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Derrière le voile

TROISIÈME PARTIE A PAS LENTS

Reading edition

I

Vevey, 12 septembre 1919.

« Amie chérie,

« Aujourd’hui sonnent mes dix-neuf ans. Et, pour fêter l’anniversaire, tout m’est sourires et joies.

« D’abord à l’aube, ce matin, j’ai pu embrasser ma chère petite mère.

« Ensuite, cette aube qui s’épanouit en pleine lumière, c’est sur la terre suisse que je l’admire. Ce qui me rappelle que les hostilités sont enfin closes ! Le monde va respirer ! Et il me semble que la nature même reflète la quiétude rendue à l’univers. Je t’assure que les Dents du Midi, à cette heure, paraissent animées d’une humeur espiègle et jouent à cache-cache à travers les dernières brumes matinales.

« Où et quand te parviendront ces joyeusetés, ma Lynette ?

« Peut-être es-tu lancée déjà dans l’excursion de vacances que préméditait le docteur — sans en avoir encore déterminé le but — lorsque je suis partie de Saint-Germain-en-Laye pour rejoindre maman et miss Marwell ?

« Où que vous soyez, quand t’arrivera ce billet, dis bien à ton cher père que je ne goûte pas un agrément sans reporter vers lui ma reconnaissance.

« Qu’il ne se récrie pas, suivant son habitude, quand j’entonne mes hymnes de remerciements ! Mais si je remonte vers l’origine de mes chances… alors, alors, il me faut, de toute nécessité, inscrire son nom !… Oui, comme dans la vieille chanson : « Le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre le chien, » etc…

« N’est-ce pas en suivant ses instructions que ma mère chérie raffermit sa santé ? N’est-ce pas à Lézins, où il la persuada de séjourner encore une année, qu’elle connut cette délicieuse miss Daisy Marwell, qui, obligée aux mêmes précautions, la prit pour compagne et lui permit de mener, sous des cieux cléments, une existence aussi douce que le permettaient les horribles cahots de la guerre ?

« Et c’est grâce à miss Marwell que, depuis cinq années, je puis passer trois semaines de vacances, près de maman, dans une intimité charmante.

« Miss Marwell est une fée, et mon tuteur, un saint ! Comment ne pas s’estimer bénie quand on est gratifiée de tels patronages et qu’on possède un petit ange de vitrail pour amie ?

« Mille baisers, Lynette, dont tu donneras une part au gent Loys ! Il ne manque que toi à ma félicité de ce matin ! Du moins ai-je voulu t’évoquer !

« Ton démon familier,

« Raymonde. »

L’épistolière ferma vivement l’enveloppe, bondit sur ses pieds, et saisit le feutre léger déposé sur le guéridon. Le soleil, le lac, les palmiers du jardin, les hirondelles, tout l’appelait au dehors. Quatre à quatre, elle descendit un étage et tambourina doucement à une porte.

— Rosalinde !

— Come in, darling ! répondit une voix claire et rieuse.

Le panneau poussé, Raymonde aperçut, contre la fenêtre, sa mère, penchée vers une table où s’éparpillaient des cartes illustrées et des feuillets.

— Je dérange ! Pardon ! Je m’en vais !

Mais, d’un vaste fauteuil, couvert de cretonne à ramages, la voix rieuse s’éleva, entre des volutes de fumée bleuâtre, fleurant une fine odeur de tabac oriental.

— Plaignez votre maman, Rosalinde ! J’avais le cerveau débrouillé, au réveil ! Alors nous en sommes à la douzième lettre ! Tante Daisy devait beaucoup de réponses. Mme Airvault va prendre en grippe les Marwell de toutes les générations. Si mes yeux étaient moins mauvais, je n’abuserais pas ainsi de sa complaisance !

— Et que ferais-je alors ? dit Madeleine affectueusement. Vous vous ingéniez à m’éviter toute peine.

— Eh bien ! darling, à mon exemple, vous apprécieriez le far niente ! Far niente ! Il faut avoir vécu en Italie pour comprendre ce délice. Far niente ! Boire le soleil, s’engourdir, ne plus penser ! Presque le nirvana !

Et miss Marwell éclata de son joli rire, si juvénile qu’on s’étonnait de voir des cheveux de neige à la créature fantastique, frêle et mignonne, qui jetait ces trilles perlés.

Raymonde s’approcha et baisa respectueusement la main fluette, pendante sur la cretonne fleurie.

— Far niente ! Je doute, princesse Titania, que vous vous donniez souvent ce loisir, car cessez-vous jamais de chercher quel bienfait commettra cette main-là ?

— C’est la gauche ! Elle n’est utile qu’à manier la fourchette et à tenir le violon ! s’écria miss Marwell. Ah ! my dear, j’ai pitié de vos jambes, trop souvent au repos, entre nous ! Exercez-les en portant ce fatras à la poste ! Vous avez une grande heure libre jusqu’au lunch ! Mais…

Raymonde, rappelée par ce mot, s’arrêtait sur le seuil :

— Mais, recommandait emphatiquement miss Daisy, n’écoutez ni Faust, ni Don Juan, s’ils se trouvent sur votre passage et vous proposent leur bras !

— Si ! J’écouterai pour répondre : Messeigneurs, bien obligée je vous suis ! Mais on voit bien que vous sortez d’un autre siècle ! Vous êtes des vieux messieurs très démodés. Les hommes et les femmes ne se donnent plus le bras que dans les cortèges de noces, ou pour passer du salon dans la salle à manger. Et dans la rue, je préfère de beaucoup marcher à mon pas !

Là-dessus, la jeune fille esquissa une bouffonne révérence, qui redoubla l’hilarité de miss Daisy, et elle sortit, suivie par le regard tendre et heureux de sa mère.

Raymonde eut vite fait de traverser le jardin et de gagner le quai ; là elle ralentit son allure. Pouvait-on se rassasier du tableau où s’épandaient encore les douceurs de l’été ?

Les voiles triangulaires, les cygnes, les mouettes, éparpillaient des blancheurs errantes entre l’azur du ciel et celui du lac. Et pour cerner l’horizon, les montagnes dressaient des crêtes déchiquetées, transparentes comme du cristal, tandis que les hauteurs plus proches de la rive découpaient les lignes sévères de leurs pentes, boisées ou rocheuses.

Les rues de la vieille ville, qui gardent si heureusement un archaïsme local malgré les inévitables transformations modernes, intéressaient aussi la flâneuse. Elle se complut à muser quelque temps entre les éventaires fleuris du grand marché. Cependant, les lettres englouties dans une boîte, Raymonde biaisa de nouveau vers le lac, attirée irrésistiblement par la magie de l’eau et des mouvants mirages.

Une grande paix l’enveloppait — la paix heureuse où la pensée se tait, voluptueusement inerte. Tout ce que son regard rencontrait l’amusait, lui paraissait aimable et ami, même le voiturier jovial charriant des futailles, même ce chien jaune assoupi devant une porte, ces pigeons, ces moineaux, mendiants de terre, et les hardies corsaires ailées, les mouettes, poursuivant de leurs tourbillons et de leurs cris rapaces le steamer qui s’éloignait de la Tour-de-Peilz, sous un panache de fumée.

Chaque ombre des nuées variait la scène, faisant courir des frémissements colorés sur les cimes et les eaux profondes. Raymonde s’accouda au parapet, ravie dans sa contemplation. Des gens passèrent, d’autres s’approchèrent, sans qu’elle daignât y prendre garde. Tout à coup, elle tressaillit violemment. Une voix lui soufflait à l’oreille :

— Ne mange pas tout le paysage avec tes énormes yeux, gourmande ! Laisses-en pour les autres !

— Évelyne ! cria-t-elle, dans l’émerveillement d’un prodige.

C’était bien le délicieux visage, nimbé d’or fin, qui frôlait sa joue ! Et le petit Loys déjà lui tiraillait énergiquement le bras.

Raymonde, interdite, en se détournant, ne découvrit pas ceux qui eussent pu accompagner le frère et la sœur, c’est-à-dire M. et Mme Davier, mais deux grandes fillettes, grimaçantes et rougissantes, Mariette et Suzie Desroches, et un jeune homme, brun de cheveux, bronzé de peau, portant à la boutonnière le ruban vert et rouge de la croix de guerre, qui se tenait droit et sérieux durant l’accostage.

— Je viens de t’écrire, Évelyne ! Cinquante centimes de perdus ! Comment te trouves-tu ici sans crier gare ?

— Par le bon plaisir de nos papas docteurs, qui ont voulu visiter certain ami de la Faculté de Lausanne ! Je crois, entre nous, qu’ils étaient enchantés de mettre le pied hors des frontières !

— Et nous donc ! firent les petites Desroches.

— Alors, par faveur grande, malgré les passeports exigés, les marmots des deux familles ont été admis à visiter les bords du Léman, pendant quatre jours. Oh ! ajoutait Évelyne, suis-je étourdie ! Le plaisir de la surprise me fait négliger l’étiquette ! Au fait, M. Valentin Clozel a peut-être déjà rencontré Mlle Raymonde Airvault chez notre amie commune, Mme Forestier ?

— J’ai eu cet honneur ! dit le jeune homme, s’inclinant.

— Je m’en souviens, en effet ! murmura Raymonde, répondant au salut.

Un carillon annonçait midi. La jeune fille laissa dans le vague les réminiscences :

— Ah ! mon Dieu ! l’heure du lunch ! Je devrais être rentrée ! De quel côté vous dirigez-vous ?

— Nous sommes descendus à l’hôtel proche du débarcadère. On le voit d’ici…

— L’hôtel de la Grande-Bretagne ? Mais c’est le nôtre.

Au lieu de se réjouir, les deux jeunes filles parurent également embarrassées. Le nuage qui ternit les grands yeux noirs obscurcit les tendres prunelles bleues.

La coïncidence — sur laquelle s’extasiait le petit Loys — menaçait de devenir gênante. Mme Davier se trouverait certainement au déjeuner. L’expectative d’une confrontation avec la femme, hostile et dédaigneuse, qui pouvait humilier sa mère, glaçait la jeune fille jusqu’au creux des os.

Elle-même, dans le cours des dernières années, avait dû supporter, à diverses reprises, cette épreuve réfrigérante. Un allié inopiné l’avait soutenue, et facilitait la continuité de ses relations avec Évelyne, après que celle-ci fut sortie de la pension Duluc.

Loys, introduit par son père chez Mme Forestier, s’était pris d’amour tendre pour la vieille dame et le petit monde dont elle s’entourait. Raymonde Airvault, bras droit maintenant de Mlle Duluc, n’abandonnait pas la bonne voisine, et, les après-midi de jeudi, continuait d’animer les innocents divertissements. Le petit Loys se toqua de l’amie de sa sœur. Les critiques et les ironies maternelles ne le dissuadèrent pas de cet engouement intempestif. Force fut de laisser le garçonnet à sa passion.

Câlin et doux, mais de santé fragile et inconstante, le malheureux gamin devenait forcément impulsif et irritable. Loys était de ces oiselets débiles à qui toute bouffée d’air apporte une bactérie quelconque. Il semblait qu’un dieu malicieux eût voulu faire, du pauvre petit, un démenti vivant à la science médicale et à l’infaillibilité de l’hygiène.

Pâli par une récente fièvre de croissance, Loys gambadait près de Raymonde, au centre du groupe qui, sans empressement, s’acheminait vers la grille de l’hôtel.

— Ah ! veine ! s’exclama le garçon, une charmeuse d’oiseaux !

Une personne menue, habillée de laine blanche, debout devant le parapet, lançait du pain aux cygnes, environnée de piailleries aiguës et d’un tournoiement de longues ailes souples.

— Miss Marwell ! avertit Raymonde à demi-voix. Ne dirait-on pas un Reynolds, avec ces beaux cheveux poudrés à frimas, ce profil délicat et ce collier de velours noir !

Puis, entraînant Évelyne :

— Oh ! chère miss Marwell, si vous saviez ce qui m’est arrivé dans cette courte promenade ? Des péripéties de cinéma ! Voici que le Destin amène vers moi, à l’improviste, mon amie la plus chère, Évelyne Davier.

— Fille de votre tuteur ! Oh ! je connais ! dit aimablement miss Daisy. Je me figurais bien ainsi la Clélie de ma Rosalinde ! Vous saurez que Raymonde figure en vérité pour moi la Rosalinde de notre Shakespeare.

Elle écouta, avec une affable patience, les noms précipitamment débités par Raymonde, distribuant des poignées de main aux gauches fillettes ; mais quand vint le tour de Valentin Clozel, présenté le dernier, son regard se posa, approbateur, sur le ruban de la boutonnière.

— Un soldat et un brave ! Je m’honore ! prononça-t-elle gravement.

Les mouettes, un instant négligées, revenaient effrontément à la charge.

Leur amie émietta la miche déposée sur le parapet et lança les bribes, d’une volée, à la troupe folâtre.

— Elles sont si gentilles, n’est-ce pas ? Je crois qu’elles sont appointées par la République helvétique pour égayer le Léman ! I am afraid of that, indeed ! (J’en ai peur, réellement !)

— No ! répliqua Clozel, desserrant enfin les dents. Don’t fear that ! They are too nice to be administrative ones ! (Ne craignez pas cela ! Elles sont trop jolies pour appartenir à une administration.)

Miss Marwell frotta joyeusement ses petites mains pour en détacher les dernières mies.

— Oh ! you speak english very well. Je vous croyais un peu Jacques le Taciturne.

— Often I am so ! (Souvent je le suis !)

Tout en badinant, la vive et spirituelle Anglaise dirigeait ses pas vers l’hôtel, escortée de ses jeunes compagnons, et traversait lentement le parterre sans cesser de causer avec Valentin Clozel. Ainsi Mme Davier, qui attendait sous la véranda, près de Mme Desroches, le retour de la petite bande, vit s’avancer, à ses yeux ébahis, cette reine poudrée à frimas derrière laquelle se tenait, telle qu’une déférente demoiselle d’honneur, Raymonde Airvault.

Celle-ci adressait à quelqu’un, qui se trouvait à une autre porte, un tendre coup d’œil rapide. Instantanément, à son intime confusion, Fulvie détermina l’identité de la dame grisonnante, au visage fin et doux, qui, tout à l’heure, dans le salon, sur sa demande, la renseignait sur les excursions du Mont-Pellerin et des Avants. Gaffe ! Bévue ! La femme à laquelle elle s’adressait, confiante, et qui lui répondait avec la simplicité aisée d’une personne bien née, ne serait autre que cette Airvault, dont elle eût refusé le salut à Versailles ?

Le vague souvenir que Mme Davier conservait de Madeleine, entrevue à peine quelques années auparavant, se précisait, foudroyant.

Le pire était qu’après la courte conversation dans le drawing-room, Fulvie avait louangé la complaisance et le bon ton de l’inconnue en déclarant à Mme Desroches : — Qu’il est agréable de se trouver entre gens de même éducation !

La gaffe ! La gaffe !

Et voici qu’Évelyne et Loys ramenaient entre eux cette peste de Raymonde, dont tous deux étaient coiffés. Et la belle-fille, gênée, rougissante, se croyait obligée de nommer en bégayant cette miss N’Importe Quoi dont la belle-mère se souciait comme de Marie Tudor ! Et il lui fallait subir salamalecs, compliments, batifolages, et garder contenance correcte, de peur d’affoler cette benoîte et niaise mère Desroches, qui n’entendait goutte à rien, ou d’offusquer ce Valentin Clozel, qu’on avait des raisons graves de ménager, et qui, assez raide et silencieux d’ordinaire, paraissait dégelé par cette bizarre Anglaise qui riait comme une petite fille, mais dont l’œil pénétrant vous vrillait ainsi qu’une pointe d’aiguille.

C’était plus de vexations que n’en pouvait tolérer la nature entière de Fulvie. Heureusement, le déjeuner, servi par petites tables, vint lui fournir un répit opportun.

Raymonde, en arrivant à sa place, y trouva une gerbe de glaïeuls et de roses. La délicate et gracieuse miss Daisy n’avait garde d’oublier l’anniversaire de sa petite amie. La joie, l’émotion, allumèrent mille étincelles dans les grands yeux qu’Évelyne, admirative, appelait « des soleils noirs ». « Des yeux capables d’incendier Rome », définissait, un jour, un vieil académicien madrigalisant, ami de Mme Forestier.

De sa place, Mme Davier vit l’illumination éblouissante : elle aimait les changeantes expressions de ces immenses prunelles, à la fois sombres et brillantes, où se reflétaient toutes les flammes du sentiment. Mais, aujourd’hui, la modeste et douce jeune fille sentit un trouble indéfinissable se mêler à son plaisir esthétique.

Tout à coup Raymonde lui apparaissait comme si elle l’apercevait pour la première fois. Évelyne perdit notion de l’aspect accoutumé ; elle examina curieusement, ainsi qu’on le ferait dans une salle de théâtre, au bout d’une lorgnette, la jeune personne assise vis-à-vis d’elle.

Taille moyenne, mais dégagée et souple sous la simple robe de laine beige brodée de brun au col et à la ceinture, qui laissait nus les bras ronds. Traits irréguliers — mais une intensité de vie étonnante sur la mobile physionomie, où alternaient nuages et rayons, comme dans un ciel orageux ! Vision captivante et séduisante, assurément ! Quel effet devait-elle produire sur le spectateur moins habitué ?

Par un réflexe involontaire, Mlle Davier tourna la tête vers le compagnon assis à sa gauche. Le profil était abaissé vers l’assiette ; mais, furtif, le regard gris, strié de brun, s’échappait, attiré vers le brillant point de mire : l’ardent petit visage aux yeux ensoleillés.

Évelyne eut l’étrange sensation qu’un grand creux se produisait soudain dans sa poitrine et que son cœur, contracté, devenait dur et inerte. Quelques minutes, elle demeura muette, le cou ployé. Puis elle chercha dans la glace de la paroi sa propre image : une figure longuette, un peu pâle, des yeux bleu de lin, des ondes dorées sous le chapeau de paille marron, des épaules tombantes, un ensemble élégant, plaisant peut-être.

Peut-être !…

Elle se sourit, avec mélancolie :

— Si j’étais homme ?… Entre les deux ?…

Répondant à sa question secrète, Mlle Davier eut un mouvement que Valentin Clozel prit pour un geste de négation.

— Vous refusez les pêches ? Vous avez tort, mademoiselle ! Elles sont excellentes.

A ce moment, Mme Davier, voyant Mme Desroches occupée à déguster un dessert copieux, se levait et avertissait à voix basse la friande dame :

— Demeurez tranquille. J’ai promis à mon mari de lui téléphoner à l’heure du déjeuner.

Quelques minutes plus tard, elle revenait, congestionnée et animée.

— A la bonne heure ! Les communications ici ne se font pas attendre ! Eh bien ! nous partons tout à l’heure par le tramway ou le bateau. Ces messieurs nous rejoignent tantôt à Montreux.

— Comment ! se récria Mme Desroches interloquée. Je croyais que le rendez-vous était fixé ici, qu’il restait seulement à indiquer l’hôtel !

— Nos époux en décident autrement ! répliqua légèrement Fulvie. Nous n’avons qu’à nous incliner devant leurs ordres.

— Sans doute ! Mais nous allons manquer la visite de Vevey ! déplora la bonne Mme Desroches. C’est dommage !

— C’est dommage ! répétèrent Loys et les petites filles, en regardant Raymonde et miss Marwell.

Valentin Clozel ne regarda personne et ne dit rien.

Mme Davier réglait déjà l’addition, un sourire méphistophélique au coin des lèvres. L’explication finale, à Montreux, offrirait sans doute quelque ambiguïté. Mais l’essentiel était de fuir promptement une promiscuité gênante et irritante. Et elle s’applaudissait d’en arriver à ses fins par une manœuvre aussi audacieuse qu’expéditive.

II

Miss Marwell, remontée dans ses appartements, en compagnie de Mme Airvault, Raymonde, victime des convenances, resta seule exposée à l’ennui des adieux — d’ailleurs fort abrégés. Quand elle entra dans la chambre de miss Daisy, elle vit cette dernière, guignant derrière son rideau le départ des excursionnistes, tout en allumant une cigarette.

— Bon voyage ! Je n’aime pas du tout la madame Junon brune, qui est la femme de votre tuteur. Elle doit le réduire à l’état de prince consort !

— Oh ! pas tout à fait !… c’est-à-dire pas du tout !… Mme Davier paraît altière, intimidante… mais elle a participé à beaucoup d’œuvres très bonnes pendant la guerre !

Miss Daisy, d’un geste, chassa le souvenir de Junon :

— Quant à Clélie, elle est jolie et douce, comme un iris blanc. Sans doute est-elle engagée au jeune homme sympathique ?

Raymonde ouvrit sa boîte à ouvrage.

— Je le crois… et l’espère ! répondit-elle, d’une voix posée. Les deux familles sont liées depuis longtemps. M. Clozel appartient à une lignée de célèbres éditeurs, établie depuis plus d’un siècle, et qui publia surtout des ouvrages scientifiques et médicaux. Il y eut un docteur Clozel qui fut, à l’Académie de Médecine, le collègue du docteur Forestier. Je sais tout cela par Mme Forestier elle-même.

— C’est chez elle que tu avais fait la connaissance de ce jeune homme ? demanda Madeleine.

— Mais oui ! Tous ceux qui furent, enfants, des habitués de la bonne maison, retournent volontiers, plus grands, à la source des agréables souvenirs.

La jeune fille parlait du ton le plus naturel, avec un enjouement calme, tout en dépliant une broderie. Mais, se ravisant, elle repiqua son aiguille pour proposer à miss Marwell :

— J’y songe ! Peut-être vous plairait-il d’entendre la suite de l’Enfant à la Balustrade ?

— Oh ! si vous n’êtes pas fatiguée, volontiers j’écouterai ! Merci ! J’aime ce petit garçon qui se bat avec le linge de la lessive !

Tandis que Raymonde, penchée vers le volume, continuait le charmant récit, Madeleine, pensive, considérait sa fille à la dérobée. Un pressentiment vague, une appréhension s’insinuaient chez la mère. Elle prenait conscience, d’une façon plus frappante, des changements survenus avec les années, et qui modifiaient l’âme de son enfant, jadis à l’unisson de la sienne. Elle n’avait pu surveiller le travail journalier de l’expérience. Que de sacrifices précieux entraînait la séparation !

— Oh ! la fine psychologie ! remarquait miss Marwell. Relisez, je vous prie, la dernière phrase.

Raymonde sursauta, comme réveillée. Elle rougit, en reprenant le passage qu’elle venait de lire avec une évidente distraction, la pensée rôdant ailleurs :

« Des personnes causent entre elles, et les mots aussitôt dits s’évaporent. Telle personne et telle autre causent, et il semble qu’entre leurs bouches, les mots demeurent. Ils demeurent…

— Je l’ai souvent observé ! approuva miss Daisy. C’est le début de l’amour qui s’ignore.

Madeleine soupira. Ce lien invisible, immatériel, projeté entre deux êtres, était-il besoin de paroles même pour le tisser ? Un échange de regards suffit. Ne croyait-elle pas avoir surpris ce phénomène, à l’heure précédente, entre un inconnu et l’enfant chérie ?

Cependant elle pouvait se méprendre. Aussi se défendit-elle d’intervenir. Une interrogation maladroite risquait de donner vie aux choses confuses, enfouies dans le nébuleux de l’inconscient. Madeleine n’osa tenter l’épreuve. Mais, plus que jamais, elle s’alarma et se lamenta en voyant arriver le terme de la réunion annuelle.

La dernière semaine s’entamait. En arrachant le feuillet de l’éphéméride, la mère ne put retenir sa plainte.

— Ah ! mon Dieu ! plus que six jours ! Et il faudra endurer encore la cruelle cassure !

Raymonde l’enlaça de ses deux bras ; de grosses larmes constellèrent, ainsi que des gouttes de rosée, les larges prunelles brillantes.

— Oh ! maman chérie, j’espère, cette fois ! Le docteur Davier travaille à notre rapprochement, tu le sais bien ! S’il réussit à fonder cette œuvre d’assistance à laquelle s’associe déjà Mme Forestier, la direction de la maison de Marly te sera dévolue. Alors je te retrouverais chaque soir ! Par le train, ou à bicyclette par les beaux jours, ce sera facile ! Quel bonheur d’être ensemble, enfin !

— Tu sais bien que je n’ose jamais admettre d’espérances ! Trop de fois, j’ai été désabusée ! fit tristement Madeleine. Supportons ! Subissons ! Voilà ce que je me répète seulement, en demandant à Dieu les forces nécessaires !

Encore une feuille d’enlevée au calendrier. Et, vers l’heure du lunch, miss Marwell, pénétrant dans le salon, vit quelqu’un s’incliner devant elle.

— Ah ! vous nous revenez ! s’écria-t-elle avec entrain. C’est gentil !

Valentin Clozel commença une explication un peu diffuse.

— Oui, j’étais chargé d’affaires pour la maison. Je devais me faire connaître à des collaborateurs, des correspondants. La rencontre des familles amies, à Lausanne, m’a fait négliger ces questions, quelques jours… Alors il me faut revenir sur mes pas !

— Parfaitement ! opina miss Marwell avec gravité. Business ! Business !

Clozel, cependant, saluait Raymonde Airvault qui, demeurée debout près de la table, feuilletait, d’un doigt fébrile, un album de publicité. Madeleine entrait dans le drawing-room, à cet instant. Elle saisit la fugace rougeur des deux jeunes visages qui, tout aussitôt, se creusaient et pâlissaient.

La mère, profondément remuée, rendit en silence le salut respectueux du jeune homme. Miss Marwell appela le nouveau venu par la baie.

— Regardez ! La montagne s’est habillée en ses atours d’hiver pour votre retour ! Il a neigé, la nuit dernière. Gris et blanc, ce matin ! Un effet polaire ! Enchanteur, is it not ?

— Oui, j’aime tous les aspects de la montagne et du lac ! Nous venions, chaque année, sur les bords du Léman, avant la guerre. C’est, à mon sens, le plus romantique, le plus vivant de tous les lacs suisses. Tant de souvenirs le peuplent : Rousseau, Byron, Senancour !

— Oh ! vous êtes littéraire !

— Oui, comme un livret-guide ! fit le jeune homme, riant. Mais il me faut être littéraire et scientifique pour soutenir dignement l’œuvre paternelle !

— C’est vrai ! Vous êtes publisher ?

— De naissance ! Les Clozel exercent le métier d’éditeurs depuis plus d’un siècle et demi. Mais aujourd’hui la profession comporte des exigences plus lourdes, en raison des acquisitions incessantes de toutes les sciences — physiques ou métaphysiques.

Ces explications étaient, en réalité, dédiées à Mme Airvault, vers laquelle le jeune homme se détournait. Raymonde continuait d’ouvrir et de refermer des annuaires de commerce, des indicateurs de chemins de fer, et s’attentionnait à étudier des modèles de tracteurs agricoles ou des gravures de modes.

… Pendant quarante-huit heures, Valentin Clozel resta commensal de l’Hôtel de la Grande-Bretagne, disparaissant entre les repas, mais consacrant fidèlement ses soirées à converser avec miss Marwell.

— Mon flirt ! disait triomphalement Titania, faisant sonner son aimable rire en grelot d’argent.

Mais, ainsi parlant, elle envoyait une malicieuse chiquenaude dans la direction de Rosalinde…

La pluie tomba, tout le matin du troisième jour, escamotant le paysage. Plus d’autre horizon que les masses humides. Une éclaircie se produisant enfin, vers le milieu de l’après-midi, Raymonde fut déléguée à plusieurs courses en ville : chemist, perfumer, etc. Les diverses missions accomplies, la jeune fille se trouvait à proximité de la terrasse Saint-Martin. Elle céda à la tentation d’y monter. Elle aimait ce belvédère dominant un vaste cercle, et d’où le rêve s’élançait, comme d’un tremplin idéal.

Aujourd’hui, lumière et lignes se brouillaient dans une grisaille presque uniforme. D’innombrables coulées bleuâtres indiquaient seulement les reliefs. Les glaciers des cimes lointaines, çà et là, révélaient faiblement leurs névés entre les vapeurs flottantes. Cette monotonie de l’espace parut désolante comme le désert du néant à l’âme passionnée. Raymonde crut apercevoir, dans le morne infini, l’image de son avenir, et son cœur sombra d’angoisse. Elle s’assit près de l’église, et son regard chercha dans le vide une clarté d’espoir.

Une forme humaine se dressa soudain, projetant de la vie dans cette perspective morte. Mlle Airvault jeta un léger cri.

— Ne vous effrayez pas ! dit Valentin Clozel, et ne vous indignez pas non plus, si je vous avoue que je vous guette, depuis mon arrivée ici, avec une patience d’apache. Mais vous êtes toujours accompagnée. Et j’imagine que vous vous méfiez de moi, que vous me fuyez.

Elle murmura d’une voix indistincte :

— Pourquoi désirez-vous tant causer avec moi ?

— Parce que j’ai beaucoup de choses à vous dire ! répliqua-t-il résolument. J’attends le moment propice depuis des mois. Cette occasion désirée, j’ai cru la saisir, un jour, chez Mme Forestier. Mais je fus dérangé… Et puis la guerre n’était pas finie. Je me fis scrupule de vous troubler. Et je déchirai la lettre où je vous déclarais que vous voir, vous entendre, c’était une jouissance jamais éprouvée et dont je ne me lasserais jamais ! Voilà !

Elle se détourna davantage. Mais elle ne parvenait pas à réprimer le tremblement qui l’agitait toute. Ses lèvres pâlies articulèrent :

— Ce n’est pas bien de parler ainsi… à la meilleure amie de la chère Évelyne.

— Évelyne ! répéta Valentin avec l’accent du plus profond étonnement. Pourquoi me nommer Évelyne Davier ? Elle n’a rien à faire avec la question dont je vous entretiens.

— Si, si !… Tout le monde suppose… Et ses parents, les vôtres croient peut-être… C’est si naturel !… Je ne veux pas être une cause de chagrin pour elle… ni pour son père.

Le jeune homme s’irrita.

— Mais Évelyne n’est pour moi qu’une gentille camarade… Je me moque de ce que le monde suppose… et même de ce que les familles combinent, du moment que mon bonheur personnel est en jeu. Ce que je sais pertinemment, c’est que vous m’avez conquis sans le chercher. Pourquoi n’ai-je plus vu que vous, subitement, dans le salon Forestier, un jour que vous organisiez une charade pour les petits ? Vos yeux, vos gestes, votre voix si gaie et si chaude… tout cela me poursuivit dès lors. Je compris la passion foudroyante de Roméo. Point n’est besoin de comparaisons romantiques ! Je vous aime de toutes mes forces. Ces deux jours, passés dans votre ombre, ont encore accru mon sentiment. Tout ce que je sais de vous me charme ! Croyez-vous pouvoir m’aimer un peu, comme moi, je vous aime tant ?…

Frissonnante, Raymonde essaya de couvrir de ses mains le flamboiement qui la brûlait du front au cou. Valentin saisit victorieusement les poignets blancs et dégagea le visage dont les paupières palpitantes dérobèrent le regard.

— Ma chère aimée !… Je crains de m’illusionner. Cependant, j’espère… Répondez ! M’aimez-vous ?

— Je vous en supplie, fit-elle très bas. Ne me tourmentez pas ainsi ! Ce que vous voulez est… généreux, mais irréalisable… Je suis une modeste institutrice… Vos parents doivent désirer pour vous une alliance… plus appropriée à leur situation.

— Cela n’entre pas en compte, je le répète ! Mes parents sont de braves gens… Ils se sont mariés eux-mêmes par inclination… Puis, hélas ! je demeure leur enfant unique. Mon frère aîné a été tué au début de la guerre ; ma jeune sœur est morte de la grippe l’hiver dernier. Quand j’amènerai une fille aimante et bonne dans leur maison en deuil, ils lui ouvriront les bras !

La suggestion de l’heureuse vision entraînait le jeune homme à un élan que Raymonde, éperdue, esquiva :

— Je vous en conjure, réfléchissez !

— Je réfléchis depuis des mois. L’heure est venue d’agir ! On n’a jamais trop de temps devant soi pour être heureux !

— Ayez pitié de moi ! dit-elle alors, les mains jointes.

Valentin recula d’un pas ; avec une inquiète attention, il considéra la face bouleversée de celle qui le suppliait.

— Vous êtes sincère ! reprenait-elle. Vous parlez avec décision, et vous pensez que toutes choses s’arrangeront à votre gré. Moi, tout au contraire, je crains, parce que j’ai déjà connu trop de déboires et de peines. N’entamez pas ma force en me faisant accepter trop vite des rêves qui me laisseraient, s’ils s’évanouissaient, sans courage pour ma tâche. J’avais deviné… oui, presque ! les sentiments que vous venez d’exprimer, parce que… moi-même…

— Oh ! Raymonde ! Raymonde ! je ne me trompais donc pas !

— Non ! non ! Mais… je craignais pour Évelyne… Je me haïrais de la faire souffrir ! Et puis, avant tout… vous m’entendez bien, il y a maman ! Maman qui a tant souffert et d’une façon si poignante, si imméritée ! Vous ne savez pas tout de nous ! Je ne veux pas que ma chère mère soit jamais humiliée ! Je préférerais ne jamais me marier !… c’est pour cela que je vous redis : Réfléchissez… Soyez prudent ! Ayez pitié de moi !

Valentin demeurait immobile, perplexe et stupéfié. Ces phrases agitées, mais pleines de sens et de volonté, tombaient en froids glaçons dans son âme exaltée.

Le masque viril, aux linéaments réguliers, sculpté comme dans la pierre par quatre ans de fatigues et de dangers, se resserrait, durci par l’effort mental. Ainsi devait-il paraître, sous le casque, aux heures guerrières ! Cette lutte intense, au surplus, ne déchaînait-elle pas autant d’idées en conflit qu’un départ pour l’assaut, et le même désir de vaincre ?

Le jeune homme eut besoin de toute son énergie pour dominer ce tumulte intérieur. Mais son amour sortait plus ferme et plus grand du combat.

— Raymonde, fit-il avec gravité, les paroles que nous venons d’échanger valent des promesses. Vous avez raison. Je veux que vous soyez désirée, appelée. J’agirai en conséquence, avec la circonspection que vous me recommandez ! C’est déjà être heureux que de croire le bonheur possible ! Ah ! ma petite bien-aimée !… Je vais partir dès ce soir ! mais je prendrai congé sans que vous soyez là. Car je ne saurais pas dissimuler mon ivresse ! Au revoir !… Je vous emporte dans mon cœur !

Elle n’eut pas besoin de répondre. Son regard exprimait tout ce que la voix n’eût su traduire.

… Une heure plus tard, Valentin Clozel annonçait son brusque départ à miss Marwell et à Mme Airvault. Raymonde, malencontreusement remontée dans sa chambre, après le thé, pour liquider sa correspondance attardée, ne se trouvait pas présente. Le jeune homme, très correct, regretta de ne pouvoir offrir ses hommages à Mlle Airvault et pria les deux dames de lui servir d’interprète.

— Vous la retrouverez à Saint-Germain ! fit malicieusement miss Daisy… Tandis que, nous autres, nous serons privées pour longtemps du plaisir de vous revoir !

— Peut-être ! Je voyagerai, le semestre prochain, pour secouer les dernières traces de poudre et de boue des tranchées et poursuivre mon initiation professionnelle !

— Alors, si le destin vous amène du côté de Menton, n’oubliez pas que nous comptons passer l’hiver et le printemps sur la montagne, en face la mer !

— A merveille ! Je rêve de gagner Gênes et Milan par la magnifique route de la Riviera !

— Voyez comme tout s’arrange ! s’extasia la taquine fée Titania. Vous nous apporterez des nouvelles de notre Raymonde, won’t you ?

III

— Alors, chère enfant, c’est bien décidé : vous ne m’accompagnez pas à Paris, ce tantôt ?

— Mais, petite mère, mon après-midi est engagée. Je ne voudrais pas manquer ce cours de puériculture qui, vous le savez, m’intéresse tellement !

— Je le sais ! C’est pourquoi je n’insiste pas davantage ! Ah ! si Antoinette de Gatrey ne m’avait téléphoné, ce matin ! Mais elle désire mon avis pour l’agencement de son nouvel appartement. Elle est si peu pratique, la pauvre ! Et puis, il y a le bottier, le fourreur et mille corvées !

Mme Davier inscrivait des indications sur son agenda, qu’elle renfermait dans un sac de broderie de perles au fermoir d’or.

— Peut-être dînerai-je avec Antoinette. Ne vous inquiétez donc pas si je rentre un peu tard.

— Bien, petite mère. Restez tranquillement à vos affaires. C’est si fatigant de courir Paris ! Je surveillerai les devoirs de Loys quand il rentrera du lycée.

— Merci, Évelyne !

Et Mme Davier ajouta, avec l’envie irraisonnée d’être agréable en quelque chose à la jeune fille :

— Si j’en trouve le temps, j’irai jusqu’à la rue de Tournon, pour le mardi de cette bonne Mme Clozel.

— Elle sera certainement heureuse de vous voir ! répondit Évelyne avec simplicité.

C’était jour de consultation. La sonnette ne cessait de retentir. Sans revoir son mari, Mme Davier monta dans l’auto qui la transporta à la gare.

Tandis que le train l’emmenait vers la capitale, un sourd malaise tourmentait ses esprits. Tous les motifs allégués pour ce déplacement n’étaient que mensonges. Et les yeux purs et sincères d’Évelyne émouvaient en elle un sentiment d’humiliation, presque un regret.

En définitive, qu’allait-elle faire à Paris ? Tout bonnement, retrouver son frère, qui l’introduirait dans un dancing réputé. Son manteau de fourrure cachait la tunique constellée d’acier qui la moulait.

Le proposition chuchotée par Stany avait réveillé chez la jeune femme un avide désir de s’échapper du logis trop bourgeois, de replonger dans l’atmosphère capiteuse, de goûter au plaisir violent qui anesthésie à force d’ivresse, comme un soporifique.

Depuis quelque temps, Fulvie était obligée de constater un phénomène effarant. Entre l’époux qui se dépensait à des tâches austères et la jeune fille, gracieuse et bonne, qui montrait dans les moindres choses, sans y prétendre, la passion du dévouement, la conscience déprimante d’une infériorité morale s’imposait trop souvent à l’orgueilleuse femme. Une lente transformation s’opérait en elle, atténuant ses virulences, sapant l’égoïsme impérieux et exigeant de son caractère. Mais elle regimbait, résistait à l’évolution, accusait l’assoupissement de la vie familiale, qui rouillait ses ressorts, diminuait en elle l’énergie, peut-être la jeunesse.

Et elle voulait retenir son véritable soi, cette personnalité mentale à laquelle on est habitué comme à l’image physique reflétée par la psyché. Elle cherchait à retrouver la Fulvie audacieuse et impériale, cueillant à la ronde l’admiration et le désir des regards, la Fulvie devant laquelle tombaient en moissons les hommages, comme les fleurs venues de la foule pleuvent devant la ballerine ou le torero.

Quelques heures d’amusement, de vertige, la rendraient à elle-même, retrempée, revivifiée, ayant rejeté toutes impressions maussades et grises.

A la sortie du train, Fulvie s’engouffra dans le métro. Devant elle s’assit un officier bleu horizon. Elle vit le chiffre brodé sur le képi. Ses mains gantées se tordirent nerveusement dans le large manchon. Son cœur s’enveloppa de deuil.

Ce chiffre, c’était le numéro de son régiment ! Cet homme avait peut-être connu celui qui gisait dans un coin ignoré de la Champagne, celui qui, jadis, marivaudait avec tant d’esprit et de hardiesse dans le cercle du Parterre de Latone ! Jours enfuis, joies évaporées, préférence secrète dont les preuves n’étaient plus que cendres !

Elle sortit du souterrain, vibrante encore de ces réminiscences. Comme il semblait l’aimer ! Et comme elle l’eût aimé !

Devant la glace d’un étalage, Fulvie s’arrêta pour rectifier sa coiffure. Elle s’étudia d’un regard clairvoyant. Trente-cinq ans ! Oui, la limite dangereuse de la maturité. Et l’âge se dénonçait à de sournois indices : plissement des paupières, empâtement du menton, un je ne sais quoi de plus massif et de plus lourd dans l’ensemble.

— La lutte finale ! pensa-t-elle avec amertume. En avant, tout l’arsenal défensif préconisé par Lina Cavalieri dans Femina, autrefois ! Aurai-je la patience de me vouer à ce travail de bagne ?

Ses emplettes effectuées, Mme Davier se trouva, boulevard Haussmann, tout près du siège administratif de l’importante maison d’automobiles dans laquelle son frère était employé depuis peu. Elle avait projeté d’y entrer pour obtenir de Stany un lieu et une heure de rendez-vous plus précis — la friture du téléphone, le matin, ayant empêché la communication.

— Je suis la sœur de M. de Lancreau, attaché à l’usine de Levallois-Perret, dit Fulvie à l’huissier superbement galonné d’or. Pouvez-vous lui demander à quel endroit je dois l’attendre ?

Pendant que l’homme, obligeamment, opérait, Mme Davier examinait la pièce, meublée avec une savante sobriété, et décorée de dessins et de photographies des dernières créations sorties des ateliers. Une impression de confiance la réconforta. Ce Stany, à travers ses innombrables avatars, possédait le talent acrobatique de retomber toujours d’aplomb. C’était une chance qu’il eût trouvé, dans cet établissement puissant et prospère, une « situation d’avenir ».

Ah ! mon Dieu ! ces situations dites d’avenir, le pauvre garçon, en avait-il essayé ! Et d’ordinaire ce fameux avenir n’allait pas plus loin que cinq ou six mois ! Tantôt la mirifique entreprise quittait Stany, en s’écroulant ; tantôt c’était Stany qui laissait l’entreprise, pour des causes insaisissables et indéfinissables.

Il était temps, pour cet éternel gamin, d’arriver à la stabilité permettant un mariage sérieux, qui achèverait de l’assagir.

L’huissier, le récepteur à l’oreille, écoutait les explications qui lui étaient données. Puis, se tournant, placide, vers Mme Davier, il prononça :

— M. de Lancreau, madame, depuis ce matin n’appartient plus à la maison.

Mille bluettes dansèrent devant les yeux de Fulvie. Elle sortit, sans rien demander de plus, possédée par une rage froide.

Tous ses griefs légitimes contre son frère lui remontaient en mémoire. Que de choses, cachées à son mari, et dont elle avait fait violemment reproche à cet incorrigible fou ! La conduite de Stany, durant la guerre, avait blessé sa fierté. Homme, elle eût autrement soutenu le vieux nom patronymique et ne se fût pas contentée d’un office de gratte-papier dans un bureau de l’arrière.

Fulvie s’étonnait que le docteur n’eût émis aucune observation à ce propos. Elle interprétait cette abstention comme une preuve de complet dédain. Davier, évidemment, voyait en son beau-frère une parfaite non-valeur.

— Je ne suis pas loin de cette opinion aujourd’hui ! s’avoua-t-elle en serrant les dents. Que s’est-il encore passé ? Quel mobile à ce renvoi ?

Elle se rendit rue Lafayette, à l’hôtel meublé où habitait Stany. Là, nouvel échec : la gérante, avec un sourire pincé, l’avertit que M. de Lancreau n’était plus son locataire. Et elle ignorait son adresse actuelle.

Mme Davier, sidérée, courba la tête sous une honte. Sans aucun doute, Stany était parti de là, congédié, endetté. La sœur s’en alla précipitamment, à la fois démontée, inquiète et exaspérée.

— Encore et toujours des fugues ! Ah ! c’en est trop ! Il abuse de mon indulgence !… J’en ai assez de ses jérémiades, de ses repentirs, aboutissant toujours à des demandes d’argent ! Il faut qu’il se range ! Ma patience est à bout.

La jeune femme marchait frénétiquement, pour soulager la surexcitation de ses nerfs. Soudain elle sentit la fatigue. Le jour de novembre pâlissait. Elle distingua, près de Notre-Dame-de-Lorette, un autobus qui desservait la rive gauche et passait devant la rue de Tournon. Eh bien ! puisque tout le plan d’escapade craquait, par la faute de cet idiot de Stany, du moins acquitterait-elle une partie du programme annoncé, en faisant visite à Mme Clozel.

Mme Davier monta donc dans l’autobus. Quelques instants plus tard, elle gravissait le large escalier de l’aristocratique logis dont la famille d’éditeurs occupait le vaste premier étage depuis plus d’un demi-siècle.

IV

Malgré les deuils de ces dernières années, Mme Clozel gardait sa porte ouverte à ses amies, chaque mardi, de quatre à sept. A ces réceptions très simples se retrouvaient à peu près régulièrement les mêmes personnes, imprégnées de l’esprit de charité et dévouées, pour la plupart, à des œuvres d’aide sociale.

La mère de Valentin s’avança, avec une urbanité empressée, vers la rarissime visiteuse. La haute dignité de cette femme, dont le chagrin avait givré la chevelure châtain et creusé les tempes, mais qui conservait tant de lumière dans son large regard et dans son beau sourire, intimida l’altière Fulvie. Son ton s’adoucit, prenant le diapason de la voix accueillante.

Cependant Mme Clozel, laissant ses intimes poursuivre à leur guise l’entretien en cours, installait Mme Davier à un guéridon, lui versait elle-même une tasse de thé, l’entourait de petits soins hospitaliers, et s’asseyait à ses côtés pour déguster une infusion de camomille.

— Le docteur est toujours extrêmement occupé ?

— Il se surmène ! A peine aborde-t-il la maison ! Sans cesse on l’accable de missions nouvelles ! Je lui reproche d’excéder ses forces !

— Je le conçois ! Mais ce sont de nobles excès ! fit Mme Clozel. Et vous devez manquer de conviction en les lui reprochant !

Tout en buvant à petits coups le breuvage aromatique, la mère de Valentin demandait d’un air très calme, mais avec une imperceptible hésitation :

— Votre mari n’a-t-il pas été le tuteur d’une jeune fille, Mlle Airvault ?

Les oreilles de Fulvie tintèrent à l’assourdir. Les nerfs ratatinés, la jeune femme parvint à garder une apparente indifférence :

— Ah ! mon Dieu, oui ! Mlle Airvault représente encore une de ces corvées… scabreuses… que mon pauvre docteur n’a pas la force morale de refuser… Une situation… particulièrement délicate… des circonstances… difficiles… Il se laissa toucher… Enfin !…

En achevant ces petites phrases rompues et sournoisement ambiguës, Fulvie jeta un coup d’œil vers Mme Clozel qui, les yeux baissés, surveillait la fusion du sucre dans sa tasse. Et affectant l’intérêt, très naturellement, Mme Davier demanda :

— Vous avez entendu parler de cette jeune fille ? Désire-t-on des renseignements sur elle ?

Mme Clozel fit un effort qui, visiblement, lui coûtait.

— Oui,… je… on… quelqu’un désire s’enquérir près du docteur Davier… Et puisque je vous voyais… je supposais…

— Il s’agit peut-être d’un changement de position… pour cette personne… Un poste plus avantageux, probablement ?

— Probablement, oui… Je crois que oui ! acquiesça précipitamment la bonne mère de Valentin.

— Ah ! tant mieux ! laissa tomber Fulvie, car cette pauvre enfant ne possède aucune fortune !… Mais, toutefois, si cette petite enquête était déterminée par… une intention… de mariage, engagez vos amis à se renseigner… s’il se peut… au Parquet de Versailles… sur le père.

Les lèvres de Mme Clozel blanchirent, et ses yeux gris foncé, si semblables aux yeux de son fils, se dilatèrent.

— Le père ?…

— Oui, le père fut mis en prison pour une accusation de vol, qui ne fut jamais bien tirée au clair ! acheva Mme Davier, se levant et fermant son écharpe de zibeline. Quand je vous disais que le docteur avait accepté là un rôle scabreux !

Ayant déposé cet obus, elle ne songea plus qu’à précipiter sa sortie. Décidément, cette après-midi à Paris ne lui réservait, jusqu’au bout, que déboires et mécomptes ! Elle ne s’étonnerait pas d’un déraillement pour couronner le tout !

Au fond d’elle-même, Fulvie, en s’analysant, eût trouvé une honte de sa rosserie. Maintenant elle se rendait compte de la perfidie de ses insinuations. Mais une fureur de déchirer quelqu’un à coups d’ongles l’avait saisie en entendant nommer Raymonde par cette moutonnière Mme Clozel. Plus un doute à garder : ce bêta de Valentin s’était féru de la gitane !

Quelque chose de plus qu’une antipathie fouettait le courroux de Mme Davier. Le caprice de ce jeune homme allait faire avorter un projet matrimonial, arrangé dans la cervelle de Fulvie, et qui, pensait-elle, eût satisfait tout le monde.

Évelyne, à force de tact, de mesure, de bonté, était parvenue à se faire estimer de sa belle-mère. Si personnelle que fût la jeune femme, elle rendait justice à la sœur de Loys et souhaitait pour celle-ci un établissement heureux.

La combinaison Valentin Clozel représentait exactement le genre de mariage s’harmonisant aux goûts et au caractère de la fille du docteur Davier. Fortunes solides, familles considérées, toutes les conditions extérieures s’assortissaient merveilleusement. Et — Fulvie croyait le deviner — le chaste cœur d’Évelyne inclinerait sans contrainte vers cette union.

Et voici que l’irruption de la bohémienne aux yeux dévorants, dans ce champ réservé, bouleversait les plans, rompait les calculs les mieux établis ! Mme Davier vouait de grand cœur la funeste créature aux gémonies, et croyait s’animer de colère généreuse alors qu’elle concentrait, sur la seule tête de Raymonde, les mécontentements accumulés dans ce néfaste jour.

V

Le docteur n’était pas encore rentré, quoique l’heure du dîner fût dépassée. Fulvie eut le temps de quitter la tunique pailletée pour enfiler une robe d’intérieur moins clinquante, avant que son mari parût, animé, exultant.

Dès que la famille fut réunie autour de la table, Davier laissa déborder son allégresse.

— Je suis en retard ! Mais vous m’en excuserez sûrement. La grande affaire que nous travaillions à mettre sur pied, Desroches et moi, va enfin devenir viable. Nous avions déjà obtenu des donations d’immeubles. De Terroy a recruté des philanthropes qui nous assurent, par leurs libéralités, les fonds de roulement. Les grands industriels, employant la main-d’œuvre féminine, nous soutiendront. Bref, dès le printemps prochain, trois asiles s’ouvriront, aux alentours de Versailles, pour les jeunes filles qui, trop souvent, sont obligées de passer immédiatement de l’hôpital à l’atelier.

Évelyne se leva pour aller déposer un baiser sur le front de son père, et revint silencieusement à sa place.

— Oui, reprit le docteur, redoublant d’entrain, les arrangements pratiques sont enfin conclus. Les ouvrages d’appropriation vont commencer. En avril au plus tard, les convalescentes, les anémiées trouveront trois maisons de repos en pleine campagne — modestes mais tranquilles — avec des distractions variées, intelligentes et saines.

— Je vais donner mes quilles et mon jeu de tonneau ! s’écria Loys enthousiaste. Et aussi mon croquet !

— Très bien, mon petit homme !… Elles auront aussi une bibliothèque choisie…

— J’offre mes livres de jeunesse, dit Évelyne.

— Parfaitement, ma vieille demoiselle. Vous pourrez y joindre des études et récréations musicales élémentaires, car à Marly nos hospitalisées jouiront d’un piano, Mme Forestier donnant les meubles avec le logis. Enfin, M. de Terroy fera don de boutures et de greffes, afin que nos « Jennys ouvrières » apprennent la culture en chambre. Elles recevront encore chez nous des notions d’enseignement ménager… et de bons conseils.

— Idéal ! murmura Évelyne, les yeux humides et brillants. Oh ! papa, que tout cela est beau et bien !…

Mme Davier branla un front soucieux.

— Soit ! mais combien de tracas et de désillusions j’entrevois pour vous, à travers cet éblouissant programme ! D’abord, trouverez-vous un personnel capable de l’exécuter ?

— Le personnel sera très restreint. Les pensionnaires collaboreront au service de la table, de la cuisine, des dortoirs, du jardin.

— Mais où vous procurer des directrices assez fermes et clairvoyantes pour maintenir, en bon ordre, ce petit monde turbulent ?

— Desroches connaît quelqu’un pour la maison de Viroflay. Quant à celle de Marly, Mme Forestier avait elle-même fixé son choix.

Évelyne, rayonnante, levait vers son père un regard d’entente affectueuse que Fulvie saisit au passage. Un soupçon naquit.

— Et quelle est la personne désignée par Mme Forestier ? demanda-t-elle, regardant son mari en face.

A cette question catégorique, le docteur répondit du ton le plus naturel :

— Mme Airvault. Elle est radicalement guérie, et je crois qu’elle conviendra très bien à ces fonctions délicates… si elle veut bien les accepter.

Mme Davier resta imperturbable, mais le verre de cristal dont elle étreignait la tige se brisa. L’eau se répandit sur la nappe.

— Admettons que ce soit un bon présage ! dit-elle avec un rire forcé, en passant la première dans le petit salon.

Loys, suppliant, tirait la manche de sa grande sœur.

— Lynette, montons, dis ! Je ne viendrai pas à bout de mes problèmes sans ton aide !

La jeune fille prit l’enfant par la main.

— Allons, vite, chéri ! Et comme j’ai un peu mal à la tête, je demande permission aux autorités de me coucher ensuite sans redescendre.

— Couchez-vous tout de suite si vous souffrez, fit Mme Davier. Loys abuse de votre obligeance !

— Du tout ! Sa confiance m’honore et me réjouit ! répliqua Évelyne, avec son aimable enjouement.

Fulvie suivit d’un œil troublé les deux jeunes silhouettes. Ses colères, refoulées à grand’peine, se manifestèrent sous forme de juste et violente indignation.

— Ah ! je n’en puis plus de voir cette pauvre petite, si candide, si aveugle, si dupe, sur le point d’être victime de votre crédulité ! Oui, vous, son père, avec une confiance obstinée, vous prêtez la main à ceux qui trahissent votre enfant et lui préparent une douleur peut-être irrémédiable !

— Qu’est-ce à dire ? interrogea Davier, blêmissant.

— Soyez franc avec vous-même. N’eussiez-vous pas accepté facilement Valentin Clozel pour gendre ?

— Je… je ne me suis pas posé la question… dit le médecin en hésitant. Mais où voulez-vous en venir ?

— Eh bien ! je suis certaine qu’Évelyne ne considérait pas ce garçon avec des yeux indifférents. Je puis vous annoncer, sans me vanter du don de seconde vue, une prochaine visite de M. Clozel père, pour une proposition de mariage… qui ne concernera pas Évelyne. Son fils s’est toqué de la transcendante Raymonde. Je m’en aperçus à Vevey. C’est pour cela que je précipitai le départ de cette ville. Je vous avais toujours prédit que votre complaisance pour ces aventurières vous serait préjudiciable un jour ou l’autre. Ce jour arrive. Vous avez couvé une vipère pour mordre le cœur de votre fille !

— Vous allez trop loin ! murmura Davier, en qui se redressait le sens de la justice, au milieu d’un chaos de douloureuses anxiétés. Vous allez trop loin ! répéta-t-il, la gorge étranglée, le visage altéré, mais reprenant la maîtrise de sa pensée et de ses sentiments. Admettons que Valentin se soit épris de Raymonde, que celle-ci réponde à cette inclination. Il ne s’ensuit nullement qu’elle ait comploté de trahir son amie : l’amour souffle où il veut. Et il n’est pas certain non plus que le cœur d’Évelyne ait parlé, comme vous le présumez.

Ces représentations sensées tombèrent dans l’âme agitée de la femme comme de l’eau projetée sur des charbons ardents et en activèrent follement l’effervescence. Fulvie, presque tragique, bondit de son fauteuil, droite devant son mari.

— Vous le prenez vraiment avec un calme… qui me laisse fort à penser. Toujours des excuses pour les torts et les fautes de ces gens ! Et voici que vous rapprochez d’ici… cette femme !… Que dois-je en conclure ?…

— Seulement ce qui est la vérité. Cette femme a subi de rares tortures. Ceux qui le savent ont cherché à améliorer son destin en la réunissant à sa fille. N’en cherchez pas davantage.

Et soutenant sans faiblir, de ses yeux noyés de tristesse, le défi des noires prunelles brûlantes, Davier proféra :

— Ce que vous devez penser surtout, Fulvie, c’est que votre mari vous aima avec une tendresse dont vous ne connaissez pas la profondeur et qu’il préféra toujours sacrifier son repos au vôtre.

Elle sentit, dans ces mots, une sincérité et une force qui lui imposèrent, en même temps qu’une amertume dont elle n’osa pas demander explication. Sans savoir pourquoi, elle prit peur, baissa les paupières et resta muette.

La femme de chambre, à cet instant, entrait dans le petit salon.

— Madame ! J’ai omis de dire à madame que, peu après son départ, M. de Lancreau a téléphoné pour dire à madame que, envoyé aujourd’hui en mission, il ne pourrait retrouver madame comme il était convenu. Il viendra ici demain ou après-demain. Madame m’excusera de mon oubli ?

— Oh ! très bien ! répondit Fulvie distraitement.

VI

Le train emportait Raymonde Airvault, ce jeudi, de Saint-Germain à Versailles. Philo, très malade, réclamait une visite de la jeune fille. Et celle-ci, avec la permission de Mlle Duluc, accourait au chevet de la pauvre vieille qui la désirait comme une dernière joie.

D’autres nouvelles, reçues au même courrier le matin, ajoutaient à l’émoi que lui causait cette démarche suprême près de l’humble amie mêlée au passé. La jeune fille, dans l’isolement du wagon, lisait et relisait ses lettres avec un trouble croissant.

La première, datée de Menton, provenait de sa mère. Plusieurs feuillets de papier pelure : un véritable journal.

Dimanche 16 novembre.

« Le soleil brille sur les montagnes et sur la mer. Mais la vraie lumière, pour ta pauvre maman, c’est le sourire de ta photo, posée près de mon encrier. Quel bonheur si je pouvais jouir réellement de ta présence, comme le cher et excellent docteur me le fait espérer !

« Cette solution arriverait à point pour me permettre de quitter miss Marwell sans la froisser ni l’affliger. Une de ses parentes se trouve appauvrie par de grandes pertes. Daisy ne peut guère lui venir en aide qu’en l’appelant à me remplacer. Mais jamais elle ne s’y décidera dans la crainte de me peiner. Elle est si délicate et si bonne ! Ainsi mon départ, motivé par cette nomination, satisferait tout le monde, sans blesser personne.

« Dieu nous prendrait-il en pitié ? Le printemps dernier, j’avais fait connaissance, ici même, d’une famille italienne d’honorables commerçants. Un des frères du patron est établi directeur de banque dans la partie sud du Chili. Ce banquier vint lui-même en France pour deux mois, afin de revoir sa mère. Mis au courant de mon histoire, il me promit de faire des recherches, qui seraient d’autant plus efficaces qu’il possède des relations dans toutes les classes.

« Ce brave homme, de retour au Chili, n’a pas oublié sa promesse. Dans sa dernière lettre à son frère, il dit avoir retrouvé trois rescapés de l’horrible incendie de Chillan. Ceux-ci, la veille de la catastrophe, dînèrent avec un architecte français, qui leur parla des plans de l’hôtel futur et qui, fatigué, les quitta pour aller se mettre au lit. Dispersés après le sinistre, ils n’eurent pas connaissance de l’annonce publiée par les soins de M. Vielh, ou négligèrent de se déranger. Quoi qu’il en soit, tous trois, pris séparément, ont répété les mêmes détails et les mêmes affirmations. Leurs dépositions, dûment légalisées, vont être adressées à la Compagnie d’assurances, qui ne saurait plus alors différer l’exécution de son contrat sans mauvaise volonté notoire.

« Ainsi, ô ma chérie, ton pauvre bien-aimé père, mort d’une façon si cruelle, ne sera plus insulté par des suppositions calomnieuses !

Mardi.

« Chérie, M. Valentin Clozel nous a visitées hier, et m’a demandé une entrevue ce matin. Ensemble nous sommes sortis pour une promenade au Cap-Martin, et longuement il me parla de toi.

« Oh ! ma petite, je l’aime de te distinguer, de t’apprécier, d’exprimer avec une si belle ardeur son désir de te donner sa vie. Il serait bien le compagnon loyal, aimant, intelligent et énergique que je souhaite pour ma chère fille.

« Mais quelles inquiétudes m’assaillent ! Je me mets à la place de sa mère, et je conçois trop bien l’alarme qu’elle doit éprouver. Tant de jeunes gens se laissent entraîner par la violence de leur passion vers des filles indignes ! Elle ne te connaît pas, et tout ce qu’elle peut apprendre l’engagera à la méfiance. Penses-y bien. Ne te prépare ni des regrets ni des remords qui gâteraient votre avenir à tous deux, car l’emportement de son amour le ferait passer par-dessus toutes les oppositions. Mais, la griserie dissipée, ne t’en voudrait-il pas ?

« Je lui ai raconté notre grande épreuve, l’accusation qui atteignit ton père et nous désespéra. Je dois t’avouer qu’il me parut fortement secoué par cette révélation inattendue.

« Sois forte et calme. Quoi qu’il arrive, songe au refuge que t’offre le cœur maternel. Je t’embrasse de toute mon âme.

« Madeleine Airvault. »

Une larme avait maculé ces dernières lignes, que Raymonde frôla pieusement des lèvres.

Il lui suffit d’ouvrir la troisième enveloppe pour qu’un fluide brûlant parcourût ses veines. C’était seulement un petit carton, griffonné de quelques lignes.

« Vous me défendez de vous écrire, très méchamment. Aujourd’hui, j’enfreins l’ordre. Je suis à Menton, j’ai causé avec votre délicieuse mère.

« Les chagrins qui vous frappèrent l’une et l’autre et disjoignirent vos existences excitent plus ardemment mon désir de vous apporter bonheur et sécurité à toutes deux.

« J’ai écrit à mes parents dans ce sens. Déjà ma mère — si bonne, de compréhension si haute, elle aussi — avait reçu ma confidence. Elle sait que j’aime comme on ne peut aimer qu’une fois.

« Je lui affirme de nouveau que votre pensée, plus que jamais, remplit ma vie. J’épouse votre passé, et je veux la direction de votre avenir.

« Je vous aime. Je ne saurais trop le redire. Et — je me le jure à moi-même — j’acquerrai le droit de vous donner le baiser dont j’ose à peine écrire le souhait ici !

« Vôtre à jamais.

« Valentin. »

L’arrêt en gare de Versailles obligea Raymonde à redescendre du rêve dans le monde actif. En suivant la foule, elle réfléchit qu’à cette heure il lui restait quelque chance de rencontrer encore le docteur Davier et qu’ensuite elle se trouverait libre de donner l’après-midi à la malade.

Quelques pourparlers furent nécessaires, rue de Satory, pour faire fléchir la consigne, le médecin interdisant sa porte les jeudis. Cependant, dès que sa carte eut été transmise au docteur, Mlle Airvault fut introduite dans le cabinet de consultations. M. Davier se leva pour la saluer et abrégea, d’un geste, les excuses.

— Non, Raymonde ! Vous ne me dérangez jamais, parce que je sais que vous ne venez pas ici sans raison sérieuse. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui à Versailles ?

— Un billet, écrit sous la dictée de Philomène Pradin, qui, étant au plus mal (ces mots sont soulignés), demande instamment à me parler.

La face pâlie et amaigrie du docteur parut s’amenuiser encore ; ses yeux se voilèrent.

— Ce n’est pas moi qui l’ai soignée, murmura-t-il. J’ignorais qu’elle fût à cette extrémité.

— J’ai reçu aussi une lettre de maman, contenant des nouvelles importantes qu’elle me prie de vous transmettre. Le mystère dont s’enveloppait le décès de mon père est en passe de s’éclaircir.

Brièvement, la jeune fille relata l’histoire, en lui donnant pour conclusion la pensée exprimée par Madeleine.

— Dieu merci ! mon pauvre père ne sera plus insulté, dans sa tombe, par des conjectures mensongères. S’il en était ainsi de toutes les erreurs dont il fut victime ! Mais la justice d’En-Haut prend heure, tôt ou tard !

Davier baissa les paupières et ne répondit rien. Raymonde, avec rapidité, pour éviter à son tuteur une perte de temps, transmettait les remerciements de Mme Airvault, la joyeuse espérance inspirée par le projet de Marly…

— Comme elle sera contente, en recevant ma lettre, qui se croise avec la sienne et qui lui apprendra l’heureuse solution ! Ah ! que de gratitude s’ajoute à tout ce que nous vous devons.

Le médecin inclina la tête. Intimidée et refroidie par cet étrange silence, Raymonde balbutia :

— J’aurai l’ennui de ne pas voir Évelyne tantôt, puisqu’elle devait visiter Mme Forestier. Elle vient à Saint-Germain tandis que je suis à Versailles !

— Elle est à Versailles et ne peut vous recevoir. Grippée et alitée depuis deux jours !

— Ah ! mon Dieu ! j’observais bien en vous quelque chose d’anormal. Mais rien ne vous inquiète, n’est-ce pas ?

— Jusqu’ici non ! Mais la grippe débute souvent d’une façon insidieuse. Par mesure de prudence, je prescris l’isolement, et je compte appeler une infirmière.

Raymonde, atterrée, pressa la main du père.

— Oh ! que je vais souffrir d’ignorer… Mais vous téléphonerez à Mlle Duluc ?…

— Oui, mon enfant, oui !

— Vous direz à Évelyne que je pense à elle, que je vais entrer à Notre-Dame exprès pour elle, dans l’église où nous nous sommes connues ! Oh ! j’oubliais cette triste chose… oui, qui rend encore plus triste ma visite à Philo. Elle est soignée chez sa sœur… qui habite toujours près de la grille de l’ancien hôtel de Terroy !

— Ah !

Il avait tressailli, frappé, lui aussi, de la coïncidence pénible qui ramenait la jeune fille au lieu du drame ancien.

Ce fut avec la terreur du but à atteindre que Raymonde s’élança vers l’avenue de Saint-Cloud.

VII

Elle se retrouva bientôt devant la grille franchie par son père, sept ans auparavant, un soir de juin.

Comme en ce temps-là, le portail restait béant, laissant libre l’accès de l’allée pavée qui menait au perron du petit hôtel.

Sans oser jeter un regard de ce côté, Raymonde frappa à la porte de la première maisonnette basse, à la haute toiture percée de lucarnes en saillie.

Des savates traînèrent sur le carrelage. Et dans l’entre-bâillement parut une figure, usée plus que vieille, paupières sans cils, teint cireux, cheveux jaunâtres roulés en un minuscule chignon.

— Ah ! Mademoiselle Airvault, que vous êtes gentille d’être venue ! Elle ne cesse de vous demander. C’est son idée fixe.

— Si j’avais su, je serais venue plus tôt.

— Cela a été subit. Et tout de suite le cœur a flanché… Elle est très bas, très bas…

Tout en susurrant, la vieille femme traversait la cuisine pour ouvrir la porte d’une seconde pièce où deux lits, bout à bout, se rangeaient au long de la muraille. Sur la couche la plus éloignée, Raymonde aperçut Philomène, soutenue par une pile d’oreillers, les mains errantes sur les draps. Des mèches grises, échappées au bonnet, retombaient sur le visage cachectique, où luisaient des yeux de fièvre.

C’était la première fois que la jeune fille entrevoyait les transes des ultimes combats. Maîtrisant son effroi et sa pitié, elle s’approcha de la moribonde et posa un baiser sur la tempe flétrie.

— Rara ! ma jolie petite Rara si bonne ! Enfin !

— Je ne vous savais pas malade, chère Philo ! Vous m’auriez vue déjà. Où souffrez-vous ?

— Partout ! Mais bientôt je ne souffrirai plus… Te parler va me soulager. Après je m’en irai sans crainte vers le bon Dieu… Adèle, laisse-nous.

La voix saccadée avait pris une force soudaine. Adèle sortit, obéissante.

— Je me tiendrai à côté, mademoiselle. Si vous aviez besoin de moi…

Philo surveilla la porte, qui se referma strictement. Alors les prunelles de braise plongèrent un âpre regard dans les beaux yeux, jeunes et brillants.

— Tu es jolie, Rara, de plus en plus !… Et voici l’âge du mariage ! Je m’en tourmente !

— Pauvre bonne amie !

— Non… pas si bonne ! J’aurais dû parler déjà depuis deux ans… J’ai retenu cela, par affection pour Évelyne, pour son père… C’est Ernest, mon neveu, le fils d’Adèle, mort durant la guerre dans un hôpital de Paris, qui s’en inquiétait aussi, dans sa conscience. Adèle ne sait rien. La tête pas assez solide et puis trop de chagrin !… Mais, en repassant ses fautes, Ernest retrouvait celle-là. Il m’a révélé à moi seule, et à son confesseur, comme il se reprochait de n’avoir pas dit à propos… ce qu’il savait. Il faut toujours dire la vérité. A l’âge d’homme, il voyait combien il avait été coupable. Mais alors c’était un gamin, et il avait une peur affreuse des magistrats… Ah ! j’étouffe ! Pourvu que j’aille jusqu’au bout ! Ouvre la croisée.

Raymonde, épeurée, entr’ouvrit le battant. La malade aspira l’air froid qui parut la ranimer, et reprit en rassemblant toute son énergie :

— C’était par cette fenêtre que le pauvre petit devait guetter… ce soir-là, pour fermer la grille. Il vit entrer et sortir tout le monde. Mais quelqu’un vint sur le tard, juste avant que ton père ne s’en retournât. Ernest attendit longtemps sans voir repasser l’homme, si longtemps que l’enfant s’endormit. Voilà ce qu’il n’osa avouer à sa mère, qui était dure et sévère, et de peur d’être traduit en justice et accusé, lui aussi. Il se faisait des chimères… qui se calmèrent quand ton papa fut relâché.

— Oh ! mon Dieu ! pourquoi tout cela n’a-t-il pas été élucidé à temps ! s’écria désespérément la jeune fille.

— Oui ! c’est la grande faute… la mienne comme la sienne !… car moi, Philo, oui, Philomène Pradin ! répéta la mourante, passant ses doigts décharnés dans ses cheveux, j’ai su la négligence d’Ernest. Il était plus libre avec moi. C’est à cause du père d’Évelyne que j’ai retenu ce que je pensais. J’ai essayé de lui insinuer mon soupçon. Il n’a pas compris… Et voilà pourquoi j’avais tant pitié de vous tous ! Je cherchais à vous obliger… pour réparer un peu… Mais, maintenant, il y a un autre tribunal à craindre… et je te dis ces choses, parce qu’il faut que ton père soit mieux innocenté…

La voix, sortie en violent éclat, sombra subitement. Il sembla aussi que la raison, surexcitée par l’effort, déviât et faiblît au bout de la tâche. Philomène, retombée sur ses oreillers, ne murmurait plus que des lambeaux de prières, coupés de mots sans suite, où passait sans cesse le nom du docteur Davier.

Raymonde, prostrée au chevet sur une chaise de paille, les mains à ses tempes douloureuses, essayait de démêler les aveux confus qui venaient de l’étourdir. Mais quelque chose échappait à son examen. L’énigme restait sans solution. Une poignante impatience l’envahit et la remit debout, près de la mourante.

— Philo, complétez, je vous en adjure, vos révélations. Votre neveu connaissait-il l’homme entré le dernier ?… Écoutez-moi ! Entendez-moi ! Il faut que je sache tout !… Quel était cet homme ?

La lueur vacillante des yeux troubles se raviva quelques secondes.

— Oui… tu dois savoir… Il ressemblait… nous avons cru… Un vaurien… le frère de Mme Davier…

Raymonde se rejeta en arrière, accablée et déçue. Elle regretta d’avoir prêté l’oreille à des divagations de délire, où subsistait une aversion tenace.

Elle avait ouï dire que l’âme, dans la détresse des derniers débats, exhale souvent le secret de ses sentiments dominants. Ernest avait pu se reprocher, lui, sa déposition incomplète, devant les magistrats. Mais la tante, dans sa rancune contre la seconde épouse du docteur, sous prétexte d’une vague ressemblance, ne trouvait rien de mieux que d’identifier le coupable supposé avec le frère de celle qui l’avait expulsée !

Quelle créance apporter à ces dangereuses imaginations de monomane ? La jeune fille s’interdit d’en écouter davantage.

— Vous devez être fatiguée, dit-elle. Je vais appeler votre sœur.

Avec la divination suraiguë que donne l’approche de l’heure, Philo sembla percevoir les réflexions de la jeune fille. La main squelettique saisit le poignet mince.

— Adieu ! Va-t’en ! Pardonne comme dans le Pater Noster ! Mais va, oh ! va prévenir le docteur Davier, sans faute ! Je veux le voir ! Promets d’y aller.

Une seconde d’hésitation, puis Raymonde balbutia :

— J’irai… Et je vous pardonne, au nom de mon père comme au mien !

… Une terreur superstitieuse la précipita hors de la maison maudite. Elle s’enfuit par la vaste avenue et le dédale des rues voisines, guidée par l’instinct qui oriente l’oiseau sur le chemin du retour.

Dans l’obscurité naissante, Notre-Dame érigea son vaste vaisseau. La jeune fille se jeta dans l’église et, agenouillée, enveloppée de la douce pénombre de la nef, essaya de se recueillir, de se ressaisir, de coordonner ses idées emmêlées.

Elle pria, de toute sa ferveur, pour celui qui avait été persécuté au delà de la tombe, et sa pitié s’étendit à la malheureuse dont la conscience s’agitait au bord de la mort.

« Requiescat in pace ! Pauvre femme ignorante !… Pourtant ? »

De nouveau, le doute obsédant, implacable, s’implantait, envahissait la pensée. Pourtant ?… Oui, pourtant, il y avait un coupable ! Quelqu’un avait commis l’acte répréhensible.

« Quelqu’un autre que mon père ! Quelqu’un qui pouvait entrer, à front découvert, dans ce salon hospitalier ! Quelqu’un qui ne sortit pas par la voie habituelle et se déroba ! Si le petit Ernest avait dit vrai ! »

Elle se courba sur le prie-Dieu et, en dehors de sa volonté, les déductions continuaient de s’enchaîner d’elles-mêmes, avec logique et vraisemblance. Stanislas de Lancreau était un vaniteux, un médiocre, un incapable ! Tout le monde le savait, et l’on supposait bien que le docteur Davier ne pouvait estimer ce déplorable beau-frère… Mais le docteur adorait sa femme, choisie par amour.

Raymonde se débattit avec angoisse contre la suggestion.

— Qu’il ait soupçonné la vérité sans la dévoiler ! Non, non, je ne consentirai jamais à l’admettre !… Et si c’était là, néanmoins, le secret de sa générosité inlassable envers nous ? Ce serait à n’avoir plus foi en personne !

Elle se revit, enfant enthousiaste, élevant son protecteur au niveau des plus grands, l’assimilant aux nobles modèles des vertus civiques ou guerrières, épris d’idéal, de désintéressement, de dévouement ! Militaire, à son sens, il eût été l’émule de Hoche, ce Hoche à qui elle eût voulu offrir une fleur, chaque fois qu’elle passait devant sa statue. Dans la vie politique, il se fût montré l’égal de ce ferme et austère Bailly, dont elle étudiait avec amour les effigies sculptées et peintes, dans la salle du Jeu de Paume et au Musée, en leur attribuant une ressemblance avec la physionomie mélancolique et fine du médecin.

Devait-elle renier cette longue admiration et ce respect ? Ah ! ce serait le pire des supplices ! Un écroulement intérieur !

— Mon Dieu ! cria-t-elle en son cœur, délivrez-moi de ces insinuations perverses, de ces présomptions, irrévérencieuses et iniques ! Surtout, que cette torture je la subisse seule ! Et que ces perplexités déchirantes soient épargnées à ma pauvre mère !

Brisée, mais un peu apaisée, Raymonde quitta l’église et se dirigea vers la rue de Satory, afin de remplir la promesse faite à la mourante.

Mais le docteur, parti pour Paris où il dînerait, ne devait rentrer que tard. La jeune fille ne put songer à confier verbalement au domestique ni à expliquer sur une carte à découvert, la requête d’une femme détestée de Mme Davier. Elle reprit le chemin de la gare où l’appelait l’heure.

Là elle acheta une carte-lettre, et sous la lampe de la salle d’attente, griffonna ces lignes, qu’elle jeta ensuite dans la boîte de la station.

« Philo vous réclame instamment pour vous dire… les mêmes choses qui m’ont bouleversée ! Mon père serait innocent du délit dont il fut accusé à la légère !

« Je n’en ai jamais douté. Mais eût-on pu fournir la preuve, en temps voulu, pour le décharger de ce poids honteux ? Voilà la question qui m’affole !

« A vous, à Évelyne, mes constantes pensées.

« Raymonde. »

VIII

A l’heure même où Raymonde Airvault, fiévreuse et accablée, s’embarquait pour Saint-Germain-en-Laye, son nom remplissait un grave colloque dans le cabinet de l’éditeur Clozel.

Entre les affaires urgentes qui, cette fin de jour, appelaient le docteur Davier à Paris, il n’en était point de plus importante ni d’aussi épineuse que cette entrevue avec le père de Valentin.

M. Clozel lui ayant demandé la faveur d’un entretien particulier, le médecin, aisément, devina l’objet de la conversation désirée. Mais préférant que le conciliabule eût lieu ailleurs que chez lui, il répondit que, devant se rendre dans la capitale pour différentes démarches, il irait lui-même trouver l’éditeur, boulevard Saint-Michel, avant la fermeture des bureaux.

M. Clozel, quand le visiteur honoré se présenta, se répandit naturellement en effusions reconnaissantes. Il était extrêmement confus de ce que le docteur se fût dérangé pour lui rendre service. Mais M. Davier excuserait deux pauvres parents, mortellement inquiets, qui voyaient leur dernier fils, empoigné par la passion, décidé à tout braver, à tout risquer…

— Représentez-vous notre angoisse. Nous ne connaissons pas cette jeune fille. Elle mérite peut-être les éloges exaltés que lui décerne Valentin. Mais l’amour rend aveugle ! Peut-être aussi n’est-elle qu’une créature habile, flirteuse, artificieuse et intrigante… adroite à dresser ses pièges ?

— Non ! non ! tranquillisez-vous à cet égard. Raymonde est trop spontanée, trop franche et trop fière pour s’abaisser à de pareilles ruses.

— C’est ce que nous a déjà affirmé Mme Forestier. Mais vous la suivez depuis plus longtemps. Mieux que quiconque, vous êtes au courant des antécédents — non seulement de la jeune personne — mais de la famille. Ah ! docteur, docteur, voilà le point scabreux ! Ni ma femme ni moi ne sommes gouvernés par l’intérêt. Nous avons dû subir des sacrifices trop douloureux pour ne pas sentir l’inanité, l’impuissance de l’argent. Le manque de fortune ne serait donc nullement un grief valable contre la jeune fille choisie par Valentin. Mais quelque chose prime tout à nos yeux : l’honneur ! Notre nom modeste est sans tache. Il nous en coûterait terriblement, à l’un et à l’autre, de voir notre enfant s’allier à des gens… tarés, indignes d’estime, ayant une flétrissure dans leur passé…

Le médecin serra son pardessus, comme dans le frisson d’un froid subit.

— Les Airvault ne sont ni tarés ni indignes, prononça-t-il avec lenteur. Ils furent malheureux, simplement.

Clozel considéra son interlocuteur d’un œil perplexe. Comment les assertions du mari contredisaient-elles si complètement les imputations de la femme ? Que signifiait cette divergence ? La matière importait trop pour que l’éditeur ne se décidât pas à sonder le mystère. Il dit, hésitant :

— Mme Clozel a su, par Mme Davier elle-même, que le père de cette jeune fille fut emprisonné quelque temps.

Fulvie !… Ah ! dérision ! Un rictus releva les lèvres rasées du docteur.

— Airvault, oui ! fut victime de la détention préventive, inculpé d’un vol qu’il n’avait pas commis. L’accusation tomba d’elle-même. La seule faute du pauvre homme avait été de tenter la chance du jeu. Mais ceux qui le connaissaient, le sachant incapable d’un larcin aussi stupide qu’odieux, tinrent à cœur de lui servir, en quelque sorte, de caution morale.

En termes laconiques et précis, M. Davier narra le fait-divers, la mort subite de M. de Terroy, la disparition du coffret d’argent, la découverte du camée-pendentif dans un tiroir du dessinateur, toutes les circonstances futiles et fatales qui projetaient l’idée de culpabilité dans le cerveau d’un magistrat à la fois blasé, sceptique et timoré.

M. Clozel écouta ce récit avec une attention soutenue. Mais, en dépit de sa volonté de bienveillance, sa physionomie et son attitude trahissaient la gêne, l’anxiété, le découragement.

— Tout cela est certainement pitoyable ! déclara-t-il quand le docteur eut achevé. Et je ne m’étonne pas que ces réminiscences vous émeuvent ! Vous avez suivi, jour après jour, les vicissitudes de cette famille. Vous pouvez prendre parti en connaissance de cause. Nos positions respectives, pour juger des choses, sont bien différentes, car moi, j’ignorais ces gens jusqu’à l’heure où mon fils me déclara qu’il passerait par-dessus tous les obstacles, comme son tank, afin d’épouser Mlle Airvault.

La voix plus basse, M. Clozel formulait l’objection capitale :

— Dans l’histoire fâcheuse, il reste cette grave lacune : le coupable n’a pas été découvert.

Le docteur fut repris de ce frisson qui, tout à l’heure, le secouait de la tête aux pieds. Il ferma le col de sa pelisse et lança un coup d’œil vers la grande horloge comtoise, qui égayait, de son cadran de faïence et de son balancier de cuivre, les sombres cartonniers verts et les étagères de livres.

— Excusez-moi de vous quitter ! dit-il, en se levant. Je suis loin d’avoir achevé mes courses ! Et j’ai un dîner de confrères.

M. Clozel, la tête penchée sur l’épaule, le front labouré de plis, se mit en devoir de reconduire son visiteur. Celui-ci, la main sur le bouton, se retournait :

— Mon cher ami, remettez-vous. Tout ce que je vous ai dit est exact. Mais j’ai tout lieu de croire que la vérité absolue se dévoilera… Je l’espère. Prenez patience. Temporisez avec votre fils. La jeune fille qu’il a en vue se montrera digne de votre confiance. Patience encore une fois !

Il ajouta, après une légère pause, entre haut et bas, presque bégayant :

— Peut-être vous appellerai-je… un de ces jours. Laissez tout alors et venez sans tergiverser ! Au revoir !

Le docteur traversa les bureaux, la tête haute et le pas ferme. Mais, en tournant la rue Saint-André-des-Arts, il fut obligé de s’appuyer à la muraille, chancelant, une main crispée sur la poitrine. Le spasme réprimé par un effort immense, il reprit sa marche, sans égard pour son malaise et traînant ses membres courbaturés.

Minuit sonnait quand le médecin rentra chez lui. Parmi les diverses communications qui l’attendaient, se trouvait le billet de Raymonde, apporté à la dernière distribution.

Louis Davier, cette nuit-là, ne connut pas le sommeil. Dès sept heures, il commandait l’auto pour se rendre avenue de Saint-Cloud.

Mais sa visite, si matinale qu’elle fût, avait été devancée : Philomène Pradin était entrée dans le grand repos.

IX

La funèbre vision de la couche mortuaire s’ajouta au cortège d’idées noires qui pressaient Davier.

Au devant de ces multiples tristesses, planait une crainte, menace harcelante, qui reléguait dans la pénombre toutes les autres appréhensions, si poignantes qu’elles fussent.

Depuis les confidences de M. Clozel, confirmant les suppositions de Fulvie sur l’amour qui portait Valentin vers Raymonde, Davier ne cessait de creuser cette énigme : sa femme aurait-elle deviné aussi juste en ce qui concernait Évelyne ? L’enfant, au cœur si tendre, avait-elle conçu une espérance condamnée à se flétrir ?

Ah ! s’il n’en était rien ? Si ces conjectures tombaient à faux ? De quel soulagement serait pour le père cette certitude qui lui donnerait plus de liberté d’action !

Aussitôt revenu à sa maison, le docteur monta à la chambre de la petite malade. Évelyne, couchée, paraissait idéalement enfantine avec le serpent doré de sa longue natte, ondulant sur la chemise finement brodée d’où se dégageait le col mince et laiteux.

La jeune fille, souriante, présenta son front poli au baiser paternel.

— Mon méchant docteur va-t-il enfin me permettre de me lever aujourd’hui ? fit-elle, espiègle. J’en ai assez d’être clouée au lit ! Et je ne veux pas d’infirmière ! Je ne me sens plus du tout malade !

— Non ! mademoiselle, charitablement, a passé son rhume à son petit frère ! Le voilà en observation !

— Oh ! que je regrette ! Pauvre chéri ! Mais tu le guériras vite, papa !

— On y tâchera ! En attendant, vous resterez recluse, pour ne pas semer çà et là vos microbes ! Ne te crois pas encore hors de cause, fanfaronne ! Au lit ! Au lit !… Et la tête au repos !… Que vois-je ? Encore un bouquin !… Et d’importance ! Un in-octavo pour le moins !

Et le docteur attirait une brochure, glissée sous l’édredon. Évelyne agrippa vivement le volume.

— Oh ! papa ! Il te paraît lourd ! Et c’est une lecture si savoureuse, si réchauffante qu’elle vous enlève, vous ravit ! L’histoire de la chère petite sœur Thérèse ! Elle me transporte au troisième ciel !

— Reste sur la terre, mignonne, car je ne saurais te suivre si haut ! repartit Davier, s’asseyant sur le fauteuil, placé au pied de l’élégante couchette laquée.

Et jetant un coup d’œil circulaire autour de la chambrette, décorée d’aquarelles et de gracieuses futilités :

— Tiens ! j’avise là, près de la fenêtre, une encoignure tout indiquée pour un petit bureau de marqueterie que j’ai déniché quelque part, et qui, surmonté d’un vieux miroir, fera ici le plus bel effet du monde !

— Papa ! tu me gâtes trop ! Sans cesse, tu inventes de nouvelles gentillesses !

— Pour te retenir… ou pour me faire regretter… Car, je ne m’abuse pas !… Un jour, il faudra te céder ! Que peut un pauvre vieux papa quand l’amour se met de la partie ? Et puis, je serai enchanté — nonobstant — de faire sauter des petits-enfants sur mes genoux !

Sous le voltigement des paroles badines, l’âpre arrière-pensée continuait sa marche. L’œil du causeur contredisait le ton plaisant. Acéré, attentif, il épiait les moindres fluctuations de la physionomie transparente.

La peau nacrée du jeune visage se rosait légèrement. Les prunelles bleues, où dansait d’abord une lueur gaie, s’embuèrent de rêve. Puis Évelyne, les paupières lentement abaissées, s’immobilisa dans le silence. Mais sa pensée ne demeurait pas inerte. Une flamme monta à son front, ses lèvres s’agitèrent sans qu’aucun murmure en sortît. La jeune fille, enfin, dirigea vers son père un regard paisible.

— Tu parles de petits-enfants, papa ! Je crains que tu ne puisses faire sauter sur tes genoux tous ceux que je veux te donner !

— Comment ? As-tu l’intention de devenir une mère Gigogne ?

Elle rit, puis, mutine, affirma avec un mouvement de tête volontaire :

— Oui ! Oui ! Mère Gigogne ! Mère Gigogne d’une certaine façon !

Et aussitôt, étendant la main pour saisir celle de son père :

— Peux-tu m’écouter cinq minutes ? Je vais te raconter une historiette.

— Va, Schéhérazade ! acquiesça-t-il, le cœur étreint d’une frayeur mystérieuse.

— Cela date de mon dernier été à la pension. Il y a donc deux ans. Nous nous promenions toutes en forêt, un peu à la débandade. Nous venions de quitter la route des Loges pour prendre une avenue transversale, où nous nous amusions à chercher les derniers muguets. Au débouché d’un carrefour, nous fîmes la plus charmante, la plus amusante rencontre ; une très jeune religieuse franciscaine, — ah ! je la vois encore avec son bandeau blanc appliqué sur le front, et son ruban rouge et son crucifix, et cette expression de sérénité céleste ! — une jeune religieuse donc nous apparut, poussant devant elle une grappe de marmots. Ils étaient tout petits, de l’âge où, trébuchant encore, l’enfant cherche la jupe de sa mère. Mais leurs menottes maladroites eussent déchiré l’étoffe légère du voile, si elles s’y étaient suspendues. Alors, pour les réunir et leur fournir un appui, la petite sœur tenait le milieu d’une énorme corde à puits, nouée de place en place, et les petites pattes se cramponnaient aux nœuds. Rien n’était plus touchant que ce vivant chapelet, si ce n’est la béatitude dont rayonnait l’angélique figure du guide… De ce jour, papa, mon rêve d’avenir se fixa !

— Évelyne !

Davier retirait brusquement sa main pour la porter devant ses yeux. L’enfant se souleva sur sa couche et, d’un souple glissement, parvint près de son père.

— Papa, cela devait se dire un jour ou l’autre. Pardonne-moi de te faire un peu de chagrin. Mais tu m’aimes trop, dis, pour m’empêcher… pour t’opposer !… Tu me ferais tant de peine !

De ses deux bras, elle attirait la tête qui résistait, et en baisait la tempe avec une tendresse ardente.

— Papa, mon bonheur est là ! Comment t’en étonnerais-tu ? Ne m’as-tu pas donné l’exemple en consacrant ton savoir, tes soins, tes forces au service des affligés ? Me reprocheras-tu de me vouer au bien ? Non… Dès que ta surprise sera passée, tu te diras : Dieu me bénit en indiquant à ma petite fille la voie où elle trouvera la sécurité !

Il eut un rire amer.

— Étrange bénédiction ! Oh ! malheureux que je suis !…

— Non ! non ! se récria-t-elle avec énergie. Pas malheureux ! Je t’en conjure, ne dis pas ce mot injuste ! Réjouis-toi avec moi ! Je ne suis pas faite pour la lutte ! Je me trouverai abritée dans une vie de retraite et de prière qui convient à ma nature, et qui, seule, peut satisfaire les besoins de mon cœur ! Réjouis-toi, ô mon père que j’aime tant ! Laisse-moi suivre l’appel ! Ne regrette rien, rien, puisque j’irai vers mon bonheur ! Je remercie Dieu de t’avoir eu pour père ! Je veux que tu le remercies de venir vers ta fille !

Elle se pressait contre lui, roulant sa tête blonde câline sur l’épaule courbée. Hors de lui, Davier saisit le corps fluet aux aisselles, recoucha l’enfant, rabattit les couvertures et l’édredon d’un coup de main.

— Tu vas prendre froid ! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Fais attention !

Et se dérobant aux supplications muettes du regard éploré et des mains jointes, le père sortit précipitamment de la chambrette pour descendre d’un trait à son cabinet.

Là, il s’écroula dans son fauteuil, les coudes sur la table, la poitrine soulevée de tumultueux sanglots.

— Évelyne ! Mon ange ! Se peut-il !…

La logique des choses lui apparaissait frappante, évidente, implacable !

L’enfant sans mère, étendant les bras pour y enfermer les orphelins et souhaitant une maternité innombrable ! La jeune fille, effleurée peut-être d’un chaste espoir que le destin démentait, cherchant un idéal plus haut, l’Amour Éternel ! Quel rigoureux enchaînement de causes, de faits et de conséquences !

Cher lis, trop suave et trop délicat pour de vulgaires contacts ! Sans doute, Évelyne serait-elle prémunie des heurts grossiers et des déceptions communes, dans l’existence, fleurie de joies mystiques, qu’enviait son âme innocente ! Mais pour le père, quel holocauste sanglant que le renoncement imposé !

Dans la consécration d’amour, que la vierge prononcerait avec allégresse, l’homme voyait le sacrifice de l’agneau immaculé, victime propitiatoire. Et il se courbait en tremblant, sentant, réel et tangible, l’enserrement de la Main Toute-Puissante. Tôt ou tard, l’heure arrive, l’heure de l’Immanente Justice que nul ne peut méconnaître, et qui se manifeste aux yeux mêmes de l’incrédule.

Au fond de sa conscience, le voile, trop longtemps maintenu, se déchirait en lambeaux, laissant visible la Vérité, le fantôme de la Faute initiale.

Jadis, il l’avait aperçue d’un éclair, cette Vérité haïssable, rigoureuse ! Il refusa de l’examiner de près, car il se serait vu contraint de la manifester au dehors. Tout dérivait de là !

Maintenant, elle venait, irrésistible et barbare, elle s’abattait sur lui, elle remplissait son horizon !

Un choc interrompit la lutte morne où il s’épuisait : la perception d’une présence.

Sa femme, debout de l’autre côté de la table, se penchait vers lui. Il n’avait pas entendu le frôlement des pas sur le tapis, et sa figure, couverte de larmes, démasquée à l’improviste, montrait un tel égarement que Fulvie s’alarma.

— Grand Dieu ! en quel état je vous retrouve ! Qu’avez-vous ? Évelyne serait-elle plus mal ?

Une sincère inquiétude se lisait dans les yeux élargis de la femme. Le médecin secoua la tête.

— Non ! rassurez-vous ! Heureusement l’enfant va mieux. La fièvre a disparu.

— Alors ?… Alors ?… répéta-t-elle, intriguée.

Il la pénétra de ce regard triste, empreint de douceur, de pitié et de tendresse qui l’avait remuée, un jour, et faiblement, la voix si altérée que le timbre ne s’en reconnaissait plus :

— Ne m’en veuillez point si je ne vous réponds pas… immédiatement. Bientôt vous saurez tout ce qui doit se savoir…

Le mystère accrut l’angoisse de la jeune femme. Malgré sa bravoure naturelle, le courage lui manqua pour récidiver ses questions.

Elle dit, après une pause, avec embarras :

— Je regrette, étant donné vos préoccupations, d’avoir consenti à recevoir Stany à dîner, ce soir.

Elle ajouta, de plus en plus gênée, et baissant son front humilié :

— Il doit partir demain pour le Midi… ayant encore changé de situation. Je me propose de le gronder à ce propos. Il n’est plus d’âge à se montrer ainsi versatile ! Mais je vais lui téléphoner de venir plus tôt. Je le renverrai les adieux échangés.

Davier demeurait silencieux, les yeux détournés. Fulvie se dirigea vers la porte. Elle s’entendit rappeler d’une voix affermie et nette. Son mari se levait et disait :

— Ne changez rien ! Laissez venir votre frère. Je vous prierai même d’accepter un convive de plus. M. Clozel devait me visiter aujourd’hui. Je vais l’inviter à se joindre à nous.

X

Le soir venu, Mme Davier fut, à bon droit, stupéfaite de voir, très maître de lui, presque en belle humeur, l’homme surpris, le matin, dans la prostration, voûté sous un faix — invisible, mais accablant.

Avenant, libre et dispos — tout au moins d’apparence — le docteur semblait uniquement occupé de rendre sa maison agréable à ses hôtes, dont il avait augmenté le nombre en recrutant Me Bénary. La présence de l’avocat stimulait particulièrement sa verve.

Bénary, jadis fourchette réputée — épaissi et un tantinet congestionné en ces dernières années — dosait maintenant nourriture et boisson avec une circonspection peureuse. Et le médecin l’en taquinait :

— Voyons, cher bâtonnier, vous, l’honneur de la table française autant que du barreau, vous, le gardien des saines et nobles traditions culinaires, vous, l’amateur de truffes, de coulis savants, dégustateur averti de nos crus nationaux, vous, le digne héritier des Grimod de la Reynière, des Brillat-Savarin, des Charles Monselet, de tous les illustres gourmets gratifiés du beau titre de fines gueules, dois-je avoir la douleur de vous voir déserter l’élite des disciples d’Épicure ! J’en suis à ce point indigné que mes transports me jettent dans une intempérance de langage cicéronienne, genre d’éloquence que je réprouve !

Me Bénary gémit comiquement :

— Jusqu’à quand, ô Louis Davier, me lapideras-tu de tes invectives et de tes périodes ronronnantes ! Ne raille plus un misérable à qui tu infliges la plus barbare comme la plus raffinée des tortures : le supplice de Tantale ! Vainement me font risette tes flacons poudreux de Bourgogne et de Beaulieu ! Mes narines flairent avec délices les voluptueux effluves des sauces succulentes ! Mais, au bord de cette table, chargée de tout ce qui doit charmer les yeux et le goût, se dressent à mes regards effarés les spectres épouvantables que tu évoques, oracle d’Esculape : Goutte, Sciatique, Dyspepsie, Gravelle ! Vade retro, Satanas !… Il m’est inutile de savoir que bonum vinum lætificat cor hominis ! car par tes ordres, ô Torquemada, désormais tristement Bibo Vitellium !

Le médecin se mit à rire et, se détournant vers Stany :

— Vous qui vous lancez vers le cinéma, voilà un thème splendide : la table tentatrice, les fantômes implacables, le gourmand terrorisé : ainsi peut-on rajeunir le sempiternel tableau de Macbeth et de l’ombre de Banco.

— Très humoristique ! convint Stany qui, ayant reçu, avant le dîner, une vigoureuse mercuriale de Fulvie, en guise d’apéritif, se tenait coi et sage, entre son beau-frère et M. Clozel.

Celui-ci n’était pas moins ébahi que Mme Davier du tour imprévu que prenaient les choses. En se rendant à l’invitation du médecin, l’éditeur croyait recevoir, comme conclusion de la conversation de la veille, le supplément d’informations promis et qu’il attendait avec impatience. Se trouver en face de convives étrangers, entendre des propos presque folâtres, lui était fastidieux. Le père de Valentin se scandalisait presque de voir le docteur Davier si différent de ce qu’il paraissait d’ordinaire, enjoué et plaisant, alors que ses deux enfants, malades, étaient retenus à la chambre.

En désespoir de cause, pour rompre un mutisme qui semblerait discourtois, l’éditeur échangea quelques mots avec son voisin, Stanislas de Lancreau.

— Vous vous occupez de cinéma, monsieur ?

Stany, sans se faire prier, exhala son enthousiasme et sa jubilation. Oui ! Il avait eu l’extraordinaire faveur d’être présenté à Bonnet-Durapet, — le roi, pouvait-on dire, des cinés actuels — et ce potentat l’engageait comme régisseur d’une troupe qui opérait sur la Côte d’Azur. Mais ce n’était là qu’un pied mis à l’étrier. Stany comptait transporter à l’écran quelques actes, restés dans son tiroir. Sa cervelle fermentait. Il voyait partout des sujets à films.

— Je vous en fournirai un tout à l’heure, dont on peut tirer un effet sensationnel, dit Louis Davier qui, depuis un instant, écoutait son beau-frère. Hé oui ! je suis homme d’imagination encore plus que de science !… Demandez à Me Bénary.

— C’est vrai, dit l’avocat ! J’ai souvenance de certains petits vers satiriques… Mais avec votre goût très classique, je ne vous vois pas du tout inspirant un scénario de cinéma !

Là-dessus, il partit dans une charge à fond de train contre le ciné, genre inférieur à la pantomime, à la lanterne magique, etc. Mais le docteur, railleur, l’interrompit.

— Mon cher, prenez-y garde ! Ne pas suivre son temps, c’est avérer son âge, consentir à vieillir, rester en arrière avec les infirmes ! Plus éclectique que vous, j’accepte avec curiosité ce mode nouveau d’expression scénique, qui peut fournir des moyens d’instruction et de documentation extrêmement variés et féconds. Les drames, enregistrés par le film, ressusciteront le bon mélo, éducateur des masses populaires, qui vont toujours du côté généreux et possèdent un sens de l’équité que je souhaiterais…

— Aux magistrats ! Impertinent !

— Et à tous les gens de chicane ! acheva en riant le médecin, se levant pour passer au salon avec ses invités.

Le café, les liqueurs, les cigares distribués, Mme Davier s’éclipsa quelques minutes pour courir au chevet de Loys. Quand elle revint, le sujet cinéma n’était pas encore épuisé. La jeune femme prit une broderie et s’assit près de M. Clozel.

Le docteur, assis au centre du groupe, près d’un guéridon, écrasa le bout de son havane dans un cendrier.

— J’attendais votre retour, ma chère amie, pour vous exposer le thème de mon drame cinématographique. Comme tout causeur mondain, j’appréhende de voir couper mes effets. Aussi je réclame l’attention générale ! Cela s’appellerait le Voile Déchiré !

— De quel voile s’agit-il ? fit Bénary. Serait-ce le Voile du Temple ?

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