mieux se tenir hors de cette meslée? Il vous est permis d'espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d'Aristote sur l'eternité de l'ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d'en doubter? S'il est loisible à Panætius de soustenir son iugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement: pourquoy vn sage n'osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu'il a apprinses de ses maistres: establies du• commun consentement de l'eschole, de laquelle il est sectateur et professeur? Si c'est vn enfant qui iuge, il ne sçait que c'est: si c'est vn sçauant, il est præoccuppé. Ils se sont reseruez vn merueilleux aduantage au combat, s'estans deschargez du soin de se couurir. Il ne leur importe qu'on les frappe, pourueu qu'ils1 frappent; et font leurs besongnes de tout. S'ils vainquent, vostre proposition cloche; si vous, la leur: s'ils faillent, ils verifient l'ignorance; si vous faillez, vous la verifiez: s'ils prouuent que rien ne se sçache, il va bien; s'ils ne le sçauent pas prouuer, il est bon de mesmes: Vt quum in eadem re paria contrariis in• partibus momenta inueniuntur, facilius ab vtraque parte assertio sustineatur. Et font estat de trouuer bien plus facilement, pourquoy vne chose soit fausse, que non pas qu'elle soit vraye; et ce qui n'est pas, que ce qui est: et ce qu'ils ne croyent pas, que ce qu'ils croyent. Leurs façons de parler sont, Ie n'establis2 rien: Il n'est non plus ainsi qu'ainsin, ou que ny l'vn ny l'autre: Ie ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout: la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c'est επεχω; c'est à dire, ie soustiens, ie ne bouge. Voyla leurs• refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c'est vne pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de iugement. Ils se seruent de leur raison, pour enquerir et pour debattre: mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera vne perpetuelle confession d'ignorance, vn iugement sans3 pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme. I'exprime cette fantasie autant que ie puis, par ce que plusieurs la trouuent difficile à conceuoir; et les autheurs mesmes la representent vn peu obscurement et diuersement. Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune• façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l'impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts: non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo vti voluit. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou• iugement. Qui fait que ie ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu'on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant vn train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s'accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n'a pas voulu se1 faire pierre ou souche: il a voulu se faire homme viuant, discourant, et raisonnant, iouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se seruant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les priuileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l'homme s'est vsurpé, de• regenter, d'ordonner, d'establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez. Si n'est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suiure assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s'il veut viure. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s'il luy sera vtile: et se plie, à ce que2 le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode: circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d'aller, et se laisser remuer aux apparances, pourueu qu'elles n'ayent point d'expresse contrarieté. Il a vn corps, il a vne ame: les sens le poussent, l'esprit l'agite. Encore qu'il ne treuue point• en soy cette propre et singuliere marque de iuger, et qu'il s'apperçoiue, qu'il ne doit engager son consentement, attendu qu'il peut estre quelque faulx pareil à ce vray: il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d'arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu'en3 la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu'il semble? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l'arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l'ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a• vn merueilleux auancement vers la tranquillité. Gents qui iugent et contrerollent leurs iuges, ne s'y soubsmettent iamais deuëment.
Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? Il n'est rien en l'humaine inuention, où il y ait tant de verisimilitude et d'vtilité. Cette-cy presente l'homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à receuoir d'en hault quelque force estrangere, desgarni d'humaine• science, et d'autant plus apte à loger en soy la diuine, aneantissant son iugement, pour faire plus de place à la foy: ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et obseruances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux; ennemy iuré d'heresie, et s'exemptant par consequent des vaines et irreligieuses1 opinions introduites par les fauces sectes. C'est vne carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu'il luy plaira d'y grauer. Plus nous nous renuoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l'Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu'elles se presentent• à toy, du iour à la iournée: le demeurant est hors de ta cognoissance. Dominus nouit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt. Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d'ignorance: et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouurir,2 que la plus part n'ont pris le visage de l'asseurance que pour auoir meilleure mine. Ils n'ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer iusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, quam docti fingunt magis quàm norunt. Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu'il sçait des Dieux, du• monde, et des hommes, propose d'en parler comme vn homme à vn homme; et qu'il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d'vn autre: car les exactes raisons n'estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l'vn de ses sectateurs a ainsin imité: Vt potero, explicabo: nec tamen, vt Pythius Apollo, certa vt sint3 et fixa, quæ dixero: sed, vt homunculus, probabilia coniectura sequens. Et cela sur le discours du mespris de la mort: discours naturel et populaire. Ailleurs il l'a traduit, sur le propos mesme de Platon. Si fortè, de Deorum natura ortúque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum.• Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui iudicetis: vt, si probabilia dicentur, nihil vltrà requiratis. Aristote nous entasse ordinairement vn grand nombre d'autres opinions, et d'autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se iuge point par authorité et tesmoignage d'autruy. Et pourtant euita religieusement Epicurus d'en alleguer en ses escrits. Cettuy-là• est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçauoir apporte l'occasion de plus doubter. On le void à escient se couurir souuent d'obscurité si espesse et inextricable, qu'on n'y peut rien choisir de son aduis. C'est par effect vn Pyrrhonisme soubs vne forme resolutiue. Oyez la protestation de Cicero,1 qui nous explique la fantasie d'autruy par la sienne. Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus: curiosius id faciunt, quàm necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem apertè iudicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata à Carneade, vsque ad nostram viget ætatem.• Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adiuncta esse dicamus, tanta similitudine, vt in ijs nulla insit certè iudicandi et assentiendi nota. Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n'est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit,2 luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné? Clytomachus affermoit n'auoir iamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a euité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé σχοτεινος? La difficulté est vne monoye que les sçauans employent,• comme les joueurs de passe-passe pour ne descouurir la vanité de leur art: et de laquelle l'humaine bestise se paye aysément. Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes: Omnia enim stolidi magis admirantur amántque, Inuersis quæ sub verbis latitantia cernunt.3
Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la• dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque4 le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre• compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif à celuy-la et supernumeraire. Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas1 pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant, les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant• et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant: et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on.2 Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante, si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict• en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement: iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier: l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux3 perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement• leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les• traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement1 par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des• vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere. Que signifie ce refrein? en2 vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme dit Eurypides, Les œuures de Dieu en diuerses Façons, nous donnent des trauerses. Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures,• comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, Cogitationes mortalium timidæ, et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ. Il ne faut3 pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus• ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray• pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles1 nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. Satius• est superuacua discere, quàm nihil. Tout ainsi qu'en toute pasture il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux, encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy2 comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence,• et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur,3 et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement,• qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur• ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires: Vnicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son1 iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a• esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait2 le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme: sçachant combien nous sommes propres à receuoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.• Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables.3 Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination• pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y4 donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l'exercice de leur estude. Non tam id sensisse• quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse. Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?
Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner1 Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir• ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection,2 receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust. Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque, Progenitor, genitrixque.• Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs3 religions fabuleuses: Dieu par sa misericorde daignant à l'aduenture fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d'vne telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au trauers des fausses images de leurs songes. Non seulement fausses, mais impies aussi et iniurieuses, sont• celles que l'homme a forgé de son inuention. Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu'ils auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration: que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun en amplifiant l'idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce proiect la• deuotion de son peuple: l'attacher à vne religion purement mentale, sans obiect prefix, et sans meslange materiel: il entreprint chose de nul vsage. L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine s'est ainsi pour1 nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels. Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition. Son adoration s'exprime par offices et paroles sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Ie laisse à part les autres arguments qui s'employent à ce subiect. Mais à peine• me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouuements ceremonieux de noz eglises, que les voix accommodées à la deuotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples, d'vne passion religieuse, de tres-vtile effect. De celles ausquelles2 on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy cette cecité vniuerselle, ie me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le soleil, La lumiere commune, L'œil du monde: et si Dieu au chef porte des yeux,• Les rayons du soleil sont ses yeux radieux, Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent, Et les faicts des humains en ce monde regardent: Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons, Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons:3 Qui remplit l'vniuers de ses vertus cognues: Qui d'vn traict de ses yeux nous dissipe les nuës: L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant, En la course d'vn iour tout le ciel tournoyant, Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme:• Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme: En repos sans repos, oysif, et sans seiour, Fils aisné de nature, et le pere du iour. D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece de cette machine, que nous descouurons la plus esloignée de nous:4 et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en entrer en admiration et reuerence. Thales, qui le premier s'enquesta de telle matiere, estima Dieu vn esprit, qui fit d'eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diuerses saisons: et que c'estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense, tousiours mouuant. Anaxagoras le premier a tenu, la description• et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d'vn esprit infini. Alcmæon a donné la diuinité au soleil, à la lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, vn esprit espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses. Parmenide, vn cercle entournant le ciel, et maintenant1 le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n'auoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux: tantost cette nature, qui eslance ces images: et puis, nostre• science et intelligence. Platon dissipe sa creance à diuers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouuoir nommer. Aux Loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes liures il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne2 institution en chasque republique. Xenophon rapporte vn pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut enquerir de la forme de Dieu: et puis il luy fait establir que le soleil est Dieu, et l'ame Dieu: qu'il n'y en a qu'vn, et puis qu'il y en a plusieurs. Speusippus neueu de Platon, fait Dieu certaine• force gouuernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à cette heure, que c'est l'esprit, à cette heure le monde: à cette heure il donne vn autre maistre à ce monde, et à cette heure fait Dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes,3 comme de ses membres: le septiesme et huictiesme, le soleil et la lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses aduis, et en fin priue Dieu de sentiment: et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies: attribuant• l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est Nature ayant la force d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal: laquelle loy est vn animant: et oste les Dieux accoustumez, Iupiter, Iuno, Vesta, Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun auec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le priue de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose.• Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de Nature, tantost la chaleur supreme entourant et enuelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux qui auoyent apporté quelque notable vtilité à l'humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit vn amas confus1 de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflables, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couuert des coups:• reuestus d'vne humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul vsage. Ego Deùm genus esse semper dixi, et dicam cælitum, Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus.
Fiez vous à vostre philosophie: vantez vous d'auoir trouué la2 feue au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de ceruelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diuerses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m'instruisent; ne m'enorgueillissent pas tant comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que• celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogatiue. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subiect, que les escholes: par où nous pouuons apprendre, que la Fortune mesme n'est pas plus diuerse et variable, que nostre raison, ny plus aueugle et inconsiderée. Les choses les3 plus ignorées sont plus propres à estre deifiées. Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse de discours. I'eusse encore plustost suyuy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu; et auons plus de loy d'imaginer ce• qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d'auoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous deuons cognoistre l'imperfection, leur auoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l'amour, et la ialousie, nos membres et nos os, nos fieures et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela• soit party d'vne merueilleuse yuresse de l'entendement humain. Quæ procul vsque adeo diuino ab numine distant, Inque Deûm numero quæ sint indigna videri. Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt: genera, coniugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ:1 nam et perturbatis animis inducuntur: accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d'auoir attribué la diuinité non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté, victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, enuie, vieillesse, misere: à la peur, à la fieure, et à la male fortune, et• autres iniures de nostre vie, fresle et caduque. Quid iuuat hoc, templis nostros inducere mores? O curuæ in terris animæ et cælestium inanes!
Les Ægyptiens d'vne impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent2 autres fois esté hommes: et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à• Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions diuines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption et sa misere: mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l'vn, et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les philosophes espeluchent la hierarchie de leurs Dieux, et font les3 empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, ie ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous• auons en cette vie: Secreti celant calles, et myrtea circùm Sylua tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt. Quand Mahumet promet aux siens vn paradis tapissé, paré d'or et de pierreries, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins, et de4 viures singuliers, ie voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, conuenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection vne vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous• que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la diuinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l'homme, cette pauure creature, eust rien en luy d'applicable à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens1 assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle?
Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que i'ay senti çà bas, cela n'a rien de commun auec l'infinité. Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie• de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçauons ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encore rien. S'il y a quelque chose du mien, il n'y a rien de diuin: si cela n'est autre, que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La2 recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons encores à vn tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouuons dignement conceuoir la grandeur de ces hautes et diuines promesses, si nous les pouuons• aucunement conceuoir. Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. Oeuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul: et ne peut monter en cœur d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en3 rendre capables, on reforme et rechange nostre estre, comme tu dis Platon par tes purifications, ce doit estre d'vn si extreme changement et si vniuersel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous: Hector erat tunc cùm bello certabat, at ille• Tractus ab Æmonio non erat Hector equo; ce sera quelque autre chose qui receura ces recompenses. Quod mutatur, dissoluitur, interit ergo: Traiiciuntur enim partes atque ordine migrant.
Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent• que le fils se pourroit trouuer à cheuaucher sa mere, reuestuë d'vn corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesme espece, les nouueaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs? Des cendres d'vn phœnix s'engendre, dit-on, vn ver,1 et puis vn autre phœnix: ce second phœnix, qui peut imaginer, qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire vn papillon, et de là vn autre ver, qu'il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé vne fois d'estre,• n'est plus: Nec si materiam nostram collegerit ætas Post obitum, rursúmque redegerit, vt sita nunc est, Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ, Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum,2 Interrupta semel cùm sit repetentia nostra. Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l'homme, à qui il touchera de iouyr des recompenses de l'autre vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence. Scilicet auolsus radicibus vt nequit vllam• Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto. Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent, à qui touchera cette iouyssance. Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c'est la mort et ruyne de nostre estre.3 Inter enim iacta est vitaï pausa, vagèque Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes. Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il viuoit, et que la terre les consomme: Et nihil hoc ad nos, qui coitu coniugióque• Corporis atque animæ consistimus vniter apti.
D'auantage, sur quel fondement de leur iustice peuuent les Dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s'offencent4 ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes produict en cette condition fautiue, et que d'vn seul clin de leur volonté, ils le peuuent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, auec grand'apparence de l'humaine raison, s'il ne se couuroit souuent par cette sentence. Qu'il est impossible• d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la mortelle? Elle ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses diuines. Qui le sent plus euidemment que nous? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer:• nous voyons pourtant iournellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se perd, s'embarrasse et s'entraue, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et1 sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle se va diuisant et dissipant en mille routes diuerses. L'homme ne peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et discourir des Dieux, et des demy-Dieux,• que ce n'est à vn homme ignorant de musique, vouloir iuger de ceux qui chantent: ou à vn homme qui ne fut iamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere coniecture, les effects d'vn art qui est hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-ie, faire2 quelque chose pour la grandeur diuine, de l'apparier à l'homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez: luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resiouïr: de nos vestemens à se couurir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et• sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa iustice d'vne inhumaine vengeance: l'esiouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conseruées. Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il auoit3 gaigné sur les ennemis en la Sardeigne: et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerue. Et Alexandre, arriué à l'Ocean Indique, ietta en mer en faueur de Thetis, plusieurs grands vases d'or: remplissant en outre ses autels d'vne boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi: ainsi que plusieurs• nations, et entre autres la nostre, auoyent en vsage ordinaire. Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en auoir faict essay. Sulmone creatos Quattuor hic iuuenes totidem, quos educat Vfens, Viuentes rapit, inferias quos immolet vmbris.4 Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui• l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable, et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de1 Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures• ames: iustice affamée du sang de l'innocence. Tantum religio potuit suadere malorum! Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.2 C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de• son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent commises:3 Et casta incestè nubendi tempore in ipso Hostia concideret mactatu mœsta parentis: et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines, s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis.• Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent? Ioint que ce n'est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre. La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher• et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des1 Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage, l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier? Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij• placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt. Cette contexture naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner2 et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. Vbi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente Domino, manus intulit. Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs• mauuais effects. Sæpius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta.
Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque3 d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? Infirmum Dei fortius est hominibus: et stultum Dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe interrogé• si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que• c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance?1 S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage? Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé,• au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au delà: cette piece n'est rien au prix du tout: Omnia cùm cœlo terráque marique, Nil sunt ad summam summaï totius omnem. C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est2 l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil• bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté: vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide; l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement.3 C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre• chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes, Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt, Non esse vnica, sed numero magis innumerali. Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des4 nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine. D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul et vn, Cùm in summa res nulla sit vna, Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:• et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu. Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,1 Esse alios alibi congressus materiaï, Qualis hic est auido complexu quem tenet æther. Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne• opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration de leur composition: mais immortelles par la determination du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous2 si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux,• en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert: tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à3 la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à• la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau: où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre, et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations, sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur4 noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny• à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous auons taillées et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu• mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut1 suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras• la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons mort, qui soit vie:2 Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν, Το ζην δε θνεισκειν εστι? Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre, de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle• et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment. D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge: comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à3 autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non• est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn. Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire,• Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part1 des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte• du sens de cette syllabe, Hoc? Prenons la clause que la logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et2 que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout• formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur3 seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte, ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes. Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation:• Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément, qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce• mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les1 trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn• Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure. Cras vel atra Nube polum Pater occupato,2 Vel sole puro, non tamen irritum Quodcumque retro est efficiet, neque Diffinget infectúmque reddet, Quod fugiens semel hora vexit. Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir• n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde3 se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix. Mirum quò procedat improbitas cordis humani, paruulo aliquo inuitata successu. Combien insolemment rabroüent Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir• qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des4 nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers,• ou d'vne suitte ordinaire. Magna Dij curant, parua negligunt. Escoutez son exemple: il vous esclaircira de sa raison: Nec in regnis quidem reges omnia minima curant. Comme si à ce Roy là, c'estoit plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne• battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement, se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements et noz mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex magnus in magnis, vt minor non sit in paruis. Nostre arrogance nous remet tousiours1 en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de• la crainte des iugements diuins. Quod beatum æternúmque sit, id nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies, qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et2 profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement, deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent• veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault3 de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames• deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries et inuentions, Quod finxere timent; comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compagnon. Quasi quicquam infelicius sit4 homine, cui sua figmenta dominantur. C'est bien loin d'honorer celuy qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent• canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste1 louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature, et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie. Nosse cui Diuos et cœli numina soli,• Aut soli nescire, datum. Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable. Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le2 monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur. Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous• pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes? Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire3 vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du• monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté. Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et4 l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla• compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines1 tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore, et encore, Non, si te ruperis, inquit. Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant.•